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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

L'Illusion Comique

Pierre Corneille· créée en 1636, imprimée en 1639· 5 actes· 1 690 vers· 17 personnages

Représenté pour la première fois en 1636 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • ALCANDRE, magicien
  • PRIDAMANT, père de Clindor
  • DORANTE, ami de Pridamant
  • MATAMORE, capitaine gascon, amoureux d'Isabelle
  • CLINDOR, suivant de Capitan, et amant d'Isabelle
  • ADRASTE, gentilhomme, amoureux d'Isabelle
  • GÉRONTE, père d'Isabelle
  • ISABELLE, fille de Géronte
  • LYSE
  • LE GEÔLIER, de Bordeaux
  • PAGE du CAPITAN
  • CLINDOR, représentant Théagène, seigneur anglais
  • ISABELLE, représentant Hyppolyte, femme de Théagène
  • LYSE, représentant Clarine, suivante d'Hippolyte
  • ÉRASTE, écuyer de Florilame
  • Troupe de domestiques d'Adreste
  • Troupes de domestiques de Florilame
Mademoiselle,

À Mademoiselle M. F. D. R.

Voici un étrange monstre que je vous dédie. Le premier acte n'est qu'un prologue ; les trois suivants font une comédie imparfaite, le dernier est une tragédie : et tout cela, cousu ensemble, fait une comédie. Qu'on en nomme l'invention bizarre et extravagante tant qu'on voudra, elle est nouvelle ; et souvent la grâce de la nouveauté, parmi nos Français, n'est pas un petit degré de bonté. Son succès ne m'a point fait de honte sur le théâtre, et j'ose dire que la représentation de cette pièce capricieuse ne vous a point déplu, puisque vous m'avez commandé de vous en adresser l'épître quand elle irait sous la presse. Je suis au désespoir de vous la présenter en si mauvais état, qu'elle en est méconnaissable : la quantité de fautes que l'imprimeur a ajoutées aux miennes la déguise, ou pour mieux dire, la change entièrement. C'est l'effet de mon absence de Paris, d'où mes affaires m'ont rappelé sur le point qu'il l'imprimait, et m'ont obligé d'en abandonner les épreuves à sa discrétion. Je vous conjure de ne la lire point que vous n'ayez pris la peine de corriger ce que vous trouverez marqué ensuite de cette épître. Ce n'est pas que j'y aie employé toutes les fautes qui s'y sont coulées ; le nombre en est si grand qu'il eût épouvanté le lecteur : j'ai seulement choisi celles qui peuvent apporter quelque corruption notable au sens, et qu'on ne peut pas deviner aisément. Pour les autres, qui ne sont que contre la rime, ou l'orthographe, ou la ponctuation, j'ai cru que le lecteur judicieux y suppléerait sans beaucoup de difficulté, et qu'ainsi il n'était pas besoin d'en charger cette première feuille. Cela m'apprendra à ne hasarder plus de pièces à l'impression durant mon absence. Ayez assez de bonté pour ne dédaigner pas celle-ci, toute déchirée qu'elle est ; et vous m'obligerez d'autant plus à demeurer toute ma vie,

Mademoiselle, Le plus fidèle et le plus passionné de vos serviteurs,

CORNEILLE.

Examen

Je dirai peu de chose de cette pièce : c'est une galanterie extravagante qui a tant d'irrégularités, qu'elle ne vaut pas la peine de la considérer, bien que la nouveauté de ce caprice en ait rendu le succès assez favorable pour ne me repentir pas d'y avoir perdu quelque temps. Le premier acte ne semble qu'un prologue ; les trois suivants forment une pièce, que je ne sais comment nommer : le succès en est tragique ; Adraste y est tué, et Clindor en péril de mort ; mais le style et les personnages sont entièrement de la comédie. Il y en a même un qui n'a d'être que dans l'imagination, inventé exprès pour faire rire, et dont il ne se trouve point d'original parmi les hommes : c'est un capitan qui soutient assez son caractère de fanfaron, pour me permettre de croire qu'on en trouvera peu, dans quelque langue que ce soit, qui s'en acquittent mieux. L'action n'y est pas complète, puisqu'on ne sait, à la fin du quatrième acte qui la termine, ce que deviennent les principaux acteurs, et qu'ils se dérobent plutôt au péril qu'ils n'en triomphent. Le lieu y est assez régulier, mais l'unité de jour n'y est pas observée. Le cinquième est une tragédie assez courte pour n'avoir pas la juste grandeur que demande Aristote et que j'ai tâché d'expliquer. Clindor et Isabelle, étant devenus comédiens sans qu'on le sache, y représentent une histoire qui a du rapport avec la leur, et semble en être la suite. Quelques-uns ont attribué cette conformité à un manque d'invention, mais c'est un trait d'art pour mieux abuser par une fausse mort le père de Clindor qui les regarde, et rendre son retour de la douleur à la joie plus surprenant et plus agréable.

Tout cela cousu ensemble fait une comédie dont l'action n'a pour durée que celle de sa représentation, mais sur quoi il ne serait pas sûr de prendre exemple. Les caprices de cette nature ne se hasardent qu'une fois ; et quand l'original aurait passé pour merveilleux, la copie n'en peut jamais rien valoir. Le style semble assez proportionné aux matières, si ce n'est que Lyse, en la sixième scène du troisième acte, semble s'élever un peu trop au-dessus du caractère de servante. Ces deux vers d'Horace lui serviront d'excuse, aussi bien qu'au père du Menteur, quand il se met en colère contre son fils au cinquième :

Interdum tamen et vocem comaedia tollit, Iratusque Chremes tumido delitigat ore.

Je ne m'étendrai pas davantage sur ce poème : tout irrégulier qu'il est, il faut qu'il ait quelque mérite, puisqu'il a surmonté l'injure des temps, et qu'il paraît encore sur nos théâtres, bien qu'il y ait plus de trente années qu'il est au monde, et qu'une si longue révolution en ait enseveli beaucoup sous la poussière, qui semblaient avoir plus de droit que lui de prétendre à une si heureuse durée.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Pridamant, Dorante.

SCÈNE II. Alcandre, Pridamant, Dorante.

SCÈNE III. Alcandre, Pridamant.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Alcandre, Pridamant.

SCÈNE II. Matamore, Clindor.

CLINDOR

Que j'aurais, sans cela, de poulets à vous rendre !

Poulet : signifie aussi un petit billet amoureux qu'on envoie aux Dames galantes, ainsi nommé, parce qu'en le pliant on y faisait deux pointes qui représentaient les ailes d'un poulet. [F]

SCÈNE III. Adraste, Isabelle.

SCÈNE IV. Matamore, Isabelle, Clindor.

SCÈNE V. Matamore, Isabelle, Clindor, un Page.

LE PAGE

Monsieur.

SCÈNE VI. Clindor, Isabelle.

SCÈNE VII. Adraste, Clindor.

SCÈNE VIII. Adraste, Lyse.

SCÈNE IX.

SCÈNE X. Alcandre, Pridamant.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Géronte, Isabelle.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Géronte, Matamore, Cindor.

SCÈNE IV. Matamore, Clindor.

SCÈNE V. Clindor, Lyse.

CLINDOR

Vous partagez vous deux mes inclinations : J'adore sa fortune, et tes perfections.

Inclination : Se dit aussi de l'amour, du penchant, de l'attachement qu'on a pour quelqu'un. [F]

SCÈNE VI.

LYSE

L'ingrat ! Il trouve enfin mon visage charmant, Et pour se divertir il contrefait l'amant ! Qui néglige mes feux m'aime par raillerie, Me prend pour le jouet de sa galanterie, Et par un libre aveu de me voler sa foi, Me jure qu'il m'adore, et ne veut point de moi. Aime en tous lieux, perfide, et partage ton âme ; Choisis qui tu voudras pour maîtresse ou pour femme ; Donne à tes intérêts à ménager tes voeux ; Mais ne crois plus tromper aucune de nous deux. Isabelle vaut mieux qu'un amour politique, Et je vaux mieux qu'un coeur où cet amour s'applique. J'ai raillé comme toi, mais c'était seulement Pour ne t'avertir pas de mon ressentiment. Qu'eût produit son éclat, que de la défiance ? Qui cache sa colère assure sa vengeance ; Et ma feinte douceur prépare beaucoup mieux Ce piège où tu vas choir, et bientôt, à mes yeux. Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable ? Pour chercher sa fortune est-on si punissable ? Tu m'aimes, mais le bien te fait être inconstant : Au siècle où nous vivons, qui n'en ferait autant ? Oublions des mépris où par force il s'excite, Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mérite. S'il m'aime, il se punit en m'osant dédaigner, Et si je l'aime encore, je le dois épargner. Dieux ! à quoi me réduit ma folle inquiétude, De vouloir faire grâce à tant d'ingratitude ? Digne soif de vengeance, à quoi m'exposez-vous, De laisser affaiblir un si juste courroux ? Il m'aime, et de mes yeux je m'en vois méprisée ! Je l'aime, et ne lui sers que d'objet de risée ! Silence, amour, silence : il est temps de punir ; J'en ai donné ma foi : laisse-moi la tenir. Puisque ton faux espoir ne fait qu'aigrir ma peine, Fais céder tes douceurs à celles de la haine : Il est temps qu'en mon coeur elle règne à son tour, Et l'amour outragé ne doit plus être amour.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Clindor, Isabelle, Matamore.

SCÈNE IX. Matamore, Clindor.

SCÈNE X. Isabelle, Matamore, Clindor.

SCÈNE XI. Géronte, Adraste, Matamore, Clindor, Isabelle, Lyse, troupe de domestiques.

MATAMORE

Ils ont pris mon courage en défaut : Cette porte est ouverte ; allons gagner le haut.

Il entre chez Isabelle après qu'elle et Lyse y sont entrées.

SCÈNE XII. Alcandre, Pridamant.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

ISABELLE

Enfin le terme approche : un jugement inique Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique, À son propre assassin immoler mon amant, Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment. Par un décret injuste autant comme sévère, Demain doit triompher la haine de mon père, La faveur du pays, la qualité du mort, Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort. Hélas ! Que d'ennemis, et de quelle puissance, Contre le faible appui que donne l'innocence, Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait Est de m'avoir aimée, et d'être trop parfait ! Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime, T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime. Mais en vain après toi l'on me laisse le jour ; Je veux perdre la vie en perdant mon amour : Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose ; Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause, Et le même moment verra par deux trépas Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas. Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue ; Et si ma perte alors fait naître tes douleurs, Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs. Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes D'un si doux entretien augmentera les charmes ; Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter, Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter, S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres, Présenter à tes yeux mille images funèbres, Jeter dans ton esprit un éternel effroi, Te reprocher ma mort, t'appeler après moi, Accabler de malheurs ta languissante vie, Et te réduire au point de me porter envie. Enfin...

SCÈNE II. Isabelle, Lyse.

ISABELLE

Eh bien ?

ISABELLE

Aussi...

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Matamore, Isabelle, Lyse.

ISABELLE

Après ?

MATAMORE

Sans sortir.

MATAMORE

La peur ?

MATAMORE

Quatre jours.

ISABELLE

Et vécu ?

MATAMORE

De nectar, d'ambrosie.

Ambrosie : viande exquise, dont les anciens feignaient que leurs dieux se nourrissaient. [F]

LYSE

Je crois que cette viande aisément rassasie ?

Rassasier : chasser la faim, l'apaiser. [F]

MATAMORE

Aucunement.

SCÈNE V. Isabelle, Lyse.

SCÈNE VI. Isabelle, Lyse, le Geôlier.

SCÈNE VII.

CLINDOR, en prison

Aimables souvenirs de mes chères délices, Qu'on va bientôt changer en d'infâmes supplices, Que malgré les horreurs de ce mortel effroi, Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi ! Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidèles Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles ; Et lorsque du trépas les plus noires couleurs Viendront à mon esprit figurer mes malheurs, Figurez aussitôt à mon âme interdite Combien je fus heureux par delà mon mérite. Lorsque je me plaindrai de leur sévérité, Redites-moi l'excès de ma témérité : Que d'un si haut dessein ma fortune incapable Rendait ma flamme injuste, et mon espoir coupable ; Que je fus criminel quand je devins amant, Et que ma mort en est le juste châtiment. Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie ! Isabelle, je meurs pour vous avoir servie ; Et de quelque tranchant que je souffre les coups, Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous. Hélas ! Que je me flatte, et que j'ai d'artifice À me dissimuler la honte d'un supplice ! En est-il de plus grand que de quitter ces yeux Dont le fatal amour me rend si glorieux ? L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine : Il succomba vivant, et mort il m'assassine ; Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras ; Mille assassins nouveaux naissent de son trépas ; Et je vois de son sang, fécond en perfidies, S'élever contre moi des âmes plus hardies, De qui les passions, s'armant d'autorité, Font un meurtre public avec impunité. Demain de mon courage on doit faire un grand crime, Donner au déloyal ma tête pour victime ; Et tous pour le pays prennent tant d'intérêt, Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrêt. Ainsi de tous côtés ma perte était certaine : J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine. D'un péril évité je tombe en un nouveau, Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau. Je frémis à penser à ma triste aventure ; Dans le sein du repos je suis à la torture : Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil, Je vois de mon trépas le honteux appareil ; J'en ai devant les yeux les funestes ministres ; On me lit du sénat les mandements sinistres ; Je sors les fers aux pieds ; j'entends déjà le bruit De l'amas insolent d'un peuple qui me suit ; Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare : Là mon esprit se trouble, et ma raison s'égare ; Je ne découvre rien qui m'ose secourir, Et la peur de la mort me fait déjà mourir. Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme, Dissipes ces terreurs et rassures mon âme ; Et sitôt que je pense à tes divins attraits, Je vois évanouir ces infâmes portraits. Quelques rudes assauts que le malheur me livre, Garde mon souvenir, et je croirai revivre. Mais d'où vient que de nuit on ouvre ma prison ? Ami, que viens-tu faire ici hors de saison ?

SCÈNE VIII. CLindor, le Geôlier.

LE GEÔLIER, cependant qu'Isabelle et Lyse paraissent à quartier

Les juges assemblés pour punir votre audace, Mus de compassion, enfin vous ont fait grâce.

SCÈNE IX. Clindor, Isabelle, Lyse, le Geôlier.

ISABELLE dit ces mots Lyse, cependant que le geôlier ouvre la prison à Clindor

Lyse, nous l'allons voir.

ISABELLE

Clindor !

SCÈNE X. Alcandre, Pridamant.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Alcandre, Pridamant.

SCÈNE II. Isabelle représentant Hippolyte, Lyse représentant Clarine.

SCÈNE III. Clindor représentant Théagène, Isabelle représentant Hippolyte, Lyse, représentant Clarine.

SCÈNE IV. Clindor représentant Théagène, Isabelle représentant Hippolyte, Lyse, représentant Clarine, Éraste, troupe de domestiques de Florilame.

Ici on rabaisse une toile qui couvre le jardin et les corps de Clindor et d'Isabelle, et le magicien et le père sortent de la grotte.

SCÈNE V. Alcandre, Pridamant.

1 690 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica