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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Médée (1682)

Pierre Corneille· créée en 1635, imprimée en 1682· 5 actes· 1 628 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1635 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • CRÉON, roi de Corinthe
  • AEGÉE, roi d'Athènes
  • JASON, mari de Médée
  • POLLUX, Argonaute, ami de Jason
  • CRÉUSE, fille de Créon
  • MÉDÉE, femme de Jason
  • CLÉONE, gouvernante de Créuse
  • NÉRINE, suivante de Médée
  • THEUDAS, domestique de Créon
  • Troupes de Gardes de Créon
EXAMEN

Cette tragédie a été traitée en grec par Euripide, et en latin par Sénèque ; et c'est sur leur exemple que je me suis autorisé à en mettre le lieu dans une place publique, quelque peu de vraisemblance qu'il y ait à y faire parler des rois, et à y voir Médée prendre les desseins de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout le choeur, composé de Corinthiennes sujettes de Créon, et qui devaient être du moins au nombre de quinze, à qui elle dit hautement qu'elle fera périr leur roi, leur princesse et son mari, sans qu'aucune d'elles ait la moindre pensée d'en donner avis à ce prince.

Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu'il ne lui fait pas prendre ces résolutions violentes en présence du choeur, qui n'est pas toujours sur le théâtre, et n'y parle jamais aux autres acteurs ; mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrième acte, il lui fait achever ses enchantements en place publique ; et j'ai mieux aimé rompre l'unité exacte du lieu, pour faire voir Médée dans le même cabinet où elle a fait ses charmes, que de l'imiter en ce point.

Tous les deux m'ont semblé donner trop peu de défiance à Créon des présents de cette magicienne, offensée au dernier point, qu'il témoigne craindre chez l'un et chez l'autre, et dont il a d'autant plus de lieu de se défier, qu'elle lui demande instamment un jour de délai pour se préparer à partir, et qu'il croit qu'elle ne le demande que pour machiner quelque chose contre lui, et troubler les noces de sa fille.

J'ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse, par quelques précautions que j'y ai apportées : la première, en ce que Créuse souhaite avec passion cette robe que Médée empoisonne, et qu'elle oblige Jason à la tirer d'elle par adresse ; ainsi, bien que les présents des ennemis doivent être suspects, celui-ci ne le doit pas être, parce que ce n'est pas tant un don qu'elle fait qu'un payement qu'on lui arrache de la grâce que ses enfants reçoivent ; la seconde, en ce que ce n'est pas Médée qui demande ce jour de délai qu'elle emploie à sa vengeance, mais Créon qui le lui donne de son mouvement, comme pour diminuer quelque chose de l'injuste violence qu'il lui fait, dont il semble avoir honte en lui-même ; et la troisième enfin, en ce qu'après les défiances que Pollux lui en fait prendre presque par force, il en fait faire l'épreuve sur une autre, avant que de permettre à sa fille de s'en parer.

L'épisode d'Egée n'est pas tout à fait de mon invention ; Euripide l'introduit en son troisième acte, mais seulement comme un passant à qui Médée fait ses plaintes, et qui l'assure d'une retraite chez lui à Athènes, en considération d'un service qu'elle promet de lui rendre. En quoi je trouve deux choses à dire : l'une, qu'Egée, étant dans la cour de Créon, ne parle point du tout de le voir ; l'autre, que, bien qu'il promette à Médée de la recevoir et protéger à Athènes après qu'elle se sera vengée, ce qu'elle fait dès ce jour-là même, il lui témoigne toutefois qu'au sortir de Corinthe il va trouver Pitthéus à Trézène, pour consulter avec lui sur le sens de l'oracle qu'on venait de lui rendre à Delphes, et qu'ainsi Médée serait demeurée en assez mauvaise posture dans Athènes en l'attendant, puisqu'il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus, où il fit l'amour à sa fille Aethra, qu'il laissa grosse de Thésée, et n'en partit point que sa grossesse ne fût constante. Pour donner un peu plus d'intérêt à ce monarque dans l'action de cette tragédie, je le fais amoureux de Créuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses ressentiments à l'enlever, afin qu'en cette entreprise, demeurant prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il ait obligation à Médée de sa délivrance, et que la reconnaissance qu'il lui en doit l'engage plus fortement à sa protection, et même à l'épouser, comme l'histoire le marque.

Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sont introduits que pour écouter la narration du sujet. Je pense l'avoir déjà dit, et j'ajoute que ces personnages sont d'ordinaire assez difficiles à imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que s'il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter, il n'est pas aisé d'en trouver qui les ignorent pour les entendre ; c'est ce qui m'a fait avoir recours à cette fiction, que Pollux, depuis son retour de Colchos, avait toujours été en Asie, où il n'avait rien appris de ce qui s'était passé dans la Grèce, que la mer en sépare. Le contraire arrive en la comédie : comme elle n'est que d'intrigues particulières, il n'est rien si facile que de trouver des gens qui les ignorent ; mais souvent il n'y a qu'une seule personne qui les puisse expliquer : ainsi l'on n'y manque jamais de confidents quand il y a matière de confidence.

Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte, on peut considérer que quand ceux qui écoutent ont quelque chose d'important dans l'esprit, ils n'ont pas assez de patience pour écouter le détail de ce qu'on leur vient raconter, et que c'est assez pour eux d'en apprendre l'événement en un mot ; c'est ce que fait voir ici Médée, qui, ayant su que Jason a arraché Créuse à ses ravisseurs, et pris Egée prisonnier, ne veut point qu'on lui explique comment cela s'est fait. Lorsqu'on a affaire à un esprit tranquille, comme Achorée à Cléopâtre dans la Mort de Pompée, pour qui elle ne s'intéresse que par un sentiment d'honneur, on prend le loisir d'exprimer toutes les particularités ; mais avant que d'y descendre, j'estime qu'il est bon, même alors, d'en dire tout l'effet en deux mots dès l'abord.

Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, il faut très soigneusement prendre garde en quelle assiette est l'âme de celui qui parle et de celui qui écoute, et se passer de cet ornement, qui ne va guère sans quelque étalage ambitieux, s'il y a la moindre apparence que l'un des deux soit trop en péril, ou dans une passion trop violente pour avoir toute la patience nécessaire au récit qu'on se propose.

J'oubliais à remarquer que la prison où je mets Egée est un spectacle désagréable, que je conseillerais d'éviter ; ces grilles qui éloignent l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de sa personne, ne manquent jamais à rendre son action fort languissante. Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrêter prisonniers sur nos théâtres quelques-uns de nos principaux acteurs ; mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui les suivent, et n'affaiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans Polyeucte et dans Héraclius. J'ai voulu rendre visible ici l'obligation qu'Egée avait à Médée ; mais cela se fût mieux fait par un récit.

Je serai bien aise encore qu'on remarque la civilité de Jason envers Pollux à son départ : il l'accompagne jusque hors de la ville ; et c'est une adresse de théâtre assez heureusement pratiquée pour l'éloigner de Créon et Créuse mourants, et n'en avoir que deux à la fois à faire parler. Un auteur est bien embarrassé quand il en a trois, et qu'ils ont tous trois une assez forte passion dans l'âme pour leur donner une juste impatience de la pousser au-dehors ; c'est ce qui m'a obligé à faire mourir ce roi malheureux avant l'arrivée de Jason, afin qu'il n'eût à parler qu'à Créuse ; et à faire mourir cette princesse avant que Médée se montre sur le balcon, afin que cet amant en colère n'ait plus à qui s'adresser qu'à elle ; mais on aurait eu lieu de trouver à dire qu'il ne fût pas auprès de sa maîtresse dans un si grand malheur, si je n'eusse rendu raison de son éloignement.

J'ai feint que les feux que produit la robe de Médée, et qui font périr Créon et Créuse, étaient invisibles, parce que j'ai mis leurs personnes sur la scène dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants m'était nécessaire pour remplir mon cinquième acte, qui sans cela n'eût pu atteindre à la longueur ordinaire des nôtres ; mais à dire le vrai, il n'a pas l'effet que demande la tragédie, et ces deux mourants importunent plus par leurs cris et par leurs gémissements, qu'ils ne font pitié par leur malheur. La raison en est qu'ils semblent l'avoir mérité par l'injustice qu'ils ont faite à Médée, qui attire si bien de son côté toute la faveur de l'auditoire, qu'on excuse sa vengeance après l'indigne traitement qu'elle a reçu de Créon et de son mari, et qu'on a plus de compassion du désespoir où ils l'ont réduite, que de tout ce qu'elle leur fait souffrir.

Quant au style, il est fort inégal en ce poème : et ce que j'y ai mêlé du mien approche si peu de ce que j'ai traduit de Sénèque, qu'il n'est point besoin d'en mettre le texte en marge pour faire discerner au lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le temps m'a donné le moyen d'amasser assez de forces pour ne laisser pas cette différence si visible dans le Pompée, où j'ai beaucoup pris de Lucain, et ne crois pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de son secours.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Pollux, Jason.

JASON

Apprenez donc de moi Le sujet qui m'oblige à lui manquer de foi. Malgré l'aversion d'entre nos deux familles, De mon tyran Pélie elle gagne les filles, Et leur feint de ma part tant d'outrages reçus, Que ces faibles esprits sont aisément déçus. Elle fait amitié, leur promet des merveilles, Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles ; Et pour mieux leur montrer comme il est infini, Leur étale surtout mon père rajeuni. Pour épreuve elle égorge un bélier à leurs vues, Le plonge en un bain d'eaux et d'herbes inconnues, Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur, Et lui rend d'un agneau la taille et la vigueur. Les soeurs crient miracle, et chacune ravie Conçoit pour son vieux père une pareille envie, Veut un effet pareil, le demande, et l'obtient ; Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient : Médée, après le coup d'une si belle amorce, Prépare de l'eau pure et des herbes sans force, Redouble le sommeil des gardes et du roi : La suite au seul récit me fait trembler d'effroi. À force de pitié ces filles inhumaines De leur père endormi vont épuiser les veines : Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau, Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau ; Le coup le plus mortel s'impute à grand service ; On nomme piété ce cruel sacrifice, Et l'amour paternel qui fait agir leurs bras Croirait commettre un crime à n'en commettre pas. Médée est éloquente à leur donner courage : Chacune toutefois tourne ailleurs son visage ; Une secrète horreur condamne leur dessein, Et refuse leurs yeux à conduire leur main.

Feindre à quelqu'un : Rapporter faussement. [L]

JASON

Ainsi mon père Aeson recouvra sa jeunesse. Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse ; L'épouvante les prend ; Médée en raille, et fuit. Le jour découvre à tous les crimes de la nuit ; Et pour vous épargner un discours inutile, Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville, Nomme Jason l'auteur de cette trahison, Et pour venger son père, assiège ma maison. Mais j'étais déjà loin, aussi bien que Médée ; Et ma famille enfin à Corinthe abordée, Nous saluons Créon, dont la bénignité Nous promet contre Acaste un lieu de sûreté. Que vous dirai-je plus ? Mon bonheur ordinaire M'acquiert les volontés de la fille et du père ; Si bien que de tous deux également chéri, L'un me veut pour son gendre, et l'autre pour mari. D'un rival couronné les grandeurs souveraines, La majesté d'Aegée, et le sceptre d'Athènes, N'ont rien, à leur avis, de comparable à moi, Et banni que je suis, je leur suis plus qu'un roi. Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule ; Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle, Du devoir conjugal je combats mon amour, Et je ne l'entretiens que pour faire ma cour. Acaste cependant menace d'une guerre Qui doit perdre Créon et dépeupler sa terre ; Puis, changeant tout_à_coup ses résolutions, Il propose la paix sous des conditions. Il demande d'abord et Jason et Médée : On lui refuse l'un, et l'autre est accordée ; Je l'empêche, on débat, et je fais tellement, Qu'enfin il se réduit à son bannissement. De nouveau je l'empêche, et Créon me refuse ; Et pour m'en consoler, il m'offre sa Créuse. Qu'eussé-je fait, Pollux, en cette extrémité Qui commettait ma vie avec ma loyauté ? Car sans doute, à quitter l'utile pour l'honnête, La paix allait se faire aux dépens de ma tête ; Le mépris insolent des offres d'un grand roi Aux mains d'un ennemi livrait Médée et moi. Je l'eusse fait pourtant, si je n'eusse été père. L'amour de mes enfants m'a fait l'âme légère ; Ma perte était la leur ; et cet hymen nouveau Avec Médée et moi les tire du tombeau : Eux seuls m'ont fait résoudre, et la paix s'est conclue.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Jason, Créuse, Cléone.

SCÈNE IV.

MÉDÉE

Souverains protecteurs des lois de l'hyménée, Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée, Vous qu'il prit à témoins d'une immortelle ardeur Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, Voyez de quel mépris vous traite son parjure, Et m'aidez à venger cette commune injure : S'il me peut aujourd'hui chasser impunément, Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment. Et vous, troupe savante en noires barbaries, Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies, Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit Sur vous et vos serpents me donna quelque droit, Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes ; Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers : Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers ; Apportez-moi du fond des antres de Mégère La mort de ma rivale, et celle de son père ; Et si vous ne voulez mal servir mon courroux, Quelque chose de pis pour mon perfide époux : Qu'il coure vagabond de province en province, Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince ; Banni de tous côtés, sans bien et sans appui, Accablé de frayeur, de misère, d'ennui, Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse ; Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice ; Et que mon souvenir jusque dans le tombeau Attache à son esprit un éternel bourreau. Jason me répudie ! Et qui l'aurait pu croire ? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire ? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ? M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose ? Quoi ! Mon père trahi, les éléments forcés, D'un frère dans la mer les membres dispersés, Lui font-ils présumer mon audace épuisée ? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée, Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir, Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ? Tu t'abuses, Jason, je suis encore moi-même. Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême, Je le ferai par haine ; et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints ; Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage, S'égale aux premiers jours de notre mariage, Et que notre union, que rompt ton changement, Trouve une fin pareille à son commencement. Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père N'est que le moindre effet qui suivra ma colère ; Des crimes si légers furent mes coups d'essai : Il faut bien autrement montrer ce que je sais ; Il faut faire un chef-d'oeuvre, et qu'un dernier ouvrage Surpasse de bien loin ce faible apprentissage. Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends, Quels dieux me fourniront des secours assez grands ? Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite : Vos feux sont impuissants pour ce que je médite. Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour, Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour, Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race, Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place ; Accorde cette grâce à mon désir bouillant : Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant ; Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste : Corinthe consumé garantira le reste ; De mon juste courroux les implacables voeux Dans ses odieux murs arrêteront tes feux ; Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre : C'est assez mériter d'être réduit en cendre, D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en punir, Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir.

Larves : Terme d'antiquité. Génie malfaisant, qu'on croyait, errer sous des formes hideuses. [L]

Départir : accorder. [L]

Isthme : Terme de géographie, petite langue de Terre qui joint deux continents ou une Cheronese, ou péninsule à la terre ferme, et qui sépare deux mers. [F] Corinthe est sur une isthme.

SCÈNE V. Médée, Nérine.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Médée, Nérine.

SCÈNE II. Créon, Médée, Nérine, soldats.

MÉDÉE

Écouta-t-il Jason, quand sa haine couverte L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte ? Car comment voulez-vous que je nomme un dessein Au-dessus de sa force et du pouvoir humain ? Apprenez quelle était cette illustre conquête, Et de combien de morts j'ai garanti sa tête. Il fallait mettre au joug deux taureaux furieux : Des tourbillons de feux s'élançaient de leurs yeux, Et leur maître Vulcain poussait par leur haleine Un long embrasement dessus toute la plaine. Eux domptés, on entrait en de nouveaux hasards : Il fallait labourer les tristes champs de Mars, Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre, Dont la stérilité, fertile pour la guerre, Produisait à l'instant des escadrons armés Contre la même main qui les avait semés. Mais quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite, La toison n'était pas au bout de leur défaite : Un dragon, enivré des plus mortels poisons Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons, Vomissant mille traits de sa gorge enflammée, La gardait beaucoup mieux que toute cette armée ; Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil, Ne virent abaisser sa paupière au sommeil : Je l'ai seule assoupi ; seule, j'ai par mes charmes Mis au joug les taureaux et défait les gendarmes. Si lors à mon devoir mon désir limité Eût conservé ma gloire et ma fidélité, Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes, Que devenait Jason, et tous vos Argonautes ? Sans moi, ce vaillant chef, que vous m'avez ravi, Fût péri le premier, et tous l'auraient suivi. Je ne me repens point d'avoir par mon adresse Sauvé le sang des dieux et la fleur de la Grèce : Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor, Et le charmant Orphée, et le sage Nestor, Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie ; Je vous les verrai tous posséder sans envie : Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous ; Je n'en veux qu'un pour moi, n'en soyez point jaloux. Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle : Il est mon crime seul, si je suis criminelle ; Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait : Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait. Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime, Que me faire coupable et jouir de mon crime ?

Joug : Pièce de bois servant presque exclusivement à l'attelage des boeufs et des vaches. [L] Sens figuré : contrainte.

Escadron : Troupe de combattants, généralement à cheval. [L]

Gendarme : Anciennement. Homme de guerre à cheval armé de toutes pièces et qui avait sous ses ordres un certain nombre d'hommes à cheval. Il s'est dit aussi d'un soldat en général. [L]

SCÈNE III. Créon, Jason, Créuse, Cléone, soldats.

SCÈNE IV. Jason, Créuse, Cléone.

CRÉUSE

Ma bouche accortement saura s'en acquitter.

Accortement : De manière accorte. Qui est de gentil esprit, qui est à la fois avisé et gracieux. [L]

SCÈNE V. AEgée, Créuse, Cléone.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Jason, Nérine.

SCÈNE III. Médée, Jason, Nérine.

MÉDÉE

Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux. C'est à moi d'en partir : recevez mes adieux. Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose ; Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause. C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez. Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez ? Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père, Apaiser de mon sang les mânes de mon frère ? Irai-je en Thessalie, où le meurtre d'un roi Pour victime aujourd'hui ne demande que moi ? Il n'est point de climat dont mon amour fatale N'ait acquis à mon nom la haine générale ; Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main M'a fait un ennemi de tout le genre humain. Ressouviens-t'en, ingrat ; remets-toi dans la plaine Que ces taureaux affreux brûlaient de leur haleine ; Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons Élevaient contre toi de soudains bataillons ; Ce dragon qui jamais n'eut les paupières closes ; Et lors préfère-moi Créuse, si tu l'oses. Qu'ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir ? Ai-je auprès de l'amour écouté mon devoir ? Pour jeter un obstacle à l'ardente poursuite Dont mon père en fureur touchait déjà ta fuite, Semai-je avec regret mon frère par morceaux ? À ce funeste objet épandu sur les eaux, Mon père, trop sensible aux droits de la nature, Quitta tous autres soins que de sa sépulture ; Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié, J'arrêtai les effets de son inimitié. Prodigue de mon sang, honte de ma famille, Aussi cruelle soeur que déloyale fille, Ces titres glorieux plaisaient à mes amours ; Je les pris sans horreur pour conserver tes jours. Alors, certes, alors mon mérite était rare ; Tu n'étais point honteux d'une femme barbare. Quand à ton père usé je rendis la vigueur, J'avais encore tes voeux, j'étais encore ton coeur ; Mais cette affection, mourant avec Pélie, Dans le même tombeau se vit ensevelie : L'ingratitude en l'âme, et l'impudence au front, Une Scythe en ton lit te fut lors un affront ; Et moi, que tes désirs avaient tant souhaitée, Le dragon assoupi, la toison emportée, Ton tyran massacré, ton père rajeuni, Je devins un objet digne d'être banni. Tes desseins achevés, j'ai mérité ta haine : Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne, Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi, Que le bandeau royal, que j'ai quitté pour toi.

JASON

Eh bien, soit ; ses attraits captivent tous mes voeux : Toi qu'un amour furtif souilla de tant de crimes, M'oses-tu reprocher des ardeurs légitimes ?

Furtif : Qui se fait comme un vol, en cachette, à la dérobée. Entrer d'un pas furtif. Regard furtif. OEillades furtives. [L]

SCÈNE IV. Médée, Nérine.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Médée, Nérine.

MÉDÉE, seule dans sa grotte magique

C'est trop peu de Jason, que ton oeil me dérobe, C'est trop peu de mon lit : tu veux encore ma robe, Rivale insatiable, et c'est encore trop peu, Si, la force à la main, tu l'as sans mon aveu : Il faut que par moi-même elle te soit offerte, Que perdant mes enfants, j'achète encore leur perte ; Il en faut un hommage à tes divins attraits, Et des remerciements au vol que tu me fais. Tu l'auras : mon refus serait un nouveau crime : Mais je t'en veux parer pour être ma victime, Et sous un faux semblant de libéralité, Soûler et ma vengeance et ton avidité. Le charme est achevé, tu peux entrer, Nérine.

Nérine sort, et Médée continue.

Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine : Vois combien de serpents à mon commandement D'Afrique jusqu'ici n'ont tardé qu'un moment, Et contraints d'obéir à mes charmes funestes, Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes. L'amour à tous mes sens ne fut jamais si doux Que ce triste appareil à mon esprit jaloux. Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune : Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune, Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu, J'en dépouillai jadis un climat inconnu. Vois mille autres venins : cette liqueur épaisse Mêle du sang de l'hydre avec celui de Nesse ; Python eut cette langue ; et ce plumage noir Est celui qu'une harpie en fuyant laissa choir ; Par ce tison Althée assouvit sa colère, Trop pitoyable soeur et trop cruelle mère ; Ce feu tomba du ciel avec Phaéton, Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon ; Et celui-ci jadis remplit en nos contrées Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées. Enfin, tu ne vois là poudres, racines, eaux, Dont le pouvoir mortel n'ouvrît mille tombeaux : Ce présent déceptif a bu toute leur force, Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce. Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais... Mais d'où vient ce grand bruit que j'entends au palais ?

Avidité : Désir qui emporte. Manger avec avidité. L'avidité du gain.[L]

Nesse : ou Nessus, centaure de la mythologie qui enleva Déjanire, femme d'Hercule. Ce dernier le tua d'une flèche trempée dans le sang de Hydre de Lerne.

Hydre de Lerne : serpent monstrueux né de Typhon et d'Echidna, séjournait dans les eaux du lac de L'Herne en Argolide. Il avait sept tête, et chacune repoussait à mesure qu'on la coupait, à moins qu'on ne brûlat immédiatement la plaie. Hercule en délivra la terre, c'est un de ses douze travaux. [B].

Phaéton : Demanda de conduire le char du Soleil pendant un jour seulement. Apollon lié à sa promesse lui accordat. Mal dirigé les chevaux embrasèrent la terre ey asséchèrent les eaux. jupiter foudroya Phaéton et le précipita dans l'Eridan.

Ensouffré : Rempli de soufre. [L]

Déceptif : Qui est propre à decevoir. Éloquence déceptive. Moyens déceptifs. [L]

NÉRINE

Oui, madame, et de plus Aegée est prisonnier : Votre époux à son myrte ajoute ce laurier ; Mais apprenez comment.

Myrte : Arbrisseau toujours vert. Fig. et poétiquement, l'amour, à cause que le myrte, chez les anciens, était consacré à Vénus. [L]

SCÈNE II. Créon, Pollux, soldats.

SCÈNE III. Créon, Pollux, Cléone.

SCÈNE IV.

AEGÉE, en prison

SCÈNE V. AEgée, Médée.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Médée, Theudas.

THEUDAS

Ah ! Déplorable prince ! Ah ! Fortune cruelle ! Que je porte à Jason une triste nouvelle !

Médée, lui donnant un coup de baguette qui le fait demeurer immobile.

MÉDÉE, lui donnant un autre coup de sa baguette

Va, tu peux maintenant achever ton voyage.

SCÈNE II.

MÉDÉE

Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts ? Consulte avec loisir tes plus ardents transports. Des bras de mon perfide arracher une femme, Est-ce pour assouvir les fureurs de mon âme ? Que n'a-t-elle déjà des enfants de Jason, Sur qui plus pleinement venger sa trahison ! Suppléons-y des miens ; immolons avec joie Ceux qu'à me dire adieu Créuse me renvoie. Nature, je le puis sans violer ta loi : Ils viennent de sa part, et ne sont plus à moi. Mais ils sont innocents ; aussi l'était mon frère : Ils sont trop criminels d'avoir Jason pour père ; Il faut que leur trépas redouble son tourment ; Il faut qu'il souffre en père aussi bien qu'en amant. Mais quoi ! J'ai beau contre eux animer mon audace, La pitié la combat, et se met en sa place ; Puis, cédant tout_à_coup la place à ma fureur, J'adore les projets qui me faisaient horreur : De l'amour aussitôt je passe à la colère, Des sentiments de femme aux tendresses de mère. Cessez dorénavant, pensers irrésolus, D'épargner des enfants que je ne verrai plus. Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait naître, Ce n'est pas seulement pour caresser un traître : Il me prive de vous, et je l'en vais priver. Mais ma pitié renaît, et revient me braver ; Je n'exécute rien, et mon âme éperdue Entre deux passions demeure suspendue. N'en délibérons plus, mon bras en résoudra. Je vous perds, mes enfants ; mais Jason vous perdra ; Il ne vous verra plus... Créon sort tout en rage : Allons à son trépas joindre ce triste ouvrage.

Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».

SCÈNE III. Créon, domestiques.

SCÈNE IV. Créon, Créuse, Cléone.

SCÈNE V. Jason, Créuse, Cléone, Theudas.

JASON

Ce mot lui coupe la parole ; Et je ne suivrai pas son âme qui s'envole ? Mon esprit, retenu par ses commandements, Réserve encore ma vie à de pires tourments ! Pardonne, chère épouse, à mon obéissance ; Mon déplaisir mortel défère à ta puissance, Et de mes jours maudits tout prêt de triompher, De peur de te déplaire, il n'ose m'étouffer. Ne perdons point de temps, courons chez la sorcière, Délivrer par sa mort mon âme prisonnière. Vous autres, cependant, enlevez ces deux corps : Contre tous ses démons mes bras sont assez forts, Et la part que votre aide aurait en ma vengeance Ne m'en permettrait pas une entière allégeance. Préparez seulement des gênes, des bourreaux ; Devenez inventifs en supplices nouveaux, Qui la fassent mourir tant de fois sur leur tombe, Que son coupable sang leur vaille une hécatombe ; Et si cette victime, en mourant mille fois, N'apaise point encore les mânes de deux rois, Je serai la seconde ; et mon esprit fidèle Ira gêner là-bas son âme criminelle, Ira faire assembler pour sa punition Les peines de Titye à celles d'Ixion.

Cléone et le reste emporte le corps de Créon, et de Créuse, et Jason continue seul.

Mais leur puis-je imputer ma mort en sacrifice ? Elle m'est un plaisir, et non pas un supplice. Mourir, c'est seulement auprès d'eux me ranger ; C'est rejoindre Créuse, et non pas la venger. Instruments des fureurs d'une mère insensée, Indignes rejetons de mon amour passée, Quel malheureux destin vous avait réservés À porter le trépas à qui vous a sauvés ? C'est vous, petits ingrats, que malgré la nature Il me faut immoler dessus leur sépulture. Que la sorcière en vous commence de souffrir : Que son premier tourment soit de vous voir mourir. Toutefois qu'ont-ils fait, qu'obéir à leur mère ?

Gêne : La question qu'on faisait subir aux accusés pour leur arracher des révélations. Par extension, les tortures qu'on inflige à quelqu'un pour lui faire dire quelque chose, pour en tirer de l'argent.

Tytie : Géant célèbre, voulut attente à la pudeur de Latone, et fut tué à coup de flèches par les enfants de la déesse, Apollon et Diane, puis condamné à servir de pâture dans le Tartare à un vautour qui lui ronge éternellement les entrailles. [B]

Ixion : Roi des Lapithes, fit périr par surprise Délionée, son beau père, pour ne pas avoir à acquitter une dette contractée envers lui, et fut pour son crime chassé de ses États.

SCÈNE VI. Médée, Jason.

SCÈNE VII.

JASON

Ô dieux ! Ce char volant, disparu dans la nue, La dérobe à sa peine, aussi bien qu'à ma vue ; Et son impunité triomphe arrogamment Des projets avortés de mon ressentiment. Créuse, enfants, Médée, amour, haine, vengeance, Où dois-je désormais chercher quelque allégeance ? Où suivre l'inhumaine, et dessous quels climats Porter les châtiments de tant d'assassinats ? Va, furie exécrable, en quelque coin de terre Que t'emporte ton char, j'y porterai la guerre : J'apprendrai ton séjour de tes sanglants effets, Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits. Mais que me servira cette vaine poursuite, Si l'air est un chemin toujours libre à ta fuite, Si toujours tes dragons sont prêts à t'enlever, Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver ? Malheureux, ne perds point contre une telle audace De ta juste fureur l'impuissante menace ; Ne cours point à ta honte, et fuis l'occasion D'accroître sa victoire et ta confusion. Misérable ! Perfide ! Ainsi donc ta faiblesse Épargne la sorcière, et trahit ta princesse ! Est-ce là le pouvoir qu'ont sur toi ses désirs, Et ton obéissance à ses derniers soupirs ? Venge-toi, pauvre amant, Créuse le commande : Ne lui refuse point un sang qu'elle demande ; Écoute les accents de sa mourante voix, Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois. À qui sait bien aimer il n'est rien d'impossible. Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible, Tigresse, tu mourras, et malgré ton savoir, Mon amour te verra soumise à son pouvoir ; Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine : Ainsi le veut Créuse, ainsi le veut ma haine. Mais quoi ! Je vous écoute, impuissantes chaleurs ! Allez, n'ajoutez plus de comble à mes malheurs. Entreprendre une mort que le ciel s'est gardée, C'est préparer encore un triomphe à Médée. Tourne avec plus d'effet sur toi-même ton bras, Et punis-toi, Jason, de ne la punir pas. Vains transports, où sans fruit mon désespoir s'amuse, Cessez de m'empêcher de rejoindre Créuse. Ma reine, ta belle âme, en partant de ces lieux, M'a laissé la vengeance ; et je la laisse aux dieux : Eux seuls, dont le pouvoir égale la justice, Peuvent de la sorcière achever le supplice. Trouve-le bon, chère ombre, et pardonne à mes feux Si je vais te revoir plus tôt que tu ne veux.

Il se tue.

Nue : Toute masse de vapeur d'eau répandue dans l'atmosphère. [L]

Accent : Langage, chant, dans le style élevé et la poésie. [L]

1 628 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica