Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Médée

Pierre Corneille· créée en 1635, imprimée en 1639· 5 actes· 1 656 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1635 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • CRÉON, roi de Corinthe
  • AEGÉE, roi d'Athènes
  • JASON, mari de Médée
  • POLLUX, Argonaute, ami de Jason
  • CRÉUSE, fille de Créon
  • MÉDÉE, femme de Jason
  • CLÉONE, gouvernante de Créuse
  • NÉRINE, suivante de Médée
  • THEUDAS, domestique de Créon
  • TROUPES, des Gardes de Créon
Monsieur,

À Monsieur P.T.N.G.

Je vous donne Médée toute méchante qu'elle est, et ne vous dirai rien pour sa justification. Je vous la donne pour telle que vous la voudrez prendre, sans tâcher à prévenir, ou violenter vos sentiments par un étalage des préceptes de l'art qui doivent être fort mal entendus, et fort mal pratiqués quand il ne nous sont pas arriver au but que l'art se propose. Celui de la poésie dramatique est de plaire, et les règles qu'elle nous prescrit ne sont que des adresses pour en faciliter les moyens au poète, et non pas des raisons qui puissent persuader aux spectateurs qu'une chose soit agréable, quand elle leur déplaît. Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu de personnages sur la scène dont les moeurs ne soient plus mauvaises que bonnes ; mais la peinture et la poésie ont cela de commun entre beaucoup d'autres choses, que l'une fait souvent de beaux portraits d'une femme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il ne faut pas imiter. Dans la portraiture il n'est pas question si un visage est beau, mais s'il ressemble, et dans la poésie, il ne faut pas considérer si les moeurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions sans nous proposer les dernières pour exemple, et si elle nous en veut faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition qu'elle n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur qu'elle s'efforce de nous représenter au naturel. Il n'est pas besoin d'avertir ici la public que celles de cette tragédie ne sont pas à imiter, elle paraissent assez à découvert pour n'en faire envie à personne. je n'examine point si elles sont vraisemblables ou non, cette difficulté qui est la plus délicate de la poésie est peut être le moins entendue, demanderait un discours trop long pour une épitre : il me suffit qu'elles sont autorisés ou par la vérité de l'histoire, ou par l'opinion commune des anciens. Elles vous ont agréé autrefois sur le théâtre, j'espère qu'elle vous satisferont encore aucunement sur le papier, et demeure

Monsieur,

Votre très humble serviteur, CORNEILLE.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Pollux, Jason.

JASON

Apprenez donc de moi Le sujet qui m'oblige à lui manquer de foi. Malgré l'aversion d'entre nos deux familles, De mon tyran Pélie elle gagne les filles, Et leur feint de ma part tant d'outrages reçus, Que ces faibles esprits sont aisément déçus. Elle fait amitié, leur promet des merveilles, Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles, Et pour mieux leur montrer comme il est infini Leur étale surtout mon père rajeuni. Pour épreuve, elle égorge un bélier à leurs vues, Le plonge en un bain d'eaux et d'herbes inconnues, Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur, Et lui rend d'un agneau la taille et la vigueur. Les soeurs crient miracle, et chacune ravie Conçoit pour son vieux père une pareille envie, Veut un effet pareil, le demande, et l'obtient, Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient : Médée, après le coup d'une si belle amorce, Prépare de l'eau pure et des herbes sans force, Redouble le sommeil des gardes et du Roi, (La suite au seul récit me fait trembler d'effroi.) À force de pitié ces filles inhumaines De leur père endormi vont épuiser les veines, Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau. Le coup le plus mortel s'impute à grand service, On nomme piété ce cruel sacrifice, Et l'amour paternel qui fait agir leurs bras Croirait commettre un crime à n'en commettre pas. Médée est éloquente à leur donner courage, Chacune toutefois tourne ailleurs son visage, et refusant ses yeux à conduire sa main, N'ose voir les effets de son pieux dessein.

Feindre à quelqu'un : Rapporter faussement. [L]

Vers 78, on lit vaines au lieu de veines, dans l'édiition de 1639.

JASON

Ainsi mon père Aeson recouvra sa jeunesse, Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse, L'épouvante les prend et Médée s'enfuit, Le jour découvre à tous les crimes de la nuit, Et pour vous épargner un discours inutile, Acaste nouveau roi fait mutiner la ville, Nomme Jason l'auteur de cette trahison, Et pour venger son père, assiège ma maison. Mais j'étais déjà loin aussi bien que Médée Et ma famille enfin à Corinthe abordée, Nous saluons Créon, dont la bénignité Nous promet contre Acaste un lieu de sûreté. Que vous dirai-je plus ? Mon bonheur ordinaire M'acquiert les volontés de la fille et du père, Si bien que de tous deux également chéri, L'un me veut pour son gendre, et l'autre pour mari. D'un rival couronné les grandeurs souveraines ; La majesté d'Aegée, et le sceptre d'Athènes, N'ont rien, à leur avis, de comparable à moi, Et banni que je suis, je leur suis plus qu'un Roi. L'un et l'autre pourtant de honte dissimule, Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle Du devoir conjugal je combats mon amour, Et je ne l'entretiens que pour faire ma Cour. Acaste cependant menace d'une guerre Qui doit perdre Créon et dépeupler sa terre, Puis, changeant tout_à_coup ses résolutions, Il propose la paix sous des conditions. Il demande d'abord, et Jason, et Médée : On lui refuse l'un, et l'autre est accordée, Je l'empêche, on débat, et je fais tellement Qu'enfin il se réduit à son bannissement : De nouveau je l'empêche, et Créon me refuse, Et pour m'en consoler il m'offre sa Créuse, Qu'eussé-je fait, Pollux, en cette extrémité Qui commettait ma vie avec ma loyauté, Car sans doute à quitter l'utile pour l'honnête La paix s'en allait faire aux dépens de ma tête, Ce mépris insolent des offres d'un grand Roi Livrait aux mains d'Acaste et ma Médée et moi. Je l'eusse fait pourtant si je n'eusse été père. L'amour de mes enfants m'a fait l'âme légère, Ma perte était la leur, et cet hymen nouveau Avec Médée et moi les tire du tombeau, Eux seuls m'ont fait résoudre, et la paix s'est conclue.

Bénignité : Disposition du coeur par laquelle on se plaît à faire du bien à autrui. [L]

POLLUX

Adieu : l'amour vous presse, Et je serais marri qu'un soin officieux Vous fît perdre pour moi des temps si précieux.

Marri : Repentant, fâché, qui a du regret d'avoir fait quelque chose. [F]

SCÈNE II.

SCÈNE III. Jason, Créuse, Cléone.

SCÈNE III.

MÉDÉE

Souverains protecteurs des lois de l'hyménée, Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée, Vous qu'il prit à témoins d'une immortelle ardeur, Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, Voyez de quel mépris vous traite son parjure, Et m'aidez à venger cette commune injure : S'il me peut aujourd'hui chasser impunément, Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment. Et vous, troupe savante en noires barbaries, Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies, Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit Sur vous et vos serpents me donna quelque droit, Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes. Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers, Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers ; Apportez-moi du fond des antres de Mégère La mort de ma rivale, et celle de son père, Et si vous ne voulez mal servir mon courroux Quelque chose de pis pour mon perfide époux. Qu'il coure vagabond de province en province, Qu'il fasse lâchement la Cour à chaque prince ; Banni de tous côtés, sans bien, et sans appui, Accablé de frayeur, de misère, d'ennui, Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse, Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice, Et que mon souvenir jusque dans le tombeau Attache à son esprit un éternel bourreau. Jason me répudie ! Et qui l'aurait pu croire ? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire ? Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits ? M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, Croit-il que m'offenser soit si peu de chose ? Quoi ? Mon père trahi, les éléments forcés, D'un frère dans la mer les membres dispersés, Lui font-ils présumer mon audace épuisée ? Lui font-ils présumer que ma puissance usée, Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir, Et que tout mon pouvoir se borne à le servir ? Tu t'abuses, Jason, je suis encore moi-même. Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême Je le ferai par haine, et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints ; Que mon sanglant divorce en meurtres, en carnage, S'égale aux premiers jours de notre mariage, Et que notre union, que rompt ton changement Trouve une fin pareille à son commencement. Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père, N'est que le moindre effet qui suivra ma colère. Des crimes si légers furent mes coups d'essai : Il faut bien autrement montrer ce que je sais, Il faut faire un chef-d'oeuvre, et qu'un dernier ouvrage Surpasse de bien loin ce faible apprentissage. Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends, Quels dieux me fourniront des secours assez grands ? Ce n'est plus vous, Enfers, qu'ici je sollicite : Vos feux sont impuissants pour ce que je médite. Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour, Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place, Accorde cette grâce à mon désir bouillant, Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant. Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste, Corinthe consumé garantira le reste, Mon erreur volontaire ajustée à mes voeux Arrêtera sur elle un déluge de feux, Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre, Il faut l'ensevelir dessous sa propre cendre, Et brûler son payx, si bine qu'à l'avenir L'Isthme n'empêche plus les deux mers de s'unir.

Larves : Terme d'antiquité. Génie malfaisant, qu'on croyait, errer sous des formes hideuses. [L]

Mégère : Nom propre d'une des trois Furies. Fig. Femme méchante et emportée. [L]

vers 230, il manque un pied.

Départir : accorder. [L]

Isthme : Terme de géographie, petite langue de Terre qui joint deux continents ou une chersonese, ou péninsule à la terre ferme, et qui sépare deux mers. [F] Corinthe est sur une isthme.

SCÈNE V. Médée, Nérine.

MÉDÉE

Oui, tu vois en moi seule, et le fer, et la flamme, Et la terre, et la mer, et l'enfer, et les Cieux, Et le sceptre des Rois, et le foudre des Dieux.

Le mot foudre est autant masculin que féminin au XVIIème comme signalé par Furetière dans son Dictionnaire universel, Tome second.

MÉDÉE

Las ! Je n'ai que trop fui, cette infidélité D'un juste châtiment punit ma lâcheté : Si je n'eusse point fui pour la mort de Pélie, Si j'eusse tenu bon dedans la Thessalie, Il n'eût point vu Créuse, et cet objet nouveau N'eût point de notre hymen étouffé le flambeau.

Las : Interjection plaintive. [L]

Pélias : (...) Ses filles ayant prié Médée de la rajuenir, elle feignit d'y consentir, leur dit qu'il fallait préalablement que tout le vieux sang sortit des veines de leur père, et les décida ainsi à l'égorger. [B]

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Médée, Nérine.

SCÈNE II. Créon, Médée, Nérine, soldats.

MÉDÉE

Écouta-t-il Jason, quand sa haine couverte L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte, Car comment voulez-vous que je nomme un dessein Au-dessus de sa force et du pouvoir humain ? Apprenez quelle était cette illustre conquête, Et de combien de morts j'ai garanti sa tête. Il fallait mettre au joug deux taureaux furieux, Des tourbillons de feux s'élançaient de leurs yeux, Et leur maître Vulcain poussait par leur haleine Un long embrasement dessus toute la plaine, Eux domptés, on entrait en de nouveaux hasards, Il fallait labourer les tristes champs de Mars, Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre Dont la stérilité fertile pour la guerre Produisait à l'instant des escadrons armés Contre le laboureur qui les avait semés, Mais quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite La toison n'était pas au bout de leur défaite : Un dragon, enivré des plus mortels poisons Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons, Vomissant mille traits de sa gorge enflammée, La gardait beaucoup mieux que toute cette armée. Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil, Ne virent abaisser sa paupière au sommeil. Je l'ai seule assoupi, seule j'ai par mes charmes Mis au joug les taureaux et défait les gendarmes. Si lors à mon devoir mon désir limité Eût conservé ma honte et ma fidélité, Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes, Que devenait Jason, et tous vos Argonautes ? Sans moi ce vaillant chef que vous m'avez ravi Fût péri le premier et tous l'auraient suivi. Je ne me repens point d'avoir par mon adresse Sauvé le sang des dieux et la fleur de la Grèce, Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor, Et le charmant Orphée, et le sage Nestor, Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie, Je vous les verrai tous posséder sans envie, Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous, Je n'en veux qu'un pour moi, n'en soyez point jaloux, Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle, Il est mon crime seul si je suis criminelle, Aimer cet inconstant c'est tout ce que j'ai fait. Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait, Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime, Que me faire coupable et jouir de mon crime ?

Joug : Pièce de bois servant presque exclusivement à l'attelage des boeufs et des vaches. [L] Sens figuré : contrainte.

Escradon : Troupe de combattants, généralement à cheval. [L]

Gendarme : Anciennement. Homme de guerre à cheval armé de toutes pièces et qui avait sous ses ordres un certain nombre d'hommes à cheval. Il s'est dit aussi d'un soldat en général. [L]

SCÈNE III. Créon, Jason, Créuse, Cléone, soldats.

SCÈNE IV. Jason, Créuse, Cléone.

CRÉUSE

Ma bouche accortement saura s'en acquitter.

Accortement : De manière accorte. Qui est de gentil esprit, qui est à la fois avisé et gracieux. [L]

SCÈNE V. AEgée, Créuse, Cléone.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Jason, Nérine.

SCÈNE III. Médée, Jason, Nérine.

MÉDÉE

Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux, C'est à moi d'en partir, recevez mes adieux. Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose, Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause, C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez. Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez ? Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père Apaiser de mon sang les mânes de mon frère ? Irai-je en Thessalie où le meurtre d'un Roi Pour victime aujourd'hui ne demande que moi ? Il n'est point de climat dont mon amour fatale N'ait acquis à mon nom la haine générale, Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main M'a fait un ennemi de tout le genre humain. Ressouviens-t'en, ingrat, remets-toi dans la plaine Que ces taureaux affreux brûlaient de leur haleine, Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons Élevaient contre toi de soudains bataillons, Ce dragon qui jamais n'eut les paupières closes, Et lors préfère-moi Créuse, si tu l'oses. Qu'ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir ? Ai-je auprès de l'amour écouté mon devoir ? Pour jeter un obstacle à l'ardente poursuite Dont mon père en fureur touchait déjà ta fuite, Semai-je avec regret mon frère par morceaux ? À ce objet piteux épandu sur les eaux, Mon père trop sensible aux droits de la nature, Quitta tous autres soins que de sa sépulture, Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié, J'arrêtai les effets de son inimitié. Bourelle de mon sang, honte de ma famille, Aussi cruelle soeur, que déloyale fille, Ces titres glorieux plaisaient à mes amours. Je les pris sans horreur pour conserver tes jours. Alors, certes, alors mon mérite était rare, Tu n'étais point honteux d'une femme barbare : Quand à ton père usé je rendis la vigueur, J'avais encore tes voeux, j'étais encore ton coeur ; Mais cette affection mourant avec Pélie Sous un même tombeau se vit ensevelie : L'ingratitude en l'âme, et l'impudence au front, Une Scythe en ton lit te fut lors un affront. Et moi, que tes désirs avaient tant souhaitée, Le dragon assoupi, la toison emportée, Ton tyran massacré, ton père rajeuni, Je devins un objet digne d'être banni. Tes desseins achevés j'ai mérité ta haine, Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne, Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi Que le bandeau royal que j'ai quitté pour toi.

Mânes : terme poétique qui signifie l'ombre ou l'âme des morts. [F]

Piteux : Malheureus, qui excite à compassion. [F]

Bourrelle : Il ne se dit point qu epar le petit peuple, de le femme d bourreau. Mais pour signiife rune femme cruelle, méchnateinhumaine, il se dit quoi qu'en termes bas, par tout le monde. [F]

JASON

Eh bien soit, ses attraits captivent tous mes voeux : Toi qu'un amour furtif souilla de tant de crimes M'oses-tu reprocher des ardeurs légitimes ?

Furtif : Qui se fait comme un vol, en cachette, à la dérobée. Entrer d'un pas furtif. Regard furtif. OEillades furtives. [L]

JASON

Ah ! Reprends ta colère, elle a moins de rigueur. M'enlever mes enfants, c'est m'arracher le coeur, Et Jupiter tout prêt à m'écraser du foudre Mon trépas à la main, ne pourrait m'y résoudre. C'est pour eux que je change ; et la Parque, sans eux, Seule eut de notre hymen rompu les chastes noeuds.

À la main : Signifie aussi dans la main. [L]

Parques : divinités des Enfers chargées de filer la vie des hommes, étaient au nombre de trois, Clotho, Lachésis, Atropos : Chlotho préside à la naissance et tient le fuseau, Lachésis le tourne et file, Atropos coupe le fil. [B]

SCÈNE IV. Médée, Nérine.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Médée, Nérine.

MÉDÉE, seule

C'est trop peu de Jason que ton oeil me dérobe, C'est trop peu de mon lit, tu veux encore ma robe, Rivale insatiable, et c'est encore trop peu Si, la force à la main, tu l'as sans mon aveu, Il faut que par moi-même elle te soit offerte, Que perdant mes enfants j'achète encore leur perte, Il en faut un hommage à tes divins attraits, Et des remerciements au vol que tu me fais. Tu l'auras, mon refus serait un nouveau crime, Mais je t'en veux parer pour être ma victime, Et sous un faux semblant de libéralité Saouler et ma vengeance et ton avidité. Le charme est achevé, tu peux entrer Nérine, Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine, Vois combien de serpents à mon commandement D'Afrique jusqu'ici n'ont tardé qu'un moment, Et contraints d'obéir à mes charmes funestes, Sur ce présent fatal ont déchrgé leurs pestes : L'amour à tous mes sens ne fut jamais si doux Que ce triste appareil à mon esprit jaloux. Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune, Moi-même en les cueillant je fis pâlir la Lune, Quand, les cheveux flottants, le bras et le pied nu, J'en dépouillai jadis un climat inconnu. Vois mille autres venins : cette liqueur épaisse Mêle du sang de l'Hydre avec celui de Nesse, Python eut cette langue, et ce plumage noir Est celui qu'une harpie en fuyant laissa choir. Par ce tison Althée assouvit sa colère, Trop pitoyable soeur et trop cruelle mère. Ce feu tomba du ciel avec Phaéton, Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon, Et celui-ci jadis remplit en nos contrées Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées. Enfin, tu ne vois là, poudres, racines, eaux, Dont le pouvoir mortel n'ouvrît mille tombeaux, Ce présent déceptif a bu toute leur force, Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce, Les traîtres apprendront à se jouer à moi. Mais d'où provient ce bruit dans le palais du Roi ?

Avidité : Désir qui emporte. Manger avec avidité. L'avidité du gain.[L]

Hydre de Lerne : serpent monstrueux né de Typhon et d'Echidna, séjournait dans les eaux du lac de L'Herne en Argolide. Hercule en délivra la terre, c'est un de ses douze travaux. [B].

Nesse : ou Nessus, centaure de la mythologie qui enleva Déjanire, femme d'Hercule. Ce dernier le tua d'une flèche trempée dans le sang de Hydre de Lerne.

Python ; Serpent énorme qui apparut sur la terre lorque les eaux du déluge de Deucalion se retirèrent, avait pour demeure le Parnasse. Il faut tué à coups de flèches par Apollon. [B]

Phaéton : Demanda de conduire le char du Soleil pendant un jour seulement. Apollon lié à sa promesse lui accordat. Mal dirigé les chevaux embrasèrent la terre ey asséchèrent les eaux. jupiter foudroya Phaéton et le précipita dans l'Eridan.

Ensouffré : Rempli de soufre. [L]

Déceptif : Qui est propre à decevoir. Éloquence déceptive. Moyens déceptifs. [L]

NÉRINE

Oui, Madame, et de plus Aegée est prisonnier, Votre époux à son myrte ajoute ce laurier, Mais apprenez comment.

Myrte : Arbrisseau toujours vert. Fig. et poétiquement, l'amour, à cause que le myrte, chez les anciens, était consacré à Vénus. [L]

SCÈNE II. Créon, Pollux, soldats.

SCÈNE III. Créon, Pollux, Cléone.

SCÈNE IV.

AEGÉE, en prison

SCÈNE V. AEgée, Médée.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Médée, Theudas.

THEUDAS

Ah ! Déplorable prince ! Ah Fortune cruelle ! Que je porte à Jason une triste nouvelle !

Médée, lui donnant un coup de baguette qui le fait demeurer immobile.

MÉDÉE, lui donnant un autre coup de sa baguette

Va, tu peux maintenant achever ton voyage. Est-ce assez, ma vengeance, est-ce assez de deux morts ? Consulte avec loisir tes plus ardents transports. Des bras de mon perfide arracher une femme Est-ce pour assouvir les fureurs de mon âme ? Que n'a-t-elle déjà des enfants de Jason Sur qui plus pleinement venger sa trahison ! Suppléons-y des miens, immolons avec joie Ceux qu'à me dire adieu Créuse me renvoie. Nature, je le puis sans violer ta loi, Ils viennent de sa part, et ne sont plus à moi. Mais ils sont innocents, aussi l'était mon frère, Ils sont trop criminels d'avoir Jason pour père, Il faut que leur trépas redouble son tourment Il faut qu'il souffre en père aussi bien qu'en amant. Mais quoi ! J'ai beau contre eux animer mon audace, La pitié la combat, et se met en sa place, Puis cédant tout_à_coup la place à ma fureur, J'adore les projets qui me faisaient horreur, De l'amour aussitôt je tombe à la colère, Des sentiments de femme aux tendresses de mère. Cessez dorénavant, pensers irrésolus, D'épargner des enfants que je ne verrai plus. Chers fruits de mon amour, si je vous ai fait naître Ce n'est pas seulement pour caresser un traître, Il me prive de vous, et je l'en vais priver. Mais ma pitié retourne, et revient me braver, Je n'exécute rien, et mon âme éperdue Entre deux passions demeure suspendue N'en délibérons plus, mon bras en résoudra, Je vous perds, mes enfants, mais Jason vous perdra, Il ne vous verra plus. Créon sort tout en rage Allons à son trépas ajouter ce carnage.

Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».

SCÈNE III. Créon, domestiques.

SCÈNE IV. Créon, Créuse, Cléone.

SCÈNE V. Jason, Créuse, Cléone, Theudas.

JASON

Quoi ? Vous m'estimez donc si lâche que de vivre Et de si beaux chemins sont ouverts pour vous suivre ? Ma reine si l'hymen n'a pu joindre nos corps, Nous joindrons nos esprits, nous joindrons nos deux morts ; Et l'on verra Charon passer chez Rhadamante, Dans une même barque et l'amant, et l'amante. Hélas ! Vous recevez, par ce présent charmé Le déplorable prix de m'avoir trop aimé, Et puisque cette robe a causé votre perte Je dois être puni de vous l'avoir offerte, Trop heureux si sa force agissant en mes mains Eut de notre ennemie éventé les desseins, Et détournant sur moi ses trames déloyales Mon âme eut satisfait pour deux âmes royales, Mais ce poison m'épargne, et ces feux impuissants Refusent de finir les douleurs que je sens. Il faut donc que je vive, et vous m'êtes ravie ! Justes dieux quel forfait me condamne à la vie ? Est-il quelque tourment plus grand pour mon amour Que de la voir mourir, et de souffrir le jour ? Non, non, si par ces feux mon attente est trompée, J'ai de quoi m'affranchir au bout de mon épée, Et l'exemple du Roi de sa main transpercé, Qui nage dans les flots du sang qu'il a versé, Instruit suffisamment un généreux courage Des moyens de braver le destin qui l'outrage.

Rhadamante : Fils de Jupiter et d'Europe et frère de Minos, est un des juges des Enfers. Il avait épousé Alcmène, veuve de d'Amphitryon. [B]

Charon : Divinité de l'enfer dont la charge était de faire passer aux morts dans une barque le fleuve du Styx. [L]

JASON

Ce mot lui coupe la parole, Et je ne suivrai pas son âme qui s'envole ? Mon esprit retenu par ses commandements Réserve encore ma vie à de pires tourments. Ô honte ! Mes regrets permettent que je vive Et ne secourent pas ma main qu'elle captive, Leur atteinte est trop faible, et dans un tel malheur Je suis trop peu touché pour mourir de douleur. Pardonne, chère épouse, à mon obéissance, Mon déplaisir mortel défère à ta puissance, Et de mes jours maudits tout prêt de triompher, De peur de te déplaire il n'ose m'étouffer. Ne perdons point de temps, courons chez la sorcière, Délivrer par sa mort mon âme prisonnière. Vous autres, cependant enlevez ces deux corps, Contre tous ses démons mes bras sont assez forts, Et la part que votre aide aurait en ma vengeance Ne m'en permettrait pas une entière allégeance, Préparez seulement des gênes des bourreaux, Devenez inventifs en supplices nouveaux, Qui la fassent mourir tant de fois sur leur tombe, Que son coupable sang leur vaille une hécatombe ; Et si cette victime en mourant mille fois N'apaise point encore les mânes de deux Rois, Je serai la seconde, et mon esprit fidèle Ira gêner là-bas son âme criminelle, Ira faire assembler pour sa punition Les peines de Titye à celles d'Ixion. Mais leur puis-je imputer ma mort en sacrifice ? Elle m'est un plaisir et non pas un supplice, Mourir c'est seulement auprès d'eux me ranger, C'est rejoindre Créuse, et non pas la venger. Instruments des fureurs d'une mère insensée, Indignes rejetons de mon amour passée, Quel malheureux destin vous avait réservés À porter le trépas à qui vous a sauvés ? C'est vous, petits ingrats, que malgré la nature Il me faut immoler dessus leur sépulture, Que la sorcière en vous commence de souffrir : Que son premier tourment soit de vous voir mourir. Toutefois qu'ont-ils fait qu'obéir à leur mère ?

Gêne : La question qu'on faisait subir aux accusés pour leur arracher des révélations. Par extension, les tortures qu'on inflige à quelqu'un pour lui faire dire quelque chose, pour en tirer de l'argent.

Tytie : Géant célèbre, voulut attente à la pudeur de Latone, et fut tué à coup de flèches par les enfants de la déesse, Apollon et Diane, puis condamné à servir de pâture dans le Tartare à un vautour qui lui ronge éternellement les entrailles. [B]

SCÈNE VI. Médée, Jason.

SCÈNE VII.

JASON

Ô dieux ! Ce char volant, disparu dans la nue, La dérobe à sa peine, aussi bien qu'à ma vue, Et son impunité triomphe arrogamment Des projets avortés de mon ressentiment. Créuse, enfants, Médée, amour, haine[,] vengeance Où dois-je désormais chercher quelque allégeance, Où suivre l'inhumaine, et dessous quels climats Porter les châtiments de tant d'assassinats ? Va furie exécrable, en quelque coin de terre Que t'emporte ton char j'y porterai la guerre, J'apprendrai ton séjour de tes sanglants effets, Et te suivrai partout au bruit de tes forfaits. Mais que me servira cette vaine poursuite Si l'air est un chemin toujours libre à ta fuite, Si toujours tes dragons sont prêts à t'enlever, Si toujours tes forfaits ont de quoi me braver ? Malheureux, ne perds point contre une telle audace De ta juste fureur l'impuissante menace, Ne cours point à ta honte, et fuis l'occasion D'accroître sa victoire, et ta confusion. Misérable Perfide, ainsi donc ta faiblesse Épargne la sorcière, et trahit ta princesse ? Est-ce là le pouvoir qu'ont sur toi ses désirs Et ton obéissance à ses derniers soupirs ? Venge-toi, pauvre amant, Créuse le commande, Ne lui refuse point un sang qu'elle demande, Écoute les accents de sa mourante voix, Et vole sans rien craindre à ce que tu lui dois. À qui sait bien aimer il n'est rien d'impossible. Eusses-tu pour retraite un roc inaccessible, Tigresse, tu mourras, et malgré ton savoir Mon amour te verra soumise à son pouvoir, Mes yeux se repaîtront des horreurs de ta peine, Ainsi le veut Créuse, ainsi le veut ma haine, Mais quoi ? Je vous écoute, impuissantes chaleurs, Allez, n'ajoutez plus de comble à mes malheurs, Entreprendre une mort que le Ciel s'est gardée, C'est préparer encore un triomphe à Médée[.] Tourne avec plus d'effet sur toi-même ton bras, Et punis-toi Jason, de ne la punir pas, Vains transports où sans fruit mon désespoir s'amuse, Cessez de m'empêcher de rejoindre Créuse, Ma reine, ta belle âme, en partant de ces lieux M'a laissé la vengeance ; et je la laisse aux Dieux, Eux seuls, dont le pouvoir égale la justice Peuvent de la sorcière achever le supplice, Trouve-le bon, chère ombre et pardonne à mes feux Si je vais te revoir plus tôt que tu ne veux.

Nue : Toute masse de vapeur d'eau répandue dans l'atmosphère. [L]

Accent : Langage, chant, dans le style élevé et la poésie. [L]

1 656 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica