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Comédie en vers· Pièce Comique

Mélite ou Les Fausses Lettres

Pierre Corneille· créée en 1642, imprimée en 1633· 5 actes· 2 020 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1642 au Théâtre du Marais

Personnages

  • ÉRASTE, amoureux de Mélite
  • TIRCIS, ami d'Eraste et son rival
  • PHILANDRE, amant de Chloris
  • MÉLITE, maîtresse d'Eraste et de Tircis
  • CLORIS, soeur de Tircis
  • LISIS, ami de Tircis
  • LA NOURRICE DE MÉLITE
  • CLITON, voisin de Mélite
MONSIEUR,

À MONSIEUR DE LIANCOUR.

Mélite serait trop ingrate de rechercher une autre protection que la vôtre ; elle vous doit cet hommage et cette légère reconnaissance de tant d'obligations qu'elle vous a : non qu'elle présume par là s'en acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier à toute la France. Quand je considère le peu de bruit qu'elle fit à son arrivée à Paris, venant d'un homme qui ne pouvait sentir que la rudesse de son pays, et tellement inconnu qu'il était avantageux d'en taire le nom, quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si faibles commencements qu'au loisir qu'il fallait au monde pour apprendre que vous en faisiez état, ni des progrès si peu attendus qu'à votre approbation, que chacun se croyait obligé de suivre après l'avoir sue. C'est de là, MONSIEUR, qu'est venu tout le bonheur de Mélite ; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis, celui dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'être connu de vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute ma vie,

MONSIEUR,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

CORNEILLE.

AU LECTEUR

Je sais bien que l'impression d'une pièce en affaiblit la réputation : la publier, c'est l'avilir ; et même il s'y rencontre un particulier désavantage pour moi, vu que ma façon d'écrire étant simple et familière, la lecture fera prendre mes naïvetés pour des bassesses. Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseillé de ne rien mettre sous la presse, et ont raison, comme je crois ; mais, par je ne sais quel malheur, c'est un conseil que reçoivent de tout le monde ceux qui écrivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et Théophile l'ont méprisé ; et si je ne les puis imiter en leurs grâces, je les veux du moins imiter en leurs fautes, si c'en est une que de faire imprimer. Je contenterai par là deux sortes de personnes, mes amis et mes envieux, donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres de quoi censurer : et j'espère que les premiers me conserveront encore la même affection qu'ils m'ont témoignée par le passé ; que des derniers, si beaucoup font mieux, peu réussiront plus heureusement, et que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pièce, soit par coutume de l'approuver, soit par honte de se dédire. En tout cas, elle est mon coup d'essai ; et d'autres que moi ont intérêt à la défendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeurées au-dessous doivent être fort mauvaises.

ARGUMENT

Eraste, amoureux de Mélite, la fait connaître à son ami Tircis, et, devenu peu après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres d'amour supposées, de la part de Mélite, à Philandre, accordé de Chloris, soeur de Tircis. Philandre s'étant résolu, par l'artifice et les suasions* d'Eraste, de quitter Chloris pour Mélite, montre ces lettres à Tircis. Ce pauvre amant en tombe en désespoir, et se retire chez Lisis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort. Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son affection, Lisis la désabuse, et fait revenir Tircis, qui l'épouse. Cependant Cliton, ayant vu Mélite pâmée, la croit morte, et en porte la nouvelle à Eraste, aussi bien que de la mort de Tircis. Eraste, saisi de remords, entre en folie ; et remis en son bon sens par la nourrice de Mélite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va demander pardon de sa fourbe, et obtient de ces deux amants Chloris, qui ne voulait plus de Philandre après sa légèreté.

* Suasion : Terme vieilli. Conseil, sollicitation. [L]

ACTE I

SCÈNE I. Éraste, Tirsis.

ÉRASTE

Ces caprices honteux, et ces chimères vaines Ne sauraient ébranler des cervelles bien saines, Et quiconque a su prendre une fille d'honneur N'a point à redouter l'appât d'un suborneur.

Appât : Pâture, Mangeaille qu'on met, soit à des pièges, pour attirer des bêtes à quatre pieds, et des oiseaux, soit à des hameçons, pour pêcher des poissons. Il se prend figurément Pour tout ce qui attire, qui engage à faire quelque chose. [Acad. 1762]

SCÈNE II. Éraste, Mélite, Tirsis.

SCÈNE III. Éraste, Tirsis.

TIRSIS

Me prépare le Ciel de nouveaux châtiments, Si jamais ce penser entre dans mon courage.

Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».

SCÈNE IV. Philandre, Cloris.

SCÈNE V. Tirsis, Philandre, Cloris.

ACTE II

SCÈNE I.

ÉRASTE[, seul]

Je l'avais bien prévu que ce coeur infidèle Ne se défendrait point des yeux de ma cruelle, Qui traite mille amants avec mille mépris, Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris : Même dès leur abord, je lus sur son visage De sa déloyauté l'infaillible présage, Un inconnu frisson dans mon corps épandu Me donna les avis de ce que j'ai perdu ; Mais hélas ! Qui pourrait gauchir sa destinée. Son immuable loi dans le ciel burinée Nous fait si bien courir après notre malheur Que j'ai donné moi-même accès à ce voleur, Le perfide qu'il est me doit sa connaissance, C'est moi qui l'ai conduit, et mis en sa puissance, C'est moi qui l'engageant à ce froid compliment Ai jeté de mes maux le premier fondement. Depuis cette volage évite ma rencontre, Ou si malgré ses soins le hasard me la montre, Si je puis l'aborder, son discours se confond, Son esprit en désordre à peine me répond, Une réflexion vers le traître qu'elle aime Presques à tous moments le ramène en lui-même Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tirsis Lors par le prompt effet d'un changement étrange Son silence rompu se déborde en louange, Elle remarque en lui tant de perfections, Que les moins éclairés verraient ses passions, Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie, Et tout autre propos lui rend sa rêverie. Cependant chaque jour au babil attachés Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés, Ils ont des rendez-vous : où l'amour les assemble, Encor hier sur le soir je les surpris ensemble, Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend : Que cet oeil assuré marque un esprit content. Sus donc perds tout respect, et tout soin de lui plaire, Et rends dessus le champ ta vengeance exemplaire. Non il vaut mieux s'en rire, et pour dernier effort Lui montrer en raillant combien elle a de tort.

SCÈNE II. Éraste, Mélite.

SCÈNE III.

ÉRASTE[, seul]

C'est là donc ce qu'enfin me gardait ta malice ? C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service ? C'est ainsi que mon feu s'étant trop abaissé D'un outrageux mépris se voit récompensé ? Tu me préfères donc un traître qui te flatte ? Inconstante beauté, lâche, perfide, ingrate De qui le choix brutal se porte au plus mal fait, Tu l'estimes à faux, tu verras à l'effet Par le peu de rapport que nous avons ensemble Qu'un honnête homme et lui n'ont rien qui se ressemble. Que dis-je, tu verras ? Il vaut autant que mort, Ma valeur, mon dépit, ma flamme en sont d'accord, Il suffit, les destins bandés à me déplaire Ne l'arracheraient pas à ma juste colère. Tu démordras parjure, et ta déloyauté Maudira mille fois sa fatale beauté. Si tu peux te résoudre à mourir en brave homme, Dès demain un cartel, l'heure, et le lieu te nomme. Insensé que je suis ! Hélas, où me réduit Ce mouvement bouillant dont l'ardeur me séduit ! Quel transport déréglé ! Quelle étrange échappée ! Avec un affronteur mesurer mon épée ! C'est bien contre un brigand qu'il me faut hasarder, Contre un traître qu'à peine on devrait regarder, Lui faisant trop d'honneur moi-même je m'abuse, C'est contre lui qu'il faut n'employer que la ruse : Il fut toujours permis de tirer sa raison D'une infidélité par une trahison : Vis doncques déloyal, vis, mais en assurance Que tout va désormais tromper ton espérance, Que tes meilleurs amis s'armeront contre toi, Et te rendront encor plus malheureux que moi. J'en sais l'invention qu'un voisin de Mélite Exécutera trop aussitôt que prescrite. Pour n'être qu'un maraud, il est assez subtil.

SCÈNE IV. Éraste, Cliton.

ÉRASTE

Holà ! Hau vieil ami.

Hau : interj. Terme de chasse. Hau, il bat l'eau, s'emploie pour appeler la meute, quand le cerf est dans l'eau. [L]

SCÈNE V. Tirsis, Cloris.

CLORIS

Justement.

CLORIS

Aussi peu.

SCÈNE VI. Éraste, Cliton.

ÉRASTE

Comment ?

SCÈNE VII. Philandre, Éraste, Cliton.

PHILANDRE

Qu'est-ce ?

CLITON

Je veux mourir au cas qu'on me trouve menteur.

LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE À PHILANDRE.

Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en faveur de vos mérites ; pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par lettres, jusqu'à ce qu'elle ait ôté de l'esprit de sa mère quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement.

Cependant que Philandre lit, Éraste s'approche par derrière, et feignant d'avoir lu par-dessus son épaule, il lui saisit la main encor pleine de la lettre toute déployée.

ÉRASTE

Il en meurt.

ÉRASTE

Lui-même.

ÉRASTE

En amour.

PHILANDRE

Adieu, des raisons de si peu d'importance N'ont rien qui soit battant, d'ébranler ma constance

Il dit ce dernier vers comme à l'oreille de Cliton, et tous deux rentrent chacun de leur côté.

Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir.

SCÈNE VIII. Tirsis, Éraste, Mélite.

MÉLITE

Sans doute il m'aura vue, Et c'est de là que vient cette fuite impourvue.

Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]

TIRSIS

Il lui coule le Sonnet dans le sein comme elle se dérobe.

Par ce refus mignard qui porte un sens contraire Ton feu m'instruit assez de ce que je dois faire. Ô Ciel, je ne crois pas que sous ton large tour Un mortel eut jamais tant d'heur, ni tant d'amour.

Mignard : Gracieux et délicat (en ce sens il vieillit). [L]

ACTE III

SCÈNE I.

SCÈNE II. Tirsis, Philandre.

TIRSIS

Philandre.

PHILANDRE

De quoi ?

PHILANDRE

Et de coeur ?

PHILANDRE

Je te veux par pitié tirer de cette erreur, Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre, Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre.

LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE À PHILANDRE.

Je commence à m'estimer quelque chose puisque je vous plais, et mon miroir m'offense tous les jours ne me représentant pas assez belle, comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi la pauvre Mélite ne la croit posséder que par faveur ou, comme une récompense extraordinaire d'un excès d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces que le Ciel lui a refusées.

PHILANDRE

La raison ?

TIRSIS

Dépêche, ta longueur importune me tue.

AUTRE LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE À PHILANDRE.

Vous n'avez plus affaire qu'à Tirsis, je le souffre encore, afin que par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts, et les fasse mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la soeur ont repu leurs espérances.

TIRSIS

Ce discours de bouffon ne me satisfait pas, Nous sommes seuls ici, dépêchons, pourpoint bas.

Pourpoint : Nom qu'on donnait autrefois à l'habit français qui a précédé les justeaucorps, et qui couvrait le corps depuis le cou jusqu'à la ceinture. Se mettre en pourpoint, se disposer pour se battre. [L]

SCÈNE III.

TIRSIS[, seul]

Quoi ? Tu t'enfuis, perfide, et ta légèreté T'ayant fait criminel te met en sûreté ? Reviens, reviens défendre une place usurpée, Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée, Fais voir que l'infidèle en se donnant à toi A fait choix d'un amant qui valait mieux que moi, Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme Crois-tu qu'on la mérite à force de courir ? Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir ? Si de les plus garder ton peu d'esprit se lasse, Viens me dire du moins ce qu'il faut que j'en fasse. Ne t'en veux-tu servir qu'à me désabuser ? N'ont-elles point d'effet qui soit plus à priser ? Ô lettres, ô faveurs indignement placées, À ma discrétion honteusement laissées, Ô gages qu'il néglige ainsi que superflus, Je ne sais qui des trois vous diffamez le plus, De moi, de ce perfide, ou bien de sa maîtresse, Car vous nous apprenez qu'elle est une traîtresse, Son amant un poltron, et moi sans jugement De n'avoir rien prévu de son déguisement. Mais que par ces transports ma raison est surprise ! Pour ce manque de coeur qu'à tort je le méprise ! (Hélas ! À mes dépens, je le puis bien savoir,) Quand on a vu Mélite on n'en peut plus avoir. Fuis donc, homme sans coeur, va dire à ta volage Combien sur ton rival ta fuite a d'avantage, Et que ton pied léger ne laisse à ma valeur Que les vains mouvements d'une juste douleur, Ce lâche naturel qu'elle fait reconnaître Ne t'aimera pas moins étant poltron que traître. Traître, et poltron ! Voilà les belles qualités Qui retiennent les sens de Mélite enchantés Aussi le fallait-il que cette âme infidèle Changeant d'affection, prît un traître comme elle, Et la jeune rusée a bien su rechercher Un qui n'eût sur ce point rien à lui reprocher, Cependant que leurré d'une fausse apparence Je repaissais de vent ma frivole espérance. Mais je le méritais, et ma facilité Tentait trop puissamment son infidélité, Je croyais à ses yeux, à sa mine embrasée, À ces petits larcins pris d'une force aisée, Hélas ! Et se peut-il que ces marques d'amour Fussent de la partie en un si lâche tour ? Aurait-on jamais vu tant de supercherie Que tout l'extérieur ne fût que piperie ? Non, non, il n'en est rien, une telle beauté Ne fut jamais sujette à la déloyauté : Faibles, et seuls témoins du malheur qui me touche, Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche, Mélite me chérit, elle me l'a juré, Son oracle reçu je m'en tins assuré, Que dites[-vous] là contre ? Êtes-vous plus croyables ? Caractères trompeurs, vous me contez des fables, Vous voulez me trahir, vous voulez m'abuser, J'ai sa parole en gage, et de plus un baiser. À ce doux souvenir ma flamme se rallume, Je ne sais plus qui croire ou d'elle, ou de sa plume, L'une et l'autre en effet n'ont rien que de léger Mais du plus, ou du moins, je n'en puis que juger. C'est en vain que mon feu ces doutes me suggère, Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère, Les serments que j'en ai, s'en vont au vent jetés, Et ses traits de sa plume, ici me sont restés, Qui dépeignant au vif son perfide courage Remplissent de bonheur Philandre, et moi de rage ; Oui j'enrage, je crève, et tous mes sens troublés D'un excès de douleur succombent accablés, Un si cruel tourment me gêne, et me déchire Que je ne puis plus vivre, avec un tel martyre, Aussi ma prompte mort le va bientôt finir, Déjà mon coeur outré, ne cherchant qu'à bannir Cet amour qui l'a fait si lourdement méprendre Pour lui donner passage, est tout prêt de se fendre Mon âme par dépit, tâche d'abandonner Un corps que sa raison, sût si mal gouverner Mes yeux jusqu'à présent, couvert de mille nues, S'en vont les distiller en larmes continues, Larmes qui donneront pour juste châtiment À leur aveugle erreur, un autre aveuglement Et mes pieds qui savaient sans eux, sans leur conduite Comme insensiblement me porter chez Mélite Me porteront sans eux en quelque lieu désert En quelque lieu sauvage à peine découvert, Où ma main d'un poignard achèvera le reste, Où pour suivre l'arrêt de mon destin funeste Le répandrai mon sang, et j'aurai pour le moins Ce faible et vain soulas en mourant sans témoins Que mon trépas secret fera que l'infidèle Ne pourra se vanter que je sois mort pour elle.

Soulas : Vieux mot qui signifiait autrefois, Joie, plaisir, et contentement. [F]

SCÈNE IV. Cloris, Tirsis.

CLORIS

Est-ce là tout, fantasque ? Quoi ! Si la déloyale enfin lève le masque Oses-tu te fâcher d'être désabusé ? Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé, Apprends que les discours des filles mieux sensées Découvrent rarement le fond de leurs pensées, Et que les yeux aidant à ce déguisement Notre sexe a le don de tromper finement : Apprends aussi de moi que ta raison s'égare, Que Mélite n'est pas une pièce si rare, Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir, Tant d'autres te sauront en sa place ravir, Avec trop plus d'attraits que cette écervelée, Qui n'a d'ambition que d'être cajolée Par les premiers venus qui flattant ses beautés Ont assez de malheur pour en être écoutés. Ainsi Damon lui plut, Aristandre, et Géronte, Éraste après deux ans n'en a pas meilleur compte, Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours, Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours, Et peut-être demain (tant elle aime le change) Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge. Ce n'est qu'une coquette, une tête à l'évent, Dont la langue et le coeur s'accordent peu souvent, À qui les trahisons deviennent ordinaires, Et dont tous les appas sont tellement vulgaires, Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien Que le sujet pourquoi tu lui voulais du bien.

Coquette : Ce mot se prend en mauvaise part. Celle qui s'ajuste pour donner dans la vue des galants, celle qui aime qu'on lui dise des douceurs, qui se plaît aux fleurettes que l'on lui conte, et qui n'a pas d'attachement qui lui fasse peine. [R]

Évent : Impression ou action de l'air qui change la qualité de la plupart des choses. On appelle proverbialement une tête à l'évent, un esprit léger, indiscret, éventé. [L]

SCÈNE V.

CLORIS[, seule]

Mon frère, il s'est sauvé, son désespoir l'emporte Me préserve le Ciel d'en user de la sorte. Un volage me quitte, et je le quitte aussi Je l'obligerais trop de m'en mettre en souci, Pour perdre des amants celles qui s'en affligent Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent. Il n'est lors que la joie, elle nous venge mieux, Et la fit-on à faux éclater par les yeux, C'est toujours témoigner que leur vaine inconstance Est pour nous émouvoir de trop peu d'importance, Aussi ne veux-je pas le retenir d'aller Et si d'autres que moi ne le vont rappeler Il usera ses jours à courtiser Mélite Outre que l'infidèle a si peu de mérite Que l'amour qui pour lui m'éprit si follement M'avait fait bonne part de son aveuglement On enchérit pourtant sur ma faute passée Dans la même sottise une autre embarrassée, Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi Pour se donner l'honneur de faillir après moi, Je meure s'il n'est vrai que la moitié du monde Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde, À cause qu'il parut quelque temps m'enflammer La pauvre fille a cru qu'il valait bien l'aimer Et sur cette croyance elle en a pris envie, Lui peut-elle durer jusqu'au bout de sa vie, Si Mélite a failli me l'ayant débauché Dieux par là seulement punissez son péché, Elle verra bientôt quoi qu'elle se propose Qu'elle n'a pas gagné, ni moi perdu grand-chose, Ma perte me console, et m'égaye à l'instant Ah si mon fou de frère en pouvait faire autant Qu'en ce plaisant malheur, je serais satisfaite ! Si je puis découvrir le lieu de sa retraite Et qu'il me veuille croire éteignant tous ses feux Nous passerons le temps à ne rire que d'eux. Je la ferai rougir, cette jeune éventée, Lorsque son écriture à ses yeux présentée Mettant au jour un crime estimé si secret, Elle reconnaîtra qu'elle aime un indiscret. Je lui veux dire alors pour aggraver l'offense, Qui Philandre avec moi toujours d'intelligence Me fait des contes d'elle, et de tous les discours Qui servent d'aliment à ses vaines amours, Si qu'à peine il reçoit de sa part une lettre, Qu'il ne vienne en mes mains aussitôt la remettre, La preuve captieuse, et faite en même temps Produira sur le champ l'effet que j'en attends.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Philandre, Cloris.

PHILANDRE

Tirsis.

PHILANDRE

Cela s'en va sans dire,

Il reconnaît les lettres et tâche de s'en saisir, mais Cloris les resserre.

Donne, donne-les-moi, tu ne les saurais lire, Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.

SCÈNE VIII.

ACTE IV

SCÈNE I. La Nourrice, Mélite.

LA NOURRICE

Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie, D'une chose deux ans ardemment poursuivie : D'assurance un mépris l'oblige à se piquer, Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer. Une fille qui voit, et que voit la jeunesse, Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse, Le dédain lui messied, ou quand elle s'en sert, Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd : Une heure de froideur à propos ménagée, Rembrase assez souvent une âme dégagée, Qu'un traitement trop doux dispense à des mépris D'un bien dont un dédain fait mieux savoir le prix. Hors ce cas il lui faut complaire à tout le monde, Faire qu'aux voeux de tous son visage réponde, Et sans embarrasser son coeur de leurs amours, Leur faire bonne mine et souffrir leurs discours, Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence : Et paraissent ensemble entrer en concurrence. Ainsi lorsque plusieurs te parlent à la fois, En répondant à l'un, serre à l'autre les doigts, Et si l'un te dérobe un baiser par surprise, Qu'à l'autre incontinent il soit en belle prise, Que l'un et l'autre juge à ton visage égal Que tu caches ta flamme aux yeux de son rival, Partage bien les tiens, et surtout sache feindre De sorte que pas un n'ait sujet de se plaindre Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari, Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri, Tiens bon, et cède enfin, puisqu'il faut que tu cèdes, À qui paiera le mieux le bien que tu possèdes. Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon, Ton Éraste avec toi vivrait d'autre façon.

Messeoir : N'être pas séant, convenable. [L]

LA NOURRICE

J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde, Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde, Éraste n'est pas homme à laisser échapper, Un semblable pigeon ne se peut rattraper, Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage.

Pomme de discorde : sujet de discussion, locution tirée de la pomme que la déesse Discorde jeta entre les dieux avec cette inscription : à la plus belle, et qui émut entre Junon, Minerve et Vénus une querelle d'où sortit plus tard la guerre de Troie. [L]

SCÈNE II. Cloris, Mélite.

MÉLITE

Tout beau, mon innocence Veut apprendre par avant le nom de l'imposteur, Afin que cet affront retombe sur l'auteur.

Tout beau : Doucement, modérez-vous. [L]

Par avant : avant [SP]

CLORIS

Remettons ce discours : quelqu'un vient nous surprendre, C'est le brave Lisis, qui tout triste et pensif À ce qu'on peut juger, montre un déveil excessif.

Déveil : Mot inconnu dans les documents de référence. Ce pourrait être le contraire d'éveil, avec le d privatif. Il montre une mine de quelqu'un qui n'est pas éveillé.

SCÈNE III. Lisis, Mélite, Cloris.

SCÈNE IV. Cliton, La Nourrice, Mélite, Lisis, Cloris.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Éraste, Cliton.

ÉRASTE

Laisse agir ma douleur. Traître, si tu ne veux attirer ton malheur, Interrompre son cours, c'est n'aimer pas ta vie. La mort de son Tirsis me l'a doncques ravie, Je ne l'avais pas su, Parques, jusqu'à ce jour Que vous relevassiez de l'empire d'amour, J'ignorais qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes Il vous peut commander d'unir aussi leurs trames, J'ignorais que pour être exemptes de ses coups Vous souffrissiez qu'il prît un tel pouvoir sur vous. Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares ? Vous en relevez donc, et pour le flatter mieux Vous voulez comme lui ne vous servir point d'yeux : Mais je m'en prends à vous, et ma funeste ruse Vous imputant ces maux, se bâtit une excuse, J'ose vous en charger, et j'en suis l'inventeur, Et seul de mes malheurs le détestable auteur, Mon courage au besoin se trouvant trop timide Pour attaquer Tirsis autrement qu'en perfide Je fis à mon défaut combattre son ennui, Son deuil, son désespoir, sa rage contre lui. Hélas ! Et fallait-il que ma supercherie Tournât si lâchement tant d'amour en furie ? Fallait-il, l'aveuglant d'une indiscrète erreur Contre une âme innocente allumer sa fureur ? Fallait-il le forcer à dépeindre Mélite Des infâmes couleurs d'une fille hypocrite ? Inutiles regrets repentirs superflus, Vous ne me rendez pas Mélite qui n'est plus, Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre, Elle a suivi Tirsis, et moi je la veux suivre : Il faut que de mon sang je lui fasse raison, Et de ma jalousie, et de ma trahison, Et que par ma main propre, un juste sacrifice De mon coupable chef venge mon artifice. Avançons donc, allons sur cet aimable corps Éprouver, s'il se peut, à la fois mille morts. D'où vient qu'au premier pas je tremble, je chancelle ? Mon pied qui me dédit contre moi se rebelle, Quel murmure confus ? Et qu'entends-je hurler ? Que de pointes de feu se perdent parmi l'air ! Les Dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre, Leur foudre décoché vient de fendre la terre, Et pour leur obéir son sein me recevant M'engloutit, et me plonge aux Enfers tout vivant. Je vous entends, grands Dieux, c'est là-bas que leurs âmes Aux champs Élysiens éternisent leurs flammes, C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang, La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc, Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage, Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage. Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux, Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux, Ne te colère point contre mon insolence Si j'ose avec mes cris violer ton silence : Ce n'est pas que je veuille, en buvant de ton eau, Avec mon souvenir étouffer mon bourreau, Non, je ne prétends pas une faveur si grande, Réponds-moi seulement, réponds à ma demande, As-tu vu ces amants ? Tirsis est-il passé ? Mélite est-elle ici ? Mais que dis-je, insensé ? Le père de l'oubli dessous cette onde noire Pourrait-il conserver tant soit peu de mémoire ? Mais derechef que dis-je ? Imprudent, je confonds Le Léthé pêle-mêle, et ses gouffres profonds ; Le Styx de qui l'oubli ne prît jamais naissance De tout ce qui se passe a tant de connaissance, Que les Dieux n'oseraient vers lui s'être mépris, Mais le traître se tait, et tenant ces esprits, Pour le plus grand trésor de son funeste empire De crainte de les perdre, il n'en ose rien dire. Vous donc esprits légers, qui faute de tombeaux Tournoyez vagabonds à l'entour de ces eaux, À qui Charon cent ans refuse sa nacelle, Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle ? Dites, et je promets d'employer mon crédit À vous faciliter ce passage interdit.

Élysiens : Terme de la religion gréco-latine. Dans les enfers, le séjour des héros et des hommes vertueux après leur mort. [L]

Styx : Fleuve qui, selon la mythologie, coulait aux enfers ; les dieux juraient par le Styx, et ce serment ne pouvait être violé. [L]

Léthé : Nom propre d'un des fleuves des Enfers. Lethe. La Fable dit que l'on en faisait boire aux âmes des morts dans les enfers, et que quand on en avait bu, on ne se souvenait plus de rien. [T]

Charon : C'est dans la Fable le nom du Nautonier d'enfer. Les Poètes feignaient que les âmes des hommes morts allaient se rendre sur les bords du Styx ; que là Charon passait celles qui le payaient, et qui avaient eu les honneurs de la sépulture, et laissait les autres errer cent ans sur les bords du lac, après quoi il les passait aussi. [T]

CLITON

Monsieur, que faites-vous ? Votre raison s'égare, Voyez qu'il n'est ici de Styx, ni de Ténare, Revenez à vous-même.

Ténare : L'Enfer. Il n'y a guère que les poètes qui se servent de ce mot. [T]

ÉRASTE

Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte du Théâtre.

Tu veux donc échapper à l'autre bord sans moi, Si faut-il qu'à ton col je passe malgré toi.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Éraste, Philandre.

ÉRASTE

Détacher Ixion pour me mettre en sa place ! Mégères, c'est à vous une indiscrète audace, Ai-je, prenant le front de cet audacieux, Attenté sur le lit du monarque des Cieux ? Vous travaillez en vain, bourrelles Euménides, Non, ce n'est pas ainsi qu'on punit les perfides. Quoi ! Me presser encor ! Sus, de pieds et de mains Essayons d'écarter ces monstres inhumains, À mon secours, esprits, vengez-vous de vos peines, Écrasons leurs serpents, chargeons-les de vos chaînes, Pour ces filles d'Enfer nous sommes trop puissants.

Ixion : Roi des Lapithes, né de Jupiter et de Méléte. Frappé par la foudre et précipité dans le Tartare, Mercure l'attacha à une roue, environnée de serpents, devant tourner sans cesse.

Bourelles : Il ne se dit que par le petit peuple, de la femme du Bourreau. Mais pour signifier une femme cruelle, méchante, inhumaine, il se dit, quoiqu'en termes bas, par tout le monde. [L]

Euménides : nom donné aux Furies par antiphrase. [B]

SCÈNE IX.

ÉRASTE[, seul]

Tu t'enfuis donc, barbare, en me laissant en proie À ces cruelles soeurs, tu les combles de joie ? Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton, Et tout ce que je vois d'officiers de Pluton, Vous me connaissez mal, dans le corps d'un perfide Je porte le courage, et les forces d'Alcide, Je vais tout renverser dans ces Royaumes noirs, Et saccager moi seul ces ténébreux manoirs, Une seconde fois le triple chien Cerbère Vomira l'aconit en voyant la lumière, J'irai du fond d'Enfer dégager les Titans, Et si Pluton s'oppose à ce que je prétends, Passant dessus le ventre à sa troupe mutine, J'irai d'entre ses bras enlever Proserpine.

Tisiphone, Alecton, Mégère : Furies.

Pluton : Fausse Divinité infernale que les Payens croyoient présider aux enfers. [T]

Alcide : C'est un nom d'Hercule, qui marque sa force ; car il vient du Grec, force. [T]

Cerbère : Chien à trois têtes commis à la garde des Enfers. [T]

Aconit : Terme de botanique. Plante fort vénéneuse, de la famille des renonculacées. [L]

Titans : Nom des géants qui, selon la fable, voulurent escalader le ciel et détrôner Jupiter. Jupiter plongea les Titans dans l'enfer, ou sous des montagnes, du poids desquelles il les accabla. [L]

Proserpine : Femme de Pluton et déesse des Enfers, était fille de Jupiter et de Cérès. [B]

SCÈNE X. Lisis, Cloris.

ACTE V

SCÈNE I. Cliton, la Nourrice.

CLITON

Je ne t'ai rien celé, tu sais toute l'affaire.

Celer : Dérober aux yeux, à la connaissance. [L]

CLITON

Eût-il pu, sans en perdre entièrement l'usage, Se figurer Charon des traits de mon visage, Et de plus me prenant pour ce vieux Nautonier Me payer à bons coups des droits de son denier ?

Nautonier : Celui, celle qui conduit un navire. [L]

Denier : Ancienne monnaie française d'argent. [L] Pour monter sur la barque de Charon, il fallait payer son voyage sur le Styx d'un denier, en Grèce antique, il s'agissait d'un Obole.

ÉRASTE, derrière la tapisserie

Arrêtez, arrêtez poltrons.

SCÈNE II. Éraste, la Nourrice.

ÉRASTE, l'épée au poing

En vain je les rappelle, en vain pour se défendre La honte et le devoir leur parlent de m'attendre, Ces lâches escadrons de fantômes affreux Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux, Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre Souhaitent sous l'Enfer qu'un autre Enfer s'entrouvre, La peur renverse tout, et dans ce désarroi Elle saisit si bien les ombres et leur Roi, Que se précipitant à de promptes retraites Tous leurs soucis ne vont qu'à les rendre secrètes. Le bouillant Phlégéthon parmi ses flots pierreux Pour les favoriser ne roule plus de feux : Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère De leurs flambeaux puants ont éteint la lumière, Et tiré de leur chef les serpents d'alentour De crainte que leurs yeux fissent quelque faux jour Dont la faible lueur éclairant ma poursuite À travers ces horreurs me peut trahir leur fuite : AEaque épouvanté se croit trop en danger, Et fuit son criminel au lieu de le juger : Cloton même et ses soeurs à l'aspect de ma lame De peur de tarder trop n'osant couper ma trame À peine ont eu loisir d'emporter leurs fuseaux, Si bien qu'en ce désordre oubliant leurs ciseaux Charon les bras croisés, dans sa barque s'étonne D'où vient qu'après Éraste il n'a passé personne. Trop heureux accident, s'il avait prévenu Le déplorable coup du malheur avenu ; Trop heureux accident si la terre entr'ouverte Avant ce jour fatal eût consenti ma perte, Et si ce que le ciel me donne ici d'accès Eût de ma trahison devancé le succès. Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre ! N'était-ce pas assez pour me réduire en poudre Que le simple dessein d'un si lâche forfait ? Injustes, deviez-vous en attendre l'effet ? Ah Mélite, ah Tirsis ! Leur cruelle justice Aux dépens de vos jours aggrave mon supplice, Ils doutaient que l'Enfer eût de quoi me punir Sans le triste secours de ce dur souvenir. Souvenir rigoureux de qui l'âpre torture Devient plus violente, et croît plus on l'endure, Implacable bourreau, tu vas seul étouffer Celui dont le courage a dompté tout l'Enfer. Qu'il m'eût bien mieux valu céder à ses furies ! Qu'il m'eût bien mieux valu souffrir ses barbaries, Et de gré me soumettre en acceptant sa loi À tout ce que la rage eût ordonné de moi ! Tout ce qu'il a de fers, de feux, de fouets, de chaînes Ne sont auprès de toi que de légères peines, On reçoit d'Alecton un plus doux traitement, De grâce, un peu de trêve, un moment, un moment, Qu'au moins avant ma mort dans ces demeures sombres Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres ; Use après si tu veux de toute ta rigueur, Et si pour m'achever tu manques de vigueur,

Il montre son épée.

Voici qui t'aidera ; mais derechef, de grâce, Cesse de me gêner durant ce peu d'espace. Je vois déjà Mélite, ah ! Belle ombre, voici L'ennemi de votre heur qui vous cherchait ici, C'est Éraste, c'est lui, qui n'a plus d'autre envie Que d'épandre à vos pieds son sang avec sa vie, Ainsi le veut le sort, et tout exprès les Dieux L'ont abîmé vivant en ces funestes lieux.

Phlégéthon : Dans la mythologie grecque, fleuve de feu qui coule aux Enfers.

Aeaque : Un des juges ens Enfers.

Cloton : ou Clotho, est une des trois Parques, celle qui tisse le fil de la vie. Les Trois parques président à la vie des hommes.

SCÈNE III. Cloris, Philandre.

SCÈNE IV. Tirsis, Mélite.

SCÈNE V. Cloris, Tirsis, Mélite.

MÉLITE

Qu'à la fin exorable Vous l'avez regardé d'un oeil plus favorable ?

Exorable : Qui se laisse vaincre et persuader par les raisons, les prières ou la compassion. [F]

SCÈNE VI. Tirsis, [la] Nourrice, Éraste, Mélite, Cloris.

La Nourrice paraît à l'autre bout du théâtre avec Éraste, l'épée à la main, et ayant parlé à lui quelque temps à l'oreille, elle le laisse à quartier et s'avance vers Tirsis.

2 020 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica