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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Menteur

Pierre Corneille· créée en 1644· 5 actes· 1 804 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1644 au Jeu de Paume du Marais.

Personnages

  • GÉRONTE, père de Dorante
  • DORANTE, fils de Géronte
  • ALCIPPE, ami de Dorante et amant de Clarice
  • PHILISTE, ami de Dorante et d'Alcippe
  • CLARICE, maîtresse d'Alcippe
  • LUCRÈCE, amie de Clarice
  • ISABELLE, suivante de Clarice
  • SABINE, femme de chambre de Lucrèce
  • CLITON, valet de Dorante
  • LYCAS, valet d'Alcippe
MONSIEUR,

EPITRE

Je vous présente une pièce de théâtre d'une style aussi éloigné de ma dernière, qu'on aura de la peine à croire qu'elles soient parties toutes deux de la même main, dans le même hiver. Aussi les raisons qui m'ont obligé à y travailler , ont été bine différentes. J'ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvaient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna et leur montrer que j'en serais bien retrouver la pompe, quand le sujet le pourrait souffrir ; j'ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d'autres, qui suivant l'humeur des français aiment le changement, et après tant de poème graves dont nos meilleurs plumes ont enrichi la scène, m'ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu'à les divertir. Dans le premier j'ai voulu faire un essai de ce que pouvait la majesté du raisonnement et la force des vers dénués de l'agrément du sujet ; dans celui-ci j'ai voulu tenter ce que pourrait l'agrément du sujet dénué de la force des vers. Et d'ailleurs étant obligé au genre comique de ma premières réputation, je ne pouvais l'abandonner tout à fait sans quelque espèce d'ingratitude. Il est vrai que comme alors que je me hasardai à le quitter, je n'osai me fier à mes seules forces, et que pour m'élever à la dignité du Tragique, j'ai pris l'appui du grand Sénèque, à qui j'empruntai tout ce qu'il avait donné de rare à sa Médée ; ainsi quand je me suis résolu de repasser du héroïque au naïf, je n'ai osé descendre de si haut sans m'assurer d'un guide, et je me suis laissé conduire au fameux LOPE de VEGA, de peur de m'égarer dans les détours de tant d'intrigues que fait notre Menteur. En un mot ce n'est ici qu'une copie d'un excellent original qu'il a mis au jour sous le titre LA VERDAD SOSPECHOSA et me fiant sur note Horace qui donne liberté de tout oser aux poètes ainsi qu'aux peintres, j'ai cru que nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'était permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce était un crime, il y a longtemps que je serais coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid, où je me suis aidé de D. Guillen de Castro, mais aussi pour Médée dont je viens de parler, et pour Pompée même, où pensant me fortifier du secours de deux latins, j'ai pris celui de deux espagnols, Sénèque et Lucain, étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis, approuveront du moins que je pille chez eux, et soit qu'on fasse passer ceci pour un larcin, ou pour un emprunt, je m'en suis trouvé si bien, que je n'ai pas envie que ce soit le dernier que je ferais chez eux. Je crois que vous en serez d'avis et ne m'en estimerez pas moins. Je suis,

Monsieur,

Votre très humble serviteur,

CORNEILLE.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Dorante, Cliton.

SCÈNE II. Dorante, Clarice, Lucrèce, Isabelle.

CLARICE, faisant un faux pas et comme se laissant choir

Aïe !

SCÈNE III. Dorante, Clarice, Lucrèce, Isabelle, Cliton.

DORANTE

Tais-toi.

SCÈNE IV. Dorante, Cliton.

SCÈNE V. Dorante, Alcippe, Philiste, Cliton.

PHILISTE, à Alcippe

Hier au soir ?

ALCIPPE, à Philiste

Hier au soir.

PHILISTE, à Alcippe

Et belle ?

ALCIPPE, à Philiste

Magnifique.

PHILSITE, à Alcippe

Et par qui ?

DORANTE

D'amour ?

ALCIPPE

Sur l'eau.

PHILISTE

Quelquefois.

ALCIPPE

On le dit.

ALCIPPE

Vous ?

DORANTE

Moi-même.

CLITON, à Dorante, à l'oreille

Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.

DORANTE, revenant à eux

Comme à mes chers amis je vous veux tout conter. J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ; Les quatre contenaient quatre choeurs de musique, Capables de charmer le plus mélancolique. Au premier, violons ; en l'autre, luths et voix ; Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois, Qui tour à tour dans l'air poussaient des harmonies Dont on pouvait nommer les douceurs infinies. Le cinquième était grand, tapissé tout exprès De rameaux enlacés pour conserver le frais, Dont chaque extrémité portait un doux mélange De bouquets de jasmin, de grenade, et d'orange. Je fis de ce bateau la salle du festin : Là je menai l'objet qui fait seul mon destin ; De cinq autres beautés la sienne fut suivie, Et la collation fut aussitôt servie. Je ne vous dirai point les différents apprêts, Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets : Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices On servit douze plats, et qu'on fit six services, Cependant que les eaux, les rochers et les airs Répondaient aux accents de nos quatre concerts. Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées, S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées, Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteaux D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux, Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre, Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre. Après ce passe-temps on dansa jusqu'au jour, Dont le soleil jaloux avança le retour : S'il eût pris notre avis, sa lumière importune N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune ; Mais n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs, Il sépara la troupe et finit nos plaisirs.

Serpenteau : Petit serpent nouvellement éclos. Une couvée de serpenteaux. [L]

ALCIPPE, à Philiste, en s'en allant

Je meurs de jalousie.

SCÈNE VI. Dorante, Cliton.

CLITON

Je le juge assez grand ; mais enfin ces pratiques Vous peuvent engager en de fâcheux intrigues.

Vers 370. On lit "intriques", nous retenons "intriques", au risque de rompre la rime riche avec "pratiques".

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Géronte, Clarice, Isabelle.

SCÈNE II. Isablle, Clarice.

SCÈNE III. Clarice, Alcippe.

CLARICE

Après ?

ALCIPPE

Dorante.

CLARICE

Dorante !

CLARICE

Que cela ?

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Géronte, Dorante, Cliton.

DORANTE

Paris semble à mes yeux un pays de romans. J'y croyais ce matin voir une île enchantée : Je la laissai déserte, et la trouve habitée ; Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons, En superbes palais a changé ses buissons.

Amphion : personnage de la mythologie, fils de Zeus et d'Antiope, poète et musicien, il pouvait déplacer des pierres avec son talent artistique.

GÉRONTE

Quoi ?

DORANTE

Je la vis presque à mon arrivée. Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée, Tant elle avait d'appas, et tant son oeil vainqueur Par une douce force assujettit mon coeur ! Je cherchai donc chez elle à faire connaissance ; Et les soins obligeants de ma persévérance Surent plaire de sorte à cet objet charmant, Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant. J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ; Et j'étendis si loin mes petites conquêtes, Qu'en son quartier souvent je me coulais sans bruit, Pour causer avec elle une part de la nuit. Un soir que je venais de monter dans sa chambre (Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre ; Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé), Ce soir même son père en ville avait soupé ; Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle, Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art ! ) Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard, Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue : Il se sied ; il lui dit qu'il veut la voir pourvue ; Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir. Jugez combien mon coeur avait lors à souffrir ! Par sa réponse adroite elle sut si bien faire, Que sans m'inquiéter elle plut à son père. Ce discours ennuyeux enfin se termina ; Le bonhomme partait quand ma montre sonna ; Et lui, se retournant vers sa fille étonnée : « Depuis quand cette montre ? Et qui vous l'a donnée ? - Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer, Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer, N'ayant point d'horlogers au lieu de sa demeure : Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure. - Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin. » Alors pour me la prendre elle vient en mon coin : Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce, Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse, Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ; Jugez de notre trouble à ce triste hasard. Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte. Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ; Il appelle au secours, il crie à l'assassin : Son fils et deux valets me coupent le chemin. Furieux de ma perte, et combattant de rage, Au milieu de tous trois je me faisais passage, Quand un autre malheur de nouveau me perdit ; Mon épée en ma main en trois morceaux rompit. Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise, De sa frayeur première aucunement remise, Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi, Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi. Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles, Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles : Nous nous barricadons, et dans ce premier feu, Nous croyons gagner tout à différer un peu. Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille, D'une chambre voisine on perce la muraille : Alors me voyant pris, il fallut composer.

Déclin : Terme d'arquebusier. Le ressort par lequel le chien d'un pistolet, d'un fusil, s'abat sur le bassinet. [L]

Ici, Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.

SCÈNE VI. Dorante, Cliton.

DORANTE

Industrie.

SCÈNE VII. Dorante, Cliton, Sabine.

SABINE, elle lui donne un billet

Elle lui donne un billet.

Lisez ceci, Monsieur.

SCÈNE VIII. Dorante, Lycas

LYCAS, lui présentant un billet

Monsieur.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Dorante, Alcippe, Philiste.

SCÈNE II. Alcippe, Philiste.

SCÈNE III. Clarice, Isabelle.

SCÈNE IV. Dorante, Cliton.

SCÈNE V. Clarice, Lucrèce, Isabelle, à la fenêtre ; Dorante, Cliton, en bas.

Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.

DORANTE

Moi, marié ! Ce sont pièces qu'on vous a faites ; Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.

Pièce : Fig. Tromperie, moquerie, petit complot, comparé à une pièce de théâtre. [L]

LUCRÈCE, à Clarice

Il ne sait que mentir.

CLARICE

Moi ?

LUCRÈCE, en elle-même

Plût à Dieu !

CLARICE, à Lucrèce

L'ai-je dit ?

SCÈNE VI. Dorante, Cliton.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Dorante, Cliton.

SCÈNE II. Dorante, Alcippe, Cliton.

DORANTE

Eh bien ?

SCÈNE III. Dorante, Cliton.

DORANTE

La poudre que tu dis n'est que de la commune, On n'en fait plus de cas ; mais, Cliton, j'en sais une Qui rappelle sitôt des portes du trépas, Qu'en moins d'un tournemain on ne s'en souvient pas ; Quiconque la sait faire a de grands avantages.

Tournemain : Usité seulement en cette locution (pour laquelle d'ailleurs on dit plutôt aujourd'hui en un tour de main) : En un tournemain, en aussi peu de temps qu'il en faut pour tourner la main. [L]

SCÈNE IV. Géronte, Dorante, Cliton.

GÉRONTE, se retournant

Écris-lui comme moi.

DORANTE

Pyrandre.

SCÈNE V. Dorante, Cliton ;

SCÈNE VI. Dorante, Cliton, Sabine.

DORANTE

Tiens.

DORANTE

Prends.

SCÈNE VII. Cliton, Sabine.

SCÈNE VIII. Lucrèce, Sabine.

SABINE

Voyez.

SCÈNE IX. Clarice, Lucrèce, Sabine.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Géronte, Philiste.

GÉRONTE

Lui-même.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Géronte, Dorante, Cliton.

DORANTE

Moi ?

SCÈNE IV. Dorante, Cliton.

SCÈNE V. Dorante, Sabine, Cliton.

SABINE

Non plus.

DORANTE

Vérité.

SABINE

Je la dis.

SCÈNE VI. Clarice, Lucrèce, Dorante, Sabine, Cliton.

CLARICE, à Lucrèce

Il continue encor.

LUCRÈCE, à Clarice

Mais vois ce qu'il m'écrit.

LUCRÈCE, à Clarice

Je ne sais où j'en suis.

CLARICE, à Lucrèce

Oyons la fourbe entière.

SCÈNE VII.

ALCIPPE, sortant de chez Clarice et parlant à elle-même

Nos parents sont d'accord, et vous êtes à moi.

GÉRONTE, sortant de chez Lucrèce

Votre père à Dorante engage votre foi.

ALCIPPE, à Clarice

Venez donc ajouter ce doux consentement.

Alcippe rentre chez Clarice avec elle et Isabelle, et le reste rentre chez Lucrèce.

SABINE, à Dorante comme il rentre

Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères.

1 804 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica