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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Mort de Pompée

Pierre Corneille· créée en 1642, imprimée en 1644· 5 actes· 1 842 vers· 13 personnages

Représenté pour la première fois en décembre 1642 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • JULES CÉSAR
  • MARC ANTOINE
  • CORNÉLIE, Femme de Pompée
  • PTOLÉMÉE, roi d'Égypte
  • CLÉOPATRE, soeur de Ptolomée
  • PHOTIN, chef du conseil d'Égypte
  • ACHILLAS, lieutenant général des armées du roi d'Égypte
  • SEPTIME, tribun romain, à la solde du roi d'Égypte
  • CHARMION, dame d'honneur de Cléopâtre
  • ACHORÉE, écuyer de Cléopâtre
  • PHILIPPE, affranchi de Pompée
  • Troupe de romains
  • Troupe d'Égyptiens
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR L'ÉMINENTISSIME CARDINAL MAZARIN.

Je présente le grand Pompée à Votre Éminence, c'est-à-dire le plus grand personnage de l'ancienne Rome au plus illustre de la nouvelle. Je mets sous la protection du premier ministre de notre jeune roi un héros qui dans sa bonne fortune fut le protecteur de beaucoup de rois, et qui dans sa mauvaise eut encore des rois pour ses ministres. Il espère de la générosité de Votre Éminence qu'elle ne dédaignera pas de lui conserver cette seconde vie que j'ai tâché de lui redonner, et que lui rendant cette justice qu'elle fait rendre par tout le royaume, elle le vengera pleinement de la mauvaise politique de la cour d'Egypte. Il l'espère, et avec raison, puisque dans le peu de séjour qu'il a fait en France, il a déjà su de la voix publique que les maximes dont vous vous servez pour la conduite de cet Etat ne sont point fondées sur d'autres principes que sur ceux de la vertu. Il a su d'elle les obligations que vous a la France de l'avoir choisie pour votre seconde mère, qui vous est d'autant plus redevable, que les grands services que vous lui ren-dez sont de purs effets de votre inclination et de votre zèle, et non pas des devoirs de votre naissance. Il a su d'elle que Rome s'est acquittée envers notre jeune monarque de ce qu'elle devait à ses prédécesseurs, par le présent qu'elle lui a fait de votre personne. Il a su d'elle enfin que la solidité de votre prudence et la netteté de vos lumières enfantent des conseils si avantageux pour le gouvernement, qu'il semble que ce soit vous à qui, par un esprit de prophétie, notre Virgile ait adressé ce vers il y a plus de seize siècles :

Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Voilà, Monseigneur, ce que ce grand homme a appris en apprenant à parler français :

Pauca, sed a pleno venientia pectore veri.

et comme la gloire de Votre Éminence est assez assurée sur la fidélité de cette voix publique, je n'y mêlerai point la faiblesse de mes pensées, ni la rudesse de mes expressions, qui pourraient diminuer quelque chose de son éclat ; et je n'ajouterai rien aux célèbres témoignages qu'elle vous rend, qu'une profonde vénération pour les hautes qualités qui vous les ont acquis, avec une protestation très sincère et très inviolable d'être toute ma vie,

MONSEIGNEUR,

De Votre Éminence, Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

CORNEILLE.

AU LECTEUR

Si je voulais faire ici ce que j'ai fait en mes deux derniers ouvrages, et te donner le texte ou l'abrégé des auteurs dont cette histoire est tirée, afin que tu pusses remarquer en quoi je m'en serais écarté pour l'accommoder au théâtre, je ferais un avant-propos dix fois plus long que mon poème, et j'aurais à rapporter des livres entiers de presque tous ceux qui ont écrit l'histoire romaine. Je me contenterai de t'avertir que celui jdont je me suis le plus servi a été le poète Lucain, dont la lecture m'a rendu si amoureux de la force de ses pensées et de la majesté de son raisonnement, qu'afin d'en enrichir notre langue, j'ai fait cet effort pour réduire en poème dramatique ce qu'il a traité en épique. Tu trouveras ici cent ou deux cents vers traduits ou imités de lui. J'ai tâché de le suivré dans le reste, et de prendre son caractère quand son exemple m'a manqué : si je suis demeuré bien loin derrière, tu en jugeras. Cependant j'ai cru ne te déplaire pas de te donner ici trois passages qui ne viennent pas mal à mon sujet. Le premier est un épitaphe de Pompée, prononcé par Caton dans Lucain. Les deux autres sont deux peintures de Pompée et de César, tirées de Velleius Paterculus. Je les laisse en latin, de peur que ma traduction n'ôte trop de leur grâce et de leur force ; les dames se les feront expliquer.

EPITAPHIUM POMPEII MAGNI

Cato, apud Lucanum, libro 9

Civis obit, inquit, multo majoribus impar Nosse modum juris, sed in hoc tamen utilis aevo, Cui non ulla fuit justi reverentia : salva Libertate potens, et solus plebe parata Privatus servire sibi, rectorque senatus, Sed regnantis, erat. Nil belli jure poposcit ; Quaeque dari voluit, voluit sibi passe negari. Immodicas possedit opes, sed plura retentis Intulit ; invasit ferrum ; sed ponere norat. Praetulit arma togae, sed pacem armatus amavit. Juvit sumpta ducem, juvit dimissa potestas. Casta domus, luxuque carens, corruptaque nunquam Fortuna domini. Clarum et venerabile nomen Gentibus, et multum nostrae quod proderat urbi. Olim vera fides, Sylla Marioque receptis, Libertatis obit ; Pompeio rebus adempto Nunc et ficta perit. Non jam regnare pudebit ; Nec color imperii, nec frons erit ulla senatus. O felix, cui summa dies fuit obvia victo, Et cui quaerendos Pharium scelus obtulit enses ! Forsitan in soceri potuisses vivere regno. Scire mori, sors prima viris ; sed proxima cogi. Et mihi, si fatis aliena in jura venimus, Da talem, Fortuna, Jubam : non deprecor hosti Servari, dum me servet cervice recisa.
ICON POMPEII MAGNI

Velleius Paterculus, lib.II, cap. XXIX

Fuit hic genitus matre Lucilia, stirpis senatoriae, forma excellens, non ea qua flos commendatur aetatis, sed dignitate et constantia, quae in illam conveniens amplitudinem, fortunam quoque ejus ad ultimum vitae comitata est diem : innocentia eximius, sanctitate praecipuus, eloquentia medius ; potentiae, quae honoris causa ad eum deferretur, non ut ab eo occuparetur, cupidissimus ; dux bello peritissimus ; civis in toga (nisi ubi vereretur ne quem haberet parem) modestissimus, amicitiarum tenax, in offensis exorabilis, in reconcilianda gratia fidelissimus, in accipienda satisfactione facillimus, potentia sua nunquam aut raro ad impotentiam usus ; paene omnium votorum expers, nisi numeraretur inter maxima, in civitate libera dominaque gentium, indignari, quam omnes cives jure haberet pares, quemquam aequalem dignitate conspicere.

ICON C. J. CAESARIS

Velleius Paterculus, lib. II, cap. XLI

Hic, nobilissima Juliorum genitus familia, et, quod inter omnes antiquissimos constabat, ab Anchise ac Venere deducens genus, forma omnium civium excellentissimus, vigore animi acerrimus, munificentia effusissimus, animo super humanam et naturam et fidem evectus, magnitudine cogitationum, celeritate bellandi, patientia periculorum. Magno illi Alexandro, sed sobrio, neque iracundo, simillimus ; qui denique semper et somno et cibo in vitam, non in voluptatem uteretur.

EXAMEN

À bien considérer cette pièce, je ne crois pas qu'il y en ait sur le théâtre où l'histoire soit plus conservée et plus falsifiée tout ensemble. Elle est si connue, que je n'ai osé en changer les événements ; mais il s'y en trouvera peu qui soient arrivés comme je les fais arriver. Je n'y ai ajouté que ce qui regarde Cornélie, qui semble s'y offrir d'elle-même, puisque, dans la vérité historique, elle était dans le même vaisseau que son mari lorsqu'il aborda en Egypte, qu'elle le vit descendre dans la barque, où il fut assassiné à ses yeux par Septime, et qu'elle fut poursuivie sur mer par les ordres de Ptolomée. C'est ce qui m'a donné occasion de feindre qu'on l'atteignit, et qu'elle fut ramenée devant César, bien que l'histoire n'en parle point. La diversité des lieux où les choses se sont passées, et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la vérité historique, m'ont réduit à cette falsification pour les ramener dans l'unité de jour et de lieu. Pompée fut massacré devant les murs de Pélusium, qu'on appelle aujourd'hui Damiette, et César prit terre à Alexandrie. Je n'ai nommé ni l'une ni l'autre ville, de peur que le nom de l'une n'arrêtât l'imagination de l'auditeur, et ne lui fît remarquer malgré lui la fausseté de ce qui s'est passé ailleurs. Le lieu particulier est, comme dans Polyeucte, un grand vestibule commun à tous les appartements du palais royal ; et cette unité n'a rien que de vraisemblable, pourvu qu'on se détache de la vérité historique. Le premier, le troisième et le quatrième acte y ont leur justesse manifeste ; il y peut avoir quelque difficulté pour le second et le cinquième, dont Cléopâtre ouvre l'un, et Cornélie l'autre. Elles sembleraient toutes deux avoir plus de raison de parler dans leur appartement ; mais l'impatience de la curiosité féminine les en peut faire sortir : l'une pour apprendre plus tôt les nouvelles de la mort de Pompée, ou par Achorée, qu'elle a envoyé en être témoin, ou par le premier qui entrera dans ce vestibule ; et l'autre, pour en savoir du combat de César et des Romains contre Ptolomée et les Egyptiens, pour empêcher que ce héros n'en aille donner à Cléopâtre avant qu'à elle, et pour obtenir de lui d'autant plus tôt la permission de partir. En quoi on peut remarquer que comme elle sait qu'il est amoureux de cette reine, et qu'elle peut douter qu'au retour de son combat, les trouvant ensemble, il ne lui fasse le premier compliment, le soin qu'elle a de conserver la dignité romaine lui fait prendre la parole la première, et obliger par là César à lui répondre avant qu'il puisse dire rien à l'autre. Pour le temps, il m'a fallu réduire en soulèvement tumultuaire une guerre qui n'a pu durer guère moins d'un an, puisque Plutarque rapporte qu'incontinent après que César fut parti d'Alexandrie, Cléopâtre accoucha de Césarion. Quand Pompée se présenta pour entrer en Egypte, cette princesse et le Roi son frère avaient chacun leur armée prête à en venir aux mains l'une contre l'autre, et n'avaient garde ainsi de loger dans le même palais. César, dans ses Commentaires, ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tête de Pompée lui fut présentée quand il arriva : c'est Plutarque et Lucain qui nous apprennent l'un et l'autre ; mais ils ne lui font présenter cette tête que par un des ministres du Roi, nommé Théodote, et non pas par le Roi même, comme je l'ai fait.

Il y a quelque chose d'extraordinaire dans le titre de ce poème, qui porte le nom d'un héros qui n'y parle point ; mais il ne laisse pas d'en être, en quelque sorte, le principal acteur, puisque sa mort est la cause unique de tout ce qui s'y passe. J'ai justifié ailleurs l'unité d'action qui s'y rencontre, par cette raison que les événements y ont une telle dépendance l'un de l'autre, que la tragédie n'aurait pas été complète, si je ne l'eusse poussée jusqu'au terme où je la fais finir. C'est à ce dessein que dès le premier acte, je fais connâître la venue de César, à qui la cour d'Egypte immole Pompée pour gagner les bonnes grâces du victorieux ; et ainsi il m'a fallu nécessairement faire voir quelle réception il ferait à leur lâche et cruelle politique. J'ai avancé l'âge de Ptolomée, afin qu'il pût agir, et que, portant le titre de roi, il tâchât d'en soutenir le caractère. Bien que les historiens et le poète Lucain l'appellent communément rex puer, « le roi enfant », il ne l'était pas à tel point qu'il ne fût en état d'épouser sa soeur Cléopâtre, comme l'avait ordonné son père. Hirtius dit qu'il était puer jam adulta aetate ; et Lucain appelle Cléopâtre incestueuse, dans ce vers qu'il adresse à ce roi par apostrophe :

Incestae sceptris cessure sorori ;

soit qu'elle eût déjà contracté ce mariage incestueux, soit à cause qu'après la guerre d'Alexandrie et la mort de Ptolomée, César la fit épouser à son jeune frère, qu'il rétablit dans le trône : d'où l'on peut tirer une conséquence infaillible, que si le plus jeune des deux frères était en âge de se marier quand César partit d'Egypte, l'aîné en était capable quand il y arriva, puisqu'il n'y tarda pas plus d'un an.

Le caractère de Cléopâtre garde une ressemblance ennoblie par ce qu'on y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureuse que par ambition, et en sorte qu'elle semble n'avoir point d'amour qu'en tant qu'il peut servir à sa grandeur. Quoique la réputation qu'elle a laissée la fasse passer pour une femme lascive et abandonnée à ses plaisirs, et que Lucain, peut-être en haine de César, la nomme en quelque endroit meretrix regina, et fasse dire ailleurs à l'eunuque Photin, qui gouvernait sous le nom de son frère Ptolomée :

Quem non e nobis credit Cleopatra nocentem, A quo casta fuit ?

Je trouve qu'à bien examiner l'histoire, elle n'avait que de l'ambition sans amour, et que par politique elle se servait des avantages de sa beauté pour affermir sa fortune. Cela paraît visible, en ce que les historiens ne marquent point qu'elle se soit donnée qu'aux deux premiers hommes du monde, César et Antoine ; et qu'après la déroute de ce dernier, elle n'épargna aucun artifice pour engager Auguste dans la même passion qu'ils avaient eue pour elle, et fit voir par là qu'elle ne s'était attachée qu'à la haute puissance d'Antoine, et non pas à sa personne.

Pour le style, il est plus élevé en ce poème qu'en aucun des miens, et ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux que j'aie faits. La gloire n'en est pas toute à moi : j'ai traduit de Lucain tout ce que j'y ai trouvé de propre à mon sujet ; et comme je n'ai point fait de scrupule d'enrichir notre langue du pillage que j'ai pu faire chez lui, j'ai tâché, pour le reste, à entrer si bien dans sa manière de former ses pensées et de s'expliquer, que ce qu'il m'a fallu y joindre du mien sentît son génie, et ne fût pas indigne d'être pris pour un larcin que je lui eusse fait. J'ai parlé, en l'examen de Polyeucte, de ce que je trouve à dire en la confidence que fait Cléopâtre à Charmion au second acte ; il ne me reste qu'un mot touchant les narrations d'Achorée, qui ont toujours passé pour fort belles : en quoi je ne veux pas aller contre le jugement du public, mais seulement faire remarquer de nouveau que celui qui les fait et les personnes qui les écoutent ont l'esprit assez tranquille pour avoir toute la patience qu'il y faut donner. Celle du troisième acte, qui est à mon gré la plus magnifique, a été accusée de n'être pas reçue par une personne digne de la recevoir ; mais bien que Charmion qui l'écoute ne soit qu'une domestique de Cléopâtre, qu'on peut toutefois prendre pour sa dame d'honneur, étant envoyée exprès par cette reine pour l'écouter, elle tient lieu de cette reine même, qui cependant montre un orgueil digne d'elle, d'attendre la visite de César dans sa chambre sans aller au-devant de lui. D'ailleurs Cléopâtre eût rompu tout le reste de ce troisième acte, si elle s'y fût montrée ; et il m'a fallu la cacher par adresse de théâtre, et trouver pour cela dans l'action un prétexte qui fût glorieux pour elle, et qui ne laissât point paraître le secret de l'art qui m'obligeait à l'empêcher de se produire.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Ptolomée, Photin, Achillas, Septime.

PTOLÉMÉE

Le destin se déclare, et nous venons d'entendre Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre. Quand les dieux étonnés semblaient se partager, Pharsale a décidé ce qu'ils n'osaient juger. Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides Par le débordement de tant de parricides, Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars, Sur ses champs empestés confusément épars, Ces montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes, Que la nature force à se venger eux-mêmes, Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants, Sont les titres affreux dont le droit de l'épée, Justifiant César, a condamné Pompée. Ce déplorable chef du parti le meilleur, Que sa fortune lasse abandonne au malheur, Devient un grand exemple, et laisse à la mémoire Des changements du sort une éclatante histoire. Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur, Vit ses prospérités égaler son grand coeur ; Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos villes ; Et contre son beau-père ayant besoin d'asiles, Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux Où contre les Titans en trouvèrent les dieux : Il croit que ce climat, en dépit de la guerre, Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre, Et dans son désespoir à la fin se mêlant, Pourra prêter l'épaule au monde chancelant. Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde, Et veut que notre Égypte, en miracles féconde, Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui, Et relève sa chute, ou trébuche sous lui. C'est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre. Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre : S'il couronna le père, il hasarde le fils ; Et nous l'ayant donnée, il expose Memphis. Il faut le recevoir, ou hâter son supplice, Le suivre, ou le pousser dedans le précipice. L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux, Et je crains d'être injuste et d'être malheureux. Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie M'offre bien des périls, ou beaucoup d'infamie : C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser À quel choix vos conseils doivent me disposer. Il s'agit de Pompée, et nous aurons la gloire D'achever de César ou troubler la victoire ; Et je puis dire enfin que jamais potentat N'eut à délibérer d'un si grand coup d'état.

PHOTIN

Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées, La justice et le droit sont de vaines idées ; Et qui veut être juste en de telles saisons, Balance le pouvoir, et non pas les raisons. Voyez donc votre force, et regardez Pompée, Sa fortune abattue et sa valeur trompée. César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état : Il fuit et le reproche et les yeux du sénat, Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale ; Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains, À qui par sa défaite il met les fers aux mains ; Il fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeraient sur lui le sang de leurs provinces, Leurs états et d'argent et d'hommes épuisés, Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés : Auteur des maux de tous, il est à tous en butte, Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute. Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis ? L'espoir de son salut en lui seul était mis ; Lui seul pouvait pour soi : cédez alors qu'il tombe. Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe, Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé, Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé ? Quand on veut soutenir ceux que le sort accable, À force d'être juste on est souvent coupable ; Et la fidélité qu'on garde imprudemment, Après un peu d'éclat traîne un long châtiment, Trouve un noble revers, dont les coups invincibles, Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles. Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux : Rangez-vous du parti des destins et des dieux, Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage, Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage ; Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux, Et pour leur obéir, perdez le malheureux. Pressé de toutes parts des colères célestes, Il en vient dessus vous faire fondre les restes ; Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober, Toute prête de choir, cherche avec qui tomber. Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime : Elle marque sa haine, et non pas son estime ; Il ne vient que vous perdre en venant prendre port ; Et vous pouvez douter s'il est digne de mort ! Il devait mieux remplir nos voeux et notre attente, Faire voir sur ses nefs la victoire flottante : Il n'eût ici trouvé que joie et que festins ; Mais puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins. J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne : J'exécute à regret ce que le ciel ordonne ; Et du même poignard pour César destiné, Je perce en soupirant son coeur infortuné. Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête Mettre à l'abri la vôtre et parer la tempête. Laissez nommer sa mort un injuste attentat : La justice n'est pas une vertu d'état. Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes Ne fait qu'anéantir la force des couronnes ; Le droit des rois consiste à ne rien épargner : La timide équité détruit l'art de régner. Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre ; Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre, Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd, Et voler sans scrupule au crime qui lui sert. C'est là mon sentiment. Achillas et Septime S'attacheront peut-être à quelque autre maxime : Chacun a son avis ; mais quel_que_soit le leur. Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.

ACHILLAS

Seigneur, Photin dit vrai ; mais quoique de Pompée Je voie et la fortune et la valeur trompée, Je regarde son sang comme un sang précieux, Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les dieux. Non qu'en un coup d'état je n'approuve le crime ; Mais s'il n'est nécessaire, il n'est point légitime : Et quel besoin ici d'une extrême rigueur ? Qui n'est point au vaincu ne craint point le vainqueur. Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore : Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore ; Mais quoique vos encens le traitent d'immortel, Cette grande victime est trop pour son autel ; Et sa tête immolée au dieu de la victoire Imprime à votre nom une tache trop noire : Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer ; En usant de la sorte, on ne vous peut blâmer. Vous lui devez beaucoup : par lui Rome animée A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée ; Mais la reconnaissance et l'hospitalité Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité. Quoi que doive un monarque, et dût-il sa couronne, Il doit à ses sujets encore plus qu'à personne, Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang À ne point s'acquitter qu'aux dépens de leur sang. S'il est juste d'ailleurs que tout se considère, Que hasardait Pompée en servant votre père ? Il se voulut par là faire voir tout-puissant, Et vit croître sa gloire en le rétablissant. Il le servit enfin, mais ce fut de la langue. La bourse de César fit plus que sa harangue : Sans ses mille talents, Pompée et ses discours Pour rentrer en Égypte étaient un froid secours. Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles : Les effets de César valent bien ses paroles ; Et si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui, Comme il parla pour vous, vous parlerez pour lui. Ainsi vous le pouvez et devez reconnaître. Le recevoir chez vous, c'est recevoir un maître, Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi, Dans vos propres états vous donnerait la loi. Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête. S'il le faut toutefois, ma main est toute prête : J'obéis avec joie, et je serais jaloux Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups.

SCENE II. Ptolomée, Photin.

SCÈNE III. Ptolomée, Cléopâtre, Photin.

CLÉOPÂTRE

Et vous saurez aussi Que la seule vertu me fait parler ainsi, Et que si l'intérêt m'avait préoccupée, J'agirais pour César, et non pas pour Pompée. Apprenez un secret que je voulais cacher, Et cessez désormais de me rien reprocher. Quand ce peuple insolent qu'enferme Alexandrie Fit quitter au feu roi son trône et sa patrie, Et que jusque dans Rome il alla du sénat Implorer la pitié contre un tel attentat, Il nous mena tous deux pour toucher son courage : Vous, assez jeune encore ; moi, déjà dans un âge Où ce peu de beauté que m'ont donné les cieux D'un assez vif éclat faisait briller mes yeux. César en fut épris, et du moins j'eus la gloire De le voir hautement donner lieu de le croire ; Mais voyant contre lui le sénat irrité, Il fit agir Pompée et son autorité. Ce dernier nous servit à sa seule prière, Qui de leur amitié fut la preuve dernière : Vous en savez l'effet, et vous en jouissez. Mais pour un tel amant ce ne fut pas assez : Après avoir pour nous employé ce grand homme, Qui nous gagna soudain toutes les voix de Rome, Son amour en voulut seconder les efforts, Et nous ouvrant son coeur, nous ouvrit ses trésors : Nous eûmes de ses feux, encore en leur naissance, Et les nerfs de la guerre, et ceux de la puissance ; Et les mille talents qui lui sont encore dûs Remirent en nos mains tous nos états perdus. Le roi, qui s'en souvint à son heure fatale, Me laissa comme à vous la dignité royale, Et par son testament il vous fit cette loi, Pour me rendre une part de ce qu'il tint de moi. C'est ainsi qu'ignorant d'où vint ce bon office, Vous appelez faveur ce qui n'est que justice, Et l'osez accuser d'une aveugle amitié, Quand du tout qu'il me doit il me rend la moitié.

SCÈNE IV. Ptolomée, Photin.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Cléopâtre, Charmion.

SCÈNE II. Cléopâtre, Achorée, Charmion.

ACHORÉE

Madame, j'ai couru par votre ordre au rivage ; J'ai vu la trahison, j'ai vu toute sa rage ; Du plus grand des mortels j'ai vu trancher le sort : J'ai vu dans son malheur la gloire de sa mort ; Et puisque vous voulez qu'ici je vous raconte La gloire d'une mort qui nous couvre de honte, écoutez, admirez, et plaignez son trépas. Ses trois vaisseaux en rade avaient mis voile bas ; Et voyant dans le port préparer nos galères, Il croyait que le roi, touché de ses misères, Par un beau sentiment d'honneur et de devoir, Avec toute sa cour le venait recevoir ; Mais voyant que ce prince, ingrat à ses mérites, N'envoyait qu'un esquif rempli de satellites, Il soupçonne aussitôt son manquement de foi, Et se laisse surprendre à quelque peu d'effroi ; Enfin, voyant nos bords et notre flotte en armes, Il condamne en son coeur ces indignes alarmes, Et réduit tous les soins d'un si pressant ennui À ne hasarder pas Cornélie avec lui : « N'exposons, lui dit-il, que cette seule tête À la réception que l'Égypte m'apprête ; Et tandis que moi seul j'en courrai le danger, Songe à prendre la fuite afin de me venger. Le roi Juba nous garde une foi plus sincère ; Chez lui tu trouveras et mes fils et ton père ; Mais quand tu les verrais descendre chez Pluton, Ne désespère point, du vivant de Caton. » Tandis que leur amour en cet adieu conteste, Achillas à son bord joint son esquif funeste. Septime se présente, et lui tendant la main, Le salue empereur en langage romain ; Et comme député de ce jeune monarque : « Passez, seigneur, dit-il, passez dans cette barque ; Les sables et les bancs cachés dessous les eaux Rendent l'accès mal sûr à de plus grands vaisseaux. » Ce héros voit la fourbe, et s'en moque dans l'âme : Il reçoit les adieux des siens et de sa femme, Leur défend de le suivre, et s'avance au trépas Avec le même front qu'il donnait les états ; La même majesté sur son visage empreinte Entre ces assassins montre un esprit sans crainte ; Sa vertu toute entière à la mort le conduit. Son affranchi Philippe est le seul qui le suit ; C'est de lui que j'ai su ce que je viens de dire ; Mes yeux ont vu le reste, et mon coeur en soupire, Et croit que César même à de si grands malheurs Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.

ACHORÉE

D'un des pans de sa robe il couvre son visage, À son mauvais destin en aveugle obéit, Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit, De peur que d'un coup d'oeil contre une telle offense Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance. Aucun gémissement à son coeur échappé Ne le montre, en mourant, digne d'être frappé : Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle Ce qu'eut de beau sa vie, et ce qu'on dira d'elle ; Et tient la trahison que le roi leur prescrit Trop au-dessous de lui pour y prêter l'esprit. Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre ; Et son dernier soupir est un soupir illustre, Qui de cette grande âme achevant les destins, étale tout Pompée aux yeux des assassins. Sur les bords de l'esquif sa tête enfin penchée, Par le traître Septime indignement tranchée, Passe au bout d'une lance en la main d'Achillas, Ainsi qu'un grand trophée après de grands combats. On descend, et pour comble à sa noire aventure On donne à ce héros la mer pour sépulture, Et le tronc sous les flots roule dorénavant Au gré de la fortune, et de l'onde, et du vent. La triste Cornélie, à cet affreux spectacle, Par de longs cris aigus tâche d'y mettre obstacle, Défend ce cher époux de la voix et des yeux, Puis n'espérant plus rien, lève les mains aux cieux ; Et cédant tout_à_coup à la douleur plus forte, Tombe, dans sa galère, évanouie ou morte. Les siens en ce désastre, à force de ramer, L'éloignent de la rive, et regagnent la mer. Mais sa fuite est mal sûre ; et l'infâme Septime, Qui se voit dérober la moitié de son crime, Afin de l'achever, prend six vaisseaux au port, Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort. Cependant Achillas porte au roi sa conquête : Tout le peuple tremblant en détourne la tête ; Un effroi général offre à l'un sous ses pas Des abîmes ouverts pour venger ce trépas ; L'autre entend le tonnerre, et chacun se figure Un désordre soudain de toute la nature : Tant l'excès du forfait, troublant leurs jugements, Présente à leur terreur l'excès des châtiments ! Philippe, d'autre part, montrant sur le rivage Dans une âme servile un généreux courage, Examine d'un oeil et d'un soin curieux Où les vagues rendront ce dépôt précieux, Pour lui rendre, s'il peut, ce qu'aux morts on doit rendre, Dans quelque urne chétive en ramasser la cendre, Et d'un peu de poussière élever un tombeau À celui qui du monde eut le sort le plus beau. Mais comme vers l'Afrique on poursuit Cornélie, On voit d'ailleurs César venir de Thessalie : Une flotte paraît qu'on a peine à compter...

SCÈNE III. Ptolomée, Cléopâtre, Charmion.

CLÉOPÂTRE

J'en ai souffert beaucoup, et j'avais plus à craindre : Un si grand politique est capable de tout ; Et vous donnez les mains à tout ce qu'il résout.

Donner les mains : Donner les mains à quelque chose, y consentir, y condescendre. [L]

SCÈNE IV. Ptolomée, Photin.

PHOTIN

Vous l'arracherez mieux de celle d'une soeur. Quelques feux que d'abord il lui fasse paraître, Il partira bientôt, et vous serez le maître. L'amour à ses pareils ne donne point d'ardeur Qui ne cède aisément aux soins de leur grandeur. Il voit encore l'Afrique et l'Espagne occupées Par Juba, Scipion et les jeunes Pompées ; Et le monde à ses lois n'est point assujetti, Tant qu'il verra durer ces restes du parti. Au sortir de Pharsale un si grand capitaine Saurait mal son métier s'il laissait prendre haleine, Et s'il donnait loisir à des coeurs si hardis De relever du coup dont ils sont étourdis. S'il les vainc, s'il parvient où son désir aspire, Il faut qu'il aille à Rome établir son empire, Jouir de sa fortune et de son attentat, Et changer à son gré la forme de l'état. Jugez durant ce temps ce que vous pourrez faire. Seigneur, voyez César, forcez-vous à lui plaire ; Et lui déférant tout, veuillez vous souvenir Que les événements régleront l'avenir. Remettez en ses mains trône, sceptre, couronne, Et sans en murmurer, souffrez qu'il en ordonne : Il en croira sans doute ordonner justement, En suivant du feu roi l'ordre et le testament ; L'importance d'ailleurs de ce dernier service Ne permet pas d'en craindre une entière injustice. Quoi qu'il en fasse enfin, feignez d'y consentir, Louez son jugement, et laissez-le partir. Après, quand nous verrons le temps propre aux vengeances, Nous aurons et la force et les intelligences. Jusque-là réprimez ces transports violents Qu'excitent d'une soeur les mépris insolents : Les bravades enfin sont des discours frivoles, Et qui songe aux effets néglige les paroles.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Charmion, Achorée.

ACHORÉE

La tête de Pompée a produit des effets Dont ils n'ont pas sujet d'être fort satisfaits. Je ne sais si César prendrait plaisir à feindre ; Mais pour eux jusqu'ici je trouve lieu de craindre : S'ils aimaient Ptolomée, ils l'ont fort mal servi. Vous l'avez vu partir, et moi je l'ai suivi. Ses vaisseaux en bon ordre ont éloigné la ville, Et pour joindre César n'ont avancé qu'un mille. Il venait à plein voile ; et si dans les hasards Il éprouva toujours pleine faveur de Mars, Sa flotte, qu'à l'envi favorisait Neptune, Avait le vent en poupe ainsi que sa fortune. Dès le premier abord notre prince étonné Ne s'est plus souvenu de son front couronné : Sa frayeur a paru sous sa fausse allégresse ; Toutes ses actions ont senti la bassesse ; J'en ai rougi moi-même, et me suis plaint à moi De voir là Ptolomée, et n'y voir point de roi ; Et César, qui lisait sa peur sur son visage, Le flattait par pitié pour lui donner courage. Lui, d'une voix tombante offrant ce don fatal : " seigneur, vous n'avez plus, lui dit-il, de rival ; Ce que n'ont pu les dieux dans votre Thessalie, Je vais mettre en vos mains Pompée et Cornélie : En voici déjà l'un, et pour l'autre, elle fuit ; Mais avec six vaisseaux un des miens la poursuit. " À ces mots Achillas découvre cette tête : Il semble qu'à parler encore elle s'apprête. Qu'à ce nouvel affront un reste de chaleur En sanglots mal formés exhale sa douleur ; Sa bouche encore ouverte et sa vue égarée Rappellent sa grande âme à peine séparée ; Et son courroux mourant fait un dernier effort Pour reprocher aux dieux sa défaite et sa mort. César, à cet aspect, comme frappé du foudre, Et comme ne sachant que croire ou que résoudre, Immobile, et les yeux sur l'objet attachés, Nous tient assez longtemps ses sentiments cachés ; Et je dirai, si j'ose en faire conjecture, Que, par un mouvement commun à la nature, Quelque maligne joie en son coeur s'élevait, Dont sa gloire indignée à peine le sauvait. L'aise de voir la terre à son pouvoir soumise Chatouillait malgré lui son âme avec surprise, Et de cette douceur son esprit combattu Avec un peu d'effort rassurait sa vertu. S'il aime sa grandeur, il hait la perfidie ; Il se juge en autrui, se tâte, s'étudie, Examine en secret sa joie et ses douleurs, Les balance, choisit, laisse couler des pleurs ; Et forçant sa vertu d'être encore la maîtresse, Se montre généreux par un trait de faiblesse ; Ensuite il fait ôter ce présent de ses yeux, Lève les mains ensemble et les regards aux cieux, Lâche deux ou trois mots contre cette insolence ; Puis tout triste et pensif il s'obstine au silence, Et même à ses Romains ne daigne repartir Que d'un regard farouche et d'un profond soupir. Enfin, ayant pris terre avec trente cohortes, Il se saisit du port, il se saisit des portes, Met des gardes partout et des ordres secrets, Fait voir sa défiance, ainsi que ses regrets, Parle d'Égypte en maître et de son adversaire, Non plus comme ennemi, mais comme son beau-père. Voilà ce que j'ai vu.

SCÈNE II. César, Ptolémée, Lépide, Photin, Achorée, Soldats romains, Soldats égyptiens.

CÉSAR

Connaissez-vous César, de lui parler ainsi ? Que m'offrirait de pis la fortune ennemie, À moi qui tiens le trône égal à l'infamie ? Certes, Rome à ce coup pourrait bien se vanter D'avoir eu juste lieu de me persécuter ; Elle qui d'un même oeil les donne et les dédaigne, Qui ne voit rien aux rois qu'elle aime ou qu'elle craigne, Et qui verse en nos coeurs, avec l'âme et le sang, Et la haine du nom, et le mépris du rang. C'est ce que de Pompée il vous fallait apprendre : S'il en eût aimé l'offre, il eût su s'en défendre ; Et le trône et le roi se seraient ennoblis À soutenir la main qui les a rétablis. Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire : Votre chute eût valu la plus haute victoire ; Et si votre destin n'eût pu vous en sauver, César eût pris plaisir à vous en relever. Vous n'avez pu former une si noble envie ; Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie ? Que vous devait son sang pour y tremper vos mains, Vous qui devez respect au moindre des Romains ? Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale ? Et par une victoire aux vaincus trop fatale, Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort, La puissance absolue et de vie et de mort ? Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée, La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée, Et que de mon bonheur vous ayez abusé Jusqu'à plus attenter que je n'aurais osé ? De quel nom, après tout, pensez-vous que je nomme Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome, Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont ? Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule, Et que s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant Lui faisait de ma tête un semblable présent ? Grâces à ma victoire, on me rend des hommages Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages ; Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur : Si César en jouit, ce n'est que par bonheur. Amitié dangereuse, et redoutable zèle, Que règle la fortune, et qui tourne avec elle ! Mais parlez, c'est trop être interdit et confus.

CÉSAR

Vous cherchez, Ptolomée, avec trop de ruses, De mauvaises couleurs et de froides excuses. Votre zèle était faux, si seul il redoutait Ce que le monde entier à pleins voeux souhaitait, Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles, Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles, Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer Je ne veux que celui de vaincre et pardonner, Où mes plus dangereux et plus grands adversaires, Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères ; Et mon ambition ne va qu'à les forcer, Ayant dompté leur haine, à vivre et m'embrasser. Oh ! Combien d'allégresse une si triste guerre Aurait-elle laissé dessus toute la terre, Si Rome avait pu voir marcher en même char, Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César ! Voilà ces grands malheurs que craignait votre zèle. Ô crainte ridicule autant que criminelle ! Vous craigniez ma clémence ! Ah ! N'ayez plus ce soin ; Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin. Si je n'avais égard qu'aux lois de la justice, Je m'apaiserais Rome avec votre supplice, Sans que ni vos respects, ni votre repentir, Ni votre dignité vous pussent garantir ; Votre trône lui-même en serait le théâtre ; Mais voulant épargner le sang de Cléopâtre, J'impute à vos flatteurs toute la trahison, Et je veux voir comment vous m'en ferez raison. Suivant les sentiments dont vous serez capable, Je saurai vous tenir innocent ou coupable. Cependant à Pompée élevez des autels : Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels ; Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes ; Et surtout pensez bien au choix de vos victimes. Allez y donner ordre, et me laissez ici Entretenir les miens sur quelque autre souci.

SCÈNE III. César, Antoine, Lépide.

SCÈNE IV. César, Cornélie, Antoine, Lépide, Septime.

SEPTIME

Seigneur...

CORNÉLIE

César, car le destin, que dans tes fers je brave, Me fait ta prisonnière et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le coeur Jusqu'à te rendre hommage, et te nommer seigneur : De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée, Veuve du jeune Crasse, et veuve de Pompée, Fille de Scipion, et pour dire encore plus, Romaine, mon courage est encore au-dessus ; Et de tous les assauts que sa rigueur me livre, Rien ne me fait rougir que la honte de vivre. J'ai vu mourir Pompée, et ne l'ai pas suivi ; Et bien que le moyen m'en aye été ravi, Qu'une pitié cruelle à mes douleurs profondes M'aie ôté le secours et du fer et des ondes, Je dois rougir pourtant, après un tel malheur, De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur : Ma mort était ma gloire, et le destin m'en prive Pour croître mes malheurs et me voir ta captive. Je dois bien toutefois rendre grâces aux dieux De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux, Que César y commande, et non pas Ptolomée. Hélas ! Et sous quel astre, ô ciel ! M'as-tu formée, Si je leur dois des voeux de ce qu'ils ont permis Que je rencontre ici mes plus grands ennemis, Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince Qui doit à mon époux son trône et sa province ? César, de ta victoire écoute moins le bruit : Elle n'est que l'effet du malheur qui me suit ; Je l'ai porté pour dot chez Pompée et chez Crasse ; Deux fois du monde entier j'ai causé la disgrâce, Deux fois de mon hymen le noeud mal assorti A chassé tous les dieux du plus juste parti : Heureuse en mes malheurs, si ce triste hyménée, Pour le bonheur de Rome, à César m'eût donnée, Et si j'eusse avec moi porté dans ta maison D'un astre envenimé l'invincible poison ! Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine : Je te l'ai déjà dit, César, je suis romaine ; Et quoique ta captive, un coeur comme le mien, De peur de s'oublier, ne te demande rien. Ordonne ; et sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie, Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

CÉSAR

Ô d'un illustre époux noble et digne moitié, Dont le courage étonne, et le sort fait pitié ! Certes, vos sentiments font assez reconnaître Qui vous donna la main, et qui vous donna l'être ; Et l'on juge aisément, au coeur que vous portez, Où vous êtes entrée, et de qui vous sortez. L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée, L'une et l'autre vertu par le malheur trompée, Le sang des Scipions protecteur de nos dieux, Parlent par votre bouche et brillent dans vos yeux ; Et Rome dans ses murs ne voit point de famille Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille. Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes dieux, Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux, Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare, Ni mieux aimé tenter une incertaine foi, Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi ; Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes ; Et qu'enfin, m'attendant sans plus se défier, Il m'eût donné moyen de me justifier ! Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie, Je l'eusse conjuré de se donner la vie, D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal ; J'eusse alors regagné son âme satisfaite, Jusqu'à lui faire aux dieux pardonner sa défaite ; Il eût fait à son tour, en me rendant son coeur, Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur. Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde, Le sort a dérobé cette allégresse au monde, César s'efforcera de s'acquitter vers vous De ce qu'il voudrait rendre à cet illustre époux. Prenez donc en ces lieux liberté toute entière : Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière, Afin d'être témoin comme après nos débats Je chéris sa mémoire et venge son trépas, Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie. Je vous laisse à vous-même et vous quitte un moment Choisissez-lui, Lépide, un digne appartement ; Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine, C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la reine. Commandez, et chacun aura soin d'obéir.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Ptolémée, Achillas, Pholin.

PTOLÉMÉE

Oui, par là seulement ma perte est évitable : C'est trop craindre un tyran que j'ai fait redoutable. Montrons que sa fortune est l'oeuvre de nos mains ; Deux fois en même jour disposons des Romains ; Faisons leur liberté comme leur esclavage. César, que tes exploits n'enflent plus ton courage ; Considère les miens, tes yeux en sont témoins. Pompée était mortel, et tu ne l'es pas moins ; Il pouvait plus que toi ; tu lui portais envie ; Tu n'as, non plus que lui, qu'une âme et qu'une vie ; Et son sort que tu plains te doit faire penser Que ton coeur est sensible, et qu'on peut le percer. Tonne, tonne à ton gré, fais peur de ta justice : C'est à moi d'apaiser Rome par ton supplice ; C'est à moi de punir ta cruelle douceur, Qui n'épargne en un roi que le sang de sa soeur. Je n'abandonne plus ma vie et ma puissance Au hasard de sa haine ou de ton inconstance ; Ne crois pas que jamais tu puisses à ce prix Récompenser sa flamme ou punir ses mépris : J'emploierai contre toi de plus nobles maximes. Tu m'as prescrit tantôt de choisir des victimes, De bien penser au choix ; j'obéis, et je vois Que je n'en puis choisir de plus dignes que toi, Ni dont le sang offert, la fumée et la cendre Puissent mieux satisfaire aux mânes de ton gendre. Mais ce n'est pas assez, amis, de s'irriter : Il faut voir quels moyens on a d'exécuter ; Toute cette chaleur est peut-être inutile ; Les soldats du tyran sont maîtres de la ville ; Que pouvons-nous contre eux ? Et pour les prévenir, Quel temps devons-nous prendre, et quel ordre tenir ?

SCÈNE II. Ptolomée, Cléopâtre, Achorée, Charmion.

SCÈNE III. César, Cléopâtre, Antoine, Lépide, Charmion, Achorée, romains.

CÉSAR

Reine, tout est paisible ; et la ville calmée, Qu'un trouble assez léger avait trop alarmée, N'a plus à redouter le divorce intestin Du soldat insolent et du peuple mutin. Mais, ô dieux ! Ce moment que je vous ai quittée D'un trouble bien plus grand a mon âme agitée ! Et ces soins importuns, qui m'arrachaient de vous, Contre ma grandeur même allumaient mon courroux : Je lui voulais du mal de m'être si contraire, De rendre ma présence ailleurs si nécessaire ; Mais je lui pardonnais, au simple souvenir Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir. C'est elle dont je tiens cette haute espérance Qui flatte mes désirs d'une illustre apparence, Et fait croire à César qu'il peut former des voeux, Qu'il n'est pas tout à fait indigne de vos feux, Et qu'il peut en prétendre une juste conquête, N'ayant plus que les dieux au-dessus de sa tête. Oui, reine, si quelqu'un dans ce vaste univers Pouvait porter plus haut la gloire de vos fers ; S'il était quelque trône où vous pussiez paraître Plus dignement assise en captivant son maître, J'irais, j'irais à lui, moins pour le lui ravir, Que pour lui disputer le droit de vous servir ; Et je n'aspirerais au bonheur de vous plaire Qu'après avoir mis bas un si grand adversaire. C'était pour acquérir un droit si précieux Que combattait partout mon bras ambitieux ; Et dans Pharsale même il a tiré l'épée Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée. Je l'ai vaincu, princesse ; et le dieu des combats M'y favorisait moins que vos divins appas : Ils conduisaient ma main, ils enflaient mon courage ; Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage : C'est l'effet des ardeurs qu'ils daignaient m'inspirer ; Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer, Pour faire que votre âme avec gloire y réponde, M'ont rendu le premier et de Rome et du monde. C'est ce glorieux titre, à présent effectif, Que je viens ennoblir par celui de captif : Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre, Qu'il en estime l'un et me permette l'autre !

CLÉOPÂTRE

Je sais ce que je dois au souverain bonheur Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur. Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes : Je sais ce que je suis ; je sais ce que vous êtes. Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans ; Le sceptre que je porte est un de vos présents ; Vous m'avez par deux fois rendu le diadème : J'avoue, après cela, seigneur, que je vous aime, Et que mon coeur n'est point à l'épreuve des traits Ni de tant de vertus, ni de tant de bienfaits. Mais, hélas ! Ce haut rang, cette illustre naissance, Cet état de nouveau rangé sous ma puissance, Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis, À mes voeux innocents sont autant d'ennemis. Ils allument contre eux une implacable haine : Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine ; Et si Rome est encore telle qu'auparavant, Le trône où je me sieds m'abaisse en m'élevant ; Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes, Me rendent à jamais indigne de vos flammes. J'ose encore toutefois, voyant votre pouvoir, Permettre à mes désirs un généreux espoir. Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme A droit de triompher des caprices de Rome, Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois Peut céder par votre ordre à de plus justes lois. Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles : Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles. Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups, Et je ne les demande à d'autres dieux qu'à vous.

SCÈNE IV. César, Cornélie, Cléopâtre, Achorée, Antoine, Lépide, Charmion, romains.

CORNÉLIE

Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance Que la haine ait fait place à la reconnaissance : Ne le présume plus ; le sang de mon époux A rompu pour jamais tout commerce entre nous. J'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte, Afin de l'employer toute entière à ta perte ; Et je te chercherai partout des ennemis, Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis. Mais avec cette soif que j'ai de ta ruine, Je me jette au-devant du coup qui t'assassine, Et forme des désirs avec trop de raison Pour en aimer l'effet par une trahison : Qui la sait et la souffre a part à l'infamie. Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie : Mon époux a des fils, il aura des neveux ; Quand ils te combattront, c'est là que je le veux, Et qu'une digne main par moi-même animée, Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée, T'immole noblement, et par un digne effort, Aux mânes du héros dont tu venges la mort. Tous mes soins, tous mes voeux hâtent cette vengeance ; Ta perte la recule, et ton salut l'avance. Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir, Ma juste impatience aurait trop à souffrir : La vengeance éloignée est à demi perdue, Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue. Je n'irai point chercher sur les bords africains Le foudre souhaité que je vois en tes mains : La tête qu'il menace en doit être frappée. J'ai pu donner la tienne, au lieu d'elle, à Pompée : Ma haine avait le choix ; mais cette haine enfin Sépare son vainqueur d'avec son assassin, Et ne croit avoir droit de punir ta victoire Qu'après le châtiment d'une action si noire. Rome le veut ainsi ; son adorable front Aurait de quoi rougir d'un trop honteux affront, De voir en même jour, après tant de conquêtes, Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes. Son grand coeur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis, En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis, Et tiendrait à malheur le bien de se voir libre, Si l'attentat du Nil affranchissait le Tibre. Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir, Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir. Tu tomberais ici sans être sa victime ; Au lieu d'un châtiment ta mort serait un crime ; Et sans que tes pareils en conçussent d'effroi, L'exemple que tu dois périrait avec toi. Venge-la de l'Égypte à son appui fatale, Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale. Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu : tu peux Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des voeux.

SCÈNE V. César, Cléopâtre, Antoine, Lépide, Achorée, Charmion.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Cornélie, tenant une petite, urne en sa main, Philippe.

CORNÉLIE

Mes yeux, puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe Qui sur mes tristes voeux a formé ce mensonge ? Te revois-je, Philippe, et cet époux si cher A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher ? Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre ? Ô vous, à ma douleur objet terrible et tendre, éternel entretien de haine et de pitié, Reste du grand Pompée, écoutez sa moitié. N'attendez point de moi de regrets, ni de larmes ; Un grand coeur à ses maux applique d'autres charmes. Les faibles déplaisirs s'amusent à parler, Et quiconque se plaint cherche à se consoler. Moi, je jure des dieux la puissance suprême, Et pour dire encore plus, je jure par vous-même, Car vous pouvez bien plus sur ce coeur affligé Que le respect des dieux qui l'ont mal protégé : Je jure donc par vous, ô pitoyable reste, Ma divinité seule après ce coup funeste, Par vous, qui seul ici pouvez me soulager, De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger. Ptolomée à César, par un lâche artifice, Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice ; Et je n'entrerai point dans tes murs désolés, Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolés. Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine, Ô cendres, mon espoir aussi bien que ma peine ; Et pour m'aider un jour à perdre son vainqueur, Versez dans tous les coeurs ce que ressent mon coeur. Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive D'une flamme pieuse autant comme chétive, Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir De rendre à ce héros ce funèbre devoir ?

PHILIPPE

Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même, Après avoir cent fois maudit le diadème, Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots Du côté que le vent poussait encore les flots. Je cours longtemps en vain ; mais enfin d'une roche J'en découvre le tronc vers un sable assez proche, Où la vague en courroux semblait prendre plaisir À feindre de le rendre, et puis s'en ressaisir. Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage ; Et ramassant sous lui le débris d'un naufrage, Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art, Tel que je pus sur l'heure, et qu'il plût au hasard. À peine brûlait-il que le ciel plus propice M'envoie un compagnon en ce pieux office : Cordus, un vieux Romain qui demeure en ces lieux, Retournant de la ville, y détourne les yeux ; Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée, À cette triste marque il reconnaît Pompée. Soudain la larme à l'oeil : « Ô toi, qui que tu sois, À qui le ciel permet de si dignes emplois, Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses ; Tu crains des châtiments, attends des récompenses. César est en Égypte, et venge hautement Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment. Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit prendre, Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre. Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect Qu'un dieu pourrait ici trouver à son aspect. Achève, je reviens. » Il part et m'abandonne, Et rapporte aussitôt ce vase qu'il me donne, Où sa main et la mienne enfin ont renfermé Ces restes d'un héros par le feu consumé.

SCÈNE II. Cléopâtre, Cornélie, Philippe, Charmion.

SCÈNE III. Cornélie, Cléopâtre, Achorée, Philippe, Charmion.

ACHORÉE

Aucuns ordres ni soins n'ont pu le secourir : Malgré César et nous il a voulu périr ; Mais il est mort, madame, avec toutes les marques Que puissent laisser d'eux les plus dignes monarques : Sa vertu rappelée a soutenu son rang, Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang. Il combattait Antoine avec tant de courage, Qu'il emportait déjà sur lui quelque avantage ; Mais l'abord de César a changé le destin ; Aussitôt Achillas suit le sort de Photin : Il meurt, mais d'une mort trop belle pour un traître, Les armes à la main, en défendant son maître. Le vainqueur crie en vain qu'on épargne le roi ; Ces mots au lieu d'espoir lui donnent de l'effroi ; Son esprit alarmé les croit un artifice Pour réserver sa tête à l'affront d'un supplice. Il pousse dans nos rangs, il les perce, et fait voir Ce que peut la vertu qu'arme le désespoir ; Et son coeur, emporté par l'erreur qui l'abuse, Cherche partout la mort, que chacun lui refuse. Enfin perdant haleine après ces grands efforts, Près d'être environné, ses meilleurs soldats morts, Il voit quelques fuyards sauter dans une barque : Il s'y jette, et les siens, qui suivent leur monarque, D'un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau, Que la mer l'engloutit avec tout son fardeau. C'est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire, À vous toute l'Égypte, à César la victoire. Il vous proclame reine ; et bien qu'aucun Romain Du sang que vous pleurez n'ait vu rougir sa main, Il nous fait voir à tous un déplaisir extrême, Il soupire, il gémit. Mais le voici lui-même, Qui pourra mieux que moi vous montrer la douleur Que lui donne du roi l'invincible malheur.

SCÈNE IV. César, Cornélie, Cléopâtre, Antoine, Lépide, Achorée, Charmion, Philippe.

CORNÉLIE

Non pas, César, non pas à Rome encore : Il faut que ta défaite et que tes funérailles À cette cendre aimée en ouvrent les murailles ; Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi, Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi. Je la porte en Afrique ; et c'est là que j'espère Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père, Secondés par l'effort d'un roi plus généreux, Ainsi que la justice auront le sort pour eux. C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde Le débris de Pharsale armer un autre monde ; Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs, Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs. Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles, Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles ; Et que ce triste objet porte en leur souvenir Les soins de le venger, et ceux de te punir. Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême : L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même ; Tu m'en veux pour témoin : j'obéis au vainqueur ; Mais ne présume pas toucher par là mon coeur. La perte que j'ai faite est trop irréparable ; La source de ma haine est trop inépuisable : À l'égal de mes jours je la ferai durer ; Je veux vivre avec elle, avec elle expirer. Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine, Que pour toi mon estime est égale à ma haine ; Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir, L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir ; Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée, Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée. Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir, Me force de priser ce que je dois haïr : Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie ; La veuve de Pompée y force Cornélie. J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux, Soulever contre toi les hommes et les dieux ; Ces dieux qui t'ont flatté, ces dieux qui m'ont trompée, Ces dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée, Qui la foudre à la main l'ont pu voir égorger : Ils connaîtront leur faute, et le voudront venger. Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire, Te saura bien sans eux arracher la victoire : Et quand tout mon effort se trouvera rompu, Cléopâtre fera ce que je n'aurai pu. Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces, Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces, Que ton amour t'aveugle, et que pour l'épouser Rome n'a point de lois que tu n'oses briser ; Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine Se croira tout permis sur l'époux d'une reine, Et que de cet hymen tes amis indignés Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés. J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses. Adieu : j'attends demain l'effet de tes promesses.

SCÈNE V. César, Cléopâtre, Antoine, Lépide, Achorée, Charmion.

1 842 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica