Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Oedipe

Pierre Corneille· créée en 1659· 5 actes· 2 094 vers· 11 personnages

Représenté pour la première fois le 24 janvier 1659 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • OEDIPE, roi de Thèbes, fils et mari de Jocaste
  • THÉSÉE, prince d'Athènes et amoureux de Dircé
  • JOCASTE, reine de Thèbes, femme et mère d'Oedipe
  • DIRCÉ, princesse de Thèbes, fille de Laius et de Jocaste, soeur d'Oedipe et amante de Thésée
  • CLÉANTE, confident d'Oedipe
  • DYMAS, confident d'Oedipe
  • PHORBAS, vieillard Thébain
  • IPHICRATE, vieillard de Corinthe
  • NÉRINE, dame d'honneur de la reine
  • MÉGARE, fille d'honneur de Dircé
  • UN PAGE
Dédicace

Vers présentés à MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GÉNÉRAL FOUQUET, SURINTENDANT DES FINANCES.

Laisse aller ton essor jusqu'à ce grand génie Qui te rappelle au jour dont les ans l'ont bannie, Muse, et n'oppose plus un silence obstiné À l'ordre surprenant que sa main t'a donné. De ton âge importun la timide faiblesse A trop et trop longtemps déguisé ta paresse, Et fourni de couleurs à la raison d'État Qui mutine ton cour contre le siècle ingrat. L'ennui de voir toujours ses louanges frivoles Rendre à tes longs travaux parole pour parles, Et le stérile honneur d'une éloge puissant Terminer son accueil le plus reconnaissant ; Ce légitime ennui qu'au fond de l'âme excite L'excusable fierté d'une peu de vrai mérite, Par un juste dégoût, ou par un ressentiment Lui pouvait de tes vers envier l'agrément. Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime Témoigner pour ton nom une tout autre estime Et répandre l'éclat de sa propre bonté Sur l'endurcissement de ton oisiveté, Il te serait honteux d'affermir ton silence Contre une si pressante et douce violence, Et tu ferais un crime à lui dissimuler Qu ce qu'il fait pour toi te condamne à parler. Oui, généreux appui de tout notre Parnasse, Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grâce, Et je veux bien apprendre à tout notre avenir Que tes regard bénins ont sus me rajeunir. Je m'élève sans crainte avec de si bons guides, Depuis que je t'ai vu, je ne vois plus mes rides, Et plein d'une lus claire et noble vision ; Je prends mes cheveux gris pour cette illusion. Je sens le même feu, je sens la même audace, Qui fait plaindre le Cid, qui fit combattre Horace, Et je me trouve encore la main qui crayonne L'âme du grand Pompée, et l'esprit de Cinna ; Chois-moi seulement quelque nom dans l'Histoire Pou qui tu veuilles place au Temple de la Gloire Quelque nom favori qui te plaise arracher À la nuit de la tombe, aux cendres du bêcher. Soit qu'il faille tenir ceux d'Enée et d'Achille, Par un noble attentat sur Homère et Virgile. Soit qu'il faille obscurcir par un dernier effort Ceux que j'ai sur le scène affranchis de la mort ; Tu me verras le même, et je te ferai dire, Si jamais pleinement ta grande âme m'inspire, Que six lustres et plus n'ont pas tout emporté. Cet assemblage heureux de force et de clarté, Ces prestiges secrets de l'aimable imposture Qu'à l'envi m'ont prêtée et l'Art et la Nature. N'attends pas toutefois que j'ose m'enhardir, Ou jusqu'à te dépeindre, ou jusqu'à t'applaudir ; Ce serait présumer que d'une seule vue. J'aurais vu de ton cour la plus vaste étendue, Qu'un moment suffirait à mes débiles yeux Pour démêler en toi ces donc brillants des Cieux, De qui l'inépuisable et perçante lumière, Sitôt que tu parais, fait baisser le paupière. J'ai déjà vu beaucoup en ce moment heureux, Je t'ai vu magnanime, affable, généreux, Et ce qu'on voit à peine après dix ans d'excuses, Je t'ai vu tout d'un coup libéral pour les Muses : Mais pour te voir entier il faudrait un loisir Que tes délassements daignassent me choisir. C'est lors que je verrais la saine Politique Soutenir par tes soins la Fortune publique, ton zèle infatigable à servir ton grand Roi, Ta force et ta prudence à régir ton emploi ; C'est lorsque je verrais ton courage intrépide Unir la vigilance à la vertu solide ; Je verrais cet illustre et haut discernement Qui te met au dessus de tant d'accablement, Et tout ce dont l'aspect d'un astre salutaire Pour le bonheur des Lys t'a fait dépositaire, Jusque là ne crains pas que je gâte un portrait, Dont je ne puis encor tracer qu'un premier trait Je dois être témoin de toutes ces merveilles Autant que d'en permettre une ébauche à mes veilles, Et ce flatteur espoir fera tous mes plaisirs Jusqu'à ce que l'effet succède à mes désirs. Hâte-toi cependant de rendre un vol sublime Au génie amorti que ta bonté ranime, Et dont l'impatience attend pour se borner Tout ce que les faveurs lui voudront ORDONNER.
AU LECTEUR

Ce n'est pas sans raison que je fais marcher ces vers à la tête de l'Oedipe, puisqu'ils sont cause que je vous donne l'Oedipe. Ce fut par eux que je tâchai de témoigner à Monsieur le Procureur Général quelque sentiment de reconnaissance pou une faveur signalée que j'en venais de recevoir ; et bien qu'ils fussent remplis de cette présomption si naturelle à ceux de notre métier, qui manquent rarement d'amour propre, il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres qu'ils lui faisaient de ma part, et de ma proposer trois sujets pour le théâtre, dont il me laissa le choix. Chacun sait que ce grand ministre n'est pas moins le surintendant des Belles Lettres et Finances, que sa maison est aussi ouverte aux gens d'esprit qu'aux d'affaires ; et que soit à Paris, soit à la Campagne, c'est dans les Bibliothèques qu'un attend ces précieux moments qu'il dérobe aux occupations que l'accablent, pour en gratifier ceux qui ont quelque talent d'écrire avec succès. Ces vérités sont connues de tout le monde, mais tout le monde ne sait pas que sa bonté s'est étendue jusqu'à ressusciter les Muses ensevelies dans un long silence, et qui étaient comme mortes au Monde, puisque le Monde les avaient oubliées. C'est donc à moi à le publier, après qu'il a daigné m'y faire revivre si avantageusement. Non que de là j'ose prendre l'occasion de faire ses éloges. Nos dernières années ont produit peu de livres considérables, ou pour la profondeur de la doctrine, ou pour la pompe et la netteté de l'expression, ou pour les agréments et le justesse de l'Art, dont les auteurs ne se soient mis sous une protection si glorieuse, et ne lui aient rendu les hommages que nous devons tous à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires, qui laissent une admiration continuelle à ceux qui ont le bonheur de l'approcher. Les téméraires efforts que j'y pourrais faire après eux ne serviraient qu'à montrer combine je suis au dessous d'eux : La matière est inépuisable, mais nos esprits sont bornés ; et au lieu de travailler à la gloire de mon protecteur, je ne travaillerais qu'à ma honte : je me contenterai de vous ire simplement que si le public a reçu quelques satisfaction de ce poème, et s'il en reçoit encore de ceux de cette nature et de ma façon qui pourront le suivre, c'est à lui qu'il en doit imputer le tout, puisque sans se commandements je n'aurais jamais fait l'OEdipe, et que cette tragédie a plu assez au Roi pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son approbation : je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres tacites, mais pressants, d consacrer aux divertissements de sa Majesté, ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laisse d'esprit et de vigueur.

Au reste, je ne vous dissimulerai point qu'après avoir arrêté mon choix sur ce sujet, dans la confiance que j'aurais pour moi les suffrages de tous les savants, qui l'ont regardé comme le chef-d'oeuvre de l'Antiquité, et que les pensées de ces grand génies qui l'ont traité en Grec et en Latin, ma faciliterait les moyens d'en venir à bout assez tôt pour le faire représenter pour le Carnaval, je n'ai pas laissé de trembler, quand je l'ai envisagé de près, et un peu plus à loisir que je n'avais fait en le choisissant. J'ai reconnu que ce qui avait passé pour miraculeux dans ce siècles éloignés, pourrait sembler horrible au nôtre, et que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce malheureux Prince se crève les yeux, et le spectacle de ces mêmes yeux crevés dont le sang lui distille sur le visage, qui occupe tout le cinquième acte chez ces incomparables originaux, ferait soulever la délicatesse de nos Dames qui composent la plus belle partie de notre auditoire, et dont le dégoût attire aisément la censure de ceux qui les accompagne ; et qu'enfin l'amour n'ayant point de part dans ce sujet, ni le femmes d'emploi, il était dénué des principaux ornements qui nous gagnent d'ordinaire la voix publique. J'ai tâché de remédier à ces désordres au moins mal que j'ai pu, en épargnant d'un côté à mes auditeurs ce dangereux spectacle, et y ajoutant de l'autre l'heureux épisode des amours de Thésée et de Dircé, que je fais fille de Laius, et seule héritière de la couronne, supposé que son frère qu'on avait exposé aux bêtes sauvages en eut été dévoré, comme on le croyait. J'ai retranché le nombre des Oracles qui pouvait être importun, et donner trop de jour à OEdipe pour se connaître : j'ai rendu la réponses de Laius évoqué par Tirésie assez obscure dans sa clarté pour faire un nouveau noeud, et qui peut être n'est pas moins beau que celui de nos Anciens : j'ai cherché même des raisons pour justifier ce qu'Aristote y trouve sans raisons, et qu'il excuse en ce qu'il arrive au commencement de la Fable, et j'ai fait en sorte qu'OEdipe, encore qu'il se souvienne d'avoir combattu trois hommes au lieu de même où fut tué Laius, et dans le même temps de sa mort, bien loin de s'en croire l'auteur, la croit avoir vengée sur trois brigands, à qui le bruit commun l'attribue.

Cela m'a fait perdre l'avantage que je m'étais promis, de n'être souvent que le traducteur de ces grands hommes qui m'ont précédé. Comme j'ai pris une autre route que la leur, il m'a été impossible de me rencontrer avec eux : mais en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer à la plupart de mes auditeurs, que je n'ai fait aucune pièce de théâtre où il se trouve tant d'Art qu'en celle-ci ; bien que ce ne soit qu'un ouvrage de deux mois, que l'impatience française m'a fait précipiter, par un juste empressement d'exécuter les ordres favorables que j'ai reçus.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Thésée, Dircé, Mégare.

DIRCÉ

Quoi ? Dircé par sa mort deviendrait criminelle Jusqu'à forcer Thésée à mourir après elle, Et ce coeur, intrépide au milieu du danger, Se défendrait si mal d'un malheur si léger ! M'immoler une vie à tous si précieuse, Ce serait rendre à tous ma mémoire odieuse, Et par toute la Grèce animer trop d'horreur Contre une ombre chérie avec tant de fureur. Ces infâmes brigands dont vous l'avez purgée, Ces ennemis publics dont vous l'avez vengée, Après votre trépas à l'envi renaissants, Pilleraient sans frayeur les peuples impuissants ; Et chacun maudirait, en les voyant paraître, La cause d'une mort qui les ferait renaître. Oserai-je, seigneur, vous dire hautement Qu'un tel excès d'amour n'est pas d'un tel amant ? S'il est vertu pour nous, que le ciel n'a formées Que pour le doux emploi d'aimer et d'être aimées, Il faut qu'en vos pareils les belles passions Ne soient que l'ornement des grandes actions. Ces hauts emportements qu'un beau feu leur inspire Doivent les élever, et non pas les détruire ; Et quelque désespoir que leur cause un trépas, Leur vertu seule a droit de faire agir leurs bras. Ces bras, que craint le crime à l'égal du tonnerre, Sont des dons que le ciel fait à toute la terre ; Et l'univers en eux perd un trop grand secours, Pour souffrir que l'amour soit maître de leurs jours. Faites voir, si je meurs, une entière tendresse ; Mais vivez après moi pour toute notre Grèce, Et laissez à l'amour conserver par pitié De ce tout désuni la plus digne moitié. Vivez pour faire vivre en tous lieux ma mémoire, Pour porter en tous lieux vos soupirs et ma gloire, Et faire partout dire : « Un si vaillant héros Au malheur de Dircé donne encore des sanglots ; Il en garde en son âme encore toute l'image, Et rend à sa chère ombre encore ce triste hommage. » Cet espoir est le seul dont j'aime à me flatter, Et l'unique douceur que je veux emporter.

MÉGARE

Madame.

Elle lui parle à l'oreille.

SCÈNE II. Oedipe, Thésée, Cléante.

SCÈNE III. Oedipe, Cléante.

OEDIPE

Le sang a peu de droits dans le sexe imbécile ; Mais c'est un grand prétexte à troubler une ville ; Et lorsqu'un tel orgueil se fait un fort appui, Le roi le plus puissant doit tout craindre de lui. Toi qui, né dans Argos et nourri dans Mycènes, Peux être mal instruit de nos secrètes haines, Vois-les jusqu'en leur source, et juge entre elle et moi Si je règne sans titre, et si j'agis en roi. On t'a parlé du Sphinx, dont l'énigme funeste Ouvrit plus de tombeaux que n'en ouvre la peste, Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion, Se campait fièrement sur le mont Cythéron, D'où chaque jour ici devait fondre sa rage, À moins qu'on éclaircît un si sombre nuage. Ne porter qu'un faux jour dans son obscurité, C'était de ce prodige enfler la cruauté ; Et les membres épars des mauvais interprètes Ne laissaient dans ces murs que des bouches muettes. Mais comme aux grands périls le salaire enhardit, Le peuple offre le sceptre, et la reine son lit ; De cent cruelles morts cette offre est tôt suivie : J'arrive, je l'apprends, j'y hasarde ma vie. Au pied du roc affreux semé d'os blanchissants, Je demande l'énigme et j'en cherche le sens ; Et ce qu'aucun mortel n'avait encore pu faire, J'en dévoile l'image et perce le mystère. Le monstre, furieux de se voir entendu, Venge aussitôt sur lui tant de sang répandu, Du roc s'élance en bas, et s'écrase lui-même. La reine tint parole, et j'eus le diadème. Dircé fournissait lors à peine un lustre entier, Et me vit sur le trône avec un oeil altier. J'en vis frémir son coeur, j'en vis couler ses larmes ; J'en pris pour l'avenir dès lors quelques alarmes ; Et si l'âge en secret a pu la révolter, Vois ce que mon départ n'en doit point redouter. La mort du roi mon père à Corinthe m'appelle ; J'en attends aujourd'hui la funeste nouvelle, Et je hasarde tout à quitter les Thébains, Sans mettre ce dépôt en de fidèles mains. Aemon serait pour moi digne de la princesse : S'il a de la naissance, il a quelque faiblesse ; Et le peuple du moins pourrait se partager, Si dans quelque attentat il osait l'engager ; Mais un prince voisin, tel que tu vois Thésée, Ferait de ma couronne une conquête aisée, Si d'un pareil hymen le dangereux lien Armait pour lui son peuple et soulevait le mien. Athènes est trop proche, et durant une absence L'occasion qui flatte anime l'espérance ; Et quand tous mes sujets me garderaient leur foi, Désolés comme ils sont, que pourraient-ils pour moi ? La reine a pris le soin d'en parler à sa fille. Aemon est de son sang, et chef de sa famille ; Et l'amour d'une mère a souvent plus d'effet Que n'ont... Mais la voici ; sachons ce qu'elle a fait.

SCÈNE IV. Oedipe, Jocaste, Cléante, Nérine.

SCÈNE V. Oedipe, Jocaste, Dymas, Cléante, Nérine.

DYMAS

Aucune.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Oedipe, Dircé, Cléante, Mégare.

SCÈNE II. Dircé, Mégare.

SCÈNE III. Dircé, Nérine, Mégare.

SCÈNE IV. Thésée, Dircé, Mégare, Nérine.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

DIRCÉ

SCÈNE II. Jocaste, Dircé.

SCÈNE III. Oedipe, Jocaste, Dircé.

SCÈNE IV. Jocaste, Oedipe, suite.

OEDIPE

Je viens de le quitter, et de là vient ce trouble Qu'en mon coeur alarmé chaque moment redouble. « Ce prince, m'a-t-il dit, respire en votre Cour : Vous pourrez le connaître avant la fin du jour ; Mais il pourra vous perdre en se faisant connaître. Puisse-t-il ignorer quel sang lui donne l'être ! » Voilà ce qu'il m'a dit d'un ton si plein d'effroi, Qu'il l'a fait rejaillir jusqu'en l'âme d'un roi. Ce fils, qui devait être inceste et parricide, Doit avoir un coeur lâche, un courage perfide ; Et par un sentiment facile à deviner, Il ne se cache ici que pour m'assassiner : C'est par là qu'il aspire à devenir monarque, Et vous le connaîtrez bientôt à cette marque. Quoi qu'il en soit, madame, allez trouver Phorbas : Tirez-en, s'il se peut, les clartés qu'on n'a pas. Tâchez en même temps de voir aussi Thésée : Dites-lui qu'il peut faire une conquête aisée, Qu'il ose pour Dircé, que je n'en verrai rien. J'admire un changement si confus que le mien : Tantôt dans leur hymen je croyais voir ma perte, J'allais pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte ; Et sans savoir pourquoi, je voudrais que tous deux Fussent, loin de ma vue, au comble de leurs voeux, Que les emportements d'une ardeur mutuelle M'eussent débarrassé de son amant et d'elle. Bien que de leur vertu rien ne me soit suspect, Je ne sais quelle horreur me trouble à leur aspect ; Ma raison la repousse, et ne m'en peut défendre ; Moi-même en cet état je ne puis me comprendre ; Et l'énigme du Sphinx fut moins obscur pour moi Que le fond de mon coeur ne l'est dans cet effroi : Plus je le considère, et plus je m'en irrite. Mais ce prince paraît, souffrez que je l'évite ; Et si vous vous sentez l'esprit moins interdit, Agissez avec lui comme je vous ai dit.

SCÈNE V. Jocaste, Thésée.

JOCASTE

De quand ?

THÉSÉE

De ce moment.

THÉSÉE

Quoi ? La nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices, Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions Au plus bizarre effet de ses prédictions ? L'âme est donc toute esclave : une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne ; Et nous ne recevons ni crainte ni désir De cette liberté qui n'a rien à choisir, Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime. Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels, C'est la faute des dieux, et non pas des mortels. De toute la vertu sur la terre épandue, Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due ; Ils agissent en nous quand nous pensons agir ; Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir ; Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, Que suivant que d'en haut leur bras la précipite. D'un tel aveuglement daignez me dispenser. Le ciel, juste à punir, juste à récompenser, Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire, Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire. N'enfonçons toutefois ni votre oeil ni le mien Dans ce profond abîme où nous ne voyons rien : Delphes a pu vous faire une fausse réponse ; L'argent put inspirer la voix qui les prononce ; Cet organe des dieux put se laisser gagner À ceux que ma naissance éloignait de régner ; Et par tous les climats on n'a que trop d'exemples Qu'il est ainsi qu'ailleurs des méchants dans les temples. Du moins puis-je assurer que dans tous mes combats Je n'ai jamais souffert de seconds que mon bras ; Que je n'ai jamais vu ces lieux de la Phocide Où fut par des brigands commis ce parricide ; Que la fatalité des plus pressants malheurs Ne m'aurait pu réduire à suivre des voleurs ; Que j'en ai trop puni pour en croître le nombre...

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Thésée, Dircée, Mégare.

SCÈNE II. Jocaste, Thésée, Nérine.

JOCASTE

Prince, j'ai vu Phorbas ; et tout ce qu'il m'a dit À ce que vous croyez peut donner du crédit. Un passant inconnu, touché de cette enfance Dont un astre envieux condamnait la naissance, Sur le mont Cythéron reçut de lui mon fils, Sans qu'il lui demandât son nom ni son pays, De crainte qu'à son tour il ne conçût l'envie D'apprendre dans quel sang il conservait la vie. Il l'a revu depuis, et presque tous les ans, Dans le temple d'Élide offrir quelques présents. Ainsi chacun des deux connaît l'autre au visage, Sans s'être l'un à l'autre expliqués davantage. Il a bien su de lui que ce fils conservé Respire encore le jour dans un rang élevé ; Mais je demande en vain qu'à mes yeux il le montre, À moins que ce vieillard avec lui se rencontre. Si Phaedime après lui vous eut en son pouvoir, De cet inconnu même il put vous recevoir, Et voyant à Trézène une mère affligée De la perte du fils qu'elle avait eu d'Aegée, Vous offrir en sa place, elle vous accepter. Tout ce qui sur ce point pourrait faire douter, C'est qu'il vous a souffert dans une flamme inceste, Et n'a parlé de rien qu'en mourant de la peste. Mais d'ailleurs Tirésie a dit que dans ce jour Nous pourrons voir ce prince, et qu'il vit dans la Cour ; Quelques moments après on vous a vu paraître : Ainsi vous pouvez l'être, et pouvez ne pas l'être. Passons outre. À Phorbas ajouteriez-vous foi ? S'il n'a pas vu mon fils, il vit la mort du roi, Il connaît l'assassin : voulez-vous qu'il vous voie ?

SCÈNE III. Jocaste, Thésée, Phorbas, Nérine.

SCÈNE IV. Oedipe, Jocaste, Thésée, Phorbas, suite.

SCÈNE V. Oedipe, Jocaste, suite.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Oedipe, Dymas, suite.

SCÈNE II. Oedipe, Iphicrate, suite.

IPHICRATE

Oui, seigneur.

Oedipe fait un signe de tête à sa suite, qui l'oblige à se retirer.

IPHICRATE

Oui, seigneur.

SCÈNE III. Oedipe, Iphicrate, Phorbas.

SCÈNE IV. Oedipe, Iphicrate.

SCÈNE V. Oedipe, Dircé, Iphicrate.

SCÈNE VI. Oedipe, Thésée, Dircé, Iphicrate.

SCÈNE VII. Thésée, Dircé.

SCÈNE VIII. Thésée, Dircé, Nérine.

NÉRINE

Madame...

NÉRINE

Oui, Phorbas, par son récit funeste, Et par son propre exemple, a su l'assassiner. Ce malheureux vieillard n'a pu se pardonner ; Il s'est jeté d'abord aux genoux de la reine, Où, détestant l'effet de sa prudence vaine : "Si j'ai sauvé ce fils pour être votre époux, Et voir le roi son père expirer sous ses coups, A-t-il dit, la pitié qui me fît le ministre De tout ce que le ciel eut pour vous de sinistre, Fait place au désespoir d'avoir si mal servi, Pour venger sur mon sang votre ordre mal suivi. L'inceste où malgré vous tous deux je vous abîme Recevra de ma main sa première victime : J'en dois le sacrifice à l'innocente erreur Qui vous rend l'un pour l'autre un objet plein d'horreur." Cet arrêt qu'à nos yeux lui-même il se prononce Est suivi d'un poignard qu'en ses flancs il enfonce. La reine, à ce malheur si peu prémédité, Semble le recevoir avec stupidité. L'excès de sa douleur la fait croire insensible ; Rien n'échappe au dehors qui la rende visible ; Et tous ses sentiments, enfermés dans son coeur, Ramassent en secret leur dernière vigueur. Nous autres cependant, autour d'elle rangées, Stupides ainsi qu'elle, ainsi qu'elle affligées, Nous n'osons rien permettre à nos fiers déplaisirs, Et nos pleurs par respect attendent ses soupirs. Mais enfin tout_à_coup, sans changer de visage, Du mort qu'elle contemple elle imite la rage, Se saisit du poignard, et de sa propre main À nos yeux comme lui s'en traverse le sein. On dirait que du ciel l'implacable colère Nous arrête les bras pour lui laisser tout faire. Elle tombe, elle expire avec ces derniers mots : "Allez dire à Dircé qu'elle vive en repos, Que de ces lieux maudits en hâte elle s'exile ; Athènes a pour elle un glorieux asile, Si toutefois Thésée est assez généreux Pour n'avoir point d'horreur d'un sang si malheureux."

SCÈNE IX. Thésée, Dircé, Cléante, Dymas, Nérine.

2 094 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica