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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Othon

Pierre Corneille· créée en 1664, imprimée en 1665· 5 actes· 1 832 vers· 12 personnages

Représentée pour la première fois le 3 août 1664 au Château de Fontainebleau. Repris le 5 novembre 1664 à l'Hôtel de Bourgogne

Personnages

  • GALBA, empereur de Rome
  • VINIUS, consul
  • OTHON, sénateur romain, amant de Pautine
  • LACUS, préfet du Prétoire
  • CAMILLE, nièce de Galba
  • PLAUTINE, fille de Vinius, amante d'Othon
  • MARTIAN, affranchi de Galba
  • ALBIN, ami d'Othon
  • ALBIANE, soeur d'Albin, et dame d'honneur de Camille
  • FLAVIE, amie de Plautine
  • ATTICUS, soldat romain
  • RUTILE, soldat romain
AU LECTEUR

Si mes amis ne me trompent, cette pièce égale ou passe la meilleure des miennes. Quantité de suffrages illustres et solides se sont déclarés pour elle, et si j'ose y mêler le mien, je vous dirai que vous y trouverez quelque justesse dans la conduite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Quand aux vers, on n'en a point vu de moi que j'ai travaillé avec plus de soin. Le sujet est tiré de Tacite, qui commence ses histoires par celle-ci, et je n'en ai encore mis aucune sur le théâtre à qui j'ai gardé plus de fidélité, et prêté plus d'invention. les caractères de ceux que j'y fais parler y sont les mêmes que chez cet incomparable auteur, que j'ai traduit tant qu'il m'a été possible. J'ai tâché de faire paraître les vertus de mon héros en tout leur éclat, sans en dissimuler les vies non plus que lui, et je me suis contenté des les attribuer à une politique de Cour, où quand le souverain se plonge dans les débauches, et que sa faveur n'est qu'à ce prix, il y a presse à qui sera de la partie. J'y ai conservé les événements, et pris la liberté de changer la manière dont ils arrivent, pour en jeter tout le crime sur un méchant homme, qu'on soupçonna dès lors d'avoir donné des ordres secrets pour la mort de Vinius, tant leur inimitié était forte et déclarée. Othon avait promis à ce Consul, d'épouser sa fille s'il le pouvait faire choisir, à Galba son successeur, et comme il se vit Empereur sans son ministère, il se crut dégagé de cette promesse, et ne l'épousa point. Je n'ai pas voulu aller plus loin que l'Histoire, et je puis dire qu'on a point encore vu de pièce, où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun. Ce sont intrigues de Cabinet qui se détruisent les unes les autres. J'en dirai davantage, quand mes libraires joindront celle-ci aux recueils qu'ils ont fait de celles de ma façon qui l'ont précédée.

ACTE I

SCÈNE I. Othon, Albin.

OTHON

Ceux qu'on voit s'étonner de ce nouvel amour N'ont jamais bien conçu ce que c'est que la cour. Un homme tel que moi jamais ne s'en détache, Il n'est point de retraite ou d'ombre qui le cache, Et si du souverain la faveur n'est pour lui, Il faut, ou qu'il périsse, ou qu'il prenne un appui. Quand le monarque agit par sa propre conduite, Mes pareils sans péril se rangent à sa suite, Le mérite et le sang nous y font discerner ; Mais quand le potentat se laisse gouverner, Et que de son pouvoir les grands dépositaires N'ont pour raison d'état que leurs propres affaires, Ces lâches ennemis de tous les gens de coeur Cherchent à nous pousser avec toute rigueur, À moins que notre adroite et prompte servitude Nous dérobe aux fureurs de leur inquiétude. Sitôt que de Galba le sénat eut fait choix. Dans mon gouvernement j'en établis les lois, Et je fus le premier qu'on vit au nouveau prince Donner toute une armée et toute une province : Ainsi je me comptais de ses premiers suivants. Mais déjà Vinius avait pris les devants ; Martian l'affranchi, dont tu vois les pillages Avait avec Lacus fermé tous les passages ; On n'approchait de lui que sous leur bon plaisir ; J'eus donc pour m'y produire un des trois à choisir. Je les voyais tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à l'être, Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment À qui dévorerait ce règne d'un moment. J'eus horreur des appuis qui restaient seuls à prendre, J'espérai quelque temps de m'en pouvoir défendre : Mais quand Nymphidius dans Rome assassiné Fit place au favori qui l'avait condamné, Que Lacus, par sa mort, fut préfet du prétoire, Que pour couronnement d'une action si noire Les mêmes assassins furent encor percer Varron, Turpilian, Capiton, et Macer, Je vis qu'il était temps de prendre mes mesures, Qu'on perdait de Néron toutes les créatures, Et que demeuré seul de toute cette cour, À moins d'un protecteur j'aurais bientôt mon tour. Je choisis Vinius dans cette défiance, Pour plus de sûreté j'en cherchai l'alliance, Les autres n'ont ni soeur ni fille à me donner, Et d'eux sans ce grand noeud tout est à soupçonner.

SCÈNE II. Vinius, Othon.

VINIUS

Écoutez, L'honneur que nous ferait votre illustre hyménée Des deux que j'ai nommés tient l'âme si gênée, Que jusqu'ici Galba qu'ils obsèdent tous deux A refusé son ordre à l'effet de nos voeux. L'obstacle qu'ils y font vous peut montrer sans peine Quelle est pour vous et moi leur envie et leur haine, Et qu'aujourd'hui de l'air dont nous nous regardons, Ils nous perdront bientôt si nous ne les perdons. C'est une vérité qu'on voit trop manifeste, Et sur ce fondement, Seigneur, je passe au reste. Galba vieil et cassé, qui se voit sans enfants, Croit qu'on méprise en lui la faiblesse des ans, Et qu'on ne peut aimer à servir sous un maître Qui n'aura pas loisir de le bien reconnaître. Il voit de toutes parts du tumulte excité, Le soldat en Syrie est presque révolté. Vitellius avance avec la force unie Des troupes de la Gaule et de la Germanie, Ce qu'il a de vieux corps le souffre avec ennui, Tous les prétoriens murmurent contre lui, De leur Nymphidius l'indigne sacrifice De qui se l'immola leur demande justice ; Il le sait, et prétend par un jeune Empereur Ramener les esprits, et calmer leur fureur. Il espère un pouvoir ferme, plein, et tranquille, S'il nomme pour César un époux de Camille ; Mais il balance encor sur ce choix d'un époux, Et je ne puis, Seigneur, m'assurer que sur vous. J'ai donc pour ce grand choix vanté votre courage, Et Lacus à Pison a donné son suffrage ; Martian n'a parlé qu'en termes ambigus, Mais sans doute il ira du côté de Lacus, Et l'unique remède est de gagner Camille, Si sa voix est pour nous, la leur est inutile, Nous serons pareil nombre, et dans l'égalité, Galba pour cette nièce aura de la bonté. Il a remis exprès à tantôt d'en résoudre, De nos têtes, sur eux, détournez cette foudre ; Je vous le dis encor, contre ces grands jaloux Je ne me puis, Seigneur, assurer que sur vous. De votre premier choix quoi que je doive attendre, Je vous aime encor mieux pour maître que pour gendre, Et je ne vois pour nous qu'un naufrage certain, S'il nous faut recevoir un prince de leur main.

SCÈNE III. Plautine, Othon, Vinius.

SCÈNE IV. Othon, Plautine.

ACTE II

SCÈNE I. Plautine, Flavie.

SCÈNE II. Martian, Flavie, Plautine.

PLAUTINE

Avec ?

PLAUTINE

De qui ?

SCÈNE III. Plautine, Lacus, Martian, Flavie.

SCÈNE IV. Lacus, Martian.

LACUS

Ah ! Pour en être digne, il l'est, et plus que tous, Mais aussi pour tout dire il en sait trop pour nous. Il sait trop ménager ses vertus et ses vices ; Il était sous Néron de toutes ses délices, Et la Lusitanie a vu ce même Othon Gouverner en César, et juger en Caton. Tout favori dans Rome, et tout maître en province, De lâche courtisan il s'y montra grand prince, Et son âme ployant, attendant l'avenir. Sait faire également sa cour et la tenir. Sous un tel souverain nous sommes peu de chose. Son soin jamais sur nous tout à fait ne repose, Sa main seule départ ses libéralités, Son choix seul distribue États et dignités, Du timon qu'il embrasse il se fait le seul guide, Consulte et résout seul, écoute et seul décide, Et quoique nos emplois puissent faire du bruit, Sitôt qu'il nous veut perdre, un coup d' ?il nous détruit. Voyez d'ailleurs Galba, quel pouvoir il nous laisse, En quel poste sous lui nous a mis sa faiblesse. Nos ordres règlent tout, nous donnons, retranchons, Rien n'est exécuté dès que nous l'empêchons ; Comme par un de nous il faut que tout s'obtienne, Nous voyons notre cour plus grosse que la sienne, Et notre indépendance irait au dernier point, Si l'heureux Vinius ne la partageait point, Notre unique chagrin est qu'il nous la dispute. L'âge met cependant Galba près de sa chute, De peur qu'il nous entraîne il faut un autre appui, Mais il le faut pour nous aussi faible que lui. Il nous en faut prendre un qui satisfait des titres Nous laisse du pouvoir les suprêmes arbitres. Pison a l'âme simple et l'esprit abattu, S'il a grande naissance, il a peu de vertu ; Non de cette vertu qui déteste le crime, Sa probité sévère est digne qu'on l'estime, Elle a tout ce qui fait un grand homme de bien, Mais en un souverain c'est peu de chose, ou rien, Il faut de la prudence, il faut de la lumière, Il faut de la vigueur adroite autant que fière, Qui pénètre, éblouisse, et sème des appas... Il faut mille vertus enfin qu'il n'aura pas. Lui-même il nous priera d'avoir soin de l'empire, En saura seulement ce qu'il nous plaira dire, Plus nous l'y tiendrons bas, plus il nous mettra haut, Et c'est là justement le maître qu'il nous faut.

SCÈNE V. Camille, Lacus, Martian, Albiane.

LACUS

Madame...

SCÈNE VI. Lacus, Martian.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Camille, Albiane.

SCÈNE II. Albin, Camille.

SCÈNE III. Galba, Camille, Albiane.

GALBA

Quand la mort de mes fils désola ma famille, Ma nièce, mon amour vous prit dès lors pour fille, Et regardant en vous les restes de mon sang, Je flattai ma douleur en vous donnant leur rang. Rome, qui m'a depuis chargé de son empire, Quand sous le poids de l'âge à peine je respire, A vu ce même amour me le faire accepter, Moins pour me seoir si haut que pour vous y porter. Non que si jusque-là Rome pouvait renaître, Qu'elle fût en état de se passer de maître, Je ne me crusse digne, en cet heureux moment De commencer par moi son rétablissement : Mais cet empire immense est trop vaste pour elle, À moins que d'une tête un si grand corps chancelle, Et pour le nom des rois son invincible horreur S'est d'ailleurs si bien faite aux lois d'un Empereur, Qu'elle ne peut souffrir, après cette habitude, Ni pleine liberté, ni pleine servitude. Elle veut donc un maître, et Néron condamné Fait voir ce qu'elle veut en un front couronné. Vindex, Rufus, ni moi, n'avons causé sa perte, Ses crimes seuls l'ont faite, et le ciel l'a soufferte, Pour marque aux souverains qu'ils doivent par l'effet Répondre dignement au grand choix qu'il en fait. Jusques à ce grand coup, un honteux esclavage D'une seule maison nous faisait l'héritage ; Rome n'en a repris au lieu de liberté Qu'un droit de mettre ailleurs la souveraineté, Et laisser après moi dans le trône un grand homme, C'est tout ce qu'aujourd'hui je puis faire pour Rome. Prendre un si noble soin, c'est en prendre de vous, Ce maître qu'il lui faut vous est dû pour époux, Et mon zèle s'unit à l'amour paternelle Pour vous en donner un digne de vous et d'elle. Jule, et le grand Auguste ont choisi dans leur sang, Ou dans leur alliance, à qui laisser ce rang ; Moi, sans considérer aucun noeud domestique J'ai fait ce choix comme eux, mais dans la république, Je l'ai fait de Pison, c'est le sang de Crassus, C'est celui de Pompée, il en a les vertus, Et ces fameux héros dont il suivra la trace Joindront de si grands noms aux grands noms de ma race, Qu'il n'est point d'hyménée, en qui l'égalité Puisse élever l'empire à plus de dignité.

CAMILLE

J'ai tâché de répondre à cet amour de père Par un tendre respect qui chérit et révère, Seigneur, et je vois mieux encor par ce grand choix Et combien vous m'aimez, et combien je vous dois. Je sais ce qu'est Pison, et quelle est sa noblesse ; Mais si j'ose à vos yeux montrer quelque faiblesse, Quelque digne qu'il soit et de Rome et de moi, Je tremble à lui promettre et mon coeur et ma foi, Et j'avouerai, Seigneur, que pour mon hyménée Je crois tenir un peu de Rome où je suis née. Je ne demande point la pleine liberté, Puisqu'elle en a mis bas l'intrépide fierté ; Mais si vous m'imposez la pleine servitude, J'y trouverai comme elle un joug un peu bien rude. Je suis trop ignorante en matière d'État, Pour savoir quel doit être un si grand potentat ; Mais Rome dans ses murs n'a-t-elle qu'un seul homme ? N'a-t-elle que Pison qui soit digne de Rome, Et dans tous ses États n'en saurait-on voir deux, Que puissent vos bontés hasarder à mes voeux ? Néron fit aux vertus une cruelle guerre, S'il en a dépeuplé les trois parts de la terre Et si pour nous donner de dignes Empereurs, Pison seul avec vous échappe à ses fureurs. Il est d'autres héros dans un si vaste empire, Il en est qu'après vous on se plairait d'élire, Et qui sauraient mêler sans vous faire rougir L'art de gagner les coeurs au grand art de régir. D'une vertu sauvage on craint un dur empire, Souvent on s'en dégoûte au moment qu'on l'admire, Et puisque ce grand choix me doit faire un époux, Il serait bon qu'il eût quelque chose de doux, Qu'on vît en sa personne également paraître Les grâces d'un amant et les hauteurs d'un maître, Et qu'il fût aussi propre à donner de l'amour, Qu'à faire ici trembler sous lui toute sa cour. Souvent un peu d'amour dans les coeurs des monarques Accompagne assez bien leurs plus illustres marques. Ce n'est pas qu'après tout je pense à résister, J'aime à vous obéir, Seigneur, sans contester, Pour prix d'un sacrifice où mon coeur se dispose, Permettez qu'un époux me doive quelque chose : Dans cette servitude où se plaît mon désir C'est quelque liberté qu'un ou deux à choisir. Votre Pison peut-être aura de quoi me plaire, Quand il ne sera plus un mari nécessaire, Et son amour pour moi sera plus assuré, S'il voit à quels rivaux je l'aurai préféré.

SCÈNE IV. Galba, Othon, Camille, Albin, Albiane.

SCÈNE V. Othon, Camille, Albin, Albiane.

OTHON

Ah ! Madame, quittez cette vaine espérance De nous voir quelque jour remettre en la balance. S'il faut que de Pison on accepte la loi, Rome, tant qu'il vivra, n'aura plus d'yeux pour moi, Elle a beau murmurer contre un indigne maître, Elle en souffre, pour lâche, ou méchant qu'il puisse être. Tibère était cruel, Caligula brutal, Claude faible, Néron en forfaits sans égal, Il se perdit lui-même à force de grands crimes, Mais le reste a passé pour princes légitimes. Claude même, ce Claude et sans coeur et sans yeux, À peine les ouvrit qu'il devint furieux, Et Narcisse et Pallas l'ayant mis en furie Firent sous son aveu régner la barbarie. Il régna toutefois, bien qu'il se fît haïr, Jusqu'à ce que Néron se fâchât d'obéir, Et ce monstre ennemi de la vertu romaine N'a succombé que tard sous la commune haine. Par ce qu'ils ont osé jugez sur vos refus Ce qu'osera Pison gouverné par Lacus : Il aura peine à voir, lui qui pour vous soupire, Que votre hymen chez moi laisse un droit à l'empire. Chacun sur ce penchant voudra faire sa cour, Et le pouvoir suprême enhardit bien l'amour. Si Néron qui m'aimait osa m'ôter Poppée, Jugez pour ressaisir votre main usurpée, Quel scrupule on aura du plus noir attentat, Contre un rival ensemble et d'amour et d'État. Il n'est point ni d'exil, ni de Lusitanie, Qui dérobe à Pison le reste de ma vie, Et je sais trop la cour pour douter un moment, Ou des soins de sa haine, ou de l'événement.

v. 1063, on lit bine Caligule dans l'édition originale.

ACTE IV

SCÈNE I. Othon, Plautine.

SCÈNE II. Vinius, Othon, Plautine.

SCÈNE III. Vinius, Plautine.

SCÈNE IV. Camille, Plautine, Albiane.

SCÈNE V. Camille, Martian, Albiane.

SCÈNE VI. Camille, Albiane.

SCÈNE VII. Camille, Rutile, Albiane.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Galba, Camille, Rutile, Albiane.

SCÈNE II. Galba, Camille, Lacus, Vinius, Albiane.

SCÈNE III. Galba, Camille, Vinius, Lacus, Plautine, Rutile, Albiane.

SCÈNE IV. Martian, Galba, Atticus, Vinius, Camille.

SCÈNE V. Martian, Plautine, Atticus, Soldats.

SCÈNE VI. Plautine, Flavie.

PLAUTINE

Eh bien ?

SCÈNE VII. Othon, Plautine, Flavie.

SCÈNE VIII. Othon, Albin.

1 832 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica