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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Roi des Lombards

Pertharite

Pierre Corneille· créée en 1651, imprimée en 1653· 5 actes· 1 854 vers· 7 personnages

Représenté pour la première fois en 1651 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • PERTHARITE, roi des Lombards
  • GRIMOALD, Comte de Bénévent, ayant conquis le royaume des Lombards
  • GARIBALDE, duc de Turin
  • UNULPHE, seigneur Lombard
  • RODELINDE, femme de Pertharite
  • ÉDVIGE, soeur de Pertharite
  • SOLDATS

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Rodelinde, Unulphe.

UNULPHE

Excusez un amour que vos yeux ont éteint : Son coeur pour Édwige en était lors atteint ; Et pour gagner la soeur à ses désirs trop chère, Il fallut épouser les passions du frère. Il arma ses sujets, plus pour la conquérir Qu'à dessein de vous nuire ou de le secourir. Alors qu'il arriva, Gundebert rendait l'âme, Et sut en ce moment abuser de sa flamme. " bien, dit-il, que je touche à la fin de mes jours, Vous n'avez pas en vain amené du secours ; Ma mort vous va laisser ma soeur et ma querelle : Si vous l'osez aimer, vous combattrez pour elle. " Il la proclame reine ; et sans retardement Les chefs et les soldats ayant prêté serment, Il en prend d'elle un autre, et de mon prince même : " pour montrer à tous deux à quel point je vous aime, Je vous donne, dit-il, Grimoald pour époux, Mais à condition qu'il soit digne de vous ; Et vous ne croirez point, ma soeur, qu'il vous mérite, Qu'il n'ait vengé ma mort et détruit Pertharite, Qu'il n'ait conquis Milan, qu'il n'y donne la loi. À la main d'une reine il faut celle d'un roi. " Voilà ce qu'il voulut, voilà ce qu'ils jurèrent, Voilà sur quoi tous deux contre vous s'animèrent. Non que souvent mon prince, impatient amant, N'ait voulu prévenir l'effet de son serment ; Mais contre son amour la princesse obstinée A toujours opposé la parole donnée ; Si bien que ne voyant autre espoir de guérir, Il a fallu sans cesse et vaincre et conquérir. Enfin, après deux ans, Milan par sa conquête Lui donnait Édwige en couronnant sa tête, Si ce même Milan dont elle était le prix N'eût fait perdre à ses yeux ce qu'ils avaient conquis. Avec un autre sort il prit un coeur tout autre : Vous fûtes sa captive, et le fîtes le vôtre ; Et la princesse alors par un bizarre effet, Pour l'avoir voulu roi, le perdit tout à fait. Nous le vîmes quitter ses premières pensées, N'avoir plus pour l'hymen ces ardeurs empressées, éviter Édwige, à peine lui parler, Et sous divers prétexte à son tour reculer. Ce n'est pas que longtemps il n'ait tâché d'éteindre Un feu dont vos vertus avaient lieu de se plaindre ; Et tant que dans sa fuite a vécu votre époux, N'étant plus à sa soeur, il n'osait être à vous ; Mais sitôt que sa mort eut rendu légitime Cette ardeur qui n'était jusque-là qu'un doux crime...

SCÈNE II. Rodelinde, Édwige.

SCENE III. Grimoald, Rodelinde, Édwige, Garibald, Unulphe.

SCÈNE IV. Grimoald, Édwige, Garibalde, Unulphe.

ÉDWIGE

Par moi ?

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Édwige, Garibalde.

GARIBALDE

Mettre à ce prix vos feux et votre diadème, C'est ne connaître pas votre haine et vous-même ; Et qui, sous cet espoir, voudrait vous obéir, Chercherait les moyens de se faire haïr. Grimoald inconstant n'a plus pour vous de charmes, Mais Grimoald puni vous coûterait des larmes. À cet objet sanglant, l'effort de la pitié Reprendrait tous les droits d'une vieille amitié Et son crime en son sang éteint avec sa vie Passerait en celui qui vous aurait servie. Quels que soient ses mépris, peignez-vous bien sa mort, Madame, et votre coeur n'en sera pas d'accord. Quoi qu'un amant volage excite de colère, Son change est odieux, mais sa personne est chère ; Et ce qu'a joint l'amour a beau se désunir, Pour le rejoindre mieux il ne faut qu'un soupir. Ainsi n'espérez pas que jamais on s'assure Sur les bouillants transports qu'arrache son parjure. Si le ressentiment de sa légèreté Aspire à la vengeance avec sincérité, En quelques dignes mains qu'il veuille la remettre, Il vous faut vous donner, et non pas vous promettre, Attacher votre sort, avec le nom d'époux, À la valeur du bras qui s'armera pour vous. Tant qu'on verra ce prix en quelque incertitude, L'oserait-on punir de son ingratitude ? Votre haine tremblante est un mauvais appui À quiconque pour vous entreprendrait sur lui ; Et quelque doux espoir qu'offre cette colère, Une plus forte haine en serait le salaire. Donnez-vous donc, madame, et faites qu'un vengeur N'ait plus à redouter le désaveu du coeur.

SCÈNE II.

SCENE III. Grimoald, Garibalde.

SCÈNE IV. Grimoald, Garibalde, Unulphe.

SCÈNE V. Grimoald, Rodelinde, Garibalde, Unulphe.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Garibalde, Rodelinde.

SCÈNE II. Rodelinde, Édwige.

SCÈNE III. Grimoald, Rodelinde, Garibalde, Unulphe.

RODELINDE

C'en est assez : sois-moi juge équitable, Et dis-moi si le mien agit en raisonnable, Si je parle en aveugle, ou si j'ai de bons yeux. Tu veux rendre à mon fils le bien de ses aïeux, Et toute ta vertu jusque-là t'abandonne, Que tu mets en mon choix sa mort ou ta couronne ! Quand j'aurai satisfait tes voeux désespérés, Dois-je croire ses jours beaucoup plus assurés ? Cet offre, ou, si tu veux, ce don du diadème N'est, à le bien nommer, qu'un faible stratagème. Faire un roi d'un enfant pour être son tuteur, C'est quitter pour ce nom celui d'usurpateur ; C'est choisir pour régner un favorable titre ; C'est du sceptre et de lui te faire seul arbitre, Et mettre sur le trône un fantôme pour roi Jusques au premier fils qui te naîtra de moi, Jusqu'à ce qu'on nous craigne, et que le temps arrive De remettre en ses mains la puissance effective. Qui veut bien l'immoler à son affection L'immolerait sans peine à son ambition. On se lasse bientôt de l'amour d'une femme ; Mais la soif de régner règne toujours sur l'âme ; Et comme la grandeur a d'éternels appas, L'Italie est sujette à de soudains trépas. Il est des moyens sourds pour lever un obstacle, Et faire un nouveau roi sans bruit et sans miracle ; Quitte pour te forcer à deux ou trois soupirs, Et peindre alors ton front d'un peu de déplaisirs. La porte à ma vengeance en serait moins ouverte : Je perdrais avec lui tout le fruit de sa perte. Puisqu'il faut qu'il périsse, il vaut mieux tôt que tard ; Que sa mort soit un crime, et non pas un hasard ; Que cette ombre innocente à toute heure m'anime, Me demande à toute heure une grande victime ; Que ce jeune monarque, immolé de ta main, Te rende abominable à tout le genre humain ; Qu'il t'excite partout des haines immortelles ; Que de tous tes sujets il fasse des rebelles. Je t'épouserai lors, et m'y viens d'obliger, Pour mieux servir ma haine, et pour mieux me venger, Pour moins perdre de voeux contre ta barbarie, Pour être à tous moments maîtresse de ta vie, Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur, Et mieux choisir la place à te percer le coeur. Voilà mon désespoir, voilà ses justes causes : À ces conditions prends ma main, si tu l'oses.

SCÈNE IV. Pertharite, Grimoald, Rodelinde, Garibalde, Unulphe.

PERTHARITE

Pertharite respire, Il te parle, il te voit régner dans son empire. Que ton ambition ne s'effarouche pas Jusqu'à me supposer toi-même un faux trépas : Il est honteux de feindre où l'on peut toutes choses. Je suis mort, si tu veux ; je suis mort, si tu l'oses, Si toute ta vertu peut demeurer d'accord Que le droit de régner me rend digne de mort. Je ne viens point ici par de noirs artifices De mon cruel destin forcer les injustices, Pousser des assassins contre tant de valeur, Et t'immoler en lâche à mon trop de malheur. Puisque le sort trahit ce droit de ma naissance, Jusqu'à te faire un don de ma toute-puissance, Règne sur mes états que le ciel t'a soumis ; Peut-être un autre temps me rendra des amis. Use mieux cependant de la faveur céleste : Ne me dérobe pas le seul bien qui me reste, Un bien où je te suis un obstacle éternel, Et dont le seul désir est pour toi criminel. Rodelinde n'est pas du droit de ta conquête : Il faut, pour être à toi, qu'il m'en coûte la tête ; Puisqu'on m'a découvert, elle dépend de toi ; Prends-la comme tyran, ou l'attaque en vrai roi. J'en garde hors du trône encore les caractères, Et ton bras t'a saisi de celui de mes pères. Je veux bien qu'il supplée au défaut de ton sang, Pour mettre entre nous deux égalité de rang. Si Rodelinde enfin tient ton âme charmée, Pour voir qui la mérite il ne faut point d'armée. Je suis roi, je suis seul, j'en suis maître, et tu peux Par un illustre effort faire place à tes voeux.

SCÈNE V. Grimoald, Pertharite, Garibalde, Unulphe.

SCÈNE VI.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Grimoald, Garibalde.

SCÈNE II. Grimoald, Garibalde, Édwige.

GRIMOALD

Madame...

SCÈNE III. Grimoald, Garibalde, Unulphe.

SCÈNE IV. Grimoald, Pertharite, Rodelinde, Garibalde, Unulphe.

SCÈNE V. Pertharite, Rodelinde.

SCÈNE VI. Pertharite, Rodelinde, Unulphe.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Unulphe, Édwige.

SCÈNE II. Grimoald, Édwige, Unulphe.

GRIMOALD

Lisez-y donc vous-même : il est à vous, madame ; Vous en voyez le trouble aussi bien que la flamme. Sans plus me demander ce que vous connaissez, De grâce, croyez-en tout ce que vous pensez. C'est redoubler ensemble et mes maux et ma honte Que de forcer ma bouche à vous en rendre conte. Quand je n'aurais point d'yeux, chacun en a pour moi. Garibalde lui seul a méconnu son roi ; Et par un intérêt qu'aisément je devine, Ce lâche, tant qu'il peut, par ma main l'assassine. Mais que plutôt le ciel me foudroie à vos yeux, Que je songe à répandre un sang si précieux ! Madame, cependant mettez-vous en ma place : Si je le reconnais, que faut-il que j'en fasse ? Le tenir dans les fers avec le nom de roi, C'est soulever pour lui ses peuples contre moi. Le mettre en liberté, c'est le mettre à leur tête, Et moi-même hâter l'orage qui s'apprête. Puis-je m'assurer d'eux et souffrir son retour ? Puis-je occuper son trône et le voir dans ma cour ? Un roi, quoique vaincu, garde son caractère : Aux fidèles sujets sa vue est toujours chère ; Au moment qu'il paraît, les plus grands conquérants, Pour vertueux qu'ils soient, ne sont que des tyrans ; Et dans le fond des coeurs sa présence fait naître Un mouvement secret qui les rend à leur maître. Ainsi mon mauvais sort a de quoi me punir Et de le délivrer et de le retenir. Je vois dans mes prisons sa personne enfermée Plus à craindre pour moi qu'en tête d'une armée. Là mon bras animé de toute ma valeur Chercherait avec gloire à lui percer le coeur ; Mais ici, sans défense, hélas ! Qu'en puis-je faire ? Si je pense régner, sa mort m'est nécessaire ; Mais soudain ma vertu s'arme si bien pour lui, Qu'en mille bataillons il aurait moins d'appui. Pour conserver sa vie et m'assurer l'empire, Je fais ce que je puis à le faire dédire : Des plus cruels tyrans j'emprunte le courroux, Pour tirer cet aveu de la reine ou de vous ; Mais partout je perds temps, partout même constance Rend à tous mes efforts pareille résistance. Encore s'il ne fallait qu'éteindre ou dédaigner En des troubles si grands la douceur de régner, Et que pour vous aimer et ne vous point déplaire Ce grand titre de roi ne fût pas nécessaire, Je me vaincrais moi-même, et lui rendant l'état, Je mettrais ma vertu dans son plus haut éclat. Mais je vous perds, madame, en quittant la couronne ; Puisqu'il vous faut un roi, c'est vous que j'abandonne ; Et dans ce coeur à vous par vos yeux combattu Tout mon amour s'oppose à toute ma vertu. Vous pour qui je m'aveugle avec tant de lumières, Si vous êtes sensible encore à mes prières, Daignez servir de guide à mon aveuglement, Et faites le destin d'un frère et d'un amant. Mon amour de tous deux vous fait la souveraine : Ordonnez-en vous-même, et prononcez en reine. Je périrai content, et tout me sera doux, Pourvu que vous croyiez que je suis tout à vous.

SCÈNE III. Grimoald, Rodelinde, Édwige, Unulphe.

ÉDWIGE

Madame...

SCÈNE IV. Grimoald, Pertharite, Rodelinde, Édwige, Unulphe, Soldats.

SCÈNE V. Grimoald, Pertharite, Édwige, Rodelinde.

GRIMOALD

Oui, tu l'es en effet, et j'ai su te connaître, Dès le premier moment que je t'ai vu paraître. Si j'ai fermé les yeux, si j'ai voulu gauchir, Des maximes d'état j'ai voulu t'affranchir, Et ne voir pas ma gloire indignement trahie Par la nécessité de m'immoler ta vie. De cet aveuglement les soins mystérieux Empruntaient les dehors d'un tyran furieux, Et forçaient ma vertu d'en souffrir l'artifice, Pour t'arracher ton nom par l'effroi du supplice. Mais mon dessein n'était que de t'intimider, Ou d'obliger quelqu'un à te faire évader. Unulphe a bien compris, en serviteur fidèle, Ce que ma violence attendait de son zèle ; Mais un traître pressé par d'autres intérêts A rompu tout l'effet de mes désirs secrets. Ta main, grâces au ciel, nous en a fait justice. Cependant ton retour m'est un nouveau supplice ; Car enfin que veux-tu que je fasse de toi ? Puis-je porter ton sceptre et te traiter de roi ? Ton peuple qui t'aimait pourra-t-il te connaître, Et souffrir à tes yeux les lois d'un autre maître ? Toi-même pourras-tu, sans entreprendre rien, Me voir jusqu'au trépas possesseur de ton bien ? Pourras-tu négliger l'occasion offerte, Et refuser ta main ou ton ordre à ma perte ? Si tu n'étais qu'un lâche, on aurait quelque espoir Qu'enfin tu pourrais vivre, et ne rien émouvoir ; Mais qui me croit tyran, et hautement me brave, Quelque faible qu'il soit, n'a point le coeur d'esclave, Et montre une grande âme au-dessus du malheur, Qui manque de fortune, et non pas de valeur. Je vois donc malgré moi ma victoire asservie À te rendre le sceptre, ou prendre encore ta vie ; Et plus l'ambition trouble ce grand effort, Plus ceux de ma vertu me refusent ta mort. Mais c'est trop retenir ma vertu prisonnière : Je lui dois comme à toi liberté toute entière ; Et mon ambition a beau s'en indigner, Cette vertu triomphe, et tu t'en vas régner. Milan, revois ton prince, et reprends ton vrai maître, Qu'en vain pour t'aveugler j'ai voulu méconnaître ; Et vous que d'imposteur à regret j'ai traité...

1 854 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica