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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Ou l'Amoureux Extravagant

La Place Royale

Pierre Corneille· créée en 1634, imprimée en 1637· 5 actes· 1 530 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1634 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • ALIDOR, amant d'Angélique
  • CLÉANDRE, ami d'Alidor
  • DORASTE, amoureux d'Angélique
  • LYSIS, amoureux de Philis
  • ANGÉLIQUE, maîtresse d'Alidor et de Doraste
  • PHILIS, soeur de Doraste
  • POLYMAS, domestique d'Alidor
  • LYCANTE, domestique de Doraste
MONSIEUR,

À MONSIEUR ***

J'observe religieusement la loi que vous m'avez prescrite, et vous rend mes devoirs avec le même secret que je traiterais un Amour, si j'étais homme à bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je m'acquitte, sans le faire connaître à tout le monde, et sans que par cette publication je vous mette en mauvaise odeur auprès d'un sexe, dont vous conservez les bonnes grâces avec tant de soin. Le héros de cette pièce ne traite pas bien les dames, et tâche d'établir des maximes qui leur sont trop désavantageuses, pour nommer son protecteur ; elles s'imagineraient que vous ne pourriez l'approuver sans avoir grande part à ses sentiments, et que toute sa Morale serait plutôt un portrait de votre conduite, qu'un effort de mon imagination ; Et véritablement, MONSIEUR, cette possession de vous-même, que vous conserverez si parfaite parmi tant d'intrigues ou vous semblez embarrassé, en approche beaucoup. C'est de vous que j'ai appris que l'Amour d'un honnête homme doit être toujours volontaire, qu'on ne doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas ; que si on en vient jusque là, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug, et qu'enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d'obligation de notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre choix, et de son mérite, que quand elle vient d'une inclination aveugle, et forcée par quelque ascendant de naissance à qui nous ne pouvons résister. Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu'on ne saurait nous refuser. Mais je vais trop avant pour une épître ; il semblerait que j'entreprendrais la justification de mon Alidor, et ce n'est pas mon dessein de mériter par cette défense la haine de la plus belle moitié du monde, et qui domine si puissamment sur les volontés de l'autre. Un poète n'est jamais garant des fantaisies qu'il donne à ses acteurs, et si les dames trouvent ici quelque discours qui les blessent, je les supplie de se souvenir que j'appelle extravagant celui dont ils partent, et que par d'autres poèmes j'ai assez relevé leur gloire, et soutenu leur pouvoir pour effacer les mauvaises idées que celui-ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez bon que j'achève par là, et que je n'ajoute à cette prière que je leur fait, que la protestation d'être éternellement,

MONSIEUR,

Votre très humble, et très obéissant serviteur,

CORNEILLE.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Angélique, Philis.

PHILIS

Dans l'obstination où je te vois réduite J'admire ton amour et ris de ta conduite. Fasse état qui voudra de ta fidélité, Je ne me pique point de cette vanité, On a peu de plaisirs quand un seul les fait naître, Au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître, Dans les soins éternels de ne plaire qu'à lui, Cent plus honnêtes gens nous donnent de l'ennui, Il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie, Souffrir de son humeur, craindre sa jalousie, Et de peur que le temps n'emporte ses ferveurs, Le combler chaque jour de nouvelles faveurs ; Notre âme, s'il s'éloigne, est chagrine, abattue ; Sa mort nous désespère et son change nous tue, Et de quelque douceur que nos feux soient suivis, On dispose de nous sans prendre notre avis ; C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode, Et lors juge quels fruits on a de ta méthode. Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger, Le premier qui m'en conte a de quoi m'engager : Ainsi tout contribue à ma bonne fortune ; Tout le monde me plaît, et rien ne m'importune. De mille que je rends l'un de l'autre jaloux, Mon coeur n'est à pas un, et se promet à tous : Ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire ; Tous vivent d'espérance, et briguent leur salaire ; L'éloignement d'aucun ne saurait m'affliger, Mille encore présents m'empêchent d'y songer. Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change ; Un monde m'en console aussitôt ou m'en venge. Le moyen que de tant et de si différents Quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents ? Et si quelque inconnu m'obtient d'eux pour maîtresse, Ne crois pas que j'en tombe en profonde tristesse : Il aura quelques traits de tant que je chéris, Et je puis avec joie accepter tous maris.

SCÈNE II. Doraste, Philis.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Alidor, Cléandre.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Angélique, Polymas.

POLYMAS

Mais...

POLYMAS

J'obéis.

SCÈNE II. Alidor, Angélique.

SCÈNE III.

ANGÉLIQUE

Commandement honteux, où ton obéissance N'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance, Où ton bannissement a pour toi des appas, Et me devient cruel de ne te l'être pas ! À quoi se résoudra désormais ma colère, Si ta punition te tient lieu de salaire ? Que mon pouvoir me nuit ! Et qu'il m'est cher vendu ! Voilà ce que me vaut d'avoir trop attendu : Je devais prévenir ton outrageux caprice ; Mon bonheur dépendait de te faire injustice. Je chasse un fugitif avec trop de raison, Et lui donne les champs quand il rompt sa prison. Ah ! Que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage ! Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage ! Que j'eusse retranché de ses propos railleurs ! Le traître n'eût jamais porté son coeur ailleurs : Puisqu'il m'était donné, je m'en fusse saisie ; Et sans prendre conseil que de ma jalousie, Puisqu'un autre portrait en efface le mien, Cent coups auraient chassé ce voleur de mon bien. Vains projets, vains discours, vaine et fausse allégeance ! Et mes bras et son coeur manquent à ma vengeance ! Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets, Donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets. Où me dois-je adresser ? Qui doit porter sa peine ? Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine ? De mille désespoirs mon coeur est assailli ; Je suis seule punie, et je n'ai point failli. Mais j'ose faire au ciel une injuste querelle ; Je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle, De recevoir un traître, un ingrat, sous ma loi, Et trouver du mérite en qui manquait de foi. Ciel, encore une fois, écoute mon envie : Ôte-m'en la mémoire ou le prive de vie ; Fais que de mon esprit je puisse le bannir, Ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir. Que je m'anime en vain contre un objet aimable ! Tout criminel qu'il est, il me semble adorable ; Et mes souhaits, qu'étouffe un soudain repentir, En demandant sa mort n'y sauraient consentir. Restes impertinents d'une flamme insensée, Ennemis de mon heur, sortez de ma pensée, Ou si vous m'en peignez encore quelques traits, Laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Philis, Doraste.

DORASTE

Eh bien ?

SCÈNE VI. Lisis, Philis.

SCÈNE VII. Cléandre, Philis, Lisis.

SCÈNE VIII.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

CLÉANDRE

Angélique ?

SCÈNE III.

CLÉANDRE

Ciel ! à tant de malheurs m'aviez-vous destiné ? Faut-il que d'un dessein si juste que le nôtre La peine soit pour nous, et les fruits pour un autre, Et que notre artifice ait si mal succédé, Qu'il me dérobe un bien qu'Alidor m'a cédé ? Officieux ami d'un amant déplorable, Que tu m'offres en vain cet objet adorable ! Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend ! Ce que tu m'as donné, Doraste le surprend. Tandis qu'il me supplante, une soeur me cajole ; Elle me tient les mains cependant qu'il me vole. On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit : L'un me vante son heur, l'autre son trait d'esprit ; L'un et l'autre à la fois me perd, me désespère, Et je puis épargner ou la soeur ou le frère ! Être sans Angélique, et sans ressentiment ! Avec si peu de coeur aimer si puissamment ! Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse ? Craignais-tu d'avouer une telle maîtresse ? Et cachais-tu l'excès de ton affection Par honte, par dépit, ou par discrétion ? Pouvais-tu désirer occasion plus belle Que le nom d'Alidor à venger ta querelle ? Si pour tes feux cachés tu n'oses t'émouvoir, Laisse leurs intérêts, suis ceux de ton devoir. On supplante Alidor, du moins en apparence, Et sans ressentiment tu souffres cette offense ! Ton courage est muet, et ton bras endormi ! Pour être amant discret, tu parois lâche ami ! C'est trop abandonner ta renommée au blâme : Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme, Et l'un et l'autre ici marchent d'un pas égal ; Soutenant un ami, tu t'ôtes un rival. Ne diffère donc plus ce que l'honneur commande, Et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende. Il faut...

SCÈNE IV.

ALIDOR

Après ?

CLÉANDRE

Cher ami...

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

ANGÉLIQUE, voyant Alidor entrer en son cabinet

Où viens-tu, déloyal ? Avec quelle impudence Oses-tu redoubler mes maux par ta présence ! Qui te donne le front de surprendre mes pleurs ? Cherches-tu de la joie à même mes douleurs ? Et peux-tu conserver une âme assez hardie Pour voir ce qu'à mon coeur coûte ta perfidie ? Après que tu m'as fait un insolent aveu De n'avoir plus pour moi ni de foi ni de feu, Tu te mets à genoux, et tu veux, misérable, Que ton feint repentir m'en donne un véritable ? Va, va, n'espère rien de tes submissions ; Porte-les à l'objet de tes affections ; Ne me présente plus les traits qui m'ont déçue ; N'attaque point mon coeur en me blessant la vue. Penses-tu que je sois, après ton changement, Ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment ? S'il te souvient encore de ton brutal caprice, Dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice ? Garde un exil si cher à tes légèretés : Je ne veux plus savoir de toi mes vérités. Quoi ? Tu ne me dis mot ! Crois-tu que ton silence Puisse de tes discours réparer l'insolence ? Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant ? Et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant ? Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes, Employer des soupirs et de muettes larmes ? Sur notre amour passé c'est trop te confier ; Du moins dis quelque chose à te justifier ; Demande le pardon que tes regards m'arrachent ; Explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent. Que mon courroux est faible ! Et que leurs traits puissants Rendent des criminels aisément innocents ! Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse ; Et de peur de me rendre, il faut quitter la place.

Alidor s'en va et Angélique continue.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

ALIDOR

L'acte est dans la nuit.

Il dit ce vers à Cléandre et l'ayant fait rentrer avec sa troupe, il continue seul.

Attends là, de pied coi que je t'en avertisse. Enfin la nuit s'avance, et son voile propice Me va faciliter le succès que j'attends Pour rendre heureux Cléandre, et mes désirs contents. Mon coeur, las de porter un joug si tyrannique, Ne sera plus qu'une heure esclave d'Angélique. Je vais faire un ami possesseur de mon bien : Aussi dans son bonheur je rencontre le mien. C'est moins pour l'obliger que pour me satisfaire, Moins pour le lui donner qu'afin de m'en défaire. Ce trait paraîtra lâche et plein de trahison ; Mais cette lâcheté m'ouvrira ma prison. Je veux bien à ce prix avoir l'âme traîtresse, Et que ma liberté me coûte une maîtresse. Que lui fais-je, après tout, qu'elle n'ait mérité, Pour avoir malgré moi fait ma captivité ? Qu'on ne m'accuse point d'aucune ingratitude : Ce n'est que me venger d'un an de servitude, Que rompre son dessein, comme elle a fait le mien, Qu'user de mon pouvoir, comme elle a fait du sien, Et ne lui pas laisser un si grand avantage De suivre son humeur, et forcer mon courage. Le forcer ! Mais, hélas ! Que mon consentement Par un si doux effort fut surpris aisément ! Quel excès de plaisirs goûta mon imprudence Avant que réfléchir sur cette violence ! Examinant mon feu, qu'est-ce que je ne perds ? Et qu'il m'est cher vendu de connaître mes fers ! Je soupçonne déjà mon dessein d'injustice, Et je doute s'il est ou raison ou caprice. Je crains un pire mal après ma guérison, Et d'aller au supplice en rompant ma prison. Alidor, tu consens qu'un autre la possède ! Tu t'exposes sans crainte à des maux sans remède ! Ne romps point les effets de son intention, Et laisse un libre cours à ton affection : Fais ce beau coup pour toi ; suis l'ardeur qui te presse. Mais trahir ton ami ! Mais trahir ta maîtresse ! Je n'en veux obliger pas un à me haïr, Et ne sais qui des deux, ou servir, ou trahir. Quoi ! Je balance encore, je m'arrête, je doute ! Mes résolutions, qui vous met en déroute ? Revenez, mes desseins, et ne permettez pas Qu'on triomphe de vous avec un peu d'appas. En vain pour Angélique ils prennent la querelle ; Cléandre, elle est à toi, nous sommes deux contre elle. Ma liberté conspire avec tes ardeurs ; Les miennes désormais vont tourner en froideurs ; Et lassé de souffrir un si rude servage, J'ai l'esprit assez fort pour combattre un visage. Ce coup n'est qu'un effet de générosité, Et je ne suis honteux que d'en avoir douté. Amour, que ton pouvoir tâche en vain de paraître ! Fuis, petit insolent, je veux être le maître : Il ne sera pas dit qu'un homme tel que moi, En dépit qu'il en ait, obéisse à ta loi. Je ne me résoudrai jamais à l'hyménée Que d'une volonté franche et déterminée, Et celle à qui ses noeuds m'uniront pour jamais M'en sera redevable, et non à ses attraits ; Et ma flamme...

SCÈNE II. Alidor, Cléandre.

CLÉANDRE

Alidor !

CLÉANDRE

Cléandre.

SCÈNE III. Alidor, Angélique.

SCÈNE IV.

Alidor paraît avec Cléandre accompagné d'une troupe, et après lui avoir montré Philis, qu'il croit être Angélique, il se retire en un coin du théâtre, et Cléandre enlève Philis, et lui met d'abord la main sur la bouche.

SCÈNE V.

ALIDOR

On l'enlève, et mon coeur, surpris d'un vain regret, Fait à ma perfidie un reproche secret ; Il tient pour Angélique, il la suit, le rebelle ! Parmi mes trahisons il veut être fidèle ; Je le sens, malgré moi de nouveaux feux épris, Refuser de ma main sa franchise à ce prix, Désavouer mon crime, et pour mieux s'en défendre, Me demander son bien, que je cède à Cléandre. Hélas ! Qui me prescrit cette brutale loi De payer tant d'amour avec si peu de foi ? Qu'envers cette beauté ma flamme est inhumaine ! Si mon feu la trahit, que lui ferait ma haine ? Juge, juge, Alidor, en quelle extrémité La va précipiter ton infidélité. Écoute ses soupirs, considère ses larmes, Laisse-toi vaincre enfin à de si fortes armes, Et va voir si Cléandre, à qui tu sers d'appui, Pourra faire pour toi ce que tu fais pour lui. Mais mon esprit s'égare, et quoi qu'il se figure, Faut-il que je me rende à des pleurs en peinture, Et qu'Alidor, de nuit plus faible que de jour, Redonne à la pitié ce qu'il ôte à l'amour ? Ainsi donc mes desseins se tournent en fumée ! J'ai d'autres repentirs que de l'avoir aimée ! Suis-je encore Alidor après ces sentiments ? Et ne pourrai-je enfin régler mes mouvements ? Vaine compassion des douleurs d'Angélique, Qui penses triompher d'un coeur mélancolique, Téméraire avorton d'un impuissant remords, Va, va porter ailleurs tes débiles efforts. Après de tels appas, qui ne m'ont pu séduire, Qui te fait espérer ce qu'ils n'ont su produire ? Pour un méchant soupir que tu m'as dérobé, Ne me présume pas tout à fait succombé : Je sais trop maintenir ce que je me propose, Et souverain sur moi, rien que moi n'en dispose. En vain un peu d'amour me déguise en forfait Du bien que je me veux le généreux effet : De nouveau j'y consens, et prêt à l'entreprendre...

SCÈNE VI.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Cléandre, Philis.

SCÈNE II. Alidor, Cléandre, Philis.

SCÈNE III.

ALIDOR

Ainsi tout me succède ; Ses plus ardents désirs se règlent sur mes voeux : Il accepte Angélique, et la rend quand je veux. Quand je tâche à la perdre il meurt de m'en défaire ; Quand je l'aime, elle cesse aussitôt de lui plaire. Mon coeur prêt à guérir, le sien se trouve atteint ; Et mon feu rallumé, le sien se trouve éteint : Il aime quand je quitte, il quitte alors que j'aime ; Et sans être rivaux, nous aimons en lieu même. C'en est fait, Angélique, et je ne saurais plus Rendre contre tes yeux des combats superflus. De ton affection cette preuve dernière Reprend sur tous mes sens une puissance entière. Les ombres de la nuit m'ont redonné le jour : Que j'eus de perfidie, et que je vis d'amour ! Quand je sus que Cléandre avait manqué sa proie, Que j'en eus de regret, et que j'en ai de joie ! Plus je t'étais ingrat, plus tu me chérissais ; Et ton ardeur croissait plus je te trahissais. Aussi j'en fus honteux, et confus dans mon âme, La honte et le remords rallumèrent ma flamme. Que l'amour pour nous vaincre a de chemins divers ! Et que malaisément on rompt de si beaux fers ! C'est en vain qu'on résiste aux traits d'un beau visage ; En vain, à son pouvoir refusant son courage, On veut éteindre un feu par ses yeux allumé, Et ne le point aimer quand on s'en voit aimé : Sous ce dernier appas l'amour a trop de force ; Il jette dans nos cours une trop douce amorce, Et ce tyran secret de nos affections Saisit trop puissamment nos inclinations. Aussi ma liberté n'a plus rien qui me flatte ; Le grand soin que j'en eus partait d'une âme ingrate ; Et mes desseins, d'accord avec mes désirs, À servir Angélique ont mis tous mes plaisirs. Mais, hélas ! Ma raison est-elle assez hardie Pour croire qu'on me souffre après ma perfidie ? Quelque secret instinct, à mon bonheur fatal, Ne la porte-t-il point à me vouloir du mal ? Que de mes trahisons elle serait vengée, Si, comme mon humeur, la sienne était changée ! Mais qui la changerait, puisqu'elle ignore encore Tous les lâches complots du rebelle Alidor ? Que dis-je, malheureux ? Ah ! C'est trop me méprendre, Elle en a trop appris du billet de Cléandre : Son nom au lieu du mien en ce papier souscrit Ne lui montre que trop le fond de mon esprit. Sur ma foi toutefois elle le prit sans lire ; Et si le ciel vengeur contre moi ne conspire, Elle s'y fie assez pour n'en avoir rien lu. Entrons, quoi qu'il en soit, d'un esprit résolu ; Dérobons à ses yeux le témoin de mon crime ; Et si pour l'avoir lu sa colère s'anime, Et qu'elle veuille user d'une juste rigueur, Nous savons les moyens de regagner son coeur.

SCÈNE IV. Doraste, Lycante.

SCÈNE V. Philis, Doreste, Lycante.

SCÈNE VI. Doraste, Cléandre, Philis, Lycante.

SCÈNE VII. Alidor, Angélique, Doraste, etc.

SCÈNE VIII.

ALIDOR

STANCES EN FORME D'ÉPILOQUE.

Que par cette retraite elle me favorise ! Alors que mes desseins cèdent à mes amours, Et qu'ils ne sauraient plus défendre ma franchise, Sa haine et ses refus viennent à leur secours. J'avais beau la trahir, une secrète amorce Rallumait dans mon coeur l'amour par la pitié : Mes feux en recevaient une nouvelle force, Et toujours leur ardeur en croissait de moitié. Ce que cherchait par là mon âme peu rusée, De contraires moyens me l'ont fait obtenir : Je suis libre à présent qu'elle est désabusée, Et je ne l'abusais que pour le devenir. Impuissant ennemi de mon indifférence, Je brave, vain amour, ton débile pouvoir : Ta force ne venait que de mon espérance, Et c'est ce qu'aujourd'hui m'ôte son désespoir. Je cesse d'espérer et commence de vivre ; Je vis dorénavant, puisque je vis à moi ; Et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre, C'est de moi seulement que je prendrai la loi. Beautés, ne pensez point à rallumer ma flamme : Vos regards ne sauraient asservir ma raison ; Et ce sera beaucoup emporté sur mon âme, S'ils me font curieux d'apprendre votre nom. Nous feindrons toutefois, pour nous donner carrière, Et pour mieux déguiser nous en prendrons un peu, Mais nous saurons toujours rebrousser en arrière, Et quand il nous plaira nous retirer du jeu. Cependant Angélique enfermant dans un cloître Ses yeux dont nous craignions la fatale clarté, Les murs qui garderont ces tyrans de paraître Serviront de remparts à notre liberté. Je suis hors de péril qu'après son mariage Le bonheur d'un jaloux augmente mon ennui ; Et ne serai jamais sujet à cette rage Qui naît de voir son bien entre les mains d'autrui. Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu prétendre, Puisqu'elle dit au monde un éternel adieu, Comme je la donnais sans regret à Cléandre, Je verrai sans regret qu'elle se donne à Dieu.

1 530 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica