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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Polyeucte Martyr

Pierre Corneille· créée en 1641, imprimée en 1643· 5 actes· 1 828 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1641 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie
  • POLYEUCTE, seigneur arménien, gendre de Félix
  • SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie
  • NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte
  • PAULINE, fille de Félix et femme de Poyeucte
  • STRATONICE, confidente de Pauline
  • ALBIN, confident de Félix
  • FABIAN, domestique de Sévère
  • CLÉON, domestique de Félix
  • Trois gardes
Madame,

À LA REINE RÉGENTE.

Quelque connaissance que j'ai de ma faiblesse, et quelque profond respect qu'imprime votre majesté dans les âmes qui l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est pas qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui l'entretiendra de Dieu : la dignité de la matière est si haute que l'impuissance de l'artisan ne peut la ravaler, et votre âme royale se plaît trop à cette sorte d'entretien, pour s'offenser des défauts d'un ouvrage ou elle rencontrera les délices de son coeur. C'est par là, MADAME, que j'espère obtenir de Votre Majesté, le pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte d'hommage : toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux trop peu dignes de paraître devant elle, quand j'ai considéré qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'Histoire, et quelques ornements dont l'artifice les put enrichir, elle en voyait de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les choses proportionnées, il fallait aller à la plus haute espèce, et n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine très chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait des vertus chrétiennes, dont l'amour et la gloire de Dieu formassent ses plus beaux traits , et qui rendit les plaisirs qu'elle y pourra prendre aussi propres à exercer la piété qu'à délasser son esprit. C'est à son extraordinaire et admirable piété, MADAME, que la France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les premières armes de son Roi, les heureux succès qu'elle ont obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du Ciel qui répand abondamment sur tout le Royaume les récompenses et les grâces que votre Majesté a méritées. Notre perte semblait infaillible après celle de notre grand Monarque. Toute l'Europe avait déjà pitié de nous, et s'imaginait que nous nous allions précipiter dans une extrême désordre, parce qu'elle nous voyait dans une extrême désolation. Cependant, la prudence et les soins de V. M. les bons conseils qu'elle a pris, les grands courage qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si puissamment dans tous les besoins de l'État, que cette première année de sa Régence a non seulement égalé les plus glorieuses de l'autre règne, mais a même effacé par la prise de Thionville, le souvenir du malheur qui devant ses murs avait interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et que je m'écrie dans ce transport :

Que vos soins, grand REINE, enfantent de miracles ! Bruxelles et Madrid on sont tous interdits, Et si note Apollon me les avait prédits, J'aurais moi-même osé douter de ses oracles. Sous vos commandement on force tous obstacles, On porte l'épouvante aux coeurs les plus hardis, Et par des coups d'essai nos États agrandis Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles. La Victoire elle-même accourant à mon Roi, Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi, Fait retentir ces vers sur les bords de la Seine. France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant, Puisque tu vois déjà les ordres de ta Reine Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.

Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne laisse point ses ouvrages imparfaits, il les achèvent, MADAME, et rendra non seulement la Régence de V.M. mais encore toute sa vie un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont les voeux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus de zèle, MMADAME, de votre Majesté, le très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur et sujet,

CORNEILLE.

ABRÉGÉ du MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE, écrit par Siméon Métaphraste, et rapporté par Surius

L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets, selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si bien persuader à cet enchaînement, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué quelque enchaînements véritables, ils s'imaginent la même chose des motifs qu'ils ont fait naître ; et des circonstances qui les accompagnent : les autres mieux avertis de notre artifice, soupçonnent sa fausseté pour ce qui n'est pas de leur connaissance, si bien que quand nous traitons quelque Histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur souvenir, ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre imagination, et la prennent pour une aventure de roman.

L'un et l'autre de ces effets seraient dangereux en cette rencontre où il y va de la gloire de Dieu qui se plaît dans celle de ses saints, dont le mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa représentation, nous y profanerons la sainteté de leurs souffrances si nous nous persuasions que le crédulité des uns, et la défiance des autres également abusées par ce mélange se méprisent également en la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la dénieraient à ceux à qui elle appartient.

Saint Polyeucte est un martyre, dont, s'il m'est permis de parler ainsi, beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le martyrologue romain en fait mention sur le 13 de février, mais en deux mots, suivant le coutume, Baroniux dans ses annales n'en dit qu'une ligne, le seul Surius, ou plutôt Mosander qui l'augmente dans les dernières impressions, en rapporte la mort assez au long sur le neuvième de janvier, et j'ai cru qu'il était de mon devoir d'en mettre ici l'abrégé comme il a été à propos d'en rendre la représentation agréable afin que le plaisir put insinuer plus doucement l'utilité et lui servir comme de véhicule pour la porter dans l'âme du peuple : il est juste aussi de lui donner cette lumière pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnaître ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier nous apprend.

Polyeucte et Néarque étaient deux cavaliers étroitement liés ensemble d'amitié : ils vivaient l'an 250 sous l'empire de Docius ; leur demeure était dans Mélitene capitale d'Arménie ; leur religion différente, Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la secte des Gentils, mais ayant outre les qualités dignes d'un chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'empereur ayant fait publier un édit très rigoureux contre les chrétiens, cette publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des supplices dont il était menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que leur amitié ne souffrit quelque séparation ou refroidissement par cet édit, vu les peines qui y étaient proposées à ceux de sa religion, et les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si profond déplaisir que son ami s'en aperçut et l'ayant obligé de lui en dire la cause, il prit de là l'occasion de lui ouvrir son coeur. Ne craignez point, lui dit-il, que l'édit de l'Empereur nous désunisse, j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez, il m'a dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse, et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre. Cette vision m'a résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médite, le seul nom de chrétien me manque, et vous-même toutes les fois que vous m'avez parlé de votre grand Messie, vous avez pu remarquer que je vous ai toujours écouté avec respect, et quand vous m'avez lu la vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses actions et de ses discours. Ô Néarque, si je ne me croyais point indigne d'aller à lui sans être initié de ses mystères, et avoir reçu la grâce des sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités. Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il était par l'exemple du bon larron qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eut pas reçu le baptême, aussitôt notre martyre plein d'une sainte ferveur prend l'édit de l'Empereur, crache dessus et le déchire en morceaux qu'il jette au vent, et voyant des idoles que le peuple portait sur les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portaient, les brise contre terre et les foule aux pieds, étonnant tout le monde et son ami même, par la chaleur de ce zèle qu'il n'aurait espéré.

Son beau-père Félix qui avait la commission de l'Empereur pour persécuter les Chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avait fait son gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille perdus, tâche d'ébranler sa constance premièrement par de belles paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui a fait donner par ses bourreaux sur tout le visage ; mais n'en n'ayant pu venir à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de voir si ses larmes n'auraient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un mari, qui n'avaient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien davantage par là, au contraire voyant que sa fermeté convertissait beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut exécuté sur l'heure, et le saint Martyr sans autre baptême que de son sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à ceux qui renonceraient à eux-mêmes pour l'amour de lui.

Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, la sacrifice pour la victoire de l'Empereur, la dignité de Félix que je fais gouverneur de l'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et Pauline, sont des inventions et des embellissements du théâtre. La seule victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans l'Histoire, et sans cherche d'autres auteurs, elle est rapportée par Monsieur Coëffeteau dans son Histoire romaine, mais il ne dit pas, ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de remerciement en Arménie.

Si j'ai ajouté ces incidents, et ces particularités selon l'art ou non, les savants en jugeront, mon but ici n'est pas de leur justifier, mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il peut en croire.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Polyeucte, Néarque.

NÉARQUE

Fuyez.

POLYEUCTE

Je ne puis.

SCÈNE II. Polyeucte, Néarque, Pauline, Stratonice.

SCÈNE III. Pauline, Stratonice.

SCÈNE IV. Félix, Albin, Pauline, Stratonice.

PAULINE

Il vient !

ALBIN

Vous savez quelle fut cette grande journée, Que sa perte pour nous rendit si fortunée, Où l'empereur captif, par sa main dégagé, Rassura son parti déjà découragé, Tandis que sa vertu succomba sous le nombre ; Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre, Après qu'entre les morts on ne le put trouver : Le roi de Perse aussi l'avait fait enlever. Témoin de ses hauts faits et de son grand courage, Ce monarque en voulut connaître le visage ; On le mit dans sa tente, où tout percé de coups, Tout mort qu'il paraissait, il fit mille jaloux ; Là bientôt il montra quelque signe de vie : Ce prince généreux en eut l'âme ravie, Et sa joie, en dépit de son dernier malheur, Du bras qui le causait honora la valeur ; Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète ; Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite, Il offrit dignités, alliance, trésors, Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts. Après avoir comblé ses refus de louange, Il envoie à Décie en proposer l'échange ; Et soudain l'empereur, transporté de plaisir, Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir. Ainsi revint au camp le valeureux Sévère De sa haute vertu recevoir le salaire ; La faveur de Décie en fut le digne prix. De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris. Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire : Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire, Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits, Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix. L'empereur, qui lui montre une amour infinie, Après ce grand succès l'envoie en Arménie ; Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux, Et par un sacrifice en rendre hommage aux dieux.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Sévère, Fabian.

SÉVÈRE

Quoi ?

FABIAN

Mariée.

SÉVÈRE

N'importe.

SCÈNE II. Sévère, Pauline, Stratonice, Fabian.

SCÈNE III. Pauline, Stratonice.

SCÈNE IV. Polyeucte, Néarque, Pauline, Stratonice.

SCÈNE V. Polyeucte, Pauline, Néarque, Stratonice, Cléon.

SCÈNE VI. Polyeucte, Néarque.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

PAULINE, seule

Que de soucis flottants, que de confus nuages Présentent à mes yeux d'inconstantes images ! Douce tranquillité, que je n'ose espérer, Que ton divin rayon tarde à les éclairer ! Mille agitations, que mes troubles produisent, Dans mon coeur ébranlé tour à tour se détruisent : Aucun espoir n'y coule où j'ose persister ; Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter. Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine, Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine, Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet, Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait. Sévère incessamment brouille ma fantaisie : J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie ; Et je n'ose penser que d'un oeil bien égal Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival. Comme entre deux rivaux la haine est naturelle, L'entrevue aisément se termine en querelle : L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter, L'autre un désespéré qui peut trop attenter. Quelque haute raison qui règle leur courage, L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage ; La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir Ou de nouveau reçue, ou prête à recevoir, Consumant dès l'abord toute leur patience, Forme de la colère et de la défiance, Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant, En dépit d'eux les livre à leur ressentiment. Mais que je me figure une étrange chimère, Et que je traite mal Polyeucte et Sévère ! Comme si la vertu de ces fameux rivaux Ne pouvait s'affranchir de ces communs défauts ! Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses. Ils se verront au temple en hommes généreux ; Mais las ! Ils se verront, et c'est beaucoup pour eux. Que sert à mon époux d'être dans Mélitène, Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine, Si mon père y commande, et craint ce favori, Et se repent déjà du choix de mon mari ? Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte ; En naissant il avorte, et fait place à la crainte ; Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper. Dieux ! Faites que ma peur puisse enfin se tromper !

SCÈNE II. Pauline, Stratonice.

STRATONICE

Je ne puis.

STRATONICE

C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple ; Je ne puis y penser sans frémir à l'instant, Et crains de faire un crime en vous la racontant. Apprenez en deux mots leur brutale insolence. Le prêtre avait à peine obtenu du silence, Et devers l'orient assuré son aspect, Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect. À chaque occasion de la cérémonie, À l'envi l'un et l'autre étalait sa manie, Des mystères sacrés hautement se moquait, Et traitait de mépris les dieux qu'on invoquait. Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense ; Mais tous deux s'emportant à plus d'irrévérence : " quoi ? Lui dit Polyeucte en élevant sa voix, Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois ? " Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes. L'adultère et l'inceste en étaient les plus doux. « Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous. Le dieu de Polyeucte et celui de Néarque De la terre et du ciel est l'absolu monarque, Seul être indépendant, seul maître du destin, Seul principe éternel, et souveraine fin. C'est ce dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie ; Lui seul tient en sa main le succès des combats ; Il le veut élever, il le peut mettre à bas ; Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense ; C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense. Vous adorez en vain des monstres impuissants. » Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens, Après en avoir mis les saints vases par terre, Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre, D'une fureur pareille ils courent à l'autel. Cieux ! A-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel ? Du plus puissant des dieux nous voyons la statue Par une main impie à leurs pieds abattue, Les mystères troublés, le temple profané, La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné, Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste. Félix... Mais le voici qui vous dira le reste.

SCÈNE III. Félix, Pauline, Stratonice.

PAULINE

Mon père...

SCÈNE IV. Félix, Albin, Pauline, Stratonice.

SCÈNE V. Félix, Albin.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Polyeucte, Cléon, trois autres gardes.

SCÈNE II. Polyeucte.

POLYEUCTE

Les gardes se retirent aux coins du théâtre.

Source délicieuse, en misères féconde, Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ? Honteux attachements de la chair et du monde, Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés ? Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre : Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire : Vous étalez en vain vos charmes impuissants ; Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire Les ennemis de Dieu pompeux et florissants. Il étale à son tour des revers équitables Tigre altéré de sang, Décie impitoyable, Ce dieu t'a trop longtemps abandonné les siens ; De ton heureux destin vois la suite effroyable : Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens ; Encore un peu plus outre, et ton heure est venue ; Que cependant Félix m'immole à ta colère ; Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux ; Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père, Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux : Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine. Saintes douceurs du ciel, adorables idées, Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir : De vos sacrés attraits les âmes possédées Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir. Vous promettez beaucoup, et donnez davantage : C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre. Je la vois ; mais mon coeur, d'un saint zèle enflammé, N'en goûte plus l'appas dont il était charmé ; Et mes yeux, éclairés des célestes lumières, Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.

SCÈNE III. Polyeucte, Pauline, Gardes.

POLYEUCTE

Hélas !

SCÈNE IV. Polyeucte, Pauline, Sévère, Fabian, Gardes.

SCÈNE V. Sévère, Pauline, Fabian.

PAULINE

Brisons là : je crains de trop entendre, Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux, Ne pousse quelque suite indigne de tous deux. Sévère, connaissez Pauline toute entière. Mon Polyeucte touche à son heure dernière ; Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment : Vous en êtes la cause encore qu'innocemment. Je ne sais si votre âme, à vos désirs ouverte, Aurait osé former quelque espoir sur sa perte ; Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas Où d'un front assuré je ne porte mes pas, Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure, Plutôt que de souiller une gloire si pure, Que d'épouser un homme, après son triste sort, Qui de quelque façon soit cause de sa mort ; Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine, L'amour que j'eus pour vous tournerait toute en haine. Vous êtes généreux ; soyez-le jusqu'au bout. Mon père est en état de vous accorder tout, Il vous craint ; et j'avance encore cette parole, Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole ; Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui ; Faites-vous un effort pour lui servir d'appui. Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande ; Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande. Conserver un rival dont vous êtes jaloux, C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous ; Et si ce n'est assez de votre renommée, C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée, Et dont l'amour peut-être encore vous peut toucher, Doive à votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher : Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère. Adieu : résolvez seul ce que vous voulez faire ; Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer, Pour vous priser encore je le veux ignorer.

SCÈNE VI. Sévère, Fabian.

SÉVÈRE

Cet avis serait bon pour quelque âme commune. S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune, Je suis encore Sévère, et tout ce grand pouvoir Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir. Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire ; Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire, Comme son naturel est toujours inconstant, Périssant glorieux, je périrai content. Je te dirai bien plus, mais avec confidence : La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense ; On les hait ; la raison, je ne la connais point, Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point, Par curiosité j'ai voulu les connaître : On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître, Et sur cette croyance on punit du trépas Des mystères secrets que nous n'entendons pas ; Mais Cérès Éleusine et la Bonne Déesse Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce ; Encore impunément nous souffrons en tous lieux, Leur dieu seul excepté, toutes sortes de dieux : Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome ; Nos aïeux à leur gré faisaient un dieu d'un homme ; Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs, Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs ; Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses, L'effet est bien douteux de ces métamorphoses. Les chrétiens n'ont qu'un dieu, maître absolu de tout, De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout ; Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble, Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble ; Et me dût leur colère écraser à tes yeux, Nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux. Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes, Les vices détestés, les vertus florissantes ; Ils font des voeux pour nous qui les persécutons ; Et depuis tant de temps que nous les tourmentons, Les a-t-on vus mutins ? Les a-t-on vus rebelles ? Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles ? Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux, Et lions au combat, ils meurent en agneaux. J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre. Allons trouver Félix ; commençons par son gendre ; Et contentons ainsi, d'une seule action, Et Pauline, et ma gloire, et ma compassion.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Félix, Albin, Cléon.

SCÈNE II. Félix, Polyeucte, Albin.

SCÈNE III. Félix, Polyeucte, Pauline, Albin.

SCÈNE IV. Félix, Albin.

SCÈNE V. Félix, Pauline, Albin.

SCÈNE VI.

1 828 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica