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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Rodogune, Princesse des Parthes

Pierre Corneille· créée en 1644, imprimée en 1647· 5 actes· 1 845 vers· 7 personnages

Représenté pour la première fois en 1644 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • CLÉOPÂTRE, reine de Syrie, veuve de Démétrius Nicanor
  • SÉLEUCUS, fils de Démétrius et de Cléopâtre
  • ANTIOCHUS, fils de Démétrius et de Cléopâtre
  • RODOGUNE, soeur de Phaartes, roi des Parthes
  • TIMAGÈNE, gouverneur des deux princes
  • ORONTE, ambassadeur de Phaartes
  • LAONICE, soeur de Timagène, confidente de Cléopâtre
Monseigneur,

À MONSIEUR LE PRINCE DE CONDÉ.

Rodogune se présente à Votre Altesse avec quelque sorte de confiance, et ne peut croire qu'après avoir fait sa bonne fortune, vous dédaigniez de la prendre en votre protection. Elle a trop grande connaissance de votre bonté, pour craindre que vous veuilliez laisser votre ouvrage imparfait, et ui dénier la continuation des grâces dont vous lui avez été si prodigue. C'est à votre Illustre suffrage qu'elle est obligée de tout ce qu'elle a reçu d'applaudissements, et les favorables regards dont il vous plt fortifier le faiblesse de sa naissance, lui donnèrent tant d'éclat et de vigueur, qu'il semblait que vous eussiez pris plaisir à répandre sur elle un rayon de cette gloire qui vous environne, et à lui faire part de cette facilité de vaincre qui vous suit partout.

Après cela, MONSEIGNEUR, quels hommages peut-elle rendre à Votre Altesse qui ne soient au dessous de ce qu'il lui doit ? Si elle tâche à lui témoigner quelque reconnaissance par l'admiration de ses vertus, où trouverez-t-elle des éloges dignes de cette main qui fait trembler tous nos ennemis, et dont les coups d'essai furent signalés par la défaites des premiers capitaines de l'Europe ? Votre Altesse sut vaincre avant qu'ils se pussent imaginer qu'elle sut combattre, et ce grand courage qui n'avait encore vu la guerre que dans les livres, effaça tout ce qu'il y avait lu des Alexandres et des Césars, sitôt qu'il parut à la tête d'une armée. La générale consternation où la perte de notre grand Monarque nous avait plongés, enflait l'orgueil de nos adversaires en un tel point, qu'ils osaient se persuader que du siège de Rocroy dépendait la prise de Paris, et l'avidité de leur ambition dévorait déjà le coeur d'un Royaume, dont ils pensaient avoir surpris les frontières. Cependant les premiers miracles de votre valeur renversèrent si pleinement toutes leurs espérances, que ceux-là mêmes qui s'étaient promis tant de conquêtes sur nous, virent terminer la campagne de cette même année par celle que vous fîtes sur eux. Ce fut par là, Monseigneur, que vous commençâtes ces grandes victoires que vous avez toujours si bien choisies, qu'elle ont été honoré deux règnes tout à la fois, comme si c'eût été trop peu pour V.A. d'étendre les bornes de l'État sous celui-ci ; si elle n'eût en même temps effacé quelques uns des malheurs qui s'étaient mêlés aux longues prospérités de l'autre. Thionville, Philisbourg et Norlinghen étaient des lieux funestes pour le France ; elle 'en pouvait entendre les noms sans gémir ; elle ne pouvait y porter sa pensée sans soupirer ; et ces mêmes lieux, dont le souvenir lui arrachait des soupirs et des gémissements, sont devenus les éclatantes marques de sa nouvelle félicité, les dignes occasions de ses feux de joie, et les glorieux sujets des actions de grâce qu'elle a rendues au Ciel pour les Triomphes que votre courage invincible en a obtenus. Dispensez-moi, MONSEIGNEUR, de vous parler de Dunkerque : j'épuise toutes les forces de mon imagination, et ne conçois rien qui puisse répondre à la dignité de ce grand ouvrage, qui nous vient d'assurer l'océan par la prise de cette fameuse retraite des Corsaires. Tous nos Havres en étaient comme assiégés, il n'en pouvaient échapper un vaisseau qu'à la merci de leurs brigandages, et nous en avons vu souvent de pillés à la vue des mêmes ports dont ils venaient de faire voile : et maintenant par la conquête d'une seule ville, je vois d'un côté nos mers libres, nos côtes affranchies, notre commerce rétabli, la racine de nos maux publics coupée ; d'autres côté la Flandre ouverte, l'embouchure de ses rivières captives, la porte de son secours fermée, la force de son abondance en notre pouvoir, et ce que je vois n'est rien encore au prix de ce que je prévois, sitôt que Votre Altesse y reportera la terreur se ses armes. Dispensez-moi donc, MONSEIGNEUR, de profaner des effets si merveilleux, et des attentes si hautes, par la bassesse de mes idées, et par l'impuissance de mes expressions, et trouvez bon que demeurant dans un respectueux silence, je n'ajoute rien ici qu'une protestation très inviolable d'être toute ma vie,

MONSEIGNIEUR,

DE VOTRE ALTESSE,

Le très humble et très obéissant, et très passionné serviteur,

CORNEILLE.

APPIAN ALEXANDRIN

Au livre des guerres de Syrie, sur la fin.

Démetrius surnommé Nicanor, roi de Syrie, entreprit le guerre contre les Parthes, et étant devenu leur prisonnier vécut dans le Cour de leur Roi Phraates, dont il épousa la soeur nommé Rodogune. Cependant Diodotus, domestique des rois précédents, s'empara du trône de Syrie, et y fit asseoir un Alexandre encore enfant, fils d'Alexandre le bâtard, et d'une fille de Ptolémée. Ayant gouverné quelques temps comme sont tuteur, il se défit de ce malheureux pupille, et eut l'insolence de prendre lui-même la couronne, sous un nouveau nom de Tryphon qu'il se donna. Mais Antiochus frère du roi prisonnier, ayant apprit à Rhodes sa captivité et les troubles qui l'avaient suivi, revint dans ce pays, où ayant défait Tryphon avec beaucoup de peine, il le fit mourir : de là il porta les armes contre Phraates, lui redemandant son frère, et vaincu dans un une bataille il se tua lui-même. Demétrius retourné en son royaume fut tué par sa femme Cléopâtre, qui lui dressa des embûches en haine de cette seconde femme Rodogune qu'il avait épousée, dont elle avait conçu une telle indignation, que pour s'en venger elle avait épousé ce même Antiochus frère de son mari. Elle avait deux fils de Démétrius, l'un nommé Seleucus et l'autre Antiochus, dont elle tua le premier d'un coup de flèche sitôt qu'il eut prit le diadème après la mort de son père, soit qu'elle craignit qu'il ne la voulut venger, soit que l'impétuosité de la même fureur la portât à ce nouveau parricide. Antiochus lui succéda, qui contraignit cette mauvaise mère de boire la poisons qu'elle lui avait préparé. C'est ainsi qu'elle en fut enfin puni.

Voilà ce que m'a prêté l'Histoire, où j'ai changé les circonstances de quelques incidents, pour leur donner plus de bienséance. Je me suis servi du nom de Nicanor plutôt que celui de Demetrius, à cause que le vers souffrait plus aisément l'un que l'autre. J'ai supposé qu'il n'avait pas encore épousé Rodogune, afin que ses deux fils pussent avoir de l'amour pour elle, sans choquer le spectateurs, qui eussent trouvé étrange cette passion pour le veuve de leur père, si j'eusse suivi l'Histoire. L'ordre de leur naissance est incertain, Rodogune prisonnière quoiqu'elle ne vint jamais en Syrie, la haine de Cléopâtre pour elle, la proposition sanglante qu'elle fait à ses fils, celle que cette Princesse est obligée de leur faire pour sa garantir, l'inclinaison qu'elle a pour Antiochus, et la jalouse fureur de cette mère qui se résout plutôt à perdre ses fils qu'à se voir sujette de sa rivale , ne sont que les embellissements de l'invention, et des acheminements vraisemblables à l'effet dénaturé que me présentait l'Histoire, et que les lois du poème ne me permettaient pas de changer. Je l'ai même adouci tant que j'ai pu en Antiochus que j'avais fait trop honnête homme dans le reste de l'ouvrage, pour forcer à la fin sa mère à s'empoisonner soi-même.

On s'étonnera peut-être de ce que j'ai donné à cette tragédie le nom de Rodogune ; plutôt que celui de Cléopâtre sur qui tombe toute l'action tragique ; et même on pourra douter si la liberté de la poésie peut s'étendre jusqu'à feindre un sujet entier sous des nom véritables, comme j'ai fait ici, où depuis la narration du premier acte qui sert de fondement au reste, jusques aux effets qui paraissent dans le cinquième, il n'y a rien que l'Histoire avoue.

Pour le premier, je confesse ingénument que ce poème devait plutôt porter le nom de Cléopâtre, que de Rodogune mais ce qui m'a fait user ainsi, a été la peur que 'ai eue qu'à ce nom le peuple ne se laissât préoccuper des idées et cette fameuse et dernière reine d'Égypte, et ne confondit cette reine de Syrie avec elle, s'il l'entendait prononcer. C'est pour cette même raison que j'ai ensuite évité de le mêler dans mes vers, n'ayant jamais fit parler de cette seconde Médée que sous celui de la Reine ; et je me suis enhardi à cette licence d'autant plus librement que j'ai remarqué que nos anciens maîtres, qu'ils se sont peu mis en peine de donner leurs poèmes le nom des héros qu'ils y faisaient paraître, et leur ont souvent fait porter celui des choeurs, qui ont encore bine moins de pat dans l'action que les personnages épisodiques comme Rodogune, témoin les Trachiniennes de Sophocle, que nous n'aurions jamais voulu nommer autrement que la Mort d'Hercule.

Pour le second point je le tiens un pue plus à résoudre, et n'en voudrais pas donner mon opinion pour bonne, j'ai cru que pourvu que nous conservassions les effets de l'Histoire, toutes les circonstances, ou comme je viens de le nommer, les acheminements, étaient en notre pouvoir, au moins je ne pense pas avoir vu de règle qui restreigne cette liberté que j'ai prise. je m'en suis assez bine trouvé en cette tragédie, mais comme je l'ai poussée encore plus loin dans Héraclius qu je viens de mettre sur le théâtre, ce sera en le donnant au public que j tâcherai de la justifier si je vois que les savants s'en offensent, ou que le peuple en murmure. Cependant ceux qui en auront quelque scrupule m'obligeront de considérer les deux Electres de Sophocle et d'Euripide, qui conservant le même effet, y parviennent par des voies si différentes, qu'il faut nécessairement conclure que l'une des deux est tout à fait de l'invention de son auteur. Ils pourront encore jeter l'oeil sur l'Iphigénie in Tauris, vu qu'elle n'est fondée que sur cette feinte que Diane enleva Iphigénie du sacrifice dans une nuée, et supposa un biche en sa place. Enfin, ils pourront garde à l'Hélène d'Euripide, ou la principale action et les épisodes, le noeud et le dénouement sont entièrement inventés sous des noms véritables.

Au reste, si quelqu'un a la curiosité de voir cette Histoire plus au long, qu'il prenne la peine de lire Justin qui la commence au trente-sixième livre, et l'ayant quitté la reprend sur le fin du trente-huitième, et l'achève au trente-neuvième, il la rapporte un peu autrement, et ne dit pas que Cléopâtre tua son mari, mais qu'elle l'abandonna, et qu'il fut tué par le commandement d'un des capitaines d'un Alexandre qu'il lui oppose. Il varie aussi beaucoup sur ce qui regarde Triphon et on pupille, qu'il nomme Antiochus, et ne s'accorde avec Appian que sur ce qui se passa entre la mère et les deux fils.

Le premier livre de Machabées, au chapitres 11, 13, 14 et 15 parle de ces guerres de Tryphon et de la prison de Demetrius chez les Parthes, mais il nomme ce pupille Antiochus ainsi que Justin, et attribue la défaite de Tryphon à Antiochus fils de Demetrius, et non pas à son frère comme fait Appian que j'ai suivi, et ne dit rien du reste.

Josephe au 13ème livre des antiquités judaïques, nomme encore ce pupille de Tryphon Antiochus, fait marier Cléopâtre à Antiochus frère de Demetrius durant la captivité de ce premier mari chez les Parthes, luis attribue la défaite et la mort de Tryphon, s'accorde avec Justin touchant la mort de Demetrius abandonné et non pas tué par sa femme, et ne parle point de ce qu'Appian et lui rapporte d'elle et de ses deux fils, dont j'ai fait cette tragédie.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Léonice, Timagène.

SCÈNE II. Antiochus, Timagène, Laonice.

ANTIOCHUS

Demeurez, Laonice : Vous pouvez, comme lui, me rendre un bon office. Dans l'état où je suis, triste et plein de souci, Si j'espère beaucoup, je crains beaucoup aussi. Un seul mot aujourd'hui, maître de ma fortune, M'ôte ou donne à jamais le sceptre et Rodogune ; Et de tous les mortels ce secret révélé Me rend le plus content ou le plus désolé. Je vois dans le hasard tous les biens que j'espère, Et ne puis être heureux sans le malheur d'un frère ; Mais d'un frère si cher, qu'une sainte amitié Fait sur moi de ses maux rejaillir la moitié. Donc, pour moins hasarder, j'aime mieux moins prétendre ; Et pour rompre le coup que mon coeur n'ose attendre, Lui cédant de deux biens le plus brillant aux yeux, M'assurer de celui qui m'est plus précieux. Heureux si, sans attendre un fâcheux droit d'aînesse, Pour un trône incertain j'en obtiens la princesse, Et puis par ce partage épargner les soupirs Qui naîtraient de ma peine ou de ses déplaisirs ! Va le voir de ma part, Timagène, et lui dire Que pour cette beauté je lui cède l'empire ; Mais porte-lui si haut la douceur de régner, Qu'à cet éclat du trône il se laisse gagner ; Qu'il s'en laisse éblouir jusqu'à ne pas connaître À quel prix je consens de l'accepter pour maître. Et vous, en ma faveur voyez ce cher objet, Et tâchez d'abaisser ses yeux sur un sujet Qui peut-être aujourd'hui porterait la couronne, S'il n'attachait les siens à sa seule personne, Et ne la préférait à cet illustre rang Pour qui les plus grands coeurs prodiguent tout leur sang.

Timagène rentre sur le théâtre.

SCÈNE III. Séleucus, Antiochus, Timagène, Laonice.

ANTIOCHUS

Hélas !

SÉLEUCUS

Rodogune ?

SÉLEUCUS

Il faut encore plus faire : il faut qu'en ce grand jour Notre amitié triomphe aussi bien que l'amour. Ces deux sièges fameux de Thèbes et de Troie, Qui mirent l'une en sang, l'autre aux flammes en proie, N'eurent pour fondements à leurs maux infinis Que ceux que contre nous le sort a réunis. Il sème entre nous deux toute la jalousie Qui dépeupla la Grèce et saccagea l'Asie : Un même espoir du sceptre est permis à tous deux ; Pour la même beauté nous faisons mêmes voeux. Thèbes périt pour l'un, Troie a brûlé pour l'autre. Tout va choir en ma main ou tomber en la vôtre. En vain notre amitié tâchait à partager ; Et si j'ose tout dire, un titre assez léger, Un droit d'aînesse obscur, sur la foi d'une mère, Va combler l'un de gloire et l'autre de misère. Que de sujets de plainte en ce double intérêt Aura le malheureux contre un si faible arrêt ! Que de sources de haine ! Hélas ! Jugez le reste : Craignez-en avec moi l'événement funeste, Ou plutôt avec moi faites un digne effort Pour armer votre coeur contre un si triste sort. Malgré l'éclat du trône et l'amour d'une femme, Faisons si bien régner l'amitié sur notre âme, Qu'étouffant dans leur perte un regret suborneur, Dans le bonheur d'un frère on trouve son bonheur. Ainsi ce qui jadis perdit Thèbes et Troie Dans nos coeurs mieux unis ne versera que joie ; Ainsi notre amitié, triomphante à son tour, Vaincra la jalousie en cédant à l'amour, Et de notre destin bravant l'ordre barbare, Trouvera des douceurs aux maux qu'il nous prépare.

SCÈNE IV. Laonice, Timagène.

LAONICE

Pour la reprendre donc où nous l'avons laissée, Les Parthes, au combat par les nôtres forcés, Tantôt presque vainqueurs, tantôt presque enfoncés, Sur l'une et l'autre armée, également heureuse, Virent longtemps voler la victoire douteuse ; Mais la fortune enfin se tourna contre nous, Si bien qu'Antiochus, percé de mille coups, Près de tomber aux mains d'une troupe ennemie, Lui voulut dérober les restes de sa vie, Et préférant aux fers la gloire de périr, Lui-même par sa main acheva de mourir. La reine ayant appris cette triste nouvelle, En reçut tôt après une autre plus cruelle : Que Nicanor vivait ; que sur un faux rapport, De ce premier époux elle avait cru la mort ; Que piqué jusqu'au vif contre son hyménée, Son âme à l'imiter s'était déterminée, Et que pour s'affranchir des fers de son vainqueur, Il allait épouser la princesse sa soeur. C'est cette Rodogune, où l'un et l'autre frère Trouve encore les appas qu'avait trouvés leur père. La reine envoie en vain pour se justifier : On a beau la défendre, on a beau le prier, On ne rencontre en lui qu'un juge inexorable ; Et son amour nouveau la veut croire coupable : Son erreur est un crime, et pour l'en punir mieux, Il veut même épouser Rodogune à ses yeux, Arracher de son front le sacré diadème, Pour ceindre une autre tête en sa présence même ; Soit qu'ainsi sa vengeance eût plus d'indignité, Soit qu'ainsi cet hymen eût plus d'autorité, Et qu'il assurât mieux par cette barbarie Aux enfants qui naîtraient le trône de Syrie. Mais tandis qu'animé de colère et d'amour, Il vient déshériter ses fils par son retour, Et qu'un gros escadron de Parthes pleins de joie Conduit ces deux amants et court comme à la proie, La reine, au désespoir de n'en rien obtenir, Se résout de se perdre ou de le prévenir. Elle oublie un mari qui veut cesser de l'être, Qui ne veut plus la voir qu'en implacable maître, Et changeant à regret son amour en horreur, Elle abandonne tout à sa juste fureur. Elle-même leur dresse une embûche au passage, Se mêle dans les coups, porte partout sa rage, En pousse jusqu'au bout les furieux effets. Que vous dirai-je enfin ? Les Parthes sont défaits ; Le roi meurt, et, dit-on, par la main de la reine ; Rodogune captive est livrée à sa haine. Tous les maux qu'un esclave endure dans les fers, Alors sans moi, mon frère, elle les eût soufferts. La reine, à la gêner prenant mille délices, Ne commettait qu'à moi l'ordre de ses supplices ; Mais quoi que m'ordonnât cette âme toute en feu, Je promettais beaucoup et j'exécutais peu. Le Parthe cependant en jure la vengeance : Sur nous à main armée il fond en diligence, Nous surprend, nous assiège, et fait un tel effort, Que la ville aux abois, on lui parle d'accord. Il veut fermer l'oreille, enflé de l'avantage ; Mais voyant parmi nous Rodogune en otage, Enfin il craint pour elle et nous daigne écouter ; Et c'est ce qu'aujourd'hui l'on doit exécuter. La reine de l'Égypte a rappelé nos princes Pour remettre à l'aîné son trône et ses provinces. Rodogune a paru, sortant de sa prison, Comme un soleil levant dessus notre horizon. Le Parthe a décampé, pressé par d'autres guerres Contre l'Arménien qui ravage ses terres ; D'un ennemi cruel il s'est fait notre appui : La paix finit la haine, et pour comble aujourd'hui, Dois-je dire de bonne ou mauvaise fortune ? Nos deux princes tous deux adorent Rodogune.

SCÈNE V. Rodogune, Laonice.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

CLÉOPÂTRE

Serments fallacieux, salutaire contrainte, Que m'imposa la force et qu'accepta ma crainte, Heureux déguisements d'un immortel courroux, Vains fantômes d'état, évanouissez-vous ! Si d'un péril pressant la terreur vous fit naître, Avec ce péril même il vous faut disparaître, Semblables à ces voeux dans l'orage formés, Qu'efface un prompt oubli quand les flots sont calmés. Et vous, qu'avec tant d'art cette feinte a voilée, Recours des impuissants, haine dissimulée, Digne vertu des rois, noble secret de cour, éclatez, il est temps, et voici notre jour. Montrons-nous toutes deux, non plus comme sujettes, Mais telle que je suis et telle que vous êtes. Le Parthe est éloigné, nous pouvons tout oser : Nous n'avons rien à craindre et rien à déguiser ; Je hais, je règne encore. Laissons d'illustres marques En quittant, s'il le faut, ce haut rang des monarques : Faisons-en avec gloire un départ éclatant, Et rendons-le funeste à celle qui l'attend. C'est encore, c'est encore cette même ennemie Qui cherchait ses honneurs dedans mon infamie, Dont la haine à son tour croit me faire la loi, Et régner par mon ordre et sur vous et sur moi. Tu m'estimes bien lâche, imprudente rivale, Si tu crois que mon coeur jusque-là se ravale, Qu'il souffre qu'un hymen qu'on t'a promis en vain Te mette ta vengeance et mon sceptre à la main. Vois jusqu'où m'emporta l'amour du diadème ; Vois quel sang il me coûte, et tremble pour toi-même : Tremble, te dis-je ; et songe, en dépit du traité, Que pour t'en faire un don je l'ai trop acheté.

SCÈNE II. Cléopâtre, Laonice.

SCÈNE III. Cléopâtre, Antiochus, Séleucus, Laonice.

CLÉOPÂTRE

Mes enfants, prenez place. Enfin voici le jour Si doux à mes souhaits, si cher à mon amour, Où je puis voir briller sur une de vos têtes Ce que j'ai conservé parmi tant de tempêtes, Et vous remettre un bien, après tant de malheurs, Qui m'a coûté pour vous tant de soins et de pleurs. Il peut vous souvenir quelles furent mes larmes Quand Tryphon me donna de si rudes alarmes, Que pour ne vous pas voir exposés à ses coups, Il fallut me résoudre à me priver de vous. Quelles peines depuis, grands dieux, n'ai-je souffertes ! Chaque jour redoubla mes douleurs et mes pertes Je vis votre royaume entre ces murs réduit ; Je crus mort votre père ; et sur un si faux bruit Le peuple mutiné voulut avoir un maître. J'eus beau le nommer lâche, ingrat, parjure, traître, Il fallut satisfaire à son brutal désir, Et de peur qu'il en prît, il m'en fallut choisir. Pour vous sauver l'état que n'eussai-je pu faire ? Je choisis un époux avec des yeux de mère, Votre oncle Antiochus, et j'espérai qu'en lui Votre trône tombant trouverait un appui ; Mais à peine son bras en relève la chute, Que par lui de nouveau le sort me persécute : Maître de votre état par sa valeur sauvé, Il s'obstine à remplir ce trône relevé ; Qui lui parle de vous attire sa menace. Il n'a défait Tryphon que pour prendre sa place ; Et de dépositaire et de libérateur, Il s'érige en tyran et lâche usurpateur. Sa main l'en a puni : pardonnons à son ombre ; Aussi bien en un seul voici des maux sans nombre. Nicanor votre père et mon premier époux... Mais pourquoi lui donner encore des noms si doux, Puisque l'ayant cru mort, il sembla ne revivre Que pour s'en dépouiller afin de nous poursuivre ? Passons ; je ne me puis souvenir sans trembler Du coup dont j'empêchai qu'il nous pût accabler : Je ne sais s'il est digne ou d'horreur ou d'estime, S'il plut aux dieux ou non, s'il fut justice ou crime ; Mais soit crime ou justice, il est certain, mes fils, Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis : Ni celui des grandeurs ni celui de la vie Ne jeta dans mon coeur cette aveugle furie. J'étais lasse d'un trône où d'éternels malheurs Me comblaient chaque jour de nouvelles douleurs. Ma vie est presque usée, et ce reste inutile Chez mon frère avec vous trouvait un sûr asile ; Mais voir, après douze ans et de soins et de maux, Un père vous ôter le fruit de mes travaux ; Mais voir votre couronne après lui destinée Aux enfants qui naîtraient d'un second hyménée ! À cette indignité je ne connus plus rien : Je me crus tout permis pour garder votre bien. Recevez donc, mes fils, de la main d'une mère Un trône racheté par le malheur d'un père. Je crus qu'il fit lui-même un crime en vous l'ôtant, Et si j'en ai fait un en vous le rachetant, Daigne du juste ciel la bonté souveraine, Vous en laissant le fruit, m'en réserver la peine, Ne lancer que sur moi les foudres mérités, Et n'épandre sur vous que des prospérités !

CLÉOPÂTRE

Dites tout, mes enfants : vous fuyez la couronne, Non que son trop d'éclat ou son poids vous étonne : L'unique fondement de cette aversion, C'est la honte attachée à sa possession. Elle passe à vos yeux pour la même infamie, S'il faut la partager avec notre ennemie, Et qu'un indigne hymen la fasse retomber Sur celle qui venait pour vous la dérober. Ô nobles sentiments d'une âme généreuse ! Ô fils vraiment mes fils ! ô mère trop heureuse ! Le sort de votre père enfin est éclairci : Il était innocent, et je puis l'être aussi ; Il vous aima toujours, et ne fut mauvais père Que charmé par la soeur, ou forcé par le frère ; Et dans cette embuscade où son effort fut vain, Rodogune, mes fils, le tua par ma main. Ainsi de cet amour la fatale puissance Vous coûte votre père, à moi mon innocence ; Et si ma main pour vous n'avait tout attenté, L'effet de cet amour vous aurait tout coûté. Ainsi vous me rendrez l'innocence et l'estime, Lorsque vous punirez la cause de mon crime. De cette même main qui vous a tout sauvé, Dans son sang odieux je l'aurais bien lavé ; Mais comme vous aviez votre part aux offenses, Je vous ai réservé votre part aux vengeances ; Et pour ne tenir plus en suspens vos esprits, Si vous voulez régner, le trône est à ce prix. Entre deux fils que j'aime avec même tendresse, Embrasser ma querelle est le seul droit d'aînesse : La mort de Rodogune en nommera l'aîné. Quoi ? Vous montrez tous deux un visage étonné ! Redoutez-vous son frère ? Après la paix infâme Que même en la jurant je détestais dans l'âme, J'ai fait lever des gens par des ordres secrets, Qu'à vous suivre en tous lieux vous trouverez tous prêts ; Et tandis qu'il fait tête aux princes d'Arménie, Nous pouvons sans péril briser sa tyrannie. Qui vous fait donc pâlir à cette juste loi ? Est-ce pitié pour elle ? Est-ce haine pour moi ? Voulez-vous l'épouser afin qu'elle me brave, Et mettre mon destin aux mains de mon esclave ? Vous ne répondez point ! Allez, enfants ingrats, Pour qui je crus en vain conserver ces états : J'ai fait votre oncle roi, j'en ferai bien un autre ; Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre.

SCÈNE IV. Séleucus, Antiochus.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Rodogune, Oronte, Laonice.

SCÈNE II. Rodogune, Oronte.

SCÈNE III.

RODOGUNE

Quoi ? Je pourrais descendre à ce lâche artifice D'aller de mes amants mendier le service, Et sous l'indigne appas d'un coup d'oeil affété, J'irais jusqu'en leurs coeurs chercher ma sûreté ! Celles de ma naissance ont horreur des bassesses : Leur sang tout généreux hait ces molles adresses. Quel que soit le secours qu'ils me puissent offrir, Je croirai faire assez de le daigner souffrir : Je verrai leur amour, j'éprouverai sa force, Sans flatter leurs désirs, sans leur jeter d'amorce ; Et s'il est assez fort pour me servir d'appui, Je le ferai régner, mais en régnant sur lui. Sentiments étouffés de colère et de haine, Rallumez vos flambeaux à celles de la reine, Et d'un oubli contraint rompez la dure loi, Pour rendre enfin justice aux mânes d'un grand roi ; Rapportez à mes yeux son image sanglante, D'amour et de fureur encore étincelante, Telle que je le vis, quand tout percé de coups Il me cria : "Vengeance ! Adieu : je meurs pour vous !" Chère ombre, hélas ! Bien loin de l'avoir poursuivie, J'allais baiser la main qui t'arracha la vie, Rendre un respect de fille à qui versa ton sang ; Mais pardonne aux devoirs que m'impose mon rang : Plus la haute naissance approche des couronnes, Plus cette grandeur même asservit nos personnes ; Nous n'avons point de coeur pour aimer ni haïr : Toutes nos passions ne savent qu'obéir. Après avoir armé pour venger cet outrage, D'une paix mal conçue on m'a faite le gage ; Et moi, fermant les yeux sur ce noir attentat, Je suivais mon destin en victime d'état. Mais aujourd'hui qu'on voit cette main parricide, Des restes de ta vie insolemment avide, Vouloir encore percer ce sein infortuné, Pour y chercher le coeur que tu m'avais donné, De la paix qu'elle rompt je ne suis plus le gage : Je brise avec honneur mon illustre esclavage ; J'ose reprendre un coeur pour aimer et haïr, Et ce n'est plus qu'à toi que je veux obéir. Le consentiras-tu, cet effort sur ma flamme, Toi, son vivant portrait, que j'adore dans l'âme, Cher prince, dont je n'ose en mes plus doux souhaits Fier encore le nom aux murs de ce palais ? Je sais quelles seront tes douleurs et tes craintes : Je vois déjà tes maux, j'entends déjà tes plaintes ; Mais pardonne aux devoirs qu'exige enfin un roi À qui tu dois le jour qu'il a perdu pour moi. J'aurai mêmes douleurs, j'aurai mêmes alarmes ; S'il t'en coûte un soupir, j'en verserai des larmes. Mais, dieux ! Que je me trouble en les voyant tous deux ! Amour, qui me confonds, cache du moins tes feux ; Et content de mon coeur dont je te fais le maître, Dans mes regards surpris garde-toi de paraître.

SCÈNE IV. Antiochus, Séleucus, Rodogune.

RODOGUNE

Eh bien donc ! Il est temps de me faire connaître. J'obéis à mon roi, puisqu'un de vous doit l'être ; Mais quand j'aurai parlé, si vous vous en plaignez, J'atteste tous les dieux que vous m'y contraignez, Et que c'est malgré moi qu'à moi-même rendue J'écoute une chaleur qui m'était défendue ; Qu'un devoir rappelé me rend un souvenir Que la foi des traités ne doit plus retenir. Tremblez, princes, tremblez au nom de votre père : Il est mort, et pour moi, par les mains d'une mère. Je l'avais oublié, sujette à d'autres lois ; Mais libre, je lui rends enfin ce que je dois. C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine. J'aime les fils du roi, je hais ceux de la reine : Réglez-vous là-dessus ; et sans plus me presser, Voyez auquel des deux vous voulez renoncer. Il faut prendre parti, mon choix suivra le vôtre : Je respecte autant l'un que je déteste l'autre ; Mais ce que j'aime en vous du sang de ce grand roi, S'il n'est digne de lui, n'est pas digne de moi. Ce sang que vous portez, ce trône qu'il vous laisse, Valent bien que pour lui votre coeur s'intéresse : Votre gloire le veut, l'amour vous le prescrit. Qui peut contre elle et lui soulever votre esprit ? Si vous leur préférez une mère cruelle, Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle. Vous devez la punir, si vous la condamnez ; Vous devez l'imiter, si vous la soutenez. Quoi ? Cette ardeur s'éteint ! L'un et l'autre soupire ! J'avais su le prévoir, j'avais su le prédire...

ANTIOCHUS

Princesse...

SCÈNE V. Antiochus, Séleucus.

SCÈNE VI.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Antiochus, Rodogune.

RODOGUNE

Allez, ou pour le moins rappelez votre frère : Le combat pour mon âme était moins dangereux Lorsque je vous avais à combattre tous deux : Vous êtes plus fort seul que vous n'étiez ensemble ; Je vous bravais tantôt, et maintenant je tremble. J'aime ; n'abusez pas, prince, de mon secret : Au milieu de ma haine il m'échappe à regret ; Mais enfin il m'échappe, et cette retenue Ne peut plus soutenir l'effort de votre vue : Oui, j'aime un de vous deux malgré ce grand courroux, Et ce dernier soupir dit assez que c'est vous. Un rigoureux devoir à cet amour s'oppose : Ne m'en accusez point, vous en êtes la cause ; Vous l'avez fait renaître en me pressant d'un choix Qui rompt de vos traités les favorables lois. D'un père mort pour moi voyez le sort étrange : Si vous me laissez libre, il faut que je le venge ; Et mes feux dans mon âme ont beau s'en mutiner, Ce n'est qu'à ce prix seul que je puis me donner ; Mais ce n'est pas de vous qu'il faut que je l'attende ; Votre refus est juste autant que ma demande : À force de respect votre amour s'est trahi. Je voudrais vous haïr s'il m'avait obéi ; Et je n'estime pas l'honneur d'une vengeance Jusqu'à vouloir d'un crime être la récompense. Rentrons donc sous les lois que m'impose la paix, Puisque m'en affranchir c'est vous perdre à jamais. Prince, en votre faveur je ne puis davantage : L'orgueil de ma naissance enfle encore mon courage, Et quelque grand pouvoir que l'amour ait sur moi, Je n'oublierai jamais que je me dois un roi. Oui, malgré mon amour, j'attendrai d'une mère Que le trône me donne ou vous ou votre frère. Attendant son secret vous aurez mes désirs, Et s'il le fait régner, vous aurez mes soupirs : C'est tout ce qu'à mes feux ma gloire peut permettre, Et tout ce qu'à vos feux les miens osent promettre.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Cléopâtre, Antiochus, Laonice.

SCÈNE IV. Cléopâtre, Laonice.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Cléopâtre, Séleucus.

SÉLEUCUS

De moi !

SCÈNE VII.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

CLÉOPÂTRE

Enfin, grâces aux dieux, j'ai moins d'un ennemi : La mort de Séleucus m'a vengée à demi. Son ombre, en attendant Rodogune et son frère, Peut déjà de ma part les promettre à son père : Ils le suivront de près, et j'ai tout préparé Pour réunir bientôt ce que j'ai séparé. Ô toi, qui n'attends plus que la cérémonie Pour jeter à mes pieds ma rivale punie, Et par qui deux amants vont d'un seul coup du sort Recevoir l'hyménée, et le trône, et la mort, Poison, me sauras-tu rendre mon diadème ? Le fer m'a bien servie, en feras-tu de même ? Me seras-tu fidèle ? Et toi, que me veux-tu, Ridicule retour d'une sotte vertu, Tendresse dangereuse autant comme importune ? Je ne veux point pour fils l'époux de Rodogune, Et ne vois plus en lui les restes de mon sang, S'il m'arrache du trône et la met en mon rang. Reste du sang ingrat d'un époux infidèle, Héritier d'une flamme envers moi criminelle, Aime mon ennemie, et péris comme lui. Pour la faire tomber j'abattrai son appui : Aussi bien sous mes pas c'est creuser un abîme, Que retenir ma main sur la moitié du crime ; Et te faisant mon roi, c'est trop me négliger, Que te laisser sur moi père et frère à venger. Qui se venge à demi court lui-même à sa peine : Il faut ou condamner ou couronner sa haine. Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux De mon sang odieux arroser leurs tombeaux, Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense, Dût le ciel égaler le supplice à l'offense, Trône, à t'abandonner je ne puis consentir : Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir ; Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange. Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge ! J'en recevrai le coup d'un visage remis : Il est doux de périr après ses ennemis ; Et de quelque rigueur que le destin me traite, Je perds moins à mourir qu'à vivre leur sujette. Mais voici Laonice : il faut dissimuler Ce que le seul effet doit bientôt révéler.

SCÈNE II. Cléopâtre, Laonice.

SCÈNE III. Cléopâtre, Antiochus, Rodogune, Oronte, Laonice, troupe de Parthes et de Syriens.

CLÉOPÂTRE

J'ose le croire ainsi ; mais prenez votre place : Il est temps d'avancer ce qu'il faut que je fasse.

Ici Antiochus s'assied dans un fauteuil, Rodogune à sa gauche, en même rang, et Cléopâtre à sa droite, mais en rang inférieur, et qui marque quelque inégalité. Oronte s'assied aussi à la gauche de Rodogune, avec la même différence ; et Cléopâtre, cependant qu'ils prennent leurs prennent, parle à l'oreille de Léonice, qui s'en va quérir une coupe pleine de vin empoisonné. Après qu'elle est partie, Cléopâtre continue.

Peuple qui m'écoutez, Parthes et Syriens, Sujets du roi son frère, ou qui fûtes les miens, Voici de mes deux fils celui qu'un droit d'aînesse élève dans le trône, et donne à la princesse. Je lui rends cet état que j'ai sauvé pour lui : Je cesse de régner, il commence aujourd'hui. Qu'on ne me traite plus ici de souveraine : Voici votre roi, peuple, et voilà votre reine. Vivez pour les servir, respectez-les tous deux, Aimez-les, et mourez, s'il est besoin, pour eux. Oronte, vous voyez avec quelle franchise Je leur rends ce pouvoir dont je me suis démise : Prêtez les yeux au reste, et voyez les effets Suivre de point en point les traités de la paix.

Léonice revient avec une coupe à la main.

SCÈNE IV. Cléopâtre, Antiochus, Rodogune, Oronte, Timagène, Léonice, troupe.

TIMAGÈNE

Ah ! Madame.

ANTIOCHUS

Parlez.

CLÉOPÂTRE

Il est mort ?

TIMAGÈNE

Oui, madame.

CLÉOPÂTRE

Puisque le même jour que ma main vous couronne Je perds un de mes fils, et l'autre me soupçonne ; Qu'au milieu de mes pleurs, qu'il devrait essuyer, Son peu d'amour me force à me justifier ; Si vous n'en pouvez mieux consoler une mère Qu'en la traitant d'égal avec une étrangère, Je vous dirai, seigneur (car ce n'est plus à moi À nommer autrement et mon juge et mon roi), Que vous voyez l'effet de cette vieille haine Qu'en dépit de la paix me garde l'inhumaine, Qu'en son coeur du passé soutient le souvenir, Et que j'avais raison de vouloir prévenir. Elle a soif de mon sang, elle a voulu l'épandre :

À Rodogune.

J'ai prévu d'assez loin ce que j'en viens d'apprendre ; Mais je vous ai laissé désarmer mon courroux. Sur la foi de ses pleurs je n'ai rien craint de vous, Madame ; mais, ô dieux ! Quelle rage est la vôtre ! Quand je vous donne un fils, vous assassinez l'autre, Et m'enviez soudain l'unique et faible appui Qu'une mère opprimée eût pu trouver en lui ! Quand vous m'accablerez, où sera mon refuge ? Si je m'en plains au roi, vous possédez mon juge ; Et s'il m'ose écouter, peut-être, hélas ! En vain Il voudra se garder de cette même main. Enfin je suis leur mère, et vous leur ennemie ; J'ai recherché leur gloire, et vous leur infamie ; Et si je n'eusse aimé ces fils que vous m'ôtez, Votre abord en ces lieux les eût déshérités. C'est à lui maintenant, en cette concurrence, À régler ses soupçons sur cette différence, À voir de qui des deux il doit se défier, Si vous n'avez un charme à vous justifier.

RODOGUNE

Je me défendrai mal : l'innocence étonnée Ne peut s'imaginer qu'elle soit soupçonnée ; Et n'ayant rien prévu d'un attentat si grand, Qui l'en veut accuser sans peine la surprend. Je ne m'étonne point de voir que votre haine Pour me faire coupable a quitté Timagène. Au moindre jour ouvert de tout jeter sur moi, Son récit s'est trouvé digne de votre foi. Vous l'accusiez pourtant, quand votre âme alarmée Craignait qu'en expirant ce fils vous eût nommée ; Mais de ses derniers mots voyant le sens douteux, Vous avez pris soudain le crime entre nous deux. Certes, si vous voulez passer pour véritable Que l'une de nous deux de sa mort soit coupable, Je veux bien par respect ne vous imputer rien ; Mais votre bras au crime est plus fait que le mien ; Et qui sur un époux fit son apprentissage A bien pu sur un fils achever son ouvrage. Je ne dénierai point, puisque vous les savez, De justes sentiments dans mon âme élevés : Vous demandiez mon sang ; j'ai demandé le vôtre : Le roi sait quels motifs ont poussé l'une et l'autre ; Comme par sa prudence il a tout adouci, Il vous connaît peut-être, et me connaît aussi.

À Antiochus.

Seigneur, c'est un moyen de vous être bien chère Que pour don nuptial vous immoler un frère : On fait plus ; on m'impute un coup si plein d'horreur, Pour me faire un passage à vous percer le coeur.

À Cléopâtre.

Où fuirais-je de vous après tant de furie, Madame, et que ferait toute votre Syrie, Où seule, et sans appui contre mes attentats, Je verrais... ? Mais, seigneur, vous ne m'écoutez pas.

RODOGUNE, l'empêchant de prendre la coupe

Quoi ? Seigneur.

ANTIOCHUS, rendant le coupe à Laonice ou à quelque autre

N'importe : elle est ma mère, il faut la secourir.

1 845 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica