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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Sertorius

Pierre Corneille· créée en 1662· 5 actes· 1 921 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois le 25 février 1662 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • SERTORIUS, général du parti de Marius en Espagne
  • PERMENNA, lieutenant de Sertorius
  • AUPIDE, tribun de l'armée de Sertorius
  • POMPÉE, général du parti de Sylla
  • ARISTIE, femme de Pompée
  • VIRIATE, reine de Lusitanie, à présent Portugal
  • THAMIRE, dame d'honneur de Viriate
  • CELSUS, tribun du parti de Pompée
  • ARCAS, affranchi d'Aristius, frère d'Aristie
AU LECTEUR

Ne cherchez point dans cette tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poèmes de cette nature ; nous n'y trouverez, ni tendresses d'amour, ni emportements de passion, ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la grandeur de leurs intérêts et la nouveauté de quelques caractères ont supplée du manque de ces grâces. La sujet est simple, et du nombre de ces événements connus, où il ne nous est pas permis de rien changer qu'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la règle, nous force d'en référer les temps et les lieux. Comme il ne m'a fourni aucune femmes, j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en introduire deux, assez compatibles l'une et l'autre avec les vérités historiques à qui je me suis attaché. L'une a vécu de ce temps là. C'est la première femme de Pompée, qu'il répudia pour entrer dans l'alliance de Sylla, par le mariage d'Amélie fille de sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ceux qui ont écrit la vie de Pompée, mais aucun d'eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qu'ils appellent tous Antistie, à la réserve d'un espagnol Évêque de Gironne, qui lui donne le nom d'Aristie, que j'ai préféré comme plus doux à l'oreille. Leur silence m'ayant laissé liberté entière de lui faire un refuge, j'ai cru ne lui ne pouvoir choisir un avec plus de vraisemblance, que chez es ennemis de ceux qui l'avaient outragée. Cette retraite en a d'autant plus, qu'elle produit un effet évitable, par les Lettres des principaux de Rome que je lui fit porter à Sertorius, et que Perpenna remit entre les mains de Pompée, qui en usa comme je le marque. L'autre femme est une pure idée de mon esprit mais qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d'Afrique, pour être leur chef contre le parti de Sylla ; mais elle ne nous dit point s'ils étaient en République, ou sous une monarchie. Il n' y a donc rien qui répugne à leur donner une reine, et je ne la pouvais faire sortir d'un sang plus considérable, que celui de Viriatus dont je lui fait porter le nom, le plus grand homme qe l'Espagne ait opposé aux Romains, et le dernier qui leur a fait tête dans ces provinces avant Sertorius. Il n'était pas roi en effet, mais il en avait toute l'autorité, et les princes et consuls que Rome envoya pour le combattre, et qu'il défit souvent, l'estimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui, comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite ; de sorte qu'il aurait pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fait parler ici.

Il fut défait par le consul Q. Servilius, et non par Brutus, comme je l'ai fait dire à cette princesse, sur la foi de cet évêque espagnol que je viens de citer et qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d'une mot dans le vers unique qui en parle, et qu'il faut rétablir ainsi.

Et de Servilius l'astre prédominant.

Je sais bien que Sylla dont je parle tant dans ce poème, était mort six ans avant Sertorius, mais à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les temps pour faire l'unité de jour, et pourvu qu'il n'y ait point d'impossibilité formelle, je puis faire arriver en six jours, voire six heures, ce qui s'est passé en six ans. Cela posé, rien n'empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici, puisqu'il a pu mourir depuis qu'Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de se dictature, ce qu'il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus, que bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l'ordre des temps ; néanmoins pourvu que ceux que nous faisons parler se soient connus, et aient eu ensemble quelques intérêts à démêler, nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla était mort quand Sertorius fut tué, mais il pouvait vivre encore sans miracle, et l'auditeur qui communément n'a qu'une teinture superficielle de l'histoire, s'offense rarement d'une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrais pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y mettre quelque distinction. La mort de Sylla n'apporta aucun changement aux affaires de Sertoriusen Espagne , et lui fut de si pue d'importance, qu'il est malaisé en lisant le vie de ce héros chez Plutarque, de remarquer lequel des deux est mort le premier, si l'on n'en est instruit d'ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les Etats, détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires, comme a été celle de Pompée, qui serait révolter tout l'Auditoire contre un auteur, s'il avait l'impudence de la remettre après celle de César. D'ailleurs, il fallait colorer et excuser en quelque sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuaient contre Sertorius ; car il est assez malaisé de comprendre pourquoi l'on s'y obstinait, après que la République semblait être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souverain qu'il avait faire revivre dans Rome, n'était pas mort avec lui ; et que Pompée et beaucoup d'autres aspirant dans l'âme à prendre sa place, craignaient que Sertorius ne leur y fut un puissant obstacle, ou par l'amour qu'il avait toujours pour sa patrie, ou pour la grandeur de sa réputation, et le mérite de ses actions qui lui eussent fait donner la préférence, si ce grand ébranlement de la République l'eût mise en état de ne se point passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition, qui semait dès lors ce qu'on a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être était le véritable motif de cette guerre, je me suis persuadé qu'il était plus à propos de faire vivre Sylla, afin d'en attribuer l'injustice à la violence de sa domination ; Cela m'a servi de plus à arrêter l'effet de ce puissant amour que je lui fait conserver pour son Aristie, avec qui il n'eut pu se défendre de renouer, s'il n'eut eu en rien à craindre du côté de Sylla, dont le nom odieux , mais illustre, donne un grand poids ux raisonnements de la Politique, qui fait l'âme de toute cette tragédie.

Le même Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque sur la foi de Sertorius il vient conférer avec lui dans une ville, dont ce chef de parti contraire est maître absolu ; mais c'est une confiance de généreux à généreux, et de Romain à Romain, qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bine accorder aux critiques qu'il n'a pas assez pourvu à sa propre sûreté, mais il m'était impossible de garder l'unité de lieu, sans lui faire faire cette échappée, qu'il faut imputer à l'incommodité de la règle, plus qu'à moi qui l'ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner à l'impatience qu'il avait de voir sa femme dont je la fais encore si passionné, et à la peur qu'elle ne prit un autre mari, faute de savoir ses intentions pour elle, vous la pardonnerez au plaisir qu'on a pris à cette conférence, que quelques uns des premiers de la Cour, ont estimé autant qu'une pièce entière. Vous n'en serez pas désavoué par Aristote, qui souffre qui souffre qu'on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre, quand il y a apparence qu'elles seront bien reçues, et qu'on a lieu d'espérer que les avantages que le poème en tirera pourront mériter cette grâce.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Perpenne, Aufide.

PERPENNA

N'envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devait m'appartenir. Je le passais en nombre aussi bien qu'en noblesse ; Il succombait sans moi sous sa propre faiblesse : Mais sitôt qu'il parut, je vis en moins de rien Tout mon camp déserté pour repeupler le sien ; Je vis par mes soldats mes aigles arrachées Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées ; Et pour en colorer l'emportement honteux, Je les suivis de rage, et m'y rangeai comme eux. L'impérieuse aigreur de l'âpre jalousie Dont en secret dès lors mon âme fut saisie Grossit de jour en jour sous une passion Qui tyrannise encor plus que l'ambition : J'adore Viriate ; et cette grande reine, Des Lusitaniens l'illustre souveraine, Pourrait par son hymen me rendre sur les siens Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens. Mais elle-même, hélas ! De ce grand nom charmée, S'attache au bruit heureux que fait sa renommée, Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas Il me dérobe un coeur qu'il ne demande pas. De son astre opposé telle est la violence, Qu'il me vole partout même sans qu'il y pense, Et que toutes les fois qu'il m'enlève mon bien, Son nom fait tout pour lui sans qu'il en sache rien. Je sais qu'il peut aimer et nous cacher sa flamme, Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme ; Et s'il peut me céder ce trône où je prétends, J'immolerai ma haine à mes désirs contents ; Et je n'envierai plus le rang dont il s'empare, S'il m'en assure autant chez ce peuple barbare, Qui formé par nos soins, instruit de notre main, Sous notre discipline est devenu romain.

Viriathe : Fille du chef lusitanien, avait été successivement, berger, chasseur, chef de brigands. Il mena une révolte contre les Romains de -149 à -141. Il périt égorgé dans sa tente par deux de ses officiers en -141. Viriathe est, après Annibal et Mithridate, le plus redoutable ennemi qu'ait rencontré la République romaine.

SCÈNE II. Sertorius, Perpenna.

SERTORIUS

Il faut donc, Perpenna, vous faire confidence Et de ce que je crains, et de ce que je pense. J'aime ailleurs. à mon âge il sied si mal d'aimer, Que je le cache même à qui m'a su charmer ; Mais tel que je puis être, on m'aime, ou pour mieux dire, La reine Viriate à mon hymen aspire : Elle veut que ce choix de son ambition De son peuple avec nous commence l'union, Et qu'ensuite à l'envi mille autres hyménées De nos deux nations l'une à l'autre enchaînées Mêlent si bien le sang et l'intérêt commun, Qu'ils réduisent bientôt les deux peuples en un. C'est ce qu'elle prétend pour digne récompense De nous avoir servis avec cette constance Qui n'épargne ni biens ni sang de ses sujets Pour affermir ici nos généreux projets : Non qu'elle me l'ait dit, ou quelque autre pour elle ; Mais j'en vois chaque jour quelque marque fidèle ; Et comme ce dessein n'est plus pour moi douteux, Je ne puis l'ignorer qu'autant que je le veux. Je crains donc de l'aigrir si j'épouse Aristie, Et que de ses sujets la meilleure partie, Pour venger ce mépris et servir son courroux, Ne tourne obstinément ses armes contre nous. Auprès d'un tel malheur, pour nous irréparable, Ce qu'on promet pour l'autre est peu considérable ; Et sous un faux espoir de nous mieux établir, Ce renfort accepté pourrait nous affaiblir. Voilà ce qui retient mon esprit en balance. Je n'ai pour Aristie aucune répugnance ; Et la reine à tel point n'asservit pas mon coeur, Qu'il ne fasse encor tout pour le commun bonheur.

SCÈNE III. Sertorius, Aristie.

ARISTIE

Si vous vouliez ma main par choix de ma personne, Je vous dirais, seigneur : " prenez, je vous la donne ; Quoi que veuille Pompée, il le voudra trop tard. " Mais comme en cet hymen l'amour n'a point de part, Qu'il n'est qu'un pur effet de noble politique, Souffrez que je vous die, afin que je m'explique, Que quand j'aurais pour dot un million de bras, Je vous donne encor plus en ne l'achevant pas. Si je réduis Pompée à chasser Émilie, Peut-il, Sylla régnant, regarder l'Italie ? Ira-t-il se livrer à son juste courroux ? Non, non : si je le gagne, il faut qu'il vienne à vous. Ainsi par mon hymen vous avez assurance Que mille vrais Romains prendront votre défense ; Mais si j'en romps l'accord pour lui rendre mes voeux, Vous aurez ces Romains et Pompée avec eux ; Vous aurez ses amis par ce nouveau divorce ; Vous aurez du tyran la principale force, Son armée, ou du moins ses plus braves soldats, Qui de leur général voudront suivre les pas ; Vous marcherez vers Rome à communes enseignes. Il sera temps alors, Sylla, que tu me craignes. Tremble, et crois voir bientôt trébucher ta fierté, Si je puis t'enlever ce que tu m'as ôté. Pour faire de Pompée un gendre de ta femme, Tu l'as fait un parjure, un méchant, un infâme ; Mais s'il me laisse encor quelques droits sur son coeur, Il reprendra sa foi, sa vertu, son honneur : Pour rentrer dans mes fers il brisera tes chaînes, Et nous t'accablerons sous nos communes haines. J'abuse trop, seigneur, d'un précieux loisir ; Voilà vos intérêts : c'est à vous de choisir. Si votre amour trop prompt veut borner sa conquête, Je vous le dis encor, ma main est toute prête. Je vous laisse y penser : surtout souvenez-vous Que ma gloire en ces lieux me demande un époux ; Qu'elle ne peut souffrir que ma fuite m'y range En captive de guerre, au péril d'un échange, Qu'elle veut un grand homme à recevoir ma foi, Qu'après vous et Pompée il n'en est point pour moi, Et que...

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Viriate, Thamire.

THAMIRE

Mais, madame, nos rois, dont l'amour vous irrite, N'ont-ils tous ni vertu, ni pouvoir, ni mérite ? Et dans votre parti se peut-il qu'aucun d'eux N'ait signalé son nom par des exploits fameux ? Celui des Turdétans, celui des Celtibères, Soutiendraient-ils si mal le sceptre de vos pères ?

Celtibères : Peuple de l'Hispanie (Tarraconnaise), à l'Est des Carpetani, à l'Ouest des Edetani, occupait les sources de l'Anas (Guadiana) et du Tage et tous les lieux environnants. [B]

Tudetani : Peuple de la Bétique, sur les rives du Bétis, dans la moyenne partie de son cours, à l'Ouest des Batuli, avait pour ville principale Gades. Le Bétis traversait leur pays, qui forme la partie Sud-Ouest de l'Andalousie. [B]

VIRIATE

Contre des rois comme eux j'aimerais leur soutien ; Mais contre des Romains tout leur pouvoir n'est rien. Rome seule aujourd'hui peut résister à Rome : Il faut pour la braver qu'elle nous prête un homme, Et que son propre sang en faveur de ces lieux Balance les destins et partage les dieux. Depuis qu'elle a daigné protéger nos provinces, Et de son amitié faire honneur à leurs princes, Sous un si haut appui nos rois humiliés N'ont été que sujets sous le nom d'alliés ; Et ce qu'ils ont osé contre leur servitude N'en a rendu le joug que plus fort et plus rude. Qu'a fait Mandonius, qu'a fait Indibilis, Qu'y plonger plus avant leurs trônes as, Et voir leur fier amas de puissance et de gloire Brisé contre l'écueil d'une seule victoire ? Le grand Viriatus, de qui je tiens le jour, D'un sort plus favorable eut un pareil retour. Il défit trois prêteurs, il gagna dix batailles, Il repoussa l'assaut de plus de cent murailles, Et de Servilius l'astre prédominant Dissipa tout d'un coup ce bonheur étonnant. Ce grand roi fut défait, il en perdit la vie, Et laissait sa couronne à jamais asservie, Si pour briser les fers de son peuple captif, Rome n'eût envoyé ce noble fugitif. Depuis que son courage à nos destins préside, Un bonheur si constant de nos armes décide, Que deux lustres de guerre assurent nos climats Contre ces souverains de tant de potentats, Et leur laissent à peine, au bout de dix années, Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrénées. Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux, Du plus heureux sans cesse auraient rompu les coups ; Jamais ils n'auraient pu choisir entre eux un maître.

SCÈNE II. Sertorius, Viriate, Thamire.

SERTORIUS

Madame...

VIRIATE

Si vous prenez ce titre, agissez moins en maître, Ou m'apprenez du moins, seigneur, par quelle loi Vous n'osez m'accepter, et disposez de moi. Accordez le respect que mon trône vous donne Avec cet attentat sur ma propre personne. Voir toute mon estime, et n'en pas mieux user, C'en est un qu'aucun art ne saurait déguiser. Ne m'honorez donc plus jusqu'à me faire injure : Puisque vous le voulez, soyez ma créature ; Et me laissant en reine ordonner de vos voeux, Portez-les jusqu'à moi parce que je le veux. Pour votre Perpenna, que sa haute naissance N'affranchit point encor de votre obéissance, Fût-il du sang des dieux aussi bien que des rois, Ne lui promettez plus la gloire de mon choix. Rome n'attache point le grade à la noblesse. Votre grand Marius naquit dans la bassesse ; Et c'est pourtant le seul que le peuple romain Ait jusques à sept fois choisi pour souverain. Ainsi pour estimer chacun à sa manière, Au sang d'un Espagnol je ferais grâce entière ; Mais parmi vos Romains je prends peu garde au sang, Quand j'y vois la vertu prendre le plus haut rang. Vous, si vous haïssez comme eux le nom de reine, Regardez-moi, seigneur, comme dame romaine : Le droit de bourgeoisie à nos peuples donné Ne perd rien de son prix sur un front couronné. Sous ce titre adoptif, étant ce que vous êtes, Je pense bien valoir une de mes sujettes ; Et si quelque Romaine a causé vos refus, Je suis tout ce qu'elle est, et reine encor de plus. Peut-être la pitié d'une illustre misère...

VIRIATE

Si vous lui devez tant, ne me devez-vous rien ? Et lui faut-il payer vos dettes de mon bien ? Après que ma couronne a garanti vos têtes, Ne mérité-je point de part en vos conquêtes ? Ne vous ai-je servi que pour servir toujours, Et m'assurer des fers par mon propre secours ? Ne vous y trompez pas : si Perpenna m'épouse, Du pouvoir souverain je deviendrai jalouse, Et le rendrai moi-même assez entreprenant Pour ne vous pas laisser un roi pour lieutenant. Je vous avouerai plus : à qui que je me donne, Je voudrai hautement soutenir ma couronne ; Et c'est ce qui me force à vous considérer, De peur de perdre tout, s'il nous faut séparer. Je ne vois que vous seul qui des mers aux montagnes Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes ; Mais ce que je propose en est le seul moyen ; Et quoi qu'ait fait pour vous ce cher concitoyen, S'il vous a secouru contre la tyrannie, Il en est bien payé d'avoir sauvé sa vie. Les malheurs du parti l'accablaient à tel point, Qu'il se voyait perdu, s'il ne vous eût pas joint ; Et même, si j'en veux croire la renommée, Ses troupes, malgré lui, grossirent votre armée. Rome offre un grand secours, du moins on vous l'écrit ; Mais s'armât-elle toute en faveur d'un proscrit, Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire, Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire ? Encore une campagne, et nos seuls escadrons Aux aigles de Sylla font repasser les monts. Et ces derniers venus auront droit de nous dire Qu'ils auront en ces lieux établi notre empire ! Soyons d'un tel honneur l'un et l'autre jaloux ; Et quand nous pouvons tout, ne devons rien qu'à nous...

SCÈNE III. Viriate, Thamire.

SCÈNE IV. Viriate, Perpenna, Aufide, Thamire.

SCÈNE V. Perpenna, Aufide.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Sertorius, Pompée.

POMPÉE

Deux raisons ; mais, seigneur, faites qu'on se retire, Afin qu'en liberté je puisse vous les dire. L'inimitié qui règne entre nos deux partis N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis. Comme le vrai mérite a ses prérogatives, Qui prennent le dessus des haines les plus vives, L'estime et le respect sont de justes tributs Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus ; Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance, Dont je ne fais ici que trop d'expérience, L'ardeur de voir de près un si fameux héros, Sans lui voir en la main piques ni javelots, Et le front désarmé de ce regard terrible Qui dans nos escadrons guide un bras invincible. Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur, Que mon trop de fortune a pu m'enfler le coeur ; Mais (et ce franc aveu sied bien aux grands courages) J'apprends plus contre vous par mes désavantages, Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aie emportés, Ne m'ont encore appris par mes prospérités. Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites : Les sièges, les assauts, les savantes retraites, Bien camper, bien choisir à chacun son emploi, Votre exemple est partout une étude pour moi. Ah ! Si je vous pouvais rendre à la république, Que je croirais lui faire un présent magnifique ! Et que j'irais, seigneur, à Rome avec plaisir, Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir, Si j'y pouvais porter quelque faible espérance D'y conclure un accord d'une telle importance ! Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous ? Et près de vous, seigneur, ne puis-je rien pour tous ?

SERTORIUS

Moi.

SCÈNE II. Pompée, Aristie.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Sertorius, Thamire.

SERTORIUS

Me plaire ?

SCÈNE II. Sertorius, Viriate, Thamire.

SCÈNE III. Sertorius, Perpenna, Aufide.

SERTORIUS

Non, je vous l'ai cédée, et vous tiendrai parole. Je l'aime, et vous la donne encor malgré mon feu ; Mais je crains que ce don n'ait jamais son aveu, Qu'il n'attire sur nous d'impitoyables haines. Que vous dirai-je enfin ? L'Espagne a d'autres reines ; Et vous pourriez vous faire un destin bien plus doux, Si vous faisiez pour moi ce que je fais pour vous. Celle des Vacéens, celle des Ilergètes, Rendraient vos volontés bien plus tôt satisfaites ; La reine avec chaleur saurait vous y servir.

Vécéens : Peuple d'Hispanie, au Sud des Cantabres dont les séparait l'Idubeda, avaient pour villes principales Palentia et Cauca. Ils furent subjugués par Posthumius après 14 ans de guerre . Devenus suspects pendant le guerre des Celtibères, ils furent attaqués de nouveaux par les Romains en 158 et 136, mais ne furent soumis totalement qu'en l'an 100. Leur pays répondait aux provinces modernes de Léon et de Vieille-Castille. [B]

Ilergètes : Peuple d'Hispanie, habitait entre l'Ebre et le Sicoris, et avait pour ville principale Ilerda (auj. Lérida). [B]

SCÈNE IV. Perpenna, Aufide.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Arisite, Viriate.

ARISTIE

Oui, madame, j'en suis comme vous ennemie. Vous aimez les grandeurs, et je hais l'infamie. Je cherche à me venger, vous à vous établir ; Mais vous pourrez me perdre, et moi vous affaiblir, Si le coeur mieux ouvert ne met d'intelligence Votre établissement avecque ma vengeance. On m'a volé Pompée ; et moi pour le braver, Cet ingrat que sa foi n'ose me conserver, Je cherche un autre époux qui le passe, ou l'égale ; Mais je n'ai pas dessein d'être votre rivale, Et n'ai point dû prévoir, ni que vers un Romain Une reine jamais daignât pencher sa main, Ni qu'un héros, dont l'âme a paru si romaine, Démentît ce grand nom par l'hymen d'une reine. J'ai cru dans sa naissance et votre dignité Pareille aversion et contraire fierté. Cependant on me dit qu'il consent l'hyménée, Et qu'en vain il s'oppose au choix de la journée, Puisque si dès demain il n'a tout son éclat, Vous allez du parti séparer votre état. Comme je n'ai pour but que d'en grossir les forces, J'aurais grand déplaisir d'y causer des divorces, Et de servir Sylla mieux que tous ses amis, Quand je lui veux partout faire des ennemis. Parlez donc : quelque espoir que vous m'ayez vu prendre, Si vous y prétendez, je cesse d'y prétendre. Un reste d'autre espoir, et plus juste et plus doux, Saura voir sans chagrin Sertorius à vous. Mon coeur veut à toute heure immoler à Pompée Tous les ressentiments de ma place usurpée ; Et comme son amour eut peine à me trahir, J'ai voulu me venger, et n'ai pu le haïr. Ne me déguisez rien, non plus que je déguise.

SCÈNE II. Arisite, Viriate, Arcas.

SCÈNE III. Viriate, Aristie, Thamire, Arcas.

SCÈNE IV. Perpenna, Aristie, Viriate, Thamire, Arcas.

SCÈNE V. Perpenna, Aristie, Viriate, Aufide, Arcas, Thamire.

SCÈNE VI. Pompée, Perpenna, Viriate, Aristie, Celsus, Arcas, Thamire.

SCÈNE VII. Pompée, Viriate, Aristie, Thamire, Arcas.

SCÈNE VIII. Pompée, Aristie, Viriate, Celsus, Arcas, Thamire.

1 921 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica