Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Sophonisbe

Pierre Corneille· créée en 1663· 5 actes· 1 822 vers· 13 personnages

Répresentée pour la première fois le 18 janvier 1663 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • SYPHAX, roi de Numidie
  • MASSINISSE, autre roi de Numidie
  • LÉLIUS, lieutenant de Scipion, consul de Rome
  • LÉPIDE, tribun romain
  • BOCCHAR, lieutenant de Syphax
  • MÉZÉTULLE, lieutenant de Massinisse
  • ALBIN, centenier romain
  • SOPHONISBE, fille d'Asdrabal, général des Carthaginois, et reine de Numidie
  • ÉRYXE, reine de Gétulie
  • HERMINIE, dame d'honneur de Sophonisbe
  • BARCÉE, dame d'honneur d'Eryxe
  • PAGE DE SOPHONISBE
  • GARDES
AU LECTEUR

Cette pièce m'a fait connaître qu'il n'y a rien de si pénible, que de mettre sur le théâtre un sujet qu'un autre y a déjà fait réussir ; mais aussi j'ose dire qu'il n'y a rien de si glorieux, quand on s'en acquitte dignement. C'est un double travail, d'avoir tout ensemble à éviter les ornements dont s'est saisi celui qui nous a prévenus, et à faire effort pour en trouver d'autres qui puissent tenir leur place. Depuis trente ans que M. Mairet a fait admirer sa Sophonisbe sur notre théâtre, elle y dure encore, et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite, que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche, ou plutôt des arrhes de l'immortalité, qu'elle assure à son illustre auteur. Et certainement, il faut avouer qu'elle a des endroits inimitables, et qu'il serait dangereux de restater [sic] après lui. Le démêlé de Scipion avec Massinisse, et les désespoirs de ce prince sont de ce nombre : il est impossible de penser rien de plus juste, et très difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention, je n'y pouvais toucher sans lui faire un larcin, et si j'avais été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'aurait défendu, j'ai cru plus à propos de respecter sa gloire et ménager la mienne, par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ni que je sois demeuré au dessous de lui, ni que j'ai prétendu m'élever au dessus, puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses, où l'on ne voit aucune concurrence. Si j'ai conservé les circonstances qu'il a changées, et changé celles qu'il a conservées, ça été par le seul dessein de faire autrement, sans ambition de faire mieux. C'est ainsi qu'en usaient nos anciens, qui traitaient d'ordinaire les mêmes sujets. La mort de Clytemnestre en peut servir en peut servir d'exemple. Nous la voyons encore chez Eschyle, chez Sophocle, et chez Euripide, tuée par son fils Oreste, mais chacun d'eux a choisi de diverses manières pour arriver à et événement, qu'aucun des trois n'a voulu changer, quelque cruel et dénaturé qu'il fut, et c'est sur quoi notre Aristote en a établi le précepte. Cette noble et laborieuse émulation a passé de leur siècle jusqu'au nôtre, au travers de plus de deux mille ans qui les séparent. Feu Monsieur Tristan a renouvelé Mariane, et Panthée sur les pas du défunt Hardy. Le grand éclat que Monsieur de Scudery a donné à sa Didon n'a point empêché que Monsieur de Boisrobert n'en ait fait voir une autre trois ou quatre ans après, sur une disposition, qu'il lui avait été donné, à ce qu'il disait, par Monsieur l'Abbé d'Aubignac. À peine le Cléopâtre de Monsieur de Bensérade a paru, qu'elle a été suivie du Marc-Antoine de Monsieur Mairet, qui n'est le même sujet ou un autre titre. Sa sophonisbe même n'a pas été la première qui ait ennobli les théâtres des derniers temps. Celle du Tircin l'avait précédé en Italie, et celle du sieur de Monchrétien en France, et je voudrais que quelqu'un se voulut divertir à retoucher le Cid, ou les Horaces, avec autant de retenue pour ma conduite et pour mes pensées, que je n'en ai eu pour celles de Monsieur Mairet.

Vous trouverez en cette tragédie les caractères tels que chez Tite-Live ; vous y verrez Sophonisbe avec le même attachement aux intérêts de son pays, et le même haine pour Rome, qu'il lui attribue. Je lui prête un peu d'amour, mais elle règne sur lui, et ne daigne l'écouter, qu'autant qu'il peut servir à ses passions dominantes qui règnent sur elle, et à qui elle sacrifie toutes les tendresses de son coeur, Massinisse, Syphax, sa propre vie. Elle en fait son unique bonheur, et en soutient le gloire avec une fierté si noble et si élevée, que Laelius est contraint d'avouer lui-même qu'elle méritait d'être née Romaine. Elle n'avait point abandonné Syphax après deux défaites, elle était prête de s'ensevelir avec lui sous les ruines de la capitale, s'il y fut revenu s'enfermer avec elle après la perte d'une troisième bataille : mais elle voulait qu'il mourut, plutôt que d'accepter l'ignominie des fers et du triomphe ou le réservaient les Romains ; et elle avait d'autant plus le droit d'attendre de lui cet effort de magnanimité, qu'elle s'était résolue à prendre ce parti pour elle, et qu'en Afrique c'était le coutume des rois de porter toujours sur eux du poison très violent, pour s'épargner le honte de tomber vivants entre les mains de leurs ennemis. Je ne sais si ceux qui l'ont blâmée de traiter avec trop de hauteur ce malheureux prince après sa disgrâce, ont assez conçu la mortelle horreur qu'a du exciter cette grande âme le vue de ces fers qu'il lui apporte à partager ; mais du moins ceux qui ont eu à peine à souffrir qu'elle eut deux maris vivants, ne se sont pas souvenus que les lois de Rome voulaient que le mariage se rompit par le captivité. Celle de Carthage nous sont fort peu connues, mai il y a lieu de présumer, par l'exemple même de Sophonisbe, qu'elle étaient encore plus faciles à ces ruptures. Asdrubal son père l'avait mariée à Massinisse, avant que d'emmener ce jeune prince en Espagne où il commandait les armées de cette République ; et néanmoins, durant le séjour qu'ils y firent, les Carthaginois la marièrent de nouveau à Syphax, sans user d'aucune formalité, nu envers son premier mari, ni envers ce père, qui demeura extrêmement surpris et irrité de l'outrage qu'ils avaient fait à sa fille, et à son gendre. C'est ainsi que mon auteur appelle Massinisse, et c'est là-dessus que je le fais se fonder ici, pour se ressaisir de Sophonisbe sans l'autorité des Romains, comme d'une femme qui était déjà à lui, et qu'il avait épousée avant qu'elle fût à Syphax.

On s'est mutiné toutefois contre ces deux maris, et je m'en suis étonné d'autant plus, que l'année dernière je ne m'aperçus point qu'on se scandalisât de voir dans le Sertorius, Pompée de deux femmes vivantes, dont l'une venait cherche un second mari aux yeux mêmes de ce dernier. Je ne vois aucune apparence d'imputer cette inégalité de sentiments à l'ignorance du Siècle, qui ne peut avoir oublié en moins d'un an cette facilité que les Anciens avaient donnée aux divorces, dont il était si bien instruit alors ; mais il y aurait quelque lieu de s'en prendre à ceux, qui sachant mieux la Sophonisbe de Monsieur Mairet que celle de Tite-Live, se sont hâtés de condamner en la mienne tout ce qui n'était pas de leur connaissance, et n'ont pu faire cette réflexion que le mort de Syphax était une fiction de Monsieur Mairet dont je ne pouvais me servir sans faire un pillage sur lui, et comme un attentat sur sa gloire. Sa Sophonisbe est à lui, c'est son bien, qu'il ne faut pas lui envier, mais celle de Tite-Live est à tout le monde. Le Tircin et Montchrétien qui l'ont fait revivre avant nous, n'ont assassiné aucun des deux rois, j'ai cru qu'il m'était permis de n'être pas plus cruel, et de garder la même fidélité à une histoire assez connue parmi ceux qui ont quelque teinture des livres pour nous convier à ne la démentir pas.

J'accorde qu'au lieu d'envoyer du poison à Sophonisbe, Massinisse devait soulever des troupes qu'il commandait dans l'armée, s'attaquer à la personne de Scipion, se faire blesser par ses gardes, et tout percé de leurs coups venir rendre les derniers soupirs aux pieds de cette princesse. C'eût été un amant parfait, mais ce n'eut pas été Massinisse. Que sait-on même si la prudence de Scipion n'avait point donné de si bons ordres, qu'aucune de ces emportements ne fut en son pouvoir ? Je le marque assez pour en faire naître quelque pensée en l'esprit de l'auditeur judicieux et désintéressé, dont je laisse l'imagination libre sur cet article. S'il aimes les héros fabuleux, il croira que Laetius et Eryxe entrant dans le camp y trouveront celui-ci mort de douleur, ou de sa main. Si les vérités lui plaisent davantage, il ne fera aucun doute qu'il ne s'y soit consolé aussi aisément, que l'Histoire nous en assure. Ce que je fais dire de son désespoir à Mezetulle, s'accommode avec l'une de ces idées, et je n'ai peut-être encore fait rien de plus adroit pour le théâtre, que de tirer le rideau sur les déplaisirs, qui devaient être si grands, et eurent si peu de durée.

Quoi qu'il en soit, comme je ne sais que les règles d'Aristote, et d'Horace, et ne les sais pas même trop bien, je ne hasarde pas volontiers en dépit d'elles ces agréments surnaturels et miraculeux, qui défigurent quelquefois nos personnages autant qu'ils les embellissent, et détruisent l'histoire au lieu de la corriger. Ces grands coups de maître passent ma portée ; je les laisse à ceux qui en savent plus que moi, car j'aime mieux qu'on me reproche d'avoir fait mes femmes trop héroïnes, par une ignorante et basse affectation, de les faire ressembler aux originaux qui en sont venus jusqu'à nous, que de m'entendre louer d'avoir efféminé mes héros, par une docte et sublime complaisance aux goût de nos délicats, qui veulent de l'amour partout, et ne permettent qu'à lui de faire auprès d'eux la bonne ou mauvaise fortune de nos ouvrages.

Eryxe n'a point ici l'avantage de cette ressemblance, qui fait la principale perfection des portraits. C'est une reine de ma façon, de qui ce poème reçoit un grand ornement et qui pourrait toutefois y passer en quelque sorte pour inutile, n'était qu'elle ajoute des motifs vraisemblable aux historiques, et sert tout ensemble d'aiguillon à Sophonisbe pour précipiter son mariage, et de prétexte aux romains pour n'y point consentir. Le protestations d'amour qui semble lui faire Massinisse au commencement de leur premier entretien, ne sont qu'un équivoque, dont le sens caché regarde cette autre reine. Ce qu'elle y répond fait voir qu'elle s'y méprend la première, et tant d'autres ont voulu s'y méprendre après elle, que je me suis cru obligé de vous en avertir.

Quand je ferai joindre cette tragédie à mes recueils, je pourrai l'examiner plus au long, comme j'ai fait les autres : cependant je vous demande pour sa lecture un peu de cette faveur qui doit toujours pencher du côté de ceux qui travaillent pour le public, avec une attention sincère, qui vous empêche d'y voir ce qui n'est pas, et vous y laisse voir tout ce que j'y fais dire.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Sophonisbe, Boccar, Herminie.

SCÈNE II. Sophonisbe, Herminie.

SCÈNE III. Sophonisbe, Éryxe, Herminie, Barcée.

ÉRYXE

Aucun.

SCÈNE IV. Syphax, Sophonisbe, Herminie, Boccar.

SOPHONISBE

Je m'en souviens, seigneur, lorsque vous oubliez Quels voeux mon changement vous a sacrifiés, Et saurai l'oublier, quand vous ferez justice À ceux qui vous ont fait un si grand sacrifice. Au reste, pour ouvrir tout mon coeur avec vous, Je n'aime point Carthage à l'égal d'un époux ; Mais bien que moins soumise à son destin qu'au vôtre, Je crains également et pour l'un et pour l'autre, Et ce que je vous suis ne saurait empêcher Que le plus malheureux ne me soit le plus cher. Jouissez de la paix qui vous vient d'être offerte, Tandis que j'irai plaindre et partager sa perte : J'y mourrai sans regret, si mon dernier moment Vous laisse en quelque état de régner sûrement ; Mais Carthage détruite, avec quelle apparence Oserez-vous garder cette fausse espérance ? Rome, qui vous redoute et vous flatte aujourd'hui, Vous craindra-t-elle encor, vous voyant sans appui, Elle qui de la paix ne jette les amorces Que par le seul besoin de séparer vos forces, Et qui dans Massinisse, et voisin, et jaloux, Aura toujours de quoi se brouiller avec vous ? Tous deux vous devront tout. Carthage abandonnée Vaut pour l'un et pour l'autre une grande journée. Mais un esprit aigri n'est jamais satisfait Qu'il n'ait vengé l'injure en dépit du bienfait. Pensez-y : votre armée est la plus forte en nombre ; Les Romains ont tremblé dès qu'ils en ont vu l'ombre ; Utique à l'assiéger retient leur Scipion ; Un temps bien pris peut tout : pressez l'occasion. De ce chef éloigné la valeur peu commune Peut-être à sa personne attache leur fortune ; Il tient auprès de lui la fleur de leurs soldats. En tout événement Cyrthe vous tend les bras ; Vous tiendrez, et longtemps, dedans cette retraite. Mon père cependant répare sa défaite ; Hannon a de l'Espagne amené du secours ; Annibal vient lui-même ici dans peu de jours. Si tout cela vous semble un léger avantage, renvoyez-moi, seigneur, me perdre avec Carthage : J'y périrai sans vous ; vous régnerez sans moi. Vous préserve le ciel de ce que je prévois, Et daigne son courroux, me prenant seul en butte, M'exempter par ma mort de pleurer votre chute !

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Éryxe, Barcée.

ÉRYXE

Il me l'a dit lui-même alors qu'il m'a quittée ; Mais j'ai trop vu d'ailleurs son âme inquiétée ; Et de quelque couleur que tu couvres ses soins, Sa nouvelle conquête en occupe le moins. Sophonisbe, en un mot, et captive et pleurante, L'emporte sur Éryxe et reine et triomphante ; Et si je m'en rapporte à l'accueil différent, Sa disgrâce peut plus qu'un sceptre qu'on me rend. Tu l'as pu remarquer. Du moment qu'il l'a vue, Ses troubles ont cessé, sa joie est revenue : Ces charmes à Carthage autrefois adorés Ont soudain réuni ses regards égarés. Tu l'as vue étonnée, et tout ensemble altière, Lui demander l'honneur d'être sa prisonnière, Le prier fièrement qu'elle pût en ses mains Éviter le triomphe et les fers des Romains. Son orgueil, que ses pleurs semblaient vouloir dédire, Trouvoit l'art en pleurant d'augmenter son empire ; Et sûre du succès, dont cet art répondait, Elle priait bien moins qu'elle ne commandait. Aussi sans balancer il a donné parole Qu'elle ne serait point traînée au Capitole, Qu'il en saurait trouver un moyen assuré ; En lui tendant la main, sur l'heure il l'a juré, Et n'eût pas borné là son ardeur renaissante, Mais il s'est souvenu qu'enfin j'étais présente ; Et les ordres qu'aux siens il avait à donner Ont servi de prétexte à nous abandonner. Que dis-je ? Pour moi seule affectant cette fuite, Jusqu'au fond du palais des yeux il l'a conduite ; Et si tu t'en souviens, j'ai toujours soupçonné Que cet amour jamais ne fut déraciné. Chez moi, dans Hyarbée, où le mien trop facile Prêtoit à sa déroute un favorable asile, Détrôné, vagabond, et sans appui que moi, Quand j'ai voulu parler contre ce coeur sans foi, Et qu'à cette infidèle imputant sa misère, J'ai cru surprendre un mot de haine ou de colère, Jamais son feu secret n'a manqué de détours Pour me forcer moi-même à changer de discours ; Ou si je m'obstinais à le faire répondre, J'en tirais pour tout fruit de quoi mieux me confondre, Et je n'en arrachais que de profonds hélas, Et qu'enfin son amour ne la méritait pas. Juge, par ces soupirs que produisait l'absence, Ce qu'à leur entrevue a produit la présence.

ÉRYXE

Il me la doit, Barcée ; Mais que sert une main par le devoir forcée ? Et qu'en aurait le don pour moi de précieux, S'il faut que son esclave ait son coeur à mes yeux ? Je sais bien que des rois la fière destinée Souffre peu que l'amour règle leur hyménée, Et que leur union souvent, pour leur malheur, N'est que du sceptre au sceptre, et non du coeur au coeur ; Mais je suis au-dessus de cette erreur commune : J'aime en lui sa personne autant que sa fortune ; Et je n'en exigeai qu'il reprît ses états Que de peur que mon peuple en fît trop peu de cas. Des actions des rois ce téméraire arbitre Dédaigne insolemment ceux qui n'ont que le titre. Jamais d'un roi sans trône il n'eût souffert la loi, Et ce mépris peut-être eût passé jusqu'à moi. Il fallait qu'il lui vît sa couronne à la tête, Et que ma main devînt sa dernière conquête, Si nous voulions régner avec l'autorité Que le juste respect doit à la dignité. J'aime donc Massinisse, et je prétends qu'il m'aime : Je l'adore, et je veux qu'il m'adore de même ; Et pour moi son hymen serait un long ennui, S'il n'était tout à moi, comme moi toute à lui. Ne t'étonne donc point de cette jalousie Dont, à ce froid abord, mon âme s'est saisie ; Laisse-la-moi souffrir, sans me la reprocher ; Sers-la, si tu le peux, et m'aide à la cacher. Pour juste aux yeux de tous qu'en puisse être la cause, Une femme jalouse à cent mépris s'expose ; Plus elle fait de bruit, moins on en fait d'état, Et jamais ses soupçons n'ont qu'un honteux éclat. Je veux donner aux miens une route diverse, À ces amants suspects laisser libre commerce, D'un ?il indifférent en regarder le cours, fuir toute occasion de troubler leur discours, Et d'un hymen douteux éviter le supplice, Tant que je douterai du coeur de Massinisse. Le voici : nous verrons, par son empressement, Si je me suis trompée en ce pressentiment.

SCÈNE II. Massinisse, Éryxe, Barcée, Mézétulle.

SCÈNE III. Massinisse, Éryxe, Sophonisbe, Barcée, Herminie, Mézétulle.

SCÈNE IV. Massinisse, Sophonisbe, Herminie, Mézétulle.

SCÈNE V. Sophonisbe, Herminie.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Massinisse, Mézétulle.

SCÈNE II. Massinisse, Éryxe, Barcée.

MASSINISSE

J'avais assez prévu qu'il vous serait facile De garder dans ma perte un esprit si tranquille : Le peu d'ardeur pour moi que vos désirs ont eu Doit s'accorder sans peine avec cette vertu. Vous avez feint d'aimer, et permis l'espérance ; Mais cet amour traînant n'avait que l'apparence ; Et quand par votre hymen vous pouviez m'acquérir, Vous m'avez renvoyé pour vaincre ou pour périr. J'ai vaincu par votre ordre, et vois avec surprise Que je n'en ai pour fruit qu'une froide remise, Et quelque espoir douteux d'obtenir votre choix Quand nous serons chez vous l'un et l'autre en vrais rois. Dites-moi donc, madame, aimiez-vous ma personne Ou le pompeux éclat d'une double couronne ? Et lorsque vous prêtiez des forces à mon bras, Étoit-ce pour unir nos mains ou nos états ? Je vous l'ai déjà dit, que toute ma vaillance Tient d'un si grand secours sa gloire et sa puissance. Je saurai m'acquitter de ce qui vous est dû, Et je vous rendrai plus que vous n'avez perdu ; Mais comme en mon malheur ce favorable office En voulait à mon sceptre, et non à Massinisse, Vous pouvez sans chagrin, dans mes destins meilleurs, Voir mon sceptre en vos mains, et Massinisse ailleurs. Prenez ce sceptre aimé pour l'attacher au vôtre ; Ma main tant refusée est bonne pour une autre ; Et son ambition a de quoi s'arrêter En celui de Syphax qu'elle vient d'emporter. Si vous m'aviez aimé, vous n'auriez pas eu honte D'en montrer une estime et plus haute et plus prompte, Ni craint de ravaler l'honneur de votre rang Pour trop considérer le mérite et le sang. La naissance suffit quand la personne est chère : Un prince détrôné garde son caractère ; Mais à vos yeux charmés par de plus forts appas, Ce n'est pont être roi que de ne régner pas. Vous en vouliez en moi l'effet comme le titre ; Et quand de votre amour la fortune est l'arbitre, Le mien, au-dessus d'elle et de tous ses revers, reconnoît son objet dans les pleurs, dans les fers. Après m'être fait roi pour plaire à votre envie, Aux dépens de mon sang, aux périls de ma vie, Mon sceptre reconquis me met en liberté De vous laisser un bien que j'ai trop acheté ; Et ce serait trahir les droits du diadème, Que sur le haut d'un trône être esclave moi-même. Un roi doit pouvoir tout ; et je ne suis pas roi, S'il ne m'est pas permis de disposer de moi.

SCÈNE III. Massinisse, Sophonisbe, Éryxe, Mézétulle, Heminie, Barcée.

SCÈNE IV. Massinisse, Sophonisbe, Mazétulle, Herminie.

SCÈNE V. Syphax, Massinisse, Sophonisbe, Lépide, Herminie, Mézétulle, Gardes.

SCÈNE VI. Syphax, Sophonisbe, Lépide, Herminie, Gardes.

SOPHONISBE

Puisque je vous montrais dans Cyrthe une retraite, Vous deviez vous y rendre après votre défaite : S'il eût fallu périr sous un fameux débris, Je l'eusse appris de vous, ou je vous l'eusse appris, Moi qui, sans m'ébranler du sort de deux batailles, Venois de m'enfermer exprès dans ces murailles, Prête à souffrir un siège, et soutenir pour vous Quoi que du ciel injuste eût osé le courroux. Pour mettre en sûreté quelques restes de vie, Vous avez du triomphe accepté l'infamie ; Et ce peuple déçu qui vous tendait les mains N'a revu dans son roi qu'un captif des Romains. Vos fers, en leur faveur plus forts que leurs cohortes, Ont abattu les coeurs, ont fait ouvrir les portes, Et réduit votre femme à la nécessité De chercher tous moyens d'en fuir l'indignité, Quand vos sujets ont cru que sans devenir traîtres Ils pouvaient après vous se livrer à vos maîtres. Votre exemple est ma loi, vous vivez et je vis ; Et si vous fussiez mort, je vous aurais suivi. Mais si je vis encor, ce n'est pas pour vous suivre : Je vis pour vous punir de trop aimer à vivre ; Je vis peut-être encor pour quelque autre raison Qui se justifiera dans une autre saison. Un Romain nous écoute ; et quoi qu'on veuille en croire, Quand il en sera temps je mourrai pour ma gloire. Cependant, bien qu'un autre ait le titre d'époux, Sauvez-moi des Romains, je suis encore à vous ; Et je croirai régner malgré votre esclavage, Si vous pouvez m'ouvrir les chemins de Carthage. Obtenez de vos dieux ce miracle pour moi, Et je romps avec lui pour vous rendre ma foi. Je l'aimai ; mais ce feu, dont je fus la maîtresse, Ne met point dans mon coeur de honteuse tendresse : Toute ma passion est pour ma liberté Et toute mon horreur pour la captivité. Seigneur, après cela je n'ai rien à vous dire : Par ce nouvel hymen vous voyez où j'aspire ; Vous savez les moyens d'en rompre le lien : Réglez-vous là-dessus, sans vous plaindre de rien.

SCÈNE VII. Syphax, Lépide, Gardes.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Syphax, Lépide.

SCÈNE II. Lélius, Syphax, Lépide.

SYPHAX

Pourrez-vous pardonner, seigneur, à ma vieillesse, Si je vous fais l'aveu de toute sa faiblesse ? Lorsque je vous aimai, j'étais maître de moi ; Et tant que je le fus, je vous gardai ma foi ; Mais dès que Sophonisbe avec son hyménée S'empara de mon âme et de ma destinée, Je suivis de ses yeux le pouvoir absolu, Et n'ai voulu depuis que ce qu'elle a voulu. Que c'est un imbécile et sévère esclavage Que celui d'un époux sur le penchant de l'âge, Quand sous un front ridé qu'on a droit de haïr Il croit se faire aimer à force d'obéir ! De ce mourant amour les ardeurs ramassées Jettent un feu plus vif dans nos veines glacées, Et pensent racheter l'horreur des cheveux gris Par le présent d'un coeur au dernier point soumis. Sophonisbe par là devint ma souveraine, Régla mes amitiés, disposa de ma haine, M'anima de sa rage, et versa dans mon sein De toutes ses fureurs l'implacable dessein. Sous ces dehors charmants qui paraient son visage, C'était une Alecton que déchaînait Carthage : Elle avait tout mon coeur, Carthage tout le sien ; hors de ses intérêts, elle n'écoutait rien ; Et malgré cette paix que vous m'avez offerte, Elle a voulu pour eux me livrer à ma perte. Vous voyez son ouvrage en ma captivité, Voyez-en un plus rare en sa déloyauté. Vous trouverez, seigneur, cette même furie Qui seule m'a perdu pour l'avoir trop chérie ; Vous la trouverez, dis-je, au lit d'un autre roi, Qu'elle saura séduire et perdre comme moi. Si vous ne le savez, c'est votre Massinisse, Qui croit par cet hymen se bien faire justice, Et que l'infâme vol d'une telle moitié Le venge pleinement de notre inimitié ; Mais pour peu de pouvoir qu'elle ait sur son courage, Ce vainqueur avec elle épousera Carthage ; L'air qu'un si cher objet se plaît à respirer A des charmes trop forts pour n'y pas attirer : Dans ce dernier malheur, c'est ce qui me console. Je lui cède avec joie un poison qu'il me vole, Et ne vois point de don si propre à m'acquitter De tout ce que ma haine ose lui souhaiter.

SCÈNE III. Lélius, Massinisse, Mézétulle.

SCÈNE IV. Lélius, Massinisse, Mézétulle, Albin.

SCÈNE V. Massinisse, Sophonisbe, Mézétulle, Herminie.

SOPHONISBE

Le trouble de vos sens, dont vous n'êtes plus maître, Vous a fait oublier, seigneur, à me connaître. Quoi ? J'irais mendier jusqu'au camp des Romains La pitié de leur chef qui m'aurait en ses mains ? J'irois déshonorer, par un honteux hommage, Le trône où j'ai pris place, et le sang de Carthage ; Et l'on verrait gémir la fille d'Asdrubal Aux pieds de l'ennemi pour eux le plus fatal ? Je ne sais si mes yeux auraient là tant de force, Qu'en sa faveur sur l'heure il pressât un divorce ; Mais je ne me vois pas en état d'obéir, S'il osait jusque-là cesser de me haïr. La vieille antipathie entre Rome et Carthage N'est pas prête à finir par un tel assemblage. Ne vous préparez point à rien sacrifier À l'honneur qu'il aurait de vous justifier. Pour effet de vos feux et de votre parole, Je ne veux qu'éviter l'aspect du Capitole ; Que ce soit par l'hymen ou par d'autres moyens, Que je vive avec vous ou chez nos citoyens, La chose m'est égale, et je vous tiendrai quitte, Qu'on nous sépare ou non, pourvu que je l'évite. Mon amour voudrait plus ; mais je règne sur lui, Et n'ai changé d'époux que pour prendre un appui. Vous m'avez demandé la faveur de ce titre Pour soustraire mon sort à son injuste arbitre ; Et puisqu'à m'affranchir il faut que j'aide un roi, C'est là tout le secours que vous aurez de moi. Ajoutez-y des pleurs, mêlez-y des bassesses, Mais laissez-moi, de grâce, ignorer vos faiblesses ; Et si vous souhaitez que l'effet m'en soit doux, Ne me donnez point lieu d'en rougir après vous. Je ne vous cèle point que je serais ravie D'unir à vos destins les restes de ma vie ; Mais si Rome en vous-même ose braver les rois, S'il faut d'autres secours, laissez-les à mon choix : J'en trouverai, seigneur, et j'en sais qui peut-être N'auront à redouter ni maîtresse ni maître ; Mais mon amour préfère à cette sûreté Le bien de vous devoir toute ma liberté.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Sophonisbe, Herminie.

SCÈNE II. Sophonisbe, Mézétulle, Herminie.

SOPHONISBE

Donnez.

SCÈNE III. Sophonisbe, Éryxe, Page, Heminie, Barcée, Mézétulle.

MÉZÉTULLE

Dans ses ennuis...

MÉZÉTULLE

Non, madame.

SCÈNE IV. Sophonisbe, Éryxe, Herminie, Barcée.

SCÈNE V. Lélius, Éryxe, Lépide, Barcée.

SCÈNE VI. Lélius, Éryxe, Barcée.

SCÈNE VII. Lélius, Éryxe, Lépide, Barcée.

LÉPIDE

Ma présence n'a fait que hâter son trépas. À peine elle m'a vu, que d'un regard farouche, Portant je ne sais quoi de sa main à sa bouche : " parlez, m'a-t-elle dit, je suis en sûreté, Et recevrai votre ordre avec tranquillité. " Surpris d'un tel discours, je l'ai pourtant flattée : J'ai dit qu'en grande reine elle serait traitée, Que Scipion et vous en prendriez souci ; Et j'en voyais déjà son regard adouci, Quand d'un souris amer me coupant la parole : "Qu'aisément, reprend-elle, une âme se console ! Je sens vers cet espoir tout mon coeur s'échapper ; Mais il est hors d'état de se laisser tromper, Et d'un poison ami le secourable office Vient de fermer la porte à tout votre artifice. Dites à Scipion qu'il peut dès ce moment Chercher à son triomphe un plus rare ornement. Pour voir de deux grands rois la lâcheté punie, J'ai dû livrer leur femme à cette ignominie : C'est ce que méritait leur amour conjugal ; Mais j'en ai dû sauver la fille d'Asdrubal. Leur bassesse aujourd'hui de tous deux me dégage ; Et n'étant plus qu'à moi, je meurs toute à Carthage, Digne sang d'un tel père, et digne de régner, Si la rigueur du sort eût voulu m'épargner ! " À ces mots, la sueur lui montant au visage, Les sanglots de sa voix saisissent le passage ; Une morte pâleur s'empare de son front ; Son orgueil s'applaudit d'un remède si prompt : De sa haine aux abois la fierté se redouble ; Elle meurt à mes yeux, mais elle meurt sans trouble, Et soutient en mourant la pompe d'un courroux Qui semble moins mourir que triompher de nous.

1 822 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica