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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

La Suivante

Pierre Corneille· créée en 1634, imprimée en 1637· 5 actes· 1 706 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1634 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • GÉRASTE, père de Daphnis
  • POLÉMON, oncle de Clarimond
  • CLARIMOND, amoureux de Daphnis
  • FLORAME, amant de Daphnis
  • THÉANTE, aussi amoureux de Daphnis
  • DAMON, ami de Florame et de Théanthe
  • DAPHNIS, maîtresse de Florame, aînée de Clarimond et de Théanthe
  • AMARANTE, suivante de Daphnis
  • CÉLIE, voisine de Géraste et sa confidente
  • CLÉON, domestique de Damon
Monsieur,

EPÎTRE

Je vous présente une comédie qui n'a pas été également aimée de toutes sortes d'esprit : beaucoup, et de forts bons, n'en ont pas fait grand état, et beaucoup d'autres l'ont mise au dessus du reste des miennes. Pour moi, je laisse dire tout le monde, et fais mon profit des bons avis, de quelque part que je les reçoive. Je traite toujours mon sujet le moins mal qu'il m'est possible, et après y avoir corrigé ce qu'on m'y fait connaître d'inexcusable, je l'abandonne au public. Si je ne sais bien, qu'un autre fasse mieux, je ferai des vers à sa louange au lieu de la censurer. Chacun a sa méthode, je ne blâme point celle des autres, et me tiens à la mienne, : jusques à présent je m'en suis trouvé fort bine, j'en chercherai une meilleure, quand je commencerai à m'en trouver mal. Ceux qui se font presser à la représentation des mes ouvrages, m'obligent infiniment ; ceux qui ne les approuvent pas, peuvent se dispenser d'y venir gagner la migraine, ils épargnerons de l'argent, et me feront plaisir. Les jugements sont libres en ces matières, et les goûts divers. J'ai vu des personnes de fort bon sens admirer des endroits sur qui j'aurais passé l'éponge ; et j'en connais dont les poèmes réussissent au théâtre avec éclat, et qui pour principaux ornements y emploient des choses que j'évite dans les miens. Ils pensent avoir raison, et moi aussi : qui d'eux ou de moi se trompe, c'est ce qui n'est pas aisé à juger. Chez les Philosophes, tout ce qui n'est point de la Foi, ni des principes, est disputable, et souvent ils soutiendront à votre choix, le pour et le contre d'une même proposition : Marques certaines de l'excellence de l'esprit humain, qui trouve des raisons à défendre tout, ou plutôt de sa faiblesse, qui n'en peut trouver de convaincantes, ni qui ne puissent être combattues et détruites par de contraires. Ainsi ce n'est pas merveille, si les critiques donnent de mauvaises interprétations à nos vers, et de mauvaises faces à nos personnages. Qu'on me donne (dit Monsieur Montaigne au ch. 36 du premier livre) l'action le plus excellente et pure, je m'(en vois y fournir vraisemblablement cinquante vicieuses intentions. "C'est au lecteur désintéressé à prendre la médaille par le beau revers. Comme il nous a quelque obligation d'avoir travaillé à le diverti, j'ose dire que pour méconnaissance il nous doit un peu de faveur, et qu'il commet une espèce d'ingratitude, qu'il ne se montre plus ingénieux à nous défendre qu'à nous condamner, et s'il n'applique la subtilité de son esprit plutôt à colorer et justifier en quelque sorte nos véritables défauts, qu'à nous trouver où il n'y en a point. Nous pardonnons beaucoup de choses aux Anciens, nous admirons quelquefois dans leurs écrits ce que nous ne souffrirons pas dans les nôtres ; nous faisons des mystères de leurs imperfections, et couvrons leurs fautes du nom de licences poétiques. Le docte Scaliger a remarqué des taches dans tous les Latins, et de moins savants que lui en remarqueraient bine dans les Grecs, et dans son Virgile même, à qui il dresse des Autels sur le mépris des autres. Je vous mlaisse donc à penser si notre présomption ne serait pas ridicule, de prétendre qu'une exacte censure ne peut mordre sur nos ouvrages, jusque ceux de ces grands génies de l'Antiquité ne se peuvent pas soutenir contre un rigoureux examen. Je ne me suis jamais imaginé avoir mis rien au jour de parfait, je n'espère pas même y pouvoir jamais arriver, je fais néanmoins mon possible pour en approcher, et les plus beaux succès des autres se produisent en moi qu'une vertueuse émulation qui me fait redoubler mes efforts, afin d'en avoir de pareils."

Je vois d'un oeil égal croître le nom d'autrui, Et tâche à m'élever aussi haut comme lui, Sans hasarder ma peine à le faire descendre : La Gloire a des trésors qu'on en peut épuiser, Et plus elle en prodigue à nous favoriser Plus elle en garde encore où chacun peut entendre.

Pour venir à cette Suivante que je vous dédie, elle est d'un genre qui demande plutôt un style naïf que pompeux : les fourbves et les intrigues sont principalement du jeu de la Comédie, les passions n'y entrent que par accident. Les règles des Anciens sont assez religieusement observés en celle-ci : il n'y a qu'une action principale à qui toutes les autres aboutissent, son lieu n'a point plus d'étendue que celle du théâtre, et le temps n'en est point plus long que celui de la représentation, si vous en exceptez l'heure du dîner qui se passe entre le premier et le second acte. La liaison même des scènes, qui n'est qu'un embellissement, et no pas un précepte, y est gardée ; et si vous prenez la peine de compter les vers, vous n'en trouverez en pas un acte plus qu'en l'autre. Ce n'est pas que je me sois assujetti depuis aux mêmes rigueurs : j'aime à suivre les règles, mais loin de me rendre esclave je les élargis et resserre selon le besoin qu'en a mon sujet, et je romps même sans scrupule celle qui regarde la durée de l'action ; quand sa sévérité me semble absolument incompatible avec les beautés des événements que je décris. Savoir les règles, et entendre le secret de les apprivoiser adroitement avec notre théâtre, ce sont deux sciences bine différentes, et peut-être que pour faire réussir une pièce, ce n'est pas assez d'avoir étudié dans les livres d'Aristote et d'Horace. J'espère un jour traiter ces matières plus à fond, et montrer de quelle espèce est la vraisemblance qu'ont suivis ces grands maîtres des autres siècles, en faisant parler des bêtes, et des choses qui n'ont point de corps. Cependant mon avis est celui de Térence. Puisque nous faisons des poèmes pour être représentés, notre premier but doit être déplaire à la Cour et au Peuple, et d'attirer un grand monde à leurs représentations. Il faut, s'il se peut, y ajouter les règles, afin de na déplaire pas aux savants, et recevoir un applaudissement universel, mais surtout gagnons la voix publique : Autrement, notre pièce aura beau être régulière, si elle est sifflée au théâtre, les savants n'oseront se déclarer en notre faveur, et aimeront mieux dire que nous auront mal entendu les règles, que de nous donner des louanges quand nous serons décriés par le consentement général de ceux qui ne voient la comédie que pour se divertir. Je suis,

MONSIEUR,

Votre très humble serviteur,

CORNEILLE.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

THÉANTE

Par quel malheur fatal Ai-je donné moi-même entrée à mon rival ? De quelque trait rusé que mon esprit se vante, Je me trompe moi-même en trompant Amarante, Et choisis un ami qui ne veut que m'ôter Ce que par lui je tâche à me faciliter. Qu'importe toutefois qu'il brûle et qu'il soupire ? Je sais trop comme il faut l'empêcher d'en rien dire. Amarante l'arrête, et j'arrête Daphnis : Ainsi tous entretiens d'entre eux deux sont bannis ; Et tant d'heur se rencontre en ma sage conduite, Qu'au langage des yeux son amour est réduite. Mais n'est-ce pas assez pour se communiquer ? Que faut-il aux amants de plus pour s'expliquer ? Même ceux de Daphnis à tous coups lui répondent : L'un dans l'autre à tous coups leurs regards se confondent, Et d'un commun aveu ces muets truchements Ne se disent que trop leurs amoureux tourments. Quelles vaines frayeurs troublent ma fantaisie ! Que l'amour aisément penche à la jalousie ! Qu'on croit tôt ce qu'on craint en ces perplexités Où les moindres soupçons passent pour vérités ! Daphnis est toute aimable ; et si Florame l'aime, Dois-je m'imaginer qu'il soit aimé de même ? Florame avec raison adore tant d'appas, Et Daphnis sans raison s'abaisserait trop bas. Ce feu, si juste en l'un, en l'autre inexcusable, Rendrait l'un glorieux, et l'autre méprisable. Simple ! L'amour peut-il écouter la raison ? Et même ces raisons sont-elles de saison ? Si Daphnis doit rougir en brûlant pour Florame, Qui l'en affranchirait en secondant ma flamme ? Étant tous deux égaux, il faut bien que nos feux Lui fassent même honte, ou même honneur tous deux : Ou tous deux nous formons un dessein téméraire, Ou nous avons tous deux même droit de lui plaire. Si l'espoir m'est permis, il y peut aspirer ; Et s'il prétend trop haut, je dois désespérer. Mais le voici venir.

Dessein : volonté, projet entreprise, intention. [F]

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII.

THÉANTE

Florame ?

SCÈNE IX.

DAMON

Qui ?

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

CLARIMOND

Souffre...

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

GÉRASTE

Amarante !

AMARANTE

Monsieur !

AMARANTE

Il est vrai.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX.

SCÈNE X.

SCÈNE XI.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

THÉANTE

Adieu donc.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII.

FLORAME

Dépourvu de conseil comme de sentiment, L'excès de ma douleur m'ôte le jugement. De tant de biens promis je n'ai plus que sa vue, Et mes bras impuissants ne l'ont pas retenue ; Et même je lui laisse abandonner ce lieu, Sans trouver de parole à lui dire un adieu. Ma fureur pour Daphnis a de la complaisance : Mon désespoir n'osait agir en sa présence, De peur que mon tourment aigrît ses déplaisirs ; Une pitié secrète étouffait mes soupirs : Sa douleur par respect faisait taire la mienne ; Mais ma rage à présent n'a rien qui la retienne. Sors, infâme vieillard, dont le consentement Nous a vendu si cher le bonheur d'un moment ; Sors, que tu sois puni de cette humeur brutale Qui rend ta volonté pour nos feux inégale. À nos chastes amours qui t'a fait consentir, Barbare ? Mais plutôt qui t'en fait repentir ? Crois-tu qu'aimant Daphnis, le titre de son père Débilite ma force ou rompe ma colère ? Un nom si glorieux, lâche, ne t'est plus dû : En lui manquant de foi, ton crime l'a perdu. Plus j'ai d'amour pour elle, et plus pour toi de haine Enhardit ma vengeance et redouble ta peine : Tu mourras ; et je veux, pour finir mes ennuis, Mériter par ta mort celle où tu me réduis. Daphnis, à ma fureur ma bouche abandonnée Parle d'ôter la vie à qui te l'a donnée ! Je t'aime, et je t'oblige à m'avoir en horreur, Et ne connais encore qu'à peine mon erreur ! Si je suis sans respect pour ce que tu respectes, Que mes affections ne t'en soient pas suspectes. De plus réglés transports me feraient trahison ; Si j'avais moins d'amour, j'aurais de la raison ; C'est peu que de la perdre, après t'avoir perdue : Rien ne sert plus de guide à mon âme éperdue, Je condamne à l'instant ce que j'ai résolu ; Je veux, et ne veux plus sitôt que j'ai voulu ; Je menace Géraste, et pardonne à ton père : Ainsi rien ne me venge, et tout me désespère.

SCÈNE IX.

FLORAME

Célie...

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

DAMON

Quoi ?

SCÈNE II.

FLORAME

Jetterai-je toujours des menaces en l'air, Sans que je sache enfin à qui je dois parler ? Aurait-on jamais cru qu'elle me fût ravie, Et qu'on me pût ôter Daphnis avant la vie ? Le possesseur du prix de ma fidélité, Bien que je sois vivant, demeure en sûreté ; Tout inconnu qu'il m'est, il produit ma misère ; Tout mon rival qu'il est, il rit de ma colère. Rival ! Ah, quel malheur ! J'en ai pour me bannir, Et cesse d'en avoir quand je le veux punir. Grands dieux, qui m'enviez cette juste allégeance Qu'un amant supplanté tire de la vengeance, Et me cachez le bras dont je reçois les coups, Est-ce votre dessein que je m'en prenne à vous ? Est-ce votre dessein d'attirer mes blasphèmes, Et qu'ainsi que mes maux mes crimes soient extrêmes ; Qu'à mille impiétés osant me dispenser, À votre foudre oisif je donne où se lancer ? Ah ! Souffrez qu'en l'état de mon sort déplorable Je demeure innocent, encore que misérable ; Destinez à vos feux d'autres objets que moi : Vous n'en sauriez manquer, quand on manque de foi. Employez le tonnerre à punir les parjures, Et prenez intérêt vous-même à mes injures : Montrez, en me vengeant, que vous êtes des dieux, Ou conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux, Et qu'on sait dérober d'un rival qui me tue Le nom à mon oreille, et l'objet à ma vue. Rival, qui que tu sois, dont l'insolent amour Idolâtre un soleil et n'ose voir le jour, N'oppose plus ta crainte à l'ardeur qui te presse : Fais-toi, fais-toi connaître allant voir ta maîtresse.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX.

AMARANTE

Je le perds donc, l'ingrat, sans que mon artifice Ait tiré de ses maux aucun soulagement, Sans que pas un effet ait suivi ma malice, Où ma confusion n'égalât son tourment. Pour agréer ailleurs il tâchait à me plaire, Un amour dans la bouche, un autre dans le sein : J'ai servi de prétexte à son feu téméraire, Et je n'ai pu servir d'obstacle à son dessein. Daphnis me le ravit, non par son beau visage, Non par son bel esprit ou ses doux entretiens, Non que sur moi sa race ait aucun avantage, Mais par le seul éclat qui sort d'un peu de biens. Filles que la nature a si bien partagées, Vous devez présumer fort peu de vos attraits : Quelques charmants qu'ils soient, vous êtes négligées, À moins que la fortune en rehausse les traits. Mais encore que Daphnis eût captivé Florame, Le moyen qu'inégal il en fût possesseur ? Destins, pour rendre aisé le succès de sa flamme, Fallait-il qu'un vieux fou fût épris de sa soeur ? Pour tromper mon attente et me faire un supplice, Deux fois l'ordre commun se renverse en un jour : Un jeune amant s'attache aux lois de l'avarice, Et ce vieillard pour lui suit celles de l'amour. Un discours amoureux n'est qu'une fausse amorce, Et Théante et Florame ont feint pour moi des feux : L'un m'échappe de gré, comme l'autre de force ; J'ai quitté l'un pour l'autre, et je les perds tous deux. Mon coeur n'a point d'espoir dont je ne sois séduite : Si je prends quelque peine, une autre en a les fruits ; Et dans le triste état où le ciel m'a réduite, Je ne sens que douleurs et ne prévois qu'ennuis. Vieillard, qui de ta fille achètes une femme Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent, Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'âme, Dénier le repos du tombeau qui t'attend ! Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse Me contraindre moi-même à déplorer ton sort, Te faire un long trépas, et cette jeune épouse User toute sa vie à souhaiter ta mort !

1 706 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica