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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Tragédie Chrétienne

Théodore Vierge et Martyre

Pierre Corneille· créée en 1645, imprimée en 1646· 5 actes· 1 882 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois en 1645 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • VALENS, gouverneur d'Antioche
  • PLACIDE, fils de Valens et amoureux de Théodore
  • CLÉOBULE, ami de Placide
  • DIDYME, amoureux de Théodore
  • PAULIN, confident de Valens
  • LYCANTE, capitaine d'une cohorte romaine
  • MARCELLE, femme de Valens
  • THÉODORE, princesse d'Antioche
  • STÉPHANIE, confidente de Marcelle

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

PLACIDE

Ce n'est point un secret que cette passion : Flavie, au lit malade, en meurt de jalousie ; Et dans l'âpre dépit dont sa mère est saisie, Elle tonne, foudroie, et pleine de fureur, Menace de tout perdre auprès de l'empereur. Comme de ses faveurs, je ris de sa colère : Quoi qu'elle ait fait pour moi, quoi qu'elle puisse faire, Le passé sur mon coeur ne peut rien obtenir, Et je laisse au hasard le soin de l'avenir. Je me plais à braver cet orgueilleux courage : Chaque jour pour l'aigrir je vais jusqu'à l'outrage ; Son âme impérieuse et prompte à fulminer Ne saurait me haïr jusqu'à m'abandonner. Souvent elle me flatte alors que je l'offense, Et quand je l'ai poussée à quelque violence, L'amour de sa Flavie en rompt tous les effets, Et l'éclat s'en termine à de nouveaux bienfaits. Je la plains toutefois ; et plus à plaindre qu'elle, Comme elle aime un ingrat, j'adore une cruelle, Dont la rigueur la venge, et rejetant ma foi, Me rend tous les mépris que Flavie a de moi. Mon sort des deux côtés mérite qu'on le plaigne : L'une me persécute, et l'autre me dédaigne ; Je hais qui m'idolâtre, et j'aime qui me fuit, Et je poursuis en vain, ainsi qu'on me poursuit. Telle est de mon destin la fatale injustice, Telle est la tyrannie ensemble et le caprice Du démon aveuglé qui sans discrétion Verse l'antipathie et l'inclination. Mais puisqu'à d'autres yeux je parois trop aimable, Que peut voir Théodore en moi de méprisable ? Sans doute elle aime ailleurs, et s'impute à bonheur De préférer Didyme au fils du gouverneur.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII.

VALENS

Ne t'imagine pas que dans le fond de l'âme Je préfère à mon fils les fureurs d'une femme : L'un m'est plus cher que l'autre, et par ce triste arrêt Ce n'est que de ce fils que je prends l'intérêt. Théodore est chrétienne, et ce honteux supplice Vient moins de ma rigueur que de mon artifice : Cette haute infamie où je veux la plonger Est moins pour la punir que pour la voir changer. Je connais les chrétiens : la mort la plus cruelle Affermit leur constance, et redouble leur zèle ; Et sans s'épouvanter de tous nos châtiments, Ils trouvent des douceurs au milieu des tourments ; Mais la pudeur peut tout sur l'esprit d'une fille Dont la vertu répond à l'illustre famille ; Et j'attends aujourd'hui d'un si puissant effort Ce que n'obtiendraient pas les frayeurs de la mort. Après ce grand effet, j'oserai tout pour elle, En dépit de Flavie, en dépit de Marcelle, Et je n'ai rien à craindre auprès de l'empereur, Si ce coeur endurci renonce à son erreur. Lui-même il me louera d'avoir su l'y réduire, Lui-même il détruira ceux qui m'en voudraient nuire : J'aurai lieu de braver Marcelle et ses amis ; Ma vertu me soutient où son crédit m'a mis ; Mais elle me perdrait, quelque rang que je tienne, Si j'osais à ses yeux sauver cette chrétienne. Va la voir de ma part, et tâche à l'étonner : Dis-lui qu'à tout le peuple on va l'abandonner, Tranche le mot enfin, que je la prostitue ; Et quand tu la verras troublée et combattue, Donne entrée à Placide, et souffre que son feu Tâche d'en arracher un favorable aveu. Les larmes d'un amant et l'horreur de sa honte Pourront fléchir ce coeur qu'aucun péril ne dompte ; Et lors elle n'a point d'ennemis si puissants Dont elle ne triomphe avec un peu d'encens ; Et cette ignominie où je l'ai condamnée Se changera soudain en heureux hyménée.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

THÉODORE

N'espérez pas, Seigneur, que mon sort déplorable Me puisse à votre amour rendre plus favorable, Et que d'un si grand coup mon esprit abattu Défère à ses malheurs plus qu'à votre vertu. Je l'ai toujours connue et toujours estimée ; Je l'ai plainte souvent d'aimer sans être aimée ; Et par tous ces dédains où j'ai su recourir, J'ai voulu vous déplaire afin de vous guérir. Louez-en le dessein, en apprenant la cause : Un obstacle éternel à vos désirs s'oppose. Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux... Mais, Seigneur, à ce mot ne soyez pas jaloux. Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome, Il est plus grand que vous ; mais ce n'est point un homme : C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois, C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix ; Et c'est enfin à lui que mes voeux ont donnée Cette virginité que l'on a condamnée. Que puis-je donc pour vous, n'ayant rien à donner ? Et par où votre amour se peut-il couronner, Si pour moi votre hymen n'est qu'un lâche adultère, D'autant plus criminel qu'il serait volontaire, Dont le ciel punirait les sacrilèges noeuds, Et que ce Dieu jaloux vengerait sur tous deux ? Non, non, en quelque état que le sort m'ait réduite, Ne me parlez, Seigneur, ni d'hymen ni de fuite : C'est changer d'infamie, et non pas l'éviter ; Loin de m'en garantir, c'est m'y précipiter. Mais pour braver Marcelle et m'affranchir de honte, Il est une autre voie et plus sûre et plus prompte, Que dans l'éternité j'aurais lieu de bénir : La mort ; et c'est de vous que je dois l'obtenir. Si vous m'aimez encore, comme j'ose le croire, Vous devez cette grâce à votre propre gloire ; En m'arrachant la mienne on la va déchirer ; C'est votre choix, c'est vous qu'on va déshonorer. L'amant si fortement s'unit à ce qu'il aime, Qu'il en fait dans son coeur une part de lui-même : C'est par là qu'on vous blesse, et c'est par là, Seigneur, Que peut jusques à vous aller mon déshonneur. Tranchez donc cette part par où l'ignominie Pourrait souiller l'éclat d'une si belle vie : Rendez à votre honneur toute sa pureté, Et mettez par ma mort son lustre en sûreté. Mille dont votre Rome adore la mémoire Se sont bien tous entiers immolés à leur gloire : Comme eux, en vrai Romain de la vôtre jaloux, Immolez cette part trop indigne de vous ; Sauvez-la par sa perte ; ou si quelque tendresse À ce bras généreux imprime sa faiblesse, Si du sang d'une fille il craint de se rougir, Armez, armez le mien, et le laissez agir. Ma loi me le défend, mais mon_Dieu me l'inspire : Il parle, et j'obéis à son secret empire ; Et contre l'ordre exprès de son commandement, Je sens que c'est de lui que vient ce mouvement. Pour le suivre, Seigneur, souffrez que votre épée Me puisse...

SCÈNE IV.

SCÈNE V.

PLACIDE

Triomphez-en dans l'âme, et tâchez de paraître Moins insensible aux maux que vous avez fait naître. En l'état où je suis, c'est une lâcheté D'insulter aux malheurs où vous m'avez jeté ; Et l'amertume enfin de cette raillerie Tournerait aisément ma douleur en furie. Si quelque espoir arrête et suspend mon courroux, Il ne peut être grand, puisqu'il n'est plus qu'en vous, En vous, que j'ai traitée avec tant d'insolence, En vous, de qui la haine a tant de violence. Contre ces malheurs même où vous m'avez jeté, J'espère encore en vous trouver quelque bonté ; Je fais plus, je l'implore, et cette âme si fière Du haut de son orgueil descend à la prière, Après tant de mépris s'abaisse pleinement, Et de votre triomphe achève l'ornement. Voyez ce qu'aucun dieu n'eût osé vous promettre, Ce que jamais mon coeur n'aurait cru se permettre : Placide suppliant, Placide à vos genoux Vous doit être, Madame, un spectacle assez doux ; Et c'est par la douceur de ce même spectacle Que mon coeur vous demande un aussi grand miracle. Arrachez Théodore aux hontes d'un arrêt Qui mêle avec le sien mon plus cher intérêt. Toute ingrate, inhumaine, inflexible, chrétienne, Madame, elle est mon choix, et sa gloire est la mienne ; S'il faut qu'elle subisse une si dure loi, Toute l'ignominie en rejaillit sur moi ; Et je n'ai pas moins qu'elle à rougir d'un supplice Qui profane l'autel où j'ai fait sacrifice, Et de l'illustre objet de mes plus saints désirs Fait l'infâme rebut des plus sales plaisirs. S'il vous demeure encore quelque espoir pour Flavie, Conservez-moi l'honneur pour conserver sa vie ; Et songez que l'affront où vous m'abandonnez Déshonore l'époux que vous lui destinez. Je vous le dis encore, sauvez-moi cette honte : Ne désespérez pas une âme qui se dompte, Et par le noble effort d'un généreux emploi, Triomphez de vous-même aussi bien que de moi. Théodore est pour vous une utile ennemie ; Et si, proche qu'elle est de choir dans l'infamie, Ma plus sincère ardeur n'en peut rien obtenir, Vous n'avez pas beaucoup à craindre l'avenir. Le temps ne la rendra que plus inexorable ; Le temps détrompera peut-être un misérable. Daignez lui donner lieu de me pouvoir guérir, Et ne me perdez pas en voulant m'acquérir.

SCÈNE VI.

STÉPHANIE

Donc...

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

STÉPHANIE

Seigneur...

SCÈNE II.

SCÈNE III.

PLACIDE

Lui seul ?

PAULIN

Lui seul.

SCÈNE IV.

CLÉOBULE

Oui, Seigneur.

PLACIDE

Théodore.

PLACIDE

Qui ?

SCÈNE V.

DIDYME

La princesse, à ma vue également atteinte D'étonnement, d'horreur, de colère et de crainte, À tant de passions exposée à la fois, A perdu quelque temps l'usage de la voix : Aussi j'avais l'audace encore sur le visage Qui parmi ces mutins m'avait donné passage, Et je portais encore sur le front imprimé Cet insolent orgueil dont je l'avais armé. Enfin reprenant coeur : " arrête, me dit-elle, Arrête ; "Et m'allait faire une longue querelle ; Mais pour laisser agir l'erreur qui la surprend, Le temps était trop cher, et le péril trop grand ; Donc, pour la détromper : " non, lui dis-je, Madame, Quelque outrageux mépris dont vous traitiez ma flamme, Je ne viens point ici comme amant indigné Me venger de l'objet dont je fus dédaigné ; Une plus sainte ardeur règne au coeur de Didyme : Il vient de votre honneur se faire la victime, Le payer de son sang, et s'exposer pour vous À tout ce qu'oseront la haine et le courroux. Fuyez sous mon habit, et me laissez, de grâce, Sous le vôtre en ces lieux occuper votre place ; C'est par ce moyen seul qu'on peut vous garantir : Conservez une vierge en faisant un martyr. " Elle, à cette prière encore demi-tremblante, Et mêlant à sa joie un reste d'épouvante, Me demande pardon, d'un visage étonné, De tout ce que son âme a craint ou soupçonné. Je m'apprête à l'échange, elle à la mort s'apprête ; Je lui tends mes habits, elle m'offre sa tête, Et demande à sauver un si précieux bien Aux dépens de son sang, plutôt qu'au prix du mien ; Mais Dieu la persuade, et notre combat cesse. Je vois, suivant mes voeux, échapper la princesse.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

SCÈNE IV.

SCÈNE V.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII.

STÉPHANIE

Elle l'est.

STÉPHANIE

Il n'a rien fait, Seigneur ; mais écoutez le reste : Il demeure immobile à cet objet funeste ; Quelque ardeur qui le pousse à venger ce malheur, Pour en avoir la force il a trop de douleur ; Il pâlit, il frémit, il tremble, il tombe, il pâme, Sur son cher Cléobule il semble rendre l'âme. Cependant, triomphante entre ces deux mourants, Marcelle les contemple à ses pieds expirants, Jouit de sa vengeance, et d'un regard avide En cherche les douceurs jusqu'au coeur de Placide ; Et tantôt se repaît de leurs derniers soupirs, Tantôt goûte à pleins yeux ses mortels déplaisirs, Y mesure sa joie, et trouve plus charmante La douleur de l'amant que la mort de l'amante, Nous témoigne un dépit qu'après ce coup fatal, Pour être trop sensible il sent trop peu son mal ; En hait sa pâmoison qui la laisse impunie, Au péril de ses jours la souhaite finie. Mais à peine il revit, qu'elle, haussant la voix : "Je n'ai pas résolu de mourir à ton choix, Dit-elle, ni d'attendre à rejoindre Flavie Que ta rage insolente ordonne de ma vie. " À ces mots, furieuse, et se perçant le flanc De ce même poignard fumant d'un autre sang, Elle ajoute : " va, traître, à qui j'épargne un crime ; Si tu veux te venger, cherche une autre victime. Je meurs, mais j'ai de quoi rendre grâces aux dieux, Puisque je meurs vengée, et vengée à tes yeux. " Lors même, dans la mort conservant son audace, Elle tombe, et tombant elle choisit sa place, D'où son oeil semble encore à longs traits se soûler Du sang des malheureux qu'elle vient d'immoler.

SCÈNE IX.

1 882 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica