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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie héroïque en vers

Tite et Bérénice

Pierre Corneille· créée en 1670, imprimée en 1671· 5 actes· 1 774 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois le 28 novembre 1670 au Théâtre du Palais-Royal.

Personnages

  • TITE, Empereur de Rome et amant de Bérénice
  • DOMITIAN, frère de Tite et anamant de Domitie
  • BÉRÉNICE, reine d'une partie de la Judée
  • DOMITIE, fille de Corbulon
  • PLAUTINE, confidente de Domitie
  • FLAVIAN, confident de Tite
  • ALBIN, confident de Domitian
  • PHILON, Ministre d'État, confident de Bérénice
XIPHILINUS EN DIONE IN VESPASIANO

Guillelmo Blanco Interprete.

Vespasianus à Senatu Absens imperator creatur, Titusque et Domitianus Cesares designantur.

Domitianus animum ad amorem Domitiae filiae Corbulonis applicaverat, camque à Lucio Lamio AEmiliano viro ejus abductam Secum habebat in numero amicarum, eamdemque postea uxorem duxit.

Per id tempus Berenic maxime florebat, ob eamque causam cum Agrippa fratre Rosam venit. Is Prétoriis honribus auctus est, ipsa habitavit in Palatio, coapitque cum Tito coire : Spes erat eam Tito nuptem iri, jam enim omnia, ut si effet uxor, gerebat. Sed Titus cum intelligeret populum Romanum id moleste ferre, eam repudiavit, praesertim quòd de iis rebud magni rumores perferrentur.

IN TITO

Titus, ex quo tempore principatum solus obtinuit, nec caedes fecit, nec amoribus inservivit, sed omnis quamvis insidiis peteretur, et continens, Berenice licet in urbem reversa, fuit.

Titus moriens se unius tantum rei poenitére dixit, id autem quid esset non apervit, nec quisquam certo novit, aliud aliis conjicientibus. Constans Fama fuit, ut nonnulli tradunt, quod Domitian uxorem fratris habuisset : alii putant quibus ego assentior, quod Domitianum à quo certò sciebat sibi isidias parari, non interfecisset, sed id abeo pati maluisset, et quod traderet Imperium Romanum tali viro.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Domitie, Plautine.

DOMITIE

Si l'amour quelquefois souffre qu'on le contraigne, Il souffre rarement qu'une autre ardeur l'éteigne, Et quand l'ambition en met l'empire à bas, Elle en fait son esclave, et ne l'étouffe pas. Mais un si fier esclave ennemi de sa chaîne La secoue à toute heure, et la porte avec gêne, Et maître de nos sens qu'il appelle au secours, Il échappe souvent, et murmure toujours. Veux-tu que je te fasse un aveu tout sincère ? Je ne puis aimer Tite, ou n'aimer pas son frère, Et malgré cet amour je ne puis m'arrêter Qu'au degré le plus haut où je puisse monter. Laisse-moi retracer ma vie en ta mémoire ; Tu me connais assez pour en savoir l'histoire, Mais tu n'as pu connaître, à chaque événement De mon illustre orgueil quel fut le sentiment. En naissant, je trouvai l'empire en ma famille, Néron m'eut pour parente et Corbulon pour fille, Et le bruit qu'en tous lieux fit sa haute valeur Autant que ma naissance enfla mon jeune coeur. De l'éclat des grandeurs par là préoccupée Je vis d'un oeil jaloux Octavie et Poppée, Et Néron, des mortels et l'horreur et l'effroi, M'eut paru grand héros s'il m'eut offert sa foi. Après tant de forfaits et de morts entassées, Les troupes du Levant d'un tel monstre lassées Pour César en sa place élurent Corbulon : Son austère vertu rejeta ce grand nom, Un lâche assassinat en fut le prompt salaire, Mais mon orgueil sensible à ces honneurs d'un père Prit de tout autre rang une assez forte horreur, Pour me traiter dans l'âme en fille d'empereur. Néron périt enfin. Trois empereurs de suite Virent de leur fortune une assez prompte fuite ; L'Orient de leurs noms fut à peine averti, Qu'il fit Vespasian chef d'un plus fort parti. Le ciel l'en avoua : ce guerrier magnanime Par Tite son aîné fit assiéger Solyme, Et tandis qu'en égypte il prit d'autres emplois, Domitian ici vint dispenser ses lois. Je le vis et l'aimai : ne blâme point ma flamme, Rien de plus grand que lui n'éblouissait mon âme, Je ne voyais point Tite, un hymen me l'ôtait, Mille soupirs aidaient au rang qui me flattait, Pour remplir tous nos voeux nous n'attendions qu'un père : Il vint, mais d'un esprit à nos voeux si contraire, Que quoi qu'on lui pût dire, on n'en put arracher Ce qu'attendait un feu qui nous était si cher. On n'en sut point la cause, et divers bruits coururent, Qui tous à notre amour également déplurent ; J'en eus un long chagrin. Tite fit tôt après De Bérénice à Rome admirer les attraits, Pour elle avec Martie il avait fait divorce, Et cette belle Reine eut sur lui tant de force, Que pour montrer à tous sa flamme, et hautement, Il lui fit au palais prendre un appartement. L'Empereur, bien qu'en l'âme il prévit quelle haine Concevrait tout l'état pour l'époux d'une reine, Sembla voir cet amour d'un oeil indifférent, Et laisser un cours libre aux flots de ce torrent : Mais sous les vains dehors de cette complaisance On ménagea ce Prince avec tant de prudence, Qu'en dépit de son coeur que charmaient tant d'appas, Il l'obligea lui-même à revoir ses états. À peine je le vis sans maîtresse et sans femme, Que mon orgueil vers lui tourna toute mon âme, Et s'étant emparé du plus doux de mes soins, Son frère commença de me plaire un peu moins. Non qu'il ne fut toujours maître de ma tendresse, Mais je la regardais ainsi qu'une faiblesse, Comme un honteux effet d'un amour éperdu, Qui me volait un rang que je me croyais dû. Tite à peine sur moi jetait alors la vue, Cent fois avec douleur je m'en suis aperçue ; Mais ce qui consolait ce juste et long ennui, C'est que Vespasian me regardait pour lui. Je commençais pourtant à n'en plus rien attendre, Quand je vis en ses yeux quelque chose de tendre, Il me rendit visite, et fit tout ce qu'on fait Alors qu'on veut aimer, ou qu'on aime en effet Je veux bien t'avouer que j'y crus du mystère, Qu'il ne me disait rien que par l'ordre d'un père ; Mais qui ne pencherait à s'en désabuser, Lorsque ce père mort il songe à m'épouser ? Toi qui vois tout mon coeur, juge de son martyre. L'ambition l'entraîne, et l'amour le déchire, Quand je crois m'être mise au-dessus de l'amour, L'amour vers son objet me ramène à son tour. Je veux régner, et tremble à quitter ce que j'aime, Et ne me saurais voir d'accord avec moi-même.

SCÈNE II. Domitian, Domitia, Albin, Plautine.

SCÈNE III. Domitian, Albin.

ACTE II

SCÈNE PREMIERE. Tite, Flavian.

TITE

J'en sais la politique, et cette loi cruelle À presque fait l'amour qu'il m'a fallu pour elle. Réduit au triste choix dont tu viens de parler J'aime mieux, Flavian, l'aimer, que l'immoler, Et ne puis démentir cette horreur magnanime Qu'en recevant le jour je conçus pour le crime. Moi qui seul des césars me vois en ce haut rang, Sans qu'il en coûte à Rome une goutte de sang, Moi que du genre humain on nomme les délices, Moi qui ne puis souffrir les plus justes supplices, Pourrais-je autoriser une injuste rigueur À perdre une héroïne à qui je dois mon coeur ? Non, malgré les attraits de sa belle rivale, Malgré les voeux flottants de mon âme inégale, Je veux l'aimer, je l'aime, et sa seule beauté Pouvait me consoler de ce que j'ai quitté ; Elle seule en ses yeux porte de quoi contraindre Mes feux à s'assoupir, s'ils ne peuvent s'éteindre, De quoi flatter mon âme, et forcer mes douleurs À souhaiter du moins de n'aimer plus ailleurs. Mais je ne vois pas bien que j'en sois encor maître ; Dès que ma flamme expire un mot la fait renaître, Et mon coeur malgré moi rappelle un souvenir Que je n'ose écouter, et ne saurais bannir. Ma raison s'en veut faire en vain un sacrifice, Tout me ramène ici, tout m'offre Bérénice, Et même je ne sais par quel pressentiment Je n'ai souffert personne en son appartement, Mais depuis cet adieu si cruel et si tendre, Il est demeuré vide, et semble encor l'attendre. Va, fais porter mon ordre à ses ambassadeurs, C'est trop entretenir d'inutiles ardeurs, Il est temps de chercher qui m'en puisse distraire, Et le ciel à propos envoie ici mon frère.

SCÈNE II. Tite, Domitian, Albin.

SCÈNE III. Tita, Domitian, Domitie, Albin, Plautine.

DOMITIE

Je ne sais de vous deux, Seigneur, à ne rien feindre Duquel je dois le plus me louer, ou me plaindre. C'est aimer assez mal que remettre tous deux Au choix de mes désirs le succès de vos voeux, Et cette liberté par tous les deux offerte Montre que tous les deux peuvent souffrir ma perte, Et que tout leur amour est prêt à consentir Que mon coeur ou ma foi veuille se démentir. Je me plains de tous deux, et vous plains l'un et l'autre, Si pour voir tout ce coeur vous m'ouvrez tout le vôtre. Le Prince n'agit pas en amant fort discret ; S'il ne m'impose rien, il trahit mon secret, Tout ce qu'il vous en dit m'offense, ou vous abuse, Mais ce que fait l'amour, l'amour aussi l'excuse. Vous, Seigneur, je croyais que vous m'aimiez assez Pour m'épargner le trouble où vous m'embarrassez, Et laisser pour couleur à mon peu de constance La gloire d'obéir à la toute-puissance : Vous m'ôtez cette excuse, et me voulez charger De ce qu'a d'odieux la honte de changer : Si le Prince en mon coeur garde encor même place, C'est manquer de respect que vous le dire en face, Et si mon choix pour vous n'est point violenté, C'est trop d'ambition et d'infidélité. Ainsi des deux côtés tout sert à me confondre, J'ai cent choses à dire, et rien à vous répondre, Et ne voulant déplaire à pas un de vous deux, Je veux, ainsi que vous douter où vont mes voeux. Ce qui le plus m'étonne en cette déférence Qui veut du coeur entier une entière assurance, C'est que dans ce haut rang vous ne vouliez pas voir Qu'il n'importe du coeur quand on sait son devoir, Et que de vos pareils les hautes destinées Ne le consultent point sur ces grands hyménées.

SCÈNE IV. Tite, Domitian, Domitie, Plautine, Flavian, Alban.

SCÈNE V. Tite, Domitian, Bérénice, Domitie, Flavian, Albin, Philon, Plautin.

SCÈNE VI. Tite, Domitie, Plautine, Philon.

SCÈNE VII. DOMITIE, PLAUTINE.

PLAUTINE

Madame...

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Domitian, Bérénice, Philon.

SCÈNE II. Domitie, Bérénice, Domitian, Philon.

DOMITIE

Lui ?

SCÈNE III. Bérénice, Domitie, Philon.

SCÈNE IV. Bérénice, Philon.

SCÈNE V. Tite, Bérénice, Flavian, Philon.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Bérénice, Philon.

BÉRÉNICE

Quoi ?

SCÈNE II. Domitian, Bérénice, Philon, Albin.

SCÈNE III. Domitian, Domitie, Albin, Plautiine.

SCÈNE IV. Domitian, Albin.

SCÈNE V. Tite, Domitian, Flavian, Albin.

ACTE V

SCÈNE I. Tite, Flavian.

FLAVIAN

Seigneur...

SCÈNE II. Tite, Domitie, Flavian, Plautine.

SCÈNE III. Tite, Flavian.

SCÈNE IV. Tite, Bérénice, Philon, Flavian.

SCÈNE V. Tite, Bérénice, Domitian, Albin, Flavian, Philon.

Domitian entre.

BÉRÉNICE

Permettez, Seigneur, que je prévienne Ce que peut votre flamme accorder à la mienne. Grâces au juste ciel, ma gloire en sûreté N'a plus à redouter aucune indignité, J'éprouve du sénat l'amour et la justice, Et n'ai qu'à le vouloir pour être impératrice. Je n'abuserai point d'un surprenant respect Qui semble un peu bien prompt pour n'être point suspect. Souvent on se dédit de tant de complaisance, Non que vous ne puissiez en fixer l'inconstance ; Si nous avons trop vu ses flux et ses reflux Pour Galba, pour Othon, et pour Vitellius, Rome dont aujourd'hui vous êtes les délices N'aura jamais pour vous ces insolents caprices ; Mais aussi cet amour qu'à pour vous l'univers Ne vous peut garantir des ennemis couverts. Un million de bras a beau garder un maître, Un million de bras ne pare point d'un traître ; Il n'en faut qu'un pour perdre un Prince aimé de tous, Il n'y faut qu'un brutal qui me haïsse en vous, Aux zèles indiscrets tout parait légitime, Et la fausse vertu se fait honneur du crime. Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix, Sauvons-lui vous et moi la gloire de ses lois, Rendons-lui vous et moi cette reconnaissance D'en avoir pour vous plaire affaibli la puissance, De l'avoir immolée à vos plus doux souhaits ; On nous aime, faisons qu'on nous aime à jamais. D'autres sur votre exemple épouseraient des reines Qui n'auraient pas, Seigneur, des âmes si romaines, Et lui seraient peut-être avec trop de raison Haïr votre mémoire et détester mon nom. Un refus généreux de tant de déférence Contre tous ces périls nous met en assurance.

1 774 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica