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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Conquête de la Toison d'or

Pierre Corneille· créée en 1661· 6 actes· 2 237 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois le 19 février 1661 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • LA FRANCE
  • LA VICTOIRE
  • MARS
  • LA PAIX
  • L'HYMÉNÉE
  • L'ENVIE
  • LA DISCORDE
  • QUATRE AMOURS

PROLOGUE

DÉCORATION DU PROLOGUE. L'heureux mariage de Sa Majesté, et la paix qu'il lui a pu donner à ses peuples, ayant été les motifs de la réjouissance publique pour laquelle cette tragédie a été préparée, non seulement il était juste qu'ils servissent de sujet au prologue qui la précède, mais il était même absolument impossible d'en choisir une plus illustre matière. L'ouverture du théâtre fait voir un pays ruiné par les guerres, et terminé dans son enfoncement par une ville qui n'en est pas mieux traitée, ce qui marque le pitoyable état ou la France était réduite avant cette faveur du ciel, qu'elle a si longtemps souhaitée, et dont la bonté de son généreux monarque la fait jouir à présent.

SCÈNE PREMIÈRE. La France, La Victoire.

DÉCORATION DU THÉÂTRE. L'heureux mariage de Sa Majesté, et la paix qu'il lui a plu donner à ses peuples, ayant été les motifs de la réjouissance publique pour laquelle cette tragédie a été préparée, non seulement il était juste qu'ils servissent de sujet au prologue qui la précède, mais il était même absolument impossible d'en choisir une plus illustre matière. L'ouverture du théâtre fait voir un pays ruiné par les guerres, et terminé dans son enfoncement par une ville qui n'en est pas mieux traitée, ce qui marque le pitoyable état où la France était réduite avant cette faveur du ciel, qu'elle a si longtemps souhaitée, et dont la bonté de son généreux monarque la fait jouir à présent.

LA VICTOIRE

Je n'ose condamner de si justes ennuis, Quand je vois quels malheurs malgré moi je produis ; Mais ce dieu dont la main m'a chez vous affermie Vous pardonnera-t-il d'aimer son ennemie ? Le voilà qui paraît, c'est lui-même, c'est Mars, Qui vous lance du ciel de farouches regards ; Il menace, il descend : apaisez sa colère Par le prompt désaveu d'un souhait téméraire.

Le ciel s'ouvre et fait voir Mars en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile. Il descend ainsi à un de ses côtés du théâtre, qu'il traverse en parlant, et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu dont il est parti.

SCÈNE II. Mars, la France, la Victoire.

MARS

France ingrate, tu veux la paix ! Et pour toute reconnaissance D'avoir en tant de lieux étendu ta puissance, Tu murmures de mes bienfaits ! Encore un lustre ou deux, et sous tes destinées J'aurais rangé le sort des têtes couronnées ; Ton état n'aurait eu pour bornes que ton choix ; Et tu devais tenir pour assuré présage, Voyant toute l'Europe apprendre ton langage, Que toute cette Europe allait prendre tes lois. Tu renonces à cette gloire ; La Paix a pour toi plus d'appâts, Et tu dédaignes la Victoire Que j'ai de ma main propre attachée à tes pas ! Vois dans quels fers sous moi la Discorde et l'Envie Tiennent cette Paix asservie. La Victoire t'a dit comme on peut m'apaiser ; J'en veux bien faire encor ta compagne éternelle ; Mais sache que je la rappelle, Si tu manques d'en bien user.

Avant que de disparaître, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a donnée pour garder. Ce palais a pour colonnes des canons, qui ont pour bases des mortiers, et des boulets pour chapiteaux ; le tout accompagné, pour ornement, de trompettes, de tambours, et autres instruments de guerre entrelacés ensemble et découpés à jour, qui font comme un second rang de colonnes. Le lambris est composé de trophée d'armes, et de tout ce qui peut désigner et embellir la demeure de ce dieu des batailles.

SCÈNE III. La Paix, La Discorde, L'Envie, La France, La Victoire.

LA PAIX

En vain à tes soupirs il est inexorable : Un dieu plus fort que lui me va rejoindre à toi ; Et tu devras bientôt ce succès adorable À cette reine incomparable Dont les soins et l'exemple ont formé ton grand roi. Ses tendresses de soeur, ses tendresses de mère, Peuvent tout sur un fils, peuvent tout sur un frère. Bénis, France, bénis ce pouvoir fortuné ; Bénis le choix qu'il fait d'une reine comme elle : Cent rois en sortiront, dont la gloire immortelle Fera trembler sous toi l'univers étonné, Et dans tout l'avenir sur leur front couronné Portera l'image fidèle De celui qu'elle t'a donné. Ce dieu dont le pouvoir suprême Étouffe d'un coup d'oeil les plus vieux différends, Ce dieu par qui l'amour plaît à la vertu même, Et qui borne souvent l'espoir des conquérants, Le blond et pompeux Hyménée Prépare en ta faveur l'éclatante journée Où sa main doit briser mes fers. Ces monstres insolents dont je suis prisonnière, Prisonniers à leur tour au fond de leurs enfers, Ne pourront mêler d'ombre à sa vive lumière. À tes cantons les plus déserts Je rendrai leur beauté première ; Et dans les doux torrents d'une allégresse entière Tu verras s'abîmer tes maux les plus amers. Tu vois comme déjà ces deux hautes puissances, Que Mars semblait plonger en d'immortels discords, Ont malgré ses fureurs assemblé sur tes bords Les sublimes intelligences Qui de leurs grands états meuvent les vastes corps. Les surprenantes harmonies De ces miraculeux génies Savent tout balancer, savent tout soutenir. Leur prudence était due à cet illustre ouvrage, Et jamais on n'eût pu fournir, Aux intérêts divers de la Seine et du Tage, Ni zèle plus savant en l'art de réunir, Ni savoir mieux instruit du commun avantage. Par ces organes seuls ces dignes potentats Se font eux-mêmes leurs arbitres ; Aux conquêtes par eux ils donnent d'autres titres, Et des bornes à leurs états. Ce dieu même qu'attend ma longue impatience N'a droit de m'affranchir que par leur conférence : Sans elle son pouvoir serait mal reconnu. Mais enfin je le vois, leur accord me l'envoie. France, ouvre ton coeur à la joie ; Et vous, monstres, fuyez ; ce grand jour est venu.

L'Hyménée paraît, couronné de leurs, portant en sa main droite un dard semé de lys et de roses, et en la gauche le portrait de la Reine peint sur son bouclier.

SCÈNE IV. L'Hyménée, La Paix, la Discorde, l'Envie, La France, La Victoire, Choeur de musique.

L'HYMÉNÉE

Il en est temps, déesse, et c'est trop faire attendre Les effets d'un espoir si doux. Vous donc, mes ministres fidèles, Venez, amours, et prêtez-nous vos ailes.

Quatre Amours descendent du ciel, deux de chaque côtés, et s'attachent à l'Hyménée et à la Paix pour les apporter en terre.

CHOEUR DE MUSIQUE

L'Hyménée, la Paix et les quatre amours descendent cependant qu'il chante.

Descends, Hymen, et ramène sur terre Les délices avec la paix ; Descends, objet divin de nos plus doux souhaits, Et par tes feux éteins ceux de la guerre.

Après que l'Hyménée et la Paix sont descendus, les quatre Amours remontent du ciel, premièrement de droit il tous quatre ensemble, et puis se séparant deux à deux et croisant leur vol, en sorte que ceux qui sont au côté droit se retirent à gauche dans les nues, et ceux qui sont au gauche se perdent dans celles du côté droit.

SCÈNE V. L'Hyménée, La Paix, La France, La Victoire.

L'HYMÉNÉE, seule

Naissez à cet aspect, fontaines, fleurs, bocages ; Chassez de ces débris les funestes images, Et formez des jardins tels qu'avec quatre mots Le grand art de Médée en fit naître à Colchos.

Tout le théâtre se change en un jardin magnifique à la vue du portrait de la Reine, que l'Hyménée lui présente.

ACTE I

DÉCORATION DU PREMIER ACTE. Ce grand jardin, qui en fait la scène, est composé de trois rangs de cyprès, à côté desquels on voit alternativement en chaque châssis des statues de marbre blanc à l'antique, qui versent de gros jets d'eau dans de grands bassins, soutenues par des tritons, qui leur servent de piédestal, ou trois vases qui portent, l'un des orangers et les deux autres diverses fleurs en confusion, chantournées et découpées à jour. Les ornements de ces vases et de ces bassins sont rehaussés d'or, et ces statues portent sur leurs têtes des corbeilles d'or treillissées et remplies de pareilles leurs. Le théâtre est fermé par une grand arcade de verdure, orné de festons de leurs avec une grande corbeille d'or sur le milieu, qui en est remplie par les autres. Quatre autres arcades qui le suivent composent avec elle un berceau qui laisse voir plus loin un autre jardin de cyprès, entremêlées avec quantité d'autres statues à l'antique, et la perspective du fond borne la vue par un parterre encore plus éloigné, au milieu duquel s'élève une fontaine avec divers autres jets d'eau, qui ne font pas le moindre agrément de ce spectacle.

SCÈNE PREMIÈRE. Chalciope, Médée.

SCÈNE II. Aaete, Absyrte, Chalciope, Médée.

SCÈNE III. Aaete, Absyrte, Médée, Jason, Pélée, Iphite, Orphée, Argonautes.

SCÈNE IV. Médée, Jason, Argonautes.

SCÈNE V. Jason, Pélée, Iphite, Orphée, Argonautes.

SCÈNE VI.

ACTE II

DÉCORATION DU SECOND ACTE. La rivière du Phase et le paysage qu'elle traverse succèdent à ce grand jardin, qui disparaît tout d'un coup. On voit tomber de gros torrents de rochers qui servent de rivage à ce fleuve ; et l'éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers coteaux dont cette campagne fermée.

SCÈNE PREMIÈRE. Junon, Jason sous le visage de Chalciope.

JASON

Ah !

SCÈNE II. Jason, Junon, Médée.

SCÈNE III. Adsyrte, Junon, Jason, Médée.

Ici l'on voit sortir du milieu du Phase le dieu Glauque avec deux tritons et deux sirènes qui chantent, cependant qu'une grande conque de nacre, semée de branches de corail et de pierres précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue par quatre vents en l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de ce même fleuve. Tandis qu'elles chantent, le devant ce cette conque merveilleuse fond dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un trône ; et soudain Glauque commande aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de disparaître, et au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser prendre Tyerre à Hypsipyle. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirène obéissent, et Glauque se perd lui-même au fond de l'eau, si tôt qu'il a parlé ; de quoi Absyrte donne la main à Hypsipyle pour sortir de cette conque, qui s'abîme aussitôt dans le fleuve.

SCÈNE IV. Absyrte, Junon, Médée, Jason, Glauque, sirènes, tritons, Hypsipyle.

SCÈNE V. Absyrte, Hypsipyle.

ACTE III

DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE. Nos théâtres n'ont encore rien fait paraître de si brillant que le palais du roi Aaete qui sert de décoration à cet acte. On y voit de chaque côté deux rangs de colonnes de japse torses, et environnées de pampre d'or à grands feuillages, chantournées, et découpées à jour, au milieu desquelles sont des statues d'or à l'antique, de grandeur naturelle. Les frises, les festons, les corniches et les chapiteaux sont pareillement d'or, et portent pour finissement des vases de porcelaine d'où sortent de gros bouquets de fleurs aussi au naturel. Les bases et les piédestaux sont enrichis des basses-tailles, où sont peintes diverses fables de l'antiquité. Un grand portique doré, soutenu par quatre autres colonnes dans le même ordre, fait la face du théâtre, et est suivi de cinq ou six autres de même manière ; qui forment, par le moyen de ses colonnes, comme cinq galeries, où la vue s'enfonçant découvre ce même jardin de cyprès qui a paru au premier acte.

SCÈNE PREMIÈRE. Aaete, Jason.

SCÈNE II. Aaete, Hypsipyle, Jason.

SCÈNE III. Hypsipyle, Jason.

HYPSIPYLE

Eh bien ! Jason, la mort a-t-elle de tels biens Qu'elle soit plus aimable à vos yeux que les miens ? Et sa douceur pour vous serait-elle moins pure Si vous n'y joigniez l'heur de mourir en parjure ? Oui, ce glorieux titre est si doux à porter, Que de tout votre sang il le faut acheter. Le mépris qui succède à l'amitié passée D'une seule douleur m'aurait trop peu blessée : Pour mieux punir ce coeur d'avoir su vous chérir, Il faut vous voir ensemble et changer et périr ; Il faut que le tourment d'être trop tôt vengée Se mêle aux déplaisirs de me voir outragée ; Que l'amour, au dépit ne cédant qu'à moitié, Sitôt qu'il est banni, rentre par la pitié ; Et que ce même feu, que je devrais éteindre, M'oblige à vous haïr, et me force à vous plaindre. Je ne t'empêche pas, volage, de changer ; Mais du moins, en changeant, laisse-moi me venger. C'est être trop cruel, c'est trop croître l'offense Que m'ôter à la fois ton coeur et ma vengeance Le supplice où tu cours la va trop tôt finir. Ce n'est pas me venger, ce n'est que te punir ; Et toute sa rigueur n'a rien qui me soulage, S'il n'est de mon souhait et le choix et l'ouvrage. Hélas ! Si tu pouvais le laisser à mon choix, Ton supplice, il serait de rentrer sous mes lois, De m'attacher à toi d'une chaîne plus forte, Et de prendre en ta main le sceptre que je porte. Tu n'as qu'à dire un mot, ton crime est effacé : J'ai déjà, si tu veux, oublié le passé. Mais qu'inutilement je me montre si bonne Quand tu cours à la mort de peur qu'on te pardonne ! Quoi ? Tu ne réponds rien, et mes plaintes en l'air N'ont rien d'assez puissant pour te faire parler ?

JASON

Osez autant qu'une autre ; entendez-le, madame, Ce soupir qui vers vous pousse toute mon âme ; Et concevez par là jusqu'où vont mes malheurs, De soupirer pour vous, et de prétendre ailleurs. Il me faut la toison : il y va de la vie De tous ces demi-dieux que brûle même envie ; Il y va de ma gloire, et j'ai beau soupirer, Sous cette tyrannie il me faut expirer. J'en perds tout mon bonheur, j'en perds toute ma joie ; Mais pour sortir d'ici je n'ai que cette voie ; Et le même intérêt qui vous fit consentir, Malgré tout votre amour, à me laisser partir, Le même me dérobe ici votre couronne. Pour faire ma conquête, il faut que je me donne, Que pour l'objet aimé j'affecte des mépris, Que je m'offre en esclave, et me vende à ce prix : Voilà ce que mon coeur vous dit quand il soupire. Ne me condamnez plus, madame, à le redire : Si vous m'aimez encor, de pareils entretiens Peuvent aigrir vos maux et redoublent les miens ; Et cet aveu d'un crime où le destin m'attache Grossit l'indignité des remords que je cache Pour me les épargner, vous voyez qu'en ces lieux Je fuis votre présence, et j'évite vos yeux. L'amour vous montre aux miens toujours charmante et belle ; Chaque moment allume une flamme nouvelle ; Mais ce qui de mon coeur fait les plus chers désirs, De mon change forcé fait tous les déplaisirs ; Et dans l'affreux supplice où me tient votre vue, Chaque coup d'oeil me perce, et chaque instant me tue. Vos bontés n'ont pour moi que des traits rigoureux : Plus je me vois aimé, plus je suis malheureux ; Plus vous me faites voir d'amour et de mérite, Plus vous haussez le prix des trésors que je quitte ; Et l'excès de ma perte allume une fureur Qui me donne moi-même à moi-même en horreur. Laissez-moi m'affranchir de la secrète rage D'être en dépit de moi déloyal et volage ; Et puisqu'ici le ciel vous offre un autre époux D'un rang pareil au vôtre, et plus digne de vous, Ne vous obstinez point à gêner une vie Que de tant de malheurs vous voyez poursuivie. Oubliez un ingrat qui jusques au trépas, Tout ingrat qu'il paraît, ne vous oubliera pas : Apprenez à quitter un lâche qui vous quitte.

SCÈNE IV. Médée, Hypsipile.

HYPSIPYLE

Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.

Ce vers est célèbre comme étant un "concetto", un jeu de mots sur le terme charme synonyme de d'attraits et synonyme de sort jeté par une sorcier ou une sorcière.

Ce palais doré en un palais d'horreur sitôt que Médée a dit le premier de ces cinq derniers vers, et qu'elle a donné un coup de baguette. Tout ce qu'il y a d'épouvantable en la nature y sert de termes. L'éléphant, le rhinocéros, le lion, l'once, les tigres, les léopards, les panthères, les dragons, les serpents, tous avec leurs antipathies à leurs pieds, y lancent des regards menaçants. une grotte obscure borne la vue, au travers de laquelle l'oeil ne laisse pas de découvrir un éloignement merveilleux que fait la perspective. Quatre monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle, et semblent prêts à la dévorer.

SCÈNE V.

UNE VOIX, derrière le théâtre

Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne ; Respectez ses appas ; Suivez les lois qu'elle vous donne : Monstres, n'avancez pas.

Les monstres s'arrêtent sitôt que cette voix chante.

Un nuage descend jusqu'à terre, et, s'y séparant en deux moitiés, qui se perdent chacune de son côté, il laisse sur le théâtre le prince Absyrte.

SCÈNE VI. Absyrte, Hypsipyle.

ACTE IV

DÉCORATION DU QUATRIÈME ACTE. Ce théâtre horrible fait place à un plus agréable : c'est le désert où Médée à coutume de se retirer pour faire ses enchantements. Il est tout de rochers qui laissent sortir de leurs fentes quelques filaments d'herbes rampantes et quelques arbres moitié verts et moitié secs ; ces rochers sont d'une pierre blanche et luisante, de sorte que que comme l'autre théâtre était fort chargé d'ombres, le changement subit de l'un de l'autre fait qu'il semble qu'on passe de la nuit au jour.

SCÈNE PREMIÈRE. Absyrte, Médée.

SCÈNE II.

MÉDÉE

Tranquille et vaste solitude, Qu'à votre calme heureux j'ose en vain recourir ! Et que la rêverie est mal propre à guérir D'une peine qui plaît la flatteuse habitude ! J'en viens soupirer seule au pied de vos rochers ; Et j'y porte avec moi dans mes voeux les plus chers Mes ennemis les plus à craindre : Plus je crois les dompter, plus je leur obéis ; Ma flamme s'en redouble ; et plus je veux l'éteindre, Plus moi-même je m'y trahis. C'est en vain que toute alarmée J'envisage à quels maux expose un inconstant : L'amour tremble à regret dans mon esprit flottant ; Et timide à l'aimer, je meurs d'en être aimée. Ainsi j'adore et crains son manquement de foi ; Je m'offre et me refuse à ce que je prévois : Son change me plaît et m'étonne. Dans l'espoir le plus doux j'ai tout à soupçonner ; Et bien que tout mon coeur obstinément se donne, Ma raison n'ose me donner. Silence, raison importune ; Est-il temps de parler quand mon coeur s'est donné ? Du bien que tu lui veux ce lâche est si gêné, Que ton meilleur avis lui tient lieu d'infortune. Ce que tu mets d'obstacle à ses désirs mutins Anime leur révolte et le livre aux destins, Contre qui tu prends sa défense : Ton effort odieux ne sert qu'à les hâter ; Et ton cruel secours lui porte par avance Tous les maux qu'il doit redouter. Parle toutefois pour sa gloire ; Donne encor quelques lois à qui te fait la loi : Tyrannise un tyran qui triomphe de toi, Et par un faux trophée usurpe sa victoire. S'il est vrai que l'amour te vole tout mon coeur, Exile de mes yeux cet insolent vainqueur, Dérobe-lui tout mon visage ; Et si mon âme cède à mes feux trop ardents, Sauve tout le dehors du honteux esclavage Qui t'enlève tout le dedans.

SCÈNE III. Junon, Médée.

SCÈNE IV. Jason, Médée.

JASON

Ah ! Si le pur amour peut mériter ce don, À qui peut-il, madame, être dû qu'à Jason ? Ce refus surprenant que vous m'avez vu faire, D'une vénale ardeur n'est pas le caractère. Le trône qu'à vos yeux j'ai traité de mépris En serait pour tout autre un assez digne prix ; Et rejeter pour vous l'offre d'un diadème, Si ce n'est vous aimer, j'ignore comme on aime. Je ne me défends point d'une civilité Que du bandeau royal voulait la majesté. Abandonnant pour vous une reine si belle, J'ai poussé par pitié quelques soupirs vers elle : J'ai voulu qu'elle eût lieu de se dire en secret Que je change par force et la quitte à regret ; Que satisfaite ainsi de son propre mérite, Elle se consolât de tout ce qui l'irrite ; Et que l'appas flatteur de cette illusion La vengeât un moment de sa confusion. Mais quel crime ont commis ces compliments frivoles ? Des paroles enfin ne sont que des paroles ; Et quiconque possède un coeur comme le mien Doit se mettre au-dessus d'un pareil entretien. Je n'examine point, après votre menace, Quelle foule d'amants brigue chez vous ma place. Cent rois, si vous voulez, vous consacrent leurs voeux : Je le crois ; mais aussi je suis roi si je veux ; Et je n'avance rien touchant le diadème Dont il faille chercher de témoins que vous-même. Si par le choix d'un roi vous pouvez me punir, Je puis vous imiter, je puis vous prévenir ; Et si je me bannis par là de ma patrie, Un exil couronné peut faire aimer la vie. Mille autres en ma place, au lieu de s'alarmer...

SCÈNE V. Junon, Jason, L'Amour.

L'amour est dans le ciel de Vénus.

Le ciel s'ouvre et fait voir le palais de Vénus , composé de Termes à face humaine et revêtus de gazes d'or, qui lui servent de colonnes ; le lambris n'en est pas moins riche. L'Amour y paraît seul, et sitôt qu'il a parlé, il s'élance ne l'air, et traverse le théâtre en volant, non pas d'un côté à l'autre, comme se font les vols ordinaires, mais d'un bout à l'autre, en tirant vers les spectateurs, ce qui n'a point encore été pratique en France de cette manière.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Absyrte, Hypsipyle.

DÉCORATION DU CINQUIÈME ACTE. Ce dernier spectacle présente à la vue une forêt épaisse, composée de divers arbres entrelacés ensemble, et si touffus qu'il est aisé de juger que le respect qu'on porte au dieu Mars, à qui elle est consacrée, fait qu'on n'ose en couper aucune branche, ni même brosser au travers : les trophées d'armes appendus en haut de la plupart des arbres marquent encore plus particulièrement qu'elle appartient à ce dieu. La Toison d'or est sur le plus élevé, qu'on voit seul de son rang, au milieu de cette forêt, et la perspective du fond fait paraître en éloignement la rivière du Phase, avec le navire Argo, qui semble n'attendre plus que Jason et sa conquête pour partir.

SCÈNE II. Aaete, Absyrte, Hypsipyle.

SCÈNE III. Aaete, Absyrte, Hypsipyle, Jason, Orphée, Zéthès, Calaïs.

SCÈNE IV. Aaete, Absyrte, Hypsipyle, Médée, Jason, Orphée, Zéthès, Calaïs.

SCÈNE V. Aaete, Absyrte, Hypsipyle, Médée, Zéthès, Calaïs, Orphée.

ORPHÉE

Il chante ce second couplet cependant que Zéthès et Calaïs fondent l'un après l'autre sur le dragon, et le combattent en milieu de l'air. Ils se relèvent aussitôt qu'ils ont tâché de lui porter une atteinte, et tournent face en même temps pour revenir à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le dragon vers l'un et vers l'autre, qu'avant qu'ils se présentent.

Combattez, race d'Orithye, Demi-dieux, combattez, Et faites voir que vos bras indomptés Se font partout une heureuse sortie Des périls les plus redoutés.

Elle s'envole avec la Toison.

SCÈNE VI. Aaete, Absyrte, Hypsipyle, Junon.

AAETE

Absyrte, il n'est plus temps de parler de ta flamme. Qu'as-tu pour mériter quelque part en son âme ? Et que lui peut offrir ton ridicule espoir, Qu'un sceptre qui m'échappe, un trône prêt à choir ? Ne songeons qu'à punir le traître et sa complice. Nous aurons dieux pour dieux à nous faire justice ; Et déjà le soleil, pour nous prêter secours, Fait ouvrir son palais, et détourne son cours.

Le ciel s'ouvre, et fait paraître le palais du soleil, où l'on le voit dans son char tout brillant de lumière s'avancer vers les spectateurs, et sortant de ce palais, s'élever en haut pour parler à Jupiter, dont le palais s'ouvre aussi quelques moments après. Ce maître des Dieux y paraît sur son trône, avec Junon à ses côtés. Ces trois théâtres, qu'on voit tout à la fois, font un spectacle tout à fait agréable et majestueux. La sombre verdure de la forêt épaisse, qui occupe le premier, relève d'autant plus la clarté des deux autres, par l'opposition de ses ombres. La palais du Soleil, qui fait le second, a ses colonnes toutes d'oripeau, et son lambris doré, avec divers grands feuillages à l'arabesque. le rejaillissement des lumières qui portent sur ces dorures produit un jour merveilleux, qu'augmente celui qui sort du trône de Jupiter, qui n'a pas moins d'ornement. Ses marches ont au deux bouts et au milieu des aigles d'or, entre lesquelles on voit peintes en basse taille toutes les amours de ce dieu. Les deux côtés font voir chacun un rang de piliers enrichis de diverses pierres précieuses, environnées chacunes d'un cercle et d'un carré d'or. Au haut de ces piliers sont d'autres grandes aigles d'or qui soutiennent de leur bec le plafond de ce palais, composé de riches étoffes de diverses couleurs, qui font comme autant de courtines, dont les aigles laissent pendre les bouts en forme d'écharpe. Jupiter a un autre grand aigle à ses pieds, qui porte son foudre, et Junon est à sa gauche, avec un paon aussi à ses pieds, de grandeur et de couleur naturelle.

SCÈNE VII. La Soleil, Jupiter, Junon, Aaete, Hypsipyle, Absyrte.

2 237 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica