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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

La Veuve

Pierre Corneille· créée en 1634, imprimée en 1682· 5 actes· 1 982 vers· 12 personnages

Représenté pour la première fois en 1634 au Tripot de la Sphère.

Personnages

  • PHILISTE, amant de Clarice
  • ALCIDON, ami de Philiste et amant de Doris
  • CÉLIDAN, ami d'Alcidon et amoureux de Doris
  • CLARICE, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste
  • CHRYSANTE, mère de Doris
  • DORIS, soeur de Philiste
  • LA NOURRICE de Clarice
  • GÉRON, agent de Florange, amoureux de Doris
  • LYCAS, domestique de Philiste
  • POLIMAS, domestique de Clarice
  • DORASTE, domestique de Clarice
  • LISTOR, domestique de Clarice
EXAMEN

Cette comédie n'est pas plus régulière que Mélite en ce qui regarde l'unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique ; avec cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus de justesse dans celle-ci que celui d'Eraste avec Chloris dans l'autre. Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui n'est pas si vague que dans Mélite, et a ses intervalles mieux proportionnés par cinq jours consécutifs. C'était un tempérament que je croyais lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre heures et cette étendue libertine qui n'avait aucunes bornes. Mais elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte, que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paraît en la dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir consumé toute l'après-dinée, ou du moins la meilleure partie. La même chose se trouve au cinquième : Alcidon y fait partie avec Célidan d'aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la nourrice, qu'il n'oserait voir de jour, de peur de faire soupçonner l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble ; et environ cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont il ignore le retour. Il ne pouvait être qu'environ midi quand il en a formé le dessein, puisque Célidan venait de ramener Clarice (ce que vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt d'amour qui le pressait de lui rendre ce service en faveur de son amant) ; et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit doit avoir déjà assez d'obscurité pour cacher cette visite qu'il lui va rendre. L'excuse qu'on pourrait y donner, aussi bien qu'à ce que j'ai remarqué de Tircis dans Mélite, c'est qu'il n'y a point de liaisons de scènes, et par conséquent point de continuité d'action. Aussi, on pourrait dire que ces scènes détachées qui sont placées l'une après l'autre ne s'entre-suivent pas immédiatement, et qu'il se consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de l'autre ; ce qui n'arrive point quand elles sont liées ensemble, cette liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant que l'autre finit.

Cette comédie peut faire connaître l'aversion naturelle que j'ai toujours eue pour les a parte. Elle m'en donnait de belles occasions, m'étant proposé d'y peindre un amour réciproque qui parût dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois obligés, par des considérations particulières, de s'en rendre des témoignages mutuels. C'était un beau jeu pour ces discours à part, si fréquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues ; cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble commencer par ces a parte, et n'en a toutefois aucun. Célidan et la nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur très vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors pour l'éblouir ; et Célidan, de son côté, veut qu'elle ait lieu de croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette scène est fort adroit, par la manière dont il dupe cette vieille, et lui arrache l'aveu d'une fourbe où on le voulait prendre lui-même pour dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui trouble son dessein ; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle point d'elle au cinquième ; mais ces sortes de personnages, qui n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire quand on n'y a plus affaire d'eux ; et d'ailleurs Clarice y a trop de satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas.

Le style n'est pas plus élevé ici que dans Mélite, mais il est plus net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée, qui ne sont, à en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement. L'intrigue y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre ; et Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe qu'Eraste de la sienne.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Philiste, Alcidon.

SCÈNE II. Alcidon, La nourrice.

LA NOURRICE

Pourquoi ?

ALCIDON

Et lors ?

SCÈNE III. Chrysante, Doris.

CHRYSANTE

Lui-même.

SCÈNE IV. Chrysante, Géron.

CHRYSANTE

Non, non.

SCÈNE V. Philiste, Clarice.

SCÈNE VI.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE

Secrets tyrans de ma pensée, Respect, amour, de qui les lois D'un juste et fâcheux contre-poids La tiennent toujours balancée, Que vos mouvements opposés, Vos traits, l'un par l'autre brisés, Sont puissants à s'entre-détruire ! Que l'un m'offre d'espoir ! Que l'autre a de rigueur ! Et tandis que tous deux tâchent à me séduire, Que leur combat est rude au milieu de mon coeur ! Moi-même je fais mon supplice À force de leur obéir ; Mais le moyen de les haïr ? Ils viennent tous deux de Clarice ; Ils m'en entretiennent tous deux, Et forment ma crainte et mes voeux Pour ce bel oeil qui les fait naître ; Et de deux flots divers mon esprit agité, Plein de glace, et d'un feu qui n'oserait paraître, Blâme sa retenue et sa témérité. Mon âme, dans cet esclavage, Fait des voeux qu'elle n'ose offrir ; J'aime seulement pour souffrir ; J'ai trop et trop peu de courage : Je vois bien que je suis aimé, Et que l'objet qui m'a charmé Vit en de pareilles contraintes. Mon silence à ses feux fait tant de trahison, Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes, Pour accroître son mal, je fuis ma guérison. Elle brûle, et par quelque signe Que son coeur s'explique avec moi, Je doute de ce que je vois, Parce que je m'en trouve indigne. Espoir, adieu ; c'est trop flatté : Ne crois pas que cette beauté Daigne avouer de telles flammes ; Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher, Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes, Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher. Pauvre amant, vois par son silence Qu'elle t'en commande un égal, Et que le récit de ton mal Te convaincrait d'une insolence. Quel fantasque raisonnement ! Et qu'au milieu de mon tourment Je deviens subtil à ma peine ! Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux Par un contraire effet change l'amour en haine, Et malgré mon bonheur me rendre malheureux ? Mais j'aperçois Clarice. ô dieux ! Si cette belle Parlait autant de moi que je m'entretiens d'elle ! Du moins si sa nourrice a soin de nos amours, C'est de moi qu'à présent doit être leur discours. Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte À me couler sans bruit derrière cette porte, Pour écouter de là, sans en être aperçu, En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure : Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure, Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer.

SCÈNE II. Clarice, La nourrice.

SCÈNE III. Philiste, La nourrice.

LA NOURRICE

Quel forfait ?

SCÈNE IV. Clarice, Philiste, La nourrice.

SCÈNE V. Alcidon, Doris.

SCÈNE VI. Alcidon, La Nourrice.

LA NOURRICE

Elle t'aime ?

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Célidan, Alcidon.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Philiste, Alcidon.

SCÈNE IV. Chrysante, Doris.

SCÈNE V. Chrysante, Géron.

SCÈNE VI. Chrysante, Philiste, Géron, Lycas.

PHILISTE, lui donnant des plats de coups d'épée

Tiens, porte ce revers à celui qui t'envoie ; Ceux-ci seront pour toi.

SCÈNE VII. Chrysante, Philiste, Lycas.

PHILISTE, à Lycas

Marche, mais promptement.

SCÈNE VIII.

CLARICE, dans son jardin

SCÈNE IX. Célidan, Alcidon, Clarice, La nourrice.

CÉLIDAN, dit ces mots derrière le théâtre

Cocher, attends-nous là.

ALCIDON

Il est temps d'avancer ; baissons le tapabord ; Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort.

Tapabord : Terme vieilli. Nom d'une sorte de bonnet pour la campagne, dont on peut rabattre les bords, pour se garantir de la pluie et du vent. [L]

LA NOURRICE, embrasse les genoux de Clarice et l'empêche de fuir

Ah ! De frayeur je pâme.

CLARICE

Aux vo...

Célidan lui met la main sur la bouche.

CÉLIDAN

Touche, cocher.

Il dit ces mots derrière le théâtre.

SCÈNE X. La nourrice, Doraste, Polymas, Listor.

LA NOURRICE

Des voleurs...

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Philiste, Lycas.

PHILISTE

Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger, Traître, sans que je sache où pour mon allégeance Adresser ma poursuite et porter ma vengeance. Tu fais bien d'échapper ; dessus toi ma douleur, Faute d'un autre objet, eût vengé ce malheur : Malheur d'autant plus grand que sa source ignorée Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée, Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours, Qu'une plainte inutile, au lieu d'un prompt secours : Faible soulagement en un coup si funeste ; Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste. Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants ; Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue, Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue ; Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs Clarice, où qu'elle soit, apprenne que tu meurs. Clarice, unique objet qui me tiens en servage, Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage : Vois comme en te perdant je vais perdre le jour, Et par mon désespoir juge de mon amour. Hélas ! Pour en juger, peut-être est-ce ta feinte Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte ; Et ton amour, qui doute encore de mes serments, Cherche à s'en assurer par mes ressentiments. Soupçonneuse beauté, contente ton envie, Et prends cette assurance aux dépens de ma vie. Si ton feu dure encore, par mes derniers soupirs Reçois ensemble et perds l'effet de tes désirs. Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée, Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aimée ; Et sûre d'une foi que tu crains d'accepter, Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter. Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même ! Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime ! Et dans mon désespoir qu'il m'est doux d'espérer Que ma mort, à son tour, la fera soupirer ! Simple, qu'espères-tu ? Sa perte volontaire Ne veut que te punir d'un amour téméraire ; Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments Lui sembleraient pour toi de légers châtiments. Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine ; Elle pâme de joie au récit de ta peine, Et choisit pour objet de son affection Un amant plus sortable à sa condition. Pauvre désespéré, que ta raison s'égare ! Et que tu traites mal une amitié si rare ! Après tant de serments de n'aimer rien que toi, Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi ; Tu veux seul avoir part à la douleur commune ; Tu veux seul te charger de toute l'infortune, Comme si tu pouvais en croissant tes malheurs Diminuer les siens, et l'ôter aux voleurs. N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme A mis en son pouvoir la reine de ton âme, Et peut-être déjà ce corsaire effronté Triomphe insolemment de sa fidélité Qu'à ce triste penser ma vigueur diminue !

SCÈNE II. Philiste, Doraste, Polymas, Listor.

DORASTE, rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste les cherche derrière le théâtre

Cédons à sa fureur, évitons-en l'orage.

LISTOR, voyant revenir Philiste, et s'enfuyant avec ses compagnons

Le voilà.

SCÈNE III. Alcidon, Célidan, Philiste.

SCÈNE IV. Célidan, Alcidon.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Célidan, La nourrice.

LA NOURRICE

Ah !

LA NOURRICE

Destins !

LA NOURRICE

De qui ?

CÉLIDAN

Oui.

LA NOURRICE

Bons dieux !

LA NOURRICE

Alcidon ?

LA NOURRICE

Pour moi !

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Alcidon, Doris.

SCÈNE IX.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Célidan, Clarice.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Alcidon, Célidan.

CÉLIDAN

Que cette invention t'assure de plaisirs ! Une subtilité si dextrement tissue Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue.

Dextrement : habilement.

Tissu : Se dit figurément en choses morales. Cette pièce, ou cette narration est mal tissu ; c'est à dire est mal suivie, mal disposée, sans liaison. [F]

SCÈNE IV. Chrysante, Philiste, Doris.

SCÈNE V. Philiste, Chrysante, Célidan, Doris.

SCÈNE VI. Chrysante, Célidan, Doris.

SCÈNE VII. Philiste, Clarice.

SCÈNE VIII. Chrysante, Doris, Célidan, Clarice, Philiste.

SCÈNE IX. Clarice, Alcidon, Philiste, Chrysante, Célidan, Doris.

SCÈNE X. Chrysante, Clarice, Philiste, Célidan, Doris.

1 982 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica