Comédie en vers
L'Amour à la Mode
Représenté pour la première fois en 1651 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.
Personnages
- ARGANTE, père de Dorotée
- ORONTE, Gentilhomme Parisien
- FLORAME, amant de Lucie
- ÉRASTE, amant de Dorotée
- DOROTÉE, fille d'Argante
- LUCIE, soeur d'Éraste
- LISETTE, suivante de Dorotée
- CLITON, valet d'Oronte
- LICAS, valet de Florame
- LISTOR, valet d'Éraste
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Oronte, Cliton.
ORONTE
As-tu fait mon message ?CLITON
Oui, Monsieur.CLITON
En main propre.ORONTE
D'abord elle aura refusé D'y voir peint le tourment que ses yeux m'ont causé, Te l'aura voulu rendre, et feignant...CLITON
Du plus fort de ses traits l'Amour pour vous la blesse, Et vous avez, Monsieur, plus d'heur que de sagesse.ORONTE
Je n'espérais pas tant.CLITON
Dans cet amour nouveau Vous avez vent en poupe, et voguez en pleine eau, Vous pourrez aller loin de l'air dont on vous traite.ORONTE
Qu'est-ce ?ORONTE
Elle m'a fait réponse ?CLITON
Au moins pour vous la rendre Chez elle assez longtemps elle m'a fait attendre, Et ce billet enfin entre mes mains remis...ORONTE
Ouvrons, il m'apprendra quel espoir m'est permis.Il lit.
Pour prix de votre amour que vous peignez extrême... J'avais écrit en vers, elle répond de même, Il n'est rien dont sans peine elle ne vienne à bout.ORONTE, lit
Pour prix de votre amour que vous peignez extrême, Oronte, vous osez me demander le mien ; Quelquefois par bonté j'endure que l'on m'aime, Mais je prétends aussi qu'il ne m'en coûte rien. Vous donner coeur pour coeur serait un avantage Où le plus grand mérite à peine ose aspirer. Voyez ce que je vaux ; mais m'offrez votre hommage, Je le souffre, de quoi pouvez-vous murmurer ? Serait-ce qu'en effet votre amour fut si forte Qu'on le dût estimer digne d'un plus grand prix ? Faisons un compte exact, et supputons de sorte Que l'un ni l'autre enfin n'y puisse être surpris. Si ces brûlants soupirs, qui vous sont ordinaires, Vous donnent quelque espoir de me mettre à retour, Croyez-moi, cent soupirs souvent ne pèsent guères, Et n'emportent qu'à peine un demi grain d'amour. On peut pour en juger, en prenant la balance, Leur opposer l'honneur de vous voir dans mes fers. Si vous êtes d'accord de cette expérience, J'offre de vous donner mon coeur, si je le perds. Sa réponse est adroite autant qu'elle est galante, J'aime tous ces dehors d'une humeur arrogante, Et ce charmant orgueil à m'écrire affecté N'a pas moins de pouvoir sur moi que sa beauté.Mettre à retour : obliger à payer de retour. Voir aussi "En quoi que mon service oblige votre amour, Vos seuls remerciements me mettent à retour," CORN. la Veuve, acte V, sc. 1. [L]
ORONTE
Sa lettre aussi pour moi, Cliton, n'a rien d'étrange, Si le style en est fier, il imite le mien, Je vantais mon mérite, elle vante le sien.ORONTE
Pour surprendre mon coeur c'est la plus sûre voie. Cette présomption qu'elle étale à son tour, Ne fut jamais défaut en matière d'amour, Une belle âme seule en peut être capable, Ou si c'est un défaut, c'est un défaut aimable. Quelque superbe humeur que je témoigne avoir, J'aime qu'un bel objet se fasse un peu valoir, Qu'il voie avec dédain qu'à l'aimer on s'apprête, Et mettre à bien haut prix l'espoir de sa conquête. Ne montrer dès l'abord ni mépris, ni rigueur, Bien loin de l'acquérir, c'est mendier un coeur, Et ce coeur qui se rend quand on l'en sollicite, Se donne à la pitié bien plutôt qu'au mérite. Le mien à ces appas se laisse peu toucher, J'estime seulement ce qui me coûte cher, Et pour te dire tout, la faveur la plus grande N'est point pour moi faveur, à moins qu'on me la vende.ORONTE
Oui, pourvu qu'un Rival ne soit pas mieux traité, Et qu'on me fasse voir une noble fierté, Qui semblant s'indigner de mon peu de mérite, Loin d'amortir mon feu, l'entretienne et l'irrite. Mais enfin Dorotée a beau dissimuler, D'une flamme secrète elle se sent brûler, Et son coeur à l'amour jusqu'ici peu sensible Veut perdre en ma faveur le titre d'invincible. J'ose en juger par moi qui cède à ses appas.CLITON
C'est une vérité dont on ne doute pas. Grâces au Ciel, Monsieur, vous avez l'âme bonne, Et qui plus est, le don de ne haïr personne.ORONTE
Moi ?CLITON
Vous. Je vous connais mieux que vous ne croyez. Votre humeur est d'aimer tout ce que vous voyez, Et c'est pour Dorotée un bien fort inutile Qu'un coeur à partager avec plus de deux mille.CLITON
Je dis ce que je vois.ORONTE
Pour le moins aujourd'hui n'en aimai-je que trois. Et même de ces trois dont mon âme est charmée, Comme la plus aimable, elle est la plus aimée.ORONTE
Il le faut aborder.SCÈNE II. Oronte, Éraste, Cliton.
ÉRASTE
Et bien plus dans mon coeur. D'une fière Beauté j'ai vaincu la rigueur, Et contre cent mépris mon amour obstinée Est prête enfin de voir sa flamme couronnée.ÉRASTE
La mienne m'autorise À vous ouvrir mon coeur avec toute franchise. De cet aimable objet qui règle mon destin J'ai reçu pour faveur ce billet ce matin. Quoiqu'il semble à mes voeux promettre peu de chose, J'ai sujet de m'en faire un bonheur par sa cause. Quiconque écrit s'engage, ou laisse à présumer, S'il n'aime pas encor, qu'il n'est pas loin d'aimer.ÉRASTE
Je dois une réponse à ce billet charmant ; Mais sans votre secours je n'y puis satisfaire, Il est écris en vers, et je n'en saurais faire. Chargez-vous de ce soin.ORONTE
Le passé vous fait foi Que j'ai toujours été bien plus à vous qu'à moi, Je ferai mes efforts pour remplir votre attente.ÉRASTE
C'est m'obliger, adieu.SCÈNE III. Oronte, Cliton.
CLITON
La prière est galante.ORONTE
Après ce premier pas j'ose espérer qu'un jour Il me priera pour lui d'aller traiter l'amour ; Au moins avec raison puis-je tout m'en promettre, S'il lui faut mon secours pour écrire une lettre. Que t'en semble ?ORONTE
Tu parles franchement.CLITON
Aussi, Monsieur, j'enrage Que vous mettiez pour lui vos talents en usage. Quand près de quelque objet vous jurez quelquefois, Quoiqu'en pleine santé, d'être presque aux abois, Et que vous débitez les plus douces fleurettes Pour mieux peindre des maux qu'à plaisir vous vous faites, Je n'en murmure point, et je vois sans courroux, Du moins si vous mentez, que vous mentiez pour vous ; Mais qu'un faible intérêt l'emportant sur le vôtre Vous fasse encor résoudre à mentir pour un autre, Comme si c'était peu, pour vous de vos péchés... Car enfin savez-vous les sentiments cachés. S'il est amant, peut-être est-ce à dessein de rire, Et vous irez jurer qu'il languit, qu'il soupire ?ORONTE
J'ai pu m'en exempter, il m'était fort aisé, Et tout autre qu'Éraste eût été refusé ; Mais si ce même Éraste est frère de Lucie, L'une des trois Beautés dont mon âme est ravie, Et si par un effet de son heureux destin De Dorotée encore il est proche Voisin, Puis-je rien refuser à qui m'est nécessaire, Tantôt comme voisin, et tantôt comme frère.ORONTE
Il n'est si sot Ami qu'on n'emploie au besoin, De ma facilité c'est la raison secrète. Mais il faut voir enfin de quel air on le traite.CLITON
Peut-être s'en rit-on.ORONTE
C'est comme je l'entends, Ou s'il est régalé, que c'est à ses dépens.Il lit.
Pour prix de votre amour que vous peignez extrême, Éraste, vous osez me demandez le mien ; Quelquefois par bonté j'endure que l'on m'aime, Mais je prétends aussi qu'il ne m'en coûte rien. Vous donner coeur pour coeur...Il prend son billet et le confronte avec celui qu'Éraste lui a laissé.
Ai-je pris l'un pour l'autre ?ORONTE
Jamais telle surprise à mes sens ne s'offrit, C'est ici mot pour mot tout ce que l'on m'écrit, Et je reconnais trop, plus je les étudie, Si j' j'ai l'Original, qu'Éraste a la Copie. L'écriture est semblable, et ne diffère point. .CLITON
Vous êtes à peu près chaussés à même point. N'importe, Dorotée a beau faire la fine, Vous l'avez deviné, tout son fait n'est que mine, Et l'orgueil de sa Lettre à dessein affecté Tend un piège secret à votre liberté, Elle brûle, et l'Amour lui seul la fait écrire ? Ah, si devant un Maître un Valet osait rire...Chaussé à même point : on dit encore figurément, que deux hommes chaussent à même point, pour dire, que ce qui convient à l'un est propre à l'autre, qu'ils sont de même humeur, de même genie. [F]
Mine : en apparence. [L]
ORONTE
Non, je ne prétends point, Cliton, t'en empêcher ; Ris, j'en rirai moi-même au lieu de m'en fâcher.CLITON
Mettez le masque bas, déjà pour vous j'enrage. Que sert à mauvais jeu de montrer bon visage ? Pestez, le mal redouble à qui se contraint tant. Vous êtes, Dieu merci, de vous assez content, Et vous voir pris pour dupe où vous pensiez y prendre. Croyez-moi, c'est un cas, Monsieur, à s'en aller pendre.ORONTE
La pièce est délicate, et je ne cèle pas Qu'un Sot en ce rencontre eût poussé force hélas, Et contre ces assauts manquant d'expérience, De sa maligne étoile accuse l'influence ; Mais pour moi qui connais ce que c'est que d'aimer, De semblables revers ne peuvent m'alarmer : Si chaque Objet me plaît, c'est sans inquiétude, Jamais de préférence, et point de servitude, Toujours prêt de le perdre, et de m'en détacher Au moindre événement qui me pourrait fâcher. Ainsi quelque beau feu que je fasse paraître, Pour ne rien hasarder, j'en suis toujours le maître ; Ainsi divers Objets m'engageant chaque jour Je me regarde seul dans ce trafic d'Amour, Et chassant de mon coeur celui qui m'incommode, Si je sais mal aimer, du moins j'aime à la mode.ORONTE
Mon déplaisir, Cliton, ne va jamais plus loin ; Si l'une me trahit, l'autre me tient parole, Et j'ai dans mon malheur toujours qui m'en console. C'est là l'utilité d'aimer en divers lieux.ORONTE
Son humeur et la mienne ont quelque différence, J'aime tant que l'on m'aime, et n'ai point d'inconstance ; Mais quand par un caprice on songe à me quitter, Je suis trop mon ami pour m'en inquiéter, Je vois ce changement sans que mon coeur s'irrite, Et remplace aisément la part qu'on m'en racquitte, Ainsi je vis heureux, tant payé que tenu.Racquitter : Faire regagner ce qui avait été perdu. Cette partie, si je la gagne, me racquittera. [L]
ORONTE
Tel qu'il est, de beaucoup il attire l'envie ; Mais j'en dois la moitié tout au moins à Lucie.CLITON
En ceci le partage est un étrange point. Donnez-le tout entier, ou ne le donnez point, Votre flamme autrement sera mal écoutée, Et Lucie agira comme a fait Dorotée.ORONTE
Je n'ai pas lieu d'en craindre un pareil traitement, Lucie agit toujours avecque jugement, Sa conduite est réglée, elle est modeste et sage, Et le plus défiant n'en prendrait pas ombrage. Je trouve seulement en elle un grand défaut.CLITON
Quel est-il ?CLITON
Et ce défaut est grand ?ORONTE
Il est des plus notables ; Les querelles d'Amour sont querelles aimables. Il est beau que l'Objet qui nous tient sous sa loi Quelque fois à dessein soupçonne notre foi, C'est par là qu'en nos coeurs l'Amour se fortifie, Il semble qu'il renaît quand il se justifie. Quelque désordre en nous qu'un reproche ait produit, Il trouve un doux remède au pardon qui le suit. Quelque faveur nouvelle aussitôt l'accompagne, Et jamais l'Accusé n'y perd tant qu'il y gagne : Mais lorsque d'un Amant on remplit les souhaits, Comme l'on vit sans guerre, on ne fait point de paix, L'Amour triste et pensif va son train ordinaire, Servant par habitude on perd tout soin de plaire, Point de délicatesse, et pour qui vit ainsi, C'est toujours, Vous m'aimez et je vous aime aussi : Qui ne haïrait point ces grossières pratiques ?SCÈNE IV. Oronte, Florame, Cliton.
ORONTE
C'est intrigue d'Amour ?FLORAME
Vous l'avez deviné. Par mon père à l'hymen je me vois destiné, Et quoique je lui montre une âme irrésolue, L'affaire de sa part en secret est conclue. La personne est aimable, et d'illustre maison, Mais une autre Beauté captive ma raison, Et quoiqu'un grand obstacle à cette amour s'oppose, Mon coeur n'est plus à moi si Lucie en dispose.ORONTE
Lucie !CLITON, bas
Voilà mon galant Homme avec un pied de nez.FLORAME
Cette vieille froideur qui m'éloigne du Frère. Semble ôter à la Soeur les moyens de me plaire, Mais qu'on s'obstine en vain à rejeter la loi De qui pour Souverain ne reconnaît que soi ! L'Amour par tyrannie obtient ce qu'il demande, S'il parle, il faut céder, obéir s'il commande, Et ce Dieu, tout aveugle et tout enfant qu'il est, Dispose de nos coeurs quand et comme il lui plaît. Ainsi malgré l'effort d'une haine endurcie, Je n'ai pu résister aux charmes de Lucie, Quoique pour arriver au but que je prétends Mon espoir le plus doux soit d'espérer au temps.FLORAME
J'en attends ce miracle. Cependant chez Lucie un secret rendez-vous Ce soir offre à ma flamme un entretien fort doux, Sa Suivante au signal me doit ouvrir la porte. Ce lieu m'étant suspect, daignez m'y faire escorte, Aurez-vous ce loisir ?FLORAME
Je vous prendrai chez vous.SCÈNE V. Oronte, Cliton.
CLITON
Elle est modeste et sage, Et le plus défiant n'en prendrait pas ombrage, Sa conduite est réglée, et sans ce grand défaut Qui la fait vous aimer un peu plus qu'il ne faut, Elle serait seconde en qualités exquises ?ORONTE
À quel sujet ?CLITON
Pourquoi déguiser de la sorte ? Vous enragez, vous dis-je, ou le Diable m'emporte. Verriez-vous sans dépit deux Amours à vau-l'eau ?Vau l'eau : on le dit aussi figurément des choses qui déperissent, qui ne reüssissent pas. Toutes ses entreprises sont allées à vau l'eau. .es biens mal acquis d'ordinaire s'en vont à vau l'eau, ne passent point à un troisiéme heritier. [F]
ORONTE
Oui, j'en brûle d'envie. C'est là que je prétends étaler à leurs yeux Ce que l'art de se plaindre a de plus curieux, Les soupirs seuls alors auront pour moi des charmes, S'ils font trop peu d'effet, j'aurai recours aux larmes, Mille sanglots confus feront mon entretien, Mais j'aurai beau gémir, mon coeur n'en saura rien, Et feignant qu'en la mort j'espère un prompt remède, Je verrai sans douleur qu'un autre les possède.ORONTE
Un peu de patience, et tu me connaîtras. Cependant ce quartier ne m'est pas si funeste Que je n'y sache encor où jouer de mon reste.Reste : se dit proverbialement, Jouer de son reste, coucher de son reste, pour dire, faire un dernier effort, un coup de désespoir, hasarder tout. [F]
ORONTE
Oui, Cliton, avec joie, et quand il me plaira. Certaine Brune hier trouvée aux Tuileries Servit longtemps d'objet à mes galanteries ; Nous fîmes connaissance, où je fus assez sot D'offrir un diamant dont on me prit au mot, Et toute la faveur que j'obtins de la Belle, Fut d'agréer ma main pour la mener chez elle.CLITON
Et vous entrâtes ?ORONTE
Non ; par certaine raison Je dus me contenter d'avoir su sa maison. Mais aujourd'hui, Cliton, elle attend ma visite, Et me voudra du mal si je ne m'en acquitte. Viens, suis-moi, ce détour nous cache son logis.ORONTE
À ravir.CLITON
Et s'appelle ?ORONTE
Lisette.ORONTE
Maraud.ORONTE
Pourquoi ?CLITON
Je le sais bien.CLITON
C'est adresse.ORONTE
Elle est vêtue en Dame !CLITON
À mon plus grand regret. Ses beaux habits, Monsieur, mangent mon petit fait, Et comme à plus fournir ma bourse est impuissante, D'aujourd'hui seulement elle sert de Suivante.Fait : Le bien, la fortune de quelqu'un. Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix : Un grand coffre en est plein. [L]
ORONTE
Chez qui ?CLITON
C'est dont ce soir je dois être averti ; Il est bon cependant que vous preniez parti, Car si tout votre espoir en Lisette se fonde, Soyez sûr que pour vous il n'en est plus au monde. Votre coeur est vacant, et par provision Vous le pouvez louer s'il s'offre occasion.CLITON
Il peut de mille voeux se voir importuné, Mais qui n'en croira rien ne sera pas damné. Ne me vantez plus tant désormais vos adresses, Ce matin même encor vous comptiez trois Maîtresses, Qu'il semblait que pour vous l'Amour poussât à bout, Et voilà qu'un moment a fait rafle de tout.CLITON
Vous faites bien, Monsieur, de vivre d'espérance ; Tout mal semble léger à qui s'en peut nourrir.ORONTE
J'aurais grand tort, Cliton, de n'y pas recourir, Puisque pour regagner Dorotée et Lucie Il est et du soupçon et de la jalousie, Et que pour mettre aussi Lisette à la raison, Un diamant éclate, et que l'or a du son ; Ces remèdes souvent font plus qu'on ne désire, Mais chez moi pour Éraste il faut aller écrite, Viens.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Florame, Lucie, Licas.
LUCIE
Il ne m'est pas permis d'en dire davantage. Quoique je sois d'un sexe estimé peu discret, Florame, j'ai promis de garder le secret.FLORAME
Quelqu'un auprès de vous me rend mauvais office, Mais en vain pour me perdre on use d'artifice, Je vous aile, Lucie, et le Ciel m'est témoin...LUCIE
Vous vous justifierez quand il sera besoin. Laissez-moi seule ; ici ma gloire se hasarde, D'un et d'autre côté je vois qu'on vous regarde, Et dans ces lieux enfin un plus long entretien M'est de grand préjudice, et ne vous sert de rien.FLORAME
Ce discours éclairci...SCÈNE II. Florame, Licas.
FLORAME
Tout est perdu. D'où peut-elle savoir cet Hymen prétendu, Où contre mes désirs mon Père me destine ?FLORAME
Non, elle en craint l'issue aussi de son côté, Et si j'en puis juger aux troubles de son âme, Ce n'est que par devoir qu'elle accepte ma flamme.FLORAME
D'aimer et de mourir Plutôt qu'au changement je songe à recourir. Le récit de mes maux pourra toucher Lucie.LICAS
Oui, mais où lui parler sans que l'on nous épie ? Comme son Frère et vous vous êtes ennemis, Chez elle aucun accès ne vous sera permis, Et la voir seulement au temple, ou dans la rue, Où chacun est témoin d'une telle entrevue, N'est pas pour l'obliger d'écouter à loisir...FLORAME
Je ne le vois que trop, et c'est mon déplaisir. Aussi n'est-ce pas là que j'ose enfin prétendre, Qu'après tant de refus elle voudra m'entendre. Sa suivante gagnée à force de présents Depuis huit jours près d'elle est de mes Partisans, Et ce soir au signal trouvant la porte ouverte, Je hâterai, Licas, mon triomphe ou ma perte. Dans sa chambre à ses pieds j'irai dans mon transport Demander un arrêt ou de vie ou de mort, Sûr de voir aujourd'hui son amour ou sa haine Par l'un ou l'autre effet mettre fin à ma peine.SCÈNE III. Dorotée, Lisette.
DOROTÉE
Aux rendez-vous publics d'ordinaire il abonde, Et surtout, nos galants prennent soin chaque jour D'y venir débiter leur gazette d'amour, C'est-à-dire, Lisette, autant de menteries...DOROTÉE
Tu dis vrai, c'est ici qu'on nous en vient conter, Et j'y suis comme une autre à dessein d'écouter. Les hommes sont trompeurs, mais quoi qu'on puisse faire, Il faut quitter le monde, ou tâcher de leur plaire, Puisque enfin la beauté n'est qu'un triste ornement Si de la complaisance elle n'a l'agrément. Les plus charmants attraits qui parent un visage Sans cette qualité n'ont qu'un appas sauvage, Ce sont trésors cachés qui ne servent de rien. Pour moi, j'ai ma méthode, et je m'en trouve bien, À plaire aux yeux de tous mon esprit s'étudie, Je tâche d'être belle afin qu'on me le die, Et fais fort peu d'état de ces dons précieux Dont le farouche éclat ne frappe point les yeux. Ce n'est pas toutefois que je sois si facile, La plainte auprès de moi, n'est jamais fort utile C'est en vain qu'on affecte une fausse langueur, L'amour par les soupirs n'entre point dans mon coeur. L'orgueil de notre sexe élevant mon courage, D'un air impérieux j'en soutiens l'avantage, Et ne le croyant né que pour donner des lois, À qui porte mes fers j'en fais sentir le poids, Sur ses propres désirs je règne en souveraine, C'est sans abaissement que je flatte sa peine, Et qu'après un longtemps que l'on m'a fait sa cour, Un peu d'espoir permis est le prix de l'amour.DOROTÉE
C'est comme il faut aimer pour aimer à la mode ; Pour peu qu'on se relâche, on expose son coeur Aux suprêmes mépris d'un insolent vainqueur. Un Amant que l'on flatte, enflé de sa victoire, De ses soumissions perd bientôt la mémoire, Pour en avoir raison il le faut gourmander, Et s'il n'est à la chaîne on ne le peut garder.DOROTÉE
Je t'avouerai, Lisette, avec un peu de honte... Mais comme un jour t'acquiert mon inclination, Reçois ma confidence avec discrétion.LISETTE
Si ce jour est trop peu pour vous marquer mon zèle, Le temps vous fera voir que je vous suis fidèle, Et que votre secret est sûr entre mes mains.DOROTÉE
Sache donc qu'aujourd'hui les hommes sont si vains, Que depuis plus d'un mois peut-être ou davantage, De trois Amants à peine ai-je reçu l'hommage, Puisque sur l'un des trois la qualité d'époux, Quoique encore incertaine, attire mon courroux. En faveur de Florame un Père m'assassine, J'en estime le bien, et l'esprit, et la mine, Mais par quelques serments qu'il m'engageât sa foi, L'esclave me fait peur qui doit être mon Roi. Éraste aussi m'en veut, un galant d'importance, Et propre en un besoin à mourir de constance, Mais si fort hors de mode et du temps de jadis, Qu'il te disputerait à tous les Amadis. Il est vrai que depuis, la défaite d'Oronte D'un triomphe si bas efface bien la honte.LISETTE
Ce cavalier vous sert ?DOROTÉE
Quoi, sais-tu quel il est ?LISETTE
Je l'entends estimer.DOROTÉE
Lisette, qu'il me plaît ! L'air en est noble, aisé, la mine peu commune, Une humeur enjouée et jamais importune, L'esprit aussi charmant que le port gracieux, S'il parle galamment, il écrit encor mieux, À son propre mérite il doit toute sa gloire, Et connaît ce qu'il vaut sans trop s'en faire accroire. Je sens presque pour lui déjà je ne sais quoi, Et s'il continuait à soupirer pour moi, Encor que de mon coeur la garde me soit chère, Je pourrais me résoudre enfin à m'en défaire. Par là juge, Lisette, où j'en suis aujourd'huiLISETTE, montrant deux billets qu'elle tient
L'un de ces deux billets ne vient donc pas de lui, Puisque sans demander seulement à les lire...DOROTÉE
Donne-les moi, Lisette, et te prépare à rire. Étant prête à sortir quand je les ai reçus, Il m'a suffi pour lors d'en lire le dessus ; Mais quoique Oronte ait part à la galanterie, La pièce à mon avis vaut bien que l'on en rie. Sache qu'Éraste et lui m'offrent ici leurs voeux, Et qu'à la même lettre ils répondent tous deux.LISETTE
Comment ?DOROTÉE
C'est assez de quoi faire un assez plaisant conte. J'écrivais ce matin un Billet pour Oronte, Et voyant que pour l'autre il semblait fait exprès, J'ai voulu l'obliger sur l'heure à peu de frais, J'ai transcrit le billet, et sans cérémonie Régalé son amour d'une belle copie. Son pauvre esprit sans doute y répond de travers, Voici sa lettre, ouvrons. Ô Dieu ! Ce sont des vers, J'ignorais qu'il en fît.DOROTÉE, lit
Transparente beauté dont le coeur est ouvert... Le ridicule mot dont ce lourdaud se sert ! Et qui me faites voir jusqu'au fond de votre âme... C'est fort bien commencer à dépeindre sa flamme. Laissons-là son billet, et voyons le second. Sans doute en galant homme Oronte me répond, Et je gagerais bien, avant que d'en rien lire, Que la moindre pensée est digne qu'on l'admire ; Son style du premier sera bien différent.DOROTÉE, lit
Transparente Beauté...DOROTÉE
N'importe, il faut tout voir, et que je les confronte, Tiens, lis celui d'Éraste, et moi celui d'Oronte.LISETTE, lit
Transparente Beauté dont le coeur est ouvert, Et qui me faites voir jusqu'au fond de votre âme, Je confesse à ce coup que je suis pris sans vert, Voyant qu'à peine encor vous y logez ma flamme. Je la croyais pour elle un Palais assuré, Où vous songez bientôt à la traiter en Reine, Car enfin j'ai pour vous souffert, gémi, pleuré, Et ma langueur en est une preuve certaine. Je ne veux pas pourtant supputer avec vous, Ce que vous proposez irait à votre honte, Si pour chaque tourment dont j'ai senti les coups, Il vous fallait tirer une ligne de compte. De mes brûlants soupirs vous riez toutefois, Quoiqu'en foule souvent vous connaissiez qu'ils sortent, Votre coeur toujours ferme en dédaigne le poids, Mais tout légers qu'ils sont, gardez qu'ils ne l'emportent.Pris sans vert : Prendre quelqu'un sans vert, le prendre au dépourvu. "Et [je] suis parmi ces gens comme un homme sans vert," RÉGNIER, Sat. X. [L]
DOROTÉE
La pièce est concertée, il le faut avouer ; Mais Oronte lui seul me fait ainsi jouer, Éraste est trop grossier...LISETTE
Oronte est avec lui.DOROTÉE
Comme il te connaît peu, demeure ici, Lisette, J'épierai de plus loin l'heure de sa retraite. Toi, lorsque tu verras partir notre Vieillard, Joins Oronte, et l'arrête en ce lieu de ma part.LISETTE, abaissant sa coiffe
Elle me laisse à faire un joli personnage.SCÈNE IV. Argante, Oronte, Lisette.
ARGANTE
Enfin j'en ai donné ma parole pour gage, Dorotée est promise, et l'Hymen arrêté Doit bientôt sous ses lois ranger sa liberté. Il semble cependant que vous brûliez pour elle, Dans la rue à tous coups vous faites sentinelle, Un voisin le remarque, un voisin en discourt ; Sur un amour si vain, Oronte, tranchez court, Je tiendrais à bonheur de vous avoir pour Gendre, Mais l'affaire d'accord vous n'y pouvez prétendre.ORONTE
Si dans votre quartier on me voit chaque jour, J'y connais cent Beautés à qui parler d'amour, Et ce serait en vain que votre âme éclaircie...SCÈNE V. Oronte, Lisette.
ORONTE
Qui m'appelle ?ORONTE
Un nuage importun me cache vos appas, Et pour moi cette coiffe est un supplice extrême. Est-ce ainsi que l'on doit agir lorsque l'on s'aime ?LISETTE
Et bien, je le crois donc puisque vous me le dites. C'est réciproquement l'effet de nos mérites, Mais j'avais jusqu'ici vécu sans le savoir.ORONTE
Je suis moi-même encor à m'en apercevoir, Mais on tient que l'Amour par sa toute-puissance Se glisse dans nos coeurs sans que même on y pense. Et si cette maxime est valable, en ce cas Nous pouvons nous aimer, et ne le savoir pas.LISETTE
Vous ne manquez jamais à trouver vos défaites. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais qui vous êtes, Et que j'ai reconnu que votre affection D'ordinaire est un peu sujette à caution. Me trompai-je ?Elle lève sa coiffe.
ORONTE
Ah, c'est toi ; l'agréable surprise ! Lisette, qu'aujourd'hui le Ciel me favorise ! Te revoir est un bien que j'estime...LISETTE
Tout doux, Je sais trop de quel bois on se chauffe chez vous. Écoutez seulement un message qui presse.ORONTE
Un message. Et de qui ?LISETTE
C'est de votre maîtresse.ORONTE
Ce sera donc de toi.LISETTE
Souffrez...ORONTE
Non, non, je vois le sujet de ta plainte. Pour elle assurément tu me crois l'âme atteinte, Mais ne t'alarme point ; quoi que l'on t'en ait dit, Je lui trouve assez peu de beauté que d'esprit, Ses grâces la plupart sont grâces empruntées, Et tu vaux à mes yeux cinquante Dorotées.LISETTE
Vous pensez vous railler, Monsieur, mais sur ma foi, J'en vaux bien tout au moins une pire que moi.LISETTE
J'en crois plus encor que vous n'en sauriez dire, Et n'en fais point ici la sucrée avec vous. Mon visage a des traits qui ne sont pas si doux, Mais d'ailleurs leur rudesse est assez réparée Pour ne me croire pas tout à fait déchirée. Cet air n'est pas tant sot, ce port est peu commun, Et la coiffe abattue on me prend pour quelqu'un. Voyez.Elle abaisse sa coiffe.
Sucrée : On dit aussi, qu'une femme fait la sucrée, lorsqu'elle est dissimulée, qu'elle fait la prude, qu'elle affecte des manières douces et honnêtes pour couvrir ses coquetteries secrètes. [F]
SCÈNE VI. Oronte, Lisette, Cliton.
LISETTE, bas
Si Cliton me connaît, que dira-t-il de moi ?CLITON
Il faut qu'il lâche prise, ou qu'il dise pourquoi. Monsieur, et vite et tôt, j'en suis tout hors d'haleine ;ORONTE
Qu'as-tu ?ORONTE
Qui ?ORONTE
Et de qui ?CLITON
De Florame et d'Éraste.CLITON
C'est assez que de vous.ORONTE
Viens.CLITON, à Lisette
On t'épargne un beau coup, j'allais t'apprendre à vivre.SCÈNE VII.
DOROTÉE, rentrant par l'autre côté du théâtre la coiffe abattue
Je ne vois plus paraître Oronte ni Lisette. J'éprouve en ce rencontre un bizarre destin, Qu'un Père m'ait contrainte à rebrousser chemin, Et que par un mépris que je ne puis comprendre, Oronte cependant n'ait pas daigné m'attendre. Mais il revient.SCÈNE VIII. Oronte, Dorotée, Cliton.
ORONTE
Il n'est ni si, ni mais.CLITON
Que faire donc ? Par signe eussiez-vous pu connaître Qu'elle veut cette nuit vous voir par sa fenêtre, Et si je n'eusse ainsi mis l'alarme au quartier...ORONTE
Tais-toi, demeure-là.CLITON, regardant Dorotée
Qui l'eût jamais pu croire ? La gueuse encore l'attend. Pauvre souffre-douleur !ORONTE, à Dorotée
D'un zèle trop aveugle excuse la chaleur, Notre alarme était fausse, et je reviens encore Te jurer que je meurs pour toi, que je t'adore, Qu'en vain de Dorotée on m'ose croire épris, Qu'elle n'est à mes yeux qu'un objet de mépris. C'est une beauté fade, et pour moi, je confesse Que j'ai peine à la voir sans tomber en faiblesse.ORONTE
Ton obstiné silence à la fin me confond, Et sans trop de rigueur tu ne peux davantage Tenir ainsi caché l'éclat de ton visage. Dussent mes faibles yeux s'en laisser éblouir, Il faut...Il lève sa coiffe.
DOROTÉE
Qui vous sers de risée.ORONTE
Le Ciel sait...DOROTÉE
Il ne sait que ce qu'il doit savoir, Et moi, je ne vois rien que ce que j'ai cru voir. Vous me paraissiez tel que vous devez paraître, Je vous reconnais fourbe, et vous le devez être, Votre sexe en naissant en prête le serment.ORONTE
Je pourrais appeler de votre jugement, Mais si quelques effets démentent nos paroles, Nous n'en apprenons l'art qu'à hanter vos écoles.ORONTE
Peut-être dirions-nous tous deux des vérités ; Mais n'écoutez point tant l'ardeur qui vous emporte. Vous savez ce que vaut un homme de ma sorte ; Sans parler de pardon ni de crimes commis, Demeurons quitte à quitte, et vivons bons Amis.ORONTE
Vous courrez le hasard d'y perdre davantage, Et refusant l'accord que j'ai su proposer, Vous aurez de la peine après à m'apaiser.DOROTÉE
Ne me reprochez point un simple tour d'adresse Par où de votre amour j'ai connu la faiblesse. Croyant qu'Éraste et vous ne vous déguisiez rien, Pour guérir mes soupçons j'ai trouvé ce moyen, Et la trahison seule avec trop d'injustice Vous en a fait sitôt découvrir l'artifice.ORONTE
Et je vous porté d'abord de rudes coups ; Non que j'aie ignoré que je parlais à vous, Mais je l'ai fait exprès pour vous faire connaître Qu'en fourbant, quelquefois on se joue à son maître, Et que si vous songez jamais à me duper, Je saurai bien encor par où vous attraper.DOROTÉE
L'excuse est assez froide.ORONTE
Examinez la vôtre.DOROTÉE
Enfin vous avez pu me prendre pour une autre, Selon les lois de d'amour c'est un crime d'État, Je n'examine rien après cet attentat, Et veux, pour satisfaire à ma gloire offensée, Vous bannir de mes yeux comme de ma pensée. C'est vous traiter encor trop favorablement.ORONTE
Il faudra se résoudre à ce bannissement, Mais perdant un Sujet de si haute importance, Je prévois votre Empire en grande décadence.ORONTE
Votre seul intérêt me fait parler ainsi. Croyez-le, je vous aime, et n'ai point d'autre envie Que de suivre vos lois tout le temps de ma vie.DOROTÉE
Et qui m'en répondra ?ORONTE
Vous, si vous m'écoutez.SCÈNE IX. Oronte, Eraste, Cliton.
ORONTE
Vous savez qui je suis.ÉRASTE
J'ai su confusément Que Florame en secret depuis peu fait l'Amant. Par beaucoup de raisons que je ne puis vous dire, Je tâche à découvrir l'objet de son martyre, Mais comme j'aurais peine à l'épier toujours, Ne me refusez point ici votre secours. Il vous voit, il vous aime, et je ne saurais croire Qu'il vous cache un amour qui ne va qu'à sa gloire. De grâce, en ma faveur tâchez de le savoir.SCÈNE X. Oronte, Cliton.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Oronte, Cliton.
ORONTE
Tu ne dis mot, Cliton ; quelle mélancolie Fait qu'avec moi ce soir ta belle humeur s'oublie, Je t'entends soupirer, et te plaindre à tous coups.ORONTE
Il est vrai qu'affranchi d'accompagner Florame, Qui manque au rendez-vous où l'appelait sa flamme, J'y vais de mon côté l'esprit assez content.CLITON
Je voudrais bien, Monsieur, en pouvoir dire autant, Mais d'un étrange mal je sens la rude attaque.ORONTE
De quel mal ?CLITON
Mon humeur est hypocondriaque, Et ce mal d'autant plus me tient avant au coeur, Que peu de Médecins savent guérir l'honneur.CLITON
Au contraire, Monsieur ; si je suis en courroux C'est bien plutôt de voir qu'elle se sert de vous.ORONTE
Simple, ne vois-tu pas que c'est ton avantage Qu'à ses perfections je daigne rendre hommage, Que par là son mérite est en son plus beau jour, Et que ma passion ennoblit ton amour ?CLITON
C'est ce que j'appréhende, et que par votre adresse, Vous ne m'alliez donner des lettres de Noblesse. J'ai peu d'ambition, Monsieur, et franchement Je me passerais bien de l'ennoblissement.ORONTE
Va, ne te fâche point, avant qu'il soit huit jours Je pourrai te laisser paisible en tes amours ; Ce temps en ma faveur fera bien des miracles, Et de ma part alors tu n'auras plus d'obstacles.CLITON
Oui, mais pour m'obliger, jusques à ce beau jour Vous me ferez l'honneur d'ennoblir mon amour ? Je vous devrai beaucoup.ORONTE
Cliton, sans la flatter, Lisette a des appas Dont, quelque effort qu'on fasse, on ne se défend pas ; À toute autre Beauté mon amour la préfère, Et comme elle me plaît autant qu'elle peut faire, Crois que c'est en user modestement Que de te l'emprunter pour huit jours seulement.CLITON
Puisque vous y trouvez de si grands avantages, Prenez-la pour toujours, et redoublez mes gages ; Aussi bien d'aujourd'hui j'en suis fort dégoûté. Vous avez à tel point enflé sa vanité, Que par mépris, la Gueuse oubliant sa promesse, Ne m'a point averti du nom de sa Maîtresse.ORONTE
Quoi, Maraud, est-ce là le respect que tu dois À celle dont mon coeur pour aimer a fait choix ?CLITON
Ah, j'ai tort ; mais Monsieur, quoique je la révère, Comme un Objet fameux pour avoir su vous plaire, Et qu'après le haut rang où votre amour la met, Je n'en doive parler que la main au bonnet, Si dans quelque logis jamais je la rencontre, Ou qu'en passant chemin le hasard me la montre, Ne puis-je point alors en toute humilité, Avec tous les respects dûs à sa qualité, Pour la remercier de ses humeurs gaillardes, Lui donner seulement trois ou quatre nasardes ?Main au bonnet : on dit proverbialement, "Mettre la main au bonnet", pour dire, saluer quelqu'un, à cause que les enfants qui ont leur bonnet attaché saluent ainsi. [F]
Nasardes : donner une nasarde, des nasardes à quelqu'un, se moquer de lui. [L]
ORONTE
Alors tu pourras prendre avis de ton courroux ; Mais c'est ici le lieu de mes deux rendez-vous, Et je suis fort trompé si je ne vois paraître, Malgré l'obscurité, Lucie à sa fenêtre. Cliton, qu'elle me plaît !ORONTE
Encor moins que Lisette.ORONTE
Vois-tu ? Dans mon affection Je me repais fort peu d'imagination. La Beauté la plus vive et la plus élégante Ne me chatouille plus sitôt qu'elle est absente. Mille attraits surprenants pourront m'avoir blessé, Qu'à trente pas de là c'est autant d'effacé ; D'un moindre éclat présent mon âme possédée Ne conserve aucun trait de sa première idée, Et comme, quelque Objet dont je suive la loi, Je ne l'aime jamais que pour l'amour de moi, Mon coeur prend aisément une forme nouvelle, Et celle que je vois est toujours la plus belle.ORONTE
Celles que je verrais me plairaient beaucoup mieux. Mais il faut s'avancer, et la voix adoucie, Montrer un coeur soumis aux charmes de Lucie.SCÈNE II. Oronte, Lucie, Cliton.
ORONTE
Êtes-vous là, Madame ?LUCIE, à sa fenêtre
Est-ce Oronte ?ORONTE
Oui, c'est moi, Qui vous reprocherais votre manque de foi, Si je ne vous croyais trop juste et raisonnable Pour perdre un malheureux s'il n'était pas coupable.ORONTE
Ah, ne présumez pas que je m'en ose plaindre, Ma douleur par respect saura mieux se contraindre, Pour grands que soient les maux dont je reçois les coups, Ils me sont précieux puisqu'ils viennent de vous. Posséder votre coeur m'était un bien insigne, Vous m'en voulez priver, je n'en étais pas digne. Je viens de votre bouche en écouter l'Arrêt, Et lui sacrifier mon plus cher intérêt, Heureux, si mon malheur ayant fait tout mon crime, Vous m'ôtez votre amour sans m'ôter votre estime.LUCIE
Quelle mortelle atteinte à ce coeur amoureux ! Vous parlez de coupable, et puis de malheureux. Ah, ne me tenez point en suspens davantage, De grâce, expliquez mieux un si triste langage, Et du moins, pour vous plaindre avec quelque couleur, Sachons quel est ce crime, ou quel est ce malheur.ORONTE
Vous souffrez qu'en secret un Rival vous adore, Mon malheur, le voilà ; mon crime, je l'ignore ; Mais je ne me puis voir sitôt abandonné Sans m'estimer coupable autant qu'infortuné. En effet, je croirais mériter mon supplice Si je vous soupçonnais de la moindre injustice ; De votre changement je n'accuse que moi, Vous m'avez dû punir, mais je ne sais pourquoi.ORONTE
Ah, c'est trop différer à perdre un misérable, Chercher à l'adoucir, c'est redoubler mon mal. Dites qu'on me préfère un plus digne Rival, Que c'est par mes défauts qu'éclate son mérite, Que de vos premiers feux votre gloire s'irrite, Qu'afin de m'avertir de votre nouveau choix, Vous me souffrez ici pour la dernière fois, Et que loin de vos yeux, pour plaire à votre envie, Je dois aller traîner ma déplorable vie. Ce coup à mon amour sera rude, il est vrai, Mais dussé-je en mourir, je vous obéirai, Avec tant de respect, que ma triste présence Ne vous reprochera jamais votre inconstance.À Cliton
Jouai-je bien mon rôle ?LUCIE
Ce discours me surprend jusques à me confondre, J'en perds la liberté même de vous répondre, Et ne vois aucun jour à me justifier, Lorsque vous vous plaignez sans rien spécifier. Si j'ose toutefois dire ce que j'en pense, Votre douleur, Oronte, a beaucoup d'éloquence, Et je la croirais moins, quoi que vous m'ayez dit, L'effet d'un coeur atteint, qu'un jeu de votre esprit. La douleur véritable, encor que violente, N'a pour son truchement qu'une oeillade mourante. Elle fuit du discours le détour odieux, Et c'est par les soupirs qu'elle s'explique que le mieux. Mais enfin s'il est vrai que je sois une ingrate, Nommez-moi ce Rival pour qui ma flamme éclate, Et pour ne rien omettre à convaincre ma foi, Dites ce que ses soins ont obtenu de moi.ORONTE
Vus contraindrez longtemps les secrets de votre âme Si pour les découvrir vous attendez Florame, Quoiqu'il montre pour vous beaucoup de passion, Il manquera ce soir à l'assignation ; Quelque obstacle imprévu l'empêche de s'y rendre, Et c'est ce que demain il viendra vous apprendre.LUCIE
Il suffit. C'est donc là ce qui vous rend jaloux ? À Florame aujourd'hui j'ai donné rendez-vous ?ORONTE
De lui-même. Mais hélas ! Jusqu'où va votre aveugle rigueur ! Vous vouliez devant moi lui donner votre coeur. C'est peu que votre amour comble le sien de joie, Pour mourir de douleur il faut que je le voie.LUCIE
À vos lâches soupçons n'avoir rien refusé, C'est mériter fort peu d'être désabusé, Et toute autre en ma place après un tel reproche...Bas.
Mais je pense entrevoir un homme qui s'approche, C'est mon Frère, sans doute, il faut dissimuler.Haut.
Vous ne pourrez, Monsieur, aujourd'hui lui parler, L'heure n'est point réglée, et je ne puis vous dire Dans quel temps de la nuit mon Frère se retire. Tous les soirs il me quitte, et ne revient que tard, Adieu.Elle ferme la fenêtre.
ORONTE
Quel contretemps !CLITON
Il est assez gaillard.SCÈNE III. Oronte, Florame, Cliton.
CLITON
Qui vive ?ORONTE, bas
Tant pis, ce n'est pas là mon compte. Quoi, vous ici ? Tantôt nous avions concerté Que...FLORAME
J'y viens seulement par curiosité, Par certain mouvement d'une secrète envie, Sans dessein toutefois de parler à Lucie. Mais je la viens d'ouïr qui vous disait adieu ?ORONTE
Oui.ORONTE
L'ardeur de voir Éraste avecque diligence, Et de vous soulager dans votre impatience ; Sûr que quelques soupçons qu'il ait de votre amour, Pour l'en guérir sur l'heure il ne faut qu'un détour. Ma peine cependant s'est trouvée inutile, Et j'apprends de sa Soeur qu'il est encore en ville.ORONTE
Quels ?FLORAME
J'y rêve.ORONTE
Cliton, vois-tu bien que j'en tiens ? Lucie aime Florame, et pour le satisfaire, Le voyant, elle a feint qu je cherchais son frère. Qu'il fait bon se fier à ce sexe changeant !FLORAME
Pour voir sur quelque Objet sa croyance arrêtée, J'aime mieux hasarder celui de Dorotée ; Peignez-lui son amour si fort sur mon espoir...ORONTE
Qu'espérez-vous par là ?SCÈNE IV. Dorotée, Lisette.
LISETTE
La porte est entrouverte, Et d'ici là dehors la lumière paraît. Croyez-vous qu'il y manque, ou qu'il passe tout droit ?LISETTE
Non, en tel cas qui ne dit mot s'accuse. Allez, ne croyez point qu'il manque assez d'esprit...LISETTE
Que vous le ravissiez, qu'il vous fallait attendre, Et peut-être à dessein s'est-il voulu méprendre. Encor, qu'en croyez-vous tout de bon ?DOROTÉE
Je ne sais. Mais il est excusable enfin s'il m'a dit vrai, Et si c'est une fourbe, il l'a si bien conduite Que je brûle de voir quelle en sera la suite. Cependant je ne sais ce qui doit m'arriver, Je me cherche en moi-même, et ne me puis trouver ; Mais la porte a fait bruit.LISETTE
C'est Oronte sans doute.LISETTE, bas
Me trouvant avec elle, il sera bien surpris.SCÈNE V. Dorotée, Éraste, Lisette.
LISETTE, bas
Voici bien du ménage, un autre a pris la place.DOROTÉE
Mon Père que j'attends la fait tenir ouverte. Retirez-vous, de grâce, ou vous causez ma perte, Il est ici tout proche, et reviendra soudain.ÉRASTE
Hélas !ÉRASTE
Quoi, sans compassion...DOROTÉE
Mais je l'ai de moi-même. Songez-vous que je suis dans un péril extrême ? Le temps presse, sortez ; qui vous peut arrêter ? Vous êtes né, je crois, pour me persécuter. Me regardez-vous toujours sans rien dire ?DOROTÉE
C'est un triste plaisir d'écouter des soupirs Quand on en peut prévoir de si grands déplaisirs. Sortez vite, vous dis-je, et vous coulez de sorte Que... mais il est trop tard, je l'entends à la porte, Il frappe ; et bien, voyez, que fera-t-on de vous ?DOROTÉE
Que plutôt mille fois...SCÈNE VI. Oronte, Dorotée.
ORONTE
Demeure-là, Cliton.Oronte entre seul, et Cliton demeure à la porte.
Quoi, tout est disparu ? Certes cela m'étonne, J'oyais ici du bruit, et n'y vois plus personne. En user de la sorte est fort mal procéder, Je ne suis pas venu pour vous incommoder.ORONTE
Mon humeur est d'agir toujours avec franchise, Et j'ai peine à souffrir qu'avecque tant de soin Vous vous cachiez de moi sans qu'il en soit besoin. Quel que soit cet amant, qu'il paraisse, n'importe, Ma passion pour vous n'en sera pas moins forte. Ce serait mal répondre à ce que vous valez, Que ne vous pas aimer comme vous le voulez. Le change a des attraits capables de vous plaire ? Je vous dois adorer inconstante et légère, Autrement m'opposant à l'humeur qui vous plaît, Je ne regarderais que mon seul intérêt, Et confondant l'amour, par un abus extrême, Bien loin de vous aimer, je m'aimerais moi-même.DOROTÉE
C'est fort bien vous tirer d'un pas assez glissant, Que venir m'accuser pour vous faire innocent ; Le trait est d'habile homme, et bien digne d'Oronte.ORONTE
Mais je vous vois agir comme vous le devez. Il est vrai, parmi nous il n'est point de mérite Qui d'un plus ferme amour ne vous confesse quitte, De tous côtés en foule on vous offre des voeux, Il n'appartient qu'à vous de faire des heureux, Et je tiens qu'en effet vos grâces sont perdues Quand sur un seul Objet elles sont répandues. Un trésor si charmant, d'un prix si relevé, Ne fut jamais un bien pour un seul réservé. Pour moi, dont vos beautés ont captivé l'hommage, J'aspire à votre coeur, mais ce n'est qu'au partage, Je ne prétends point posséder tout entier, Et me contenterai de servir par quartier.ORONTE
Qu'un Rival avant moi vous contait son martyre, Et que si vous avez ensemble à conférer, Je n'y mets point d'obstacle, et vais me retirer.DOROTÉE
Vous avez raison, j'aurais bien pris mon temps. Vous n'aviez pas de moi ce soir parole expresse ?ORONTE
Pour satisfaire à tous vous avez trop d'adresse, Et par un seul billet qui sait répondre à deux, Peut d'un seul rendez-vous exaucer bien des voeux.ORONTE
Non, non, j'en parle encor sur d'autres apparences. En frappant, certain bruit m'a fait juger d'abord Que ce serait hasard si je vous plaisais fort ; On marchait, on parlait, et si je ne m'abuse, J'ai pu entr'ouïr dans une voix confuse, Le voilà, je l'entends, qu'est-ce qu'on en fera ? Je n'en croirai pourtant que ce qu'il vous plaira.DOROTÉE
Et je prendrais plaisir à vous laisser tout croire, Si ce honteux soupçon n'offensait pas ma gloire. Mais apprenez enfin, pour ne vous tromper pas, Que j'avais fait tenir ma Suivante ici bas, Et que tandis qu'en haut j'avais l'oeil sur mon Père... Mais la voici qui vient éclaircir ce mystère.SCÈNE VII. Oronte, Dorotée, Lisette.
DOROTÉE
Lisette approchez-vous.ORONTE, bas
Voici mes amours éventées.LISETTE, bas à Oronte
Vaux-je encore à vos yeux cinquante Dorotées ?DOROTÉE, haut à Lisette
Qui vous entretenait quand Oronte a frappé ?LISETTE
Moi ?LISETTE
Me prend-on...DOROTÉE
Point d'excuse.LISETTE
Ah, ma chère maîtresse.DOROTÉE
Un Amant vous parlait ici ?LISETTE
Je le confesse.Cliton commence à paraître aussitôt qu'il entend la voix de Lisette.
Nous avons l'un pour l'autre un peu d'affection, Mais par ma foi, ce n'est qu'à bonne intention, Il sera mon mari.SCÈNE VIII. Oronte, Dorotée, Cliton, Lisette.
LISETTE
Quoi, Cliton !ORONTE
Arrête ta folie.CLITON
Dans mon infortune...DOROTÉE
Êtes-vous satisfait ?ORONTE
Oui, si vous le voulez.ARGANTE, derrière le théâtre
À la porte, Lycante, ou nous sommes volés.DOROTÉE
Ô disgrâce mortelle ! Mon Père vient ici, prends vite la chandelle, Et coule avec moi dans mon appartement. Vous, sauvez mon honneur.CLITON
Diable, du sauvement ! Elle nous laisse seuls.Sauvement : Sauver, Salvament, sauvement était un mot très usité, signifiant l'action de sauver ; il dure encore dans le Berry avec le sens de : action de se sauver, salut. [L]
CLITON
Gagnons au pied si vous m'en voulez croire, Autrement il viendra quelque méchant garçon Qui nous étrillera de la bonne façon. Mais c'en est déjà fait.Gagner au pied : s'enfuir. "Ah ! par ma foi, je m'en défie ! et je m'en vais gagner au pied," Molière Les Précieuses ridicules, sc. X. [L]
SCÈNE IX. Argante, Oronte, Cliton.
ARGANTE, l'épée à la main
Que vois-je ? C'est Oronte. Ô Fille dont l'amour me couvrira de honte ! Meurs, lâche suborneur.ORONTE
Modérez ce courroux.CLITON, à genoux devant Argante
Avant que de tuer, Monsieur, écoutez-nous.ARGANTE
Quelle excuse jamais...ORONTE
La mienne est trop valable, Pour être malheureux, je ne suis point coupable. Des Beautés de Lucie éperdument épris, Cette nuit avec elle Éraste m'a surpris, Et ne pouvant alors mieux faire ni l'un ni l'autre, Des murs de son jardin j'ai sauté dans le vôtre.ARGANTE
Il est vrai qu'on a fait du bruit dans le jardin, Et qu'ayant mis soudain la tête à la fenêtre, J'ai vu marcher quelqu'un que je n'ai pu connaître ; Mais quoique cette excuse ait assez de couleur, Il ne me suffit pas dans un si grand malheur. J'en veux, pour l'intérêt de toute ma famille, Lire la vérité sur le front de ma fille, Son trouble ou son repos me la feront savoir. Je reviens.Argante sort.
ORONTE
As-tu peur ?CLITON
Moi ? Non pas, mais j'ai peu de courage. Partout flamberge au vent vous trouvez bien passage. Vous vous échapperez, et le pauvre Cliton, On l'enverra dormir à grands coups de bâton.ORONTE
Écoute, on parle ici.ARGANTE, parlant à Éraste qu'il a trouvé dans sa maison, et fermant la porte pour l'empêcher de voir Oronte
Demeurez-là de grâce.ARGANTE, à Oronte
Vous m'aviez bien dit vrai, sortez vite, et sans bruit, Votre ennemi... J'en tremble.ORONTE
Et bien ?ARGANTE
Il vous poursuit.ORONTE
Qui ?ARGANTE
Le demandez-vous ? Éraste.ORONTE
Quoi ?ORONTE, à Cliton
Vois quelle est ma fortune.SCÈNE X. Argante, Éraste.
ARGANTE, ouvrant la porte qu'il avait fermée en rentrant
Éraste.ARGANTE
Je pardonne à l'ardeur qui chez moi vous conduit ; Mais si vous m'en croyez, ne faites point de bruit. De pareils accidents demandent le silence.ÉRASTE
Ne pensez pas...ÉRASTE
Je doute si...ÉRASTE
Peut-être...ÉRASTE
Mais...ARGANTE, seul
M'en voici dégagé, j'en tremble encor d'effroi, Je les ai découverts bien à propos pour moi. Qu'à présent dans la rue ils chamaillent à l'aise, Ils s'y battront longtemps avant qu'il m'en déplaise, Et si d'autres que moi ne les vont séparer, Ils auront tout loisir de bien s'entre-bourrer.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Oronte, Cliton.
CLITON
Moi ? J'y perds mon latin et toutes ses mesures, Et pourrais raisonner jusques au Jugement. Que j'y perdrais encor tout mon raisonnement.CLITON
Vous allez si beau train qu'on ne vous saurait suivre ; Quant à moi, j'y renonce. Après les rudes coups Que vous reçûtes hier à vos deux rendez-vous, Qui n'aurait pas juré que dans votre colère Vous eussiez dû maudire et l'Amour et sa Mère, Soupirez et gémir tout le long de la nuit, Ne sortir de trois jours, et peut-être de huit, L'esprit chargé d'ennuis, le coeur gros d'amertume ? Cependant vous voilà plus gai que de coutume, Vous chantez, vous dansez, vous faites l'entendu, Et vous semblez n'avoir ni gagné ni perdu. Votre façon d'agir est bien hétéroclite.CLITON
Si l'on montre pour vous quelques légèretés, On ne vous rend, Monsieur, que ce que vous prêtez. Et Maîtresse, et Suivante, et blanche, et brune, et blonde, Vous vous accommodez de tout le mieux du monde, Votre haut appétit en prend à gauche, à droit, Et rien à votre goût n'est trop chaud ni trop froid.ORONTE
Je ne m'en fâche point.CLITON
Plus je vous examine, et plus je vous admire. Tantôt l'oeil vif et gai vous faites le Galant, Tantôt morne et pensif vous faites le dolent ; Ici l'air enjoué vous contez des merveilles, Là de soupirs aigus vous percer les oreilles, Je m'y laisse duper moi-même assez souvent, Vous pleurez, vous riez, et tout cela du vent. Quels tours de passe-passe !ORONTE
Et mon humeur t'étonne ?CLITON
Je n'en connu jamais de si Caméléonne, Chaque objet lui fait prendre un jeu tout différent.Caméleonne : Qui prend diverses couleurs. Souple, adroite, déliée. [LC]
ORONTE
C'est ainsi que l'amour jamais ne me surprend, Je le brave, et par là rendant ses ruses vaines, J'en goûte les douceurs sans en sentir les peines.CLITON
Mais l'Amour, n'est-ce pas une ardeur inquiète, (Car si j'y suis Grec depuis que j'en tiens pour Lisette.) Un frisson tout de flamme, un accident confus, Qui brouille la cervelle, et rend l'esprit perclus, Une peine qui plaît encor qu'elle incommode ?Être grec : être grec en quelque chose, y être habile, trop habile. [L]
ORONTE
Écoute pour cela ce qu'il faut pratiquer. Avoir pour tous Objets la même complaisance, Savoir aimer par coeur et sans que l'on y pense, En conter par coutume et pour se divertir, Se plaindre d'un grand mal et n'en point ressentir, En faire adroitement le visage interprète, N'avertir point son coeur de quoi que l'on promette, D'un mensonge au besoin faire une vérité, Se montrer quelquefois à demi transporté, Parler de passion, de soupirs et de flammes, Et pour ne risquer rien en pratiquant les femmes, Les adorer en gros toutes confusément, Et les mésestimer toutes séparément. Voilà la bonne règle.CLITON
Ô la haute science ! Vous savez de l'amour tirer la quintessence. N'importe, pour Lisette avisez, tout ou rien, Songez pour elle-même à lui vouloir du bien, Autrement...ORONTE
Sans colère ; un jour ou deux peut-être Me feront consentir à t'en laisser le Maître, Je ne suis pas encor dépourvu tout à fait, Dorotée est fidèle, et j'en suis satisfait.CLITON
Et de qui ?ORONTE
De lui-même, Que retournant chez lui hier soir assez tard, Il s'était à sa porte arrêté par hasard, Que la trouvant ouverte, et la croyant entendre, Seule avec sa Suivante il l'avait pu surprendre, Et qu'à peine il goûtait un entretien si cher, Que son Père frappant on l'avait fait cacher. Vois s'il m'en doit rester quelque scrupule en l'âme.CLITON
Vous êtes né coiffé.On dit, qu'un enfant est né coiffé, quand il vient au monde avec une sorte de membrane qu'on appelle coiffe, que le peuple regarde comme un présage de bonheur. C'est pourquoi on dit proverbialement d'un homme qui est fort heureux, qu'il est né coiffé. [Ac. 1762]
ORONTE
Le bon est pour Florame. S'il brûlait de savoir qui possède son coeur, C'était pour Dorotée, et non pas pour sa Soeur, Si bien que lui contant par quelle tyrannie Lui donnant Dorotée on l'arrache à Lucie, Je l'ai vu prêt soudain de répondre à ses voeux, S'il rompait un Hymen si contraire à ses feux. Là Florame passant, bons Amis, et sans peine, À l'amour qui les pique ils ont donné leur haine, Et par ce doux accord leurs différents cessés, Devant moi sans contrainte ils se sont embrassés.CLITON
Vous ne la verrez plus ?ORONTE
Moi ? Comme auparavant.SCÈNE II. Oronte, Florame, Cliton.
FLORAME
Oui, mais ce n'est pas tout d'avoir gagné le Frère, Votre secours, Ami, m'est encor nécessaire. En vain j'ai cru secret mon hymen prétendu, Ce bruit pour mon malheur n'est que trop répandu, Et l'aimable Lucie en est persuadée, Jusqu'à croire ma flamme une flamme fardée. Vous, que notre amitié fait lire dans mon coeur, Voyez ce cher Objet, combattez sa rigueur, Chassez de son esprit un soupçon qui m'outrage, Et ne dédaignez pas d'achever votre ouvrage.ORONTE
Est-ce pour me jouer que vous parlez ainsi ? Si vous aimez Lucie, elle vous aime aussi. Vous donner rendez-vous à l'insu de son Frère C'est da la passion une preuve assez claire. Et vous osez vous plaindre ? Ah, vous me surprenez.CLITON, bas
Lui sait-il finement tirer les vers du nez ?FLORAME
Puisque vous rien cacher serait commettre un crime, Sachez que son amour ne passe point l'estime, Et que ce rendez-vous qui me fait croire heureux, N'était qu'un trait hardi de mon coeur amoureux. À de telles faveurs bien loin qu'elle consente, J'avais par mes présents suborné sa Suivante, Qui, sans qu'elle en sût rien, me devait hier au soir Donner chez elle entrée, et me la faire voir ; Et ce fut la raison qui me rendit facile À quitter un dessein plus dangereux qu'utile ; En vain sans cet abus vous m'en eussiez prêté.SCÈNE III. Oronte, Cliton.
ORONTE
Et bien, Cliton ?CLITON
J'entends.CLITON
Pas trop.ORONTE
Et l'apparence ?CLITON
Elle m'avait dupé, Lucie est toute à vous ; mais quoi qu'on puisse dire, Vous êtes en adresse un redoutable Sire, Et le diable qui met vos péchés en écrit, S'il n'en oublie aucun, doit avoir de l'esprit. Qui tombe entre vos mains, garde le stratagème. Enfin Lucie...CLITON
Fort bien. Et Dorotée ?ORONTE
Encore plus que jamais.ORONTE
Oui, sa maigre beauté n'a plus rien qui me tente, On la souffre au besoin quand la place est vacante ; Faute de mieux...CLITON
De mieux ? Ah, Monsieur, parlez bien. Hors pour un pis-aller Lisette ne vaut rien, Et c'est faute de mieux qu'à la montre elle passe !Montre : se dit proverbialement en ces phrases. Ce sont les vignes de la Courtille, belle montre, et peu de rapport. On dit aussi, qu'un homme peut passer à la montre, pour dire, qu'il a assez de mine pour être reçu dans les emplois, dans les compagnies. [F]
SCÈNE IV. Oronte, Lisette, Cliton.
LISETTE
Vraiment, Monsieur Cliton, vous avez bonne grâce. Lisette un pis-aller ? C'est tout ce qu'elle vaut ?CLITON
Me voici bien logé.CLITON
Moi ? Monsieur.ORONTE
Oui, toi-même.CLITON
Voyez le filoutage.LISETTE
Ainsi...CLITON
Foi de Cliton.LISETTE
Va, j'ai trop bien ouï.CLITON
Tu m'as changé le ton.CLITON
Je l'ai dit en fausset, et tu l'as pris en basse ?Fausset : Voix aigue qui contrefait le dessus en un concert, et qui d'ordinaire est désagreable et discordante. [F] [ici, comprendre qu'il y a un désaccord ou une incompréhension.]
Basse : en termes de musique, est la partie de la musique qui fait les sons les plus graves et les plus sourds. [F]
CLITON
Que je puisse...ORONTE
Tais-toi.ORONTE
Donc, aimable Lisette, Tu fais si peu d'état d'une amour si parfaite ? Si longtemps sans me voir ! Ah, ce m'est un tourment...LISETTE
Je le crois.CLITON, bas
Gardons-nous de l'ennoblissement.Ennoblisement : l'action d'ennoblir, de rendre plus illustre. [T]
ORONTE
Ton agréable humeur prend tout en raillerie, Mais je te suis en vain suspect de flatterie. Crois-moi, quand quelque objet peut s'acquérir mes soins ; Que j'y songe deux fois...LISETTE
Vous l'aimez pour le moins. Voyez, j'aide à la lettre.Lettre : se dit proverbialement en ces phrases. On dit qu'il faut aider à la lettre, pour dire, qu'il ne faut pas expliquer une chose à la rigueur, mais y ajouter quelque chose du sien qui en facilite l'intelligence. [F]
LISETTE
Non, non, je me crois bien avant dans votre âme, Mais votre amour pourtant n'est chez moi qu'en dépôt, Et je cours grand hasard de le rendre bientôt. Ma Maîtresse...LISETTE
Pour moi ?ORONTE
Rien n'est plus vrai.LISETTE
C'est là donner des vôtres.LISETTE
Vous en savez bien d'autres.ORONTE
Ah non, encor un coup je te jure ma foi Que je ne la vis hier que pour l'amour de toi. J'ai pour son entretien une haine mortelle ; Mais ayant découvert ta retraite chez elle, Quoique assuré d'y voir un Objet odieux, J'y courus sur l'espoir de te parler des yeux ; Tu n'eusses pas manqué d'entendre ce langage ?ORONTE
Aussi pour m'en venger, Je ne m'étudiai qu'à le faire enrager. J'eus des respects pour elle aussi rares qu'étranges, Et pensai l'accabler à force de louanges ; Mais elle me perdait, tant mon style était haut.LISETTE
Vous pourrez aujourd'hui réparer ce défaut, Elle veut vous parler, et je viens vous le dire. Dépêchez, suivez-moi.ORONTE
Je n'y puis consentir.LISETTE
Il le faut ; voulez-vous lui laisser quelque ombrage Que j'aie osé manquer à faire son message ?ORONTE
J'aurai bien à souffrir.LISETTE
Allez, j'y prendrai part.ORONTE
Je n'irai qu'à regret, je te parle sans fard, Et je crois qu'aisément tu te le persuades ; Mais dans cette entrevue observe mes oeillades, Au moindre mot d'amour jette les yeux sur moi, Et quoi que je lui dise, explique tout pour toi.ORONTE
Tu railles.LISETTE
Comme vous.ORONTE
Ah, je t'aime, Lisette, Et pour te faire voir que dans ton entretien Je trouve et mes plaisirs et mon souverain bien, Que vivre sous tes lois est ma plus grande gloire, Tiens...Il fouille dans sa poche.
ORONTE
Quel Démon te possède ?CLITON
Presque à tous accidents vous savez bon remède, Daignez ma faire grâce, et m'accorder un point.ORONTE
Qu'est-ce ?ORONTE, apercevant Lucie
Si... mais, que vois-je ?LISETTE, bas
La fâcheuse rencontre ! Il resserre sa bourse.SCÈNE V. Oronte, Lucie, Lisette, Cliton.
LUCIE
La joie en est commune, et c'est avec regret Que je vous dois quitter la douceur du secret. Vous étiez, je m'assure, en haute confidence ?ORONTE
Quoi, vous me soupçonner de quelque intelligence, Et croyez sa rencontre un secret entretien ? Cliton sait...LUCIE, montrant Lisette
Donc ce nouvel Objet qui paraît à ma honte...ORONTE
Si vous croyez ce fou...LUCIE
La persécution que pour vous j'ai soufferte, Quand un Frère obstiné pour Florame aujourd'hui...ORONTE
Aussi sans vanité vaux-je un peu mieux que lui, L'obéissance irait à votre préjudice, Et vous vous obligez en me rendant justice.ORONTE
Quitte de trois soupirs à grossir l'ordinaire. Mais consultez-vous bien avant que d'en rien faire, Surtout, de votre coeur obtenez-en l'aveu.ORONTE
Quoi, vous vous trahiriez, et j'aurais la folie De me donner en proie à la mélancolie ? S'en pique désormais qui voudra s'en piquer. La douleur hier au soir me pensa suffoquer, De Florame et de vous ayant su la pratique, Je vins au rendez-vous, confus, mélancolique, J'y pleurai, j'y gémis, soupirai de mon mieux, Et fis ce que je pus pour mourir à vos yeux ; Mais j'en trouve l'usage un peu trop incommode, Et tiens qu'il n'est rien tel que d'aimer à la mode.ORONTE
L'amour en est plus gai s'il est moins délicat, Et quand on s'y résout, jamais de jalousie, Jamais...ORONTE
Les détourner à gauche est quelquefois le mieux. Faisons que cette règle entre nous soit commune Vivons à coeur ouvert, sans défiance aucune, L'un l'autre sans soupçon croyons-nous sur la foi, Je n'en n'ai point de vous, n'en ayez point de moi. Quand je vous le dirai, croyez que je vous aime, Quand vous me le direz, je le croirai de même ; Tant qu'ainsi nous vivrons notre marché tiendra, Au moindre changement notre marché rompra.LUCIE
Le véritable amour a des lois plus sublimes, Nous en ferions un monstre en suivant ces maximes.ORONTE
Les suivant comme il faut, nous ferions seulement Qu'il serait un plaisir, et non pas un tourment.LUCIE
Ah ! Qui dans son amour voit le moindre partage, S'il n'en meut de douleur, doit manquer de courage.ORONTE
S'il fallait qu'en effet cette maxime eût cours, Nous serions en danger de mourir tous les jours. Est-il légèreté comparable à la vôtre ? Tout le sexe est changeant, hier l'un, aujourd'hui l'autre.LUCIE
Feignez pour mieux fourber de craindre ce malheur ; Mais combien après tout en sont morts de douleur ? À ces fâcheux revers combien n'ont pu survivre ?SCÈNE VI. Oronte, Éraste, Lucie, Lisette, Cliton, Listor.
ÉRASTE, à Listor
Ils s'adorent, te dis-je, on me l'a fait connaître.LUCIE, abaissant sa coiffe
Voici mon Frère, Ô Dieux !LISTOR
Une Dame avec lui...LUCIE, à Oronte
Enfin songez à me quitter.ÉRASTE, montrant Lisette à Listor
Cette nuit au jardin conduit par sa suivante, Je la reconnais trop.ORONTE, à Lucie
Faut-il que j'y consente ?ORONTE
J'obéis. Toi, Cliton...Oronte s'en va par un côté, et incontinent après, Lucie s'en va par l'autre.
LISTOR, à Éraste
Elle s'en va.SCÈNE VII. Cliton, Lisette.
LISETTE
Cliton.CLITON
Point de quartier.LISETTE
Quoi, tu fais le sévère ?CLITON
Va te pourvoir ailleurs.LISETTE
Regarde-moi.CLITON
Non.LISETTE
Mais...CLITON
Je n'en rabattrai rien.LISETTE
Tu m'abandonnerais, toi que met hors de mise Ton poil déjà grison, et ta nasillardise ? Tu m'abandonnerais, moi que tu ne vaux pas, Moi dont un monde entier adore les appas, Moi dont tu vois l'amour à l'envi poursuivie Faire qu'on te regarde avec un oeil d'envie, Enfin moi qui m'abaisse à t'aimer...De mise : On dit au figuré, qu'un homme est de mise, pour dire, qu'il a de la mine, de la capacité, qu'il peut trouver aisément de l'Employ, qu'il peut rendre de bons services. [F]
Nasillardise : synonyme peu usité de nasillement. [L]
LISETTE
C'est aussi par tes dons qu'on me voit si poupine.Poupin(e) : Qui a le visage, et la taille mignonne, et une grande propreté dans l'ajustement. Cette fille a un visage poupin, mignon, elle a la taille poupine. Ce jeune homme est fort poupin, il est toujours vêtu et chaussé mignonnement. [F]
CLITON
Diable je t'appréhende, et ta chienne de mine. À présent devant moi tu prends des libertés Qui refroidissent bien mes libéralités, Chacun t'en vient conter.LISETTE
Cliton, parlons Français au lieu de se quereller. Tu connais mon humeur, tu connais ma méthode, J'aime à changer d'habits, j'aime à suivre la mode, J'achète tous les jours quelque meuble nouveau, Je fais couper, tailler, et toujours du plus beau. Tantôt cher le Mercier, tantôt chez la Lingère, Et tant que j'ai de quoi je ne l'épargne guère. Vois-tu bien ? Cela coûte, et tant d'ajustement Ne se fait ni par sort ni par enchantement. Tes gages, quels qu'ils soient, à peine sont capables De me fournir de gants et de nippes semblables, Et si je ne souffrais qu'on m'en contât un peu, Je viendrais au rabais, ou je jouerais beau jeu.CLITON
C'est bien fait, mais viens ça, dis-moi quels avantages Jusqu'ici j'ai trouvés à te donner mes gages. Pour toi de jour en jour ma passion s'accroît, Et je ne t'ose encor toucher le bout du doigt.CLITON
Tu m'aimes !CLITON
C'est toujours mieux que rien, mais parlons franchement. L'Amour, comme tu sais, est un enfant gourmand. Et pour rassasier sa faim trop convoiteuse, Je trouve des soupirs une viande bien creuse.LISETTE
Je perds temps avec toi, tu n'aimes qu'à jaser, Et tes sottes raisons ne font que m'amuser. Adieu.LISETTE
Au lieu d'une cent fois.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Argante, Dorotée.
DOROTÉE
Mais du moins attendez que mon âme étonnée Ait pu se disposer à ce triste Hyménée, Et sans précipiter...ARGANTE
Vous espérez en vain M'obliger par prière à changer de dessein, Je vois quel est le vôtre, et je lis dans votre âme. J'ai donné ma parole au Père de Florame, Il faut que je la tienne, il m'en presse, et je veux, Que dès demain l'Hymen vous unisse tous deux.ARGANTE
C'est l'effet du bruit qui court d'Oronte. On dit qu'il vous en veut, et Florame alarmé Semble craindre aujourd'hui de n'être pas aimé, Je le remarque trop à son inquiétude ; Et comme ce faux bruit lui porte un coup bien rude, Pour le faire avorter et le voir satisfait, De cet heureux Hymen je dois presser l'effet. Songez-y donc, adieu, je vais trouver son Père, Pour aviser ensemble à ce qu'il faudra faire.SCÈNE I. Dorotée, Lisette.
DOROTÉE
J'attendais ton retour avec impatience. Et bien, l'as-tu trouvé ? Que t'a-t-il répondu ? Parle.DOROTÉE
Dis-moi donc promptement, que croirai-je de lui ? Sait-il que je l'attends ? Viendra-t-il ? Le verrai-je ?LISETTE
Sans doute qu'il viendra, mais gardez-vous du piège, Et si vous m'en croyez, rendez-lui de grand coeur Fleurette pour fleurette, et douceur pour douceur. Ne vous engagez point plus avant qu'il s'engage.LISETTE
Je ne sais ce qu'il est. Mais vous en jugerez, écoutez s'il vous plaît. Nous nous sommes l'un l'autre aborder dans la rue, Où me riant au nez aussitôt qu'il m'a vue, Avecque tant de joie il est vers moi couru Qu'à bon escient pour vous je l'ai jugé féru. Même chose à l'ouïr ; d'abord, toute assurance De ne sortir jamais de votre obéissance, Mais à peine pour vous il me vantait son feu, Qu'une Dame arrivant, c'est là le beau du jeu. Sans dire quoi ni qu'est-ce, au mépris de sa flamme, Le causeur est allé lui chanter même gamme, Et sur l'heure à mes yeux sans autre compliment S'est mis à cajoler fort gracieusement.Féru : Être féru d'une personne, d'une chose, en être très épris. Il est féru de cette femme. [L]
DOROTÉE
Quoi, devant toi l'ingrat aurait eu l'impudence De mettre lâchement au jour son inconstance, De lui parler d'amour ?DOROTÉE
Il fourbe donc, le traître ?LISETTE
Il s'y connaît des mieux.LISETTE
Après l'avoir longtemps entretenue, Tout_à_coup (mais sans doute ils l'avaient concerté) Ils ont tiré tous deux chacun de leur côté.LISETTE
Je l'ai tâchée, Madame, et j'en brûlais d'envie, Mais le valet d'Oronte a rompu mon dessein, Qui m'ayant su couler quelque douceur en main Pour arrhes qu'il ferait encore tout autre chose, M'a promis monts et vaux moyennant bouche close ; Mais moi, Sachons un peu pour qui vous me prenez, Puis lui jetant soudain ses écus d'or au nez, Va, maroufle, ai-je dit, je ne suis point traîtresse, Et ne sais ce que c'est que vendre ma Maîtresse. Si j'ai besoin d'argent, sans lui manquer de foi, Elle en a de réserve et pour elle et pour moi. Alors si contre lui j'eusse cru mon courage...DOROTÉE
Ton zèle me ravit.LISETTE
Je pétillais de rage. Moi, vous trahir ! Vous vendre ! Ô qu'il s'adressait bien ! Il aurait pu m'offrir...DOROTÉE
Va, tu n'y perdras rien. Admire cependant aux termes où nous sommes Combien j'avais raison de haïr tous les hommes, Puisque Oronte, en faveur de qui ce triste coeur Relâchait un orgueil qui fait tout mon bonheur. Cet Oronte me fourbe, il me joue, il me brave, Et pris en d'autres fers, feint d'être mon esclave. Mais qu'à propos sa feinte a su se découvrir ! Avec ce lâche Amant j'étais prête à m'ouvrir, À prendre son avis pour rompre un Hyménée...LISETTE
Vous l'espérez en vain, la parole est donnée. Votre Père vous presse, et pourra tout sur vous.DOROTÉE
Florame en un besoin m'y servira lui-même. Pour rechercher jamais cette triste union, Il est trop averti de mon aversion. En vain de nos Vieillards l'impuissante manie Veut sur nos volontés user de tyrannie, Dans toutes nos froideurs l'un et l'autre d'accord, De leur autorité nous craignons peu l'effort. Mais qui ferme la porte, et que prétend-on faire ?SCÈNE I.I. Dorotée, Lucie, Lisette.
LUCIE, avec sa coiffe abattue
Madame, sauvez-moi des poursuites d'un frère. Il tache à me connaître, et son esprit jaloux De quelque promenade est peut-être en courroux. En vain par cent détours, allant de rue en rue, J'ai cru que dans la presse il me perdrait de vue, Il m'a toujours suivie, et marchant sur mes pas M'a contrainte à la fin, pour ne me perdre pas, D'entrer ainsi chez vous, où j'implore votre aide Pour trouver à ma crainte un assuré remède. Connaissez qui le cherche.Elle lève sa coiffe.
DOROTÉE
Ah, Lucie, est-ce vous ?LUCIE
C'est moi que le chagrin d'un Frère trop jaloux... Mais il frappe déjà ; pour me servir d'asile, Feignez de revenir maintenant de la Ville. Je vous laisse ma coiffe.Elle met sa coiffe sur la tête de Dorotée.
DOROTÉE
Il faut donc vous cacher.LUCIE
J'entre ici.LISETTE, à Dorotée
Savez-vous...LISETTE, allant ouvrir
Elle a beau faire, elle payera la dette.DOROTÉE
Que croira-t-il de moi ?SCÈNE IV. Éraste, Dorotée, Lisette.
DOROTÉE, donnant sa coiffe à Lisette comme feignant de revenir de la Ville
Prends ma coiffe, Lisette.Lisette sort, et rentre sur la fin de la scène.
ÉRASTE
Pardonnez un abord qui me rendra suspect De manquer envers vous d'amour et de respect, Je suis mon désespoir, et ne retiens qu'à peine Les flots impétueux du courroux qui m'entraîne.DOROTÉE
Votre mauvaise humeur aujourd'hui me surprend, Je croyais votre esprit dans un calme si grand, Qu'aux plus rudes assauts toujours inébranlable, Du moindre emportement vous fussiez incapable.ÉRASTE
Niez l'ingrat mépris dont vous payez ma flamme, Niez que mon rival puisse tout sur votre âme, Que de vos trahisons mes yeux soient les témoins.ÉRASTE
Mais du moins Vous tomberez d'accord qu'on peut vous avoir vue Dans quelque confidence au milieu de la rue ?DOROTÉE
Moi ?DOROTÉE
Vos yeux...ÉRASTE
Ils ne mentent jamais. Mais pour vous mieux convaincre, et vous couvrir de honte Peut-être il suffira de vous nommer Oronte.DOROTÉE
Oronte ?ÉRASTE
Oui, cet amant avec qui vous étiez, Qui vous faisais sa cour, et que vous écoutiez. Le nierez-vous encor ?ÉRASTE
De votre trahison ce silence est l'aveu. Enfin j'ouvre les yeux pour éteindre mon feu, J'adorais une ingrate, et le Ciel favorable, Pour me désabuser, me l'a fait voir coupable.DOROTÉE
C'est aller trop avant, mais par bonté, je crois Que vous ne savez pas que vous parlez à moi, Et veux bien excuser les chaleurs indiscrètes Qui vous font oublier qui je suis, qui vous êtes, Et qui de ce reproche armant votre courroux, Ne vous permettent pas de bien penser à vous.DOROTÉE
Quoi, vous continuez ! J'en suis pour vous confuse, Votre raison, Éraste, est sans doute en défaut, Mais sachons qui vous porte à prendre un ton si haut. Oronte, dites-vous, a su touchez mon âme ? Est-ce un crime pour moi que d'estimer sa flamme ? Que vous ai-je promis qui m'en doive empêcher ? Quels serments violés m'osez-vous reprocher ? Si pour grande faveur vous comptez une lettre, À votre vanité cessez de trop permettre. J'aime à donner la baye, et pour la pousser loin, J'écrirais cent billets s'il en était besoin. Vous régalant ainsi je n'ai cherché qu'à rire, Les termes en font foi, vous n'avez qu'à bien lire.Baye : On dit proverbialement d'un grand hableur, que c'est un donneur de bayes, qu'il repaît de bayes, lorsqu'il promet beaucoup, et qu'il ne tient rien. [F]
ÉRASTE
Quoi, me railler encor ! C'est donc là tout le fruit Qu'une flamme si pure à la fin m'a produit ? Après deux ans perdus en devoirs, en services...ÉRASTE
Votre orgueil envers moi ne se peut démentir, Vous me tirez d'erreur, et j'en veux bien sortir. De l'infidélité ne craignez point la honte, Abandonnez Éraste, et vivez pour Oronte. Je romps mes tristes fers que j'estimai si doux, Et pour ne rien garder qui me parle de vous, Ce billet, dont l'appas avait pu me surprendre, J'en faisais un trésor, je m'ose à vous le rendre.SCÈNE V. Dorotée, Lisette.
LISETTE
Et bien, le Ciel enfin vous rit de bonne sorte ? Celle dont je parlais, la rivale Beauté À qui le fourbe Oronte a si bien protesté, Elle est entre vos mains, la voulez-vous plus belle ?SCÈNE VI. Dorotée, Lisette, Cliton.
CLITON
Lisette.CLITON
Peut-il entrer ?LISETTE
Oui, va.CLITON
Mais...Cliton rentre.
DOROTÉE
Enfin, Lisette, Tu vois qu'en mes filets l'un et l'autre se jette. Si leur amour est né du mépris de mes feux, Je saurai d'un seul coup me venger de tous deux.DOROTÉE
Dans le jardin va retrouver Lucie, Puis lorsque tu croiras qu'Oronte soit ici, Fais-l'en sortir soudain pour y venir ici, Et sur le point d'entrer arrête-la de sorte Qu'elle nous puisse entendre étant à cette porte. Il ne manquera pas de me parler d'amour, Alors, laisse-moi faire, à beau jeu beau retour.Beau jeu : On dit aussi, "à beau jeu, beau retour", quand on menace de rendre le change à celui qui nous a fait quelque injure. [F]
SCÈNE VII. Oronte, Dorotée, Cliton.
CLITON
Quoi, Monsieur...CLITON
De bon coeur ?ORONTE, à Dorotée
Quelque cher que me soit l'honneur que je reçois, Je veux mal aux bontés que vous avez pour moi, Puisque attendu de vous, l'on peut mettre en balance Si je viens par amour, ou bien par complaisance, Et que votre ordre exprès peut faire présumer Que c'est vous obéir, et non pas vous aimer.Mal aux bontés : sens figuré, Vouloir du mal, vouloir mal à une chose, la condamner, en être irrité. Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité, de conserver encor pour vous quelque bonté. [L]
LISETTE, paraissant avec Lucie qu'elle oblige incontinent de rentrer
Un Cavalier, madame, est encore avec elle ; Demeurez.DOROTÉE
Me surprendre d'abord avec ce compliment, C'est prévenir ma plainte assez adroitement. Vous-même apprenez-moi ce qu'il faut que j'en croie.DOROTÉE
J'en soupçonne l'adresse.ORONTE
Avec peu de raison.ORONTE
Pour plus de sûreté n'en croyez que vous-même, Consulter votre coeur, il sait si je vous aime.DOROTÉE
Il m'en fait donc secret.ORONTE
Moins que vous ne pensez, Si vous daignez l'entendre il vous en dit assez ; Et d'ailleurs ce devoir dont mon amour s'acquitte...ORONTE
L'hommage que je rends aux yeux qui m'ont blessé Passerait-il chez vous pour un devoir forcé ? Cet hommage si pur, sans mélange, sans tache, Et qui n'a rien en soi de honteux ni de lâche ?DOROTÉE
Vous l'élevez bien haut.ORONTE
N'en ai-je pas sujet Puisque de mon amour vos vertus sont l'objet, Qu'en vous est le motif qui fait que je vous aime, Et que c'est seulement à cause de vous-même ?DOROTÉE
Je puis donc m'assurer qu'il durera toujours, Ce rare et digne amour qui de moi prend son cours, Car encor que du temps le pouvoir soit extrême, Me peut-il faire enfin cesser d'être moi-même ?DOROTÉE
Vous en parlez, ce semble, avec tant de franchise, Que j'ai quelque sujet de craindre une surprise.ORONTE
Mais un espoir fondé sur de si grands mérites Trahit qui le soutient en souffrant des limites, Il doit se tout promettre, et sur ce ferme appui Prétendre à tous les coeurs qu'il croit dignes de lui.ORONTE
C'est ainsi que sans crainte et sans émotion Je vois briguer sous-main votre inclination ; Je vous rends mes respects, Éraste vous proteste, Vous avez de bons yeux, qu'ai-je à douter du reste.ORONTE
D'une ou d'autre façon je sais me satisfaire. Je me donne à l'objet dont le choix me préfère, Et quand l'heure d'un tel choix ne tombe point sur moi L'on montre une âme basse, et je reprends ma foi.DOROTÉE
M'accuseriez-vous bien d'une telle bassesse, Et ce reproche adroit est-ce à moi qu'il s'adresse ?ORONTE
Un peu trop de scrupule à votre amour est joint. Des termes si communs ne vous regardent point Mais j'entends du bruit.DOROTÉE, contrefaisant l'étonnée
Où ?ORONTE
Vous l'avez vue aussi.DOROTÉE
Qu'est-elle devenue ?DOROTÉE, feignant de l'arrêter avec empressement
Dieux ! Que voulez-vous faire ?DOROTÉE
Toujours d'un vif soupçon votre amour est taché, Mais croyez-vous que chez moi si quelqu'un est caché, Sans m'en avoir parlé, ma Suivante est capable...DOROTÉE
J'ai lieu de craindre tout d'un naturel jaloux. Vous m'accusâtes hier, et depuis ce reproche...ORONTE
Souffrez...SCÈNE VIII. Oronte, Dorotée, Lucie, Lisette, Cliton.
DOROTÉE
Et bien, Amant volage ?DOROTÉE
Trompeur.LUCIE
Parjure.DOROTÉE
Fourbe.DOROTÉE
Lâche.LUCIE
Traître.CLITON
De crainte d'accident, Monsieur, tirons nos chausses. Si la moindre des deux nous sautait au collet, Adieu, ce serait fait du maître et du valet.Chausses : se dit proverbialement en ces phrases. On dit : "Va-t-en, tire tes chausses". On dit aussi de ceux qui se sont mis en sûreté par la fuite, qu'ils ont bien fait de tirer leurs chausses. [F]
DOROTÉE
Vous ne m'avez pas dit que vous brûliez pour moi, Que votre passion allait jusqu'à l'extrême ?LUCIE
Quoi, vous l'aimez, parjure, après m'avoir cent fois Juré que votre coeur se rangeait sous mes lois ? Qu'un fort amour pour moi...ORONTE
Je vous le dis encore.LUCIE
Vous m'aimez ?ORONTE
Je vous aime.DOROTÉE
Et moi ?ORONTE
Je vous adore.ORONTE, à Lucie
Mais vous cherchez en vain à ne pas l'avouer, Vous me connaissez trop pour douter de ma flamme.ORONTE
Par amour.DOROTÉE
Quel amour !ORONTE
Véritable.DOROTÉE
Et comment !ORONTE
J'aime par connaissance, et non aveuglément. Ma raison se rendant de surprise incapable Sans rien chercher de plus je m'attache à l'aimable. Et le trouvant en elle ainsi qu'il est en vous, Je confonds un amour dont l'appas m'est si doux, Et crois, sans me noircir vers l'une ni vers l'autre, Qu'honorer son mérite est rendre hommage au vôtre.ORONTE
C'est un secret à part.DOROTÉE
Il faut se déclarer.LUCIE
Vous pouvez sans scrupule ailleurs vous engager. Vraiment, vous valez bien qu'on y daigne songer.SCÈNE IX. Argante, Oronte, Florame, Éraste, Dorotée, Lucie, Lisette, Cliton.
ARGANTE
Enfin de vos froideurs j'ai sujet de me plaindre. Si certains bruits confus vous mettent en souci Jusqu'à vous alarmer de voir Oronte ici, Sachez ce qui l'amène, et qu'aimé de Lucie...FLORAME, à Argante
Souffrez donc qu'aujourd'hui j'ose me déclarer. Lucie étant l'objet à qui j'ai pu prétendre, J'estime en vain l'honneur de me voir votre Gendre, Je ne puis l'accepter sans infidélité, Mais Éraste...ÉRASTE, à Florame
Non, non, le sort en est jeté, Mon coeur de cette ingrate abhorre l'Hyménée Cependant je tiendrai ma parole donnée, Venez en voir l'effet, et remenez ma Soeur.FLORAME, à Argante
Adieu, ne soyez point jaloux de mon bonheur.SCÈNE X. Argante, Oronte, Dorotée, Lisette, Cliton.
ARGANTE, à Oronte
Que veux dire ceci ? Lucie aimer Florame ! Et quoi n'est-elle pas l'objet de votre flamme, Et surpris cette nuit dans un doux entretien, N'avez-vous pas sauté de son jardin au mien ?ORONTE
Puisque enfin il est temps que je vous désabuse, Apprenez que l'amour m'a fourni cette excuse.ORONTE
Ne vous emportez point.ARGANTE
À moins que l'épouser...DOROTÉE
L'aimes-tu ?CLITON
Je m'en meurs, Madame.DOROTÉE
Elle est à toi.CLITON, à Lisette
Ah, mignarde.Mignarde : qui a une beauté délicate, qui a les traits doux et agréables. On appelle une femme mignarde, celle qui est de menue taille, qui a un teint delicat, une petite bouche : ce qui ne se dit pas des femmes pleines et en bon point [ayant de l'embonpoint]. [F]
CLITON
Que trop.LISETTE
As-tu de quoi ?CLITON
N'en soit point en cervelle.Cervelle : on dit proverbialement, qu'on a mis quelqu'un en cervelle, qu'on le tient en cervelle, pour dire, qu'on l'a mis en peine, en inquiètude, quand on lui a fait esperer quelque chose dont il attend impatiemment le succès. [F]
LISETTE
J'en doute.CLITON
C'est à tort.ORONTE
Va, nous t'en assurons.1 901 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0