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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Ariane

Thomas Corneille· créée en 1672· 5 actes· 1 755 vers· 7 personnages

Représenté pour la première fois le 26 février 1672 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • OENARUS, roi de Naxe
  • THÉSÉE, fils d'AEgée, Roi d'Athènes
  • PIRITHOÜS, fils d'Ixion, Roi des Lapithes
  • ARIANE, fille de Minos, Roi de Crète
  • PHÈDRE, soeur d'Ariane
  • NÉRINE, confidente d'Ariane
  • ARCAS, Naxien, Confident d'OEnarus

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. OEnarus, Arcas.

SCÈNE II. OEnarus, Thésée, Pirithoüs, Arcas.

SCÈNE III. Pirithoüs, Thésée.

SCÈNE IV. Thésée, Phèdre.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Ariane, Nérine.

SCÈNE II. OEnarus, Ariane, Nérine.

OENARUS

Thésée a du mérite, et je l'ai dit cent fois, Votre amour eût eu peine à faire un plus beau choix. Partout sa gloire éclate, on l'estime, on l'honore, Il vous aime, ou plutôt, Madame, il vous adore. Vous le dire à toute heure est son soin le plus doux ; Et qui pourrait moins faire étant aimé de vous ? Après cette justice à sa flamme rendue, La mienne par pitié sera-t-elle entendue ? Je ne vous redis point que tous mes sens ravis Cédèrent à l'amour sitôt que je vous vis. Vous l'avez déjà su par l'aveu téméraire Que de ma passion j'osai d'abord vous faire. Il fallut, pour cesser de vous être suspect, Ne vous en parler plus, je l'ai fait par respect. Pour ne vous aigrir pas, d'un rigoureux silence Je me suis imposé la dure violence, Et s'il m'est échappé d'en soupirer tout bas, C'était bien m'en punir, que ne m'écouter pas. Tant de rigueur n'a pu diminuer ma flamme. Pour vous voir sans pitié je n'ai point changé d'âme ; J'ai souffert, j'ai langui d'amour tout consumé, Madame, et tout cela sans espoir d'être aimé. Par vos seuls intérêts vous m'avez été chère. J'ai regardé l'Amour sans chercher le salaire, Et même en ce funeste et dernier entretien, Prêt peut-être à mourir, je ne demande rien. Rendez Thésée heureux, vous l'aimez, il vous aime ; Mais songez, en plaignant mon infortune extrême, Que vos bienfaits n'ont point sollicité ma foi, Que vous n'avez rien fait, rien hasardé pour moi, Et que lorsque mon coeur dispose de ma vie, C'est sans vous la devoir qu'il vous la sacrifie. Pour prix du pur amour qui le fait soupirer, S'il était quelque grâce où je pusse aspirer, Je vous demanderais pour flatter mon martyre, Qu'au moins quand je vous perds, vous daignassiez me dire, Que sans ce premier feu pour vous si plein d'appas, J'aurais pu par mes soins ne vous déplaire pas. Pour adoucir les maux où votre hymen m'expose, Ce que j'ose exiger sans doute est peu de chose ; Mais un mot favorable, un sincère soupir, Est tout pour qui ne veut que l'entendre et mourir.

SCÈNE III. OEnarus, Thésée, Ariane, Nérine.

SCÈNE IV. Thésée, Ariane, Nérine.

ARIANE

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THÉSÉE

J'attends...

SCÈNE V. Ariane, Pirithoüs, Nérine.

SCÈNE VI. Ariane, Nérine.

SCÈNE VII. Ariane, Phèdre, Nérine.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Pirithoüs, Phèdre.

SCÈNE II. Ariane, Pirithoüs, Phèdre, Nérine.

SCÈNE III. Ariane, Pirithoüs, Nérine.

SCÈNE IV. Ariane, Thésée, Nérine.

ARIANE

Naxe te change ? Ah ! Funeste séjour ! Dans Naxe, tu le sais, un Roi, grand, magnanime, Pour moi dès qu'il me vit, prit une tendre estime, Il soumit à mes voeux et son Trône, et sa foi ; Quoi qu'il ait pu m'offrir, ai-je fait comme toi ? Si tu n'es point touché de ma douleur extrême, Rends-moi ton coeur, Ingrat, par pitié de toi-même. Je ne demande point quelle est cette Beauté Qui semble te contraindre à l'infidélité. Si tu crois quelque honte à la faire connaître, Ton secret est à toi ; mais qui qu'elle puisse être, Pour gagner ton estime, et mérité ta foi, Peut-être elle n'a pas plus de charmes que moi. Elle n'a pas du moins cette ardeur toute pure Qui m'a fait pour te suivre étouffer la Nature ; Ces beaux feux qui volant d'abord à ton secours, Pour te sauver la vie, ont exposé mes jours ; Et si de mon amour ce tendre sacrifice De ta légèreté ne rompt point l'injustice, Pour ce nouvel Objet, ne lui devant pas tant, Par où présumes-tu pouvoir être constant ? À peine ton hymen aura payé sa flamme, Qu'un violent remords viendra saisir ton âme. Tu ne pourras plus voir ton crime sans effroi ; Et qui sait ce qu'alors tu sentiras pour moi ? Qui sait par quel retour ton ardeur refroidie Te feras détester ta lâche perfidie ? Tu verras de mes feux les transports éclatants, Tu les regretteras, il ne sera plus temps. Ne précipite rien ; quelque amour qui t'appelle, Prends conseil de ta gloire avant qu'être infidèle. Vois Ariane en pleurs. Ariane autrefois Toute aimable à tes yeux méritait bien ton choix : Elle n'a point changé, d'où vient que ton coeur change ?

THÉSÉE

Par un amour forcé qui sous ses lois me range. Je le crois comme vous ; le Ciel est juste, un jour Vous me verrez puni de ce perfide amour ; Mais à sa violence il faut que ma foi cède. Je vous l'ai déjà dit, c'est un mal sans remède.

Perfide : Il se dit des personnes et des choses. Qui manque de foi ; qui trahit, qui manque à sa parole, ou à la confiance qu'on a prise en lui. [F]

THÉSÉE

Madame...

SCÈNE V. Ariane, Nérine.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. OEnarus, Phèdre.

SCÈNE II. OEnarus, Ariane, Phèdre, Nérine.

ARIANE

Cessez, Seigneur, de me le protester. S'il dépendait de vous de me rendre Thésée, La gloire y trouverait votre âme disposée, Je le crois de ce coeur qui sut tout m'immoler ; Aussi veux-je avec vous ne rien dissimuler. J'aimai, Seigneur ; après mon infortune extrême Il me serait honteux de dire encor que j'aime. Ce n'est pas que le coeur qu'un vrai mérite émeut, Cesse d'être sensible au moment qu'il le veut. Le mien fut à Thésée, et je l'en croyais digne. Ses vertus à mes yeux étaient d'un prix insigne, Rien ne brillait en lui que de grand, de parfait, Il feignait de m'aimer, je l'aimais en effet ; Et comme d'une foi qui sert à me confondre, Ce qu'il doit à ma flamme ont lieu de me répondre Malgré l'ingratitude ordinaire aux Amants, D'autres que moi peut-être auraient cru ses serments Je m'immolais entière à l'ardeur d'un pur zèle ; Cet effort valait bien qu'il fût toujours fidèle. Sa perfidie enfin n'a plus rien de secret, Il la fait éclater, je la vois à regret. C'est d'abord un ennui qui ronge, qui dévore, J'en ai déjà souffert, j'en puis souffrir encore ; Mais quand à n'aimer plus un grand coeur se résout, Le vouloir, c'est assez pour en venir à bout. Quoi qu'un pareil triomphe ait de dur, de funeste, On s'arrache à soi-même, et le temps fait le reste. Voilà l'état, Seigneur, où ma triste raison A mis enfin mon âme après sa trahison. Vous avez su tantôt par un aveu sincère Que sans lui votre amour eût eu de quoi me plaire, Et que mon coeur touché du respect de vos feux, S'il ne m'eût pas aimée, eût accepter vos voeux. Puisqu'il me rend à moi, je vous tiendrai parole ; Mais après ce qu'il faut que ma gloire s'immole, Écoutant un amour et si tendre, et si doux ; Je ne vous réponds pas d'en prendre autant pour vous. Ce sont des traits de feu que le temps seul imprime. J'ai pour votre vertu la plus parfaite estime ; Et pour être en état de remplir votre espoir, Cette estime suffit à qui sait son devoir.

SCÈNE III. Ariane, Phèdre.

SCÈNE IV. Ariane, Thésée, Phèdre, Nérine.

SCÈNE V. Phèdre, Thésée.

THÉSÉE

En vain...

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Ariane, Nérine.

SCÈNE II. Ariane, Pirithoüs.

SCÈNE III. Ariane, Pirithoüs, Nérine.

SCÈNE IV. Ariane, Pirithoüs, Arcas, Nérine

PIRITHOÜS

J'ignore...

SCÈNE V. Ariane, Nérine.

ARIANE

Tu vois, ma douleur est si forte, Que succombant aux maux qu'on me fait découvrir, Je demeure insensible à force de souffrir. Enfin d'un fol espoir je suis désabusée ; Pour moi, pour mon amour, il n'est plus de Thésée. Le temps au repentir aurait pu le forcer ; Mais c'en est fait, Nérine, il n'y faut plus penser. Hélas ! Qui l'aurait cru, quand son injuste flamme Par l'ennui de le perdre accablait tant mon âme, Qu'en ce terrible excès de peine et de douleurs Je ne connusse encor que mes :moindres malheurs ? Une Rivale au moins pour soulager ma peine M'offrait en la perdant de quoi plaire à ma haine. Je promettais son sang à mes bouillants transports ; Mais je trouve à briser les liens les plus forts, Et quand dans une Soeur après ce noir outrage Je découvre en tremblant la cause de ma rage, Ma Rivale et mon Traître, aidés de mon erreur, Triomphe par leur fuite, et brave ma fureur. Nérine, entres-tu bien, lorsque le Ciel m'accable, Dans tout ce qu'a mon sort d'affreux, d'épouvantable ? La Rivale sur qui tombe cette fureur, C'est à Phèdre, cette Phèdre à qui j'ouvrais mon coeur. Quand je lui faisais voir ma peine sans égale, Que j'en marquais l'horreur, c'était à ma Rivale. La Perfide abusant de ma tendre amitié, Montrait de ma disgrâce une fausse pitié, Et jouissant des maux que j'aimais à lui peindre, Elle en était la cause, et feignait de me plaindre. C'est là mon désespoir ; pour avoir trop parlé, Je perds ce que déjà je tenais immolé ; Je l'ai portée à fuir, et par mon imprudence Moi-même je me suis dérobé ma vengeance. Dérobé ma vengeance ! À quoi pensai-je ? Ah Dieux ! L'Ingrate ! On la verrait triompher à mes yeux ! C'est trop de patience en de si rudes peines. Allons, partons, Nérine, et volons vers Athènes. Mettons un prompt obstacle à ce qu'on lui promet ; Elle n'est pas encor où son espoir la met. Sa mort, sa seule mort, mais une mort cruelle...

ARIANE

Qu'importe que partout mes plaintes soient ouïes ! On connaît, on a vu des Amantes trahies, À d'autres quelquefois on a manqué de foi, Mais, Nérine, jamais il n'en fut comme moi. Par cette tendre ardeur dont j'ai chéri Thésée, Avais-je mérité de m'en voir méprisée ? De tout ce que j'ai fait considère le fruit. Quand je suis pour lui seul, c'est moi seule qu'il fui700t. Pour lui seul je dédaigne une Couronne offerte ; En séduisant ma Soeur, il conspire ma perte. De ma foi chaque jour ce sont gages nouveaux, Je le comble de biens ; il m'accable de maux, Et par une rigueur jusqu'au bout poursuivie, Quand j'empêche sa mort, il m'arrache la vie. Après l'indigne éclat d'un procédé si noir, Je ne m'étonne plus qu'il craigne de me voir. La honte qu'il en a lui fait fuir ma rencontre ; Mais enfin à mes yeux il faudra qu'il se montre. Nous verrons s'il tiendra contre ce qu'il me doit, Mes larmes parleront ; c'en est fait, s'il les voit. Ne les contraignons plus, et par cette faiblesse De son coeur étonné surprenons la tendresse. Ayant à mon amour immolé ma raison, La peur d'en faire trop serait hors de saison. Plus d'égard à ma gloire ; approuvée, ou blâmée, J'aurai tout fait pour moi, si je demeure aimée. Mais à quel lâche espoir mon trouble me réduit ? Si j'aime encor Thésée, oubliai-je qu'il fuit ? Peut-être en ce moment aux pieds de ma Rivale Il rit des vains projets où mon coeur se ravale. Tous deux peut-être... Ah Ciel ! Nérine, empêche-moi D'ouïr ce que j'entends, de voir ce que je vois. Leur triomphe me tue, et toute possédée De cette assassinante et trop funeste idée, Quelques bras que contre eux ma haine puisse unir, Je souffre plus encor qu'elle ne peut punir.

SCÈNE VI. OEnarus, Ariane, Pirithoüs, Nérine, Arcas.

ARIANE, à Nérine

Soutiens-moi, je succombe aux transports de mon âme. Si dans mes déplaisirs tu veux me secourir, Ajoute à ma faiblesse, et me laisse mourir.

Transports : se dit aussi figurément en choses morales, du trouble, ou de l'agitation de l'âme par la violence des passions. [F]

1 755 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica