Pastorale en vers· Comédie Mêlée d'Ornements et de Musique
Le Berger Extravagant
Représenté pour la première fois en 1652.
Personnages
- LISIS, berger extravagant
- ANGÉLIQUE, nymphe, soeur de Montenor
- HIRCAN, frère de Lucide
- MONTENOR, berger, amant de Lucide
- ANSELME, berger, amant d'Angélique
- CLARIMOND, amant de Charite
- LUCIDE, bergère, soeur d'Hircan
- CHARITE, bergère, parente d'Angélique
- SINOPE, demoiselle voisine d'Angélique
- CLORISE, demoiselle voisine d'Angélique
- ADRIAN, parent de Lisis
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
LISIS en équipage de Berger, chassant un Troupeau devant lui
Paissez, chères brebis, mes fidèles compagnes, Paissez en liberté dans ces vertes compagnes, Où grâce à ma bergère, on voit régner encor Un siècle aussi doré que le feu siècle d'or. Mais ne vous repaissez que d'oeillets et de roses. Qu'en ces lieux sous ses pas vous trouverez écloses ; Goûtez sans crainte rien un pâturer si doux, L'Amour pour elle au guet vous défendra des loups, Il aime ce qu'elle aime, et de bon oeil regarde Son fidèle berger, et le troupeau qu'il garde, Troupeau, qui désormais de sa marque marqué D'aucun mal de brebis ne peut être attaqué. Ah Charite, Charite, adorable Charite, Des bergères de Brie et la fleur et l'élite, Que tes yeux ont de force, et qu'ils sont beaux et bons À contraindre un amant de garder les moutons ! Auprès de leur lumière éclatante et mignarde Le Soleil ne fait voir qu'une lueur blafarde, Dont les faibles rayons sont rayons à berner, Quand ceux de tes regards viennent à rayonner. Aussi, pauvre Soleil, ta faute est sans seconde De te mêler encor d'illuminer le monde. Laisse, laisse un tel soin à l'objet que je sers, N'expose plus ta honte aux yeux de l'univers, Cache-toi sous les eaux, et nuit et jour ne quitte Ton Palais de cristal, ni le sein d'Amphitrite. Mais ton cours s'avançant, je ne ferais point mal Si je me régalais par un festin frugal. Pâturez, pâturez, mes chers brebiettes, J'en vais sur l'herbe assis faire autant que vous faites.Il se sied sur l'herbe, et ayant tiré quelques fruits de sa Panetière, il se détourne et aperçoit Clarimond, qui surpris de voir un homme vêtu comme les romans nous dépeignent les bergers, s'était arrêté à le considérer.
Amphitrite : Terme de mythologie. Déesse de la mer, et, poétiquement, la mer elle-même. [L]
Brebiette : Diminutif de brebis. [L]
SCÈNE II. Lisis, Clarimond.
LISIS
Pan te garde, Berger. Où s'adressent tes pas ? Es-tu d'humeur à prendre un pastoral repas ? De meilleurs fruits encor sont dans ma panetière, Nous les partagerons, nous ferons chère entière, Si la soif nous saisit, le ruisseau n'est pas loin. Daigne donc prendre place.Chère entière : grand repas suivi de plusieurs divertissements. [L]
CLARIMOND
Il n'en est pas besoin, Je n'ai point d'appétit, mais tirez-moi de peine. Quel important dessein en ces lieux vous amène ?LISIS
Ta franchise me plaît, et je t'en aime mieux ; C'est avoir de l'esprit que d'être curieux. Les curiosités quand elles sont discrètes...LISIS
Qui je suis ? Ah, je crois que tu le peux juger, Grâces au grand Dieu Pan, Berger, je suis berger. Mais quel climat lointain est ta chère patrie, Pour ignorer encor ce qui se passe en Brie ? Car quoi que ton habit soit différent du mien, Je te prends pour Berger.Pan : Le Dieu des bergers, auquel les poètes ont donné des cornes, et des pieds de chèvre, une barbe et une queue, comme à un bouc, Pan. Il a été adoré par les Anciens, principalement en Arcadie. Ils le croyaient aussi le Dieu de toute la nature ; et son nom est venu du mot Grec , qui signifie tout, parce que la nature comprend tout ; et on dit que Pan fut le premier inventeur des flûtes, et du sifflet de Chauderonnier. [T]
CLARIMOND
C'est en juger fort bien. Je le suis en effet, et dès demain peut-être Que plus ouvertement je me ferai connaître. Cependant dites-moi quel est votre destin ?CLARIMOND, s'asseyant auprès de Lisis sur l'herbe
Qui vit jamais plus haute extravagance !LISIS
Je resserre pour toi mes fruits sans répugnance, Car peut m'importe l'heure, et puis ne dit-on pas Qu'un gracieux devis vaut mieux qu'un bon repas ? D'ailleurs les doux Zéphyrs qui flattent ces verdures Rendent le lieu tout propre au récit d'aventures. Sache donc que l'Amour, cet enfant du Chaos, Qui cent fois de sa mère a troublé le repos, Et sans qui les bergers dans une paix profonde Feraient nargue au bonheur des plus grands rois du monde. Ce clair-voyant aveugle au naturel pervers Dès mes plus tendres ans me voulut mettre aux fers, Mais sachant de quel air ses esclaves il traite, Devant ce Dieu malin j'ai toujours fait retraite, Et mille fois encor je m'en serais moqué, Si pour vaincre ce coeur trop longtemps attaqué, Ayant enfin connu sa force trop petite, Il n'eût pas mendié le secours de Charite. Charite ! À ce beau nom vois quel tressaillement.Devis : Menus propos, entretien familier. De joyeux devis. [L]
Faire nargue : braver avec mépris. [Ac. 1762]
CLARIMOND
Elle est donc belle ?LISIS
Belle ? Hyperboliquement. Tâche à faire un amas de mille belles choses, Songe aux beautés des lys, songe à celles des roses, Emprunte pour ses yeux les rayons du Soleil, Sème sur chaque joue un incarnat vermeil, Puis d'un vif coloris par un crayon fidèle... Enfin figure-toi, Berger, qu'elle est fort belle.CLARIMOND
Le merveilleux portrait ! Ah.LISIS
Eût-elle pu tenir contre tant de mérites ? Je ne te dirai point combien mon coeur alors Sentit par son amour d'extatiques transports. Ni comme à l'éprouver à mes soupirs docile, Je mourus mille fois et ressuscitai mille. Tu sauras seulement que mon plus grand bonheur Vient d'un rare dessein qu'Amour lui mit au coeur, La faisant consentir à venir dans la Brie Rétablir l'ancienne et noble Bergerie. Depuis cinq ou six jours elle habite ces lieux, Où ma félicité passe celle des Dieux. En effet, en fut-il jamais de plus parfaite, Que de vivre berger et porter la houlette ? Il n'est arbre déjà ni rocher alentour Où nos noms ne soient lus pleins de chiffres d'amour, Et sans une frayeur qui me tient en martyre...CLARIMOND
Craignez-vous quelque chose ?LISIS
Oui, qu'un vilain satyre Quelque Dieu chèvre-pied, de ma bergère épris, Ne la surprenne seule, et que malgré ses cris...Chèvre-pied : Qui a des pieds de chèvre. Dieux chèvre-pieds, les satyres. [L]
CLARIMOND
Non, non, pour elle en vain votre amour appréhende, Il n'est point de satyre à qui je ne commande, Mettez-vous en repos.LISIS, se levant
Tu leur donnes la loi ?LISIS, se mettant à genoux
Grande Divinité de nos sacrés bocages, D'un berger ton sujet accepte les hommages, Car je parle au Dieu Pan, qui s'est dans mes amours Déguisé tout exprès pour m'offrir son secours, Ton regard plus qu'humain me le fait trop paraître. Pardon, si je t'ai pu si longtemps méconnaître ; Désormais chaque jour sur ton autel divin Je ferai qu'on épanche et du lait et du vin, Et que de mes agneaux le plus gras se choisisse, Pour t'être tous les mois offert en sacrifice.CLARIMOND
Que faites-vous, Berger ?SCÈNE III. Clarimond, Adrian, Lisis.
ADRIAN
Oui, c'est moi qu'affrontent tes folies. Tu t'en viens donc ici jouer tes comédies ? Ah, si tu n'es en cage aux Petites Maisons...Petites-maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signalée ; à cause qu'il y a à Paris un hôpital de ce nom où on enferme ces fous. [F]
LISIS
Silence, laissez-moi déduire mes raisons, C'est où chacun de nous doit avoir son refuge, Ce gracieux berger nous servira de juge. De ses perfections tout à l'heure abusé, Je le prenais pour Pan en mortel déguisé, Même prenez-y garde, il a bien l'encolure, S'il n'est Pan, d'être au moins Cupidon ou Mercure.Encolure : se dit figurément des hommes, et signifie, Mine, apparence. Ce jeune homme a toute l'encolure d'un sot. (...) [F]
LISIS
Vous blâmez les bergers, mais trop aveuglément. Est-il façon de vivre en douceurs plus féconde, Et leur nom n'est-il pas aussi vieux que le Monde ? Lorsque Deucalion voulut hommes forger, De sa première pierre il naquit un berger. Jadis les plus grands rois, que gloire m'est de suivre, Faisaient leurs fils bergers pour leur apprendre à vivre. Les Dieux cent fois en terre en ont pris les habits, Apollon chez Admète a gardé les brebis, Et même encor là-haut, ces étoiles errantes Sont animaux paissants dans ces plaines luisantes, Et qui les garderaient si ce n'étaient les Dieux ? Or quant à nos moutons, est-il qui vaille mieux ? Outre qu'on s'en nourrit, on les tond, et sans peine Tout berger en reçoit un doux tribut de laine. Pour se faire adorer autrefois, ce dit-on, Jupiter emprunta la forme d'un mouton. La Grèce n'a point vu d'entreprise plus haute Que quand pour la toison partit maint argonaute ; Le premier sacrifice, on l'a fait au Dieu Pan. C'est pour vous témoigner, mon cousin Adrian, Que quoi qu'ose du monde alléguer la malice, Mener paître un troupeau c'est un noble exercice. À quoi bon des cités l'importun embarras, De marchands, officiers, procureurs, avocats ; Qu'on lise Juliette, et puis, que l'on me die Si l'on connut jamais tels noms en Arcadie. Chacun était berger, et vivait sans souci, C'est comme je prétends qu'on se gouverne ici. Croyez-moi, mon cousin, laissez là vos aunages, Venez avecque nous régler nos pâturages, Amenez femme, enfants, vous vivrez en repos, Elle sera bergère, ils seront bergerots, Et nous goûterons tous des voluptés parfaites, Allant danser sous l'orme au son de nos musettes.Deucalion : Fils de Prométhée et mari de Pyrrha. Après le déluge déclenché par Zeus, Deucalion et Pyrrha, étant des justes, furent seuls sauvés et ils repeuplèrent le monde en jetant des pierres ; celles de Deucalion se transformèrent en hommes et celles de Pyrrha en femmes.
Aunage : Mesurage des étoffes qui se fait avec une mesure certaine, reglée, qu'on appelle à Paris une Aune. [F]
Bergerot : Petit Berger. La Niéce de Don Quichotte lui dit : Qu'est-ce donc que ceci, mon oncle ? Quand nous croyons que vous vous retirez dans votre maison pour vivre en paix, vous vous allez encore jetter en de nouveaux labyrinthes, en vous faisant un petit bergerot. [T]
ADRIAN
Ah, Monsieur, vous voyez à quel étrange excès Va de ce pauvre esprit le frénétique accès, Combien d'extravagance....Phrénetique : ou frénetique, adj. Aliené d'esprit. [R]. [orthographié "phrénétique" dans l'original.]
Il se retire au coin du Théâtre où il se couche.
CLARIMOND
Tandis qu'il rêve seul, de grâce, apprenez-moi Le principe caché du trouble où je le vois. J'en trouve les accès d'une étrange nature.ADRIAN
C'est le fruit d'une vaine et mauvaise lecture. Son Père était marchand et bourgeois de Paris, Qui se voyant du bien n'eut d'yeux que pour ce fils. Ainsi faisant dessein de le pourvoir d'office, Pour lui former l'esprit trop simple et sans malice, Il le mit à l'étude, où tout ce qu'il apprit Ce fut à renverser le peu qu'il eut d'esprit. Il ne lut que romans, en crut les impostures, Admira des bergers toutes les aventures, Et son faible cerveau fut bientôt démonté Par ces contes en l'air d'amour et de beauté. En moins d'un an ou deux il s'en coiffa de sorte Que dehors il voulut prendre l'habit qu'il porte. On avait beau le vaincre à force de raisons, Toujours une houlette, et toujours des moutons. Ainsi donc plus d'étude, et encor moins d'Office ; Mais quoi qu'il persistât toujours dans son caprice, Ce fut bien pis encor quand son Père mourut. Le Roman de l'Astrée en ce temps-là parut, Où lisant les débats d'Hilas et de Silvandre, Comme en cette matière il a le cerveau tendre, Voulant être leur Juge, et les ouïr de près, Il conclut son départ pour aller en Forêts ; Et si longtemps partout je ne l'eusse fait suivre, Sans doute il eût moins cru nos avis que son Livre. Cependant son transport ne se pouvait calmer, Souvent dans une chambre il allait s'enfermer, Où sans obstacle aucun suivant ses rêveries, Je l'entendais lui seul jouer des Bergeries, Enfin de ces Romans la mode ayant cessé, Son esprit fort longtemps nous parut moins blessé, Et cette ardeur sans doute eût été refroidie, S'il n'eût point l'autre hiver hanté la Comédie. Son obstination à voir l'Amaryllis Lui remit dans la tête et Houlette et Brebis. Il me traîna moi-même à ce vilain spectacle, Presque de vers en vers il y criait miracle, D'aise à peine il pouvait se tenir dans sa peau, Tout lui semblait charmant, tout lui semblait nouveau, Jamais attention n'y fut plus assidue, Cent fois on l'a jouée, et cent fois il l'a vue, Si bien que rembarqué par son maudit caquet, Il a trouvé moyen d'apprêter son paquet, Et par un beau matin ayant troussé bagage, Il est ici venu jouer son personnage. Mais je saurai si bien désormais l'enfermer, Que je l'empêcherai de nous plus diffamer.Astrée : Le Roman de l'Astrée d'Honoré d'Urfé est une oeuvre pastorale du début du XVVIème sicèle qui influencera toutes les pastorales qui lui succèderons.
Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. [F]
CLARIMOND
Ce désordre est fâcheux, mais aussi prenez garde Combien à l'enfermer son repos se hasarde. La prison est affreuse au plus solide esprit, Et c'est là que le faible assez souvent s'aigrit.CLARIMOND
Pour moi, je suis d'avis que vous le laissiez faire. Ici, que vous importe ? Il est loin de Paris ; Souffrez qu'il vienne à bout du dessein qu'il a pris, Que de ses propres sens il suive la saillie ; Peut-être que huit jours guériront sa folie, Et que ne trouvant pas au métier de Berger Les douceurs qui d'habit l'ont fait ainsi changer, On aura moins de peine à lui faire connaître L'erreur qu'en son esprit ses Livres ont fait naître.SCÈNE IV. Clarimond, Anselme en habit de Berger, Lisis toujours couché et rêvant.
CLARIMOND
Il nous laisse un trésor d'un prix inestimable. Fut-il jamais un Fou d'humeur plus agréable ? Mais quelle illusion me surprend aujourd'hui ? Que vois-je ? Tout le monde est-il fou comme lui ?ANSELME
Vous le connaissez donc ?CLARIMOND
Arrivé d'hier au soir J'en sais presque déjà ce qu'on en peut savoir ; Lui-même tout au long m'a conté son histoire ; Mais certaine Charite est fort dans sa mémoire ? Quel est ce rare Objet ?CLARIMOND
À de si doux liens s'étant abandonné, S'il a l'esprit à gauche, il a l'oeil bien tourné ; Mais puisque cette Belle est la même Charite Dont cent fois à Paris j'ai vanté le mérite, Je veux, pour en tirer un plaisir sans égal, Être aujourd'hui Berger, et Berger son Rival. À ce déguisement votre exemple me porte.ANSELME
Ne vous étonnez point de me voir de la sorte, C'est l'effet du pouvoir qu'Angélique a sur moi, Et comme la servir m'est une douce loi, Et que la Pastorale a toujours su lui plaire, Je me suis fait Berger, et Charite Bergère. Elle s'en mêle aussi, mais son rôle est plus doux, Et lui donne le rang de Nymphe parmi nous.CLARIMOND
J'en crois le passe-temps aussi plaisant que rare, Mais il faut l'avertir de ce que je prépare. Étant Nymphe, chacun lui doit faire sa cour.LISIS, faisant un haut cri, comme sortant d'un profond assoupissement
Ah !ANSELME, courant à lui
Qu'avez-vous, Berger ?LISIS
C'est un élan d'amour. Je croyais que mon âme allait quitter son gîte, Rêvant à la beauté des beautés de Charite.SCÈNE V. Lisis, Charite, en habit de Bergers.
LISIS
Beaux habitants de l'air, Oiseaux, qui tous les jours Louez par vos doux chants l'objet de mes amours, Que voyez-vous ailleurs d'égal à son mérite ?CHARITE, paraissant entre les arbres
Que fait ce fou seul, et qu'est-ce qu'il médite ?LISIS
Mais avec des muets j'emploie en vain ma voix. Il vaut mieux que je parle à l'Écho de ces bois, Avecque les Bergers cette Nymphe raisonne.CHARITE
Oui.CHARITE
Danse.LISIS
Et bien, chante ou siffle, et puis je danserai. Mais Charite m'a dit qu'elle m'aime, est-il vrai ?CHARITE
Vrai.LISIS, se levant
Mais je n'obtiens rien en la priant sans cesse De soulager le mal dont la rigueur me presse.CHARITE
Presse.CHARITE
Cours.CHARITE
Demeure.CHARITE
Je mens.CHARITE
Sa haine.CHARITE
Meurs.CHARITE
La corde.LISIS
Quoi, la corde ! Ah, tu prends sans vert, Ou c'est celle de l'arc dont Cupidon se sert. Nymphe, n'est-ce pas là ce que tu veux entendre ? Réponds.Sans vert : Prendre quelqu'un sans vert, le prendre au dépourvu. [L]
LISIS
Ah, sotte et folle Écho, tu babilles beaucoup ! D'où te vient cette humeur ? As-tu bu trop d'un coup, Où si te connaissant moins belle que Charite, La honte et le dépit te font parler si vite ? Je la vois. Ah, bel Astre.Écho : Dans la mythologie, Nymphe, fille de l'Air, qui ne put se faire aimer de Narcisse, et qui, ayant été changée en rocher, ne conserva que la voix. [L]
CHARITE, étant rentrée sur le théâtre
Et quoi, que faites-vous ?LISIS
Devant une déesse il faut être à genoux, Et l'on ne doit jamais qu'en toute révérence De ses divins regards recevoir l'influence.CHARITE
Non, non, pour ces respects je n'ai que du mépris, Ces adorations sont bonnes à Paris, Mais ici l'on doit vivre avec pleine franchise.LISIS
Il est vrai qu'aux Bergers elle est toujours permise. Ô dessein haut et rare, inspiré par l'Amour, D'abandonner Paris pour ce plaisant séjour ! Que nous allons mener une agréable vie ? Les Dieux mêmes, les Dieux nous porteront envie Quelquefois attroupés nous rirons, danserons, Des autres quelquefois nous nous écarterons, Tantôt à l'ombre assis ; tantôt sur la gougère. Tu diras, mon Berger ; je dirai, ma Bergère ; Nous placerons l'Amour au milieu de nous deux, Puis nous jouerons ensemble à mille petits jeux, Où cueillant quelquefois... Ah, Charite mon âme, Soutiens vite, soutiens ton berger qui se pâme. Tu recules, cruelle !CHARITE
Et j'en ai bien raison Vous pourriez m'accabler sous votre pâmoison, Et je ne vous vois pas de taille si légère Qu'elle n'incommodât un peu votre Bergère.LISIS
Ta rigueur est extrême, et je vois qu'en effet Tu n'as point de pitié du mal que tu m'as fait. Coeur d'airain, coeur d'acier, coeur de marbre et de roche.CHARITE
Quel mal vous ai-je fait digne d'un tel reproche ? Vous aurais-je aujourd'hui, pour en être indigné, Ou piqué par mégarde, ou bien égratigné ?LISIS
Oui, mais tu n'en sens rien, ô beauté trop maligne, L'ongle de tes regards tous les jours m'égratigne, Et les rayons pointus de tes brillants attraits M'ont fait une piqûre à n'en guérir jamais.CHARITE
Il est vrai que leur force est un peu redoutable. N'en croyez pas pourtant la blessure incurable, J'y donnerai remède ; adieu jusqu'à tantôt.Anaxaréte : Nom propre d'une Nymphe. Elle fut aimée d'Iphis, Prince de Chypre, qui désespéré de ne pouvoir lui plaire, se rendit à sa porte. Anaxaréte fut métamorphosée en rocher, pour marque de fermeté à conserver sa vertu... [T]
LISIS
Quoi, dure Anaxaréte, on me quitte, et si tôt ! Vois de ce prompt départ ton Iphis tout languide.Iphis : Père d'Etéocle et d'Evadné, femme de Capanée. [T]
Languide : Qui est dans la langueur. [L]
CHARITE
Quoi, vous craignez sa vue ?LISIS
Ah, je la dois bien craindre, Et jamais tant que moi Berger ne fut à plaindre ; Je fuis qui me pourchasse, et j'aime qui me fuit.CHARITE
Vous faites le fâché quand elle vous poursuit, Mais souvent le mépris cache un feu véritable, Et peut-être en secret vous êtes plus traitable.Traitable : Doux, maniable, facile. [L]
LISIS
Moi, du secret pour elle ? Ah non, Bergère, crois Que le coeur de Lisis ne peut être qu'à toi. Tu le posséderas chaste, pur, sans mélange, Tout entier, et plutôt qu'il ait recours au change, Plutôt que d'autres traits le puissent entamer, Les fleuves révoltés n'iront plus vers la mer, Leurs liquides Palais se verront sans Naïades, Les bois sans aucun faune, et sans Hamadryades, Et tout se gouvernant par des ordres nouveaux, Les loups contre les chiens défendront nos Troupeaux.Naïades : fausse Divinité, que les païens croyaient présider aux fontaines, et aux rivières. Naïas, Naïs, Naïdes, Naïades.(...) [T]
Hamadryade : Divinité fabuleuse des Païens qu'ils croyaient présider aux forêts, et être enfermée sous des écorces de chênes (...). Les Hamadryades vivaient et mouraient avec leurs arbres. (Dict ; Furetière)
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Lucide, Montenor, en habits de Bergers.
LUCIDE
Un peu de complaisance, et l'habit de Berger À ces propos d'amour ont dû vous engager, Mais, de grâce, avec moi mettez fin à la feinte, Ne vous imposez point cette dure contrainte, Et croyez que de foi, dans me parler d'aimer, Montenor vaut assez pour se faire estimer.MONTENOR
Quoi, d'un amour si pur la douce violence Pour vous persuader a si peu de puissance, Et quand pour vos beaux yeux je me sens tout de feu, C'est être complaisant que d'en faire l'aveu ?LUCIDE
On surprend de la sorte un esprit trop crédule, Quoiqu'on soit tout de glace, on proteste qu'on brûle, Mais ces discours de feu m'en prouvent peu l'ardeur, Plus j'en vois sur la langue, et moins j'en crois au coeur.MONTENOR
Qu'à l'espoir d'un Amant votre humeur est contraire ! Vous ignorez ses feux s'il s'obstine à se taire, S'il parle, il est suspect d'artifice ou de fard.LUCIDE
L'Amour pour s'expliquer a son langage à part, Il parle, il persuade en gardant le silence, Ses moindres mouvements sont remplis d'éloquence, Un soupir dit beaucoup souvent en un instant, Et doit parler bien bas si le coeur ne l'entend.MONTENOR
S'il est vrai que le coeur entende ce langage, Voulez-vous de ma flamme un plus clair témoignage ? Cent fois auprès de vous le mien a soupiré, Cent fois par ma langueur je me suis déclaré, Et n'osant vous parler du mal que vous me faites, Mes yeux en ont été cent fois les interprètes. Mais leurs tristes regards ont su mal l'exprimer, Et quoi qu'un fol espoir m'en ait fait présumer, Des plus ardents soupirs l'éloquence est muette Si le coeur n'est d'accord de sa propre défaite, Et leur intelligence a peine à subsister, Quand l'amour n'aide pas à les faire écouter.LUCIDE
C'est donc par ce défaut que je n'ai pu comprendre Ce que vous prétendez qu'ils m'ont dû faire entendre ? Mais deux ou trois regards langoureux et mourants Quelquefois d'un beau feu sont de mauvais garants, Et me voyant encore ignorer ce langage, Peut-être tâchez-vous d'en tirer avantage.MONTENOR
Ah, doutez moins d'un coeur trop soumis à vos lois. J'en appelle à témoin les arbres de ces bois. Combien de fois, hélas ! Cherchant leur solitude, Les ai-je entretenus de mon inquiétude ? Combien de fois vanté l'empire glorieux Qu'en secret sur mon âme exercent vos beaux yeux ? Combien parlé du mal que leur éclat me cause ?SCÈNE II. Angélique, Anselme, Lucide, Montenor, Charite.
ANGÉLIQUE, à Montenor et Lucide
Certes, gentils bergers, ma joie est sans égale De vous voir imiter si bien la Pastorale. N'en rougit point, Lucide ; ainsi de quelque pas S'avançaient fort souvent Philis et Licidas, Et Diane jamais ne refusa d'entendre, Un peu loin de la Troupe, ou Pâris, ou Silvandre.LUCIDE
C'est le prendre assez bien, mais j'ai lieu de douter Que qui m'accuse, exprès n'ait voulu s'arrêter. Si d'ouïr Polidor le plaisir était moindre, Vous auriez moins tardé peut-être à nous rejoindre.MONTENOR, à Angélique
Ma Soeur, elle vous rend le change adroitement.ANGÉLIQUE
Aussi ce qu'elle dit n'est pas sans fondement, Et vous joignant plutôt, nous eussions pu vous nuire. S'il n'eût eu quelque chose en secret à me dire.CHARITE
C'est pour vivre à mon gré tous quatre assez contents. Cependant avec vous je passe bien mon temps ; Quand douceurs sur douceurs pour vous sont entassées, J'ai beau m'entretenir avecque mes pensées.ANGÉLIQUE
On connaît toutefois si bien ce que tu vaux, Qu'aujourd'hui ta beauté doit faire des rivaux.CHARITE
Ne bâtissez point tant sur le débris d'un autre, Mon temps viendra peut-être aussi bien que le vôtre.CHARITE
Sachant que c'est pour moi que notre Fou soupire, Il me doit protester seulement pour en rire. Qu'il feigne toutefois autant qu'il lui plaira, Nous verrons à la fin s'il en échappera.CHARITE
D'une fausse vertu je hais le sot usage, Qui n'attend rien de soi n'en peut rien obtenir ; Mais nos Bergers rivaux tardent bien à venir.ANSELME
C'est ici que Lisis mène son Troupeau paître, Et devant qu'il soit peu nous l'y verrons paraître.ANSELME
Son entretien jadis était moins inégal, Mais depuis qu'il a lu Virgile en vers burlesques, Il l'a toujours farci de cent termes grotesques, Et cru (comme en burlesque y parlent tous les Dieux) Qu'imiter ce langage était parler le mieux.ANGÉLIQUE
Sa cervelle est bien creuse !CHARITE
Et sa tête si folle, Qu'il ne m'a pu tantôt connaître à la parole, Quand pour la Nymphe Écho j'ai si bien répondu.LUCIDE
Cachez-vous, je vous prie, Pour être les témoins d'une autre raillerie. Je m'en vais l'accabler d'assurances d'amour....ANGÉLIQUE
Du moins auparavant oyons son air de Cour.Ils se cachent tous derrière les arbres, à la réserve de Lucide qui aborde Lisis après qu'il a chanté.
SCÈNE III. Lisis, Lucide.
LISIS, chante
Quand des douceurs d'une flamme discrète L'Amour fait part à deux coeurs bien unis, Ah, qu'il est doux de porter la houlette ! Ah, qu'il est doux de garder les brebis ! Ainsi chantait au bord d'une rivière Certain Berger d'amour tout enflammé. Ah, qu'il est doux d'aimer, belle Bergère ! Ah, qu'il est doux d'aimer, et d'être aimé !LISIS
C'est en vain que ta flamme, ô Bergère importune, Se sert d'un compliment qui n'est pas fait pour toi.LISIS
Quand les ormes fuiront l'embrassement du lierre, Et qu'avec mes brebis les Loups seront d'accord.LISIS
Ixion autrefois n'embrassa qu'une nue, Et Lucide pourra n'embrasser que du vent.Ixion : Roi des Lapithes en Thessalie, devait le jour à Jupiter et à la Nymphe Méléte, selon Diodore. (...) Les poètes feignent qu'Ixion fut frappé d'un coup de foudre et précipité dans le Tartare, où Mercure l'attacha à une roue toute environnée de serpents, qui devait tourner sans relâche. [T]
LUCIDE
Parmi des Scythes fiers ton coeur que rien n'embrase Fut rempli de glaçons dès que tu vins au jour.LISIS
Fais-moi, si tu le veux, sortir du mont Caucase, Mais ne m'étourdis plus d'aucun propos d'amour.LUCIDE
Puisse être en proie au Loup ta Brebis plus chérie, Si tu laisses mon âme en proie à ta rigueur.LISIS
Bien loin d'avoir dessein de te mettre en la bière, Il ne pense pas même à t'effleurer la peau.LISIS
S'il ne tient qu'à cela que tu ne sois plus folle, Vois laquelle tu veux, ou du sucre, ou du miel.LISIS
Si c'est le miel qu'il faut à ta sotte constance, Adieu, tu peux chercher d'autres Mouches que moi.SCÈNE IV. Angélique, Anselme, Montenor, Lucide, Charite, Lisis.
ANGÉLIQUE
Où courez-vous, Berger ?CHARITE, voyant Lucide qui s'éloigne comme ne voulant pas être surprise avec Lisis
Quoi, Lucide aujourd'hui ne veut pas nous parler ?LISIS, à Charite
Derrière ces buissons laisse-la se couler, Et donne-lui le temps de retirer son âme Du désordre où la met le refus de sa flamme.LISIS
Tout autre que Lisis s'en laisserait tenter, Mais de quoi que pour moi l'Amour la sollicite Elle est toujours Lucide, et Charite, Charite.CHARITE
Aussi, si mon Berger méprise tout pour moi, Il possède sans feinte et mon coeur et ma foi, D'une pareille ardeur nos âmes sont saisies...CHARITE
Vous soupirez ?LISIS
Bergère mon souci, C'est par précaution que je soupire ainsi ; Sans cela trop d'ardeur aurait pu me surprendre, Et je verrais bientôt mon coeur réduit en cendre Par le feu trop actif de mes brûlants désirs, S'il n'était rafraîchi du vent de mes soupirs.LUCIDE, revenant sur le théâtre
De quoi vous entretient l'honneur de nos bocages ?LISIS, à Lucide lui montrant Charite
Et nous parlions aussi De cet oeil rayonnant qui cause mon souci. Oui, de ton oeil divin la beauté charmeresse...Charmeresse : REM. On l'a employé adjectivement : une grâce charmeresse. Ce n'est point un néologisme, car ce féminin se trouve dans Montaigne : à l'encontre des immoderées et charmeresses blandices de la volupté, IV, 300. [L-Supp]
ANGÉLIQUE
Berger, un tel discours blesse votre maîtresse, Voyez-la, de ses yeux l'éclat est peu commun, Tous deux savent charmer, et vous n'en louez qu'un ! Par quel transport d'amour parler comme vous faites ?LISIS
C'est pour m'accommoder au langage des poètes. Ce style de tout temps leur est particulier, Et comme eux, tout exprès je parle au singulier ; Mais sans dessein pourtant d'offenser ma bergère, Car de ces deux Soleils l'un et l'autre m'éclaire, Et jurant qu'à charmer son bel oeil est adroit, Je ne parle pas moins du gauche que du droit.ANSELME, à Angélique
Nymphe, qu'en dites-vous ?ANGÉLIQUE
La réponse est discrète.SCÈNE V. Angélique, Anselme, Lucide, Montenor, Charite, Clarimond, Lisis.
MONTENOR, à Clarimond
Tu veux donc, ô Berger gracieux, Désormais avec nous habiter ces beaux lieux ? Ton changement d'habit fait que je le présume.CLARIMOND
Hélas ! J'en ai bien lieu, je languis nuit et jour. Mais dites-moi, de grâce, avant que je m'explique, Si je ne parle pas à la Nymphe Angélique ?ANGÉLIQUE
Oui, si d'elle aujourd'hui dépend l'heur de vos jours, Vous la voyez, et prête à vous donner secours.CLARIMOND
Grand Druide, dont l'art produit tant de miracles, C'est ici que j'attends l'effet de tes Oracles, Amour, rends-toi propice à mes brûlants désirs.ANGÉLIQUE
Vous le pourriez, Berger, sans crainte de vous nuire, Déjà dans votre sort chacun prend intérêt.LISIS
Sans le savoir !LISIS
Ô qu'en Bergers toujours ce pays fut second ! Mais pour mieux l'écouter il faut s'asseoir en rond, C'est l'ordre pastoral.ANGÉLIQUE
Et bien, qu'on prenne place, Voici des gazons verts.Tout le monde s'assied sur des gazons, et Lisis se couche aux pieds de Charite.
CLARIMOND
Sachez donc, grands Nymphe, et, vous, belles Bergères, Et vous, gentils Bergers, quelles sont mes misères. Dans le climat heureux où j'ai reçu le jour Pan se fait beaucoup moins redouter que l'Amour, Puisqu'il n'est point de coeurs, point de Bergers si braves Dont ce cruel Tyran ne fasse autant d'esclaves, Et plût au juste Ciel que je pusse douter Si le joug qu'il impose est pesant à porter ! Cependant, admirez par quel prodige étrange Sous ses injustes lois ma liberté de range. Sous le feuillage épais d'un verdoyant ormeau Un jour sans soins encor je gardais mon Troupeau, Quand surpris du sommeil, un amas de lumière Suspendit de mes sens la vigueur coutumière, Et fit voir tout_à_coup à mes yeux éblouis Un précieux trésor de charmes inouïs. C'était une Bergère, en qui toutes les grâces Semblaient comme en leur trône avoir choisi leurs places. Une aimable arrogance, une digne fierté Y joignait la douceur avec la majesté, Et les Dieux n'ont jamais par un plus noble ouvrage De leur Divinité fait éclater l'image, Ô Nymphe, je la vis, jugez si je l'aimai, Si d'une prompte ardeur ce coeur fut enflammé, Et si pour résister à l'effort de ses charmes, La surprise des sens me put laisser des armes, Mais quels tristes revers quand fut la fin du jour J'en vit l'erreur finie, et non pas mon amour ! De tant de raretés mon âme possédée À mon réveil encor en conserve l'idée, Mais si confusément, que je ne pus jamais Me retracer l'Objet où brillaient tant d'attraits. Je l'aimai toutefois, cette Idée imparfaite, Ma liberté par là rencontra sa défaite, Et depuis ce moment d'un tel amour épris Pour tous autres objets je n'eus que du mépris. Ainsi forcé d'aimer sans espoir de salaire, Je me trouvai réduit à brûler et me taire, Tant que cette contrainte augmentant ma langueur, Il fallut découvrir les secrets de mon coeur. Un Druide fameux qu'on voit dans sa retraite Du Destin chaque jour se rendre l'interprète, Fut l'Oracle divin qui d'abord par ces mots À mon esprit flottant rendit quelque repos. Réjouis-toi, Berger mélancolique, Les décrets du Destin font bientôt accomplis. Sur les rives de Marne, au Royaume des Lys, Va trouver la Nymphe Angélique. Fais-lui connaître ton ardeur, Ouvre-lui tout ton coeur, Lui contant de tes feux l'admirable origine, Et tes yeux éclairés alors d'un nouveau jour Reconnaîtront soudain cette Beauté divine, Dont l'image en dormant te donna tant d'amour.Il se lève, et comme surpris tout_à_coup d'un éclat nouveau, il continue en s'adressant à Charite.
Mais Dieux ! Que vois-je enfin ? Quel éclat de lumière Est venu tout_à_coup dessiller ma paupière ? Bergère, c'est donc vous qui m'aviez su charmer, Vous, dont l'aimable idée avait pu m'enflammer, Vous, ce divin Objet pour qui mon coeur soupire, Vous que...LISIS
Tout beau, Berger, cela vous plaît à dire. Allez en Arcadie y faire le transi, Charite est ma Maîtresse.CLARIMOND
Et c'est la mienne aussi.CLARIMOND
Elle est pourtant extrême.LISIS
Berger, au nom des Dieux, prends pitié de toi-même. Si je suis ton Rival, quel espoir t'est permis !CLARIMOND
Celle que je ressens ne doit rien à la tienne, Depuis plus de trois ans j'en ai le coeur épris.CLARIMOND
Enfin sans perdre temps en disputes frivoles, Voyons si les effets répondent aux paroles. Ma passion me dicte un glorieux projet ; De nos désirs Charite est le plus cher objet, Tous deux également nous soupirons pour elle. De notre différent la cause étant si belle, Que sur l'heure un combat le décide à ses yeux, Et montre qui de nous la mérite le mieux, Elle en sera le juge.CHARITE, à Lisis
Vous sortirez vainqueur.LISIS
Ah, je n'en doute pas Si j'obtiens ton bel oeil pour Parrain de mon bras. Pan, donne la victoire à mon amour sans bornes, Et j'appends sa houlette, au milieu de tes cornes. Or sus, prépare-toi, Berger.Comme il se met en posture de combattre avec sa houlette, il voit que Clarimond tire une épée qui était cachée dans la sienne.
Mais qu'est ceci Une épée ! Es-tu fou de te défendre ainsi ?Appendre : Suspendre quelque chose, ordinairement avec une idée de solennité. Appendre des étendards à la voûte de l'église. [L]
LISIS
Je n'en ai point d'envie. Je suis berger d'honneur, et non pas meurtrier. D'ailleurs, quand je serais le plus rude lancier, Que pourraient contre un fer mes armes pastorales ?Anselme tirant aussi une épée de sa houlette qu'il présente à Lisis.
Prends courage, Berger, je vais les rendre égales, Trop heureux d'obliger le Phénix des Amants.ANSELME
Prend ce fer.LISIS
Je n'ai garde.MONTENOR
À quoi Lisis s'expose ! Refuser un combat dont Charite est la cause ? Sa lâcheté partout se publiera tout haut.MONTENOR
Quoi mais ?ANSELME
Quel est-il cet usage ?LISIS
Oui, pour la garantir des efforts d'un profane, Ce fut à coups de fronde encor pour son malheur.ANGÉLIQUE
C'est trop de ce Berger exciter la valeur, Son peu d'amour paraît pour la belle Charite, Refusant de combattre il la cède, il la quitte. Venez, brave Étranger, la victoire est à vous.ANGÉLIQUE
Et toi, Berger ingrat, qui crains qu'il ne te coûte De ton sang malheureux une chétive goutte, Et pour l'objet aimé n'en oses hasarder Ce peu qu'il faut pour vaincre et pour le posséder, Va, tu nous fais bien voir que tu n'étais qu'un traître ; Jamais devant nos yeux n'entreprends de paraître. Allons, Bergers, allons.LISIS
Ah, Nymphe au coeur hagard, Plus dur que Myrmidon et Dolope soudard ?Myrmidon : Peuple de Thessalie, que les Fables des païens ont dit être nés de fourmis, sur la prière que le Roi Jacus en fit à Jupiter, après que son Royaume fut dépeuplé par la peste. Myrmidones. Dans Homère et dans Virgile les Myrmidons sont les soldats d'Achille : Ce mot est venu en usage dans notre langue, pour signifier un homme fort petit, ou qui n'est capable d'aucune résistance. [T]
Dolope : Nom de peuple. Dolops. Les Dolopes étoient des peuples de la Thessalie, à l'extrémité de la Phthiotide. Pline les met pourtant dans l'Aeolide, et Ptolomée dans l'Epire. Les uns les mettent à la source du fleuve Acheloüs, et les autres le long du Penée. [T]
CHARITE
Adieu, triste berger.CHARITE
J'en suis au désespoir, Et j'attendrai des Dieux le bien de te revoir. Cependant ne meurs pas, sûr que quoi que l'on fasse Tu ne verras jamais ton Rival en ta place.SCÈNE VI.
LISIS
Cédons, cédons au Sort, assouvissons sa rage, Allons finir nos jours dans quelque antre sauvage. Adieu, lieux si chéris, adieu, pauvre Troupeau, Que j'ai laissé paissant derrière ce coteau, Adieu, prés dont l'émail trop capable de plaire M'a fourni tant de fleurs pour orner ma Bergère, Adieu, charmants ruisseaux, Lisis presque aux abois S'enfonce pour jamais dans l'horreur de ce bois. Ô Dieu, qu'il est épais ! Qu'il est sombre ! Ah je pense Qu'aucun Berger jamais n'en trouble le silence. Profanes, loin d'ici, gardez d'en approcher, Traversant ces buissons je crains de les toucher ; Mais leurs feuilles font bruit, et je vois non sans peine Qu'une baguette en main un homme s'y promène, Il marche en murmurant, et tient un livre ouvert.Il aperçoit Hircan, qui suivant l'usage de la campagne se promenait avec une canne à la main, et lisait en se promenant.
C'est sans doute un Druide en la Magie expert, Il le faut aborder.SCÈNE VII. Lisis, Hircan.
LISIS
Ô sage et grand Druide ; Si la Divinité qui dans ce lieu préside Y consola jamais un Berger malheureux, Daignez me secourir, lui présentant mes voeux.HIRCAN
Voici ce Fou sans doute avec sa Bergerie, Dont on m'a tant vanté l'aimable rêverie. Ainsi sois-tu content comme tes voeux offerts Doivent être exaucés par les Dieux que je sers. Hésus et Tharamis aux Bergers sont propices.Hésus : ancien Dieu des Gaulois. Esus. Lactance dit que ces peuples offraient des hommes en sacrifice à Esus et à Teutates, et les apaisaient, se les tendaient propices par le sang humain. [T]
Théramis : nom propre d'un Dieu des Gaulois, qui était le même que Jupiter tonnant, à mon avis ; car Taran signifiait un tonnerre ; et Bochart assure qu'ils avaient pris ce Dieu des Phéniciens. Voyez Taran. Je doute que Borel ait trouvé Taramis. C'est Taranis qu'il faut dire. [T]
LISIS
J'en accepte à vous voir les fortunés auspices, Et rends grâce au Destin d'un bien si précieux. Donc sur un pauvre Amant daignez jeter les yeux, Car tout vous est possible, et d'un coup de baguette, Vous rendez la Nature à vos ordres sujette.HIRCAN
Je passe auprès de lui pour un Magicien, Secondons son erreur. Berger, tout ira bien, Quels que soient tes malheurs, en voici le remède.Il marque un rond avec sa canne.
À ce charme secret il n'est rien qui ne cède, Demande, et sois certain que je puis tout pour toi.LISIS
Il n'est point de Berger si malheureux que moi. Par le fatal arrêt d'un pouvoir tyrannique Tout accès m'est ravi chez la Nymphe angélique, Ainsi je perds Charite, et n'ose désormais Approcher seulement des murs de son Palais.LISIS
Est-il pour un Amant un supplice plus rude ? Je m'en vais dans ce bois, sans espoir de secours, Irriter contre moi les Tigres et les Ours ; Mais si vous me daigniez par un effort magique Faire voir ma bergère encor chez Angélique, Me rendant invisible, ou métamorphosé...HIRCAN
Des secrets de mon art c'est le plus aisé ; Mais déguiser ton sexe est tout ce qu'il faut faire. Pour abuser la Nymphe, et revoir ta Bergère. Prends l'habit d'une Fille, et va chez elle en pleurs Lui demander refuge en de pressants malheurs. Feins que de ton destin l'influence fatale...LISIS
Cette métamorphose est assez pastorale. Ainsi jadis Astrée embrassant Alexis Méconnut Céladon caché sous ses habits ; Mais pour paraître fille avec plus de décence, Comment de ce duvet corriger l'excressanse ? Comment me débarber ?Astrée : La Déesse de la Justice. Astraea. Les poètes ont feint qu'elle habitait sur la terre durant le siècle d'or ; qu'elle en fut chassée par les crimes des Mortels, et contrainte de remonter au Ciel. [T]
Céladon : couleur verte, blafarde, mêlée de blanc, ou qui tire sur le blanc. Color thalassinus. La peluche de cette anémone est céladon. Celadon, est aussi un nom propre de berger. On trouve souvent ce mot dans les églogues, et les Idylles des poètes.[T]
Débarber : ôter la barbe [LC]
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Angélique, Hircan.
ANGÉLIQUE
Enfin avec Lisis la première habitude A su vous retirer de votre solitude, Et nous servant d'excuse en nos déguisements, Vous en fait partager les divertissements ?HIRCAN
Il le faut avouer, son aimable folie Va beaucoup au-delà de ce qu'on en publie. Pour moi, je voyais presque avec confusion Que ma Soeur fût Bergère à son occasion, Et quelques passe-temps qu'elle eût lieu d'en attendre, Dans un dessein si bas j'avais peine à descendre ; Mais on condamne à tort ce qu'on ne connaît pas, Et l'humeur de Lisis a pour moi tant d'appas, Que sans l'engagement où son erreur me jette J'aurais pu me résoudre à prendre la houlette, Mais j'en espère assez pour vous faire avouer Qu'un rôle de Druide est plaisant à jouer.ANGÉLIQUE
Donc, qu'à bien réussir votre esprit s'étudie. La diversité plaît dans une Comédie, Et j'ose m'assurer que la nôtre ira bien, Les uns Bergers, moi Nymphe, et vous Magicien.ANGÉLIQUE
Ce doit être sans doute une rare figure, Si pour paraître Fille, il pense qu'il suffit D'en imiter le geste, et d'en porter l'habit.HIRCAN
Aussi n'ai-je rien fait qu'avec cérémonie, J'ai prié Tharamis, invoqué son Génie, Puis ayant jeté l'oeil d'abord de toutes parts, Trois fois vers l'Orient j'ai fixé mes regards, Et par une grimace ainsi sans autre chose, J'ai levé tout obstacle à la métamorphose, Ce Berger sans soupçon s'est laissé déguiser ; Et pour m'aider encore à le mieux abuser, La transformation venait d'être achevée Quand avec Montenor ma Soeur est arrivée Un coup d'oeil leur a fait comprendre mes desseins, Et tous deux devant lui se sont si bien contraints, Que le traitant de fille, et cachant leur surprise, Ils ont fait hautement réussir l'entrepriseSCÈNE II. Angélique, Hircan, Clarimond, Charite.
ANGÉLIQUE, à Clarimond et Charite
Je vous croyais perdus, et j'en étais en peine.CLARIMOND
Nous avons pris le frais au bord de la fontaine, Tandis qu'Hircan et vous résolviez de quel air L'extravagant Lisis se devait régaler.ANGÉLIQUE
Vos soins sont assidus.CHARITE
À qui plus justement pourrait-il rendre hommage ? Avecque moins d'attraits je gage qu'autrefois Les Bergères charmaient les Faunes de leurs bois. J'ai l'oeil vif, les traits doux.Faune : Divinité champêtre chez les Romains ; les faunes sont figurés avec des oreilles de chèvre ou du moins des oreilles plus grandes qu'à l'ordinaire ; à l'endroit où finit l'épine du dos on voit une petite queue. [L]
ANGÉLIQUE
Et l'humeur assez vaine.CHARITE
Ce n'est pas sans sujet, je viens de la fontaine, Dont le mouvant cristal, quand je l'ai consulté, M'a de nouveau permis un peu de vanité.ANGÉLIQUE
Sans doute en vous flattant.CHARITE
Bien moins qu'il ne vous semble. Enfin dans nos Romans trouvez qui me ressemble. De ce qu'y peint de rare un pinceau pastoral, Ce ne sont que portraits, voici l'original ; Dans ce déguisement je n'ai rien qui n'agrée, Et je passe Philis si je ne vaux Astrée.CLARIMOND
Sur cette vérité je ne crois que mon coeur ; Mais comme sans défauts montrez-vous sans rigueur, Et daignez accorder à mon amour parfaite La faveur d'un ruban pour orner ma houlette, Celui-ci suffira.Il lui veut prendre un noeud, et Charite lui arrête la main.
ANGÉLIQUE
Quoi, d'Arcadie exprès Ce Berger vient en Brie honorer vos attraits, Et vous le refusez ! Cette rigueur m'étonne.CHARITE, lui donnant son noeud
De quoi se peut-il plaindre ? Il demande, et je donne.CLARIMOND
Sans feinte ?CHARITE
Il n'est pas nécessaire.CLARIMOND
Mais enfin...SCÈNE III. Angélique, Montenor, Hircan, Clarimond, Charite.
HIRCAN, à Montenor
Et bien, gentil Berger ?MONTENOR, à Angélique
Ma Soeur, songez à vous, La Bergère Lisis vous vient rendre visite, Lucide vous l'amène ; et vous, belle Charite, Préparez-vous, de grâce, à la bien recevoir.HIRCAN
Je vais donc disposer ce qui nous reste à faire ; Aussi bien ma retraite est ici nécessaire, Et cet art qui chez moi m'a si bien réussi, Lui deviendrait suspect s'il me trouvait ici. C'est en Magicien qu'il faut que je m'y montre.ANGÉLIQUE
Par cette fausse porte évitez sa rencontre, J'entends parler d'ici Lucide dans la cour. Que ne doit point Charite à cet excès d'amour ?ANGÉLIQUE
Il en sera surpris plus agréablement ; Mais de notre Bergère oyons le compliment, La voici qui paraît.CHARITE
Le plaisant personnage ?SCÈNE IV. Angélique, Montenor, Clarimond, Lucide, Charite, Lisis déguisé en Bergère.
LUCIDE
Ô Nymphe, à qui les Dieux Font part de leurs secrets les plus mystérieux, Vous en voyez la marque en cette infortunée Dont à guérir les maux ils vous ont destinée ; Ainsi l'assure Hircan, et j'ai pris le souci, Suivant son ordre exprès, de l'amener ici.ANGÉLIQUE, embrassant Lisis
Venant d'un grand Druide, elle doit m'être chère.LISIS, affectant la voix et la pudeur modeste d'une fille
Vous obligez beaucoup une pauvre Bergère, Qui malgré ses malheurs croira son sort bien doux S'il lui fait obtenir le bonheur d'être à vous. C'est ce qu'elle demande.CHARITE
Accordez sa requête, À vivre parmi nous, ô Nymphe, elle s'apprête. Si vous aimez notre heur, ne la refusez pas. La charmante personne !ANGÉLIQUE
Elle a beaucoup d'appas.CHARITE, à Clarimond
Quoi, vous n'en dites rien ?CHARITE
Non, non, que Philiris agisse en liberté, Et qu'il rende justice à sa rare beauté ; Ce grand amas d'attraits mérite son hommage. Voyez le vif éclat qui part de ce visage, Quels beaux yeux jamais captivèrent un coeur !LISIS, montrant Charite
Bien loin de mériter un éloge pareil, Je ne suis qu'une Étoile auprès de ce Soleil.LUCIDE
Peut-être seriez-vous plus vaine de vos charmes ; Si leur possession vous coûtait moins de larmes.LISIS
Pour le savoir, ô Nymphe, apprenez mes malheurs. Si l'Astre injurieux qui régit ma naissance M'eût conservé toujours sa bénigne influence, Je paraîtrais ici dans le superbe état Que d'un illustre sang permet le noble éclat. J'eus l'avantage heureux de naître Demoiselle, Comme vous le voyez, raisonnablement belle, Et telle qu'en effet dès mes plus jeunes ans Je sus gagner le coeur de mille Courtisans. Ô cruel souvenir qui ne sert qu'à ma peine ! On m'appelait partout la belle Célimène, Et sous ce nom fameux causant de doux transports, J'effaçai cent Beautés qui parurent alors ; Mais la fière Atropos m'ayant ravi mon Père, On m'a bientôt réduite à devenir Bergère, Il m'a fallu céder à la force, et j'ai pris, Pour plaire à mes Tyrans, le nom d'Amaryllis. Chétive Amaryllis, que les malheurs en troupe... Pardonnez aux sanglots dont ma voix s'entrecoupe, Il faut que je m'arrête.CHARITE
Ô le plaisant récit !LUCIDE, à Charite
Ils ont mon Frère et lui concerté ce qu'il dit.LISIS
Hélas cette beauté pour moi seule importune A vu sans changement celui de ma fortune, Et loin de me trahir dans ces habits nouveaux, Du bruit de son éclat a rempli nos hameaux. Chacun loue à l'envi la nouvelle Bergère, Chacun cherche à me voir, chacun cherche à me plaire, Heureuse jusqu'ici, mais las ! De voix en voix Ce bruit a fait sortir trois Satyres des bois, Qui presque tous les jours font retentir nos rives De l'infâme récit de leurs amours lascives. Oui, de ma chasteté voulant venir à bout, Pour user de la force ils m'attendent partout, Et même hier au soir allant vers la fontaine, J'étais dans leurs filets sans le berger Filène. Sur un tel attentat je me jette à vos pieds, Les Nymphes peuvent tout sur ces laids chèvre-pieds, Purgez nos bois sacrés de cette indigne race, Ils ne font leur métier que de mauvaise grâce, Tout leur fait n'est qu'injure et qu'immondicité, Sauvez-en la candeur de ma virginité ; Une, deux, et trois fois, c'est à quoi je m'arrache, Purgez-moi du Satyre, et je serai sans tache.Immondicité : Qualité de ce qui est immonde moralement. L'immondicité du péché. [L]
ANGÉLIQUE
Votre sort est fâcheux, mais non pas déploré, Puisque vous rencontrez un asile assuré, Et que dans ce Palais la plus haute insolence N'oserait attenter sur votre continence. Vous y vivrez sans trouble, et Charite aura soin Des divertissements dont vous aurez besoin. Vous l'accepterez bien pour compagne fidèle.LISIS
Son affabilité parle si haut pour elle, Que loin d'y répugner, je ferai mes efforts À la suivre partout comme l'ombre le corps ; Et de jour et de nuit, si j'ai l'heur de lui plaire...CHARITE
En pouvez-vous douter, belle et chaste Bergère ? Dans quel transport mes sens sont-ils ensevelis De me voir posséder le coeur d'Amaryllis ! Ce modèle éclatant de la beauté suprême, Cet Astre...LISIS
Ah, réservez ces titres pour vous-mêmes ; Si quelque éclat en moi semble ici radieux, C'est par réflexion du Soleil de vos yeux.SCÈNE V. Angélique, Anselme, Montenor, Clarimond, Lucide, Charite, Lisis.
ANSELME
Un éclat imprévu m'ayant frappé la vue, J'en ai les sens charmés, et l'âme toute émue. Quelle est cette Bergère ?MONTENOR
Et quoi, vous ignorez Les bonheurs qui nous sont désormais préparés, Et que pour embrasser le soin des pâturages La belle Amaryllis a choisi nos rivages ?ANSELME, à Lisis
Rivages glorieux ! Oui, coulez-y vos jours, Le Printemps pour vous plaire y règnera toujours, Mille nouvelles fleurs naîtront dans la campagne.ANGÉLIQUE, à Anselme
Enfin, sachons pourquoi nous vous avons perdu, Et quel soin si longtemps vous a fait disparaître.ANSELME
Pour le pauvre Lisis j'ai craint ce qui peut être, Et qu'après votre arrêt un désespoir fatal N'achevât par sa mort le bonheur d'un Rival. Ainsi pour l'empêcher de se perdre lui-même, J'ai parcouru nos bois avec un soin extrême, Mais sans en rien apprendre, et pour moi je crains fort Que dans les eaux de Marne il n'ait fini son sort.CHARITE
Oui, Céladon jadis, après moins d'injustice, Dans les flots de Lignon chercha son précipice, Sans doute il ne vit plus. Ah, criminels appas !CHARITE
Une secrète horreur qui saisit mon courage D'un si triste accident m'est un trop sûr présage, Il a péri dans l'onde ? Ah, destins ennemis !LISIS
Ils en auront soin, croyez, croyez, Bergère, Qu'il aura rencontré le secours nécessaire, Et que par quelque Nymphe il vous sera rendu.CHARITE
Ah, ma chère Compagne, hélas ! J'ai tout perdu. Il méritait sans doute une fin moins cruelle, Car de tous nos Bergers c'était le plus fidèle.CHARITE
Ah, chère Amaryllis, l'eussiez-vous pu connaître, Le plus parfait Berger que le Ciel ait naître ! Son extrême douceur, sa grâce, son maintien Vous auraient obligée à lui vouloir du bien, Il gagnait tous les coeurs.CLARIMOND
Consolez-vous, de grâce. Vous perdez un Amant dont je remplis la place, L'hommage que je rends à vos divins attraits...CHARITE
Va, Berger odieux, ne me parle jamais, Tu fais tout mon malheur ; ton départ d'Arcadie Me prive de repos, et mon Berger de vie. Dans ces flots ennemis de ma félicité C'est toi, c'est ton amour qui l'a précipité.CLARIMOND
Modère ce transport.CLARIMOND
Toujours tant de rigueur ?CHARITE
Le dessein en est pris.CLARIMOND
C'est trop, c'est trop souffrir un injuste mépris. Jusqu'ici par respect, Bergère trop ingrate, J'avais contraint mon feu, mais il faut qu'il éclate, Et que j'avoue enfin, bravant votre courroux, Que j'ai le coeur sensible, et des yeux comme vous.Il continue s'adressant à Lisis.
Oui, belle Amaryllis, la douceur de vos charmes Me force avec plaisir à vous rendre les armes, Je romps mes premiers fers pour suivre votre loi. Quoi, vous baissez les yeux ! Au moins répondez-moi, Donnez quelque espérance à mon âme amoureuse.CLARIMOND
Ô merveille, ô beauté fatale à mon repos ! Qu'un baiser obtenu sur ces lèvres de rose Soulagerait les maux que ce bel oeil me cause !LISIS
Pour règle en vos projets prenez l'honnêteté ; Vous faites un outrage à ma pudicité, Je dois me conserver plus chaste que Diane.LISIS
Oui, ma Compagne et moi nous pourrions nous baiser, Sans que d'incontinence on pût nous accuser, Cette marque d'amour entre nous est permise ; Mais baiser un Berger, quel pouvoir l'autorise ?CLARIMOND, feignant de lui vouloir baiser la main
Qu'au moins n'ayant pour vous que de chastes desseins, Je puisse le jurer baisant ces belles mains.ANGÉLIQUE, à Clarimond
Vous perdez le respect.SCÈNE VI. Angélique, Anselme, Montenor, Clarimond, Lucide, Charite, Lisis, Trois des Gens de Montenor, déguisés en Satyres.
SATYRE
Ne vous étonnez point, Nymphe, si cette fois, Pour hanter vos Palais, nous sortons de nos bois. Amis de Tautatès, demi-Dieux de nature, Nous avons su bientôt qu'on nous faisait injure, Et nous venons ici dans un juste courroux Vous demander justice et pour vous, et pour nous.Tautatès : Un des dieux auxquels les Gaulois offraient des victimes humaines. [L]
LISIS
De mes traits ! Que dis-tu, sale et vilain bouquin ?Bouquin : en termes de poésie, on appelle les Satyres, les Dieux Chevre-pieds, des Bouquins, à cause qu'on les peint avec des pieds de bouc. [F]
SATYRE
Sur le rapport trompeur de cette âme infidèle Vous croyez qu'elle soit aussi chaste que belle, Et que ce grand flambeau dont nous vient la clarté S'il a plus d'éclat qu'elle, a moins de pureté ? Cependant apprenez que son incontinence Avec le grand Dieu Pan s'est passé en silence, Et que respect nous l'a fait endurer, Sans nous porter jamais à la déshonorer ; Mais que par trop de vice ayant su lui déplaire, Avec le dieu Sylvain surprise en adultère, Surprise avec un Faune en malversation, Elle arme contre nous votre indignation, Surprenne votre esprit par un lâche artifice, C'est de quoi nous venons vous demander justice.Sylvain : Dieu fabuleux de l'Antiquité, qui presidait aux forêts. Quelques-uns l'ont confondu avec Pan. Ils ont cru aussi qu'il y avait des Faunes, des Sylvains et des Aegipans ou demi-Dieux habitants dans les forêts. [F]
Malversation : prévarication commise en l'exercice d'une charge, d'une commission, d'un maniement, concussion, exaction, divertissement de deniers. On a établi une Chambre de Justice, des grands jours, pour la recherche des malversations commises dans les Finances, dans l'exercice de la Justice. [F]
ANGÉLIQUE, à Lisis
Bergère, répondez.LISIS
Le coeur m'en a saigné. Moi, que j'eusse forfait ! Que j'eusse forligné ! C'est un trait que l'envie à ma vertu suscite, Et c'est Phèdre en fureur qui veut perdre Hippolyte.Forligner : Ne pas suivre la vertu et les bons exemples de ses ancetres, de ceux dont on est issu, faire quelque chose indigne de leur race. La Noblesse de cette maison est fort pure, il n'y a pas un qui ait forligné. On le dit particulièrement de ceux qui se sont mésalliés. [F]
ANGÉLIQUE
Mais quoi, l'on vous accuse, et criminelle ou non, Il faut pour mon honneur vous purger du soupçonSATYRE
Jamais d'un pareil crime on ne fait désaveu Qu'on ne s'offre sur l'heure à l'épreuve du feu. Ô Nymphe, vous savez les lois de la Contrée, Vous savez à quoi sert la platine sacrée. Qu'elle la touche ardente, et nous verrons alors Si ce feu chaste et pur épargnera son corps.CHARITE
Barbare que dis-tu ?LISIS, à Charite
Laisse-moi dissiper leurs soupçons imprudents, Chaste, je puis marcher sur des charbons ardents.ANGÉLIQUE
Cette vieille coutume, encor que rigoureuse, Jamais à l'opprimé ne fut injurieuse ; S'il nous accuse à tort, la flamme en fera foi.CLARIMOND
Que j'eusse du respect pour cette injuste loi ! Non, non, Amaryllis faussement poursuivie N'y sera point sujette, ou je perdrai la vie. Sus, qui l'ose accuser ?CLARIMOND
En l'état où je suis-je crains peu leur colère, Mes Dieux sont mon amour, mes Dieux sont ma bergère, Et plutôt qu'à la perdre on me puisse obliger...ANGÉLIQUE
Qu'on l'ôte de mes yeux cet insolent berger. Satyres, à la force.Pendant que les Satyres mettent Clarimond hors du théâtre, on entend un bruit de tonnerre, et l'on voit des éclairs qui l'accompagnent.
LISIS
Ô terre, ô Ciel, vengeance. On opprime celui qui défend l'innocence. Ah, Fille infortunée, on en veut à tes jours. Au secours, sage Hircan, sage Hircan, au secours.ANGÉLIQUE
Quel éclat de tonnerre !CHARITE
Où sera mon asile ?LISIS
Ah, moi-même de peur j'en suis toute immobile.Tout le monde fuit, et Hircan paraît dans un char volant au milieu de l'air.
SCÈNE VII. Hircan, Lisis.
HIRCAN, dans son char
Je sème l'horreur en ces lieux Pour rompre les périls où le Destin t'expose. Amaryllis, lève les yeux, Et reconnaît l'auteur de ta métamorphose. Voyant qu'on menace tes jours, J'ai pris mon char volant, et viens à ton secours. Vois de tes ennemis l'insolence arrêtée, Vois comme ils ont fui mon abord, Et comme leur fureur domptée A fait céder leur haine aux frayeurs de la mort.LISIS
Ah, de grâce, daignez, illustre et savant Mage, M'affranchir d'une épreuve où la force m'engage.LISIS
Oui, comme Amaryllis j'eusse bravé la flamme, Mais ayant consulté le secret de mon âme, J'ai craint que par le feu vos charmes affaiblis, Lisis ne fût en moi plus fort qu'Amaryllis.HIRCAN, faisant descendre son char jusque sur le théâtre
Cesse de craindre, et viens par le milieu des nues Traverser dans mon char cent routes inconnues.LISIS, montant dans le char d'Hircan
J'obéis avec joie au plus sage Druide Dont aux décrets du Sort la volonté préside.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Hircan, Anselme.
HIRCAN
Oui, ses yeux trahissant les secrets de son âme, Déjà plus d'une fois m'ont parlé de sa flamme, Et j'ai trop remarqué qu'à devenir Berger L'amour seul de Lucide avait su l'engager. Ainsi dès le moment que j'en eus connaissance J'autorisai ses feux en souffrant leur naissance. Ainsi sans injustice il ne m'est plus permis D'oublier un aveu secrètement promis. Montenor vaut beaucoup, mais malgré son mérite, L'intérêt de ma Soeur encor me sollicite, Je suis Frère, et je dois le faire souvenir, Qu'à moins qu'elle se donne, il ne peut l'obtenir.ANSELME
Ah, ne présumez pas que son amour extrême Voulût pour l'acquérir employer que lui-même, Et qu'en cette conquête il s'osât prévaloir De l'empire inhumain d'un rigoureux devoir ; Mais enfin, quoi qu'il fasse, il a besoin d'un Frère, Pour forcer ce devoir qui s'obstine à se taire, Et qui sans votre aveu ne souffre qu'à regret Qu'un soupir échappé découvre son secret.HIRCAN
Si cet obstacle seul à son bonheur s'oppose, Il doit louer l'effet d'une si belle cause ; Mais je vais donner ordre à le faire cesser.ANSELME
Pour mon propre intérêt j'ose vous en presser. Puisqu'il faut qu'avec vous ma passion s'explique, Je vis bien moins en moi qu'en la belle Angélique, Je l'adore, et son Frère est propice à mes voeux ; Mais pour les couronner il faut qu'il soit heureux, Et que sa passion d'un doux effet suivie Lui permette de voir mon bonheur sans envie.HIRCAN
Il le verra sans doute, et son esprit content Fera le beau succès que votre amour attend. Aussi bien il est temps que notre Bergerie Fasse place aux douceurs de la galanterie ; C'est trop jouer Lisis, et trop entretenir Une erreur qui sans nous eût pu déjà finir.HIRCAN
C'est toutefois par là que je le sens traitable, Tant que de chez la Nymphe il soutient sur ma foi Que dans un char volant je l'ai mené chez moi.ANSELME
Là, plus d'Amaryllis ?HIRCAN
Avec un feint mystère J'ai rempli la Magie, et détruit la Bergère ; Puis d'un charme secret l'infaillible pouvoir A dû forcer la Nymphe à le bien recevoir. Vous en savez l'accueil ; vous savez quelle adresse Pendant tout l'entretien a fait voir sa Maîtresse, Qui sur sa fausse mort l'obligeant de parler, A donné beau prétexte à ses contes en l'air.ANSELME
Il en est fort fécond.SCÈNE II. Anselme, Charite, Lucide.
CHARITE
Dans la salle à loisir la Nymphe l'entretient, Ou malgré son amour le respect le retient. Mais qui fait fuir Hircan ? D'où vient qu'il nous évite ?LUCIDE
Enfin la solitude occupe tous ses soins, Et son esprit rêveur souffre une peine extrême De tous les passe-temps qui sont hors de lui-même.ANSELME, à Lucide
Vous n'en trouverez pas au doux consentement Qu'il donne sans réserve au bonheur d'un Amant. Montenor...CHARITE
Mais, ma Soeur, ce discours un peu mystérieux Porte-t-il votre esprit où se porte vos yeux ? Quoi ; vous en rougissez ?LUCIDE
Mauvaise.SCÈNE III. Charite, Lucide.
CHARITE
Oui, mais enfin parlons sans nous équivoquer. Le rappellerons-nous pour le faire expliquer ?Equivoquer : Faire des équivoques. Cet homme est heureux à équivoquer, à trouver des équivoques. Il se dit plus ordinairement avec le pronom personnel ; et alors il signifie, se tromper, se méprendre. (...) [F]
CHARITE
Ô la triste vertu dont votre esprit se pique ! Montenor ne vous montre, aux devoirs qu'il vous rend, Que l'ordinaire effet d'un zèle indifférent ?LUCIDE
De quoi me servirait de flatter son espoir ? Peut-il ne savoir pas ce que je dois vouloir ? S'il possède mon Frère, a-t-il besoin du reste ?CHARITE
Certes, pour notre temps la réponse est modeste, Elle est digne de vous, moi-même j'en fais cas ; Mais entre nous, ma Soeur, mettons le masque bas. Confessez avec moi que notre esprit sans peine Souffre qu'on le conduise où son désir le mène, Et que pour obéir on se fait peu d'effort Quand avecque l'amour le devoir est d'accord ; Mais lorsque cet amour qui règne avec empire Trouve dans ce devoir ce qui le veut détruire, Il nous guérit bientôt de cette vieille erreur Qui nous prive du droit de donner notre coeur. Non, non, si Montenor n'avait pas su vous plaire, Le vôtre sur ce choix ne croirait pas un Frère, Et vos feux pour durer auraient un faible appui S'ils n'étaient allumés que par l'ordre d'autrui.LUCIDE
Vous savez m'attaquer avecque tant d'adresse Qu'enfin vous me forcez d'avouer ma faiblesse. Oui, je l'aime, et mon coeur d'amour préoccupé Souffre...CHARITE
Ô le grand secret qui vous est échappé ! Et quoi, l'amour doit-il, dans le siècle où nous sommes, Être pour nous faiblesse, et vertu pour les hommes ? Pourquoi rougir d'un feu qui n'a rien à blâmer ? Manquons-nous d'yeux pour voir, ou de coeur pour aimer ? Je sais qu'un vieux respect que la pudeur embrasse Veut qu'au seul nom d'amour nous fassions la grimace, Et que lorsqu'un Amant prétend vous en conter, Nous criions à la force avant que d'écouter ; Mais quoi qu'à ses douceurs nous imposions silence, Nous ne cherchons rien moins que de l'obéissance, Et vous me l'avouerez, il ferait mal sa Cour, Si pour parler Gazette il supprimait l'amour. Ces obligeants refus d'en ouïr le langage Ne vont qu'à l'inviter d'en dire davantage, Nous voulons qu'on nous aime, et même assez souvent Par des pièges secrets nous courons au-devant.CHARITE
Pas plus que vous peut-être, Mais vos désirs contents me le font moins paraître. Cependant puisque Amour s'apprête à les borner, Je veux cueillir des fleurs pour vous en couronner.SCÈNE I.. Clarimond, Charite.
CLARIMOND, abordant Charite et souriant
C'est elle, je la vois qui fait amas de fleurs Dans ce pré, tant de fois arrosé de mes pleurs.CHARITE
L'abord est pastoral ; mais, ô nouveau Filène, Ayant droit d'y répondre en Silvie inhumaine, Gardez...CLARIMOND
Ah, que de vous ces vers soient écoutés Sans songer à celui qui me les a prêtés ; Il fut trop malheureux, et quant à moi, j'espère Qu'enfin je toucherai le coeur de ma Bergère.CHARITE
Il n'est pas de rocher, et vos soins assidus Méritent son estime, et peut-être un peu plus ; Mais jusqu'où puisse aller l'ardeur qui nous domine, Nous voulons quelque fois qu'un Amant la devine, Qu'il force notre coeur, et que ses feux discrets Dans un regard surpris en lisent les secrets.CHARITE
Ah, ne nous brouillons point faute de nous entendre, Et si votre franchise à la mienne répond, Séparons Philiris d'avecque Clarimond.CHARITE
La raison qui m'y porte est facile à juger, L'un est homme de Cour, l'autre, simple cerger. Pour moi, si leur défense aujourd'hui m'est permise, J'ai toujours des bergers estimé la franchise. Ce dehors captieux de soupirs mendiés, Ces regards languissants si bien étudiés, Ces affectations d'un esprit qui s'égare, Ne sont point les couleurs dont leur amour se pare. D'un air vraiment sincère ils savent l'exprimer, Ils aiment en effet quand ils jurent d'aimer, Et dans le doux transport d'une flamme innocente Ils ne promettent rien que le coeur n'y consente. Ainsi quand Philiris m'assure obligeamment Que sur son coeur épris je règne absolument, Sans craindre qu'à la fourbe un tel aveu m'expose, Je ne lui cèle point que j'en crois quelque chose, Mais loin de me résoudre à flatter son souci ; Si c'était Clarimond qui me parlât ainsi, Avec plus de réserve et plus de retenue...Captieux : trompeur, sophistique. Il se dit particulierement des raisonnements qui en apparence sont veritables, et qui se trouvent faux, étant bien examinés. Les hérétiques se servent de raisonnements captieux et sophistiques. On le dit quelquefois des personnes. (...) [F]
CLARIMOND
Ah, ne poursuivez point un discours qui me tue, Et puisque de sa foi sa franchise répond, Souffrez que Philiris parle pour Clarimond, Clarimond, qui tiendrait sa passion secrète, Si Philiris n'osait en être l'interprète. Sous ce nom emprunté dont son amour se sert Il vous ouvre son âme, il parle à coeur ouvert, Et sa sincère ardeur allant jusqu'à l'extrême, Il vous aime en effet quand il dit qu'il vous aime.CHARITE
Ce serait mal répondre à ce que je me dois Qu'en vouloir croire Clarimond sur sa foi. Non, non, pour son honneur, il est bon qu'il me jure Que rien n'est comparable aux tourments qu'il endure, Mais tout ce que je puis sans engager le mien, C'est d'en souffrir la plainte, et de n'en croire rien.CHARITE
Pour vouloir qu'il le soit je suis trop équitable, Car enfin, Clarimond, je sais trop qu'à la Cour C'est vertu que bien feindre en matière d'amour, Que c'est être galant qu'en conter à chacune, S'attacher à la blonde aussi bien qu'à la brune, Et sans souffrir jamais de borne à ses désirs, Selon l'occasion ménager ses soupirs.CLARIMOND
Ah, cessez d'outrager la plus sincère flamme Qu'un pur amour jamais alluma dans une âme. Moi, qu'insensible aux traits d'une fidèle ardeur À chaque occasion je partage mon coeur ! Que ce coeur en tous lieux pour chaque objet soupire ?CHARITE
Il n'est rien plus aisé du moins que de le dire, Et de flatter ainsi la sotte vanité Qu'aime à nourrir en nous trop de crédulité.CLARIMOND
Persister si longtemps dans ces vaines alarmes, C'est trop vous défier du pouvoir de vos charmes. Il est vrai que pour plaire à cent objets divers On peut feindre des maux qu'on n'a jamais soufferts, Qu'il est aisé partout de dire, je vous aime, Mais sachez qu'avec vous il n'en est pas de même. Et qu'il est impossible, en voyant vos appas, De dire, je vous aime, et ne vous aimer pas.CLARIMOND
Quel obstacle à ma joie !CHARITE
Pour le punir du mal qu'il semble vous causer, En feignant de dormir, je le veux abuser. Adieu, laissez-moi seule, aussi bien il me semble Qu'il n'est pas à propos qu'il nous surprenne ensemble.CLARIMOND
Mais...Elle se couche sur des gazons, et feint de dormir.
SCÈNE V. Lisis, Charite.
LISIS
Beaux lieux, où mon Soleil sous un feuillage épais, Après m'avoir brûlé, vient prendre un peu de frais, Quoi qu'en être éclairés vous soit grand avantage, Permettez qu'avec vous un Berger le partage. Ne cachez plus Charite au plus ardent transport... Mais, ô Dieux, me trompai-je, ou la vois-je qui dort ? C'est elle, ah, quel bonheur ! Chers Zéphyrs, bouche close, Soufflez sans faire bruit, ma Déesse repose. Avançons à pas lents de peur de l'éveiller. Arbres, pour un moment cessez de babiller, Ruisseaux, ne courez point, et vous, sottes abeilles, Qui venez bourdonner autour de ses oreilles, Fuyez sans rien prétendre aux roses que je vois, Ma Bergère aujourd'hui n'a des fleurs que pour moi.Il se met à genoux devant elle.
Que Morphée est heureux, ô beauté sans seconde, D'avoir pour son Palais les plus beaux yeux du monde ! Qu'il savoure un nectar délicieux et doux, Et que de son bonheur ton Berger est jaloux ! Ah, s'il m'était permis... mais, ô Mouche insolente, Qui viens sur ce beau nez faire la présidente, Tu sauras ce que c'est...En voulant chasser la mouche il lui donne un coup sur le visage, dont elle feint d'avoir été éveillée.
LISIS
Amour fait peu de maux qu'il ne sache guérir, Mais comme de douleur tu te sens attaquée, Ce maudit moucheron pourrait t'avoir piquée. Tu sais jadis qu'Eudoxe...LISIS, se penchant vers elle
Ah, du moins par pitié...CHARITE, le repoussant
Quoi, Berger ?LISIS
Quoi, mauvaise, Tu permets tous les jours que le Soleil te baise, Et tu ne peux souffrir que mon coeur amoureux Cherche auprès de ta neige à rafraîchir ses feux.LISIS, lui baisant la main
Ah, je veux que ta main de lait caillé l'éprouve.CHARITE
Ô Dieux !LISIS
D'un pareil vol daigne absoudre un Amant. Je sais que tout Berger doit aimer chastement, Mais une âme au transport quelquefois s'abandonne, Et de son naturel la nature est friponne.LISIS
Amaryllis ?CHARITE
Hélas !LISIS
Tu l'aimais ?CHARITE
Que me voulez-vous dire ?LISIS
Que ce n'est qu'en moi seul qu'Amaryllis respire, Et qu'un excès d'amour que l'on n'eût pu prévoir, M'a fait changer de sexe afin de t'aller voir.CHARITE
Quoi, c'est vous en effet qui d'un air gracieux Sous l'habit d'une fille avez trompé nos yeux ? Vous, que le Mage Hircan a soustrait à la flamme ?LISIS
Oui, c'est moi, c'est Lisis, lumière de mon âme. Que d'un si rare effort tu dois faire de cas !CHARITE
Non, cesse de le croire. Je déteste un Berger dont les folles amours Osent de la Magie emprunter le secours, Les Dieux me vengeront de tes sanglants outrages. Cependant fuis d'ici, fuis loin de nos rivages, Et noirci lâchement du plus grand des forfaits, À mes yeux irrités ne te montre jamais. C'est là mon dernier ordre.Elle s'en va.
LISIS
Ah, Beauté Lestrigonne, Plus fière qu'un aspic, et plus qu'une dragonne ! Viens saouler, si ma mort suffit à ton courroux, Tes sarcophages yeux d'un spectacle si doux.Lestrigon, one : les Lestrigons étaient un peuple barbare et très cruel, habitant la ville de Formies, en Campanie. Pline qui en parle, dit qu'ils étaient antropophages. (...) [T]
SCÈNE VI. Montenor, Lisis.
MONTENOR
De quoi se plaint Lisis ?LISIS
Ah, Berger, tremble, tremble, Tous les Dieux contre nous se vont liguer ensemble. Tu vas voir le Soleil pour jamais se coucher, Les forêts prendre en feu, les rivières sécher, Les prés perdre leurs fleurs, la Nymphe Écho se taire, Enfin tout est perdu, Charite est en colère.MONTENOR
Ô Dieux !LISIS
Que n'as-tu vu ses transports violents ? C'était une tigresse aux yeux étincelants ; Mais aussi, Montenor, il faut que je confesse Que je ne vis jamais de si belle tigresse, Et que sa félonie avait de l'agrément, À prononcer l'arrêt de mon bannissement.MONTENOR
Elle a pu te bannir ?MONTENOR
Pourquoi t'en affliger ? Imite son caprice, Tu peux changer de voeux si les siens sont changés.LISIS
Non, j'attendrai le sort des Amants affligés ; À de si rudes coups quand les Dieux les exposent, Touchés de leur désastre ils les métamorphosent.MONTENOR
Cela fut bon jadis.LISIS
Il est encor ainsi. Et quoi, le bras des Dieux serait-il raccourci ? Non, cette nuit Mercure avecque sa baguette De leur vouloir vers moi s'est rendu l'interprète ; Je dois changer de forme.LISIS
Hélas ! Par mon aspect veux-tu que je l'irrite ? Mais je puis voir de loin le Palais qu'elle habite, Et de ce même lieu, sur cet arbre monté, Par un dernier hommage honorer sa beauté.Il monte sur un arbre, et incontinent après il tombe dans le tronc, que la suite des ans avait à demi creusé.
Je le vois, ce Palais que cachaient à ma vue... Mais ô d'un juste espoir miraculeuse issue ! Enfin, les justes Dieux ne m'ont point abusé, Et Lisis tout de bon est métamorphosé ; Je suis, je deviens Arbre. Ô merveilles divines ! Je sens déjà mes pieds s'allonger en racines, Et d'un prompt rejeton ma chair changée en bois Produire des rameaux de chacun de mes doigts.MONTENOR
Quelle étrange folie !SCÈNE VII. Clarimond, Montenor, Adrian, Lisis dans l'arbre.
CLARIMOND, à Adrian
Non, pour le remener ne craignez point d'obstacle, Nous vous l'abandonnons. Mais quel plaisant spectacle ! Berger, que fais-tu là ?Remener : Transporter quelqu'un, ou le reconduire au lieu d'où il était venu. Il a remené cette dame chez elle par la main ; il l'a remenée dans son carrosse. (...) [F]
CLARIMOND
Et quoi donc ?LISIS
Je suis Arbre.LISIS
Vous vous émancipez, Adrian, car enfin Je m'abaisserais trop vous nommant mon Cousin. Un Arbre tel que moi d'immortelle nature...LISIS
Une rare aventure ; Mais je m'étonne peu que de profanes yeux Ne puissent pénétrer dans les secrets des Dieux.CLARIMOND
Je le crois, mais enfin vois la nuit s'approcher. Est-ce dans ce beau tronc que tu prétends coucher ?LISIS
Ah, qu'il ferait beau voir mes branches spacieuses Étendre dans un lit leurs racines terreuses ? Sache qu'un Arbre est fixe, et que si quelque fois La Déité champêtre abandonne son bois, C'est pour aller de nuit faire quelques gambades Avec les demi-Dieux, et les Hamadryades, Car au clair de la Lune ils s'assemblent toujours.LISIS
Ah, garde qu'à la fin, pour venger leurs outrages, Je n'abaisse sur toi quelqu'un de mes branchages.CLARIMOND
Pardonne à son erreur au moins pour cette fois, Puisque tu veux être Arbre il faut que tu le sois. Mais quel est ton espoir ?LISIS
Tout le bien que jespère, C'est qu'enfin mon amour touchera ma Bergère, Et qu'autour de mon tronc, pour m'en récompenser, Avec toute sa troupe elle viendra danser. Le murmure plaintif de mes feuilles tremblantes Alors me tiendra lieu de paroles pressantes, Et pour lui déclarer l'excès de mon tourment, J'emploierai le secours d'un doux gémissement ; Puis lui disant adieu, par un nouveau prodige, Pour marques de respect j'inclinerai ma tige.ADRIAN
Les arbres parlent-ils ?LISIS
Ah, si cela t'étonne, Tu n'as jamais rien lu de la forêt Dodone. Les arbres y parlaient par le vouloir des dieux. Sache que mon destin n'est pas moins glorieux, Comme eux je suis prophète, et mon bois fatidique Va faire plus de bruit que le trépied Delphique.Dodone : ville ancienne de l'Epire (...) célèbre pour bien des choses. La forêt de Dodone, l'Oracle de Dodone, la fontaine de Dodone. Il y avait proche de Dodone un bois tout de chênes consacré à Jupiter. C'est ce qu'on appellait la forêt de Dodone. Dans ce bois etait un temple de Jupiter, dans lequel était le plus fameux, et à ce qu'on prétend le plus ancien de tous les Oracles de la Grèce. Ce n'était pas au reste le seul Jupiter du temple de Dodone qui rendait des Oracles ; on dit que les pigeons en rendaient aussi dans la forêt de Dodone. (...) [T]
Trépied : chez les Anciens, était un siege fameux et sacré, sur lequel les prêtres et les Sibylles se mettaient pour rendre des oracles, croyant qu'il leur inspirait la fureur dont ils se feignaient saisis pour faire leurs prédictions. En Latin Cortyna. [F]
ADRIAN, tirant son épée et en donnant quelques coups sur l'écorce de l'arbre
Fais-en enfin l'épreuve, ô le plus grand des fous ; Étant ce que tu dis, tu dois sentir ces coups.LISIS
Qu'oses-tu faire, impie ? Où se porte ta rage ? Jamais fer jusqu'ici ne m'avait fait outrage, J'étais vierge, mais las ! Mon tronc est tout ouvert Arrête pour le moins ma sève qui se perd, Et crois, quelque vigueur que sa verdure étale, Qu'un Arbre ne vit point sans humeur radicale.Humeur radicale : qui vient de la racine de l'être, du plus profond de l'âme.
LISIS
Il faut que j'obéisse aux décrets du Destin. Arrête, sacrilège. Hélas ! User de force ! Laisse vivre un Berger sous cette noble écorce. Que t'a-t-il fait, cruel ?CLARIMOND, à Adrian
Cessez de l'irriter, Nous n'en obtiendrons rien à le violenter. Consentons qu'il soit Arbre, aussi bien j'imagine Les moyens d'empêcher qu'il ne prenne racine ; Vous saurez au Château ce que j'ai projeté.MONTENOR
Adieu, bel Arbre.CLARIMOND
Adieu, le Ciel vous fasse croître.LISIS, seul
Enfin ils sont partis, je puis me reconnaître. Ô Lune au front d'argent, si tu sais en quels lieux S'assemblent cette nuit mes Frères demi-Dieux, Ne me refuse pas un bien que je demande, Et me prête tes rais pour découvrir leur bande. Je ne suis plus mortel, et dans leurs jeux ce soir Les Nymphes sans soupçon me peuvent recevoir. Cher tronc, puis qu'il fait nuit, souffre que je te quitte, Je leur dois aujourd'hui ma première visite.Il se tire hors de l'arbre.
Adieu, pour prendre part à leurs ébats si doux, Je m'en vais dans les bois chercher leur rendez-vous.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Anselme, Angélique.
ANSELME
Enfin, puisque le Ciel sensible à ma prière Aux voeux de Montenor ne se rend point contraire, Qu'il semble n'avoir soin que de les couronner, Aux douceurs de l'espoir je puis m'abandonner, Si toutefois sans crime et sans trop entreprendre, À l'amour d'une Nymphe un Berger peur prétendre.ANGÉLIQUE
C'est fort adroitement me vouloir engager À mépriser la Nymphe, et louer le Berger ; Mais ce doit être assez à l'ardeur qui vous presse, Que pour vous aujourd'hui mon Frère s'intéresse, Et de quoi que l'amour vous flatte désormais, Son aveu doit suffire à remplir vos souhaits.ANSELME
Qu'aux désirs d'un Amant ce discours fait d'outrage, Et si vous bornez là son plus haut avantage, Qu'il a su mal vous dire, en expliquant ses voeux, Combien dans ses projets l'amour est scrupuleux ! Il voit avec dédain la plus belle victoire, Quand elle peut jeter quelque ombre sur sa gloire ; Par son propre mérite il veut être absolu, Il n'aime à triompher que lorsqu'on l'a voulu, Et ne savoir souffrir, quelque effort qui s'apprête, Qu'un secours étranger assure sa conquête.ANGÉLIQUE
C'est ainsi qu'un Amant n'est jamais satisfait, Il doute d'être heureux quand il l'est en effet, Et sa flamme inquiète obstinée à tout craindre Dans le plus beau succès trouve encor à se plaindre,ANSELME
Ah, ne refusez point à ce coeur enflammé La douceur de se voir entièrement charmé, Et s'il touche votre âme au moment qu'il soupire, Ne m'enviez point l'heur de vous l'entendre dire. Non, ce n'est point assez que Montenor content M'assure un bien égal à celui qu'il attend ; Pour le rendre parfait, pour achever ma joie, Il faut que votre coeur avec moi se déploie, Qu'un aimable transport m'explique ses désirs, Qu'un doux saisissement réponde à mes soupirs, Et que par votre aveu ma flamme confirmée Soit le prix glorieux de vous avoir aimée.SCÈNE II. Clarimond, Anselme, Angélique, Adrian.
CLARIMOND
Sans doute qu'en ce lieu dans l'ombre de la nuit Vous avez oublié quel dessein nous conduit ; Vous avancez toujours, et ne prenez pas garde Que peut-être de loin notre Fou vous regarde Et que s'il nous connaît il comprendra soudain, Voyant nos demi-Dieux, quel est notre dessein.ADRIAN
Hélas ! Pour déférer à quoi qu'on lui propose, Il est trop obstiné dans sa métamorphose, Et vous croyez en vain que d'un Arbre si cher Vos feintes Déités le puissent détacher.ANGÉLIQUE
De quoi qu'avec Hircan il ait été capable, Ce dernier incident me paraît incroyable, Car puisqu'il parle encor, d'où peut-il présumer Que le Ciel dans un tronc a voulu l'enfermer ?ADRIAN
C'est par où j'ai tâché de lui faire connaître Qu'il n'est pas en effet ce qu'il se prétend être ; Mais pour toutes raisons il est Arbre, et les Dieux Devaient à son mérite un sort si glorieux. Que maudit soit Ovide, et toute sa séquelle !CLARIMOND
Si la Lune nous prête un e clarté fidèle, Je crois que vos désirs doivent être contents, Et qu'en vain vous craignez qu'il soit Arbre longtemps ; Il n'est plus dans son tronc.ADRIAN
Je rends grâces au Ciel que de son mouvement Il soit sorti d'un tronc qu'il trouvait si charmant, Et que pour l'en tirer vos Nymphes bocagères, Vos Faunes, vos Sylvains, ne soient plus nécessaires ; Bien loin de le guérir, c'eût été de nouveau Lui renverser l'esprit, et brouiller le cerveau.CLARIMOND
Il est hors de son tronc, mais craignez que l'Aurore Demain à son lever ne l'y replante encore, Vous le croyez trop tôt démétamorphosé.SCÈNE III. Angélique, Anselme, Clarimond.
ANSELME
Lisis à son retour fera le Diable à quatre.Faire le diable : Faire le diable, le diable à quatre, faire grand bruit, grand tumulte, se donner beaucoup de mouvement pour une chose. [L]
CLARIMOND
Je plains seulement ces deux jeunes Beautés, Qui brûlant de jouer un si fou personnage, Ont pris en vain l'habit de Nymphes de bocage. C'est fort mal rencontrer pour la première fois.ANGÉLIQUE
Qui de nous eût prévu qu'il sortît de son bois ? Mais Charite nous manque, où l'avez-vous quittée ?CLARIMOND
Il est vrai que je souffre, et que loin de Charite Certain trouble aussitôt dans mon âme s'excite. Mais ce trouble secret, quoiqu'il n'ait rien de doux, N'est pas le plus grand mal dont je sente les coups. Ce qui fait mon tourment, ce qui me rend à plaindre, C'est d'espérer beaucoup et devoir trop à craindre ; C'est de porter un coeur d'amour tout enflammé, Et de douter encor si je puis être aimé.ANGÉLIQUE
Clarimond sait trop bien user de son mérite Pour n'avoir rien gagné sur l'esprit de Charite ; Mais enfin s'il s'obstine à s'alarmer en vain, Qu'il sache qu'aujourd'hui je prends sa cause en main. Qu'il aime, qu'il espère.CLARIMOND
Ô charmante promesse !CLARIMOND
Ah, s'il était ainsi...SCÈNE IV. Angélique, Clarimond, Anselme, Charite, Lucide.
ANGÉLIQUE
Où l'avez-vous trouvé ?LUCIDE
Dans ce petit bocage, Qui joignant ce grand parc fait ce beau paysage, C'est là que de ses cris ayant ouï le bruit...CHARITE
Il haranguait un Chêne, et faisait son possible Pour obliger sa Nymphe à se rendre visible. Ainsi nos Déités, que nous suivions de loin, Ont joué plaisamment leurs rôles au besoin, Il les croit sur leur foi ; mais comme il se propose De leur montrer le lieu de la métamorphose, Le soin d'en avertir nous l'a fait devancer.CLARIMOND
L'occasion s'offrant il la faut embrasser. Dût le bon Adrian en maudire l'adresse, Puisque nous le pouvons, faisons valoir la pièce.ANSELME
Non, de moi n'ayez aucun souci. De peur que de son tronc il ne se ressaisisse, D'un Arbre demi-Dieu je vais faire l'office.CLARIMOND
Mais s'il vous aperçoit ?CHARITE
Ah, bons Dieux, parlez bas.ANSELME
Le creux est si profond qu'il ne me verra pas.Anselme se met dans le tronc de l'Arbre où était Lisis, s'abaissant de sorte qu'il ne peut être vu, et les autres se cachent derrière d'autres arbres.
SCÈNE V. Lisis, Sinope, Clorise, vêtues en Nymphes des bois, avec des branches d'arbres au bout desquelles sont attachées quelques confitures sèches.
LISIS
Enfin, mes chères Soeurs, car je me persuade Que je dois ce doux titre à chaque Hamadryade, Voici le tronc fameux qui dans ce même lieu Par l'ordre du Destin enferme un demi-Dieu.SINOPE
À peine le Soleil a fait place à la Lune, Que nous avons appris votre bonne Fortune, Et nous n'avons quitté nos écorces ce soir Que pour vous rendre hommage, et pour vous venir voir.LISIS
Ah, foi d'Arbre gommeux, ma joie est infinie De me voir en si belle et bonne compagnie. Je gage que demain mes feuilles en prendront Un éclat de verdeur plu vif et plus fécond. Mais, ô Nymphes par moi de tous temps respectées, Quels sont les lieux charmants où vous êtes plantées ?Gommeux : Qui jette de la gomme. Il y a un grand nombre d'arbres gommeux et résineux. [F]
SINOPE
Aussi nous y voyons nos fruits en sûreté : Ils ne sont pas communs, et c'eût été dommage Que le Ciel aux passants les eût mis en pillage.SINOPE
Notre emploi dans le monde était aux confitures ; Nous les faisions d'un goût si haut, si relevé, Que Diane en ce point ne l'eut point dépravé, Elle en mangeât cent fois au retour de la chasse ; Mais pour avoir oser publier cette grâce, Elle en fut indignée, et suivant son courroux Nous fit changer soudain en Arbres comme vous.LISIS
En quels Arbres ?SINOPE
Voyez ; ma soeur est cerfière, Et pour moi, le Destin m'a faite abricotière.Cerfière : Les nymphes prennent leur nom à partir de l'arbre dont elles dépendent : l'abricotière vit dans un abricotier quand à la Cerfière, le nom de son arbre est inconnu, car on ne peut pas dire que le cerfeuil soit à considérer comme un arbre.
LISIS, montrant les confitures qu'elles portent
Quoi, Nymphe, sont-ce là les fruits que vous portez ?LISIS
Que j'en cueille ?SINOPE
Il n'est esprit si lourd qui ne doive juger Que votre Arbre ne peut ni boire ni manger, Mais vous qui servez d'âme à sa faible nature, Vous n'êtes pas exempt de prendre nourriture. Ainsi pour subsister presque toutes les nuits Les Arbres demi-Dieux viennent cueillir nos fruits ; Leur sève sans cela deviendrait trop stérile.LISIS
Il est vrai que mon tronc se trouve un peu débile, Et je juge en effet depuis quelques instants Qu'un Arbre sans manger ne vivrait pas longtemps.CLORISE, mangeant de ses confitures
Suivez donc notre exemple, et mangeons d'importance.LISIS, après en avoir mangé
Ganymède là-haut verse un nectar moins doux. Ah, qu'il fait bon être Arbre !Ganymède : nom propre d'un jeune berger troyen, d'une grande beauté, que Jupiter fit enlever par son aigle, ou que lui-même caché sous la figure d'un aigle enleva lorsqu'il chassait sur le mont Ida. Les Fables disent qu'Hébé servant les Dieux au festin que Jupiter leur donnait en Éthiopie. fit un faux pas, et tomba d'une manière qui choqua Jupiter, qui pour cela la disgracia, et fit enlever ou enleva Ganyméde, pour lui verser à boire dans la suite. [T]
LISIS
Vos fruits sont excellents, ma soeur l'abricotière. Tels les mangeait Saturne au temps du siècle d'or ; Mais l'une de vos soeurs, Myrrha, vit-elle encor ? Son tronc est bien âgé ?Myrrha : Serait une Nymphe qui vivrait dans l'arbre dont on tire la myrrhe.
Myrrhe : Gomme de liqueur, qui distille d'un arbre épineux haut de cinq coudées qui croît en Arabie. Quelques-uns le nomment spina Aegyptia, son tronc est dur, et plus massif que celui de l'encens. Il a l'écorce lissée, polie comme celle de l'arbousier, que les tanneurs appellent cerise d'outre mer. Sa feuille est semblable à celle de l'olivier, mais plus crepée et espineuse. [F]
LISIS
Ce n'est qu'en Arabie où son Arbre fleurit. Ce pays en effet est éloigné du vôtre ? Mais n'alliez-vous jamais d'une contrée à l'autre ?LISIS
Et ce grave Barbon ?SCÈNE VI. Lisis, Sinope, Clorise, Montenor déguisé en Dieu de rivière avec une barbe fort longue, et un de ses gens ayant dans son déguisement force branches de Cyprès, et portant un luth.
SINOPE, à Montenor
Puissent vos eaux, mon Père, être claires et nettes, Comme nous recevons par vos embrassements Le comble souverain de nos contentements.LISIS, à Montenor
Jamais nous n'eussions cru qu'un Dieu si magnifique Fut sorti pour nous voir de son lit aquatique, Et que nous connaissant demi-Dieux si petits, Il nous eût préférés à Neptune et Thétis.Neptune : Faux Dieu des païens, qu'ils ont cru être fils de Saturne, et frère de Jupiter, et être le Dieu de la Mer. Le trident est le sceptre de Neptune. [F]
Thétis : Une des déesses de la mer, qui fut mère d'Achille. [L]
MONTENOR, commence à gronder au lieu de répondre
Mes Soeurs, il nous répond d'une étrange manière. De grâce en quelle langue ?LISIS
Ce vénérable Dieu gronde comme un perdu, Les poissons à mon gré parlent un sot langage ; Mais d'un oeil fort hagard je vois qu'il m'envisage.SINOPE
C'est qu'il est étonné de vous voir en ce lieu. Mon Père, connaissez ce nouveau demi-Dieu, C'est celui qui jadis fut l'honneur de la Brie, La gloire de son siècle et de la Bergerie, Il est maintenant Arbre, et va peupler vos bords Par mille rejetons qui naîtront de son corps.À Lisis.
Il vous fait signe, allez recevoir ses caresses.LISIS, tâchant à se tirer d'entre les bras du Dieu de rivière qui le serre trop étroitement en l'embrassant
Ah, pourquoi me presser ainsi que tu me presses ? Tes bras réparent-ils le défaut de ta voix ? Arrête, Dieu muet, n'écache pas mon bois.Écacher : Presser, aplatir, froisser, écraser. La presse était si grande que j'y ai été presque écaché. On m'a marché sur les pieds, je les ai tout écachés. (...) [T]
SINOPE
Trêve puisqu'il vous plaît, mais faisons autre chose, Consacrons par nos chants votre métamorphose. Mon Père, obtiendrons-nous votre consentement ?LISIS, voyant que le Dieu continue à gronder
Ce Dieu toujours grondant me déplaît grandement.SINOPE
Et bien, ce sera moi.CLORISE
Nous chanterons après.SINOPE
Prêtez-moi votre luth, mon Frère le Cyprès.Elle prend le luth des mains du Cyprès, et l'accordant avec sa voix, elle commence à chanter.
Ô sort trois fois digne d'envie !LISIS
Que ne m'ont fait les Dieux Arbre toute ma vie ! Ô divine Amphionne.Amphinome : Une des cinquante Néréides, selon Homère. [T]
SINOPE
Écoutez en repos.SINOPE, chante
Ô sort trois fois digne d'envie ! Nous possédons Lisis, cet arbre glorieux. Ses vertus l'ont placé parmi les demi-Dieux, Pour y jouir d'une immortelle vie. Ô sort trois fois digne d'envie ! Il est digne de cette gloire. Ses hauts faits de Berger faisaient connaître assez Que par ce sang illustre un jour récompensés Ils graveraient son beau nom dans l'Histoire. Il est digne de cette gloire. Et bien que vous en semble ?SCÈNE VII. Lisis, Sinope, Clorise, Montenor, Angélique, Clarimond, Lucide, Anselme, Charite.
ANGÉLIQUE
Il est temps de paraître, avançons.LISIS, à Sinope
Je rentre dans mon tronc. Vous allez disparaître ?SINOPE
Et pourquoi ?LISIS, étonné de voir Anselme qui commence à se montrer dans son tronc
Mais que vois-je ?ANSELME
Ô demi-Dieu champêtre, Les Dieux ont su punir mon incrédulité, Et je ne doute plus de ta Divinité ; Comme toi je suis arbre.LISIS, à Anselme
Arbre, mon cher Confrère, Te loger dans mon tronc était peu nécessaire. Sois Arbre si tu veux, mais non à mes dépens.ANGÉLIQUE, à Sinope et aux demi-Dieux
Grandes Divinités, excusez notre audace. Nous venons vous troubler d'assez mauvaise grâce ; Mais c'est pour rendre hommage au Berger Glorieux Qu'enfin le Ciel a mis au rang des demi-Dieux. On nous dit qu'il est arbre.ANGÉLIQUE
Polidor demi-Dieu !Polidore : fils de Cadmus, regna à Thébes, lorsque son père se fut retiré en Illyrie. Il fut père de Labdacus, et grand-père de Laïus. Polydore, fils d'Hippomédon, fut un des héros épigones, c'est-à-dire, de ceux qui prirent la ville de Thébes, dix ans après la mort d'Étéocle et de Polynice. Polydore, fils de Priam et d'Hécube. [T]
LISIS
Non, c'est un fait à part, Ou s'il l'est, ce n'est rien qu'un demi-Dieu bâtard, Car tout Arbre d'honneur et de bonne origine, Dans un tronc emprunté jamais ne s'enracine.CHARITE
Il n'en faut point douter.LISIS, à Anselme
Rends-moi mon tronc.CHARITE
Et quoi, tu lui veux résister ! De grâce, au nom d'amour ne lui sois pas contraire, Et redeviens Berger, pour aimer ta Bergère.LISIS
Non, non, je dois être Arbre, il le faut, mais crois-moi, Tout Arbre que je suis, je te garde ma foi.SINOPE
Qu'avez-vous ?CLORISE
Non, non, ne craignez rien ; puisqu'il est obstiné À vous ravir un tronc qui vous fut destiné, Qu'il y vive, haï de toutes nos Compagnes, Plus qu'aucun arbrisseau qui soit dans ces campagnes.SINOPE
Et n'est-il pas ailleurs, Et des lieux plus charmants, et des Arbres meilleurs ? Nous vous y planterons.SINOPE
Notre pouvoir est grand. Qu'en dites-vous, mon père ? N'êtes-vous pas d'avis qu'on le change de lieu ?Le Dieu de rivière continue à gronder.
LISIS
Fort bien, la station n'est pas trop déplaisante. Mais comme de nos troncs, pour vivre longuement, L'âme végétative a besoin d'aliment, Ayant à me planter, Nymphes mes amourettes, Greffez-moi sur quelque arbre aussi beau que vous êtes, Ô les doux abricots !SINOPE
Vous serez satisfait.LISIS, à Charite
Adieu Bergère.CHARITE
Ah, souffrez-moi présente Au mystère secret qui chez nous vous transplante, Sûr que toutes les nuits la troupe dansera, Autour du tronc sacré qui vous enfermera.SINOPE
Ne suivez que de loin.CLORISE
N'en doutez point.LISIS, à Anselme
Et toi, maudit arbre larron, Sache qu'à porter fruit ton bois n'est beau ni bon, Et qu'autour de ton bois loin que jamais on danse, Ton bois ne servira qu'à faire une potence.Il s'en va avec les demi-Dieux.
ANSELME, sortant du tronc
Cependant je renonce à mon destin nouveau, Et prends trop peu de part à cette souche antique, Pour vouloir m'opposer à ce qu'il pronostique. Seulement, grande Nymphe, ayant su m'obliger...ANGÉLIQUE
Enfin, trêve de nymphe, et trêve de berger ; Retournons au château mettre bas la houlette, Lisis est désarbré, la comédie est faite.Désarbré : Qui a cessé d'être arbre. Mot forgé par Thomas Corneille. [LC]
1 914 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0