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un seul est le mot juste.

Pastorale en vers· Comédie Mêlée d'Ornements et de Musique

Le Berger Extravagant

Thomas Corneille· créée en 1652· 5 actes· 1 914 vers· 11 personnages

Représenté pour la première fois en 1652.

Personnages

  • LISIS, berger extravagant
  • ANGÉLIQUE, nymphe, soeur de Montenor
  • HIRCAN, frère de Lucide
  • MONTENOR, berger, amant de Lucide
  • ANSELME, berger, amant d'Angélique
  • CLARIMOND, amant de Charite
  • LUCIDE, bergère, soeur d'Hircan
  • CHARITE, bergère, parente d'Angélique
  • SINOPE, demoiselle voisine d'Angélique
  • CLORISE, demoiselle voisine d'Angélique
  • ADRIAN, parent de Lisis

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

LISIS en équipage de Berger, chassant un Troupeau devant lui

Paissez, chères brebis, mes fidèles compagnes, Paissez en liberté dans ces vertes compagnes, Où grâce à ma bergère, on voit régner encor Un siècle aussi doré que le feu siècle d'or. Mais ne vous repaissez que d'oeillets et de roses. Qu'en ces lieux sous ses pas vous trouverez écloses ; Goûtez sans crainte rien un pâturer si doux, L'Amour pour elle au guet vous défendra des loups, Il aime ce qu'elle aime, et de bon oeil regarde Son fidèle berger, et le troupeau qu'il garde, Troupeau, qui désormais de sa marque marqué D'aucun mal de brebis ne peut être attaqué. Ah Charite, Charite, adorable Charite, Des bergères de Brie et la fleur et l'élite, Que tes yeux ont de force, et qu'ils sont beaux et bons À contraindre un amant de garder les moutons ! Auprès de leur lumière éclatante et mignarde Le Soleil ne fait voir qu'une lueur blafarde, Dont les faibles rayons sont rayons à berner, Quand ceux de tes regards viennent à rayonner. Aussi, pauvre Soleil, ta faute est sans seconde De te mêler encor d'illuminer le monde. Laisse, laisse un tel soin à l'objet que je sers, N'expose plus ta honte aux yeux de l'univers, Cache-toi sous les eaux, et nuit et jour ne quitte Ton Palais de cristal, ni le sein d'Amphitrite. Mais ton cours s'avançant, je ne ferais point mal Si je me régalais par un festin frugal. Pâturez, pâturez, mes chers brebiettes, J'en vais sur l'herbe assis faire autant que vous faites.

Il se sied sur l'herbe, et ayant tiré quelques fruits de sa Panetière, il se détourne et aperçoit Clarimond, qui surpris de voir un homme vêtu comme les romans nous dépeignent les bergers, s'était arrêté à le considérer.

Amphitrite : Terme de mythologie. Déesse de la mer, et, poétiquement, la mer elle-même. [L]

Brebiette : Diminutif de brebis. [L]

SCÈNE II. Lisis, Clarimond.

LISIS

Qui je suis ? Ah, je crois que tu le peux juger, Grâces au grand Dieu Pan, Berger, je suis berger. Mais quel climat lointain est ta chère patrie, Pour ignorer encor ce qui se passe en Brie ? Car quoi que ton habit soit différent du mien, Je te prends pour Berger.

Pan : Le Dieu des bergers, auquel les poètes ont donné des cornes, et des pieds de chèvre, une barbe et une queue, comme à un bouc, Pan. Il a été adoré par les Anciens, principalement en Arcadie. Ils le croyaient aussi le Dieu de toute la nature ; et son nom est venu du mot Grec , qui signifie tout, parce que la nature comprend tout ; et on dit que Pan fut le premier inventeur des flûtes, et du sifflet de Chauderonnier. [T]

CLARIMOND, s'asseyant auprès de Lisis sur l'herbe

Qui vit jamais plus haute extravagance !

LISIS

Oui, qu'un vilain satyre Quelque Dieu chèvre-pied, de ma bergère épris, Ne la surprenne seule, et que malgré ses cris...

Chèvre-pied : Qui a des pieds de chèvre. Dieux chèvre-pieds, les satyres. [L]

LISIS, se levant

Tu leur donnes la loi ?

SCÈNE III. Clarimond, Adrian, Lisis.

ADRIAN

Oui, c'est moi qu'affrontent tes folies. Tu t'en viens donc ici jouer tes comédies ? Ah, si tu n'es en cage aux Petites Maisons...

Petites-maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signalée ; à cause qu'il y a à Paris un hôpital de ce nom où on enferme ces fous. [F]

LISIS

Vous blâmez les bergers, mais trop aveuglément. Est-il façon de vivre en douceurs plus féconde, Et leur nom n'est-il pas aussi vieux que le Monde ? Lorsque Deucalion voulut hommes forger, De sa première pierre il naquit un berger. Jadis les plus grands rois, que gloire m'est de suivre, Faisaient leurs fils bergers pour leur apprendre à vivre. Les Dieux cent fois en terre en ont pris les habits, Apollon chez Admète a gardé les brebis, Et même encor là-haut, ces étoiles errantes Sont animaux paissants dans ces plaines luisantes, Et qui les garderaient si ce n'étaient les Dieux ? Or quant à nos moutons, est-il qui vaille mieux ? Outre qu'on s'en nourrit, on les tond, et sans peine Tout berger en reçoit un doux tribut de laine. Pour se faire adorer autrefois, ce dit-on, Jupiter emprunta la forme d'un mouton. La Grèce n'a point vu d'entreprise plus haute Que quand pour la toison partit maint argonaute ; Le premier sacrifice, on l'a fait au Dieu Pan. C'est pour vous témoigner, mon cousin Adrian, Que quoi qu'ose du monde alléguer la malice, Mener paître un troupeau c'est un noble exercice. À quoi bon des cités l'importun embarras, De marchands, officiers, procureurs, avocats ; Qu'on lise Juliette, et puis, que l'on me die Si l'on connut jamais tels noms en Arcadie. Chacun était berger, et vivait sans souci, C'est comme je prétends qu'on se gouverne ici. Croyez-moi, mon cousin, laissez là vos aunages, Venez avecque nous régler nos pâturages, Amenez femme, enfants, vous vivrez en repos, Elle sera bergère, ils seront bergerots, Et nous goûterons tous des voluptés parfaites, Allant danser sous l'orme au son de nos musettes.

Deucalion : Fils de Prométhée et mari de Pyrrha. Après le déluge déclenché par Zeus, Deucalion et Pyrrha, étant des justes, furent seuls sauvés et ils repeuplèrent le monde en jetant des pierres ; celles de Deucalion se transformèrent en hommes et celles de Pyrrha en femmes.

Aunage : Mesurage des étoffes qui se fait avec une mesure certaine, reglée, qu'on appelle à Paris une Aune. [F]

Bergerot : Petit Berger. La Niéce de Don Quichotte lui dit : Qu'est-ce donc que ceci, mon oncle ? Quand nous croyons que vous vous retirez dans votre maison pour vivre en paix, vous vous allez encore jetter en de nouveaux labyrinthes, en vous faisant un petit bergerot. [T]

ADRIAN

Ah, Monsieur, vous voyez à quel étrange excès Va de ce pauvre esprit le frénétique accès, Combien d'extravagance....

Phrénetique : ou frénetique, adj. Aliené d'esprit. [R]. [orthographié "phrénétique" dans l'original.]

Il se retire au coin du Théâtre où il se couche.

ADRIAN

C'est le fruit d'une vaine et mauvaise lecture. Son Père était marchand et bourgeois de Paris, Qui se voyant du bien n'eut d'yeux que pour ce fils. Ainsi faisant dessein de le pourvoir d'office, Pour lui former l'esprit trop simple et sans malice, Il le mit à l'étude, où tout ce qu'il apprit Ce fut à renverser le peu qu'il eut d'esprit. Il ne lut que romans, en crut les impostures, Admira des bergers toutes les aventures, Et son faible cerveau fut bientôt démonté Par ces contes en l'air d'amour et de beauté. En moins d'un an ou deux il s'en coiffa de sorte Que dehors il voulut prendre l'habit qu'il porte. On avait beau le vaincre à force de raisons, Toujours une houlette, et toujours des moutons. Ainsi donc plus d'étude, et encor moins d'Office ; Mais quoi qu'il persistât toujours dans son caprice, Ce fut bien pis encor quand son Père mourut. Le Roman de l'Astrée en ce temps-là parut, Où lisant les débats d'Hilas et de Silvandre, Comme en cette matière il a le cerveau tendre, Voulant être leur Juge, et les ouïr de près, Il conclut son départ pour aller en Forêts ; Et si longtemps partout je ne l'eusse fait suivre, Sans doute il eût moins cru nos avis que son Livre. Cependant son transport ne se pouvait calmer, Souvent dans une chambre il allait s'enfermer, Où sans obstacle aucun suivant ses rêveries, Je l'entendais lui seul jouer des Bergeries, Enfin de ces Romans la mode ayant cessé, Son esprit fort longtemps nous parut moins blessé, Et cette ardeur sans doute eût été refroidie, S'il n'eût point l'autre hiver hanté la Comédie. Son obstination à voir l'Amaryllis Lui remit dans la tête et Houlette et Brebis. Il me traîna moi-même à ce vilain spectacle, Presque de vers en vers il y criait miracle, D'aise à peine il pouvait se tenir dans sa peau, Tout lui semblait charmant, tout lui semblait nouveau, Jamais attention n'y fut plus assidue, Cent fois on l'a jouée, et cent fois il l'a vue, Si bien que rembarqué par son maudit caquet, Il a trouvé moyen d'apprêter son paquet, Et par un beau matin ayant troussé bagage, Il est ici venu jouer son personnage. Mais je saurai si bien désormais l'enfermer, Que je l'empêcherai de nous plus diffamer.

Astrée : Le Roman de l'Astrée d'Honoré d'Urfé est une oeuvre pastorale du début du XVVIème sicèle qui influencera toutes les pastorales qui lui succèderons.

Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n'ont point de solidité. [F]

SCÈNE IV. Clarimond, Anselme en habit de Berger, Lisis toujours couché et rêvant.

LISIS, faisant un haut cri, comme sortant d'un profond assoupissement

Ah !

ANSELME, courant à lui

Qu'avez-vous, Berger ?

SCÈNE V. Lisis, Charite, en habit de Bergers.

CHARITE, paraissant entre les arbres

Que fait ce fou seul, et qu'est-ce qu'il médite ?

CHARITE

Oui.

CHARITE

Danse.

CHARITE

Vrai.

CHARITE

Presse.

CHARITE

Cours.

CHARITE

Demeure.

CHARITE

Je mens.

CHARITE

Sa haine.

CHARITE

Meurs.

CHARITE

La corde.

LISIS

Ah, sotte et folle Écho, tu babilles beaucoup ! D'où te vient cette humeur ? As-tu bu trop d'un coup, Où si te connaissant moins belle que Charite, La honte et le dépit te font parler si vite ? Je la vois. Ah, bel Astre.

Écho : Dans la mythologie, Nymphe, fille de l'Air, qui ne put se faire aimer de Narcisse, et qui, ayant été changée en rocher, ne conserva que la voix. [L]

CHARITE, étant rentrée sur le théâtre

Et quoi, que faites-vous ?

CHARITE

Il est vrai que leur force est un peu redoutable. N'en croyez pas pourtant la blessure incurable, J'y donnerai remède ; adieu jusqu'à tantôt.

Anaxaréte : Nom propre d'une Nymphe. Elle fut aimée d'Iphis, Prince de Chypre, qui désespéré de ne pouvoir lui plaire, se rendit à sa porte. Anaxaréte fut métamorphosée en rocher, pour marque de fermeté à conserver sa vertu... [T]

LISIS

Quoi, dure Anaxaréte, on me quitte, et si tôt ! Vois de ce prompt départ ton Iphis tout languide.

Iphis : Père d'Etéocle et d'Evadné, femme de Capanée. [T]

Languide : Qui est dans la langueur. [L]

LISIS

Moi, du secret pour elle ? Ah non, Bergère, crois Que le coeur de Lisis ne peut être qu'à toi. Tu le posséderas chaste, pur, sans mélange, Tout entier, et plutôt qu'il ait recours au change, Plutôt que d'autres traits le puissent entamer, Les fleuves révoltés n'iront plus vers la mer, Leurs liquides Palais se verront sans Naïades, Les bois sans aucun faune, et sans Hamadryades, Et tout se gouvernant par des ordres nouveaux, Les loups contre les chiens défendront nos Troupeaux.

Naïades : fausse Divinité, que les païens croyaient présider aux fontaines, et aux rivières. Naïas, Naïs, Naïdes, Naïades.(...) [T]

Hamadryade : Divinité fabuleuse des Païens qu'ils croyaient présider aux forêts, et être enfermée sous des écorces de chênes (...). Les Hamadryades vivaient et mouraient avec leurs arbres. (Dict ; Furetière)

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Lucide, Montenor, en habits de Bergers.

SCÈNE II. Angélique, Anselme, Lucide, Montenor, Charite.

ANGÉLIQUE

Du moins auparavant oyons son air de Cour.

Ils se cachent tous derrière les arbres, à la réserve de Lucide qui aborde Lisis après qu'il a chanté.

SCÈNE III. Lisis, Lucide.

LISIS

Ixion autrefois n'embrassa qu'une nue, Et Lucide pourra n'embrasser que du vent.

Ixion : Roi des Lapithes en Thessalie, devait le jour à Jupiter et à la Nymphe Méléte, selon Diodore. (...) Les poètes feignent qu'Ixion fut frappé d'un coup de foudre et précipité dans le Tartare, où Mercure l'attacha à une roue toute environnée de serpents, qui devait tourner sans relâche. [T]

SCÈNE IV. Angélique, Anselme, Montenor, Lucide, Charite, Lisis.

CHARITE, voyant Lucide qui s'éloigne comme ne voulant pas être surprise avec Lisis

Quoi, Lucide aujourd'hui ne veut pas nous parler ?

LISIS, à Lucide lui montrant Charite

Et nous parlions aussi De cet oeil rayonnant qui cause mon souci. Oui, de ton oeil divin la beauté charmeresse...

Charmeresse : REM. On l'a employé adjectivement : une grâce charmeresse. Ce n'est point un néologisme, car ce féminin se trouve dans Montaigne : à l'encontre des immoderées et charmeresses blandices de la volupté, IV, 300. [L-Supp]

ANSELME, à Angélique

Nymphe, qu'en dites-vous ?

SCÈNE V. Angélique, Anselme, Lucide, Montenor, Charite, Clarimond, Lisis.

ANGÉLIQUE

Et bien, qu'on prenne place, Voici des gazons verts.

Tout le monde s'assied sur des gazons, et Lisis se couche aux pieds de Charite.

CLARIMOND

Sachez donc, grands Nymphe, et, vous, belles Bergères, Et vous, gentils Bergers, quelles sont mes misères. Dans le climat heureux où j'ai reçu le jour Pan se fait beaucoup moins redouter que l'Amour, Puisqu'il n'est point de coeurs, point de Bergers si braves Dont ce cruel Tyran ne fasse autant d'esclaves, Et plût au juste Ciel que je pusse douter Si le joug qu'il impose est pesant à porter ! Cependant, admirez par quel prodige étrange Sous ses injustes lois ma liberté de range. Sous le feuillage épais d'un verdoyant ormeau Un jour sans soins encor je gardais mon Troupeau, Quand surpris du sommeil, un amas de lumière Suspendit de mes sens la vigueur coutumière, Et fit voir tout_à_coup à mes yeux éblouis Un précieux trésor de charmes inouïs. C'était une Bergère, en qui toutes les grâces Semblaient comme en leur trône avoir choisi leurs places. Une aimable arrogance, une digne fierté Y joignait la douceur avec la majesté, Et les Dieux n'ont jamais par un plus noble ouvrage De leur Divinité fait éclater l'image, Ô Nymphe, je la vis, jugez si je l'aimai, Si d'une prompte ardeur ce coeur fut enflammé, Et si pour résister à l'effort de ses charmes, La surprise des sens me put laisser des armes, Mais quels tristes revers quand fut la fin du jour J'en vit l'erreur finie, et non pas mon amour ! De tant de raretés mon âme possédée À mon réveil encor en conserve l'idée, Mais si confusément, que je ne pus jamais Me retracer l'Objet où brillaient tant d'attraits. Je l'aimai toutefois, cette Idée imparfaite, Ma liberté par là rencontra sa défaite, Et depuis ce moment d'un tel amour épris Pour tous autres objets je n'eus que du mépris. Ainsi forcé d'aimer sans espoir de salaire, Je me trouvai réduit à brûler et me taire, Tant que cette contrainte augmentant ma langueur, Il fallut découvrir les secrets de mon coeur. Un Druide fameux qu'on voit dans sa retraite Du Destin chaque jour se rendre l'interprète, Fut l'Oracle divin qui d'abord par ces mots À mon esprit flottant rendit quelque repos. Réjouis-toi, Berger mélancolique, Les décrets du Destin font bientôt accomplis. Sur les rives de Marne, au Royaume des Lys, Va trouver la Nymphe Angélique. Fais-lui connaître ton ardeur, Ouvre-lui tout ton coeur, Lui contant de tes feux l'admirable origine, Et tes yeux éclairés alors d'un nouveau jour Reconnaîtront soudain cette Beauté divine, Dont l'image en dormant te donna tant d'amour.

Il se lève, et comme surpris tout_à_coup d'un éclat nouveau, il continue en s'adressant à Charite.

Mais Dieux ! Que vois-je enfin ? Quel éclat de lumière Est venu tout_à_coup dessiller ma paupière ? Bergère, c'est donc vous qui m'aviez su charmer, Vous, dont l'aimable idée avait pu m'enflammer, Vous, ce divin Objet pour qui mon coeur soupire, Vous que...

CHARITE, à Lisis

Vous sortirez vainqueur.

LISIS

Ah, je n'en doute pas Si j'obtiens ton bel oeil pour Parrain de mon bras. Pan, donne la victoire à mon amour sans bornes, Et j'appends sa houlette, au milieu de tes cornes. Or sus, prépare-toi, Berger.

Comme il se met en posture de combattre avec sa houlette, il voit que Clarimond tire une épée qui était cachée dans la sienne.

Mais qu'est ceci Une épée ! Es-tu fou de te défendre ainsi ?

Appendre : Suspendre quelque chose, ordinairement avec une idée de solennité. Appendre des étendards à la voûte de l'église. [L]

MONTENOR

Quoi mais ?

LISIS

Ah, Nymphe au coeur hagard, Plus dur que Myrmidon et Dolope soudard ?

Myrmidon : Peuple de Thessalie, que les Fables des païens ont dit être nés de fourmis, sur la prière que le Roi Jacus en fit à Jupiter, après que son Royaume fut dépeuplé par la peste. Myrmidones. Dans Homère et dans Virgile les Myrmidons sont les soldats d'Achille : Ce mot est venu en usage dans notre langue, pour signifier un homme fort petit, ou qui n'est capable d'aucune résistance. [T]

Dolope : Nom de peuple. Dolops. Les Dolopes étoient des peuples de la Thessalie, à l'extrémité de la Phthiotide. Pline les met pourtant dans l'Aeolide, et Ptolomée dans l'Epire. Les uns les mettent à la source du fleuve Acheloüs, et les autres le long du Penée. [T]

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Lisis, Hircan.

HIRCAN

Voici ce Fou sans doute avec sa Bergerie, Dont on m'a tant vanté l'aimable rêverie. Ainsi sois-tu content comme tes voeux offerts Doivent être exaucés par les Dieux que je sers. Hésus et Tharamis aux Bergers sont propices.

Hésus : ancien Dieu des Gaulois. Esus. Lactance dit que ces peuples offraient des hommes en sacrifice à Esus et à Teutates, et les apaisaient, se les tendaient propices par le sang humain. [T]

Théramis : nom propre d'un Dieu des Gaulois, qui était le même que Jupiter tonnant, à mon avis ; car Taran signifiait un tonnerre ; et Bochart assure qu'ils avaient pris ce Dieu des Phéniciens. Voyez Taran. Je doute que Borel ait trouvé Taramis. C'est Taranis qu'il faut dire. [T]

LISIS

Cette métamorphose est assez pastorale. Ainsi jadis Astrée embrassant Alexis Méconnut Céladon caché sous ses habits ; Mais pour paraître fille avec plus de décence, Comment de ce duvet corriger l'excressanse ? Comment me débarber ?

Astrée : La Déesse de la Justice. Astraea. Les poètes ont feint qu'elle habitait sur la terre durant le siècle d'or ; qu'elle en fut chassée par les crimes des Mortels, et contrainte de remonter au Ciel. [T]

Céladon : couleur verte, blafarde, mêlée de blanc, ou qui tire sur le blanc. Color thalassinus. La peluche de cette anémone est céladon. Celadon, est aussi un nom propre de berger. On trouve souvent ce mot dans les églogues, et les Idylles des poètes.[T]

Débarber : ôter la barbe [LC]

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Angélique, Hircan.

SCÈNE II. Angélique, Hircan, Clarimond, Charite.

ANGÉLIQUE, à Clarimond et Charite

Je vous croyais perdus, et j'en étais en peine.

CHARITE

À qui plus justement pourrait-il rendre hommage ? Avecque moins d'attraits je gage qu'autrefois Les Bergères charmaient les Faunes de leurs bois. J'ai l'oeil vif, les traits doux.

Faune : Divinité champêtre chez les Romains ; les faunes sont figurés avec des oreilles de chèvre ou du moins des oreilles plus grandes qu'à l'ordinaire ; à l'endroit où finit l'épine du dos on voit une petite queue. [L]

Il lui veut prendre un noeud, et Charite lui arrête la main.

CLARIMOND

Sans feinte ?

CLARIMOND

Mais enfin...

SCÈNE III. Angélique, Montenor, Hircan, Clarimond, Charite.

HIRCAN, à Montenor

Et bien, gentil Berger ?

SCÈNE IV. Angélique, Montenor, Clarimond, Lucide, Charite, Lisis déguisé en Bergère.

CHARITE, à Clarimond

Quoi, vous n'en dites rien ?

SCÈNE V. Angélique, Anselme, Montenor, Clarimond, Lucide, Charite, Lisis.

ANGÉLIQUE, à Clarimond

Vous perdez le respect.

SCÈNE VI. Angélique, Anselme, Montenor, Clarimond, Lucide, Charite, Lisis, Trois des Gens de Montenor, déguisés en Satyres.

LISIS

De mes traits ! Que dis-tu, sale et vilain bouquin ?

Bouquin : en termes de poésie, on appelle les Satyres, les Dieux Chevre-pieds, des Bouquins, à cause qu'on les peint avec des pieds de bouc. [F]

SATYRE

Sur le rapport trompeur de cette âme infidèle Vous croyez qu'elle soit aussi chaste que belle, Et que ce grand flambeau dont nous vient la clarté S'il a plus d'éclat qu'elle, a moins de pureté ? Cependant apprenez que son incontinence Avec le grand Dieu Pan s'est passé en silence, Et que respect nous l'a fait endurer, Sans nous porter jamais à la déshonorer ; Mais que par trop de vice ayant su lui déplaire, Avec le dieu Sylvain surprise en adultère, Surprise avec un Faune en malversation, Elle arme contre nous votre indignation, Surprenne votre esprit par un lâche artifice, C'est de quoi nous venons vous demander justice.

Sylvain : Dieu fabuleux de l'Antiquité, qui presidait aux forêts. Quelques-uns l'ont confondu avec Pan. Ils ont cru aussi qu'il y avait des Faunes, des Sylvains et des Aegipans ou demi-Dieux habitants dans les forêts. [F]

Malversation : prévarication commise en l'exercice d'une charge, d'une commission, d'un maniement, concussion, exaction, divertissement de deniers. On a établi une Chambre de Justice, des grands jours, pour la recherche des malversations commises dans les Finances, dans l'exercice de la Justice. [F]

ANGÉLIQUE, à Lisis

Bergère, répondez.

LISIS

Le coeur m'en a saigné. Moi, que j'eusse forfait ! Que j'eusse forligné ! C'est un trait que l'envie à ma vertu suscite, Et c'est Phèdre en fureur qui veut perdre Hippolyte.

Forligner : Ne pas suivre la vertu et les bons exemples de ses ancetres, de ceux dont on est issu, faire quelque chose indigne de leur race. La Noblesse de cette maison est fort pure, il n'y a pas un qui ait forligné. On le dit particulièrement de ceux qui se sont mésalliés. [F]

ANGÉLIQUE

Qu'on l'ôte de mes yeux cet insolent berger. Satyres, à la force.

Pendant que les Satyres mettent Clarimond hors du théâtre, on entend un bruit de tonnerre, et l'on voit des éclairs qui l'accompagnent.

LISIS

Ah, moi-même de peur j'en suis toute immobile.

Tout le monde fuit, et Hircan paraît dans un char volant au milieu de l'air.

SCÈNE VII. Hircan, Lisis.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Hircan, Anselme.

SCÈNE II. Anselme, Charite, Lucide.

LUCIDE

Mauvaise.

SCÈNE III. Charite, Lucide.

CHARITE

Oui, mais enfin parlons sans nous équivoquer. Le rappellerons-nous pour le faire expliquer ?

Equivoquer : Faire des équivoques. Cet homme est heureux à équivoquer, à trouver des équivoques. Il se dit plus ordinairement avec le pronom personnel ; et alors il signifie, se tromper, se méprendre. (...) [F]

SCÈNE I.. Clarimond, Charite.

CLARIMOND

Mais...

Elle se couche sur des gazons, et feint de dormir.

SCÈNE V. Lisis, Charite.

En voulant chasser la mouche il lui donne un coup sur le visage, dont elle feint d'avoir été éveillée.

LISIS, se penchant vers elle

Ah, du moins par pitié...

CHARITE, le repoussant

Quoi, Berger ?

CHARITE

Ô Dieux !

CHARITE

Hélas !

Elle s'en va.

LISIS

Ah, Beauté Lestrigonne, Plus fière qu'un aspic, et plus qu'une dragonne ! Viens saouler, si ma mort suffit à ton courroux, Tes sarcophages yeux d'un spectacle si doux.

Lestrigon, one : les Lestrigons étaient un peuple barbare et très cruel, habitant la ville de Formies, en Campanie. Pline qui en parle, dit qu'ils étaient antropophages. (...) [T]

SCÈNE VI. Montenor, Lisis.

MONTENOR

Ô Dieux !

SCÈNE VII. Clarimond, Montenor, Adrian, Lisis dans l'arbre.

CLARIMOND, à Adrian

Non, pour le remener ne craignez point d'obstacle, Nous vous l'abandonnons. Mais quel plaisant spectacle ! Berger, que fais-tu là ?

Remener : Transporter quelqu'un, ou le reconduire au lieu d'où il était venu. Il a remené cette dame chez elle par la main ; il l'a remenée dans son carrosse. (...) [F]

LISIS

Ah, si cela t'étonne, Tu n'as jamais rien lu de la forêt Dodone. Les arbres y parlaient par le vouloir des dieux. Sache que mon destin n'est pas moins glorieux, Comme eux je suis prophète, et mon bois fatidique Va faire plus de bruit que le trépied Delphique.

Dodone : ville ancienne de l'Epire (...) célèbre pour bien des choses. La forêt de Dodone, l'Oracle de Dodone, la fontaine de Dodone. Il y avait proche de Dodone un bois tout de chênes consacré à Jupiter. C'est ce qu'on appellait la forêt de Dodone. Dans ce bois etait un temple de Jupiter, dans lequel était le plus fameux, et à ce qu'on prétend le plus ancien de tous les Oracles de la Grèce. Ce n'était pas au reste le seul Jupiter du temple de Dodone qui rendait des Oracles ; on dit que les pigeons en rendaient aussi dans la forêt de Dodone. (...) [T]

Trépied : chez les Anciens, était un siege fameux et sacré, sur lequel les prêtres et les Sibylles se mettaient pour rendre des oracles, croyant qu'il leur inspirait la fureur dont ils se feignaient saisis pour faire leurs prédictions. En Latin Cortyna. [F]

ADRIAN, tirant son épée et en donnant quelques coups sur l'écorce de l'arbre

Fais-en enfin l'épreuve, ô le plus grand des fous ; Étant ce que tu dis, tu dois sentir ces coups.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Anselme, Angélique.

SCÈNE II. Clarimond, Anselme, Angélique, Adrian.

SCÈNE III. Angélique, Anselme, Clarimond.

ANSELME

Lisis à son retour fera le Diable à quatre.

Faire le diable : Faire le diable, le diable à quatre, faire grand bruit, grand tumulte, se donner beaucoup de mouvement pour une chose. [L]

SCÈNE IV. Angélique, Clarimond, Anselme, Charite, Lucide.

ANSELME

Le creux est si profond qu'il ne me verra pas.

Anselme se met dans le tronc de l'Arbre où était Lisis, s'abaissant de sorte qu'il ne peut être vu, et les autres se cachent derrière d'autres arbres.

SCÈNE V. Lisis, Sinope, Clorise, vêtues en Nymphes des bois, avec des branches d'arbres au bout desquelles sont attachées quelques confitures sèches.

SINOPE

Voyez ; ma soeur est cerfière, Et pour moi, le Destin m'a faite abricotière.

Cerfière : Les nymphes prennent leur nom à partir de l'arbre dont elles dépendent : l'abricotière vit dans un abricotier quand à la Cerfière, le nom de son arbre est inconnu, car on ne peut pas dire que le cerfeuil soit à considérer comme un arbre.

LISIS, montrant les confitures qu'elles portent

Quoi, Nymphe, sont-ce là les fruits que vous portez ?

CLORISE, mangeant de ses confitures

Suivez donc notre exemple, et mangeons d'importance.

LISIS, après en avoir mangé

Ganymède là-haut verse un nectar moins doux. Ah, qu'il fait bon être Arbre !

Ganymède : nom propre d'un jeune berger troyen, d'une grande beauté, que Jupiter fit enlever par son aigle, ou que lui-même caché sous la figure d'un aigle enleva lorsqu'il chassait sur le mont Ida. Les Fables disent qu'Hébé servant les Dieux au festin que Jupiter leur donnait en Éthiopie. fit un faux pas, et tomba d'une manière qui choqua Jupiter, qui pour cela la disgracia, et fit enlever ou enleva Ganyméde, pour lui verser à boire dans la suite. [T]

LISIS

Vos fruits sont excellents, ma soeur l'abricotière. Tels les mangeait Saturne au temps du siècle d'or ; Mais l'une de vos soeurs, Myrrha, vit-elle encor ? Son tronc est bien âgé ?

Myrrha : Serait une Nymphe qui vivrait dans l'arbre dont on tire la myrrhe.

Myrrhe : Gomme de liqueur, qui distille d'un arbre épineux haut de cinq coudées qui croît en Arabie. Quelques-uns le nomment spina Aegyptia, son tronc est dur, et plus massif que celui de l'encens. Il a l'écorce lissée, polie comme celle de l'arbousier, que les tanneurs appellent cerise d'outre mer. Sa feuille est semblable à celle de l'olivier, mais plus crepée et espineuse. [F]

SCÈNE VI. Lisis, Sinope, Clorise, Montenor déguisé en Dieu de rivière avec une barbe fort longue, et un de ses gens ayant dans son déguisement force branches de Cyprès, et portant un luth.

LISIS, à Montenor

Jamais nous n'eussions cru qu'un Dieu si magnifique Fut sorti pour nous voir de son lit aquatique, Et que nous connaissant demi-Dieux si petits, Il nous eût préférés à Neptune et Thétis.

Neptune : Faux Dieu des païens, qu'ils ont cru être fils de Saturne, et frère de Jupiter, et être le Dieu de la Mer. Le trident est le sceptre de Neptune. [F]

Thétis : Une des déesses de la mer, qui fut mère d'Achille. [L]

LISIS, tâchant à se tirer d'entre les bras du Dieu de rivière qui le serre trop étroitement en l'embrassant

Ah, pourquoi me presser ainsi que tu me presses ? Tes bras réparent-ils le défaut de ta voix ? Arrête, Dieu muet, n'écache pas mon bois.

Écacher : Presser, aplatir, froisser, écraser. La presse était si grande que j'y ai été presque écaché. On m'a marché sur les pieds, je les ai tout écachés. (...) [T]

LISIS, voyant que le Dieu continue à gronder

Ce Dieu toujours grondant me déplaît grandement.

SINOPE

Prêtez-moi votre luth, mon Frère le Cyprès.

Elle prend le luth des mains du Cyprès, et l'accordant avec sa voix, elle commence à chanter.

Ô sort trois fois digne d'envie !

LISIS

Que ne m'ont fait les Dieux Arbre toute ma vie ! Ô divine Amphionne.

Amphinome : Une des cinquante Néréides, selon Homère. [T]

SCÈNE VII. Lisis, Sinope, Clorise, Montenor, Angélique, Clarimond, Lucide, Anselme, Charite.

LISIS, étonné de voir Anselme qui commence à se montrer dans son tronc

Mais que vois-je ?

ANGÉLIQUE

Polidor demi-Dieu !

Polidore : fils de Cadmus, regna à Thébes, lorsque son père se fut retiré en Illyrie. Il fut père de Labdacus, et grand-père de Laïus. Polydore, fils d'Hippomédon, fut un des héros épigones, c'est-à-dire, de ceux qui prirent la ville de Thébes, dix ans après la mort d'Étéocle et de Polynice. Polydore, fils de Priam et d'Hécube. [T]

LISIS, à Anselme

Rends-moi mon tronc.

Le Dieu de rivière continue à gronder.

LISIS, à Charite

Adieu Bergère.

Il s'en va avec les demi-Dieux.

ANGÉLIQUE

Enfin, trêve de nymphe, et trêve de berger ; Retournons au château mettre bas la houlette, Lisis est désarbré, la comédie est faite.

Désarbré : Qui a cessé d'être arbre. Mot forgé par Thomas Corneille. [LC]

1 914 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0