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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Camma, Reine de Galatie

Thomas Corneille· créée en 1661· 5 actes· 1 980 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois le 28 janvier 1661 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne

Personnages

  • CAMMA, veuve de Sinatus, Roi de Galatie
  • SINORIX, roi de Galatie, ayant usurpé la Couronne sur Sinatus
  • HÉSIONE, fille de Sinatus
  • SOSTRATE, prince de Galatie, favori de Sinatus
  • PHAEDIME, confident de Sinorix
  • SOSIME, capitaine des Gardes de Sinorix
  • PHÉNICE, confidente de Camma
  • Gardes
Épitre A SON ALTESSE SERENISSIME MONSEIGNEUR LE DUC

MONSEIGNEUR,

J'offre à VOSTRE ALTESSE SERENISSIME le portrait d'une reine dont le temps ne saurait trop respecter la mémoire. Sa beauté causa le crime qui lui fit pleurer la perte de son Mari, et sa vertu la soumit avec tant de fermeté à la rigueur du devoir qui lui en fit jurer la vengeance, qu'elle ne refusa pas de l'acheter au dépens même de sa vie ; mais quoi qu'il semble que cette gloire ait été la seule qui l'ait pu toucher, elle ne peut revivre aujourd'hui sans se montrer sensible à une autre, et celle de vous avoir plu lui est si précieuse, qu'elle n'en croirait jouir qu'imparfaitement si vous ne lui permettiez de la publier. C'est, MONSEIGNEUR, pour obtenir cette grâce de que me faisant précipiter le respectueux hommage que je vous rends, elle ne me souffre point d'examiner si le zèle ardent qui me porte à cette entreprise a quelque chose d'assez fort pour vous en faire excuser la témérité. On m'en accusera sans doute, mais j'aime mieux me voir exposé à ce péril, que de demeurer plus long-temps dans une admiration muette de tant de hautes qualités qui étonnent d'autant plus, qu'on peut dire qu'elles sont moins des dons de la Nature, que l'ouvrage de vos propres soins. Vous ne vous en êtes épargné aucun, et il ne vous a pas suffi de trouver en vous un Grand Prince si tôt que vous vous êtes connu ; vous n'avez songé qu'à vous étudier assidûment pour vous rendre digne de l'être, et vous ne vous estes point souffert de repos que vous n'ayez empêché la Fortune d'entrer en partage avec votre vertu, du vif éclat qu'un si glorieux titre répand sur vous. L'étude est belle, MONSEIGNEUR, mais comme elle demande les lumières les plus profondes, et les plus pénétrantes de l'esprit, il en est peu qui s'y puissent appliquer avec succès. En effet, il est rare d'en trouver une de la force et de l'étendue de celui de V.A et c'est un sujet de surprise pour tous ceux qui ont l'honneur de vous approcher, que dans l'âge qui semble moins le permettre, vous joigniez à cette brillante vivacité qu'il inspire, la solidité du plus sublime raisonnement. Mais on a tort de s'en étonner, puisque c'est une des moindres merveilles que le Ciel nous ait promises de vous ; il ne vous a fait voir le jour que pour vous en faire, et il vous en offre les moyens à puiser dans une source qui en est si seconde, que pour être en pouvoir de produire les plus incroyables, votre naissance était le seul secours que vous aviez à souhaiter. Je ne dis pas, MONSEIGNEUR, cette naissance illustre qui par l'élévation du rang que vous tenez, vous donne droit aux Couronnes ; j'entends cet avantage particulier que vous avez d'être né d'un HEROS qui n'a besoin que de vous communiquer un rayon de sa vertu pour vous mettre en état de les mériter. Je le puis dire, MONSEIGNEUR, et je suis assuré que V.A ne m'en désavouera pas. Cet avantage est d'un prix si relevé, que quand vous auriez pu naître ce que vous auriez voulu choisir, vous eussiez préféré ce que vous êtes à tout ce que l'indiscrète ambition pourrait présumer au dessus. Vous y trouvez ce qui fait la véritable grandeur, et celle Il s'agit ici de Henri Jules de Bourbon, duc d'Enghien, fils du Grand Condé. De même que son père était appelé « Monsieur_le_Prince », le duc d'Enghien était appelé « Monsieur_le_Duc ». qui tient les peuples soumis ne vous flatterait point tant que l'honneur d'être Fils de celui qui a obscurci le nom des Césars, et qui ne souffrant rien qui puisse aller au de-là des Grandes Actions qu'on lui a vu faire, ne laisse qu'à ceux de son sang le privilège de les pouvoir égaler. Jouissez-en , MONSEIGNEUR, et repassant en vous-même ces Prodiges inconcevables qu'il a fait paraître de valeur, de prudence et de conduite, applaudissez-vous en secret des Miracles continuels où votre vie est destinée. Chaque Laurier qu'il a cueilli dans le champ de Mars, est une assurance de ceux que La Victoire y a semez pour vous. Il n'a point pris de Villes, il n'a point gagné de Batailles qui ne vous soient autant de garants des Triomphes qui vous attendent,et l'Image présente de tant d'inimitables exploits vous doit faire goûter par avance le fruit de ceux qui vous sont réservés. Il me semble, MONSEIGNEUR, que je vois V.A se perdre agréablement dans ces hautes et pompeuses idées, et que la secrète joie qu'elles vous donnent, redouble cette noble fierté qui accompagne toujours les personnes de votre rang. On n'en peut ressentir de plus parfaite, et si elle était capable de recevoir quelque légère altération, ce ne pourrait être que de ce louable chagrin qui fit autrefois soupirer Alexandre des conquêtes de Philippe. Mais il vous serait aisé de le dissiper par la certitude où vous devez être, que quoi que le Grand CONDE ne doive qu'à lui seul ce qui lui assure l'Immortalité, vous ne laisserez pas d'y contribuer quelque chose.

L'histoire ne s'en taira point, MONSEIGNEUR, et quand elle aura fortement exagéré ce qui le met au dessus des plus fameux Conquérants que l'Antiquité nous vante, elle n'oubliera pas de marquer pour l'achèvement de sa gloire, celle qu'il aura eue d'avoir donné à la France un Fils digne d'elle et de lui. Il ne pouvait lui faire un présent qui lui fut plus cher, et si dans le faible talent que j'ai, il m'était permis de former quelque ambitieux désir, ce serait que vous daignassiez avouer un jour de publier les grandes choses qu'elle vous verra exécuter ; mais c'est une grâce qu'il n'est pas juste que j'espère, ce dessein demande des forces que je ne saurais jamais acquérir, puisqu'il faudrait qu'elles fussent égales à l'ardeur toute soumise avec laquelle je suis, MONSEIGNEUR, De V.A SERENISSIME, Le très humble, très obéissant et très fidèle Serviteur,

T. CORNEILLE.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Sinorix, Phaedime.

SCÈNE II. Sinorix, Camma, Phaedime, Phénice.

SCÈNE I.I. Camma, Phénice.

SCÈNE IV. Camma, Hésione, Phénice.

CAMMA

Oui, Princesse, Mais qu'ils cèdent ou non, que ce scrupule cesse, L'injure qu'on vous fait et qu'il faut réparer, À leur ambition n'a rien à déférer.

Déférer : Rendre les respects, de soumissions à quelqu'un, se ranger à son avis, lui complaire. [F]

SCÈNE V. Hésione, Sostrate.

SOSTRATE

Quoi...

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Sinorix, Hésione, Phaedime.

SCÈNE II. Sinorix, Phaedime.

SCÈNE III. Sinorix, Sostrate, Phaedime.

SCÈNE IV. Sinorix, Camma, Sostrate, Phaedime.

SCÈNE V. Camma, Sostrate.

SOSTRATE

Et bien, pour épargner ce soupçon à ma gloire, Il faut oser ici ce qu'on ne pourra croire, Étouffer de l'amour le charme le plus doux, Et vous donner l'exemple à triompher de vous. Deux grandes passions nous portent à l'extrême, Nous leur déférons tout, vous haïssez, et j'aime, Trahissons-en l'attente, et pour nous signaler, Consentons l'un à l'autre à nous les immoler. Par un effort illustre et digne d'une Reine, Renoncez à l'espoir qui soutient votre haine, Et de mes sentiments triomphant à mon tour, Je renonce à l'espoir qui soutient mon amour. Ainsi nous nous ferons égale violence, Vous haïrez toujours sans désir de vengeance, Sans chercher qu'à haïr, sans vouloir d'autre bien, Et j'aimerai toujours sans aspirer à rien. Mais las ! Dans cet accord, à bien voir ce que j'ose, Vos maux approchent-ils de ceux que je m'impose ? Si la vengeance prête, il vous la faut trahir, Il vous reste du moins la douceur de haïr. Outre qu'un fort mépris que la haine suggère A quelque charme en soi qui peut vous satisfaire, Puisque, quelque ennemi dont on soit outragé, Qui peut le dédaigner en est assez vengé ; Mais dans l'effort cruel que j'ose me prescrire, Sur quelle juste attente adoucir mon martyre, Et de quoi me flatter dans l'horreur d'un devoir Qui me laisse l'amour, et m'arrache l'espoir ? Être privé de l'un, lorsque l'autre demeure, C'est languir, ou plutôt c'est mourir à toute heure, Et qui conçoit ce mal dans un coeur amoureux Avouera que de tous c'est-là le plus affreux. Jugez si m'y soumettre, ayant su le connaître, C'est vous offrir assez pour les jours de mon maître, Et si j'ai mérité qu'on m'accuse en ce jour D'être traître ou fidèle au gré de mon amour.

SOSTRATE

Ah, c'est pousser trop loin un effort magnanime, Vous lui rendrez justice à le croire sans crime, Mais...

Magnanime : qui a une grandeur d'âme et de courage, qui l'élève au dessus du commun des hommes. [F]

SOSTRATE

Madame...

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Sinorix, Phaedime.

SCÈNE II.

SINORIX

Dieux, dont les lois pour nous doivent être adorables, Est-ce ainsi que j'ai cru vous trouver exorables, Et me réserviez-vous à la nécessité De gémir du bonheur que j'ai tant souhaité ? Hélas ! Fut-il jamais une infortune égale ? Quels que soient mes désirs, l'issue en est fatale, Et mes voeux acceptés, je ne fais seulement Que prendre ailleurs ma peine, et changer de tourment. Après avoir langui sous la disgrâce extrême Qui m'ôtait tout espoir d'obtenir ce que j'aime, Je me sens maintenant et gêner et punir Par le cruel remords que j'ai de l'obtenir. Accablé de l'horreur qui dans mon coeur se glisse, Je voudrais n'aimer plus pour en fuir le supplice, Et dans ce qu'à mes yeux la Reine offre d'appas, J'aimerais mieux mourir que ne l'adorer pas. Ainsi le triste excès de ce confus martyre Fait révolter mon coeur contre ce qu'il désire, Et contraire à moi-même en mes propres desseins Je crains ce que je veux, et veux ce que je crains. Ah, qu'il est malaisé qu'une âme généreuse Tire d'un noir forfait de quoi se rendre heureuse, Et qu'aux coeurs dont le zèle à la gloire est offert, Le bonheur coûte cher quand le crime l'acquiert ! Mais quoi ? D'où tout_à_coup me vient ce nouveau trouble ? Mon désordre s'augmente, et ma frayeur redouble. Est-ce un avis du Ciel qui cherche à m'annoncer L'arrêt que son courroux s'apprête à prononcer ? Il est juste, et d'un Roi quand j'ai fait ma victime, S'il punit par le foudre, il le doit à mon crime. Dieux, hâtez-en la peine, ou m'ôtez ces soupçons.

Exorable : Qui se laisse vaincre et persuader par les raisons, les prières ou la compassion. [F]

Foudre : subst. masc. et fém. Exhalaison grasse et sulfurée qui s'enflamme par le choc des nues, et qui en sortant avec violence fait un grand bruit et des effets extraordinaires sur la terre. [F]

SCÈNE III. Sinorix, Camma, Sostrate.

CAMMA paraissant à un des côtés du théâtre, et tirant un poignard

L'occasion est belle, il est seul, avançons.

SOSTRATE paraissant à l'autre côté du théâtre, et voyant Camma qui s'avance vers Sinorix un poignard à la main

Que vois-je ! Ah !

CAMMA

Perdons cet infâme.

Dans l'instant que la Reine lève le bras pour frapper Sinorix, Sostrate lui saisit la main, Sinorix se détourne, et le poignard tombe sans qu'il puisse connaître de quelle main.

Que fais-tu, malheureux ?

SOSIME, entrant avec des Gardes

Seigneur.

SCÈNE IV. Sinorix, Camma, Hésione, Sostrate, Phaedime, Sosime, Gardes.

SCÈNE V. Sinorix, Hésione, Sostrate, Phaedime, Sosime, Gardes.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Camma, Phénice.

SCÈNE II. Sinorix, Camma, Phénice, Phaedime, Suite de Sinorix.

SCÈNE III. Sinorix, Camma, Sostrate, Phaedime, Sosime, Phénice, Gardes.

SCÈNE IV. Camma, Sostrate.

SCÈNE V. Camma, Hésione, Sostrate.

SCÈNE VI. Hésione, Sostrate.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Sostrate, Sosime.

SCÈNE II. Sinorix, Sostrate, Sosime, Suite de Sinorix.

SCÈNE III. Sinorix, Camma, Sostrate, Sosime, Phénice, Suite.

SCÈNE IV. Sinorix, Camma, Sostrate, Phaedime, Phénice, Sosime, Suite.

SCÈNE V. Camma, Sostrate, Phénice.

SOSTRATE

Madame, il est haï, mais il est votre époux. À la vengeance en vain le devoir vous entraîne, Ce titre malgré vous suspendra votre haine, Et ce devoir confus va craindre à l'avenir De faire un parricide à l'en vouloir punir. C'en serait un sans doute, et je vois sans me plaindre Qu'innocent ou coupable, il n'ait plus rien à craindre, Mais fussent vos transports encor plus éclatants, Qui n'a plus à punir ne peut haïr longtemps. Ainsi, Madame, ainsi sa victoire est certaine, Il saura vous réduire à perdre votre haine, Et son heureux triomphe augmentant chaque jour, S'il n'a plus votre haine, aurai-je votre amour ? Non, non, j'en crois en vain posséder l'avantage, Vos scrupules voudront en faire son partage, Et s'ils tiennent jamais votre courroux borné, Vous lui devrez ce coeur que vous m'avez donné. Déjà, déjà sans doute, encore qu'on me le cache, De ce triste devoir la rigueur me l'arrache, C'en est fait, je le perds, et toutefois, hélas ! J'aurais bien mérité de ne le perdre pas. Pour m'imposer l'horreur d'une peine semblable Le crime n'est pas grand de n'être point coupable, Et peut-être jamais tant de sévérité N'a puni le refus d'une infidélité. Mais je me plains à tort d'un si rude supplice, Puisqu'il vous met au trône, il est plein de justice, Jouissez des douceurs d'un si glorieux sort, Le prix en est léger s'il ne faut que ma mort. Elle est, elle est trop due à ce feu téméraire Dont l'orgueil à ma Reine eut l'audace de plaire. Pour effacer l'affront qu'il vous a fait souffrir, C'est à vous de régner, c'est à moi de mourir. J'y cours, j'y cours, Madame, et ma rage secrète Vous va mettre en état de régner satisfaite, Heureux, s'il m'est permis, pour tromper mes malheurs, De vous dire en mourant, c'est pour vous que je meurs.

SCÈNE VI. Camma, Sostrate, Sosime, Phénice, Suite.

SOSIME

Non, Seigneur, apprenez la triste destinée. À peine pour punir leurs nouveaux attentats Vers le lieu du tumulte il a fait quelques pas, Que dans l'âpre douleur de voir toujours la Reine, Malgré ta foi reçue, obstinée en sa haine, Tout_à_coup il s'arrête, et poussant de longs cris Fait voir un changement dont nous sommes surpris. Il agit sur le corps si sa cause est dans l'âme, Ses yeux sont égarés, son visage s'enflamme, Et soudain sous l'effort d'un accès différent Une froide sueur le rend pâle et mourant. C'est lors que succombant au tourment qui le presse Il cherche entre nos bras une aide à la faiblesse, Et quand de tous côtés on appelle au secours, Voici l'instant fatal qui doit borner mes jours, À cet ordre éternel c'est en vain qu'on s'oppose, Je meurs, dit-il, je meurs, n'en cherchez point la cause, Je la sais, mais bien loin d'en oser murmurer, Je me trouve en secret contraint de l'adorer. Le Ciel qui tôt ou tard se découvre équitable Se plaît à me punir par où je suis coupable, Et m'avait bien prédit que malgré tous mes soins Je recevrais la mort d'où je l'ai cru le moins. Je la sens qui s'approche, et je mourrais sans peine Si j'osais me flatter d'obtenir de la Reine... Là, trop pressé d'un mal qu'il ne peut plus souffrir, Achevant de parler, il commence à mourir, Ses soupirs languissants témoignent qu'il expire, Il nomme encor la Reine, et ne peut plus rien dire, Il meurt, et sur ce bruit chacun de voix en voix Élève la Princesse au trône de nos Rois.

SOSTRATE

Quoi...

SOSIME, lui retenant la main qu'il porte sur son épée

Seigneur, qu'allez-vous faire ?

1 980 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica