Comédie en vers
Don Bertran de Cigarral
Représenté pour la première fois au mois de mai 1651 au Théâtre du Marais.
Personnages
- DON GARCIE, de Contreras, Père d'Isabelle
- DON BERTRAN, de Cigarral
- DON ALVAR, cousin de Don Bertran
- DON FÉLIX, amoureux d'Isabelle
- LÉONOR, soeur de Don Bertran
- ISABELLE, fille de Don Garcie
- JACINTE, suivante d'Isabelle
- GUZMAN, valet de Don Bertran
- MENDOCE, valet de Don Félix
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Isabelle, Jacinte.
ISABELLE
Jacinte, que veux-tu ? J'en suis au désespoir, Mais dans mon déplaisir j'écoute mon devoir, Et me résous enfin aux maux que me prépare L'aveugle ambition d'un Père trop avare.JACINTE
Ne vous y trompez point, c'est le jeu du vieux temps, Gardez d'être aujourd'hui trop sage à vos dépens, C'est un étrange noeud que le noeud de l'HyménéeISABELLE
Qu'y puis-je faire enfin ? Sa parole est donnée, Il le veut, et tu sais qu'il me vient d'avertir Que dans une heure ou deux je sois prête à partir ; Au malheur qui m'accable il n'est point de remède.JACINTE
Quoi, vous iriez trouver cet époux à Tolède, Et parce qu'il a bruit d'avoir force ducats, Il est si grand Seigneur qu'il n'en remuerait pas ? Ma foi, jusqu'à l'Hymen je serais la maîtresse.ISABELLE
Mais on me le commande.JACINTE
Ô l'étrange faiblesse ! Dût se rompre l'accord je me ferais prier, Il n'est, tout bien pesé, que d'être à marier. Qu'un Amant importune, on l'abandonne, on change ; Fussiez-vous un Démon on vous appelle un Ange. De cent soumissions vous payez un galant En lui laissant baiser le bout de votre gant, Chacun tâche à vous plaire avec un soin extrême ; Mais dans le mariage il n'en va pas de même, Notre bon temps est fait, adieu, c'est assez ri, Qui nous flattait Amant nous rechigne Mari, Le flambeau d'hyménée amortit bien sa flamme, La plus belle Maîtresse est une laide Femme, Et sitôt que l'Amour laisse agir la raison, L'on connaît qu'il n'est point de charmante prison. Peu sous ce triste joug ont l'âme bien contente.JACINTE
Jadis ma bonne mine avait ses partisans, Je sais ce qu'en vaut l'aune, et j'ai plus de quinze ans, Je connais à peu près le train commun des choses ; Ces matières pour vous sont encor lettres closes, Mais se vendre soi-même est un triste marché, L'on ne s'en dédit point quand le mot est lâché, L'Hymen nous asservit aux caprices d'un homme, Et j'en connais beaucoup, sans que je vous les nomme, Qui n'en ayant jamais examiné les lois, Ont pris le frein aux dents, et s'en mordent les doigts. Croyez-moi, de l'amour c'est un puissant remède, L'on ne fait guère état de ce que l'on possède, Le vrai plaisir consiste au pouvoir de refus, Quand un bien est acquis, dès lors on n'en veut plus, En vain à l'estimer sa valeur nous convie, La difficulté seule échauffe notre envie, Et celui qui nous charme avec le plus d'appas C'est celui qu'obtenant l'on peut n'obtenir pas.JACINTE
Enfin pour un Mari le Ciel vous a fait naître, Et moi, pour être libre, et pour vivre sans maître, Je n'ai plus rien à dire, et vous plains seulement.JACINTE
Je voudrais le pouvoir ; et encor, je vous prie, Ne m'apprendriez-vous point à qui l'on vous marie ?ISABELLE
Mon Père a fait ce choix, et tu sais comme moi Qu'en passant par Tolède il a promis ma foi ; Qu'à son retour tantôt j'en ai su la nouvelle, Et que de mon destin la tyrannie est telle, Que sans vouloir m'entendre, on m'ordonne demain De donner tout ensemble et mon coeur et ma main, Cet époux prétendu ne veut point de remise.JACINTE
Il fait déjà le Maître ?ISABELLE
Un père l'autorise.JACINTE
Il est riche ?ISABELLE
Le coeur secrètement me dit Qu'il a beaucoup de bien, mais qu'il a peu d'esprit. Puis-je juger en lui qu'une âme trop vulgaire Puisqu'il emploie ainsi l'autorité d'un Père ? S'il n'avait cent défauts, il n'aurait pas voulu Faire agir contre moi son pouvoir absolu, Il me témoignerait qu'il sait comme l'on aime, Ne voudrait obtenir mon coeur que de moi-même, Et de cette conquête il confierait l'espoir À son propre mérite, et non à mon devoir.JACINTE
Et cependant, Madame, à parler tout de bon, Votre ancien Amant, ou bien plutôt votre ombre, Doutez-vous que des morts il n'augmente le nombre, Sitôt qu'il vous saura dans les bras d'un Rival ?ISABELLE
Don Félix ?ISABELLE
J'aurai ce bien du moins dans ma triste infortune Qu'elle me défera d'une amour importune. Je ne sais quel Démon de mon repos jaloux, Où je dois me trouver, lui donne rendez-vous, Mais partout où je suis, au Temple, dans la rue, C'est le premier objet qui vient frapper ma vue. En effet, c'est une Ombre attachée à mes pas.ISABELLE
Hélas, Jacinte !ISABELLE
Tu juges mal.JACINTE
De quoi ?JACINTE
Tout de bon, vous aimez ?ISABELLE
Il est vrai.ISABELLE
Je ne sais.ISABELLE
Ne te souviens-il plus de l'accident funeste Que je cache avec soin à tout autre qu'à toi, Et qui depuis un mois m'a donné tant d'effroi ?JACINTE
Quoi, ce brave Inconnu qui vous sauva la vie, Par la peur d'un Taureau déjà presque ravie, Lorsqu'à l'insu d'un Père, et sans me l'avoir dit, Une Parente et vous sortîtes de Madrid, Et qu'un mauvais destin vous pensa bien cher vendre Ce peu de liberté que vous osâtes prendre, Serait-ce bien celui qui vous fait soupirer ?ISABELLE
Lui-même.ISABELLE
Sa vie en ma faveur promptement hasardée M'en a fait concevoir une si haute idée, Que malgré moi sans cesse elle offre à mon esprit...ISABELLE
Adieu toute ma joie.SCÈNE II. Isabelle, Jacinte, Guzman.
ISABELLE
Que veux-tu ?ISABELLE
Don Alvar ?GUZMAN
Oui, Madame, un Parent de celui Qui vous est destiné pour époux aujourd'hui, Et qui m'envoie ici vous faire humble requête Que bientôt à partir vous soyez toute prête.ISABELLE
Un message pareil de sa part me surprend, Il n'est pas mon époux pour être son Parent. D'où lui vient ce pouvoir ?GUZMAN
L'ordre est ainsi donné, Madame, il n'oserait. Avecque Don Bertran il faut marcher bien droit, Il est plus difficile à ferrer qu'une mule.GUZMAN
C'est un galant du temps, Un fort brave jeune homme âgé de soixante ans, Qui pour remédier à la chaleur de l'âge S'est enfin résolu de se mettre en ménage. Il vous écrit.ISABELLE
À moi ! Qui ?ISABELLE, lit
Ma fille. J'ai six mille et quarante deux ducats de rente, et Don Alvar, mon cousin et prétendu beau-frère, est mon héritier si je n'ai point d'enfants. On m'a dit qu'en me mariant avec vous j'en pourrais avoir autant que bon me semblera. Venez donc dès aujourd'hui à l'Hostellerie d'Yllescas, où je vous attends pour traiter de l'un, et pour l'autre, nous y aviserons à loisir ; mais souvenez-vous que je suis dans une hostellerie, et qu'il y fait fort cher vivre en cette saison. C'est pourquoi ne perdez point de temps, partez promptement, et mettez un masque avant que mon cousin vous aille trouver de ma part, car le soin de votre honneur commence déjà à me regarder, et vous ne devez point vous laisser voir que je ne le juge à propos. Votre Mari Don Bertran de Cigarral.
Et l'on peut m'ordonner d'épouser un tel homme !JACINTE, à Isabelle
Pour peu d'attention qu'on lui veuille prêter, Ce Valet est d'humeur à nous en bien conter.JACINTE
Selon l'avare humeur de notre bon Vieillard, S'il rompt avecque lui, ce sera grand hasard, Ses ducats vous font tort, et s'il était moins riche...GUZMAN
Pour en avoir beaucoup il n'en est pas moins chiche, Et les garde si bien, qu'à parler comme il faut, Je vous plaindrais beaucoup s'il ne mourrait bientôt. Avec un tel Mari vous verrez par épreuve Qu'il n'est point de douceur qu'en l'espoir d'être Veuve, Et vous ne devez point en confirmer le choix S'il ne veut s'obliger de mourir dans six mois, C'est un terme assez long pour faire pénitence.ISABELLE
Il parle à coeur ouvert.JACINTE
Je vais le mettre en jeu. Mais encor, de ton Maître entretiens-nous un peu. Quelle mine, quel port ?GUZMAN
Sa mine est équivoque. Quelquefois elle plaît, bien souvent elle choque, Mais quant à la parole, il a grand agrément, Et débite son fait fort nasillardement.Nasillardement : D'une manière nasillarde. [L]
JACINTE
Cela va bien. L'humeur ?GUZMAN
N'en est pas fort commune, Gaie ou triste, selon les changements de Lune, Quoiqu'il goûte en tout temps assez peu de repos ; Car il est attaqué de tant et tant de maux, Qu'outre ceux que le corps éprouve accidentaires Il en pourrait compter cinq ou six ordinaires. Il mouche, il tousse, il crache en poumon malaisé, Pour fluxions sans cesse il est cautérisé, Goutteux ce que doit l'être un goutteux d'origine, Toujours vers le poignet muni de la plus fine ; Joignez à tout cela, vilain, jaloux, quinteux, Obstiné plus qu'un Diable, et mutin plus que deux, Malpropre autant que douze en mine, en barbe, en linge, Rusé comme un renard, et malin comme un singe. Quant au savoir, jamais on n'approcha du sien, Il sait mille secrets à ne guérir de rien. Pour tous ces petits maux de rhume, toux, migraine, Il compose à ravir l'onguent mitonmitaine, De chaque saltimbanque il prend leçon exprès ; Au reste fort dévot, à l'intention près. Il fait garder chez lui si souvent l'abstinence Qu'on y jeûne toujours deux Carêmes d'avance. Voilà de ses vertus le fidèle récit.Accidentaire : mot improbable qui s'oppose ici à "ordinaire" avec lequel il rime, c'est à dire occasionnellemet ou incidemment.
Miton mitaine : terme proverbial, qui se dit en cette phrase : "C'est de l'onguent miton mitaine", qui ne fait ni bien ni mal, en parlant d'un remède, d'un secours, d'un expedient qui ne sert ni ne nuit. [F]
GUZMAN
Comme un Poète fameux il se fait regarder, Il en a composé déjà plus de vingt paires, Mais les Comédiens n'en représente guères, Le style en est si haut qu'ils n'y comprennent rien. Lui-même toutefois en dit assez de bien, Il en trouve toujours l'intrigue bonne et belle, Et sa démangeaison de les produire est telle, Que faute bien souvent d'auditeurs plus parfaits, Il va les débiter jusques à des laquais ; Mais avant qu'il soit peu vous le pourrez connaître.JACINTE
Et bien ? Jamais Valet servit-il mieux son Maître ? Il fait tout ce qu'il peut pour vous en dégoûter.GUZMAN
Aussi pour deux raisons dois-je le souhaiter. L'une, vous êtes belle, et ce sera dommage Qu'avec lui vous perdiez le plus beau de votre âge, Et l'autre, Don Alvar serait son héritier.ISABELLE
Et qui est Don Alvar ?JACINTE
Que n'est-ce là celui qu'on vous destine, Et pourquoi votre père, au lieu de ce malfait, N'a-t-il pas pris pour gendre un homme si parfait ? Il a bien dans ce choix témoigné son caprice.Malfait : Qui n'est pas fait dans les règles, qui n'a pas les qualités et les agréements requis. Il se dit tant des personnes que des choses. Un bossu, un homme de mauvaise mine est un homme malfait. Un bourru est un esprit malfait. Un homme infirme est un corps malfait, mal disposé. Un bâtiment malfait, un habit malfait. [F]
GUZMAN
Oui, mais ce Don Alvar comme un autre a son vice, Qui de tant de vertus obscurcit bien l'éclat.ISABELLE
Quel peut être ce vice ?GUZMAN
À l'hymen toutefois je crois qu'il se dispose, La Soeur de Don Bertran du moins ne le hait pas. Vous la verrez ce soir.ISABELLE
Elle a beaucoup d'appas ?SCÈNE III. Don Garcie, Isabelle, Jacinte, Guzman.
GUZMAN
Je l'ai fait tel, Monsieur, que j'ai cru le devoir, Don Alvar cependant vous peut-il venir voir ? Il attend qu'on lui veuille accorder audience.DON GARCIE
Oui, fais qu'il vienne, va.GUZMAN
J'y cours en diligence.SCÈNE IV. Don Garcie, Isabelle, Jacinte.
DON GARCIE
Quoi, je te trouve en pleurs ?ISABELLE
J'y puis bien être, hélas ! Si vous ne révoquez l'arrêt de mon trépas. Vous-même jugez-en ; que puis-je me promettre, De qui m'ose envoyer une si belle lettre ?ISABELLE, lui donnant sa lettre
Le compliment en est rare et nouveau.JACINTE, à Isabelle
Ne vous relâchez pas, et quoi qu'il en arrive, Toujours le même ton, ferme, la négative.ISABELLE
Il n'en arrivera que ce que j'en prévois, Ses six mille ducats plairont plus qu'à moi, Et son coeur se rendant à de si honteux charmes Sans en être touché, verra couler mes larmes.DON GARCIE, bas
À dire vrai, ce Gendre a l'esprit bien mal fait.DON GARCIE
Te faut-il étonner qu'il parle avec franchise ? Cesse d'être alarmée et de t'en indigner, La plus fâcheuse humeur est aisée à gagner.DON GARCIE
Ma fille, C'est par là que l'éclat vient dans une famille ; L'épargne est nécessaire à qui veut s'agrandir.ISABELLE
Il est capricieux.DON GARCIE
Il lui faut applaudir.JACINTE sort, et il continue
Au moins dois-tu d'abord Lui montrer un esprit souple, docile, accort, Et que puisqu'il défend que Don Alvar te voie, À lui plaire aujourd'hui tu mets toute ta joie.ISABELLE
C'est bien vouloir ma perte et haïr mon repos Que de me marier ainsi mal à propos. Le ridicule époux ! Ah, j'en perds patience.DON GARCIE
Il t'en faut donner un avec la plume au vent, Un de ces fanfarons à l'âme efféminée, Qui mangent tout leur fait dès la première année ?Fait : se dit aussi d'une part de quelque chose qu'on a partagée ensemble. Les deux frères ont partagé la succession de leur père, ils ont eu chacun leur fait. (...) (Dictionnnaire Furetière)
ISABELLE
Mon père, si mes pleurs...SCÈNE V. Don Garcie, Isabelle, Jacinte.
DON GARCIE
Masque-toi promptement.SCÈNE VI. Don Garcie, Don Alvar, Isabelle, Jacinte, Guzman.
DON GARCIE
Soyez le bien venu.DON ALVAR
Le Ciel, ô Don Garcie, Vous comble d'un bonheur où chacun porte envie ! Vous savez ce qu'ici je viens vous demander.DON GARCIE
Holà, des sièges.JACINTE
Qui, Madame ?DON ALVAR, à Garcie
Enfin par ses désirs mon pouvoir est réglé. Sa volonté le borne, et ma charge est expresse, Je vous dois de sa part demander sa Maîtresse, La mener en carrosse, et la suivre à cheval.DON GARCIE, bas
Tant de précautions sentent bien son brutal. Je n'ose sur ce point vous presser davantage, Et sans plus différer je consens au voyage. Vous voyez Isabelle en état de partir.DON ALVAR, à Isabelle masquée
Des coups que vous portez on veut me garantir, Madame, et si l'on cache à ma débile vue Les célestes attraits dont vous êtes pourvue, L'on connaît que l'éclat n'en peut être souffert, Que je pourrais me perdre où tout autre se perd, Et malgré le respect où mon âme est forcée, Permettre pour le moins un crime à ma pensée.ISABELLE
Vous me confirmer bien ce qu'on m'a toujours dit, Que la civilité n'est pas toute à Madrid. Trouver lieu sans me voir à tant de flatterie, C'est le dernier effet de la galanterie ; Mais peut-être tantôt, lorsque vous me verrez, D'un pareil compliment vous vous repentirez, Vous changerez sans doute et d'âme et de langage.DON ALVAR
Moi, Madame, en changer ! Ce sentiment m'outrage, Et vous devez penser qu'au mérite toujours...DON ALVAR
Don Bertran le défend.DON GARCIE
Moi, garder la maison, Et souffrir que d'un autre il reçoive Isabelle ! Il me prend pour un homme à bien lourde cervelle.DON ALVAR
Il croit par ce billet que je dois vous laisser, Vous ôter sur ce point tout lieu de balancer, Et veut, comme bon Gendre, épargner à votre âge La peine et l'embarras de faire ce voyage.DON GARCIE, lit
Par devant Alonse Ruiz et Domingo Sanchez, Notaire Royaux à Tolède, s'est comparu Don Bertran de Cigarral, lequel de son bon gré, et sans aucune contrainte, a reconnu et confessé avoir reçu de Don Garcie de Contreras une sienne fille, avec ses taches bonnes ou mauvaises, se soumettant d'en faire au plutôt son épouse légitime, et de la lui rendre telle et aussi entière toutefois et quantes qu'elle lui pourra être demandée pour nullité de fait. En témoin de quoi ils ont signé à Tolède ce 19. de Mai 1651. Don BERTRAN DE CIGARRAL, ALONSO RUIZ, DOMINGO SANCHEZ.
Quantes : Ce mot ne se dit qu'en cette phrase : "Toutesfois et quantes". Un gardien établi par justice est obligé de représenter le dépôt toutesfois et quantes qu'il lui est ordonné. [F]
DON GARCIE
Il a perdu l'esprit avecque sa quittance. Traiter ainsi ma fille ! Où diable a-t-il pensé, De l'attendre au moyen de son récépissé ?À Don Alvar.
Mais de grâce, entre nous, qu'est-ce qu'il en soupçonne ? Croit-il que je la vends, ou bien que je la donne ?DON ALVAR
Ce caprice pour lui m'oblige de rougir, Mais j'ai beau l'en blâmer, c'est sa façon d'agir. Il ne s'en peut défaire.ISABELLE
Elle est assez étrange.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Don Félix, Mendoce.
DON FELIX
Ô lieu pour moi funeste ! Hélas, Mendoce, hélas ! Ne me demande point le sujet qui m'amène ; Si tu savais mon mal, si tu savais ma peine, Tu me confesserais qu'en de tels déplaisirs C'est peu que d'exhaler sa douleur en soupirs.MENDOCE
Je ne sais quel malheur vous avez lieu de craindre, Vous ne songiez rien moins ce matin qu'à vous plaindre, Ce coeur d'aucun souci ne paraissait chargé. Et presque en un moment vous voilà tout changé. Je vous trouve rêveur, inquiet, las de vivre, Vous montez à cheval, et vous me faites suivre, Nous marchons sans parler tout le long du chemin Chez l'Hôte d'Yllescas nous arrivons enfin, Et sans dire le mal dont votre âme est atteinte, Vous redonnez encor de nouveau sur la plainte. Quel est le sujet ? Tirez-moi de souci.DON FELIX
Que te dirai-je ? Hélas ! Je viens mourir ici, Et rendre témoignage à la Beauté que j'aime, Que comme sa rigueur mon amour est extrême.MENDOCE
Vous n'en mourrez donc pas puisqu'il s'agit d'amour. C'est un mal qui commence, et finit en un jourDON FELIX
Pour en guérir sitôt la cause en est trop belle. Depuis combien de temps adorai-je Isabelle Sans que jamais refus, ni mépris, ni froideur, Du feu qui me dévore ait modéré l'ardeur ? Cependant, ô disgrâce à qui raison cède Don Garcie aujourd'hui la marie à Tolède, Don Bertran son époux l'attend ici ce soir, Toute prête à partir on me l'a fait savoir, Et je viens empêcher, ou par force, ou par ruse, Qu'un autre n'ait un bien qu'à ma flamme on refuse.MENDOCE
Sans venir vous montrer de son bonheur jaloux, Vous eussiez bien mieux fait de demeurer chez vous. Puisque tout est d'accord, que pouvez-vous prétendre ?DON FELIX
L'espoir est si charmant qu'on ne s'en peut défendre. Malgré de mon destin l'impitoyable loi J'espère en Isabelle, en Don Bertran, en moi. Je sais que son bien seul le rend recommandable, Et qu'il sert à chacun de risée et de fable. Il est brutal, bizarre, et peut-être à le voir, Isabelle oubliera ce trop cruel devoir, Dont l'âpre austérité la force en dépit d'elle De courir en aveugle où sa rigueur l'appelle. Je parlerai, Mendoce, et ce peu que je vaux Se fera mieux connaître auprès tant de défauts, Il pourra m'acquérir le coeur de mon ingrate, Et faire réussir l'espoir dont je me flatte. Que si trop de vertu l'oblige à se trahir Jusqu'à vouloir me perdre en voulant obéir, Comme ce Don Bertran n'agit que par caprice, J'empêcherai par lui que l'Hymen s'accomplisse, Et le faisant entrer en doute de sa foi, Je saurai travailler et pour elle et pour moi. L'artifice en amour fut toujours légitime ; Feindre d'en être aimé n'est pas faire un grand crime, Et peut-être par là mon Jaloux alarmé Me cédera l'objet dont mon coeur est charmé, Et sur un tel soupçon l'âme toute incertaine...MENDOCE
On se plaint, écoutez.SCÈNE II. Don Bertran, Léonor, Don Félix, Mendoce.
MENDOCE
Ô l'homme ridicule !DON BERTRAN
Quel chien de trot allait cette maudite mule ! J'en ai le col démis, et les os tout rompus.DON BERTRAN
C'est bien pour votre nez.DON BERTRAN
Ah, vous m'importunez.LÉONOR
Don Alvar...DON BERTRAN
Don Alvar n'est pas encor trop sage, Je veux laisser mûrir son esprit davantage ; Pour quelque couple d'ans rengainez vos amours.DON BERTRAN
N'importe.LÉONOR
Puisqu'il m'aime...DON BERTRAN
Achevons, je vous prie.LÉONOR
Vous devriez...DON BERTRAN
À peu près, et ma Soeur semble en être jalouse. Pour peu que vous tardiez vous verrez mon Épouse, Elle viendra bientôt, je l'ai mandée exprès. On m'a dit qu'elle est belle à regarder de près.SCÈNE III. Don Bertran, Don Félix, Léonor, Guzman, Mendoce.
GUZMAN
Environ à cent pas.DON BERTRAN
Ma lettre, qu'en dit-elle ?GUZMAN
Elle en fait un grand cas. Aussi c'est une aimable et bonne créature, Je n'en n'ai jamais vu de plus belle en peinture, De ses yeux rayonnants l'éclat est sans pareil ; Votre coeur s'y fondra comme cire au Soleil, Prenez bien garde à vous.DON BERTRAN
Mon Cousin l'a-t-il vue ?GUZMAN
Je l'avais fait masquer.DON BERTRAN
L'a-t-il entretenue ?GUZMAN
Point du tout.DON BERTRAN
Elle m'aime ?GUZMAN
Oui, je crois qu'elle en tient. Savez-vous cependant que le Beau-père vient, Qu'il veut se réjouir et danser à la noce ? Mais les voici venus, et j'entends le carrosse.SCÈNE IV. Don Garcie, Don Bertran, Don Alvar, Don Félix, Isabelle, masquée, Léonor, Jacinte, Guzman, Mendoce.
JACINTE
Quelle figure d'homme !DON BERTRAN
Beau-père, approchez-vous.À Don Alvar.
À mes ordres ainsi vous êtes réfractaire, Et vous m'avez enfin amené le beau-père.DON GARCIE
Je viens vous témoigner qu'en vain...JACINTE, à Isabelle regardant Léonor
C'est elle assurément, C'est cette blonde soeur de Don Alvar éprise. Mais voyez, Don Félix...ISABELLE
Ô Ciel, quelle surprise ? Que Don Félix ainsi vienne mal à propos Jusqu'ici me déplaire, et troubler mon repos !DON FELIX
Mendoce, elle me voit.DON GARCIE
Sans doute.DON BERTRAN
Et mon discours...DON GARCIE
Soudain la charmera.DON BERTRAN
Je m'en vais l'aborder. Ah, Madame Isabelle, Ou bien vous êtres laide, ou bien vous êtes belle. Or si vous êtes laide, il vous faut sur ma foi Ne montrer vos laideurs à personne qu'à moi ; Et si vous êtes belle à bon droit j'appréhende, Car la fragilité du sexe est assez grande. Ainsi soit belle ou laide, et dût-on s'en moquer, C'est fort bien avisé que vous faire masquer.DON BERTRAN
Il est vrai, par soi-même on juge mal d'autrui. C'est donc qu'elle n'a pas en main la répartie ?ISABELLE
Le silence est l'effet de l'admiration, Et vos rares vertus qui font que je soupire M'étonnent tellement que je ne sais que dire. Leur éclat a surpris mon coeur au dépourvu, Et si sans vous connaître et sans vous avoir vu, Les compliments civils dont votre lettre est pleine M'ont interdit les sens, et mis l'âme à la gêne ; Jugez si je les puis aisément rappeler, En vous voyant vous-même et vous oyant parler.DON ALVAR, à Guzman
Il ne s'aperçoit pas qu'on le raille.DON BERTRAN
Ah galante ! Plus matoise que vous n'est pas trop innocente, Et bien, que dites-vous de ce discours adroit, Ma Soeur ?DON BERTRAN
Et mon Cousin ?DON FELIX, bas
J'éprouve le contraire, hélas, à mes dépens.DON BERTRAN
Oui, ça, voyons un peu qu'elle est votre figure, Et si vous n'êtes point de laide regardure ?Regardure : Vieux mot. Action de regarder. Regard, aspect. [T]
ISABELLE, se démasquant
C'est à moi d'obéir puisque vous l'ordonnez.DON ALVAR
Que vois-je ? Hélas ! Guzman.DON FELIX, à Mendoce
À la voir seulement que mon âme est ravie !DON ALVAR
C'est celle que j'adore, et qui me doit la vie. Je suis perdu, Guzman, si l'hymen s'accomplit.JACINTE, à Isabelle
L'on vous a reconnue, et Don Alvar pâlit.DON BERTRAN
Ma foi, je ne sais pas quel en fut l'exemplaire, Mais vous avez bien là réussi, mon Beau-père.DON BERTRAN
Elle a l'oeil à mon gré mignardement hagard ; Et si jamais en vers je dois peindre une Belle, Allez, je pourrai bien prendre patron sur elle.Mignardement : D'une maniere mignarde. Cet Orfèvre travaille fort mignardement en petits ouvrages. (...) [F]
Hagard : Qui a quelque chose de rude, de menaçant, de furieux, il ne se dit au propre que du visage, des yeux, de la mine [F].
ISABELLE, à Jacinte
As-tu jamais ouï discours plus ennuyeux !DON BERTRAN, à Don Alvar
Est-elle laide ? Et bien, le croyez-vous encore ?DON BERTRAN, à Isabelle
Oyez-vous ce qu'il dit ?ISABELLE
Don Alvar est flatteur.DON ALVAR, bas
Tu m'avouerais que non si tu voyais mon coeur.DON BERTRAN
Vous me semblez parfaite autant que les parfaites, Vous avez les yeux doux, les paupières bien faites, Qui ne vous aimerait, je le tiendrais pour sot. Ma foi, remasquez-vous, ou je ne dirai mot, Visage découvert, je n'en sais par où prendre.Remasquer : Remettre son masque. Cette Dame s'est demasquée un moment, mais elle s'est remasquée aussitôt (...) [F]
DON BERTRAN, à Don Garcie
Vous l'avez bien instruite, elle a l'esprit joli ; Son humeur toutefois me semble un peu rêveuse. Mon Cousin, contez-lui quelque histoire amoureuse, Mais qui soit intriguée, et pleine d'incidents.À Isabelle se touchant le front avec la main.
Vous verrez quel esprit s'enferme là-dedans, J'en saurai dès demain en faire une Comédie, Que pour gage d'amour déjà je vous dédie. Vous divertiriez-vous à l'ouïr ?ISABELLE
Je le crois.DON BERTRAN
Dites donc.DON ALVAR
Je commence. Amour, seconde-moi. En un jour de Taureaux, hors Madrid, dans la plaine, Un Cavalier suivait une route incertaine, Lorsqu'un digne spectacle ayant frappé ses yeux Réveilla tout_à_coup son esprit curieux. Une Dame, en sa taille à nulle autre seconde, Semblait pour être seule avoir fui tout le monde, Et loin des yeux publics venir rêver exprès Où le courant du Fleuve offre un aimable frais. Il s'arrête, et de loin surpris il examine Quel dessein peut avoir cette Beauté divine, Qu'à son port il croit telle, et digne de l'ardeur Dont peut un bel objet enflammer un grand coeur. Mais dans cette surprise il ne demeura guères Qu'un fier Taureau s'échappe, et force les barrières, Et de cette Inconnue eût terminé les jours, S'il n'eût été du Ciel conduit à son secours. Il s'avance, il s'écrie, et voit avecque joie Que toute sa fureur sur lui seul se déploie. Avec un peu d'adresse il évite d'abord Dans sa première rage une infaillible mort, Tant que prenant son temps enfin il sait l'abattre ; Et le met d'un seul coup hors d'état de combattre. Quelle pouvait alors être cette Beauté Qui se croyait encor à peine en sûreté ! Il la voit toute pâle, et son charmant visage Cacher tous ses attraits sous un petit nuage, Mais s'étant rassurée au succès du combat, Cette même pâleur en rehaussa l'éclat, Avec qui la pudeur faisant un doux mélange Aux yeux du Cavalier la fit paraître un Ange. Mais quels charmes nouveaux et quels ravissements Quand son esprit parut dans ses remerciements ! Avecque tant de grâce elle se plaît à dire Qu'elle tient de lui seul le jour qu'elle respire, Que charmé d'un esprit et si prompt et si vif, De son libérateur il devient son captif ; Dans ses yeux aussitôt sa passion éclate. En ce point toutefois elle se montre ingrate, Qu'osant de sa vertu former quelque soupçon Elle reste obstinée à lui cacher son nom. D'ingratitude en vain son reproche l'accuse, Une raison secrète est toute son excuse, Se découvrir à lui c'est se mettre en danger, Et s'il la veut enfin pleinement obliger, Il faut qu'il se résolve à taire sa victoire, Et qu'il n'en cherche point d'autre fruit que la gloire. Il s'engage au secret, il en donne sa foi, Et de cette parole il se fait une loi. Enfin elle le quitte, et joint une autre Dame, Sans donner plus d'espoir à sa nouvelle flamme. Il les voit tout confus d'un regard curieux, En s'éloignant de lui, jeter sur lui les yeux, Il se donne à les suivre une peine inutile, Entrant dans un carrosse elles gagnent la ville, Ou pendant quelque jour il tâche à découvrir Quel est ce cher Objet qu'il a su secourir. Cependant un Ami, marié par promesse, L'engage d'aller voir avec lui sa Maîtresse ; Mais quel sensible coup à son coeur enflammé, Lorsqu'en elle il connaît l'Objet qui l'a charmé, Qu'il voit un autre heureux, et qu'enfin on s'apprête À l'enrichir bientôt de sa propre conquête ! Il soupire, il lui parle, et devant son Rival, Sans qu'il s'en aperçoive, il lui conte son mal. Elle en paraît surprise, il l'attendrit sans doute, Avec émotion il voit qu'elle l'écoute, Mais sa seule espérance est dans le désespoir, Puisqu'elle s'abandonne à son triste devoir. Au récit du malheur dont le destin l'accable. Jugez s'il fut jamais amant plus déplorable.ISABELLE
Je plains fort l'un et l'autre, et doute qui des deux En ce triste rencontre est le plus malheureux. Un bienfait peut beaucoup sur un noble courage, Peignant un grand mérite en secret il engage, C'est un fidèle agent qui parle nuit et jour, Dans la reconnaissance il entre un peu d'amour, Sa flamme sous ce masque aisément se déguise, L'on court même au-devant de sa douce surprise ; Tant il est difficile, après un tel bonheur, De donner son estime, et de garder son coeur. De cette Dame ainsi le malheur est extrême, Car enfin elle perd ce que sans doute elle aime, Et pour comble de maux, dans son affliction On la livre à l'objet de son aversion.Recontre : En quelque sens qu'on emploie rencontre, il est toujours féminin, et les bons auteurs n'en usent jamais autrement ; néanmoins en matière de querelle, plusieurs le font masculin, et disent, ce n'est pas un duel, ce n'est qu'un rencontre ; mais le meilleur est de le faire féminin. (Féraud Grammatical)
DON ALVAR
Que dites-vous, Madame ? Ah, s'il osait le croire, Qu'en un si grand malheur il trouverait de gloire !ISABELLE
Si par un si grand service il l'a su mériter, Sans l'en juger indigne, il n'en saurait douter.DON ALVAR
Si d'un pareil malheur vous ressentiez les coups, Contre ou pour cet Amant que résoudriez-vous ?ISABELLE
Que résoudrais-je, hélas ! Pour le prix de sa flamme Il aurait mes soupirs au défaut de mon âme, Et s'il m'était permis de disposer de moi...DON ALVAR
Qu'obtiendrait-il, Madame ?ISABELLE
Et mon coeur, et ma foi.ISABELLE
Tout doux, mon Cousin, et sans cérémonie, Vous vous émancipez ; un peu plus bas d'un ton. Diable, quelle Commère ! Elle entend le jargon !DON BERTRAN
Holà, vous en saurez bien d'autres, que je pense. Rêvez si vous voulez, mais je me trompe bien Si pour vous égayer il vous conte plus rien.DON BERTRAN
Vous êtes un causeur, elle est une causeuse. Mais, ma foi, je la veux un peu dépayser, Et voir si dans Tolède on l'entendra jaser, Moi présent, son époux. Oyez, les belles filles, Il faut de grand matin demain trousser ses quilles, Peut-être avant le jour, car j'ai hâte, et je veux Sur mon propre fumier faire un peu l'amoureux ; La station m'en semble et moins chère et meilleure.DON BERTRAN
Celle qu'il me plaira ; chacun peut sur un lit Se tenir toujours prêt sans quitter son habit. Qui ne le sera point restera pour les gages.DON FELIX, à Don Bertran
Je prends si grande part à tous vos avantages, Que demain avec vous, pour en être témoin, J'irai jusqu'à Tolède.DON FELIX
Mais...DON BERTRAN
Mais, ne vous déplaise.DON FELIX
Je vous honore assez...DON BERTRAN
Et bien j'en suis fort aise.DON BERTRAN
À vous qui, je ne vous connais point.DON BERTRAN
Je n'y saurais que faire, Il pria qui lui plût quand il se maria, Mais de son temps au mien grand changement y a. Pourvoyez-vous ailleurs.DON FELIX
Quelle étrange saillie !DON BERTRAN
Ne me voyez jamais, je n'en pleurerai pas.SCÈNE V. Don Garcie, Don Bertran, Don Alvar, Don Félix, Isabelle, Léonor, Jacinte, Guzman.
DON BERTRAN
De pareils estafiers le quart d'une douzaine À désenfler ma bourse aurait bien peu de peine. Où Diable celui-ci s'est-il venu fourrer ? Se prier de ma noce afin de s'y bourrer ? Il s'est bien adressé pour rencontrer sa dupe ; Mais comme il se fait tard, un autre soin m'occupe. De quoi souperons-nous ? Ma Maîtresse, allons voir Si l'hôte a quelque chose à nous donner ce soir, Nous choisissons ensemble un morceau de régale. Venez.Il lui présente sa main sans gant.
Régale : Bonne chère. [Il nous a fait un magnifique régale. Donner un régale à un de ses amis.] [R]
ISABELLE
Ah !DON BERTRAN
Ce n'est rien, ce n'est qu'un peu de gale. Je tâche à lui jouer pourtant d'un mauvais tour, Je me frotte d'onguent cinq ou six fois par jour, Il ne m'en coûte rien, moi-même j'en sais faire, Mais elle est à l'épreuve, et comme héréditaire ; Si nous avons lignée elle en pourra tenir. Mon père en mon jeune âge eut soin de m'en fournir, Ma mère, mon aïeule, mes oncles, et mes tantes Ont été de tout temps et galants et galantes, C'est un droit de famille où chacun a sa part ; Quand un de nous en manque il passe pour bâtard.SCÈNE VI. Don Alvar, Guzman.
GUZMAN
S'il n'amende bientôt il faudra qu'on le lie. Mais tantôt à vous voir j'ai resté tout confus, Vous soupiriez ?DON ALVAR
Est la source des maux que je souffre en aimant : J'ai rencontré la mort dans mon champ de victoire, Et j'en viens d'en conter la pitoyable histoire. Que si jusqu'ici je t'en ai fait secret, On m'en avait prié, Guzman, je suis discret.GUZMAN
Je crois, si Don Bertran savait ce qui se passe, Qu'il vous en pourrait faire assez laide grimace, Et que Léonor même, en ayant quelque vent, S'en évanouirait encore plus souvent ; Car elle vous en veut, Monsieur.DON ALVAR
La digne Amante !DON ALVAR
Si pesante de corps, et l'esprit si léger, Soeur d'un Frère si fou, qui s'en voudrait charger ? Mais elle te parlait tantôt ?GUZMAN
Oui, pour me dire Qu'elle veut cette nuit vous conter son martyre ; Qu'elle ne fermera sa porte qu'à demi, Et que quand vous croirez Don Bertran endormi Vous alliez la trouver, elle vous fera fête, N'y manquez pas.DON ALVAR
J'ai bien d'autres soucis en tête.GUZMAN
Quels ?DON ALVAR
J'aime.GUZMAN
Déjà ?DON ALVAR
Ce cavalier me donne de l'ombrage Qui voulait avec nous achever le voyage. Il ne s'est point ici rencontré sans dessein, Sans doute un même feu nous échauffe le sein, Isabelle le charme, il la suit, et peut-être Il a gagné son coeur, il s'en est rendu maître. Guzman, s'il est ainsi, ma flamme a peu d'espoir.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Don Alvar, Guzman.
GUZMAN
Oui, vous dis-je, cessez d'en prendre de l'ombrage, Nous avons tout le soir trinqué de grand courage, Et buvant tête à tête il m'a tout découvert ; Que depuis plus d'un an ce Don Félix la sert, Et qu'ayant d'un Valet appris que Don Garcie Avecque Don Bertran en secret la marie, Et qu'ils s'étaient ici donné le rendez-vous, Il est parti soudain, désespéré, jaloux ; Mais par quelques motifs qu'il se laisse conduire, Aimez en assurance, il ne vous saurait nuire, Il a beau protester qu'il est prêt de mourir, Isabelle s'en moque, et ne le peut souffrir. Poussez à cela prêt votre bonne fortune.GUZMAN
En l'état où je vois cette affaire aujourd'hui, Je trouve Don Bertran plus à craindre que lui. Gardez de prendre ici quatorze au lieu de douze. Si l'hymen se conclue ? Si demain il l'épouse ?Quatorze : on dit proverbialement, "Chercher midi à quatorze heures", pour dire, Rafiner mal-à-propos, chercher des difficultés où il n'y en peut avoir. [Ac. 1762)
GUZMAN
Je ne dis oui ni non de crainte de mentir, Mais chacun dort ici, déjà la nuit s'avance, Prenez l'occasion dans ce profond silence, Tâchez de lui parler.GUZMAN
En êtes-vous certain ?DON ALVAR
J'ai bien tout observé de peur d'en être en peine, Don Bertran choisissant cette chambre prochaine A voulu qu'Isabelle eût cet appartement.GUZMAN
Je puis donc y frapper ?DON ALVAR
Oui, frappe assurément.SCÈNE II. Don Alvar, Isabelle, Jacinte, Guzman.
ISABELLE
Non, non, je ne veux pas me manquer au besoin ; Allons trouver mon Père, et quoi qu'enfin prétende...JACINTE
Mais du moins attendez...ISABELLE
Que veux-tu que j'attende ? Que demain de nouveau cet odieux époux M'ôte la liberté d'embrasser ses genoux, Et de le conjurer, s'il m'a donné la vie, De ne pas consentir qu'elle me soit ravie ?JACINTE
J'approuve votre avis, et veux ce qui vous plaît ; Mais nous ne savons point en quelle chambre qu'il est, Où le chercherons-nous ?ISABELLE
Ô destin trop contraire ! Faut-il qu'un peu de bien aveugle tant un Père, Qu'il s'en laisse éblouir, et qu'un si vil poison D'une honteuse atteinte infecte sa raison ! Mais sans plus balancer, rendons au vrai mérite Le tribut innocent dont il nous sollicite, Et s'il faut aujourd'hui se résoudre d'aimer, Faisons un digne choix qu'on ne puisse blâmer. Mais que dis-je ? Il est fait, et ce serait un crime De payer tant d'amour par une simple estime. Vivons pour Don Alvar, et jusques au tombeau, S'il m'aime...GUZMAN, à Don Alvar
Vous avez bonne part au gâteau.ISABELLE
Don Alvar !DON ALVAR
Écoutez un malheureux Amant Qu'un destin trop cruel poursuit obstinément, Et qui prêt de vous perdre, en son malheur extrême Se croira soulagé s'il vous dit qu'il vous aime. Ce faible allégement dans un tel déplaisir Ne nous saurait coûter tout au plus qu'un soupir.ISABELLE
Hélas !DON ALVAR
Enfin, Madame, il n'est plus temps de feindre, Mon amour est trop pur pour le vouloir contraindre ; Qui languit sans espoir peut bien se déclarer, La plus âpre vertu n'en saurait murmurer. Par quel décret fatal me fûtes-vous connue ! Je vous perdis soudain après vous avoir vue, Cependant en secret mon coeur porte vos fers, Et quand je vous retrouve aussitôt je vous perds. Ô fortune obstinée à traverser ma joie ! À combien de douleurs mets-tu mon âme en proie ?ISABELLE
N'accusez aujourd'hui la fortune de rien, Ce n'est qu'aux malheureux que la plainte sied bien. Je ne cèlerai point que votre amour me touche, Puisque vous avez pu l'apprendre de ma bouche, Et que par cet aveu qui rend mes sens confus Mes derniers sentiments vous sont assez connus. Cessez donc de pleurer ma perte imaginaire, Je ne dépends point tant des volontés d'un Père, Qu'écoutant un devoir à mon repos fatal, Je me laisse contraindre à l'amour d'un brutal. Mon coeur, dût-il souffrir une peine infinie, Saura se dérober à cette tyrannie ; Mais je découvre trop dans ce triste revers Pourquoi vous me perdez, et pourquoi je vous perds, Vous aimez Léonor, Léonor vous engage, Elle seule aujourd'hui charme votre courage, Et je ne puis prétendre à m'acquérir un coeur Qui reconnaît les lois d'un plus noble vainqueur.ISABELLE
D'où vous pourrait venir ce sentiment jaloux, Quand je romps un Hymen seul à craindre pour vous ?DON ALVAR
Et que peut Léonor, puisqu'un juste mépris Fut toujours de son feu l'unique et digne prix ?ISABELLE
Enfin donc vous m'aimez ?ISABELLE, à Don Alvar qui la suit dans sa chambre
Quoi, vous aussi ?GUZMAN
Entrez vite.ISABELLE
Et Guzman ?DON ALVAR
Il vaut mieux qu'il demeure, Et qu'il fasse le guet, afin de m'avertir Aussitôt qu'il croira que je pourrai sortir.Guzman se retire dans le coin de la galerie.
SCÈNE III. Don Félix, Mendoce, Guzman.
DON FELIX
Marche sans faire de bruit.MENDOCE
Si l'amour tourmentait chacun également, Malheur plus de cent fois à qui serait Amant. Tout le monde à présent paisiblement repose, Et vous seul...DON FELIX
À ma mort souffre que je m'oppose ; Que je voie Isabelle, et tâche à détourner Le coup trop inhumain qui doit m'assassiner. Il faut que je lui parle.MENDOCE
Et vous osez prétendre Qu'Isabelle à minuit soit prête à vous entendre, Elle qui vous méprise avec tant de fierté !DON FELIX
Mon amour est pour elle une nécessité, Pour ne pas se résoudre à vivre infortunée Sous les honteuses lois d'un indigne Hyménée. Sais-tu quelle est sa chambre ? En as-tu pris souci ?DON FELIX
Ne te trompes-tu point ?MENDOCE
Non, c'est ici sans doute.DON FELIX
Éloigne-toi.SCÈNE IV. Don Félix, Léonor, Mendoce, Guzman.
LÉONOR
Parlez encor plus bas, on pourrait nous entendre. Que vous me ravisez, et que j'ai souhaité Vous pouvoir un moment parler en liberté ! Mais je devrais montrer un peu plus de colère, Vous me voyiez tantôt, et vous pouviez vous taire ?DON FELIX
Mon amour s'exprimait assez par ma langueur, Et mes yeux vous disaient les secrets de mon coeur. Mais devant Don Bertran vous pouvais-je, madame, Parler plus clairement de l'ardeur de ma flamme ?LÉONOR
Il est vrai qu'il s'oppose au bonheur de mes jours, Mais pour moi contre lui n'est-il point de secours ?DON FELIX
Oui, Madame, il en est, et sans que je m'explique, Je puis vous affranchir d'un joug si tyrannique, Mais quoi que j'entreprenne, y consentirez-vous ?LÉONOR
L'amour...DON BERTRAN, derrière le théâtre
Qui va là ? Qu'est-ce ?DON FELIX
Qui peut ainsi crier ?MENDOCE
Ce sera Don Garcie...MENDOCE
Je l'avais cru.DON FELIX
Rentrons.SCÈNE V. Don Alvar, Guzman.
GUZMAN
Monsieur.DON ALVAR, entrouvrant la chambre d'Isabelle comme prêt d'en sortir
Puis-je sortir ?DON ALVAR
Quel malheur m'accompagne !SCÈNE VI. Don Bertran, Guzman.
DON BERTRAN, l'épée nue à la main
Qui va là ? Qui va là pour la seconde fois ? J'ai pourtant à ma porte entendu quelques voix, On y faisait du bruit, il faut que je le sache, Je chercherai partout, malheur à qui se cache. Mais je pense entrevoir un Homme dans ce coin, Tâchons de nous munir de courage au besoin. Parle, qui que tu sois, ou bien je t'estropie.DON BERTRAN
Dis ton nom.DON BERTRAN
Que fais-tu là ?DON BERTRAN
Le lieu n'est pas mal propre.GUZMAN
Ailleurs, ou là, qu'importe ? Je fais communément mon gîte à quelque porte. Étant né des Guzmans, digne race des gueux, Je me couche toujours sur la dure comme eux ;Il l'éloigne de la porte d'Isabelle.
Mais de grâce, Monsieur, quelle heure peut-il être ? Le ciel est étoilé, vous l'y pouvez connaître.DON BERTRAN
Sans lune, et sans cadran ? Mais viens ça, c'était toi Qui frappais à ma porte, il faut dire pourquoi.DON BERTRAN
Si quelqu'un avait pris une porte pour l'autre. Je veux m'en éclaircir.Il veut aller à la chambre d'Isabelle, et Guzman le retient.
GUZMAN
Monsieur, il m'en souvient, Ce doit être sans doute un Esprit qui revient, Je crois même avoir vu quelque grande Ombre noire, Et la chose n'est pas trop difficile à croire, Car l'Hôte m'a conté qu'on entend quelquefois Dans cette galerie un bruit confus de voix, Un Lutin qui tantôt soupire, et tantôt gronde, Mais qui ne se fait pas entendre à tout le monde. Vous l'aurez ouï seul, c'est d'où venait ce bruit.DON BERTRAN
Et tu viens cependant passer ici la nuit ?GUZMAN
J'incague les esprits.Iincaguer : défier quelqu'un, se moquer de lui. C'est un homme qui me menace beaucoup, mais je l'incague. [F]
DON BERTRAN
Certain désir me presse D'aller voir en tous cas ce que fait ma maîtresse.Guzman l'arrêtant.
Que pourrait-elle faire à présent ? Elle dort.DON BERTRAN
Écoutons de plus près, ronfle-t-elle bien fort ? Je ne voudrais pour rien d'une femme ronflante.DON BERTRAN
Je m'en vais l'éveiller, Car j'ai démangeaison beaucoup de babiller. Qu'en pourrait-elle dire ? Elle est presque ma femme.GUZMAN, l'arrêtant toujours
Qu'avec peu de respect vous auriez peu de flamme, Elle pourrait s'en plaindre avec juste raison ; Mais puisque vous avez cette démangeaison, Je vous prierai...DON BERTRAN
De quoi ?GUZMAN
La prière est hardie, De me dire des vers de quelque Comédie Car en ayant tant fait, comme célèbre auteur, Vous en savez du moins quinze ou seize par coeur.DON BERTRAN
Ma foi, je suis ravi, par ce que tu proposes, De te voir curieux d'ouïr les belles choses ; Je t'en aime encor plus, et veux te faire part D'une pièce admirable où j'ai surpassé l'Art, Elle est bien pathétique, en sentiments fort tendre.DON BERTRAN
J'éveillerais ma Soeur qui nous interromprait. Tu verras là-dedans un Galant bien adroit, Et l'Ouvrage surtout merveilleux en conduite.DON BERTRAN
Hérode Innocentituant.Mot fabriqué par Thomas Corneille. Cela pourrait être innocentant mais c'est plus tôt tuant les innocents. (NdR)
GUZMAN
Le beau titre !DON BERTRAN
Au sujet il est fort congruant, Tu l'avoueras toi-même, et je te fais arbitre S'il pouvait recevoir un plus confortable titre Tout vient dans ce grand poème admirablement bien.Congruent : Qui convient à. "Que dites-vous de ma petite oie [sorte d'ajustement] ? La trouvez-vous congruente à l'habit ?" Molière Les préc. 10. [L]
DON BERTRAN
Aussi jamais travail ne me fit tant de peine ; Mais pour tenir au fait, dans la première scène Je fais entrer Hérode, et trois cents innocents.GUZMAN
Deux vers à chacun d'eux, c'en est déjà six cents. Pour peu qu'Hérode encore ait avec lui de pages, Le théâtre est rempli d'assez de personnages. La seconde ? Sortez.Il dit ce dernier mot à Don Alvar qui paraît avec Jacinte à la porte d'Isabelle.
DON BERTRAN
Qui viens-tu d'avertir ?GUZMAN
Je parle aux Innocents pour les faire sortir, Ils tiennent trop de place. Enfin, dans la seconde ?DON BERTRAN
Je fais dans celle-là le plus beau trait du monde, Au moment qu'ils sont tous condamnés à la mort...Comme Don Alvar est à demi sorti de la chambre d'Isabelle, Don Bertran détourne la tête, ce qui oblige Don Alvar d'y rentrer, et Don Bertran continue.
Mais qu'est-ce ci ? Je vois ce qui me déplaît fort.DON ALVAR, à Jacinte
Ferme vite.DON BERTRAN
Un homme seulement Qu'Isabelle en sa chambre enferme galamment, Il allait s'échapper quand j'ai tourné la tête. Tiens en main comme moi la dague toute prête, Je lui veux tout au moins couper jambes et bras. Ouvrez, ouvrez, vous dis-je, ou je mets porte bas.JACINTE, dedans
Qui frappe ?DON BERTRAN
Moi, Mari de fabrique nouvelle.Isabelle part de sa chambre avec Jacinte qui tient de la lumière.
SCÈNE VII. Don Bertran, Isabelle, Jacinte, Guzman.
ISABELLE
Que me voulez-vous dire ?DON BERTRAN
Que vous ne dormiez pas, mais je n'en fais que rire. Ce galant que je cherche, a-t-il le nez bien fait ?DON BERTRAN
Vous m'estimez donc fou, Madame la Mignonne, Et vous me l'osez dire à moi-même en personne ? Vous en déplaise ou non, malgré vous et vos dents Je m'en vais fureter et dehors et dedans, Tant que j'aie à la fin trouvé le Personnage.GUZMAN, prenant la chandelle des mains de Jacinte
Je vais vous éclairer, cherchons, faisons ravage. Ah, la tête !Il se laisse tomber et éteint la chandelle.
DON BERTRAN
Qu'as-tu ?DON BERTRAN
Et la lumière est éteinte, ô le fat !DON BERTRAN
Hôte, Garçon, Servante, holà, de la lumière.JACINTE, tirant Don Alvar hors de la chambre d'Isabelle
Coulez-vous promptement tandis qu'on ne voit point.DON BERTAN, arrêtant Don Alvar qui veut s'échapper
Qui tiens-je ? Ah, j'ai saisi mon Galant bien à point. Il allait sans mot dire enfiler la venelle. Le nom.Venelle : terme populaire qui se dit en cette phrase, "enfiler la venelle" pour dire, s'enfuir. [F] [vennelle : petite rue]
GUZMAN, se mettant entre Don Bertran et Don Alvar
C'est moi qui vais rallumer la chandelle. Que vous m'étreignez fort ! C'est Guzman, lâchez-moi.DON BERTRAN
La lumière paraît, je verrai si c'est toi.ISABELLE, à Jacinte
Que ferai-je !SCÈNE VIII. Don Bertran, Don Alvar, Don Félix, Léonor, Isabelle, Jacinte, Guzman, Mendoce.
DON BERTAN, prenant la chandelle des mains de sa soeur, et regardant Don Alvar au nez
Ah, ah mon Capitaine, C'est donc vous ?DON BERTRAN
Mon Cousin mon ami, vous n'êtes qu'un Pendard.À Isabelle.
Que faisait-il ici ? Parlez, la fine mouche.DON FÉLIX, à Don Alvar
Vous l'a-t-on mis en garde ?DON BERTAN, se détournant tout_à_coup vers Don Félix
De quoi vous mêlez-vous ? Je veux qu'il y regarde, Qu'il en prenne le soin quand bon lui semblera, Et malgré tout le monde il y regardera.DON FELIX
Sachez donc...DON FÉLIX, à Mendoce
Viens, Je renonce enfin à l'amour d'Isabelle. Dans sa chambre un Galant, de nuit ! Ah l'Infidèle ! Laissons, laissons au Ciel le soin de la punir.GUZMAN
Il sort.DON BERTRAN
Qu'il aille au Diable, et sans en revenir.SCÈNE IX. Don Bertran, Don Alvar, Isabelle, Léonor, Jacinte, Guzman.
LÉONOR
Où l'avez-vous trouvé ?DON BERTRAN
Il faut le croire, Ou qu'il venait encor lui conter quelque histoire. À ces contes en l'air son coeur s'épanouit.LÉONOR, s'appuyant sur Guzman
Hélas, je n'en puis plus.DON BERTRAN
Soutiens-la, de l'eau, vite.DON BERTRAN
Ce mal est venu tout_à_coup.SCÈNE X. Don Alvar, Léonor, Guzman.
SCÈNE XI. Don Alvar, Léonor, Isabelle, Jacinte, Guzman.
ISABELLE, bas à Jacinte
Que vois-je ? Juste Ciel !DON ALVAR
Enfin, je vous adore, Ma chère Léonor, respirez-vous encore ? D'un coup d'oeil pour le moins répondez à ma voix.ISABELLE
Ne dissimule plus, traître, je te connais. Je vois les sentiments d'une âme toute lâche, Qui sous un faux semblant se déguise et se cache. C'est donc là ce beau feu dont tu t'osais vanter ? C'est là ce digne amour dont tu m'osais flatter ?DON ALVAR
Madame...ISABELLE
Don Félix obtiendra ce coeur que tu refuses, Il sera mon époux ; je le hais, mais enfin J'obéis pour te plaire à mon cruel destin, Et pour me punir mieux d'avoir dit que je t'aime, Je ne veux me venger de toi que sur moi-même.DON ALVAR
Ah, ne punissez pas avec tant de rigueur Un crime de ma langue, et non pas de mon coeur. Ne vous alarmez point d'une si vaine flamme, Que feignant de nourrir je désavoue en l'âme. De peur que Don Bertran par un soupçon jaloux N'ose imaginer que je brûle pour vous, Exprès pour Léonor je me feins l'âme atteinte.ISABELLE
Non, je n'écoute rien.DON ALVAR
Je ne vis que pour vous, seule je vous adore, Votre amour fait ma joie ; en faut-il plus encore ? J'abhorre Léonor, et par de vains efforts...LÉONOR, se levant tout_à_coup
Traître, perfide...LÉONOR
Il faut te déclarer, imposteur, il faut dire Pour laquelle de nous ton lâche coeur soupire. Et pour elle et pour moi, tu feins les mêmes feux. L'aimes-tu ? M'aimes-tu ? Qui trompes-tu des deux ?ISABELLE
Infidèle, est-ce à moi ?ISABELLE
Suis-je celui de haine ?LÉONOR
Réponds.DON ALVAR
J'aime, je dis...LÉONOR
Tu cherches à fourber puisque tu t'interdis. Mais pourquoi, si tu mets tous tes soins à lui plaire, Cette nuit dans ma chambre as-tu feint le contraire ? Pourquoi m'as-tu juré pour t'en justifier...DON ALVAR
Moi, que dans votre chambre...LÉONOR
Oses-tu le nier ?ISABELLE
Tu l'aimes donc, perfide ?DON ALVAR
Léonor.SCÈNE XII. Don Bertran, Don Alvar, Isabelle, Léonor, Jacinte, Guzman.
DON BERTRAN
Voici notre Remède. Ah, vous êtes debout. Où vous tenait ce mal, Soeur un peu trop dolente ?À Isabelle.
Mais vous avez la mine aussi peu rechignante. Qu'auriez-vous de nouveau ?ISABELLE
N'en ayez point souci.DON BERTAN, montrant Don Alvar
Et ce joli Mignon, que faisait-il ici ?DON BERTRAN
Vous faites donc la fine ? Dormez tout votre saoul ; je ne partirai point Que l'on ne m'ait appris le tout de point en point.DON BERTRAN
Vous devriez vous taire, Je suis et bon et sage, et veux ce que je veux. Rentrez.Il fait rentrer Don Alvar et Léonor chacun dans sa chambre, et ensuite dit à Isabelle en s'en allant.
Adieu, la Belle.JACINTE
Ô l'étrange amoureux !ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Don Bertran, Don Garcie.
DON GARCIE
Je n'en ai rien ouï.DON BERTRAN
Ni crier à l'alarme ?DON GARCIE
Non.DON BERTRAN
Si le feu de nuit prenait à la maison Vous vous laisseriez donc rôtir comme un oison. Toutefois pour avoir l'âme si sommeillante, Vous avez engendré fille peu dormante.DON GARCIE
Quoi, que s'est-il passé ? Ma fille...DON BERTRAN
Allons tout doux, Nous avons tout loisir, et le jour est à nous. Dites-moi, seriez-vous bien aise de m'entendre ?DON BERTRAN
Je m'en vais vous conter un assez vilain cas ; Mais oyez-vous bien clair quand vous ne dormez pas ? Parlerai-je bien haut ?DON BERTRAN
N'interromprez-vous point ?DON GARCIE
À quoi bon ?DON GARCIE
Parlez jusqu'à demain.DON BERTRAN
Posément ?DON GARCIE
Posément.DON BERTRAN
Et vous saurez-vous taire ?DON GARCIE
Tant que vous parlerez.DON BERTRAN
Écoutez donc, beau-père. Je prétends être noble, et non pas, Dieu merci, De ceux qui seulement le sont cosi-cosi, Je chasse de plus loin, et ferais bien voir comme L'aïeul de mon aïeul était très gentilhomme. Quoique issu de parents si nobles et si preux, Et moi par conséquent encor plus noble qu'eux, Ma façon de traiter est pourtant assez ronde, Je suis humble, je fais état de tout le monde, Et bien loin d'imiter mille jeunes muguets, Je m'entretiendrais même avecque des laquais. Aussi des bons, dit-on, Don Bertran est la crème, Il n'est dans le pays personne qui ne l'aime, Qui n'en dise du bien, et cela se connaît, Chacun me rit au nez aussitôt qu'il me voit. À monter à cheval je triomphe, j'excelle, Je tombe d'un plein faut à ravir sur la selle, Mais d'un faut si léger que j'éblouis les yeux, Et de la selle en bas je tombe encore mieux. Cent fois m'est avenu sans me rompre os ni veine, Ce qui de mon adresse est marque très certaine, Car beaucoup n'ont tombé qu'une fois seulement, Qui se sont échinés fort maladroitement. Pour vaillant, je le suis, je crève de courage, Je chante comme un cygne, à danser je fais rage, Jusqu'à donner leçon à certain petit chien Qui danse comme un drôle, et qui ne m'en doit rien. D'ailleurs, je me connais assez bien en peinture, De cette propre main j'ai fait ma portraiture, Et n'ai pas moins de grâce à toucher le pinceau Que d'esprit à tirer des vers de mon cerveau ; Car vous n'ignorez pas, sans que je vous le die, Que je sais en six jours faire une Comédie, Et que si le Théâtre était estropié J'ai déjà trop de quoi le remettre sur pied. Quant au fait du ménage où je m'applique l'âme, Je sais comme il faut vivre, et n'en redoute femme. J'ai pourtant le coeur bon, et ne pleure jamais Ou la dépense faire, ou celle que je fais. Qu'un Parent me soit mort, sans qu'on me sollicite, Je me mets en grand deuil pourvu que j'en hérite, Je m'en console ainsi mieux qu'à moi n'appartient, Je prends toujours courage, et le temps comme il vient, L'esprit fort et constant, sans me mettre en cervelle Ce que peut dire un tel ou penser une telle, Je fais nargue au babil, et qui plus est, ma foi, Je me moque de ceux qui se moquent de moi. Pour ma taille, on ne peut la trouver engoncée, J'ai le pied bien tourné, la jambe bien troussée, Le port majestueux, le visage assez doux, Et la mine guerrière autant ou plus que vous. Sans doute vous direz ici que je me loue ? En cela vous dites vérité, je l'avoue, Je me loue en effet, mais il est à propos, Et pour conclure enfin l'affaire en peu de mots, Las de vivre toujours sans Femme noire ou blonde Par qui pouvoir laisser des Don Bertrans au monde, Noble vaillant, adroit, danseur, dispos, léger, Poète, Musicien, Peintre, bon ménager, Et surtout, qui n'est pas chose fort dégoûtante, Ayant près de sept fois mille ducats de rente, Je viens pour faire honneur à Madame Isabeau, Et par un bon contrat me charger de sa peau, Sans en rien espérer que lorsque la mort fière Par grand bonheur pour moi vous clora la paupière, Jugez jusqu'où pour vous je me suis relâché, Et si ce n'est pas là me vendre à bon marché ; Et malgré tout cela, j'entre en chaud mal de fièvre, Et trouve qu'on me donne un chat au lieu d'un lièvre.Cosi-Cosi : Mot italien que nous avons adopté et que nous écrivons comme on le prononce, couci-couci. [LC]
Muguet : Galand, coquet, qui fait l'amour aux Dames, qui est paré et bien mis pour leur plaire. Le Cours, les Tuilleries sont les rendez-vous de tous les muguets. [F]
Portraiture : Terme vieilli. Portrait. [L]
Nargue : Dire nargue d'une chose, exprimer le peu de cas qu'on en fait. [L]
Babil : Abondance de paroles sur des choses de néant ou superflues ; un parler continuel et importun. [F]
DON GARCIE
Avez-vous l'esprit sain ?DON GARCIE
Je devrais bien plutôt...DON BERTRAN
Vous avez l'humeur prompte, Soyez de par le Diable attentif à mon conte, Écoutez jusqu'au bout, vous parlerez après. J'avais mandé, je pense, en termes fort exprès Qu'Isabelle s'en vînt bien et dûment masquée, Bien loin de m'obéir elle s'en est moquée, Et partant de Madrid n'a mis sur son minois, Pour me faire enrager, qu'un masque de trois doigts. Ce qui m'émeut la bile encore davantage, C'est que vous ayez fait sans besoin le voyage, Peut-être sous l'espoir d'attraper un repas ; Cependant en deux mots je ne le voulais pas, Et je vous épargnais la peine de le faire Par un Récépissé passé devant Notaire, Outre que votre fille aime trop le caquet, Tout ce qu'elle m'a dit sent son esprit coquet, Sa tête a des vapeurs qu'on a peine à rabattre, Pour un pied qu'on lui donne elle ose en prendre quatre, Elle est presque toujours sur le raisonnement, Et raisonnant raisonne irraisonnablement ; Force cajolerie et mots galants en bouche, L'oeil souvent en campagne, et l'accueil peu farouche. J'aime de cette humeur la Femme d'un Voisin, Mais je veux que la mienne aille le grand chemin. De plus, un Don Félix, adroit de la prunelle, En dépit que j'en aie a toujours l'oeil sur elle. Même j'ai cette nuit été fort alarmé Trouvant mon beau-Cousin dans sa chambre enfermé, Et j'y suis, m'a-t-il dit, comme un Parent fidèle Qui viens pour votre honneur faire la sentinelle, Et voir si Don Félix oserait s'y couler.DON BERTRAN
Non pas, mais toutefois c'est chose assez infâme Qu'un Mari corps pour corps n'ose piéger sa Femme, Qu'il ait quelque scrupule, et demeure en soupçon Si de nuit un galant l'entretenait ou non. Enfin j'aimerais mieux la moindre Paysanne, Il faut à votre fille homme qui porte canne, Allez-en quêter un, j'en suis fort satisfait ; Nourriture de cour n'est point du tout mon fait, Vous le savez fort bien en votre conscience. Payons donc, s'il vous plaît, par moitié la dépense, Tirons chacun du nôtre au sortir de ce lieu, Toute promesse nulle, et bons amis, adieu. Je n'ai plus d'appétit touchant le mariage.DON GARCIE
On m'avait bien dit vrai, que vous n'étiez pas sage, Que souvent vous aviez le cerveau démonté, Mais je ne croyais pas que vous l'eussiez gâté. Savez-vous qui je suis ?DON BERTRAN
Criez, jurez, pester, si vous le trouvez bon. Pour moi, si j'en démords je veux bien qu'on m'étrille. Rendez-moi ma quittance, et prenez votre fille.DON GARCIE, tirant l'épée
Ma foi, vous parlerez ainsi que je l'entends.DON BERTRAN
À d'autres, rengainez, j'ai plus de soixante ans, Je ne suis plus d'âge à tenter l'enfilade, Et si je porte un fer, ce n'est que par parade.DON GARCIE
Ne croyez pas ainsi parer en reculant.DON GARCIE
Vous marchandez en vain.DON BERTRAN
Si je suis ma colère... Mais tant s'estomaquer n'est pas fort nécessaire. Voyez-vous, je suis bon, et d'un mot de douceur On m'arracherait l'âme, on me fendrait le coeur. J'accorde et me soumets d'épouser Isabelle, Mais à condition seulement...DON GARCIE
Et bien, quelle ?DON BERTRAN
Croyez-vous que je sois une bête, Et ne connaisse pas clairement aujourd'hui Que sans comparaison je vaux bien mieux que lui ? Mais aussi bien que moi vous avez osé dire Que fille qui choisit bien souvent prend le pire. Si donc je m'aperçois, et vous fais voir enfin Qu'Isabelle ait pour moi le coeur traître et malin, Vous me rendez soudain, sans sommations nulles, Ce qu'il m'a pu coûter en louage de mules, Ce que j'ai déboursé pour le carrosse aussi, Et ce que depuis hier j'ai fait de frais ici ; Car franchement, à moins qu'Isabelle soit nôtre, Je serais un grand sot de payer pour un autre.Guzman entre.
DON BERTRAN
Allez donc disposer tout le monde à partir.SCÈNE II. Don Bertran, Guzman.
DON BERTRAN
Guzman.DON BERTRAN
En vain pour m'en tirer j'ai fait ce que j'ai pu, Ce Diable de Beau-père est trop opiniâtre.DON BERTRAN
Au profit de sa fille ; il a fort peu de bien, Elle empire d'attendre, et je la prends pour rien. La garde d'un tel meuble à la fin peut déplaire.GUZMAN
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il cherche à s'en défaire, Mais le monde à Madrid est plus futé qu'ici.DON BERTRAN
Comment ? Je suis donc pris pour dupe ?GUZMAN
Un grand défaut.DON BERTRAN
Quel ?GUZMAN
Il n'importe.DON BERTRAN
Dis.GUZMAN
Je n'ose.DON BERTRAN
Achève tôt.GUZMAN
Mais...DON BERTRAN
Si tu ne le dis, je jouerai de la dague.GUZMAN
Vous le voulez savoir ?DON BERTRAN
Oui, parle.GUZMAN
Elle extravague.Extravaguer : Dire ou faire quelque chose mal à propos, indiscretement et contre le bon sens, ou la suite du discours, ou la bienseance. [F]
DON BERTRAN
Elle ?GUZMAN
Elle.DON BERTRAN
Ce n'est donc qu'en de certains moments.GUZMAN
Elle a l'esprit gâté d'avoir lu des romans, Et croit qu'étant un jour d'un Taureau poursuivie Sans certain Chevalier elle eût perdu la vie. Elle l'aime en idée, et quoique son époux, Ce chimérique Amant l'emportera sur vous. Elle caresse tantôt l'un, tantôt l'autre, Croyant...DON BERTRAN
Dans sa folie il irait bien du nôtre. Aussi hier à l'abord il m'était fort nouveau Que mon Cousin lui fît un conte de Taureau.DON BERTRAN
Jaser comme une pie. Tant de raisons en l'air de ceci, de cela, Qu'enfin je crus devoir y mettre le holà. Je suis bien à mon aise avec mon Mariage.GUZMAN
Dégainer.GUZMAN
Il sera mort, je pense.GUZMAN
Il sera confisqué.GUZMAN, mettant l'épée à la main
Ah ventre ! Ah tête ! Ah sang !DON BERTRAN
Tu fais le Diable à quatre !Diable à quatre : faire beaucoup de bruit, causer beaucoup de désordre (locution qui provient d'une représentation scénique du moyen âge qu'on appelait la grande diablerie à quatre personnages ; celle où il n'y en avait que deux se disait la petite diablerie) [L]
DON BERTRAN
Guzman a du courage ?GUZMAN
Il est déjà parti, Et je tiens comme vous que de flamberge nue La vision est laide, et blesse fort la vue. S'il m'en fallait tâter, je pourrais filer doux, Et je ne me battais, ma foi, non plus que vous.Flambergue : Grosse espée du Chevalier Regnaut de Montauban, l'aîné des quatre fils Aymon. [F]
DON BERTRAN
Pourquoi ?GUZMAN
Ce Don Félix est un méchant garçon, Et veut faire avec vous le coup d'estramaçon, Comme offensé dit-il, sans raison raisonnable.Estramaçon : Coup qu'on donne du trenchant d'une forte espée, d'un coutelas, d'un cimeterre. On le dit aussi de l'arme même. [F].
SCÈNE III. Don Bertran, Don Félix, Guzman.
DON FELIX
J'ai deux mots à vous dire.DON BERTRAN
Dites.DON FÉLIX, montrant Guzman
Mais en secret, faites qu'il se retire.DON BERTRAN
Quiconque marche droit, sans fraude, et comme il faut, Ne fait rien en cachette, et parle toujours haut. Quant à moi, je ne crains nullement qu'on m'entende.DON BERTRAN
Hier quand je vous parlai, je parlai haut et net, Je ne demande rien que je ne veuille faire, Et vous pouvez choisir de parler, ou vous taire.DON BERTRAN
Il est vrai, je veux bien l'avouer entre nous. Hier transporté d'amour j'eus l'âme un peu hautaine, Vous n'eûtes pas de moi satisfaction pleine, Je fis trop peu d'état de votre compliment, Vous vouliez m'honorer fort amiablement, Venir jusqu'à Tolède avec toute la Bande, Et c'était-là me faire une grâce fort grande, Je devais l'accepter, je l'avoue à ce coup, Car vous êtes brave Homme, et vous valez beaucoup, Gracieux, obligeant ; de plus, je considère Que vous étiez ami de feu Monsieur mon Père. Ainsi par ses raisons, pour refaire la paix, Vous serez de ma noce, et je vous le promets, Prenez place au carrosse auprès de l'épousée, Et pour rendre entre nous cette paix plus aisée, J'aurai deux violons pour nous faire danser. Vous êtes mon ami plus qu'on ne peut penser, Et pour l'amour de vous je me mettrais en pièces.DON FELIX
Ce n'est pas là...DON BERTRAN
Combien avez-vous de Maîtresses ? Je vous trouve bien fait, vous avez l'oeil mignon, Et la mine surtout d'être bon compagnon.DON BERTRAN
Vous ne me direz rien que de fort à propos ?DON FELIX
Vous m'en remercierez.DON FELIX
Je meurs pour Isabelle, et cet Objet vainqueur Malgré ma résistance a captivé mon coeur, Je l'adore.DON FELIX
Depuis un an ou deux.DON BERTRAN
C'est bien s'être aveuglé Que souffrir si longtemps son esprit déréglé, Car vous en aurez vu quelques extravagances ?DON FELIX
L'Amour se fortifie au milieu des souffrances. J'ai langui sans murmure, et toujours espéré Qu'enfin je pourrais voir son esprit modéré ; Le temps dissipe encor de plus sombres nuages.DON FELIX
J'ai poussé jusqu'ici mille soupirs en vain, Mais se voyant réduire à vous donner la main, Avec moi cette nuit elle s'est déclarée, J'ai reçu de sa flamme une preuve assurée, Un doux oui de sa bouche, après tant de mépris, De ma constance enfin se trouve être le prix.DON BERTRAN
Quoi, vous ayant toujours fait mine peu civile, Cette nuit seulement elle a changé de style ?DON FELIX
Et n'est-ce pas assez ?DON BERTRAN, à Guzman
Je gagerais ma peau Qu'elle croyait parler à l'homme à son Taureau, Et que sa vision lui tenait à la tête. Mais passons outre ; enfin quelle est votre requête ?DON FELIX
Que sachant qu'elle m'aime, et ne vous aime point, Vous ne sépariez pas ce qui semble être joint, Et sans plus la contraindre à ce qu'elle appréhende...DON BERTRAN
Ah, si je la contrains, je veux que l'on me pende ; Mais aussi, si je fais ce coup d'Ami pour vous, Vous satisferez l'Hôte, et vous payerez pour tous. Je fis hier par amour dépense assez complète, Et je vous y transporte et mon droit et la dette.DON FELIX
J'accepte l'un et l'autre.SCÈNE IV. Don Bertran, Don Félix, Isabelle, Léonor, Jacinte, Guzman.
LÉONOR
L'heure de déloger, mon Frère, est-elle prise ? Le Cocher est tout prêt, et l'on attend que vous.ISABELLE
Que prétendez-vous faire ?ISABELLE
Moi ?DON BERTRAN
Vous, vite, et sans plus de mystère. Don Félix vous en conte, il est de vous chéri, Je vous fait son épouse, et lui votre mari. Je ne fus convoiteux jamais du bien d'un autre.Convoiteux : Qui convoite. Convoiteux de gloire, de richesse. [L]
DON FÉLIX, à Isabelle
Puisque enfin mon Rival consent à mon bonheur, J'ose vous demander l'effet de vos promesses.ISABELLE
Que vous ai-je promis ?DON BERTRAN
Mettons bas les finesses, L'on sait, ce que l'on sait, et... mais je ne dis mot. Si plus on m'y retient, je veux passer pour sot.DON FELIX
Madame, à quel dessein voulez-vous ici feindre ? Don Bertran vous cédant, vous n'avez rien à craindre.ISABELLE
Quoi ?DON FELIX
Déjà reçu parole ?ISABELLE
De qui ? Quand ?DON FELIX
Cette nuit, de vous.GUZMAN, à Jacinte
La pièce est drôle.DON FELIX
Oui, Madame, et prié de me couler sans bruit, Quand une voix soudain m'a fait quitter la place.DON FELIX
Quoi, vous ne m'avez pas demandé du secours Contre un Hymen fatal au bonheur de vos jours, Juré que votre amour serait ma récompense ?ISABELLE
Sans doute vous rêvez.DON BERTRAN
Perd-elle contenance ? Vous entretenez donc de nuit le cavalier, Et quand à votre chambre on va vous épier, On vous blesse, on fait tort à votre prud'homie.Prud'homie : Probité et sagesse. [L]
ISABELLE
Quoi, peut-on me traiter avec plus d'infamie ? Si j'ai vu de bon oeil Don Alvar ce matin, Apprenez que sans vous...LÉONOR
Ces soins de votre honneur ne sont qu'une défaite, Car dans sa chambre enfin Don Alvar n'est entré...LÉONOR
Dois-je pas...DON BERTRAN
Vous êtes forte en gueule. Votre langue a passé de nouveau sous la meule, Elle est bien affilée.Affiler : Donner le fil à un couteau, à une épée, à une faux, à une cognée, et à tous autres instruments tranchants, en les passant sur la meule, ou sur le grais, ou avec la pierre à aiguiser. [F]
DON BERTRAN
Jusqu'à quand voulez-vous discourir ?LÉONOR
Ai-je tort de tâcher...DON BERTRAN, la repoussant rudement
C'en est trop, allez voir là dehors si j'y suis.ISABELLE
Quelle brutalité !JACINTE
C'est un fou personnage.SCÈNE V. Don Bertran, Don Félix, Isabelle, Jacinte, Guzman.
ISABELLE
Je le tiens tout jugé.DON FELIX
Quoi, mon rival se rend ? Quoi, j'aurai même appris de votre propre bouche Que son feu vous déplaît, que mon amour vous touche, Et tout cela, Madame, à ma confusion ?DON BERTRAN, à Don Félix
Vous ai-je pas bien dit que c'était vision, Qu'elle croyait parler à son galant d'idée ? Cherchez fortune ailleurs, l'affaire en est vuidée.Vuider : se dit figurément en choses morales, et signifie, terminer, finir une affaire, un differend. [F]
DON FELIX
Après m'avoir promis cette nuit d'être à moi, L'Ingrate s'en dédire, et me manquer de foi ?ISABELLE
Je n'examine point ici par quelle adresse Vous voulez m'imputer une fausse promesse, Mais sachez que jamais je ne vous promis rien, Que je n'aie point de nuit souffert votre entretien. Et que loin de me rendre à vos voeux plus sensible, J'eus pour vous de tout temps une haine invincible. Ne vous flattez donc plus, et tenez pour certain Que vous n'aurez jamais ni mon coeur ni ma main.GUSMAN, à Jacinte
C'est bien là pour lui faire épanouir la rate.Rate : Familièrement. Épanouir la rate, désopiler la rate, dilater la rate, divertir, faire rire. [L]
SCÈNE VI. Don Bertran, Isabelle, Jacinte, Guzman.
ISABELLE
J'obéis à mon Père.ISABELLE
Quel ?GUZMAN, à Don Bertran
Voyez comme ce mot rend ses sens tout charmés.ISABELLE, à Don Bertran
Son mérite, il est vrai, peut beaucoup sur mon âme, Et je puis bien donner une place en mon coeur À qui je dois la vie, et peut-être l'honneur.DON BERTRAN, souriant à Guzman
Guzman.DON BERTRAN, à Isabelle
Aimez ce beau Galant, je n'en suis point jaloux.ISABELLE
Je n'ose encor songer à vous en rendre grâce, Et crains que mon bonheur ne soit mal affermi.DON BERTRAN
Non, j'y consens, vous dis-je, et serai son Ami, Mais à condition qu'il se rendra visible.ISABELLE
Il n'est pas malaisé.SCÈNE VII. Isabelle, Jacinte, Guzman.
GUZMAN
Reposez-vous sur moi, Quoi que je lui débite, il me croit sur ma foi. Je saurai l'amener au point que je souhaite.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Don Alvar, Guzman.
DON ALVAR
Où l'as-tu donc laissé ?GUZMAN
Seul avec sa folie, Dans sa chambre enfermé, non sans mélancolie. Il a comme la mer son flux et son reflux, Tantôt il en veut bien, tantôt il n'en veut plus.GUZMAN
Si pour le satisfaire il épouse Isabelle, Il craint ce dont à peine on échappe en ce cas ; Il craint d'être battu s'il ne l'épouse pas, Et prévoit de tous sens si maligne Influence, Que contre son étoile il peste d'importance. Je l'ai pourtant contraint enfin de faire choix.DON ALVAR
Et c'est !GUZMAN
Si je n'eusse su l'empaumer à propos, Vous en teniez pourtant, il eut dit les fins mots ; Mais encor que chacun cherche qui lui ressemble, Il croit qu'elle étant folle, ils seraient mal ensemble ; Sur ma parole seule il change de desseinEmpaumer : empaumer quelqu'un, se rendre maître de son esprit. Je vois qu'il a, le traître, empaumé son esprit, voir MOL. Éc. des femmes, III, 5 ; [L]
DON ALVAR
Aussi crois...DON ALVAR
Ah, Guzman, je l'adore.GUZMAN
Êtes-vous aimé d'elle ?DON ALVAR
Assez pour avoir lieu de croire que son coeur Est le prix du beau feu dont je ressens l'ardeur.SCÈNE II. Don Alvar, Jacinte, Guzman.
JACINTE
Bien moindres qu'il n'aurait s'il suivait notre envie. Ma Maîtresse a parlé de vous adroitement, Sans lui faire paraître aucun engagement Ni d'obligation ni de reconnaissance ; Mais son avare humeur emporte la balance, Et de la vertu seule il fait fort peu d'état À moins que la fortune en soutienne l'éclat. Ainsi la vôtre en vain vous rend considérable, Don Bertran riche et fou lui semble préférable.SCÈNE III. Guzman, Jacinte.
JACINTE
Et bien Guzman ?GUZMAN
Et bien, Jacinte ?JACINTE
Que t'en semble ?JACINTE
Don Alvar seul pourtant en poursuit la conquête, Car Don Bertran voudrait s'être fait moins de fête, Et quant à Don Félix, notre passionné, Je lui viens de porter son congé tout signé.GUZMAN
Tu l'as tiré d'erreur ?JACINTE
Cette seule croyance Qu'Isabelle eût de nuit flatté son espérance, Le faisait s'obstiner ; et son Valet sans moi En eût payé l'amende, et tout du long.GUZMAN
Pourquoi ?JACINTE
De Don Félix son Maître il eut charge expresse De voir dans quelle chambre entrerait ma Maîtresse, Espérant cette nuit lui parler sans témoin ; L'étourdi cependant en prit si peu de soin, Que dans l'obscurité prenant l'une pour l'autre, Il causa ce désordre arrivé dans la nôtre.GUZMAN
De sorte qu'en effet il ignorait encor Qu'ainsi pour Isabelle il eût pris Léonor. Qui d'ailleurs attendant Don Alvar à même heure Dans cette même erreur jusqu'à présent demeureSCÈNE IV. Léonor, Guzman.
LÉONOR
Si l'on rit, c'est du feu dont l'ardeur me possède. Et pour te découvrir le secret de mon coeur, Le traître Don Alvar se rit de ma langueur. Mais, Guzman, tire-moi de mon inquiétude. Qui le peut obliger à cette ingratitude, Car tu sais jusqu'ici qu'il m'a voulu du bien ?LÉONOR
Toi qui m'as tant de fois découvert sa pensée, Quand de quelque soupçon j'avais l'âme blessée, Tu ne me répons rien aujourd'hui là-dessus ?LÉONOR
Il se cache de toi ?LÉONOR
Mais cette nuit encor, ce qui me désespère, L'ingrat s'est voulu rendre à l'assignation, M'a fait un entretien rempli de passion. Cependant aujourd'hui, pour me couvrir de honte, Il veut faire passer tout cela pour un conte, Il dit qu'il n'en est rien.GUZMAN
Tout vilain cas, dit-on, fut toujours reniable, Mais vous parler de nuit n'est point un vilain cas.SCÈNE V. Don Félix, Léonor.
LÉONOR
Ah, vous ne savez pas encor ce qui sa passe. Ce n'est qu'à Don Alvar que vous cédez la place, À l'amour de ce traître Isabelle se rend.DON FELIX
Don Bertran, Don Alvar, tout m'est indifférent, Et mon départ bientôt lui va faire connaître Qu'elle est en liberté de se choisir un Maître. C'est par le mépris seul qu'on venge le mépris.LÉONOR
Du traître Don Alvar empêchez le projet. De ses feux Isabelle est le plus cher objet, Et je ne doute point que par votre présence Vous ne trompiez le cours de leur intelligence.DON FELIX
Vous l'aimez ?DON FELIX
Mais dans un rendez-vous, à ce que l'on m'a dit, Sa flamme cette nuit pour vous s'est fait paraître ?DON FELIX
En quel aveuglement ai-je été jusqu'ici ? Tu m'as dit vrai, Jacinte, et j'en suis éclairci.LÉONOR
Que dites-vous ?SCÈNE VI. Don Bertran, Don Félix, Léonor, Guzman.
DON BERTRAN
Ah, ma soeur la mutine, Vous traitez donc ainsi l'amour à la sourdine, Tête à tête de nuit, et vous faites complot De mettre voile au vent tous deux sans dire mot ?LÉONOR
Si vous avez ouï...LÉONOR
C'est à tort...DON FELIX
Quant à moi...DON BERTRAN
Quant à vous n'ayons point de querelle, Elle vous amourache, aussi faites-vous elle, Vous en voulez par là, j'en suis très fort joyeux ; Mais vous l'épouserez, ma foi, pour ses beaux yeux. Prenez, je vous la livre, elle est et belle et droite, N'a nuls défauts cachés, ne cloche, ni ne boite, C'est comme il vous la faut, vous serez bien conjoints.DON FELIX
Me voici marié quand j'y pensais le moins. Mais encor, parmi vous, de grâce, est-ce la mode De se défaire ainsi d'une soeur incommode, Sans avance, sans dot ?DON BERTRAN
Non, mais quoi qu'il en soit, C'est sa faute et la vôtre, et qui la fait, la boit. Vous en voulez tâter encor qu'il m'en déplaise ; D'accord, oui, passez-en votre envie à votre aise, Mais que je donne rien, ou contribue aux frais...LÉONOR
Cessez de vous...SCÈNE VII. Don Bertran, Don Félix, Léonor, Guzman, Mendoce.
MENDOCE, à Don Félix
Monsieur, les chevaux sont tout prêts.DON FELIX
Allez, Mendoce, allons. Vous suivrez en carrosse, Je m'en vais préparer le festin de la noce, Je vous attends demain à Madrid pour dîner.DON BERTRAN
Laisser ainsi ma Soeur !DON FELIX
Vous pourrez l'amener, Ou comme sous vos lois sa volonté se range, L'envoyer par Amis, ou par lettres de change.Il s'éloigne comme pour s'en aller.
LÉONOR
Vous vous faites berner.GUZMAN, l'arrêtant
Monsieur, n'en faites rien.DON BERTRAN
Il faut...DON FÉLIX, revenant
Tirer l'épée, et Guzman...DON BERTRAN
Cet infâme En a, vous le voyez, laissé gâter la lame ; Elle est toute rouillée, et je crois que sans vous Pour son manque de soin je le rouerais de coups.DON FÉLIX, en riant
Je craignais autre chose, adieu.SCÈNE VIII. Don Bertran, Léonor, Guzman.
SCÈNE IX. Don Garcie, Don Bertran, Léonor, Guzman.
DON GARCIE
Quel débat avez-vous l'un et l'autre ?DON BERTRAN
Elle pleure, Les oiseaux étaient drus, ils se sont dénichés. Pleurez, ma pauvre Soeur, pleurez pour vos péchés.DON BERTRAN
Si vous l'êtes jamais, je veux être pendu. Pour la seconde fois j'en jure de la sorte, Si c'est trop peu jurer, que le Diable m'emporte, C'est tout dire, on doit croire un homme à son serment.DON GARCIE
Nous en sommes tantôt convenu autrement. Don Félix est parti qui vous faisait ombrage, Rien ne vous peut choquer, ma fille est belle et sage, Ne nous brouillons donc point par de nouveaux détours.DON GARCIE, avec un ton de colère
Quand je parle raison, j'entends qu'on y réponde.DON BERTRAN
Vous êtes bilieux autant qu'homme du monde, Vous deviez donner prompt remède à cela. Je compose un onguent...DON GARCIE
Nous n'en sommes pas là. Puisque pour vous ma fille est un parti sortable, Fussiez-vous mille fois plus Diable que le Diable, Vous ne vous moquerez ni d'elle ni de moi, Et vous l'épouserez, ou vous direz pourquoi.DON BERTRAN
Je ne suis pas un sot, et cela vous suffise.DON BERTRAN
Et si sa vision la prenant au collet, Elle s'en va sauter au cou de mon valet Le croyant Chevalier de l'Animal à cornes ?DON BERTRAN
Ne faites point le fin. Mais dites, son cerveau (car je sais tout enfin) En quel temps reçoit-il cette idée importune ? Est-ce dans la nouvelle, ou dans la pleine Lune ?SCÈNE X. Don Garcie, Don Bertran, Léonor, Isabelle, Jacinte, Guzman.
Jacinte à Isabelle
Jouez bien votre rôle.DON GARCIE
Que dit-elle ?ISABELLE
Ah, mon Père, il m'a sauvé la vie, Et la reconnaissance à l'aimer me convie ; Je dois m'en souvenir jusque dans le tombeau.DON GARCIE
De quoi ?DON BERTRAN, à Don Garcie
Oyez, mais par ma foi, c'est méchanceté pure, Et vous savez fort bien où lui tient l'enclouure.Enclouure : Empêchement, noeud d'une difficulté. "De l'argent, dites-vous, ah ! voilà l'enclouure", MOL. l'Étour. II, 5. [L]
DON GARCIE
J'ignore.DON BERTRAN
Ignorez donc, il m'importe fort peu, Je retire sans bruit mon épingle du jeu. De peur d'engendrer noise, usez-en tout de même.DON BERTRAN, à Don Garcie
C'est stratagème encor ?ISABELLE
Je ne puis vous le taire. Oui, j'aime, et je n'ai pu refuser on amour Au généreux Vainqueur à qui je dois le jour. D'un accident si triste et difficile à croire. Sachez que Don Alvar vous conta hier l'histoire. C'est une vérité que je ne puis nier, Puisque j'en suis la Dame, et lui le Cavalier ; En me sauvant la vie il me la fit captive, Et c'est pour lui qu'il faut désormais que je vive.LÉONOR
De tout ce qu'elle dit apprenez qu'il n'est rien. Cette obligation n'est en effet qu'un conte Pour couvrir un amour dont l'aveu lui fait honte.LÉONOR
Je ne me tairai plus, Aussi bien il est temps de vous faire connaître Que Don Alvar vous fourbe, et que ce n'est qu'un traître, Qu'il adore Isabelle.ISABELLE
Il m'a promis sa foi.DON GARCIE
Quelque espoir qui le flatte, il pourra se méprendre S'il prétend que sans bien je l'accepte pour Gendre.ISABELLE
Après un tel bienfait...DON GARCIE
Je sais ce qu'il te faut.LÉONOR, à Don Bertran
Et bien, contre l'ingrat ai-je parlé trop haut ?SCÈNE XI. Don Garcie, Don Bertran, Don Alvar, Léonor, Isabelle, Guzman.
DON ALVAR
Moi, vous trahir !DON BERTRAN
J'en sais plus que vous ne pensez, Et vous ferai bien voir que je suis hors de page. Vous n'avez subsisté que par le cousinage, Et sans moi qui fournis, et peut-être dès demain Vous tireriez la laine, ou vous mourriez de faim ?Hors de page : être hors de page, être hors de toute dépendance. Cette manière de gens qui ne sortent jamais de hors de page [qui en philosophie sont toujours écoliers] [L]
Tirer la laine : exercer de nuit, dans les rues, le vol des manteaux et en général de toutes sortes de choses. [L]
DON ALVAR
Ce reproche est honteux.DON BERTRAN
Je prenais Isabelle Seulement sur le bruit qu'elle avait d'être belle, Car du reste, néant, elle n'a pas un sou.DON ALVAR
Qu'en voulez-vous conclure ?ISABELLE, à Jacinte
Est-il un plus grand fou ?DON BERTRAN
Vous lui parlez d'amour au mépris de ma flamme ? Mariez-vous sur l'heure, et la prenez pour Femme, C'est par où je prétends me venger de tous deux. Elle, sans aucun bien, vous, passablement gueux, Allez, vous connaîtrez plutôt qu'il ne vous semble Quel Diable de rien c'est, que deux riens mis ensemble. Dans la nécessité vous n'aurez point de paix, L'amour finit bientôt, la pauvreté, jamais. Afin que tout vous semble aujourd'hui lys et roses, J'aurai soin de la noce, et paierai toutes choses, Mais vous verrez demain qu'on a peu de douceur À dîner d'un Ma vie, à souper d'un Mon coeur, Et qu'on est mal vêtu d'un drap de Patience Doublé de Foi partout, et garni de Constance.DON ALVAR, à Guzman
Écoutons le Beau-père avant que de parler.LÉONOR, à Don Bertran
Quoi, sur sa trahison loin de le quereller...DON BERTRAN
Où je parle, où je suis, c'est à vous de vous taire. Je vous l'ai dit cent fois, vous n'en voulez rien faire, Parlez tout votre saoul, ma Soeur, mais sur ma foi ; Vous ne vous marierez jamais non plus que moi ; Je hais qui comme vous incessamment babille, Et pour vous en punir vous mourrez vieille fille, Allez, n'en doutez point, c'est un coup sûr pour vous.GUZMAN
Elle sort bien outrée.SCÈNE XII. Don Garcie, Don Bertran, Don Alvar, Isabelle, Jacinte, Guzman.
DON GARCIE
Mon Gendre Don Alvar ?DON BERTRAN
Ah, Don Alvar vous choque ? Qu'y trouvez-vous à dire ? Il est beau, doux, bénin, D'assez belle encolure, et de plus, mon Cousin, Cette qualité seule est assez noble et haute ; Il est vrai qu'il est gueux, mais ce n'est pas ma faute, Son Père avait du bien jadis, et...DON GARCIE
Brisons-là, Il n'est pas maintenant question de cela. Vous m'avez demandé ma fille en mariage ?DON BERTRAN
Oui, mais je n'en veux plus puisqu'elle n'est pas sage, Elle aime mon cousin, mon Cousin l'aime aussi ; Qu'il l'épouse s'il veut, j'en prends peu de souci.DON ALVAR, à Don Bertran qu'il tire à quartier
Je pourrais la connaître et la trouver charmante ! Je pourrais soupirer pour une extravagante, Qui s'ose imaginer qu'au péril de mes jours J'ai su contre un taureau lui parler du secours !À quartier : Sorte d'adverbe qui signifie à part. [R]
DON BERTRAN
Quoi, cela n'est pas vrai ?DON ALVAR
Non, c'est pure folie Qui lui met en l'esprit qu'elle me doit la vie, Et cela va si loin, qu'enfin il m'a fallu Accorder malgré moi tout ce qu'elle a voulu, Et flatter son esprit de quelque espoir frivole.GUZMAN, à Don Bertran
Je vous l'avais bien dit, Monsieur, qu'elle était folle.DON BERTRAN, à Don Alvar
N'importe, épousez-là, Cousin, je vous en prie.DON ALVAR
Qu'en ferai-je sans bien ?DON ALVAR
L'offre est avantageuse ?DON BERTRAN
Au moins il me le semble.DON BERTRAN
Ah ! Vieillard sans pitié.DON GARCIE
En un mot, de vos biens donnez-lui la moitié, Je consens en ce cas qu'il l'épouse s'il l'aime ; Sinon, résolvez-vous à l'épouser vous-même, Je vous laisse le choix.DON BERTRAN
J'y pense, j'y repense, et plus que tu ne penses, Et je trouve après tout qu'il est fort à propos Que je ne fasse point nombre parmi les Sots. Déjà la Confrérie est assez belle et grande, Sans m'aller de surcroît mettre encor de la bande. Je suis vieux, elle est jeune, et n'a pas l'esprit droit, Et si j'en réchappais le Diable s'en pendrait.DON GARCIE
Enfin votre dessein...DON GARCIE
C'est trop délibérer.DON BERTRAN
Ah, le pressant Grison, Qui fait le raisonnable, et parle sans raison ! Puisque aussi bien pour nous c'est un mal nécessaire, J'aimerais mieux avoir deux Femmes qu'un Beau-père. Avecque bouche à Cour, et deux mille ducats, Je crois que mon Cousin ne vous déplaira pas. De pareil revenu j'ai certain héritage Que je lui donne en propre, et dont pourtant j'enrage, Mais je mérite bien qu'on rie à mes dépens.DON BERTRAN, à Don Alvar
Vous l'êtes donc aussi ?DON ALVAR
Pour avoir lieu de l'être Sa folie est trop grande, et se fait trop paraître, J'aurai bien à souffrir d'un esprit si léger ; Mais pour vous satisfaire, et pour vous obliger...DON BERTRAN
Si jeune, vous craignez son esprit peu traitable, Vieux, elle me ferait donner cent fois au Diable Pour m'en débarrasser donnez-lui votre foi.DON ALVAR, à Don Garcie
Cet ordre à mon amour est une douce loi, Mais si vous n'approuvez le beau feu qui m'anime...DON GARCIE
Pour ne pas l'approuver j'ai pour vous trop d'estime, Et si de l'intérêt écoutant la chaleur...DON ALVAR
De grâce oublions tout.DON BERTRAN, regardant de tous côtés
Je ne vois point ma soeur. Je crois de cet Hymen qu'elle est peu réjouie.DON GARCIE
Allons voir ce que c'est.DON ALVAR, à Isabelle
Puis-je espérer, Madame.DON BERTAN, revenant après avoir fait quatre ou cinq pas pour s'en aller, et séparant Don Alvar d'Isabelle
Peut-être que ma Soeur est prête à rendre l'âme, Et vous voulez ici faire le gracieux ?1 880 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica