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Comédie en vers

Don Bertran de Cigarral

Thomas Corneille· créée en 1651, imprimée en 1709· 5 actes· 1 880 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois au mois de mai 1651 au Théâtre du Marais.

Personnages

  • DON GARCIE, de Contreras, Père d'Isabelle
  • DON BERTRAN, de Cigarral
  • DON ALVAR, cousin de Don Bertran
  • DON FÉLIX, amoureux d'Isabelle
  • LÉONOR, soeur de Don Bertran
  • ISABELLE, fille de Don Garcie
  • JACINTE, suivante d'Isabelle
  • GUZMAN, valet de Don Bertran
  • MENDOCE, valet de Don Félix

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Isabelle, Jacinte.

ISABELLE

Tu juges mal.

JACINTE

De quoi ?

ISABELLE

Il est vrai.

ISABELLE

Je ne sais.

ISABELLE

Lui-même.

SCÈNE II. Isabelle, Jacinte, Guzman.

ISABELLE

Don Alvar ?

ISABELLE, lit

Ma fille. J'ai six mille et quarante deux ducats de rente, et Don Alvar, mon cousin et prétendu beau-frère, est mon héritier si je n'ai point d'enfants. On m'a dit qu'en me mariant avec vous j'en pourrais avoir autant que bon me semblera. Venez donc dès aujourd'hui à l'Hostellerie d'Yllescas, où je vous attends pour traiter de l'un, et pour l'autre, nous y aviserons à loisir ; mais souvenez-vous que je suis dans une hostellerie, et qu'il y fait fort cher vivre en cette saison. C'est pourquoi ne perdez point de temps, partez promptement, et mettez un masque avant que mon cousin vous aille trouver de ma part, car le soin de votre honneur commence déjà à me regarder, et vous ne devez point vous laisser voir que je ne le juge à propos. Votre Mari Don Bertran de Cigarral.

Et l'on peut m'ordonner d'épouser un tel homme !

JACINTE

Que n'est-ce là celui qu'on vous destine, Et pourquoi votre père, au lieu de ce malfait, N'a-t-il pas pris pour gendre un homme si parfait ? Il a bien dans ce choix témoigné son caprice.

Malfait : Qui n'est pas fait dans les règles, qui n'a pas les qualités et les agréements requis. Il se dit tant des personnes que des choses. Un bossu, un homme de mauvaise mine est un homme malfait. Un bourru est un esprit malfait. Un homme infirme est un corps malfait, mal disposé. Un bâtiment malfait, un habit malfait. [F]

SCÈNE III. Don Garcie, Isabelle, Jacinte, Guzman.

SCÈNE IV. Don Garcie, Isabelle, Jacinte.

ISABELLE, lui donnant sa lettre

Le compliment en est rare et nouveau.

DON GARCIE

Il t'en faut donner un avec la plume au vent, Un de ces fanfarons à l'âme efféminée, Qui mangent tout leur fait dès la première année ?

Fait : se dit aussi d'une part de quelque chose qu'on a partagée ensemble. Les deux frères ont partagé la succession de leur père, ils ont eu chacun leur fait. (...) (Dictionnnaire Furetière)

SCÈNE V. Don Garcie, Isabelle, Jacinte.

SCÈNE VI. Don Garcie, Don Alvar, Isabelle, Jacinte, Guzman.

DON ALVAR

Non, je ne saurais tarder.

Il continue à lui parler à l'oreille.

DON GARCIE, lit

Par devant Alonse Ruiz et Domingo Sanchez, Notaire Royaux à Tolède, s'est comparu Don Bertran de Cigarral, lequel de son bon gré, et sans aucune contrainte, a reconnu et confessé avoir reçu de Don Garcie de Contreras une sienne fille, avec ses taches bonnes ou mauvaises, se soumettant d'en faire au plutôt son épouse légitime, et de la lui rendre telle et aussi entière toutefois et quantes qu'elle lui pourra être demandée pour nullité de fait. En témoin de quoi ils ont signé à Tolède ce 19. de Mai 1651. Don BERTRAN DE CIGARRAL, ALONSO RUIZ, DOMINGO SANCHEZ.

Quantes : Ce mot ne se dit qu'en cette phrase : "Toutesfois et quantes". Un gardien établi par justice est obligé de représenter le dépôt toutesfois et quantes qu'il lui est ordonné. [F]

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Don Félix, Mendoce.

SCÈNE II. Don Bertran, Léonor, Don Félix, Mendoce.

LÉONOR

Don Alvar...

DON BERTRAN

N'importe.

SCÈNE III. Don Bertran, Don Félix, Léonor, Guzman, Mendoce.

DON BERTRAN

Elle m'aime ?

SCÈNE IV. Don Garcie, Don Bertran, Don Alvar, Don Félix, Isabelle, masquée, Léonor, Jacinte, Guzman, Mendoce.

DON GARCIE

Sans doute.

DON BERTRAN

Et mon discours...

DON BERTRAN

Et mon Cousin ?

DON BERTRAN

Oui, ça, voyons un peu qu'elle est votre figure, Et si vous n'êtes point de laide regardure ?

Regardure : Vieux mot. Action de regarder. Regard, aspect. [T]

DON BERTRAN

Elle a l'oeil à mon gré mignardement hagard ; Et si jamais en vers je dois peindre une Belle, Allez, je pourrai bien prendre patron sur elle.

Mignardement : D'une maniere mignarde. Cet Orfèvre travaille fort mignardement en petits ouvrages. (...) [F]

Hagard : Qui a quelque chose de rude, de menaçant, de furieux, il ne se dit au propre que du visage, des yeux, de la mine [F].

DON BERTRAN, à Isabelle

Oyez-vous ce qu'il dit ?

ISABELLE

Je le crois.

DON BERTRAN

Dites donc.

DON ALVAR

Je commence. Amour, seconde-moi. En un jour de Taureaux, hors Madrid, dans la plaine, Un Cavalier suivait une route incertaine, Lorsqu'un digne spectacle ayant frappé ses yeux Réveilla tout_à_coup son esprit curieux. Une Dame, en sa taille à nulle autre seconde, Semblait pour être seule avoir fui tout le monde, Et loin des yeux publics venir rêver exprès Où le courant du Fleuve offre un aimable frais. Il s'arrête, et de loin surpris il examine Quel dessein peut avoir cette Beauté divine, Qu'à son port il croit telle, et digne de l'ardeur Dont peut un bel objet enflammer un grand coeur. Mais dans cette surprise il ne demeura guères Qu'un fier Taureau s'échappe, et force les barrières, Et de cette Inconnue eût terminé les jours, S'il n'eût été du Ciel conduit à son secours. Il s'avance, il s'écrie, et voit avecque joie Que toute sa fureur sur lui seul se déploie. Avec un peu d'adresse il évite d'abord Dans sa première rage une infaillible mort, Tant que prenant son temps enfin il sait l'abattre ; Et le met d'un seul coup hors d'état de combattre. Quelle pouvait alors être cette Beauté Qui se croyait encor à peine en sûreté ! Il la voit toute pâle, et son charmant visage Cacher tous ses attraits sous un petit nuage, Mais s'étant rassurée au succès du combat, Cette même pâleur en rehaussa l'éclat, Avec qui la pudeur faisant un doux mélange Aux yeux du Cavalier la fit paraître un Ange. Mais quels charmes nouveaux et quels ravissements Quand son esprit parut dans ses remerciements ! Avecque tant de grâce elle se plaît à dire Qu'elle tient de lui seul le jour qu'elle respire, Que charmé d'un esprit et si prompt et si vif, De son libérateur il devient son captif ; Dans ses yeux aussitôt sa passion éclate. En ce point toutefois elle se montre ingrate, Qu'osant de sa vertu former quelque soupçon Elle reste obstinée à lui cacher son nom. D'ingratitude en vain son reproche l'accuse, Une raison secrète est toute son excuse, Se découvrir à lui c'est se mettre en danger, Et s'il la veut enfin pleinement obliger, Il faut qu'il se résolve à taire sa victoire, Et qu'il n'en cherche point d'autre fruit que la gloire. Il s'engage au secret, il en donne sa foi, Et de cette parole il se fait une loi. Enfin elle le quitte, et joint une autre Dame, Sans donner plus d'espoir à sa nouvelle flamme. Il les voit tout confus d'un regard curieux, En s'éloignant de lui, jeter sur lui les yeux, Il se donne à les suivre une peine inutile, Entrant dans un carrosse elles gagnent la ville, Ou pendant quelque jour il tâche à découvrir Quel est ce cher Objet qu'il a su secourir. Cependant un Ami, marié par promesse, L'engage d'aller voir avec lui sa Maîtresse ; Mais quel sensible coup à son coeur enflammé, Lorsqu'en elle il connaît l'Objet qui l'a charmé, Qu'il voit un autre heureux, et qu'enfin on s'apprête À l'enrichir bientôt de sa propre conquête ! Il soupire, il lui parle, et devant son Rival, Sans qu'il s'en aperçoive, il lui conte son mal. Elle en paraît surprise, il l'attendrit sans doute, Avec émotion il voit qu'elle l'écoute, Mais sa seule espérance est dans le désespoir, Puisqu'elle s'abandonne à son triste devoir. Au récit du malheur dont le destin l'accable. Jugez s'il fut jamais amant plus déplorable.

DON FELIX

Mais...

SCÈNE V. Don Garcie, Don Bertran, Don Alvar, Don Félix, Isabelle, Léonor, Jacinte, Guzman.

ISABELLE

Ah !

SCÈNE VI. Don Alvar, Guzman.

GUZMAN

Quels ?

DON ALVAR

J'aime.

GUZMAN

Déjà ?

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Don Alvar, Guzman.

GUZMAN

En l'état où je vois cette affaire aujourd'hui, Je trouve Don Bertran plus à craindre que lui. Gardez de prendre ici quatorze au lieu de douze. Si l'hymen se conclue ? Si demain il l'épouse ?

Quatorze : on dit proverbialement, "Chercher midi à quatorze heures", pour dire, Rafiner mal-à-propos, chercher des difficultés où il n'y en peut avoir. [Ac. 1762)

SCÈNE II. Don Alvar, Isabelle, Jacinte, Guzman.

ISABELLE

Don Alvar !

ISABELLE

Hélas !

ISABELLE, à Don Alvar qui la suit dans sa chambre

Quoi, vous aussi ?

ISABELLE

Et Guzman ?

SCÈNE III. Don Félix, Mendoce, Guzman.

DON FELIX

Éloigne-toi.

SCÈNE IV. Don Félix, Léonor, Mendoce, Guzman.

LÉONOR

L'amour...

DON BERTRAN, derrière le théâtre

Qui va là ? Qu'est-ce ?

DON FELIX

Rentrons.

SCÈNE V. Don Alvar, Guzman.

GUZMAN

Monsieur.

DON ALVAR, entrouvrant la chambre d'Isabelle comme prêt d'en sortir

Puis-je sortir ?

SCÈNE VI. Don Bertran, Guzman.

DON BERTRAN

Dis ton nom.

DON BERTRAN

Si quelqu'un avait pris une porte pour l'autre. Je veux m'en éclaircir.

Il veut aller à la chambre d'Isabelle, et Guzman le retient.

GUZMAN

J'incague les esprits.

Iincaguer : défier quelqu'un, se moquer de lui. C'est un homme qui me menace beaucoup, mais je l'incague. [F]

DON BERTRAN

De quoi ?

DON BERTRAN

Hérode Innocentituant.

Mot fabriqué par Thomas Corneille. Cela pourrait être innocentant mais c'est plus tôt tuant les innocents. (NdR)

DON BERTRAN

Au sujet il est fort congruant, Tu l'avoueras toi-même, et je te fais arbitre S'il pouvait recevoir un plus confortable titre Tout vient dans ce grand poème admirablement bien.

Congruent : Qui convient à. "Que dites-vous de ma petite oie [sorte d'ajustement] ? La trouvez-vous congruente à l'habit ?" Molière Les préc. 10. [L]

DON BERTRAN

Je fais dans celle-là le plus beau trait du monde, Au moment qu'ils sont tous condamnés à la mort...

Comme Don Alvar est à demi sorti de la chambre d'Isabelle, Don Bertran détourne la tête, ce qui oblige Don Alvar d'y rentrer, et Don Bertran continue.

Mais qu'est-ce ci ? Je vois ce qui me déplaît fort.

DON ALVAR, à Jacinte

Ferme vite.

JACINTE, dedans

Qui frappe ?

DON BERTRAN

Moi, Mari de fabrique nouvelle.

Isabelle part de sa chambre avec Jacinte qui tient de la lumière.

SCÈNE VII. Don Bertran, Isabelle, Jacinte, Guzman.

GUZMAN, prenant la chandelle des mains de Jacinte

Je vais vous éclairer, cherchons, faisons ravage. Ah, la tête !

Il se laisse tomber et éteint la chandelle.

DON BERTRAN

Qu'as-tu ?

JACINTE, tirant Don Alvar hors de la chambre d'Isabelle

Coulez-vous promptement tandis qu'on ne voit point.

DON BERTAN, arrêtant Don Alvar qui veut s'échapper

Qui tiens-je ? Ah, j'ai saisi mon Galant bien à point. Il allait sans mot dire enfiler la venelle. Le nom.

Venelle : terme populaire qui se dit en cette phrase, "enfiler la venelle" pour dire, s'enfuir. [F] [vennelle : petite rue]

ISABELLE, à Jacinte

Que ferai-je !

SCÈNE VIII. Don Bertran, Don Alvar, Don Félix, Léonor, Isabelle, Jacinte, Guzman, Mendoce.

DON BERTAN, prenant la chandelle des mains de sa soeur, et regardant Don Alvar au nez

Ah, ah mon Capitaine, C'est donc vous ?

DON FÉLIX, à Don Alvar

Vous l'a-t-on mis en garde ?

DON FELIX

Sachez donc...

GUZMAN

Il sort.

SCÈNE IX. Don Bertran, Don Alvar, Isabelle, Léonor, Jacinte, Guzman.

LÉONOR, s'appuyant sur Guzman

Hélas, je n'en puis plus.

SCÈNE X. Don Alvar, Léonor, Guzman.

SCÈNE XI. Don Alvar, Léonor, Isabelle, Jacinte, Guzman.

ISABELLE, bas à Jacinte

Que vois-je ? Juste Ciel !

DON ALVAR

Madame...

LÉONOR, se levant tout_à_coup

Traître, perfide...

LÉONOR

Réponds.

DON ALVAR

Léonor.

SCÈNE XII. Don Bertran, Don Alvar, Isabelle, Léonor, Jacinte, Guzman.

DON BERTAN, montrant Don Alvar

Et ce joli Mignon, que faisait-il ici ?

DON BERTRAN

Vous devriez vous taire, Je suis et bon et sage, et veux ce que je veux. Rentrez.

Il fait rentrer Don Alvar et Léonor chacun dans sa chambre, et ensuite dit à Isabelle en s'en allant.

Adieu, la Belle.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Don Bertran, Don Garcie.

DON GARCIE

Non.

DON GARCIE

À quoi bon ?

DON BERTRAN

Posément ?

DON GARCIE

Posément.

DON BERTRAN

Écoutez donc, beau-père. Je prétends être noble, et non pas, Dieu merci, De ceux qui seulement le sont cosi-cosi, Je chasse de plus loin, et ferais bien voir comme L'aïeul de mon aïeul était très gentilhomme. Quoique issu de parents si nobles et si preux, Et moi par conséquent encor plus noble qu'eux, Ma façon de traiter est pourtant assez ronde, Je suis humble, je fais état de tout le monde, Et bien loin d'imiter mille jeunes muguets, Je m'entretiendrais même avecque des laquais. Aussi des bons, dit-on, Don Bertran est la crème, Il n'est dans le pays personne qui ne l'aime, Qui n'en dise du bien, et cela se connaît, Chacun me rit au nez aussitôt qu'il me voit. À monter à cheval je triomphe, j'excelle, Je tombe d'un plein faut à ravir sur la selle, Mais d'un faut si léger que j'éblouis les yeux, Et de la selle en bas je tombe encore mieux. Cent fois m'est avenu sans me rompre os ni veine, Ce qui de mon adresse est marque très certaine, Car beaucoup n'ont tombé qu'une fois seulement, Qui se sont échinés fort maladroitement. Pour vaillant, je le suis, je crève de courage, Je chante comme un cygne, à danser je fais rage, Jusqu'à donner leçon à certain petit chien Qui danse comme un drôle, et qui ne m'en doit rien. D'ailleurs, je me connais assez bien en peinture, De cette propre main j'ai fait ma portraiture, Et n'ai pas moins de grâce à toucher le pinceau Que d'esprit à tirer des vers de mon cerveau ; Car vous n'ignorez pas, sans que je vous le die, Que je sais en six jours faire une Comédie, Et que si le Théâtre était estropié J'ai déjà trop de quoi le remettre sur pied. Quant au fait du ménage où je m'applique l'âme, Je sais comme il faut vivre, et n'en redoute femme. J'ai pourtant le coeur bon, et ne pleure jamais Ou la dépense faire, ou celle que je fais. Qu'un Parent me soit mort, sans qu'on me sollicite, Je me mets en grand deuil pourvu que j'en hérite, Je m'en console ainsi mieux qu'à moi n'appartient, Je prends toujours courage, et le temps comme il vient, L'esprit fort et constant, sans me mettre en cervelle Ce que peut dire un tel ou penser une telle, Je fais nargue au babil, et qui plus est, ma foi, Je me moque de ceux qui se moquent de moi. Pour ma taille, on ne peut la trouver engoncée, J'ai le pied bien tourné, la jambe bien troussée, Le port majestueux, le visage assez doux, Et la mine guerrière autant ou plus que vous. Sans doute vous direz ici que je me loue ? En cela vous dites vérité, je l'avoue, Je me loue en effet, mais il est à propos, Et pour conclure enfin l'affaire en peu de mots, Las de vivre toujours sans Femme noire ou blonde Par qui pouvoir laisser des Don Bertrans au monde, Noble vaillant, adroit, danseur, dispos, léger, Poète, Musicien, Peintre, bon ménager, Et surtout, qui n'est pas chose fort dégoûtante, Ayant près de sept fois mille ducats de rente, Je viens pour faire honneur à Madame Isabeau, Et par un bon contrat me charger de sa peau, Sans en rien espérer que lorsque la mort fière Par grand bonheur pour moi vous clora la paupière, Jugez jusqu'où pour vous je me suis relâché, Et si ce n'est pas là me vendre à bon marché ; Et malgré tout cela, j'entre en chaud mal de fièvre, Et trouve qu'on me donne un chat au lieu d'un lièvre.

Cosi-Cosi : Mot italien que nous avons adopté et que nous écrivons comme on le prononce, couci-couci. [LC]

Muguet : Galand, coquet, qui fait l'amour aux Dames, qui est paré et bien mis pour leur plaire. Le Cours, les Tuilleries sont les rendez-vous de tous les muguets. [F]

Portraiture : Terme vieilli. Portrait. [L]

Nargue : Dire nargue d'une chose, exprimer le peu de cas qu'on en fait. [L]

Babil : Abondance de paroles sur des choses de néant ou superflues ; un parler continuel et importun. [F]

SCÈNE II. Don Bertran, Guzman.

DON BERTRAN

Guzman.

DON BERTRAN

Quel ?

DON BERTRAN

Dis.

GUZMAN

Je n'ose.

DON BERTRAN

Achève tôt.

GUZMAN

Mais...

DON BERTRAN

Oui, parle.

GUZMAN

Elle extravague.

Extravaguer : Dire ou faire quelque chose mal à propos, indiscretement et contre le bon sens, ou la suite du discours, ou la bienseance. [F]

DON BERTRAN

Elle ?

GUZMAN

Elle.

GUZMAN

Dégainer.

GUZMAN, mettant l'épée à la main

Ah ventre ! Ah tête ! Ah sang !

DON BERTRAN

Tu fais le Diable à quatre !

Diable à quatre : faire beaucoup de bruit, causer beaucoup de désordre (locution qui provient d'une représentation scénique du moyen âge qu'on appelait la grande diablerie à quatre personnages ; celle où il n'y en avait que deux se disait la petite diablerie) [L]

DON BERTRAN

Pourquoi ?

GUZMAN

Ce Don Félix est un méchant garçon, Et veut faire avec vous le coup d'estramaçon, Comme offensé dit-il, sans raison raisonnable.

Estramaçon : Coup qu'on donne du trenchant d'une forte espée, d'un coutelas, d'un cimeterre. On le dit aussi de l'arme même. [F].

SCÈNE III. Don Bertran, Don Félix, Guzman.

DON BERTRAN

Dites.

DON FÉLIX, montrant Guzman

Mais en secret, faites qu'il se retire.

SCÈNE IV. Don Bertran, Don Félix, Isabelle, Léonor, Jacinte, Guzman.

DON BERTRAN

Touchez-là.

Il veut obliger Isabelle à toucher dans la main de Don Félix.

ISABELLE

Moi ?

ISABELLE

Quoi ?

GUZMAN, à Jacinte

La pièce est drôle.

DON BERTRAN

Vous êtes forte en gueule. Votre langue a passé de nouveau sous la meule, Elle est bien affilée.

Affiler : Donner le fil à un couteau, à une épée, à une faux, à une cognée, et à tous autres instruments tranchants, en les passant sur la meule, ou sur le grais, ou avec la pierre à aiguiser. [F]

DON BERTRAN, la repoussant rudement

C'en est trop, allez voir là dehors si j'y suis.

SCÈNE V. Don Bertran, Don Félix, Isabelle, Jacinte, Guzman.

DON BERTRAN, à Don Félix

Vous ai-je pas bien dit que c'était vision, Qu'elle croyait parler à son galant d'idée ? Cherchez fortune ailleurs, l'affaire en est vuidée.

Vuider : se dit figurément en choses morales, et signifie, terminer, finir une affaire, un differend. [F]

GUSMAN, à Jacinte

C'est bien là pour lui faire épanouir la rate.

Rate : Familièrement. Épanouir la rate, désopiler la rate, dilater la rate, divertir, faire rire. [L]

SCÈNE VI. Don Bertran, Isabelle, Jacinte, Guzman.

ISABELLE

Quel ?

DON BERTRAN, souriant à Guzman

Guzman.

SCÈNE VII. Isabelle, Jacinte, Guzman.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Don Alvar, Guzman.

DON ALVAR

Et c'est !

GUZMAN

Si je n'eusse su l'empaumer à propos, Vous en teniez pourtant, il eut dit les fins mots ; Mais encor que chacun cherche qui lui ressemble, Il croit qu'elle étant folle, ils seraient mal ensemble ; Sur ma parole seule il change de dessein

Empaumer : empaumer quelqu'un, se rendre maître de son esprit. Je vois qu'il a, le traître, empaumé son esprit, voir MOL. Éc. des femmes, III, 5 ; [L]

DON ALVAR

Aussi crois...

SCÈNE II. Don Alvar, Jacinte, Guzman.

SCÈNE III. Guzman, Jacinte.

SCÈNE IV. Léonor, Guzman.

SCÈNE V. Don Félix, Léonor.

LÉONOR

Quoi, je vous ai parlé cette nuit ?

Ici, Don Bertran paraît qui les écoute.

SCÈNE VI. Don Bertran, Don Félix, Léonor, Guzman.

DON FELIX

Quant à moi...

SCÈNE VII. Don Bertran, Don Félix, Léonor, Guzman, Mendoce.

DON BERTRAN, tirant l'épée

Je m'en aperçois bien, Mais je l'estropierai.

GUZMAN, l'arrêtant

Monsieur, n'en faites rien.

DON BERTRAN

Il faut...

DON FÉLIX, revenant

Tirer l'épée, et Guzman...

SCÈNE VIII. Don Bertran, Léonor, Guzman.

SCÈNE IX. Don Garcie, Don Bertran, Léonor, Guzman.

DON GARCIE, avec un ton de colère

Quand je parle raison, j'entends qu'on y réponde.

SCÈNE X. Don Garcie, Don Bertran, Léonor, Isabelle, Jacinte, Guzman.

Jacinte à Isabelle

Jouez bien votre rôle.

DON GARCIE

Que dit-elle ?

DON GARCIE

De quoi ?

DON BERTRAN, à Don Garcie

Oyez, mais par ma foi, c'est méchanceté pure, Et vous savez fort bien où lui tient l'enclouure.

Enclouure : Empêchement, noeud d'une difficulté. "De l'argent, dites-vous, ah ! voilà l'enclouure", MOL. l'Étour. II, 5. [L]

DON GARCIE

J'ignore.

DON BERTRAN, à Don Garcie

C'est stratagème encor ?

SCÈNE XI. Don Garcie, Don Bertran, Don Alvar, Léonor, Isabelle, Guzman.

DON BERTRAN

J'en sais plus que vous ne pensez, Et vous ferai bien voir que je suis hors de page. Vous n'avez subsisté que par le cousinage, Et sans moi qui fournis, et peut-être dès demain Vous tireriez la laine, ou vous mourriez de faim ?

Hors de page : être hors de page, être hors de toute dépendance. Cette manière de gens qui ne sortent jamais de hors de page [qui en philosophie sont toujours écoliers] [L]

Tirer la laine : exercer de nuit, dans les rues, le vol des manteaux et en général de toutes sortes de choses. [L]

ISABELLE, à Jacinte

Est-il un plus grand fou ?

SCÈNE XII. Don Garcie, Don Bertran, Don Alvar, Isabelle, Jacinte, Guzman.

DON BERTRAN, à Don Alvar

Vous l'êtes donc aussi ?

DON ALVAR, à Isabelle

Puis-je espérer, Madame.

DON BERTAN, revenant après avoir fait quatre ou cinq pas pour s'en aller, et séparant Don Alvar d'Isabelle

Peut-être que ma Soeur est prête à rendre l'âme, Et vous voulez ici faire le gracieux ?

1 880 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica