Comédie en vers
Don César d'Avalos
Représenté pour la première fois le 21 décembre 1674 au Théâtre de l'Hôtel Guénégaud
Personnages
- DON FERNAND DE VARGAS, père d'Isabelle
- DON CÉSAR D'AVALOS, amant d'Isabelle
- DON PASCAL GIRON
- ENRIQUE, ami de Don Fernand
- ISABELLE, fille de Don Fernand
- BÉATRIX, suivante d'Isabelle
- SGANARELLE, valet de Don Lope, fils de Don Fernand
- CARLIN, valet de Don César
- GUZMAN, valet de Don Pascal
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Isabelle, Béatrix.
BÉATRIX
Oui, vous dis-je, l'on vient d'assurer votre père, Qu'ici, depuis une heure, on a vu votre frère. Par les derniers vaisseaux venus de Cadix De son prochain retour on avait eu l'avis. Peut-être est-il fâcheux qu'après douze ans d'absence Il vienne avecque vous partager la finance ; Mais le Ciel qui vous donne un époux à souhait, Répare assez le tort que ce frère vous fait. Les Ducats... À propos, quand vous serez sa femme, N'allez pas, s'il vous plaît, faire trop la grand'Dame. Je suis de la maison depuis plus de vingt ans. Je vous ai dirigée, et par là je prétends...ISABELLE
Va, ta direction aura son plein salaire. Ne crains rien ; mais dis-moi, je reviens à ce frère. Si Don Lope est ici, pourquoi ne vient-il pas ?BÉATRIX
Peut-être il craint encor le bonhomme ; en ce cas Il cherche quelque ami par qui pouvoir apprendre, Après son fol hymen, l'accueil qu'il doit attendre. Enlever une fille et sans nom et sans bien...ISABELLE
Je n'avais que cinq ans, et me souviens fort bien Que mon père apprenant qu'ils avaient pris la fuite, En fit faire partout une exacte poursuite. C'était fait de Don Lope, il n'était plus son fils.BÉATRIX
Aussi pendant dix ans n'en a-t-on rien appris ; Mais enfin étant veuf, il a demandé grâce ; Sa femme était son crime, elle est morte, il s'efface. Les Lettres l'ont de loin assuré du pardon. Je crois le voir encor ; il avait l'air si bon. C'était un de ses Gens qu'on ne peut voir sans prendre, Dès la première fois, je ne sais quoi de tendre. Son malheur fut d'aimer un peu trop fortement. Qu'est-ce donc ? Vous voilà tout je ne sais comment ?ISABELLE
Tu me fais réfléchir sur ce que je hasarde. C'est au bien seulement que mon père prend garde. L'époux qu'on me promet, peut n'être pas de ceux Qui font parler d'abord leur mérite pour eux. Mon coeur n'ose m'en faire une aimable peinture ; Et s'il faut t'expliquer ce que je m'en figure, Avec un tel excès la fortune lui rit, Qu'il me trompera fort, s'il est riche en esprit. Le bien fait de grands sots.BÉATRIX
C'est un prétexte honnête Pour porter sans rougir la qualité de bête. Mais n'appréhendez rien ; Don César d'Avalos, Quoique riche, n'est point du nombre de ces sots. La preuve par Enrique en est assez facile. Ainsi que Don César Enrique est de Séville, Et le bien qui s'en dit par lui-même affermi, Est d'autant moins suspect, qu'il est son Ennemi.ISABELLE
Peut-être est-ce par là qu'il tâche de lui nuire. Quelquefois on élève afin de mieux détruire, Rien n'est plus dangereux que de préoccuper.BÉATRIX
Et vous croyez qu'Enrique oserait vous tromper, Lui qui depuis deux ans que dure son affaire, N'a d'amis à Madrid que ceux de votre père ?ISABELLE
Quand il faut dire oui, pour ne plus dire non, Crois-moi, l'on n'y saurait faire trop de façon ; La chose est pour mon compte.BÉATRIX
Eh, puisque c'est la mode, Ne songez qu'aux écus, c'est là le plus commode. Quand les maris en ont, de quoi s'inquiéter ? S'ils veulent être Sots, il faut les contenter. Est-il si difficile ?ISABELLE
Ainsi sans nul scrupule Le bien te ferait prendre un mari ridicule, Un de ces obstinés dont rien ne vient à bout ?BÉATRIX
Vivent les gens d'esprit, ils se tirent de tout. Mais quand pour Don César la crainte vous arrête, Dites, n'auriez-vous point quelque autre chose en tête.BÉATRIX
Eh, mon_Dieu, le mal vient plus vite qu'on ne croit. Que sait-on ? Depuis peu je vous trouve inquiète. De votre cabinet vous aimez la retraite, Sans moi chez Léonor vous allez fort souvent.ISABELLE
C'est ma cousine.BÉATRIX
Elle est une tête à l'évent ; Et pour vous parler franc, vous auriez bien la mine D'avoir fait un cousin en cherchant la cousine.Évent : On appelle proverbialement une tête à l'évent, un esprit léger, indiscret, éventé. [F]
BÉATRIX
Ma foi, Si vous me le cachez, défiez-vous de moi. Je vais, pour le savoir, mettre tout en usage ; Et si j'apprends sans vous... vous rougissez ? Courage, C'est bon signe. Enfin donc vous aimez ?ISABELLE
Eh.BÉATRIX
Poursuivez.BÉATRIX
Vous l'ignorez ?ISABELLE
Apprends l'aventure bizarre Qui m'expose aux chagrins que l'amour me prépare. Un de ces derniers soirs étant sortie exprès Pour aller où chacun aime prendre le frais, Je marchais à pas lents avecque ma cousine, Quand un je ne sais qui d'assez mauvaise mine, Troublant notre entretien par de sots compliments, Nous ôte la douceur de ces heureux moments. Sa poursuite obstinée allant à l'insolence, Un Cavalier survient qui prend notre défense. Il repousse l'insulte, et d'un air peu commun, Met la main à l'épée, et fait fuir l'importun. Juge à quoi ce service engage une belle âme. Ce cavalier m'aborde, et d'un oeil tout de flamme S'attachant fortement à me considérer, Me fait l'offre d'un coeur que je fais soupirer. Cent discours obligeants secondent cet hommage. Que d'esprit ! On ne peut en montrer davantage ; Mais la nuit survenant, nous rompons l'entretien, Lui sans dire son nom, moi sans dire le mien. Le reste au lendemain, à même heure, au lieu même, Il me répond d'un feu qui va jusqu'à l'extrême, Et devant Léonor veut m'engager sa foi, Que jamais, quoi qu'on fasse, il n'aimera que moi. Je l'ai vu quatre fois ; toujours même assurance D'un amour sans égal, d'une entière constance. Mon coeur contre sa flamme a peine à s'obstiner, Et voudrait être à lui, s'il osait se donner.BÉATRIX
Qu'au moindre mot d'amour la Jeunesse est crédule ! Ce diseur de beaux mots sait dorer la pilule ; Et si vous en croyez son doucereux jargon, Votre fortune est faite avec lui ?BÉATRIX
Bon, c'est la richesse même ; Il vous l'a dit, pourquoi ne l'en croiriez-vous pas ? Pour noble, on l'est d'abord qu'on fait le fier-à-bras. Ce fut là son début ?Fier-à-bras : Terme populaire qui se dit d'un fanfaron qui fait le brave et le furieux, qui se veut faire craindre par ses menaces. [F]
SCÈNE II. Don Fernand, Isabelle, Guzman, Béatrix.
GUZMAN
Il est à quatre pas, qui brûle de vous voir, Madame, et comme il veut tout faire avec méthode, Dans la crainte qu'il a de vous être incommode...GUZMAN
Ah, Madame, il n'a point son pareil pour en faire. C'est un esprit... Qu'il parle, on n'a plus qu'à se taire ; Il sera quatre jours à discourir sur rien.DON FERNAND
Oui ?DON FERNAND
Comment, s'il est mon gendre ; est-ce que...GUZMAN
Je m'entends, Il vient à ce dessein ; mais comme enfin son père A tant et tant de biens qu'il n'en saurait que faire, Quoiqu'à Madrid encor on ne l'ait jamais vu, Ses amis ont écrit, il y sera connu. Pour attraper les gens, il est de fines mouches.Fine mouche : (...) pour dire d'un homme qui a de la finesse, de l'habilité pour attraper les autres. [F]
DON FERNAND
Les belles de Madrid ne sont pas trop farouches ; Mais enfin à cela le remède est aisé. Si je trouve à l'hymen ton maître disposé, Pas plus tard que demain...GUZMAN
C'est assez bien le prendre. Le plutôt vaut le mieux ; mon maître a le coeur tendre, Et quand on l'amadoue, il a peine à tenir.SCÈNE III. Don Fernand, Isabelle, Béatrix.
DON FERNAND
Le parti, ma fille, est important. Quand Don César viendra, pour lui paraître aimable, Prends un air enjoué, complaisant, agréable, Et l'attire si bien, que l'hymen résolu, Par ses propres désirs dès demain soit conclu. Tu lui plairas sans doute.ISABELLE
Et s'il ne peut me plaire ?DON FERNAND
Béatrix a raison, l'argent est le bon mot, Et tout gueux, quel qu'il soit, ne peut être qu'un sot. Je me souviens du temps où dans notre jeune âge Je fis avec son père un assez long voyage. Nous étions l'un pour l'autre Amis si complaisants, Qu'aux Indes pour lui seul je m'arrêtai six ans. C'est là qu'a commencé sa première fortune. Il me jura dès lors que nous l'aurions commune ; Elle s'est augmentée, et quoique rarement L'amitié tienne bon contre l'éloignement, Les lettres ont toujours, malgré vingt ans d'absence, Entretenu le cours de notre intelligence. Nous avons l'un de l'autre assuré le crédit. Je l'emploie à Séville, il m'emploie à Madrid, Et sur divers paiements, pour la première lettre, J'attends vingt mille écus qu'il cherche à me remettre. Son fils sera chargé de Lettres pour cela.Écu : pièce de monnaie. L'écu de France d'argent vaut soixante sous. [F]
ISABELLE
J'appréhende si fort...BÉATRIX
Taisez-vous, le voilà.SCÈNE IV. Don Fernand, Isabelle, Don Pascal, Béatrix, Guzman.
GUZMAN, bas à Don Pascal
Si Don César arrive, adieu le personnage. Sous ce nom dérobé pressez le mariage. Qu'on découvre la fourbe après qu'il sera fait, Volontiers, les grands mots auront eu leur effet.DON PASCAL
Ne t'inquiète point, je jouerai bien mon rôle. Excusez, si je suis un peu court de parole. Pour la première fois me trouver à la Cour, Où les mots recherchés se disent nuit et jour, Voir de plain-pied d'abord et Beau-père et Maîtresse, Savoir qu'ils font tous deux la même politesse, C'est de quoi m'étonner, mais cela passera. Mon espoir mal en train se raccommodera, Et bientôt pour vous faire une juste harangue, J'espère rattraper l'usage de ma langue. Pour la première fois, si je ne vous dis rien...DON FERNAND
Vous en dites assez, et cela va fort bien. Embrassez-moi. Ma fille, allons qu'on se démène. Saluez votre époux.ISABELLE
Qu'il est sot, Béatrix !DON FERNAND
Ni du mien.DON PASCAL
Allons, ma belle, allons, gaiement, tout ira bien. Puisque vous me voyez, tâchez de mettre à l'ombre La nébulosité de ce visage sombre. Riez, goguenardez, et vivons sans façon. Quant à moi, je suis gai toujours comme un Pinson. Cent jovialités me sont partout de mise, Et si le Mariage ôtait la gaillardise, Plutôt que ne pas rire, et danser, et sauter, Je ferais voeu cent fois de m'encélibater. Le mot est-il de Cour ? M'encélibater ! Peste. Qu'il est long !DON PASCAL
J'ai cru qu'il eût été trop plat, De dire simplement, suivre le célibat. J'aime le style haut. Enfin à la bonne heure Vous riez. Elle en est plus aimable, ou je meure. Guzman, vois-tu ces yeux de feu tout pétillants ? Quand la friponne veut, qu'elle les a brillants !DON FERNAND
Il est bien tourmenté des gouttes ?Goutte : maladie causée par le fluxion d'une humeur sur les articulations ou jointure du corps, et qui est fort douloureuse. [F]
DON PASCAL
Quelquefois.DON FERNAND
Nous nous sommes connus en six cent trente trois. Ensemble de Goa nous fîmes le voyage. Grand commerce depuis d'écriture.DON PASCAL
Lisez.BÉATRIX
Il aime à rire, est-ce là tant de quoi ?Est-ce là tant de quoi : Est-ce une chose si grave ? Est-ce là de quoi faire tant de bruit ? [L]
DON FERNAND, lit
À Don FERNAND DE VARGAS, à Madrid. Si j'étais moins sujet aux attaques de la goutte, je vous aurais mené mon fils moi-même pour goûter avec vous la joie que la Noce vous donnera. C'est un fils qui m'est d'autant plus cher, qu'il est unique. Je l'ai toujours élevé dans la vue d'en faire votre gendre, et je suis ravi qu'en épousant votre fille, il vous fasse part des grands biens que j'ai commencé d'amasser avec vous. Je m'acquitte par là de ce que je dois à notre vieille amitié, et meurs d'impatience que vous me donniez des nouvelles du Mariage. Comme mon fils n'est jamais sorti de Séville, ne vous étonnez point si vous ne le trouvez pas fait à l'usage de la Cour.
DON PASCAL
Avecque les leçons du révérend beau-père, Avant qu'il soit très peu, je prétends bien m'y faire, En province, on ne peut qu'être provincial.DON FERNAND
Je suis content de vous.DON PASCAL
Ah !ISABELLE
Quel original !DON FERNAND, continue à lire
Il vous parlera d'une affaire fâcheuse qui est de la dernière importance pour lui. Je vous prie de l'y servir, en cas que vos soins lui soient nécessaires, et de ne point faire difficulté de lui donner l'argent dont il pourra avoir besoin.
DON FERNAND
C'est pour vous en tout temps une sûre ressource. Employez mon crédit, servez-vous de ma bourse.DON FERNAND
Vous ne manquerez ni d'amis ni d'argent.Il continue à lire.
Il vous porte des Lettres de Change pour la remise des vingt mille écus que vous m'avez fait toucher ici. Donnez-moi au plutôt de vos nouvelles, et me croyez toujours, Votre meilleur ami, Don ALONSE d'AVALOS,
Que de bonté !DON PASCAL
Voici les lettres de remise.DON FERNAND
Sus, mon gendre, usez-en avec pleine franchise. Quelle est donc cette affaire où je puis vous servir ?DON PASCAL
C'est qu'un jour... Voyez-vous, l'honneur qu'on veut ravir, Porte souvent si loin la chaleur qu'il inspire, Que m'étant arrivé...DON FERNAND
Quoi ?GUZMAN
Que lui va-t-il dire ?DON FERNAND
Expliquez-moi la chose.DON PASCAL
Elle ne la vaut pas D'ailleurs, l'heur de vous voir si fortement me touche, Que sur toute autre chose il me ferme la bouche. Ne parlons que de joie, et jusqu'au conjungo, Laissez-moi, s'il vous plaît, m'en donner à gogo, Point d'affaires en jeu que celle de la Noce.À Isabelle.
Je vous promet au reste un superbe Carrosse, Avec six Chevaux... Là, de ces Chevaux fringants... Pour des jupes, des points, des coiffes, et des gants, À foison tout cela.ISABELLE
Rien encor ne vous presse.DON PASCAL
Non, dites-vous ; et moi je presserai sans cesse, À moins que ce ne soit vous choquer, car mon coeur A déjà fait pour vous un si grand fond d'ardeur...DON FERNAND
Pour pouvoir promptement écrire à votre père, Demain, à petit bruit, nous conclurons l'affaire. Vos emplettes après se feront à loisir.DON PASCAL
Me marier demain ! Vous me ferez plaisir. J'ai naturellement quelques impatiences. Qu'elle est belle !ISABELLE
Moi ?DON PASCAL
Plus cent fois que tu ne penses, Follette. Pardonnez, le style est familier ; Mais quand le lendemain on doit se marier...ISABELLE
Non pas si tôt.DON PASCAL
Beau-père, on remet la partie. Des six Chevaux fringants veut-elle être nantie ? Tout à l'heure, on en trouve à Madrid de tout faits. On m'a bien défendu de prendre garde aux frais Mon père a tant de bien, que pour être aimé d'elle, Semer dix mille écus c'est une bagatelle. J'ai quelque diamants qui nous mèneront loin.DON PASCAL
Quoi, ce frère indien, Don Lope, qu'autrefois L'Amour fit décamper ? Soleil ne vient de six mois ? Le terme serait long.ISABELLE
Pas tant qu'il dût détruire...DON PASCAL
De tout en arrivant je me suis fait instruire. On vous fait de ce fils espérer le retour ?DON PASCAL
Don Lope ?DON FERNAND
L'insensée !DON PASCAL
Il me faut mettre sur mes atours, Et pour me façonner aller voir quelque Belle. Béatrix de Guzman, j'ai des Lettres pour elle. Inès de Vélasco, je la dois voir aussi.DON FERNAND
Non, mon gendre, il est bon que vous restiez ici ; La Noce pour demain. Quand vous en serez quitte, Je prétends vous mener partout faire visite.ISABELLE
Mon père.DON FERNAND
Quoi, tu veux le perdre pour époux ? Inès et Béatrix, je n'ai rien à t'apprendre. S'il en voit une, adieu. Çà, qu'on songe à mon Gendre ; Qu'on aille donner ordre à son appartement. Ma fille, ayez-y l'oeil vous-même, promptement, Que tout soit propre.ISABELLE, à Béatrix
Hélas que je suis malheureuse !GUZMAN, à Béatrix
La Béatrix pour moi ne sent-elle encor rien ?GUZMAN
Fort bien.SCÈNE V. Don Fernand, Guzman, Béatrix.
DON PASCAL
À ne vous rien cacher, votre Infante Isabelle, Beau-père, est d'une humeur grandement telle quelle. Elle n'a qu'à parler, si je ne lui plais pas. Le bien, vous le savez, est un puissant appas, Je trouverai partout des Femmes à revendre. C'est par pure amitié...DON FERNAND
Je le sais bien, mon gendre. Quoi qu'Isabelle dise, elle sait comme moi L'honneur qu'elle reçoit à vous donner sa foi ; Mais souvent par pudeur une fille bien née Parle de reculer le jour de l'hyménée ; La grimace sied bien à son sexe.DON PASCAL
Demain, Je me tiendrai donc prêt à lui donner la main. Si je la trouve encor d'humeur contrariante, Bonsoir et bonne nuit.DON FERNAND
Elle en sera contente, J'en réponds. Cependant vous voulez acheter ? Quelle somme faut-il que j'aille vous compter ?DON FERNAND
Au moins ne faites pas de dépenses frivoles.DON PASCAL
Eh, Beau-père, il fera de l'argent après nous. J'irai faire tantôt emplette de bijoux, Je m'y connais. J'en veux régaler votre fille. C'est l'ornement du Sexe, il aime ce qui brille.DON FERNAND
Venez donc pour cela jusqu'en mon cabinet.SCÈNE VI. Don Pascal, Guzman.
DON PASCAL
Guzman.GUZMAN
Cela ne peut mieux être. Si le vrai Don César dont vous volez le nom, N'arrive point sitôt, demain, c'est tout de bon, Je vous tiens marié.DON PASCAL
La rencontre est heureuse.GUZMAN
Tenez bon, tout vous rit. Arriver à minuit dans une Hôtellerie, N'y trouver qu'une Chambre, et grande gueuserie, Coucher sans vous rien dire où couche un Cavalier, Lui, partir avant vous, et si fort s'oublier Qu'au lieu de sa Valise il fait prendre la vôtre.DON PASCAL
Il pouvait s'y tromper ; qui fit l'une, a fait l'autre. Toi-même ne connus l'échange que le soir. Sans argent, nous cherchions le moyen d'en avoir, Le voilà tout trouvé.DON PASCAL
Va c'est si rarement que je viens à Madrid, Qu'à moins de Don César, je tiens la pie au nid. Moyennant ce que j'ai trouvé dans la valise, Je passe ici pour lui, Don Fernand me courtise, Et craint tant que de moi je n'ose disposer, Qu'au besoin pour sa fille il voudrait m'épouser.Pie au nid : Trouver la pie au nid, faire une trouvaille, avoir bonne chance. [L]
GUZMAN
Je crois de votre humeur qu'elle a pris de l'ombrage. Vous avez je ne sais quel diable de langage.DON PASCAL
J'en ai pris l'habitude, et ne m'en puis défaire. Il s'agit d'attraper les écus du beau-père. Si Don César ici me vient prendre sans vert, Ce que j'aurai touché sera mis à couvert, J'aurai bientôt alors disparu. Va m'attendre Dans ce petit Logis qu'exprès tu m'as fait prendre La fourbe va trop bien pour ne pas l'achever ; Quand je serai garni, j'irai te retrouver.Sans vert : on dit qu'un homme a été pris sur le vert, pour dire, sur le fait ; et qu'il a été pris sans vert, pour dire, à l'imprévu, par allusion du jeu qu'on joue au mois de mai, dont la condition est qu'il faut avoir toujours du vert sur soi. [L]
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Don César, Carlin.
CARLIN
Non, j'ai su seulement du valet d'écurie, Qu'ayant jusques au jour dormi fort en repos, Il s'était fait montrer la route de Burgos. Je m'y rends au plus vite, et dans cette entreprise Me servant des billets trouvés dans sa valise, Qui tous sont adressés à Don Pascal Giron, Je m'informe avec soin si l'on connaît ce nom. Ma recherche n'est pas tout à fait inutile. J'apprends que Don Pascal est natif de la ville, Et que depuis deux mois et plus qu'on ne l'a vu, Aucun n'a découvert ce qu'il est devenu.Burgos : ville du nord de l'Espagne, berceau de la vieille Castille située à 241 km de Madrid.
DON CÉSAR
Je n'en suis guère mieux, ne sachant où le prendre Jamais si lourdement a-t-on pu se méprendre ? Avoir changé de Malle en ce gîte maudit, Et n'en connaître rien que le soir à Madrid !CARLIN
À moins que de l'ouvrir, dites-moi, comment diable L'aurais-je pu connaître ? Elle est toute semblable. Voilà ce que nous vaut l'ardeur de votre amour. Vous nous faites partir une heure avant le jour. Sans savoir que la place avec vous était prise, J'entre dans votre chambre, et trouve une valise. Croyant que l'autre lit n'était point occupé, Je prends sans rien choisir ; qui ne s'y fût trompé ? Vous deviez m'avertir que vous aviez un Hôte.DON CÉSAR
Blâme mon imprudence, elle amoindrit ta faute. La nuit s'avançait fort, lorsqu'on me vient prier De souffrir qu'en ma chambre on couche un cavalier. Je sais qu'elle est unique en cette Hôtellerie, Ma joie est d'obliger, et j'entends qu'on me prie. Pouvais-je au Survenant refuser l'autre Lit ?CARLIN
Ce voyageur nocturne a joué là d'esprit. Fait à trouver son compte aux tours de passe-passe, Sans doute il a changé nos valises de place.CARLIN
Eh, Monsieur, il est tant de ces adroits filous, Qui toujours pour le monde observant des mesures, Tournent sur le hasard toutes leurs aventures. Celui-ci, m'a-t-on dit, est des plus rusés, Malaisé, si jamais il fut des malaisés. Il a mangé son fait, et comme il ne subsiste Que par le don qu'il a de n'être pas fort triste, S'introduisant partout, partout faisant fracas, Quand il trouve à duper, il ne s'épargne pas.Fait : se dit aussi d'une part de quelque chose qu'on a partagée ensemble. Les deux frères ont partagé la succession de leur père, ils ont eu chacun leur fait. [F]
DON CÉSAR
De tout ce que je perds par ce bizarre échange, Je ne regrette rien que mes lettres de change. À Séville d'abord j'ai mandé l'accident.CARLIN
Mais au seul Don Fernand ces Lettres sont payables, À moins qu'il ne les signe, on n'en peut profiter. L'avez-vous vu ?DON CÉSAR
Non.CARLIN
C'est assez mal débuter. Quoi, vous, l'époux futur de sa fille Isabelle, Vous n'allez point chez lui ? La méthode est nouvelle. Vous veniez cependant tout échauffé d'amour.DON CÉSAR
J'ai rêvé.CARLIN
La douceur est assez bien trouvée. En Auberge ! Personne en ce lieu de repos Ne sait que vous soyez Don César d'Avalos.DON CÉSAR
La mort de Don Fabrique à me cacher m'engage. Personne dans Madrid ne connaît mon visage, Et quelque fort appui qu'on m'y doive prêter, Si j'avais dit mon nom, on pourrait m'arrêter. Avant que je l'avoue, il est bon que mon père Ait avec la partie accommodé l'affaire, En tous cas, force amis doivent agir pour moi, S'il faut solliciter ma grâce auprès du Roi.Force : Il s'emploie pour exprimer une forte quantité. [L]
CARLIN
Mais Enrique est ici qui peut vous reconnaître. Vous êtes mal ensemble, et s'il vous voit paraître...DON CÉSAR
Enrique a de l'honneur, je n'en dois craindre rien. Quand il saurait l'affaire, il en userait bien ; L'estime est entre nous plus forte que la haine. J'avais cru ce matin ma précaution vaine ; Un Homme qui de près m'est venu regarder, Surpris de ma rencontre, a voulu m'aborder. J'ai reculé pour être en état de défense, S'il prétendait user de quelque violence, Et ne comprenant rien à tout ce qu'il m'a dit, J'ai cessé d'écouter.CARLIN
Rencontres de Madrid.CARLIN
Quoi ?DON CÉSAR
Mais...DON CÉSAR
Ah, j'en suis enchanté. C'est... Imagine-toi la plus rare beauté. Un teint, des yeux, la bouche...DON CÉSAR
Je ne sais.DON CÉSAR
Le jour de ton départ me promenant le soir, J'aperçois un brutal qui chagrinait deux dames. Moi, l'ennemi mortel des procédés infâmes, Je m'avance, et d'abord...CARLIN
J'entends, Flamberge au vent.Flamberge : Grosse épée du Chevalier Regnaut de Montauban, l'aîné des quatre fils Aymon [personnages romanesques du moyen-âge]. On dit proverbialement, "Mettre Flamberge au vent", pour dire, dégainer, tirer l'épée.[F]
DON CÉSAR
Tu l'as dit ; mon brutal prend soudain le devant, Gagne au pied. Je m'approche, et vois en l'une d'elles Un si brillant amas de grâces naturelles, Que tout mon coeur charmé, dès ce premier moment, Malgré moi prend pour elle un tendre engagement. Elle y répond d'un air attirant, mais modeste. La nuit au lendemain fait remettre le reste. Tous les soirs je la vois, sans qu'il me soit permis De la suivre, autrement nous sommes ennemis. Ainsi je meurs d'amour, et j'ignore qui j'aime.Pied : en tant qu'il appartient à l'homme, se marie avec plusieurs mots en diverses significations. On dit, Lâcher le pied, pour dire, Reculer, se défendre mal ; Gagner au pied, pour dire, Prendre la fuite. [F]
CARLIN
La verrez-vous ce soir ?DON CÉSAR
Oui, toujours au lieu même.DON CÉSAR
Elle s'en fâcherait.DON CÉSAR
Je crains trop...CARLIN
Laissez-moi la déterrer, vous dis-je ; Tout n'en ira que mieux. Revenons sur nos pas. Votre Épouse Isabelle, et Don Fernand Vargas, À quand les voir ?DON CÉSAR
À quand ? Plus pour moi d'Isabelle.DON CÉSAR
Ah, parle avec respect d'un objet si charmant. C'est une modestie à surprendre, un visage Où l'honnêteté règne.CARLIN
Ah d'accord. Elle est sage, C'est la même pudeur, mais quel qu'en soit l'appas, Nous sommes à Madrid, ne vous y fiez pas. Il est ici, Monsieur, de terribles sucrées.Sucrée : On dit aussi, qu'une femme fait la sucrée, lorsqu'elle est dissimulée, qu'elle fait la prude, qu'elle affecte des manières douces et honnêtes pour couvrir ses coquetteries secrètes. [F]
CARLIN
Cependant, entre nous, Vous êtes sans argent, grand embarras pour vous. Rien ne vous eût manqué chez le futur Beau-père, C'était un sûr recours ; il faut donner pour plaire. Quel présent ferez-vous à votre aimable ?DON CÉSAR
Moi ? Point d'autre que celui de mon coeur, de ma foi. Ce Diamant offert, pour en être le gage, Lui tient lieu contre moi du plus terrible outrage. Ma téméraire audace a pensé tout gâter.SCÈNE II. Don César, Béatrix, Carlin.
DON CÉSAR
Elle est folle, Carlin.DON CÉSAR
Béatrix !CARLIN, à Don César
Comme on sait que nous sommes novices, Pour nous donner leçon, d'abord des Béatrices. Ma chère, fait-il sûr te voir dans ton Réduit ? Nous sommes bonnes Gens, qui n'aimons point le bruit.BÉATRIX
Que dit cet insensé ?BÉATRIX
Que veut-il dire ?BÉATRIX
Si je le connais ? Moi, qui dans ses feux secrets, Sitôt qu'on l'accusait, prenais ses intérêts ? Il n'est donc pas Don Lope.BÉATRIX
S'il m'en eût voulu croire, il se fût bien gardé D'épouser... Mais l'amour l'avait trop possédé. Tout est bien comme il est, n'importe.DON CÉSAR
Va, tu rêves.SCÈNE III. Don César, Carlin.
DON CÉSAR
Il faut qu'elle ait connu quelqu'un qui me ressemble. Celui qui m'a tantôt dans la rue arrêté, M'en avoir dit autant, si je l'eusse écouté.CARLIN
C'est de quoi vous cacher, si par quelque pratique On poursuivait ici la mort de Don Fabrique. Vous pourriez de Don Lope alors prendre le nom, N'être plus Don César.DON CÉSAR
Et nous en croirait-on ? Un mensonge aisément toujours se développe. Par où justifier que je serais Don Lope ? D'où ? De quelle naissance ?DON CÉSAR
Que de joie à me voir ?CARLIN
Pour moi, j'ai cru d'abord, comme ici c'est la mode, Que cette Béatrix était d'humeur commode, Et que pour vous rentrer par un air ingénu, Elle feignait exprès de vous avoir connu. C'est ainsi, m'a-t-on dit, lorsque les gens s'y fient, Que celles du métier à Madrid négocient. Elles sentent de loin un provincial. Mais Je crois qu'on vous en veut encor sur de nouveaux frais.Métier : C'est une femme du métier, se dit d'une femme de mauvaise vie. [L]
DON CÉSAR
Quel est ce bon vieillard ?SCÈNE IV. Don Fernand, Don César, Carlin.
DON FERNAND
Ah quel bonheur !DON FERNAND
Il se peut donc qu'enfin je vous embrasse !CARLIN
Voici bien le meilleur.DON FERNAND
Vous n'êtes point changé.DON CÉSAR
De votre accueil, Monsieur, je me tiens obligé ; Mais bien d'autres que moi s'en laisseraient confondre. Ne vous connaissant pas, que puis-je vous répondre ?DON FERNAND
Quoi, pour me retrouver avec des cheveux gris, Vous pourriez ne me plus reconnaître ? Mon fils, Ouvrez les yeux.CARLIN
Son fils ! Morbleu, la bonne affaire ! Faut-il tant barguigner à connaître son père ? Répondez à Nature.Barguigner : se dit figurément en choses spirituelles des irrésolutions d'esprit, quand un homme a du mal à se résoudre, à donner quelque parole, à conclure une affaire, à se défaire de quelque engagement. Il ne faut point barguigner à quitter ses folles amours, et les engagements dans le vice. [F]
DON FERNAND
Il est vrai, j'eus pour vous, Quand vous prîtes la fuite, un peu trop de courroux ; Il m'en a bien coûté des larmes ; sans reproche, J'en pleure encor.CARLIN
Voilà pour fendre un coeur de roche. Ah, Monsieur, votre fils m'avait toujours bien dit Que vous étiez un père aussi tendre... Il suffit ; Le sang...DON CÉSAR
Que vas-tu dire ?CARLIN, bas à Don César
Acceptez-le pour père. Vous aimez, en aimant l'argent est nécessaire, Il vous en fournira.DON FERNAND
Que n'ai-je point souffert, Tant que de votre sort je n'ai rien découvert ? Allâtes-vous d'abord aux Indes ?DON CÉSAR
Non, monsieur, j'ai respect pour votre âge, Et ne puis consentir à vous tromper. Je viens...DON FERNAND
Vos Lettres de Goa me rendirent la vie. Les voyant, les lisant, que j'eus l'âme ravie ! Je vous avais cru mort.CARLIN
Le voilà bien vivant.DON FERNAND
Mais, mon fils dites-moi...DON CÉSAR
En vain on veut vous éblouir.DON FERNAND
Moi, je ne serais pas son père ?DON FERNAND
Don Lope.CARLIN
Oui, justement. Monsieur est honnête homme. Pourquoi de son accueil faire si peu de cas ? S'il n'était votre père, il ne le dirait pas.À Don Fernand.
Je sais ce qui le tient, que rien ne vous tourmente.CARLIN
Sa femme...CARLIN, à Don Fernand
Ne vous étonnez point de tout ce qu'il vous dit. Revenant de Goa, nous avons eu du pire. La tempête a longtemps battu notre navire. Mon Maître a cru trois fois être englouti de l'eau, Et la peur a si bien desséché son cerveau, Que tombant par la fièvre en certaine humeur noire, Il en est demeuré tout perclus de mémoire. Voyages, villes, gens, rien ne s'imprime.DON FERNAND
Hélas !CARLIN
Le plus souvent moi-même il ne me connaît pas. Parlez-lui de la Mer, des choses qu'il a vues, S'il répond, vous diriez qu'il est tombé des nues, Point de réminiscence.CARLIN
C'est votre fils tout fait. Dans Goa (sa mémoire était alors entière) Il m'a dit mille fois que vous étiez son père. Un homme entretaillé, sec, le visage frais.Entretailler : qui ne se dit qu'avec le pronom personnel. Porter mal ses jambes en marchant, en telle sorte que l'une coupe ou blesse l'autre. On le dit particulièrement des chevaux qui se coupent ; et par extension, des hommes qui marchent mal, qui s'entretaillent. [F]
SCÈNE V. Don Fernand, Don César, Isabelle, Béatrix, Carlin.
BÉATRIX à Isabelle, lui montrant Don César
Vous avais-je pas dit qu'il avait bonne mine ?ISABELLE
Que vois-je ?DON FERNAND
Viens, ma fille.DON CÉSAR
Ah, Carlin.ISABELLE, à Béatrix
C'est celui dont tantôt nous parlions.BÉATRIX
Quoi ?ISABELLE
Lui-même.ISABELLE
Que le sort m'est cruel !DON CÉSAR
Quoi, vous êtes ma soeur ?ISABELLE
Quoi, vous êtes mon frère ?DON FERNAND
La mémoire peut-être un jour lui reviendra.CARLIN
Sans doute, avec le temps il se reconnaîtra. Débarquant à Cadix, c'était bien autre chose, Là, d'une potion il prit certaine dose, Qui dégageant le nez... Je crois qu'il serait bon De lui faire souvent humecter le poumon ; Car on tient...Vers 615, Tez est un mot inconnu, nous remplaçons par : "dégageant le nez."
DON PASCAL
Je n'ose encor vous appeler mon père, Tant le trouble stupide où vous m'avez surpris Me fait peu mériter le nom de votre fils. J'eusse écouté le sang, et cru son témoignage, Sans la noire vapeur d'un importun nuage, Qui me cachant vos traits, m'a fait tenir suspect Ce que pour vous d'abord j'ai senti de respect. Cet oubli malgré moi de temps en temps m'arrive, Je me fais des Objets une image tardive, Mais enfin cela passe, et mes égarements Me laissent à moi-même après quelques moments.DON FERNAND
Comme cet accident provient de maladie, Il sera bien fâcheux, si l'on n'y remédie. Plus qu'en tout autre lieu sur mille maux divers Nous avons à Madrid des Médecins experts Nous les assemblerons.BÉATRIX, à Isabelle
Vous soupirez ?DON FERNAND
Enfin J'aurais tort, si j'osais me plaindre du Destin. Il ne manque plus rien, rien à ma joie. Et mon gendre ?DON CÉSAR
Son gendre !DON FERNAND
Il va sans doute être ravi d'apprendre...DON FERNAND
Je crains qu'il ne visite, il fallait m'avertir. Par lettres la partie est peut-être liée.DON CÉSAR
Ma soeur mérite bien que...DON FERNAND
Ne la flattez point. Une fille à s'aimer n'est toujours que trop prête. Entrons, mon fils, je veux vous parler tête à tête. Depuis votre départ j'ai sur quoi m'expliquer.DON CÉSAR, à Isabelle
Ma soeur, au rendez-vous il vous faudra manquer.SCÈNE VI. Carlin, Béatrix.
CARLIN
Écoute.BÉATRIX
Qu'est-ce ?BÉATRIX
Eh, comme tu sais.CARLIN
Tu ris ; Mais quand on doit s'aimer, l'étoile étant fort prompte, D'abord que l'on se voit, on se sent.CARLIN
Tout franc, cela va bien. Le moyen que pour toi je ne sentisse rien ? Mon Maître en raisonnant sur ce qui te regarde, M'a parlé mille fois de ton humeur gaillarde. Tu ne haïssais pas qu'il t'en voulût conter ?CARLIN
Que diable ferait-on sans la friponnerie ? Il en faut bien. Je sais que tu lui plaisais tant, Que les soirs dans ta Chambre, en tout honneur s'entend...CARLIN
Je le sais.CARLIN
Voyez un peu.CARLIN
Mais dis-moi, mon maître avait pris femme ; C'est par là que tout jeune il s'était décrié. Je n'ai jamais bien su comme il s'était marié.Décrier : on dit proverbialement, qu'un homme est décrié comme la vieille monnaie, pour dire, qu'il est perdu de réputation, qu'il n'a ni crédit ni estime dans le monde. [F]
BÉATRIX
Avec certaine fille il eut intelligence, Belle, mais mal en biens, de même qu'en naissance ; On la nommait Jacinte. Il la voyait souvent, Parlait de l'épouser, son père en eut le vent. Il pesta, fulmina, lui défendit sa vue, Et voyant par le temps sa passion accrue, Pour la mettre où son fils ne la pût retrouver, Il résolut enfin de la faire enlever. Mais ayant eu sur l'heure avis du stratagème, Le fils prévint le père, et l'enleva lui-même, Et prenant ce qu'il pût d'argent et de bijoux, Par une prompte fuite évita son courroux. Pour courir après eux, quelque soin qu'on pût prendre, Autant de pas perdus, on n'en put rien apprendre, Tant que Don Lope enfin après plus de dix ans Manda qu'il était Veuf, et n'avait point d'Enfants ; Qu'il s'était à Goa par un peu d'industrie, Fait un fonds assez grand pour y passer sa vie, Et qu'il s'y résolvait, si son père irrité Gardait toujours pour lui même sévérité. De son éloignement voilà ce qui fut cause.CARLIN
Il m'avait, à peu près, conté la même chose ; Mais ma foi, je doutais s'il fallait qu'on le crût.BÉATRIX
Il aimait bien sa Femme ?CARLIN
Ah !BÉATRIX
Il pouvait la pleurer, elle avait bien des charmes. Des yeux perçants, un air à n'en point revenir.CARLIN
De grande taille.BÉATRIX
Et Sganarelle ?CARLIN
Et bien ?BÉATRIX
L'a t-on ramené ?CARLIN
Ah, j'entends ; il peut bien ne se pas laisser prendre ; Sinon, point de quartier, mon Maître le fait pendre. Il l'a volé.BÉATRIX
Il ne l'avait pas tant.BÉATRIX
Peut-être.BÉATRIX
Entrons.BÉATRIX
Nous le verrons.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Don Fernand, Don César.
DON FERNAND
N'y pensons plus, mon fils, ces choses sont passées ; Qu'entre nous à jamais elles soient effacées. Le brusque entêtement qui vous fit marier, Fut un coup de jeune homme, il le faut oublier, Et songer seulement à bien goûter la joie Qu'après de longs chagrins le Ciel par vous m'envoie. Je vous aime, agissez avec moi comme un fils À qui tout ce que j'ai de fortune est acquis. Je veux avant ma mort pourvoir à ma Famille. Je ne suis déjà plus en peine pour ma fille, Ce soir pour son hymen on doit tout arrêter.DON FERNAND
Oui, mais non pas pour prétendre Celui que mon bonheur m'a fait trouver pour gendre. Il est riche au-delà de tout ce qu'on en croit. Je sais depuis dix ans...DON CÉSAR
Quelque riche qu'il soit, Si j'osais proposer un Ami que j'estime, Le choix vous semblerait peut-être légitime. Quand il n'aurait de bien que ce que je connais, Cela va loin. De taille il est fait comme moi, Et si ma soeur savait tout ce qui s'en publie...DON FERNAND
Qu'elle n'en sache rien, mon fils, je vous en prie. Son coeur a déjà pris je ne sais quels dégoûts Pour celui que mon choix lui donne pour époux. Ils pourraient s'augmenter en lui parlant d'un autre.DON CÉSAR
Je dois soumettre ici mon sentiment au Vôtre ; Mais si le mariage est souvent sans douceur, Vous hasardez beaucoup, en contraignant ma soeur. Le désordre est à craindre où l'époux ne peut plaire.DON FERNAND
Je sais ce qu'il lui faut, qu'elle me laisse faire. Si mon gendre n'est pas tout à fait sérieux, S'il a l'humeur trop gaie, il n'en vaudra que mieux. Les choses sont au point qu'on ne s'en peut défendre, J'ai donné ma parole, et ne puis la reprendre. C'est sur quoi je voulais vous parler en secret. Vous avez l'esprit doux, insinuant, discret. Conférez avec elle, et sur cet Hyménée Dites-lui ce que doit une fille bien née. Elle vous en croira.DON CÉSAR
Reposez-vous sur moi. J'appuierai vos desseins autant que je le dois, Et n'épargnerai rien pour vous faire connaître, Qu'aimé par vous en fils, je mérite de l'êtreDON FERNAND
C'est là ce que mon coeur du vôtre s'est promis. Cependant il nous faut assembler vos Amis. Ah, qu'en vous embrassant Don Sanche aura de joie ! Don Pedre...DON CÉSAR
Il ne faut pas encor que je les voie, À moins qu'on prenne soin de m'en entretenir. À peine de leurs noms je puis me souvenir, Et je crois qu'il serait à propos pour ma gloire De cacher quelque temps ma perte de mémoire.DON FERNAND
Dix ans hors de Madrid passés sans revenir, Ont pu les éloigner de votre souvenir ; Mais au moins je croirais que les choses récentes...SCÈNE II. Don Fernand, Don César, Carlin.
DON CÉSAR, bas à Carlin
Tiens ferme, s'il le faut, et...CARLIN, à Don César
J'ai bonne cervelle.DON CÉSAR
Sganarelle ?DON CÉSAR
Moi ? Je ne le connais pas.CARLIN, à Don Fernand
Il ne le connaît pas !DON CÉSAR
Non.CARLIN, à Don Fernand
Monsieur quel dommage ?À Don César.
Quoi, ce diable d'escroc, ce renverse-ménage, Qu'en partant de Madrid pour venir à Goa, Vous aviez amené comme un bon valet ?Renverser : signifie aussi, brouiller, mettre en désordre. On a fouillé dans mon coffre, on y a renversé toutes mes hardes. Pour chercher ce titre, j'ai renversé tous les papiers de mon cabinet. [F]
DON FERNAND
Qu'est-il devenu ?DON FERNAND
Le Pendard ! Mille écus !CARLIN
Oh, s'il est pris, je pense Qu'il fera le pendard au bout d'une potence ; En bon argent de mise et de poids, tout autant, Mille écus.DON CÉSAR
Je n'avais que cela de comptant.DON FERNAND
L'accident est fâcheux ; quand à sa seule adresse On doit le peu qu'on a, la moindre perte blesse. Il vous sera resté quelques effets ?CARLIN
Vraiment. Mon maître a fait son compte aux Indes grassement. Vous verrez apporter dans quelques jours... La peste ! En matière d'Enfants vous l'entendez de reste. Vous avez fait un fils aussi fin... Croyez-moi, Monsieur, qu'un Sot et lui ce sont deux.DON FERNAND
Pour vous mettre à votre aise, Et faire que Madrid après Goa vous plaise ; Je veux vous marier.DON CÉSAR
Ce doit m'être une loi, Que ce qu'il vous plaira de résoudre de moi. Disposez de ma main ; si jamais je la donne, Je prétends que l'amour par vous seul en ordonne, Et fais de votre aveu dépendre mon destin.DON FERNAND
Mais il faudra prouver que votre femme est morte. N'en apportez-vous pas quelque attestation ?CARLIN, à Don Fernand
Il l'a ; mais pardonnez à son affliction. Vous avez réveillé la douleur sans son âme. La pauvre défunte ! Ah ! Monsieur, la brave femme ! Belle comme le jour, douce comme un agneau, Franchement, c'est dommage.CARLIN
Ah, Monsieur, une femme est un mal d'embarras Qui tient comme le Diable, on ne s'en défait pas. Il n'est oubli qui tienne, il faut que l'on y songe.DON CÉSAR
Mon père, c'en est fait. D'un tendre souvenir c'est le dernier effet ; N'en appréhendez rien.DON FERNAND
Tâchez donc, je vous prie, D'obtenir qu'au plutôt votre soeur se marie. Je vais vous l'envoyer.DON CÉSAR
Soyez sûr de mes soins.DON FERNAND
C'est assez.DON CÉSAR
Les effets en seront les témoins.SCÈNE III. Don César, Carlin.
DON CÉSAR
Et l'incident bizarre. Des traits si ressemblants sont une chose rare. J'ai d'abord comme folle écouté Béatrix, Mais, Carlin, ce Vieillard me prendre pour son Fils ?CARLIN
Profitons du bon temps que le hasard nous donne, Si je ne suis trompé, Monsieur, l'Auberge est bonne. Pouvions-nous mieux choisir ?DON CÉSAR
Je m'en trouve fort bien.DON CÉSAR
Il est vrai que sans elle J'eusse eu peine à me rendre. Ah ! Carlin, qu'elle est belle ! L'as-tu bien regardée, et ne vaut-elle pas Tous ses soins...CARLIN
J'aurais fait tout comme, en pareil cas. Mais n'osant plus ici l'entretenir qu'en frère, Qu'en aurez-vous de joie ?DON CÉSAR
Eh, mon_Dieu, laisse faire. L'Amour, sous quelque habit qu'il s'ose déguiser, A toujours certains temps dont il sait bien user. Le plus grand embarras où par là je puisse être, Consiste à voir des Gens que je devrais connaître. C'est dont sans peine on ne vient pas à bout.DON CÉSAR
Ma fuite de Madrid jointe à mon mariage, M'a fait jouer d'abord un mauvais personnage. Sans toi j'étais perdu.CARLIN
Je viens par Béatrix De me faire compter l'aventure du fils. Ainsi je parle instruit ; mais Béatrix est bonne. J'ai feint en vous pour elle une amitié friponne ; Qu'ensemble au temps jadis dans vos transports ardents Vous aviez rendez-vous. Elle a donné dedans, Et ce qu'elle m'a dit, m'a fait voir qu'avec elle L'Indien certains soirs allait en sentinelle. Mais lorsque vous passez pour Don Lope en ces lieux, S'il allait revenir ?DON CÉSAR
Il n'en serait que mieux. La ressemblance est telle entre nous, que peut-être J'aurai peine au besoin à me faire connaître. On peut de Don César me disputer le nom. Mais au moins as-tu su celui du père ?CARLIN
Non.DON CÉSAR
De la fille ?CARLIN
Aussi peu.SCÈNE IV. Isabelle, Don César, Béatrix, Carlin.
ISABELLE
Comment avecque vous faut-il que je m'explique, Mon Frère ? Je rougis lorsque je me souviens, Et de ma complaisance, et de nos entretiens. Quelles plaintes de vous n'ai-je pas lieu de faire ? Car vous saviez déjà que vous étiez mon frère, Et n'avez si longtemps caché votre retour, Que pour voir sur mon coeur ce que pourrait l'amour.DON CÉSAR
Oui, ma soeur, il est vrai, je vous avais connue. J'appris qui vous étiez vous voyant dans la rue, Et sans savoir pourquoi je ne vous parlais pas, La curiosité me fit suivre vos pas. C'est par là que d'abord avecque tant de zèle, Contre un lâche Importun je pris votre querelle. Je vous cachai mon nom, pour avoir la douceur De connaître à loisir le fond de votre coeur Plus vous vous expliquiez sur la reconnaissance, Plus j'aimais à jouir de votre complaisance, Et pour pouvoir goûter plus longtemps avec vous Les charmes innocents d'un commerce si doux, Croyant qu'un autre Ciel, l'air de la Mer, et l'âge, Auraient assez changé les traits de mon visage, Rencontrant par malheur Béatrix sur mes pas, J'ai feint d'en être cru ce que je n'étais pas. J'en avais déjà fait autant avec mon Père ; Vous êtes survenue, il a fallu me taire. Plus de feinte à poursuivre étant connue de vous.BÉATRIX
Pouvoir à Béatrix soutenir... Entre nous, Monsieur, vous savez bien ce qu'il faut que j'en pense.CARLIN, à Don César
Là, deux pas en avant, renouez connaissance.ISABELLE
Cependant la surprise est assez à blâmer. On sait de quelle sorte un frère doit aimer, Et je ne conçois point à quel dessein votre âme, Tournant tout sur l'amour, m'a fait voir tant de flamme. Pourquoi par mille voeux avoir tenté ma foi ?DON CÉSAR
Pour savoir ce qu'il faut que j'attende de moi. Un Indien, privé par une longue absence De ce que du beau Monde acquiert l'expérience, Avant qu'il se hasarde à paraître au grand jour, Doit par ce doux essais prendre l'air de la cour. Ainsi j'ai cru, ma soeur, que sans vous faire injure, Je pouvais d'un beau feu vous tracer la peinture ; Et ce que par le sang je sens pour vous d'ardeur, N'avait que trop de quoi faire parler mon coeur.ISABELLE
Ne me blâmez donc point, si m'y laissant surprendre, Il peut m'être échappé quelque soupir trop tendre. Vous vous étiez pour moi déclaré hautement, Vous avez du mérite, et parliez en amant. C'est par là que dans l'âme un beau feu se consomme, Un frère qui se cache est fait comme un autre Homme, Et pour se faire aimer, a d'autant plus d'appui, Que le sang en secret s'intéresse pour lui.DON CÉSAR
Quoi, vous repentez-vous d'avoir été capable De suivre en me voyant un penchant favorable ? D'avoir souffert mes soins ?ISABELLE
Ne me demandez rien.DON CÉSAR
Méritai-je si peu qu'on me veuille du bien ? Soumis, passionné, suis-je indigne de plaire ?DON CÉSAR
Eh du moins dites-moi, si je ne l'étais pas, Que de mes voeux offerts vous pourriez faire cas, Que votre coeur sensible aimerait à se rendre.ISABELLE
Vous n'avez là-dessus besoin de rien entendre, Et vouloir à l'hymen pour jamais renoncer, C'est... J'en dis trop, pourquoi m'en osez-vous presser ?DON CÉSAR
Que de gloire pour moi !ISABELLE
Je sais qu'avec mon père, En prenant ce dessein, je me fais une affaire. Il veut sans résister que je donne ma main.DON CÉSAR
Il vient de me l'apprendre.DON CÉSAR
Fiez-vous-en à moi, dont la tendresse extrême Me fait vous regarder comme un autre moi-même. Don César de vos jours peut faire le repos. Il est...DON CÉSAR
Lui-même.ISABELLE
Vous prenez un soin fort inutile. Jamais homme ne fut jusques à maintenant, Et de moins de mérite, et plus impertinent. Un esprit bas, rampant, qui ne sent que la fange.DON CÉSAR
Quoi...BÉATRIX
Vous ayant en tête, Tout autre auprès de vous, Monsieur, lui parait bête ; Mais Don César n'est point si sot qu'elle vous dit. Il a ce qui fait seul le mérite et l'esprit, Des ducats à milliers.ISABELLE
Mais aussi la nature...ISABELLE
Mes yeux.DON CÉSAR
Vous me raillez, ma soeur.DON CÉSAR
Et vous-même avez vu ce Don César.ISABELLE
Oui, moi ! Mais à ce que je dis ne donnez point de foi, N'en croyez que vous seul, le voici qui s'avance.DON CÉSAR
Carlin, démêles-tu tout ceci ?CARLIN
Patience.SCÈNE V. Don César, Isabelle, Don Pascal, Béatrix, Carlin.
DON PASCAL
Ah, mon Cher, de Goa soyez bien revenu. À certain air sournois je l'aurais reconnu, Et juré mille fois, en voyant sa figure, Que de son propre père il est la géniture. Vers le menton aussi je lui trouve de vous Je ne sais quoi, non pas aussi beau, ni si doux, Mais assez approchant. Quoi qu'il en soit, beau-frère, Touchez là. Serez-vous jusqu'au soir à vous taire ? Vous ne me dites mot.DON CÉSAR
De mon étonnement Ne faites pas, de grâce, un mauvais jugement. Après avoir passé loin d'ici tant d'années, Par un heureux retour voir mes courses bornées, Arriver au moment qu'un Homme tel que vous Estime assez ma soeur pour s'en faire l'époux, Un homme rare, en qui tout passe l'ordinaire, C'est pour...DON PASCAL
Vous dites bien, si vous ne parlez guère, Et ce ne sont point là selles à tous chevaux. Peste, les indiens ne sont point des badauds, On a là le bon sensSelles à tous chevaux : On appelle une selle à tous chevaux, celle qui a des arçons mobiles, qui sert à voyager en poste, et en relais, qui se peut accommoder à tous chevaux : et figurément on appelle selle à tous chevaux, tout ce qui sert à plusieurs usages et en plusieurs occasions, comme les lieux communs, des vers, des harangues, qu'on peut appliquer également bien à diverses personnes. [F]
DON CÉSAR
Oui, ma soeur.ISABELLE
Quoi, mon frère ?DON PASCAL
Le brave homme !ISABELLE
Pas mieux ?DON PASCAL
Non dea, je le maintiens. On devient de bon goût parmi les indiens ; Il se connaît en gens.Dea : exclamation. Dea, vraisemblablement, est la même chose que "dame". [SP]
DON CÉSAR
C'est de quoi je me pique.ISABELLE
Ah, mon frère !ISABELLE
Il faut l'avouer, j'eusse en peine À croire en vous pour moi ce sentiment de haine, Car sur ce triste hymen me parler d'obéir, L'appuyer contre moi, c'est plus que me haïr.DON PASCAL
Ah, vous en faites donc ainsi la dégoûtée, Sans le Beau-frère, allez, vous seriez rejetée, Et j'irais de ce pas, où me faisant honneur, Je suis sûr que le Oui se dirait de grand coeurISABELLE
Vous pouvez y aller, car je vous certifie Que si c'est sur vos biens que votre amour se fie, Je n'en fais aucun cas, et crois valoir assez, Pour ne pas m'abaisser autant que vous pensez.DON PASCAL
Vous vous abaisseriez en m'épousant ?ISABELLE
Sans doute.DON CÉSAR
Ah, ma soeur.BÉATRIX
Eh, Madame.DON PASCAL
Oui ?BÉATRIX
Monsieur.DON PASCAL
Suffit, qu'elle y revienne. Ma Famille vaut mieux mille fois que la sienne ; Et si nous supputions, sans tout prendre en un tas, Le Quart d'un Avalos vaudrait quinze Vargas ; Soit dit sans offenser le Vargas, mon beau-frère.DON CÉSAR, à Carlin
Vargas !CARLIN, à César
Si nous étions au logis du beau-père ?DON CÉSAR
Il n'en faut point douter, Carlin.DON CÉSAR, à Carlin
Entends-tu ?CARLIN
Cela pourrait bien être.DON CÉSAR
Il faut m'en éclaircir. Ne fâchez point ma soeur, je saurai l'adoucir. Quand j'aurai dit trois mots, elle sera traitable.ISABELLE
Quoi, vous-même vouloir me rendre misérable ? Ah, qu'aux Indes encor n'êtes-vous retenu ! Du moins...DON PASCAL
Il a bien fait d'en être revenu. Ma foi, j'en suis d'avis qu'à Goa, pour vous plaire, Le reste de ses jours on vous confine un frère.ISABELLE
J'en ai bien lieu.DON CÉSAR
Pas tant que vous croyez. Vos intérêts me sont mieux connus qu'à vous-même. Je suis pour Don César, je l'avoue, il vous aime, Votre bonheur dépend de lui donner la main.BÉATRIX
Madame.DON CÉSAR
Rendez-vous, ma soeur, de bonne grâce. Prenez pour Don César des sentiments plus doux ; Aussi bien je suis sûr qu'il sera votre époux.ISABELLE
Lui ? Vous en êtes sûr ?DON CÉSAR
Oui, je vous le répète. Votre hymen est conclu, mon père le souhaite, Et quoi qu'à son amour vous puissiez opposer, Vous tiendrez à bonheur enfin de l'épouser. J'en ai la certitude.ISABELLE
Et moi, je vous déclare, À quoi que Don César contre moi se prépare, Que la chose avec lui n'ira point plus avant, Et que s'il faut parler, j'entre dans un couvent. Avec vous là-dessus qu'il prenne ses mesures ; Viens.ISABELLE
Viens, te dis-je, suis moi.SCÈNE VI. Don César, Don Pascal, Carlin.
DON PASCAL
La petite lionne ! Elle jase, ma foi.DON CÉSAR
Ne vous étonnez point d'une telle réponse. Au reste, vous saurez que j'ai vu Don Alonse. J'ai passé par Séville, où fus averti Que depuis quatre jours vous en étiez parti. J'appris là votre hymen.DON CÉSAR
Oui.DON PASCAL, bas
La maudite affaire !DON CÉSAR
Carlin.CARLIN, bas
Nous vous tenons, escroqueur de valise.DON PASCAL
Mon père est homme... Allez, je lui ferai savoir Que pour moi le beau-frère a bien fait son devoir. Cependant je crains fort...DON CÉSAR
Vous n'avez rien à craindre. Que ma soeur parle, crie, elle aura beau se plaindre, Je me ris du couvent.DON CÉSAR
Mon père a ce dessein, Et je vais d'autant plus presser le mariage, Qu'à me rendre à Burgos certain devoir m'engage.DON PASCAL
Quel ?DON PASCAL
Et bien ?DON CÉSAR
Le connaissez-vous ?DON PASCAL
Non.DON CÉSAR
Il a fait d'un ami certaine raillerie. Au talent de hâbleur il joint l'effronterie, Dit-on, et je lui veux montrer aux yeux de tous...Hableur : grand parleur, grand menteur, grand prometteur. [F]
SCÈNE VII. Don César, Carlin.
DON CÉSAR
Qu'en dis-tu ?DON CÉSAR
J'en chercherai la voie ; Mais sans tant me hâter, peut être il serait bon, Comme ici Don Pascal fait connaître mon nom, D'attendre sous celui que le hasard me prête, Qu'avec nos Obstinés mon affaire soit faite. Si les Parents du Mort s'avisaient d'éclater, Ce serait Don Pascal qu'on viendrait arrêter.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Don Fernand, Enrique.
ENRIQUE
Voilà ce qu'on m'écrit.DON FERNAND
Vous m'étonnez, Enrique, Et quel rang parmi vous tenait ce Don Fabrique Ceux que le sang oblige à venger cette mort Sont-ce des gens à ne point vouloir parler d'accord ? Mon gendre a-t-il affaire à puissante Partie ?ENRIQUE
Non pas sans doute assez pour lui coûter la vie. Outre que l'action, à la prendre en rigueur, Telle qu'on me la mande, est d'un Homme de coeur ; Mais c'est toujours un Mort, et tout Mort embarrasse.ENRIQUE
Si l'affaire est tombée en accommodement ; Nous en aurons bientôt plus d'éclaircissement. Au moins à voir le jour dont ma Lettre est datée, C'est de beaucoup trop tard qu'elle m'est apportée. Comme avant cette mort Don Alonse avait dit Que son fils se venait marier à Madrid, Et qu'on nous voit toujours Ennemis, on veut croire Qu'agissant contre lui, je dois en faire gloire, Et que s'il est chez vous, comme on n'en peut douter, Je prêterai la main à le faire arrêter ; Mais la division n'empêche point l'estime, Et quand ma haine encor serait plus légitime, Le nom de votre gendre, et ce que je vous dois, Contre ses ennemis lui répondraient de moi.DON FERNAND
Cette mort qu'il m'a tue est sans doute l'affaire Que me recommandait la Lettre de son père. Vous en donner l'avis c'était bien s'adresser ; Mais, Enrique, avec moi c'est peu de commencer. Vous protégez mon gendre ; après ce bon office Souffrez avecque lui que je vous réunisse. Je ne saurais vous voir plus longtemps Ennemis.ENRIQUE
Ordonnez, je suis prêt, et tout vous est permis. Mais comme Don César est plus fier qu'il me semble, Ne vous commettez point à nous trouver ensemble, Que vous n'ayez pris soin vous-même de savoir S'il pourra sans aigreur consentir à me voir ; Me montrant tout_à_coup, j'ai peur qu'il ne s'emporte. Cependant empêchez quelques jours qu'il ne sorte. Il s'est trop fait connaître en arrivant chez vous ; La nouvelle en est sue, il a force jaloux, On l'épie, et pour lui la prison est à craindre.DON FERNAND
Je doute qu'il soit homme à se vouloir contraindre. Au reste, de Goa mon fils est de retour.ENRIQUE
Don Lope est à Madrid ?ENRIQUE
Croyez qu'avecque vous j'en partage la joie, Quand Don César et moi nous serons réunis, Il faudra que je vienne embrasser ce cher fils.DON FERNAND
Don César n'a point eu le don de la charmer. Quoi que je puisse dire, elle a peine à l'aimer, Et si je veux pour elle écouter ma tendresse, Je dois suspendre au moins l'hymen dont il me presse ; Entre nous, je ne sais si l'air Provincial Donne à certaines Gens un trait original ; Mais dans sa gaie humeur ce Don César s'oublie, Et le bon sens toujours n'est pas de la partie. Au Portrait dont pour lui vous m'aviez prévenu Il faut vous l'avouer, je ne l'ai point connu. Je lui croyais l'esprit poli, galant, docile.ENRIQUE
Depuis de deux ans que j'ai quitté Séville, J'ignore ce qu'il est ; mais quand je suis parti, C'était de mille dons un esprit assorti. Je ne sais quoi d'aisé, du brillant, du solide.SCÈNE II. Don Fernand, Don César, Don Pascal, Enrique, Carlin.
DON FERNAND, voyant Don Pascal
Le voici qui paraît.ENRIQUE, voyant Don César
C'est lui-même, il est vrai.CARLIN
Monsieur.DON CÉSAR
Je vois Enrique, il faut rentrer.SCÈNE III. Don Fernand, Don Pascal.
DON PASCAL
Il pouvait jusqu'au soir prolonger sa visite, C'est à quoi nul de nous n'eût voulu s'opposer. Vous autres vieux Grisons, vous aimer à jaser, Vous ne finissez point.DON FERNAND
Il est prudent et sage ; Et pour ne pas aigrir les choses davantage, Il a voulu savoir avant que vous parler...DON FERNAND
Il n'en faut point parler avec tant de mépris. Enrique a du mérite, et chacun vaut son prix.DON FERNAND
Vos différends n'ont pas une assez juste cause. Il faut, pour vivre amis, mettre tout sous le pied.Mettre sous le pied : Fig. Mettre une chose sous le pied, sous les pieds, sous ses pieds, la mépriser. [L]
DON FERNAND
Vous pourriez parler mieux, ce me semble.DON FERNAND
Jamais vu !DON PASCAL
Non jamais.DON FERNAND
Vous n'avez point tous deux sur certains intérêts, Lorsqu'un jour son avis fut si contraire au vôtre, Qu'il fallut...DON PASCAL
D'Avalos ?DON FERNAND
D'Avalos. Il est né dans Séville, A du bien, des Amis, connaît toute la ville ; Il ne se passe rien qui par lui ne soit su.DON FERNAND
Çà, plus d'aigreur, mon gendre. Enrique veut la Paix, c'est trop vous en défendre. L'accord vous déplaisant, pour en fuir l'embarras, Vous auriez bien voulu ne le connaître pas. De grâce, oubliez tout, vous avez l'âme bonne. S'il a dit quelque chose...DON PASCAL
Et bien, je lui pardonne, Mais à condition que je ne le verrai Qu'après que de l'hymen j'aurai fait plein essai.DON FERNAND
Il ne mérite point ce reste de colère. Il a montré pour vous une estime sincère, Et tout à l'heure encor il vient de m'avertir De ce que l'on hasarde à vous laisser sortir.DON PASCAL
Parce que je puis mettre une femme à son aise, Il craint qu'on ne m'engage ailleurs ? Ne vous déplaise, Je veux aller, courir, voir, me faire prier. Si l'on craint de me perdre, on peut me marier. Je suis jusqu'à demain de l'Épouse future Le très futur Époux ; passé cela, j'en jure, Je porte le mouchoir où le coeur m'en dira.DON FERNAND
Vous serez satisfait, ma fille obéira.DON PASCAL
Tantôt qu'elle a voulu jaser avec son frère, Il l'a bientôt réduite au parti de se taire Voyant que pour l'hymen elle n'allait pas droit, Il vous l'a chapitrée.DON FERNAND
Il agit comme il doit. Mais craignez tout pour vous, si l'on vous voit paraître. Chez moi pour Don César on a su vous connaître, Et pour vous arrêter on est au guet.DON FERNAND
Le beau déguisement ! À quoi bon vous cacher, quand la chose est publique ? Quoi qu'il en ait coûté la vie à Don Fabrique, On sait qu'en le tuant...DON FERNAND
L'honneur...DON FERNAND
On palliera l'affaire. C'est d'elle assurément que m'écrit votre père, Quand il veut qu'on vous trouve au besoin du support.DON PASCAL, bas
Tirons-nous de la lettre, avouant cette mort.Haut.
Sur tout cas chagrinant j'ai recours au silence, Mais puisque enfin du fait vous avez connaissance...DON FERNAND
Oui, je sais que l'honneur qui vous a fait agir, Vous doit sur cette mort empêcher de rougir. Comment arriva-t-elle ?DON PASCAL
Ce détail est de lui plus séant que de moi ; Puisqu'il a commencé, qu'il vous dise le reste.DON FERNAND
Sur les cas de bravoure on doit être modeste, Je le sais ; mais non pas s'en taire entièrement. Fut-ce duel ? Rencontre ?DON PASCAL
Environ.DON PASCAL
Enfin vaille que vaille, Le Mort mourut, et moi j'eus le champ de bataille. C'est un Mort bien complet, qu'un Mort de ma façon.DON FERNAND
Il faut...SCÈNE IV. Don Fernand, Don Pascal, Isabelle, Béatrix.
DON PASCAL
Ah, vous voilà, mon aimable Dondon. Çà, qu'un peu moins de brun sur votre front se voie. Le chagrin ne vaut rien, tournez-vous à la joie, Je vous donne l'exemple.ISABELLE
En puis-je profiter, Quand Enrique me dit qu'on vous doit arrêter ? Qui jamais aurait cru ce qu'il vient de m'apprendre. Mon Père ? Don César...DON PASCAL
Je vous l'ai... Qu'on me fâche, Par la mort... Avez-vous des ennemis secrets ? Parlez, j'estramaçonne, et je vous en défais.Entremaçon : coup qu'on donne du tranchant d'une forte épée, d'un coutelas, d'un cimeterre. On le dit aussi de l'arme même. Les héros des romans pourfendaient les Géants d'un coup d'estramaçon. Ce mot est vieux gaulois, comme tient Ménage, citant Gregoire de Tours qui appelle ces armes scrammasaxos : ce que Borel dit être derivé de l'Allemand scram, qui signifie escrime. [F]
DON PASCAL
De moi ?DON FERNAND
L'impertinente !DON PASCAL
À vous le dé, beau-père. Vous pouvez bien user du pouvoir paternel ; Autrement (et j'en fais un serment solennel) Si vous ne la rendez, avant que le jour passe, D'humeur à souhaiter d'amplifier ma Race, Je prends parti.ISABELLE
Moi ?DON FERNAND
Vous.DON PASCAL
Couper la tête ! Diable, elle y va d'un plein faut.Faut : terme de coutumes. C'est la même chose que défaut. Saisir le fief par faut, ou défaut d'homme, se dit lorsque le Seigneur saisit le fief de son homme ; c'est-à-dire, de son vassal qui a manqué de lui rendre foi et hommage. [T]
ISABELLE
Qu'il se tire d'affaire ; ensuite, s'il le faut, Je m'expliquerai net sur ce qui le regarde.SCÈNE V. Don Fernand, Isabelle, Béatrix.
DON FERNAND
Il est donc fort honnête, Qu'une fille avec moi n'en fasse qu'à sa tête ? En matière d'époux vous allez à grands frais ; Si l'on veut qu'il vous plaise, il faut le faire exprès. Allez, pour vous punir, si je n'étais bon père, Vous voulez tout perdre, je vous laisserais faire. Ne voir pas qu'un Parti si riche, si puissant...ISABELLE
Le bien pour l'hyménée est un motif pressant ; Mais à quoi voulez-vous, mon père, qu'il m'engage, S'il n'est accompagné de quelque autre avantage ?DON FERNAND
Quand on vous a nommé Don César pour époux, Qu'on l'a laissé venir, que ne l'empêchiez-vous ? Il fallait m'opposer alors votre scrupule.DON FERNAND
Taisez-vous, il vaut plus que vous ne méritez. C'est, si votre Morale en devient la Maîtresse, Dans votre cerveau seul que loge la Sagesse ; Et quand sur cet hymen nous sommes si pressants, Votre frère, ni moi n'avons pas le bon sens.ISABELLE
À parler franchement, j'admire que mon frère Sur le choix d'un tel gendre à vos souhaits défère.DON FERNAND
Il a tort, et son goût devrait choquer le mien. Est-ce vous Béatrix, qui l'instruisez si bien ? Qui remplissez son coeur de ces belles idées ?BÉATRIX
Encor tout maintenant nous nous sommes grondées ; Il ne tient pas à moi qu'elle n'est le bon pli. Je trouve Don César un époux accompli. C'est le bien que j'en dis qui fait notre querelle ; Je ne puis... Mais que vois-je ?DON FERNAND
Ah, voici Sganarelle.SCÈNE VI. Don Fernand, Isabelle, Béatrix, Sganarelle avec un habit de deuil.
DON FERNAND
Bonjour.SGANARELLE, pleurant
Bonjour, Monsieur. Qui se fut attendu...DON FERNAND
Pourquoi tant sangloter ?BÉATRIX
Dieu te garde.SGANARELLE, montrant Isabelle
Est-ce là la petite Babette ; Qui n'était qu'un bouchon quand nous fîmes retraite ?BÉATRIX
Elle-même.BÉATRIX
Est-ce qu'il t'en souvient ?SGANARELLE
La voilà belle et grande.BÉATRIX
Assez.SGANARELLE
Si bien mort qu'il n'en reviendra pas.DON FERNAND
Et l'as-tu vu mourir ?DON FERNAND
Où donc est arrivé ce funeste accident ?SGANARELLE
À Cadix, chez Gomez votre correspondant, En cinq jours. Il m'est dû la moitié de mes gages.DON FERNAND
Coquin.SGANARELLE
Comment Coquin ?DON FERNAND
Hem ?SGANARELLE
Quoi ?DON FERNAND
Tu m'envisages ?SGANARELLE
Les injures encor seront mon réconfort.SGANARELLE
Moi ?DON FERNAND, lui montrant Don César
Regarde.SCÈNE VII. Fernand, Isabelle, Don César, Béatrix, Sganarelle, Carlin.
SGANARELLE
Au secours.DON FERNAND
Tu commences à craindre.SGANARELLE
La voix me manque, ah, ah.DON CÉSAR
Qu'a-t-il donc à se plaindre ?SGANARELLE
Pouvez-vous...SGANARELLE
Volés ?DON CÉSAR
Toi.DON CÉSAR, à Don Fernand
Que dit-il ?SGANARELLE, à Don Fernand
Il croit vivre encor ?DON FERNAND
Non, puisqu'à le perdre il nous veut animer, Tout droit à la potence, il est juste qu'il meure.CARLIN, à Sganarelle
Courage, il ne s'agit que d'un méchant quart d'heure ; C'est à quoi dès longtemps tu dois t'être attendu. N'es-tu pas bienheureux de n'être que pendu ?SGANARELLE
J'ai dit ce que j'ai fait.CARLIN
Marchons vite.DON FERNAND
Carlin, tiens-le bien, qu'il n'échappe.CARLIN
Au Cachot noir.SGANARELLE
Monsieur.SCÈNE VIII. Isabelle, Don César, Béatrix.
ISABELLE
S'il fût ici venu quelque temps avant vous, L'imposture eût trouvé tout crédit parmi nous. Nous vous aurions cru mort.ISABELLE
Ne vous connaissant pas, je dois tomber d'accord Que j'aurais moins senti l'ennui de votre mort. Vous pleurant, j'eusse au moins évité le supplice, Où de vos sentiments m'expose l'injustice. Me vouloir engager à Don César !DON CÉSAR
Et si je vous disais que lorsqu'on le connaît, Don César n'est rien moins que ce qu'il vous paraît. ?ISABELLE
Ah, mon frère, toujours, encor qu'il se déguise, Il aura l'air choquant, dira quelque sottise. Le dégoût que j'en ai ne se peut surmonter.ISABELLE
Vous ?DON CÉSAR
Oui, J'ai pris plaisir par des raisons secrètes À jouir quelque temps de l'erreur où vous êtes ; Mais enfin apprenez qu'on vous abuse tous, Que le vrai Don César n'est point connu de vous, Et qu'un Extravagant qui tient ici sa place, Lui dérobant son nom, vous gêne, et s'embarrasse.ISABELLE
Serait-il vrai, mon Frère ?DON CÉSAR
En pouvez-vous douter ?ISABELLE
J'admirais, à le voir, qu'on me l'eût pu vanter. Un Homme qui paraît n'aimer qu'à faire rire.BÉATRIX
J'y trouvais comme vous quelque chose à redire, Je le cherchais en lui, mais je savais en gros Qu'il était honnête homme, et j'étais en repos. Ai-je eu tort de vouloir toujours le mariage ?DON CÉSAR
À Madrid.DON CÉSAR
Vous le verrez ; du moins on l'estime à Séville. Il a l'humeur accorte, obligeante, civile, Et si depuis l'instant que nous nous sommes vus, Je l'aimais un peu moins, j'en pourrais dire plus ; Mais l'amitié séduit sitôt qu'elle est extrême.ISABELLE
Vous l'aimez donc, mon frère ?DON CÉSAR
À l'égal de moi-même.ISABELLE
S'il l'a pu mériter, il doit être parfait. Mais, mon frère, daignez achever son portrait. L'air, les traits ?DON CÉSAR
Tels que moi. Ce rapport de visage Est-ce qui l'un pour l'autre à l'envi nous engage. Le voudrez-vous, ma soeur, l'accepter pour Époux ?ISABELLE
Comment le refuser, s'il est fait comme vous ? Mais ce faux Don César qu'ici l'on voit paraître, Se dit le vrai, comment peut-il ne le pas être ? Mon père qui connaît l'écriture du sien, A pour lui...ISABELLE
Allez donc en donner la nouvelle à mon père, Afin qu'instruit du piège, il puisse en l'évitant S'assurer, s'il le faut, du Fourbe qui le tend.DON CÉSAR
J'y vais ; mais attendant que Don César vous voie, Je pourrai lui parler ; Que voulez-vous qu'il croie, Ma soeur ?BÉATRIX, à Don César
On fuit. Bonne marque, on se craint.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Don Fernand, Don César, Carlin.
DON FERNAND
J'ai pour les confronter envoyé chez Enrique ; Mais mon fils, contre vous je crains qu'il ne s'explique ; Lui-même, en le voyant, l'a tantôt reconnu. Pour épouser ma fille il sait qu'il est venu, Et par trop de raisons prend part à mes affaires, Pour vouloir appuyer des fourbes si grossières.DON CÉSAR
Je le sais, mais croyez que dès qu'il me verra, Quoi qu'il ait pu vous dire, il le désavouera. Les choses quelquefois se peuvent mal entendre.DON FERNAND
Mais il a regardé, vu, contemplé mon gendre.DON FERNAND
Les miens me trompent donc aussi ? J'ai pour ce Don César, qui n'a pas l'air de plaire, Reçu présentement des lettres de son père, Qui nous mande à tous deux que sur certaine mort La Partie est contente, et qu'on a fait l'accord.DON CÉSAR
L'accord est fait ? Tant mieux. J'attends de Don Alonse Sur des avis donnés une prompte réponse, Qui vous confirmera les choses que je dis.DON CÉSAR
Pur hasard.DON FERNAND
Croyez-moi, l'on cherche à vous surprendre. Comme nouveau venu vous avez la foi tendre. Quelqu'un hait Don César, et vous a contre lui...DON CÉSAR
Je l'ai vu dans Séville.DON FERNAND
Dans Séville ! Avez-vous été là de Cadix ?DON CÉSAR
Suffit que je connais et le père et le fils. Don Alonse en partant m'a chargé de vous dire Que de ce qu'il attend par le premier navire ; Puisque vous le voulez, il vous mettra d'un quart ; Que pour l'autre à charger l'avis est venu tard.DON FERNAND
Il vous l'a dit ?DON FERNAND
Il se souvient de tout.CARLIN
Monsieur, c'est l'air natal. Hier encor, qui l'eût mis sur ce qu'il vous explique, C'eût été de l'Hébreu pour lui, point de réplique. Les lieux nataux ouvrant les pores de l'esprit...Natal : n'a point de pluriel masculin, grâce à une bizarrerie de l'usage. Cependant Trévoux parle de jeux nataux que l'on célébrait au jour natal de certains personnages. Pourquoi ne le reprendrait-on pas ? [L]
DON FERNAND
Carlin sait de grands mots.DON CÉSAR
Et fort peu ce qu'il dit.CARLIN
Si je dis mal, du moins je sais ce que je pense. Tâchez à rattraper votre réminiscence, Tout le reste ira bien.DON FERNAND
Je ne sais où j'en suis, car enfin il me semble Qu'Enrique à m'abuser n'ayant point d'intérêt Devrait m'avoir conté la chose comme elle est. Pourquoi d'un Imposteur appuyer l'entreprise ?DON CÉSAR
Quand vous lui parlerez, vous saurez la surprise Je crains peu que d'un Fourbe il veuille être l'appui.DON FERNAND
J'entends quelqu'un qui monte, et peut-être est-ce lui. Retirez-vous, mon Fils ; je veux de cette affaire, Lui parlant seul à seul, pénétrer le mystèreDON CÉSAR, à Carlin
Allons voir Isabelle, et l'amenons ici.DON FERNAND, seul
Que peut prétendre Enrique à me tromper ainsi ? À croire un Imposteur il m'a vu trop facile. Tous ceux qui connaissaient la Carte de Séville, De mon gendre futur m'avaient dit trop de bien, Pour le voir sans mérite, et ne soupçonner rien. Son abord, ses discours remplis d'extravagance...SCÈNE II. Don Fernand, Enrique.
DON FERNAND
Apprenez-moi de vous ce qu'il faut que je pense, Enrique. Vous voyez qu'on cherche à me duper, Qu'on me joue, et vous-même aidez à me tromper.DON FERNAND
Vous avez vu mon gendre ?ENRIQUE
Oui, tantôt un moment.ENRIQUE
Rien ne m'est plus connu.DON FERNAND
C'est Don César ?ENRIQUE
Oui.ENRIQUE
Autant que de moi-même.DON FERNAND
Don César d'Avalos ?DON FERNAND
Pourquoi ? Si je vous dis Que c'est un imposteur, en croirez-vous mon fils ? Il connaît Don César.ENRIQUE
C'est qu'il le connaît mal.DON FERNAND
Il prétend le savoir pourtant d'original.SCÈNE III. Don Fernand, Enrique, Béatrix.
ENRIQUE
Qu'il vienne.DON FERNAND
Autre aventure. La Lettre est de Cadix, je connais l'écriture, C'est Gomes qui m'écrit. Me pardonnerez-vous...DON FERNAND, lit
Je ne me suis point hâté de vous écrire les funestes nouvelles que Sganarelle vous a portées. Je ne doute point que vous n'en n'ayez été fort surpris. La mort de Don Lope m'a tellement touché, que j'ai peine encore à m'en remettre. Il n'est rien qu'on n'ait fait pour le sauver. Les remèdes se sont trouvés sans force, et tout l'Art des Médecins n'a pu empêcher qu'il n'ait été emporté en cinq jours d'une fièvre continue. Sganarelle vous dira les soins que j'ai pris à lui faire rendre les derniers honneurs.
ENRIQUE
L'avis est surprenant. Qu'est-ce qu'il vous en semble ? Votre fils est-il mort et vivant tout ensemble. Les termes sont précis.DON FERNAND
Vous m'y voyez rêver.ENRIQUE
Je craindrais...DON FERNAND
Permettez que je puisse achever.En arrivant chez moi il y a fait décharger douze caisses bien conditionnées dont vous pouvez disposer. J'exécuterai ponctuellement vos ordres, et prends part à votre douleur autant que le peut faire Votre très humble Serviteur GOMEZ.
ENRIQUE
Les Caisses chez Gomez par Don Lope laissées, Doivent causer un peu de trouble à vos pensées. Le fait est positif.DON FERNAND
C'est de quoi, m'occuper.ENRIQUE
Mais celui qui prétend que j'ose vous tromper, Qu'appuyant un faux nom j'ai part au stratagème, Dites, serait-il point quelque Imposteur lui-même. Qui chez vous introduit en qualité de fils, Sous des traits ressemblants vous aurait tous surpris ?DON FERNAND
La Lettre de Gomez sans doute m'embarrasse. Je trouve du mystère en tout ce qui se passe, Et le retour d'un fils, dont on m'écrit la mort, Causerait quelque trouble à l'esprit le plus fort. Mais pour tout éclaircir, commençons par mon gendre. Voyez, qu'en dites-vous ? M'a-t-on voulu surprendre ?SCÈNE IV, Don Fernand, Don Pascal, Enrique.
DON FERNAND, à Don Pascal
Plus de froideur, Enrique est prêt d'y renoncer.DON PASCAL
Encor Enrique ?DON FERNAND
Allons, il faut vous embrasser.DON PASCAL
Vous avais-je pas dit, impatient Beau-père, Qu'une si prompte paix n'était pas nécessaire ? Il va faire le fier de se voir recherché ; Cependant c'est lui seul qui gagne en ce marché. En fera-t-il un pas ?DON FERNAND
Daignez le regarder.DON PASCAL
S'il ne l'a pas en tête, Vous l'en pressez en vain, c'est une fine bête. Voyez comme en silence il tient son quant à moi Dieu me damne, il se moque et de vous et de moi, Beau-père.DON FERNAND, à Enrique
Vous rêvez ?DON FERNAND
Vous croyez que je ris ?ENRIQUE
Oui sans doute.ENRIQUE
C'est donc là votre gendre ?DON FERNAND
Et bien qu'est-ce ?ENRIQUE
Usez-en tout comme vous voudrez, Je ne dis mot. Un père est maître en sa famille, Et peut, comme il lui plaît, disposer de sa fille ; Mais si vous prétendez...DON PASCAL
Beau-père, je suis las D'entendre un harangueur à qui je ne plais pas. Je suis venu ici par l'ordre de mon père ; S'il faut rompre, rompons, volontiers.DON PASCAL
Est-ce qu'ailleurs je pourrais trouver pis ? Allez, si ce n'était Don Lope votre fils, Qui m'aime, qui sait vivre et me demande grâce, Quand sa sotte de soeur me parle avec audace, J'aurais déjà dix fois... Je m'en vais le chercher, Lui conter mes raisons ; et si sans se fâcher Je puis vous planter là, vous et Soeur Isabelle, Tenez-vous tout planté.SCÈNE V. Don Fernand, Enrique.
ENRIQUE
La franchise est nouvelle. Quel est ce digne gendre, et par quel changement Manquez-vous de parole à Don César.DON FERNAND
Lui-même.ENRIQUE
Ah, si c'est lui, j'ai tort. D'avoir dit qu'il était d'un esprit doux, accort.Accort : celui qui plaisant, complaisant, courtois, qui se sait accommoder de l'humeur des personnes avec qui il a affaire, pour réussir en ses desseins. [F]
DON FERNAND
Vous riez ?DON FERNAND
Vous-même ici tantôt l'avez su reconnaître.ENRIQUE
Et c'est lui que j'ai vu !DON FERNAND
Lui, vous dis-je.DON FERNAND
Je vous comprends bien moins. Encor, si vous disiez Qu'il ne vous paraît plus ce que vous le pensiez ; Qu'à Don César de loin l'ayant trouvé semblable, De près la différence à vos yeux est notable ; Mais, Enrique, nier que dans ce même lieu Vous l'ayez vu tantôt...DON FERNAND
M'abandonner, Enrique ?SCÈNE VI. Don Fernand, Isabelle, Don César, Béatrix, Enrique, Carlin.
DON CÉSAR, à Isabelle
C'est à moi de parler, soyez présente à tout. Les débats seront grands, si je n'en viens à bout.DON FERNAND
Approchez, j'ai besoin de votre témoignage.DON FERNAND
Lui ? C'est mon fils.ENRIQUE
Votre fils !DON FERNAND
Don Lope, qui vient de Goa.ISABELLE
Béatrix.ENRIQUE
Du retour de Goa j'ignore le mystère ; Mais pour lui, j'en suis sûr, Don Alonse est son père.DON FERNAND
Vous en êtes sûr ?ISABELLE, bas à Béatrix
Serais-je heureuse jusqu'au point Qu'il ne fût pas... Je n'ose en former l'espérance.BÉATRIX
Écoutons.DON FERNAND
Justes Dieux ! Don César ! Mais comment n'en pas croire mes yeux ? Si j'ose être pour vous, j'entends qu'ils vous accusent ; Ils me montrent Don Lope.ISABELLE
Se pourrait-il... Ah Ciel !DON FERNAND
Vous n'êtes point mon fils ?DON CÉSAR
Non.DON FERNAND
Mais vous avez tantôt reconnu Sganarelle !DON CÉSAR
On l'en retirera.DON FERNAND
C'est un soulagement à ma douleur bien doux ; Mais ce Fourbe, à ma fille arrivé pour époux, Qui se dit Don César, quel est-il.DON CÉSAR
Pour l'apprendre, On m'a dit qu'il me cherche, il faut ici l'attendre. Soyons amis, Enrique, à l'heur où je me vois Il manque...DON FERNAND
Plus je veux de ses traits trouver la différence, Plus avecque mon fils j'y vois de ressemblance.DON FERNAND
Non, tout s'explique trop pour ne s'y pas fier ; Et j'ai sans doute au Ciel des grâces à rendre, Qu'ayant à perdre un fils, quand je fais choix d'un gendre, Par un enchaînement de bonheurs inouïs, Dans ce gendre choisi je retrouve ce fils.DON CÉSAR, à Isabelle
Et bien ? Pour vous, Madame, est-ce quelque douceur De voir que vous cessiez sitôt d'être ma soeur, Et suis-je à condamner, de vous avoir gênée, Quand j'ai de Don César appuyé l'hyménée ?DON FERNAND
Notre fourbe paraît, il faut...DON CÉSAR
Laissez-moi faire.SCÈNE VII. Don Fernand, Don César, Don Pascal, Enrique, Isabelle, Béatrix, Carlin.
DON PASCAL
Soyez le bien trouvé, je vous cherchais, beau-frère. En deux mots comme en cent, je suis fort dégoûté Des sots raisonnements de votre Parenté. L'un fait l'homme important, l'autre la délicate ; Et ce vilain Monsieur, encor de fraîche date, À ce qu'il m'a paru, semble n'approuver pas Que...DON CÉSAR
Je viens d'apaiser tous ces petits débats. Comme une longue absence efface tout, Enrique A d'abord mal connu Don César.DON PASCAL
Qu'il s'explique ; J'ai l'honneur placé haut. Veut-il douter de moi ? Que je sois Don César ?ENRIQUE
Non, c'est lui que je vois.DON PASCAL
Si c'est lui ?ENRIQUE
Je me rends.DON PASCAL
La méprise était bonne. Douter de Don César ! Je le suis en personne, Entre les Avalos César très signalé.DON FERNAND
Mais...DON FERNAND
Oui, sans plus de remise. Ma fille, à Don César votre main est promise, Donnez-la j'y consens.DON PASCAL
Ah, vous entrez en goût à la fin. Si j'emploie Tout mon talent de plaire, il faudra que bientôt... Mais d'où vient que ...Don César reçoit la main d'Isabelle.
DON CÉSAR
Sa main m'est donnée en dépôt, Tant que j'aie avec vous éclairci le mystère D'une étroite amitié que vous me voulez taire. On vient de m'assurer que Don Pascal Giron N'était qu'un avec vous.DON PASCAL
Vous savez bien que non.DON PASCAL, bas
La valise !Haut.
À propos, j'oubliais un portrait Que pour vous de mon père un fameux peintre a fait, Il faut vous le donner. Qu'on apporte ma malle. Guzman, holà, Guzman.Don Pascal s'enfuit.
BÉATRIX
Monsieur, comme il détale.DON FERNAND
Et vite, Béatrix, nous sommes affrontés.DON FERNAND
Ah, ah, mon cavalier, vous décampez ainsi ?DON FERNAND
Et mes cinq cent pistoles ?DON PASCAL
Bon.DON FERNAND
Parlons net.DON FERNAND
Composons ?DON FERNAND
Comment ?DON PASCAL
Il faut que chacun vive. Je perds encor assez à n'être point l'épouxÀ Don César.
De cette belle infante ; et tout cela, pour vous. Je m'oppose à la fête à moins qu'on m'indemnise, Il y va trop du mien.DON CÉSAR
Il parle avec franchise ; Prenons ce qu'il rendra sans contestation.À Don Fernand.
Pour le reste, Monsieur, je suis sa caution. Il faut lui donner lieu de partager ma joie.DON FERNAND, à Don Pascal
Je ne vous quitte point, allons compter.CARLIN
Et moi ?1 713 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0