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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Festin de Pierre

Thomas Corneille· créée en 1677· 5 actes· 1 975 vers· 16 personnages

Représenté pour la première fois le 1é février 1677 au Théâtre Guénégaud.

Personnages

  • DON JUAN
  • DON LOUIS, père de Don Juan
  • ELVIRE, ayant épousé Don Juan
  • DON CARLOS, frère d'Elvire
  • ALONSE, ami de Don Carlos
  • THÉRÈSE, tante de Léonor
  • LÉONOR, demoiselle de campagne
  • PASCALE, nourrice de Léonor
  • CHARLOTTE, paysanne
  • MATHURINE, autre paysanne
  • PIERROT, paysan
  • LA RAMÉE, valet de chambre de Don Juan
  • GUSMAN, domestique d'Elvire
  • SGANARELLE, valet de Don Juan
  • LA STATUE du Commandeur
  • LA VIOLETTE, Laquais
AVIS

Cette Pièce, dont les comédiens donnent tous les ans plusieurs représentations, est la même que feu Mr. de Molière fit jouer en prose peu de temps avant sa mort. Quelques personnes qui ont tout pouvoir sur moi, m'ayant engagé à la mettre en vers, je me réservai la liberté d'adoucir certaines expressions qui avaient blessé les Scrupuleux. J'ai suivi la prose dans tout le reste, à l'exception des scènes du troisième et du cinquième acte, où j'ai fait parler des femmes. Ce sont des scènes ajoutées à cet excellent original, et dont les défauts ne doivent point être imputés au célèbre auteur, sous le nom duquel cette Comédie est toujours représentée.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Sganarelle, Gusman.

SGANARELLE prenant du Tabac, et en offrant à Gusman

Quoi qu'en dise Aristote, et sa docte Cabale, Le Tabac est divin, il n'est rien qui l'égale. Et par les fainéants, pour fuir l'oisiveté, Jamais amusement ne fut mieux inventé. Ne saurait-on que dire, on prend la tabatière, Soudain à gauche, à droit, par devant, par derrière, Gens de toutes façons, connus et non connus, Pour y demander part, sont les très bien venus. Mais c'est peu qu'à donner instruisant la jeunesse, Le tabac l'accoutume à faire ainsi largesse. C'est dans la médecine un remède nouveau ; Il purge, réjouit, conforte le cerveau, De toute noire humeur promptement le délivre, Et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Ô tabac, ô tabac, mes plus chères amours ! Mais reprenons un peu notre premier discours. Si bien, mon cher Gusman, qu'Elvire ta Maîtresse, Pour Don Juan mon maître a pris tant de tendresse, Qu'apprenant son départ, l'excès de son ennui L'a fait mettre en campagne, et courir après lui ? Le soin de le chercher est obligeant sans doute, C'est aimer fortement, mais tout voyage coûte, Et j'ai peur, s'il te faut expliquer mon souci, Qu'on l'indemnise mal des frais de celui-ci.

Tabac : herbe qui fut envoyée en France l'an 1560. (...) On prend du tabac en poudre par le nez, (..) en la mâchant dans la bouche ; et en fumée par le moyen d'une pipe, ou petit canal de terre (...). Ceux qui prennent du tabac par excès sont sujets à perdre l'odorat. Celui qu'on prend en fumée gâte le cerveau et rend le crane noir. [F]

GUSMAN, s'en allant

Ne crains rien.

SCÈNE II. Don Juan, Sganarelle.

SGANARELLE

Oui.

SGANARELLE

Hé monsieur...

DON JUAN

Quoi ?

SGANARELLE

Vous êtes libéral.

Libéral : qui donne avec raison et jugement, en sorte de qu'il ne soit ni prodigue ni avare. [F]

DON JUAN

Le fat ! Et quelle vie est-ce donc que je mène ?

Fat : sot sans esprit qui ne dit que des fadaises. [F]

SGANARELLE

Oh, ce n'est pas à vous que j'en fais, Dieu m'en garde, J'aurais tort de vouloir vous donner des leçons. Si vous vous égarez, vous avez vos raisons ; Et quand vous faites mal, comme c'est l'ordinaire, Du moins vous savez bien qu'il vous plaît de le faire. Bon cela ; mais il est certains Impertinents, À droit de fort esprit hardis, entreprenants, Qui sans savoir pourquoi, traitent de ridicules Les plus justes motifs des plus sages scrupules, Et qui font vanité de ne trembler de rien, Par l'entêtement seul que cela leur sied bien. Si j'avais par malheur un tel maître ; âme crasse, Lui dirais-je tout net, le regardant en face, "Osez-vous bien ainsi braver à tous moments Ce que l'Enfer pour vous amasse de tourments ? Un rien, un mirmidon, un petit ver de terre, Au Ciel impunément croit déclarer la guerre ? Allez, malheur cent fois à qui vous applaudit. C'est bien à vous (Je parle au maître que j'ai dit) À vouloir vous railler des choses les plus saintes, À secouer le joug des plus louables craintes. Pour avoir de grands biens et de la qualité, Une perruque blonde, être propre, ajusté, Tout en couleur de feu, pensez-vous (Prenez garde. Ce n'est pas vous au moins que tout ceci regarde.) Pensez-vous en avoir plus de droit d'éclater Contre les vérités dont vous osez douter ? De moi, votre valet, apprenez, je vous prie, Qu'en vain les libertins de tout font raillerie ; Que le Ciel tôt ou tard pour leur punition..."

Myrmidon : Peuples de Thessalie que les fables de paysans ont dit être nés de fourmis (....) Ce mot est venu dans notre langue pour signifier un homme fort petit ou qui n'est capable d'aucune résistance. [F]

DON JUAN

Paix.

SGANARELLE

Et n'y craignez-vous rien pour ce Commandeur mort ?

Vers 247, annonce le personnage qui sera la statue à l'acte V.

DON JUAN

Quoi ?

SGANARELLE

Ah ! Monsieur.

DON JUAN

Heu !

SCÈNE III. Elvire, Don Juan, Sganarelle, Gusman.

DON JUAN

Il sait...

ELVIRE

Quoi ?

SGANARELLE, à Don Juan

Monsieur.

SGANARELLE

Madame, un autre monde avec quelque autre chose, Comme les conquérants, Alexandre, est la cause Qui nous a fait en hâte, et sans vous dire adieu, Décamper l'un et l'autre, et venir en ce lieu. Voilà pour vous, Monsieur, tout ce que je puis faire.

V. 326, il s'agit d'Alexandre le Grand, fils de Philippe de Macédoine, qui poussa ses conquête de la Macédoine jusqu'à l'Indus. Voir "Alexandre le Grand, tragédie" de Jean Racine.

DON JUAN

Madame, puisqu'il faut parler avec franchise, Apprenez ce qu'en vain mon trouble vous déguise. Je ne vous dirai point que mes empressements Vous conservent toujours les mêmes sentiments, Et que loin de vos yeux, ma juste impatience Pour le plus grand des maux me fait compter l'absence. Si j'ai pu me résoudre à fuir, à vous quitter, Je n'ai pris ce dessein que pour vous éviter. Non que mon coeur encor, trop touché de vos charmes, N'ait le même penchant à vous rendre les armes ; Mais un pressant scrupule à qui j'ai dû céder, M'ouvrant les yeux de l'âme a su m'intimider, Et fait voir qu'avec vous, quelque amour qui m'engage, Je ne puis, sans péché, demeurer davantage. J'ai fait réflexion que pour vous épouser, Moi-même trop longtemps j'ai voulu m'abuser ; Que je vous ai forcée à faire au Ciel l'injure De rompre en ma faveur une sainte clôture, Où par des veux sacrés vous aviez entrepris De garder pour le monde un éternel mépris. Sur ces réflexions, un repentir sincère M'a fait appréhender la céleste colère. J'ai cru que votre hymen trop mal autorisé, N'était pour tous les deux qu'un crime déguisé, Et que je ne pouvais en éviter les peines, Qu'en tâchant de vous rendre à vos premières chaînes, N'en doutez point ; voilà, quoi qu'avec mille ennuis, Et pourquoi je m'éloigne, et pourquoi je vous fuis. Par un frivole amour, voudriez-vous, madame, Combattre le remords qui déchire mon âme, Et qu'en vous retenant, j'attirasse sur nous Du Ciel toujours vengeur l'implacable courroux ?

Saint clotûre : se dit particulièrement en matière de monastères de filles. Les religieuses gardent sévèrement la clôture : elle font voeu de clôture perpétuelle. [F]

SCÈNE IV. Don Juan, Sganarelle.

Il sort.

SCÈNE IV.

Il sort.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Charlotte, Pierrot.

PIERROT

Oh, marguenne. Sans nous c'en était fait.

Vers 414, Marguenne : juron pour Morbleu.

PIERROT

Aga quien, sans feintise, Je te vas tout fin drait conter par le menu, Comme en n'y pensant pas le hasard est venu. Il aviont bien besoin d'un oeil comme le nôtre, Qui les vît de tout loin, car c'est moi, com'i dit l'autre, Qui les ai le premier avisés. Tanquia don, Su le bord de la Mar bian leu prend que j'équion, Où de tarre Gros-Jean me jetait une motte, Tout en batifolant, car com'tu sais, Charlotte, Pour v'nir batifoler Gros-Jean ne charche qu'où, Et moi par-fouas aussi je batifole itou. En batifolant donc, j'ai fait l'apercevance D'un grouillement sugliau, sans voir la différence De s'qui pouvait grouiller ; ça grouillait à tous coups, Et grouillant, par secousse allait comme envars nous. J'étas embarrassé ; s'n'était point stratagème, Et tout com' je te vois, je voyas ça de même, Aussi fixiblement, et pis tout d'un coup, quien, Je voyas qu'après ça je ne voyas pu rien. "Eh, Gros-Jean, ç'ai-je fait, stan pendant que je somme À niaiser parmi nous, je pens'que vla des z'Homme, Qui nagiant tout là-bas. Bon, s'm'a-t-i fait, vrament, T'auras de queuque chat vu le trépassement ; T'as la vu' trouble. Oh bian, ç'ai-je fait, t'as biau dire, Je n'ai point la vu' trouble, et s'n'est point jeu pou rire, C'est là des z'hommes. Point, s'm'a-t-i fait s'n'en est pas, Piarrot, t'as la barlue. Oh ! j'ai s'que tu voudras, Ç'ai-je fait, mais gageons que j'n'ai point la barlue, Et qu'ça qu'en voit là-bas, ç'ai-je fait, qui remue, C'est des Hommes, vois-tu, qui nageont vars ici. Gag' que non, s'm'a-t-i fait. Oh margué, gag'que si, Dix sous. Oh, s'm'a-t-i fait, je le veux bian, marguenne ; Quien, mets argent su jeu, vla le mien," Palsanguenne Je n'ai fait là-dessus l'étourdi ni le fou, J'ai bravement bouté par tarre mes dix sou, Quatre pièce tapée, et le restant en double, Jarnigué, je varrons si j'avons la vu' trouble. Ç'ai-je fait, les boutant... plus hardiment enfin Que si j'eusse avalé queuque varre de vin ; Car je sis hasardeux moi ; qu'en m'mette en boutade, Je vas sans tant d'raisons tout à la débandade. Je savas bian pourtant s'que j'faisas d'en par là, Queuque gniais ! Enfin donc, j'n'ons pas putôt mis, vla, Que j'voyons tout à plain com' deux hommes à la nage Nous faisions signe ; et moi, sans rien dir' davantage, De prendre les z'enjeux. Allons, Gros-Jean, allons, Ç'ai-je fait, vois-tu pas comme i nous appellons ? Ils s'vont nayer. Tant mieux, s'm'a-t-i fait, je m'en gausse, I m'ant fait pardre. À donc le tirant par lé chausse, J'l'ai si bian sarmonné, qu'à la parfin vars eux J'avons dans une barque avironné tous deux. Et pis cahin-caha, j'ons tant fait que le somme Venus tout contre, et pis j'les avons tiré comme Il aviont quasi bu déjà pu que de jeu ; Et pis j'les z'ons cheu nous menés auprès du feu, Où je l'z'ons vus tout nus sécher leu z'houppelande ; Et pis il en est v'nu deux autres de leu bande, Qui s'équiant, vois-tu bian, sauvés tout seul, et pis Mathurine est venue à voir leu biaux z'habits ; Et pis il l'iont conté qu'al n'était pas tant sotte, Qu'al avait du malin dans l'oeil, et pis, Charlotte, Vla tout com'ça s'est fait pour te l'dire en un mot.

Niaiser : signifie aussi, s'amuser à la bagatelle, consommer son temps à de vaines occupations, à des choses inutiles. [F]

Houpelande : c'était originairement une cape ou un manteau de berger de cuir, dont se sont servis ensuite les voyageurs contre la pluie. (...) Depuis on s'en est servi comme d'un manteau de parade, qu'on a chargé de broderies le long des coutures, qui descendaient jusqu'en bas au deux côtés des épaules par devant et par derrière (...) [F]

CHARLOTTE

Ardé z'un peu.

PIERROT

Vois-tu, Charlotte, i faut qu'aveu toi, com's'dit l'autre, Je débonde mon coeur, il irait trop du nôtre, Quand je somme pour être à nous deux tout de bon, Si je n'me plaignas pas.

Débonder : lacher ou ôter la bonde d'un étang. (...) Se dit figurément en choses morales. Sa colère s'est débondée en injures, en invectives. [F]

CHARLOTTE, lui touchant la main

Et bien, quien.

CHARLOTTE, apercevant Don Juan et Sganarelle

Est-ce là su Monsieu ?

PIERROT

Oui, le vla.

PIERROT

Je vas Boire chopaine, aguieu, je ne tarderai pas.

Chopaine : (chopine) petite mesure de liqueur qui contient la moitié d'une pinte. (...) Signifie aussi la quantité de liqueur contenu dans cette mesure. [F]

Il sort.

SCÈNE II. Don Juan, Sganarelle, Charlotte.

DON JUAN, apercevant Charlotte

Ah ! Que vois-je auprès de nous ?

SGANARELLE

Qu'est-ce ?

SGANARELLE, la regardant

Assurément.

SGANARELLE, à part

Autre pièce nouvelle.

CHARLOTTE

Monsieur.

CHARLOTTE

Oui, Monsieur.

DON JUAN

Votre nom ?

DON JUAN, à Charlotte

Laissez-la moi baiser.

CHARLOTTE

Oui ?

SGANARELLE

Il n'a garde.

SCÈNE III. Don Juan, Charlotte, Pierrot, Sganarelle.

PIERROT

Tout doucement, Monsieu, tené-vous, si vous plaît. Vous pourriez v-s-échauffant gagné la purésie.

Vers 685, "purésie" pour "pleurésie". Maladie qui emporte les gens en peu de temps, qui est causée par une inflammation de la pleure avec une fièvre aiguë, difficulté de respirer et grande douleur de côté. [F]

DON JUAN, le poussant

Ah, que de bruit ?

CHARLOTTE, à Pierrot

Piarrot, laisse-le faire.

DON JUAN

Ah !

DON JUAN, lui donnant plusieurs soufflets

Heu ?

CHARLOTTE, à Pierrot

Va, ne te fâche point, Piarrot.

DON JUAN, le menaçant

Heu ?

PIERROT, s'éloignant

Parsonne N'me fait peur.

DON JUAN, s'approchant de lui

Attendez, j'aime assez qu'on raisonne.

PIERROT, s'éloignant toujours

Je m'gol arg' de tout, moi.

DON JUAN

Houais.

DON JUAN, donnant un soufflet à Sganarelle, croyant le donner à Pierrot qui se baisse

Ah, je vous apprendrai...

SGANARELLE

Peste, soit du maroufle.

Maroufle : terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]

SCÈNE IV. Don Juan, Charlotte, Sganarelle.

SGANARELLE, à part, voyant arriver Mathurine

Ah, ah. Voici l'autre.

SCÈNE V. Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.

MATURINE, à Charlotte

Quoi, Charlotte, es'pou rire.

DON JUAN, bas, à Charlotte

Vous voyez qu'elle enrage.

CHARLOTTE, à Mathurine

Je n'pensais pas...

MATURINE, à Charlotte

Vous v'né-z'un peu trop tard.

CHARLOTTE, à Mathurine

Vous le dites.

MATURINE, à Charlotte

Tredame. Pourquoi me disputer ?

CHARLOTTE, à Mathurine

Pis q'Monsieu me veut bien...

MATURINE, à Charlotte

C'est moi qu'i veut putôt.

CHARLOTTE, à Mathurine

Oh, pourtant j'n'en crois rien.

MATURINE, bas, à Charlotte

Bon...

DON JUAN, à Mathurine

Hem ? Que vous ai-je dit ?

MATURINE, à Don Juan

Dites.

CHARLOTTE, à Don Juan

Parlez.

Il sort.

SCÈNE VI. Mathurine, Charlotte, Sganarelle.

SCÈNE VII. Don Juan, Mathurine, Charlotte, Sganarelle.

DON JUAN, à part, dans le fond du théâtre

D'où vient que Sganarelle est ici demeuré ?

DON JUAN, à Sganarelle

Oui ?

DON JUAN

Sganarelle.

DON JUAN, à Sganarelle

Hon ?

SCÈNE VIII. Don Juan, La Ramée, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.

SGANARELLE, bas, à Don Juan

Ah ! Monsieur, sauvons-nous.

DON JUAN

Qu'est-ce ?

SCÈNE IX. Don Juan, Sganarelle, Charlotte, Mathurine.

MATURINE, à Charlotte, s'en allant d'un côté

C'est à moi qui promet, Charlotte.

CHARLOTTE, à Mathurine, en s'en allant d'un autre côté

Oh ! C'est à moi.

SCÈNE X. Don Juan, Sganarelle.

SCÈNE XI.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Don Juan, Sganarelle habillé en médecin.

SGANARELLE

Moi ?

SGANARELLE

Ma foi, j'ai ramassé beaucoup d'impertinences. Mêlé café, opium, rhubarbe, et caetera. Tout par drachme, et le mal aille comme il pourra. Que m'importe ?

Drachme : monnaie grecque, est aussi un poids dont se servent les médecins, qui est la huitième partie d'un once, qu'on appelle autrement "un gros" au poids de marc. [F]

SGANARELLE

Quoi Pour un art tout divin vous n'avez point de foi ? Le café, le séné, ni le vin émétique...

Emétique : est un remède qui purge avec violence, par haut et par bas, fait de la poudre et du beurre d'antimoine préparé, dont on a séparé les sels corrosifs, par plusieurs lotions. Le vin émétique s'est mis en réputation. (...) [F]

DON JUAN

En quoi ?

DON JUAN

Et bien ?

SGANARELLE

Il est vrai, cet habit Sur le raisonnement m'inspire de l'esprit, Et si sur certains points où je voudrais vous mettre, La dispute...

Dispute : dans les collèges est une contestation qu'on les écoliers pour les places, pour les prix ou pour leurs exercices. On fait de longues disputes dans les écoles de médecine ou de théologie. [F]

SGANARELLE

Vraiment.

SCÈNE II. Don Juan, Léonor, Gusman.

SGANARELLE, à Don Juan

C'est comme il vous les faut.

DON JUAN

Et bien ?

LÉONOR

Du moins...

DON JUAN

Comment ?

SCÈNE III. Thérèse, Léonor, Don Juan, Sganarelle.

THÉRÈSE

Quelquefois...

THÉRÈSE, à Léonor

Petite fille, Passez de ce côté.

SGANARELLE, continuant

Ne différez jamais.

DON JUAN, bas à Léonor

Vous viendrez donc ce soir ?

SCÈNE IV. Don Juan, Sganarelle.

SCÈNE V. Don Carlos, Don Juan.

SCÈNE VI. Don Carlos, Don Juan, Alonse.

DON-CARLOS

Don Juan ?

ALONSE, à Don Carlos

Voulez-vous...

DON CARLOS

Suivez-moi.

ALONSE

Faut-il...

SCÈNE VII. Don Juan, Sganarelle.

SGANARELLE, derrière le Théâtre

Qui va là ?

SGANARELLE

Non.

DON JUAN

Maraud.

DON JUAN, voyant un tombeau sur lequel est une statue

Quel ouvrage nouveau Vois-je paraître ici ?

SGANARELLE

Lui ?

DON JUAN

Cours.

DON JUAN

Encor ?

SGANARELLE

Sa tête...

DON JUAN

Et bien ?

DON JUAN

Coquin !

DON JUAN, après avoir rêvé un moment

Allons, sortons d'ici.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Don Juan, Sganarelle.

SCÈNE II. Don Louis, Don Juan, Sganarelle, La Violette.

DON LOUIS

Ma présence vous choque, et je vois que sans peine Vous pourriez vous passer d'un père qui vous gêne. Tous deux, à dire vrai, par plus d'une raison, Nous nous incommodons d'une étrange façon ; Et si vous êtes las d'ouïr mes remontrances, Je suis bien las aussi de vos extravagances. Ah ! Que d'aveuglement, quand raisonnant en fous, Nous voulons que le Ciel soit moins sage que nous : Quand sur ce qu'il connaît qui nous est nécessaire, Nos imprudents désirs ne le laissent pas faire, Et qu'à force de voeux nous tâchons d'obtenir Ce qui nous est donné souvent pour nous punir ! La naissance d'un fils fut ma plus forte envie. Mes souhaits en faisaient tout le bien de ma vie, Et ce fils que j'obtiens est le fléau rigoureux De ces jours que par lui je croyais rendre heureux. De quel oeil, dites-moi, pensez-vous que je voie Ces commerces honteux qui seuls font votre joie, Ce scandaleux amas de viles actions Qu'entassent chaque jour vos folles passions, Ce long enchaînement de méchantes affaires, Où du Prince pour vous les grâces nécessaires Ont épuisé déjà tout ce qu'auprès de lui Mes services pouvaient m'avoir acquis d'appui ? Ah fils ! Indigne fils ! Quelle est votre bassesse, D'avoir de vos Aïeux démenti la noblesse ! D'avoir osé ternir par tant de lâchetés Le glorieux éclat du sang dont vous sortez, De ce sang que l'Histoire en mille endroits renomme ! Et qu'avez-vous donc fait pour être Gentilhomme ? Si ce titre ne peut vous être contesté, Pensez-vous avoir droit d'en tirer vanité, Et qu'il ait rien en vous qui puisse être estimable, Quand vos dérèglements l'y rendent méprisable ? Non, non, de nos Aïeux on a beau faire cas ; La naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Aussi ne pouvons-nous avoir part à leur gloire, Qu'autant que nous faisons honneur à leur mémoire. L'éclat que leur conduite a répandu sur nous, Des mêmes sentiments nous doit rendre jaloux ; C'est un engagement dont rien ne nous dispense, De marcher sur les pas qu'a tracés leur prudence, D'être à les imiter attachés, prompts, ardents, Si nous voulons passer pour leurs vrais Descendants. Ainsi de ce Héros que nos Histoires louent, Vous descendez en vain lorsqu'ils vous désavouent, Et que ce qu'ils ont fait et d'illustre et de grand, N'a pu de votre coeur leur être un sûr garant. Loin d'être de leur sang, loin que l'on vous en compte, L'éclat n'en rejaillit sur vous qu'à votre honte, Et c'est comme un Flambeau qui devant vous porté, Fait de vos actions mieux voir l'indignité. Enfin si la Noblesse est un précieux titre, Sachez que la vertu doit en être l'arbitre, Qu'il n'est point de grands noms qui sans elle obscurcis...

SCÈNE III. Don Juan, Sganarelle.

SGANARELLE

Monsieur...

SGANARELLE

Vous avez tort.

DON JUAN

J'ai tort ?

SGANARELLE

Eh.

DON JUAN

J'ai tort ?

SCÈNE IV. Don Juan, La Violete, Sganarelle.

DON JUAN

Qui ?

SCÈNE V. Don Juan, M. Dimanche, Sganarelle.

MONSIEUR DIMANCHE

Je crois, Monsieur, qu'il...

MONSIEUR DIMANCHE

Cela n'est rien.

MONSIEUR DIMANCHE

Je suis dans mon devoir.

MONSIEUR DIMANCHE

Ah ! Monsieur.

MONSIEUR DIMANCHE

Comme le temps empire...

MONSIEUR DIMANCHE

Je suis bien.

MONSIEUR DIMANCHE s'asseyant dans un fauteuil

C'est pour vous obéir. Sans le besoin extrême...

MONSIEUR DIMANCHE

Je viens, Monsieur...

MONSIEUR DIMANCHE

Monsieur, je...

MONSIEUR DIMANCHE

À ravir. C'est pis que ce n'était, nous n'en saurions chévir ; Et quand il ne voit pas notre petite fille...

Chévir : être maître de quelqu'un, de quelque chose. [F]

Toucher : On dit aussi "Touchez-là", il n'en fera rien, pour dire, qu'on ne veut pas faire une chose ; parce qu'on a coutume de se toucher dans la main pour conclure un marché, ou en signe de bienveillance. [F] L'ambiguité porte ici sur l'invitation à se serrer le main ce qui est un honneur pour Monsieur Dimanche tout en indiquant aussi qu'on en fera rien. M. Dimanche ne peut que s'y soumettre sou peine d'offenser Don Juan.

MONSIEUR DIMANCHE

Ah !

MONSIEUR DIMANCHE

Très humble serviteur.

MONSIEUR DIMANCHE

Si vous...

DON JUAN, se levant

Vite, allons ma calèche.

DON JUAN

Dépêchons.

MONSIEUR DIMANCHE

Non, Monsieur.

MONSIEUR DIMANCHE

J'avais-là...

MONSIEUR DIMANCHE

Je voulais...

La formule de politesse convenable consiste à dire "Je suis votre serviteur", Don Juan renchérit avec "debiteur" ce qui est vrai au sens propre et qui ironise au sens figuré puisque qu'on n'est jamais le serviteur de quelqu'un lors de cette formule de politesse.

MONSIEUR DIMANCHE

Ah ! Monsieur.

MONSIEUR DIMANCHE

Si vous me...

SGANARELLE, reconduisant Monsieur Dimanche

Vous avez en Monsieur un ami véritable, Un...

MONSIEUR DIMANCHE

Comment ?

MONSIEUR DIMANCHE

Si tous...

MONSIEUR DIMANCHE

Mais mon argent ?

MONSIEUR DIMANCHE

Je veux...

SGANARELLE

Ah !

MONSIEUR DIMANCHE

J'entends...

SGANARELLE

Bon.

MONSIEUR DIMANCHE

Mais...

SGANARELLE

Fi,

MONSIEUR DIMANCHE

Je...

SGANARELLE

Fi, vous dis-je.

SCÈNE VI. Don Juan, Sganarelle, Elvire.

SGANARELLE

Ah !

SGANARELLE

Monsieur !

SCÈNE VII. Don Juan, Sganarelle, Suite.

SGANARELLE

Fort bien.

DON JUAN

Hem.

SGANARELLE

Qu'on serve. Ah bon, Monsieur, courage. Grande chère, tandis que nous nous portons bien.

Il prend un morceau dans un des plats qu'on apporte, et le met dans sa bouche.

SGANARELLE

Rien.

SGANARELLE prenant un siège

Volontiers, j'y tiendrai bien ma place.

DON JUAN

Mange donc.

DON JUAN

Je le vois.

SGANARELLE

C'est bien dit.

DON JUAN, à un laquais

Dis que je n'y suis pas.

SGANARELLE, baissant la tête

C'est le...

DON JUAN

Quoi ?

SGANARELLE

Je suis mort.

SCÈNE VIII. Don Juan, La Statue du Commandeur, Sganarelle, Suite.

SGANARELLE

Moi ? Non pas.

DON JUAN

Poltron.

LA STATUE

Adieu.

LA STATUE

Je t'attends.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Don Louis, Don Juan, Sganarelle.

DON JUAN

Oui, Monsieur, ce retour dont j'étais si peu digne, Nous est de ses bontés un témoignage insigne. Je ne plus ce fils, dont les lâches désirs N'eurent pour seul objet que d'infâmes plaisirs. Le Ciel, dont la clémence est pour moi sans seconde, M'a fait voir tout_à_coup les vains abus du monde. Tout_à_coup de sa voix l'attrait victorieux A pénétré mon âme, et dessillé mes yeux, Et je vois, par l'effet dont sa grâce est suivie, Avec autant d'horreur les taches de ma vie, Que j'eus d'emportement pour tout ce que mes sens Trouvaient à me flatter d'appas éblouissants. Quand j'ose rappeler l'excès abominable Des désordres honteux dont je me sens coupable, Je frémis et m'étonne, en m'y voyant courir, Comme le Ciel a pu si longtemps me souffrir, Comme cent et cent fois il n'a pas sur ma tête Lancé l'affreux carreau qu'aux méchants il apprête. L'amour qui tint pour moi son courroux suspendu, M'apprend à ses bontés quel sacrifice est dû. Il l'attend, et ne veut que ce coeur infidèle, Ce coeur jusqu'à ce jour à ses ordres rebelle. Enfin (et vos soupirs l'ont sans doute obtenu) De mes égarements me voilà revenu. Plus de remise, il faut qu'aux yeux de tout le monde, À mes folles erreurs mon repentir réponde, Que j'efface, en changeant mes criminels désirs, L'empressement fatal que j'eus pour les plaisirs, Et tâche à réparer par une ardeur égale, Ce que mes passions ont causé de scandale. C'est à quoi tous mes voeux aujourd'hui sont portés, Et je devrai beaucoup, Monsieur, à vos bontés, Si dans le changement où ce retour m'engage, Vous me daignez choisir quelque saint Personnage, Qui me servant de Guide, ait soin de me montrer À bien suivre la route où je m'en vais entrer.

SCÈNE II. Don Juan, Sganarelle.

SGANARELLE

Monsieur.

DON JUAN

Qu'est-ce ?

SGANARELLE

Ah !

DON JUAN

Eh.

SGANARELLE

Tant pis.

SGANARELLE

Mais n'étant point dévot, par quelle effronterie De la dévotion faire une momerie ?

Mommerie : Si dit aussi figurément en Morale, de l'hypocrisie, des déguisements qui font paraître les choses autrement qu'elles ne sont. [F]

DON JUAN

Il n'est rien si commode. Vois-tu ? L'hypocrisie est un vice à la mode, Et quand de ses couleurs un vice est revêtu, Sous l'appui de la mode il passe pour vertu. Sur tout ce qu'à jouer il est de personnages. Celui d'Homme de bien a de grands avantages. C'est un Art grimacier, dont les détours flatteurs Cachent sous un beau voile un amas d'Imposteurs. On a beau découvrir que ce n'est que faux zèle, L'imposture est reçue, on ne peut rien contre elle, La censure voudrait y mordre vainement. Contre tout autre vice on parle hautement, Chacun a liberté d'en faire voir le piège, Mais pour l'hypocrisie elle a son privilège, Qui sous le masque adroit d'un visage emprunté, Lui fait tout entreprendre avec impunité. Flattant, ceux du Parti, plus qu'aucun redoutable, On se fait d'un grand corps le membre inséparable. C'est alors qu'on est sûr de ne succomber pas. Quiconque en blesse l'un, les a tous sur les bras, Et ceux même qu'on sait que le Ciel seul occupe, Des Singes de leurs moeurs sont d'ordinaire dupe. À quoi que leur malice ait pu se dispenser, Leur appui leur est sûr, ils ont vu grimacer. Ah ! Combien j'en connais qui par ce stratagème, Après avoir vécu dans un désordre extrême, S'armant du bouclier de la Religion, Ont rhabillé sans bruit leur dépravation, Et pris droit, au milieu de tout ce que nous sommes, D'être sous ce manteau les plus méchants des Hommes. On a beau les connaître, et savoir ce qu'ils sont, Trouver lieu de scandale aux intrigues qu'ils ont, Toujours même crédit. Un maintien doux, honnête, Quelques roulements d'yeux, des baissements de tête, Trois ou quatre soupirs mêlés dans un discours, Sont pour tout rajuster d'un merveilleux secours C'est sous un tel abri qu'assurant mes affaires, Je veux de mes Censeurs duper les plus sévères. Je ne quitterai point mes pratiques d'amour, J'aurai soin seulement d'éviter le grand jour, Et saurai, ne voyant en public que des Prudes, Garder à petit bruit mes douces habitudes. Si je suis découvert dans mes plaisirs secrets, Tout le corps en chaleur prendra mes intérêts, Et sans me remuer, je verrai la cabale Me mettre hautement à couvert du scandale. C'est là le vrai moyen d'oser impunément Permettre à mes désirs un plein emportement. Des actions d'autrui je ferai le critique, Médirai saintement, et d'un ton pacifique, Applaudissant à tout ce qui sera blâmé, Ne croirai que moi seul digne d'être estimé. S'il faut que d'intérêt quelque affaire se passe, Fût-ce veuve, orphelin, point d'accord, point de grâce, Et pour peu qu'on me choque, ardent à me venger, Jamais rien au pardon ne pourra m'obliger. J'aurai tout doucement le zèle charitable De nourrir une haine irréconciliable ; Et quand on me viendra porter à la douceur, Des intérêts du Ciel je ferai le vengeur. Le prenant pour garant du soin de sa querelle, J'appuierai de mon coeur la malice infidèle. Et selon qu'on m'aura plus_ou_moins respecté, Je damnerai les Gens de mon autorité. C'est ainsi que l'on peut, dans le siècle où nous sommes, Profiter sagement des faiblesses des Hommes, Et qu'un esprit bien fait, s'il craint les Mécontents, Se doit accommoder aux vices de son temps.

SCÈNE III. Don Juan, Léonor, Pascale, Sganarelle.

SGANARELLE, gravement

A-t-elle éternué ?

LÉONOR

Monsieur...

SGANARELLE, bas à Pascale

Il cherche à la duper, gardez qu'il ne l'emmène, C'est un fourbe.

Fourbe : trompeur avec adresse et dissimulation [F]

PASCALE

Comment ?

SGANARELLE, à Pascale

C'est le plus grand trompeur...

PASCALE, à Don Juan

Où donc nous menez-vous ?

LÉONOR, à Pascale

Sommes-nous pas d'accord ?

SGANARELLE, bas à Pascale

Fort bien.

SCÈNE IV. La Statue du Commandeur, Don Juan, Léonor, Pascale, Sganarelle.

LA STATUE, prenant Don Juan par le bras

Arrête, Don Juan.

DON JUAN, tâchant à se défaire de la statue

Ma Belle, attendez-moi. Je ne vous quitte point.

DON JUAN, à la statue

Laisse-moi.

SGANARELLE

Détestable !

1 975 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0