Comédie en vers
Le Festin de Pierre
Représenté pour la première fois le 1é février 1677 au Théâtre Guénégaud.
Personnages
- DON JUAN
- DON LOUIS, père de Don Juan
- ELVIRE, ayant épousé Don Juan
- DON CARLOS, frère d'Elvire
- ALONSE, ami de Don Carlos
- THÉRÈSE, tante de Léonor
- LÉONOR, demoiselle de campagne
- PASCALE, nourrice de Léonor
- CHARLOTTE, paysanne
- MATHURINE, autre paysanne
- PIERROT, paysan
- LA RAMÉE, valet de chambre de Don Juan
- GUSMAN, domestique d'Elvire
- SGANARELLE, valet de Don Juan
- LA STATUE du Commandeur
- LA VIOLETTE, Laquais
AVIS
Cette Pièce, dont les comédiens donnent tous les ans plusieurs représentations, est la même que feu Mr. de Molière fit jouer en prose peu de temps avant sa mort. Quelques personnes qui ont tout pouvoir sur moi, m'ayant engagé à la mettre en vers, je me réservai la liberté d'adoucir certaines expressions qui avaient blessé les Scrupuleux. J'ai suivi la prose dans tout le reste, à l'exception des scènes du troisième et du cinquième acte, où j'ai fait parler des femmes. Ce sont des scènes ajoutées à cet excellent original, et dont les défauts ne doivent point être imputés au célèbre auteur, sous le nom duquel cette Comédie est toujours représentée.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Sganarelle, Gusman.
SGANARELLE prenant du Tabac, et en offrant à Gusman
Quoi qu'en dise Aristote, et sa docte Cabale, Le Tabac est divin, il n'est rien qui l'égale. Et par les fainéants, pour fuir l'oisiveté, Jamais amusement ne fut mieux inventé. Ne saurait-on que dire, on prend la tabatière, Soudain à gauche, à droit, par devant, par derrière, Gens de toutes façons, connus et non connus, Pour y demander part, sont les très bien venus. Mais c'est peu qu'à donner instruisant la jeunesse, Le tabac l'accoutume à faire ainsi largesse. C'est dans la médecine un remède nouveau ; Il purge, réjouit, conforte le cerveau, De toute noire humeur promptement le délivre, Et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Ô tabac, ô tabac, mes plus chères amours ! Mais reprenons un peu notre premier discours. Si bien, mon cher Gusman, qu'Elvire ta Maîtresse, Pour Don Juan mon maître a pris tant de tendresse, Qu'apprenant son départ, l'excès de son ennui L'a fait mettre en campagne, et courir après lui ? Le soin de le chercher est obligeant sans doute, C'est aimer fortement, mais tout voyage coûte, Et j'ai peur, s'il te faut expliquer mon souci, Qu'on l'indemnise mal des frais de celui-ci.Tabac : herbe qui fut envoyée en France l'an 1560. (...) On prend du tabac en poudre par le nez, (..) en la mâchant dans la bouche ; et en fumée par le moyen d'une pipe, ou petit canal de terre (...). Ceux qui prennent du tabac par excès sont sujets à perdre l'odorat. Celui qu'on prend en fumée gâte le cerveau et rend le crane noir. [F]
GUSMAN
Et la raison encor ? Dis-moi, je te conjure, D'où te vient une peur de si mauvais augure ? Ton maître là-dessus t'a-t-il ouvert son coeur ? T'a-t-il fait remarquer pour nous quelque froideur, Qui d'un départ si prompt...SGANARELLE
Je n'en sais point les causes. Mais, Gusman, à peu près je vois le train des choses, Et sans que Don Juan m'ait rien dit de cela, Tout franc, je gagerais que l'affaire va là. Je pourrais me tromper, mais j'ai peine à le croire.GUSMAN
Quoi, ton maître ferait cette tache à sa gloire ? Il trahirait Elvire, et d'un crime si bas...SGANARELLE
Il est trop jeune encor, il n'oserait.GUSMAN
Tant de voeux...SGANARELLE
Rien pour lui n'est trop chaud ni trop froid. Voeux, serments, sans scrupule il met tout en usage.GUSMAN
S'il est ce que tu dis, le moyen de connaître, De tous les scélérats, le plus grand, le plus traître ? Le moyen de penser qu'après tant de serments, Tant de transports d'amour, d'ardeurs, d'empressements, De protestations des plus passionnées, De larmes, de soupirs, d'assurances données, Il ait réduit Elvire à sortir du couvent, À venir l'épouser, et tout cela, du vent ?SGANARELLE
Il s'embarrasse peu de pareilles affaires. Ce sont des tours d'esprits qui lui sont ordinaires ; Et si tu connaissais le pèlerin, crois-moi, Tu ferais peu de fond sur le don de sa foi. Ce n'est pas que je sache avec pleine assurance, Que déjà pour Elvire il sait ce que je pense. Pour un dessein secret en ces lieux appelé, Depuis son arrivée il ne m'a point parlé ; Mais par précaution je puis ici te dire, Qu'il n'est devoirs si saints dont il ne s'ose rire ; Que c'est un endurci dans la fange plongé, Un chien, un hérétique, un turc, un enragé ; Qu'il n'a ni foi ni loi ; que tout ce qui le tente...Pèlerin : on dit ironiquement, "Voilà un étrange pèlerin", pour dire, c'est un rusé, un matois. [F]
SGANARELLE
Bon, parlez-lui du Ciel, il répond d'un soeuris. Parlez-lui de l'Enfer, il met le Diable au pis ; Et parce qu'il est jeune, il croit qu'il est en âge, Où la vertu sied moins que le libertinage. Remontrance, reproche, autant de temps perdu. Il cherche avec ardeur ce qu'il voit défendu, Et ne refusant rien à Madame Nature, Il est ce qu'on appelle un Pourceau d'Épicure. Ainsi ne me dis point, sur sa légèreté, Qu'Elvire par l'hymen se trouve en sûreté, C'est peu pour bon contrat qu'il en ait fait la femme, Pour en venir à bout, et contenter sa flamme, Avec elle au besoin, par ce même contrat, Il aurait épousé toi, son chien et son chat. C'est un piège qu'il tend partout à chaque belle ; Paysanne, bourgeoise, et dame et demoiselle, Tout le charme, et d'abord pour leur donner leçon, Un mariage fait lui semble une chanson. Toujours objets nouveaux, toujours nouvelles flammes ; Et si je te disais combien il a de femmes, Tu serais convaincu que ce n'est pas en vain Qu'on le croit l'épouseur de tout le genre humain.Vers 67, "Souris" synonyme de soeurire.
Libertin : qui ne veut pas s'assujettir aux lois, aux règles de bien vivre, à la discipline d'un monastère. [F]
Pourceau : on dit figuremment un homme gros et gras, celui qui est malpropre, stupide, ivrogne, incivil. [F] L'emploi au vers 74 est métaphorique.
GUSMAN
Quel abominable homme !SGANARELLE
Et plus qu'abominable. Il se moque de tout, ne craint ni Dieu ni Diable ; Et je ne doute point, comme il est sans retour, Qu'il ne soit par la foudre écrasé quelque jour. Il le mérite bien, et s'il te faut tout dire, Depuis qu'en le servant je souffre le martyre, J'en ai vu tant d'horreurs, que j'avoue aujourd'hui, Qu'il vaudrait mieux cent fois être au Diable qu'à lui.GUSMAN
Que ne le quittes-tu ?SGANARELLE
Le quitter ! Comment faire ? Un grand Seigneur méchant est une étrange affaire. Vois-tu, si j'avais fui, j'aurais beau me cacher, Jusque dans l'Enfer même il viendrait me chercher. La crainte me retient, et ce qui me désole, C'est qu'il faut avec lui faire souvent l'idole, Louer ce qu'on déteste, et de peur du bâton, Approuver ce qu'il fait, et chanter sur son ton.Apercevant Don Juan.
Je crois dans ce palais le voir qui se promène, C'est lui. Prends garde au moins...GUSMAN, s'en allant
Ne crains rien.SCÈNE II. Don Juan, Sganarelle.
DON JUAN
Tu le crois ?SGANARELLE
Oui.SGANARELLE
Eh mon_Dieu ! J'entrevois d'abord ce qui s'y passe. Votre coeur n'aime point à demeurer en place, Et sans lui faire tort sur la fidélité, C'est le plus grand coureur qui jamais ait été. Tout est de votre goût, brune ou blonde, n'importe.SGANARELLE
Hé monsieur...DON JUAN
Quoi ?SGANARELLE
Sans doute ; il est aisé de voir Que vous avez raison si vous voulez l'avoir ; Mais si, comme on n'est pas bon juge dans sa cause, Vous ne le vouliez pas, ce serait autre chose.SGANARELLE
En ce cas je vous dis très sérieusement, Qu'on trouve fort vilain qu'allant de belle en belle, Vous fassiez vanité partout d'être Infidèle.DON JUAN
Quoi, si d'un bel Objet je suis d'abord touché, Tu veux que pour toujours j'y demeure attaché, Qu'un éternel amour de ma foi lui réponde, Et me laisse sans yeux pour le reste du monde ? Le rare et doux plaisir qui se trouve en aimant, S'il faut s'ensevelir dans un attachement, Renoncer pour lui seul à toute autre tendresse, Et vouloir sottement mourir dès sa jeunesse ! Va crois-moi, la constance était bonne jadis, Où les leçons d'aimer venaient des Amadis ; Mais à présent, on suit des lois plus naturelles. On aime sans façon tout ce qu'on voit de belles, Et l'amour qu'en nos cours la première a produit, N'ôte rien aux appas de celle qui la suit. Pour moi, qui ne saurais faire l'inexorable, Je me donne partout où je trouve l'aimable, Et tout ce qu'une belle a sur moi de pouvoir, Ne me rend point ailleurs incapable de voir. Sans me vouloir piquer du nom d'amant fidèle, J'ai des yeux pour une autre aussi bien que pour elle. Et dès qu'un beau visage a demandé mon coeur, Je ne puis me résoudre à l'armer de rigueur. Ravi de voir qu'il cède à la douce contrainte, Qui d'abord laisse en lui toute autre flamme éteinte, Je l'abandonne aux traits dont il aime les coups, Et si j'en avais cent, je les donnerais tous.SGANARELLE
Vous êtes libéral.Libéral : qui donne avec raison et jugement, en sorte de qu'il ne soit ni prodigue ni avare. [F]
DON JUAN
Que de douceurs charmantes Font goûter aux amants les passions naissantes Si pour chaque beauté je m'enflamme aisément, Le vrai plaisir d'aimer est dans le changement. Il consiste à pouvoir, par d'empressés hommages, Forcer d'un jeune coeur les scrupuleux ombrages, À désarmer sa crainte, à voir de jour en jour Par cent petits progrès avancer notre amour ; À vaincre doucement la pudeur innocente, Qu'oppose à nos désirs une âme chancelante, Et la réduire enfin, à force de parler, À se laisser conduire où nous voulons aller. Mais quand on a vaincu, la passion expire. Ne souhaitant plus rien, on n'a plus rien à dire ; À l'amour satisfait tout son charme est ôté, Et nous nous endormons dans sa tranquillité, Si quelque objet nouveau, par sa conquête à faire, Ne réveille en nos cours l'ambition de plaire. Enfin j'aime en amour les exploits différents ; Et j'ai sur ce sujet l'ardeur des conquérants, Qui sans cesse courant de victoire en victoire, Ne peuvent se résoudre à voir borner leur gloire. De mes vastes désirs le vol précipité Par cent objets vaincus ne peut être arrêté. Je sens mon coeur plus loin capable de s'étendre, Et je souhaiterais, comme fit Alexandre, Qu'il fût un autre monde encor à découvrir, Où je pusse en amour chercher à con quérir.DON JUAN
Qu'as-tu là-dessus à me dire ?SGANARELLE
À vous dire ? Moi ? J'ai... mais que dirais-je ? Rien, Car quoi que vous disiez, vous le tournez si bien, Que sans avoir raison, il semble à vous entendre, Qu'on soit quand vous parlez, obligé de se rendre. J'avais pour disputer des raisons dans l'esprit... Je veux une autre fois les mettre par écrit. Avec vous sans cela je n'aurais qu'à me taire, Vous me brouilleriez tout.DON JUAN
Tu ne saurais mieux faire.SGANARELLE
Mais, Monsieur, par hasard, me serait-il permis De vous dire qu'à moi, comme à tous vos amis, Votre genre de vie un tant soit peu fait peine ?DON JUAN
Le fat ! Et quelle vie est-ce donc que je mène ?Fat : sot sans esprit qui ne dit que des fadaises. [F]
SGANARELLE
Fort bonne, assurément ; mais enfin... quelquefois... Par exemple, vous voir marier tous les mois.SGANARELLE
Il est vrai, je conçois cela fort agréable ; Et c'est, si sans péché j'en avais le pouvoir, Un divertissement que je voudrais avoir. Mais sans aucun respect pour les plus saints mystères...SGANARELLE
Oh, ce n'est pas à vous que j'en fais, Dieu m'en garde, J'aurais tort de vouloir vous donner des leçons. Si vous vous égarez, vous avez vos raisons ; Et quand vous faites mal, comme c'est l'ordinaire, Du moins vous savez bien qu'il vous plaît de le faire. Bon cela ; mais il est certains Impertinents, À droit de fort esprit hardis, entreprenants, Qui sans savoir pourquoi, traitent de ridicules Les plus justes motifs des plus sages scrupules, Et qui font vanité de ne trembler de rien, Par l'entêtement seul que cela leur sied bien. Si j'avais par malheur un tel maître ; âme crasse, Lui dirais-je tout net, le regardant en face, "Osez-vous bien ainsi braver à tous moments Ce que l'Enfer pour vous amasse de tourments ? Un rien, un mirmidon, un petit ver de terre, Au Ciel impunément croit déclarer la guerre ? Allez, malheur cent fois à qui vous applaudit. C'est bien à vous (Je parle au maître que j'ai dit) À vouloir vous railler des choses les plus saintes, À secouer le joug des plus louables craintes. Pour avoir de grands biens et de la qualité, Une perruque blonde, être propre, ajusté, Tout en couleur de feu, pensez-vous (Prenez garde. Ce n'est pas vous au moins que tout ceci regarde.) Pensez-vous en avoir plus de droit d'éclater Contre les vérités dont vous osez douter ? De moi, votre valet, apprenez, je vous prie, Qu'en vain les libertins de tout font raillerie ; Que le Ciel tôt ou tard pour leur punition..."Myrmidon : Peuples de Thessalie que les fables de paysans ont dit être nés de fourmis (....) Ce mot est venu dans notre langue pour signifier un homme fort petit ou qui n'est capable d'aucune résistance. [F]
DON JUAN
Paix.SGANARELLE
Ça voyons. De quoi serait-il question ?DON JUAN
De te dire en deux mots qu'une flamme nouvelle Ici, sans t'en parler, m'a fait suivre une belle.SGANARELLE
Et n'y craignez-vous rien pour ce Commandeur mort ?Vers 247, annonce le personnage qui sera la statue à l'acte V.
DON JUAN
Quoi ?SGANARELLE
Ses parents sont à craindre.DON JUAN
Laissons-là tes frayeurs, et songeons seulement À ce qui me peut faire un destin tout charmant. Celle qui me réduit à soupirer pour elle, Est une fiancée aimable, jeune, belle, Et conduite en ces lieux où j'ai suivi ses pas, Par l'heureux, à qui sont destinés tant d'appas. Je la vis par hasard, et j'eus cet avantage, Dans le temps qu'ils songeaient à faire leur voyage. Il faut te l'avouer. Jamais jusqu'à ce jour Je n'ai vu deux amants se montrer tant d'amour. De leurs cours trop unis la tendresse visible, Me frappant tout_à_coup, rendit le mien sensible, Et les voyant céder aux transports les plus doux, Si je devins amant, je fus amant jaloux. Oui, je ne pus souffrir sans un dépit extrême, Qu'ils s'aimassent autant que l'un et l'autre s'aime. Ce bizarre chagrin alluma mes désirs ; Je me fis un plaisir de troubler leurs plaisirs, De rompre adroitement l'étroite intelligence, Dont mon coeur délicat se faisait une offense. N'ayant pu réussir, plus amoureux toujours, C'est au dernier remède enfin que j'ai recours. Cet époux prétendu, dont le bonheur me blesse, Doit aujourd'hui sur mer régaler sa maîtresse. Sans t'en avoir rien dit, j'ai dans mes intérêts Quelques gens qu'au besoin nous trouverons tout prêts. Ils auront une barque, où la belle, enlevée, Rendra de mon amour la victoire achevéeSGANARELLE
Ah ! Monsieur.DON JUAN
Heu !SCÈNE III. Elvire, Don Juan, Sganarelle, Gusman.
ELVIRE
J'y viens faire sans doute un méchant personnage, Et par ce froid accueil, je commence de voir L'erreur où m'avait mise un trop crédule espoir. J'admire ma faiblesse et l'imprudence extrême Qui m'a fait consentir à me tromper moi-même, À démentir mes yeux sur une trahison, Où mon coeur refusait de croire ma raison. Oui, pour vous contre moi ma tendresse séduite, Quoi qu'on pût m'opposer, excusait votre fuite. Cent soupçons qui pouvaient alarmer mon amour, Avaient beau contre vous me parler chaque jour, À vous justifier toujours trop favorable, J'en rejetais la voix qui vous rendait coupable, Et je ne regardais dans ce trouble odieux, Que ce qui vous peignait innocent à mes yeux. Mais un accueil si froid et si plein de surprise, M'apprend trop ce qu'il faut que pour vous je me dise. Je n'ai plus à douter qu'un honteux repentir Ne vous ait sans rien dire obligé de partir. J'en veux pourtant, j'en veux, dans mon malheur extrême, Entendre les raisons de votre bouche même. Parlez donc, et sachons par où j'ai mérité, Ce qu'ose contre moi votre infidélité.DON JUAN
Si mon éloignement m'a fait croire infidèle, J'ai mes raisons, Madame, et voilà Sganarelle, Qui vous dira pourquoi...SGANARELLE
Je le dirai ? Fort bien.DON JUAN
Il sait...SGANARELLE
Vous vous moquez, Monsieur.ELVIRE, à Sganarelle
Puisqu'on le veut ainsi, Approchez, et voyons ce mystère éclairci. Quoi, tous deux interdits ! Est-ce là pour confondre...DON JUAN
Tu ne répondras pas ?SGANARELLE
Je n'ai rien à répondre.DON JUAN
Veux-tu parler, te dis-je ?ELVIRE
Quoi ?SGANARELLE, à Don Juan
Monsieur.DON JUAN
Redoute mon courroux.SGANARELLE
Madame, un autre monde avec quelque autre chose, Comme les conquérants, Alexandre, est la cause Qui nous a fait en hâte, et sans vous dire adieu, Décamper l'un et l'autre, et venir en ce lieu. Voilà pour vous, Monsieur, tout ce que je puis faire.V. 326, il s'agit d'Alexandre le Grand, fils de Philippe de Macédoine, qui poussa ses conquête de la Macédoine jusqu'à l'Indus. Voir "Alexandre le Grand, tragédie" de Jean Racine.
ELVIRE
Ah, que vous savez peu l'art de déguiser ! Pour un homme de Cour qui doit avec étude De feindre, de tromper avoir pris l'habitude, Demeurer interdit, c'est mal faire valoir La noble effronterie où je vous devrais voir. Que ne me jurez-vous que vous êtes le même ; Que vous m'aimez toujours autant que je vous aime, Et que la seule mort dégageant votre foi, Rompra l'attachement que vous avez pour moi ? Que ne me dites-vous qu'une affaire importante A causé le départ, dont j'ai pris l'épouvante ; Que si de son secret j'ai lieu de m'offenser, Vous avez craint les pleurs qu'il m'aurait fait verser Qu'ici d'un long séjour ne pouvant vous défendre, Je n'ai qu'à vous quitter, et vous aller attendre ; Que vous me rejoindrez avec l'empressement, Qu'a pour ce qu'il adore un véritable amant, Et qu'éloigné de moi, l'ardeur qui vous enflamme Vous rend ce qu'est un corps séparé de son âme ? Voilà par où du moins vous me feriez douter, D'un oubli que mes feux devraient peu redouterDON JUAN
Madame, puisqu'il faut parler avec franchise, Apprenez ce qu'en vain mon trouble vous déguise. Je ne vous dirai point que mes empressements Vous conservent toujours les mêmes sentiments, Et que loin de vos yeux, ma juste impatience Pour le plus grand des maux me fait compter l'absence. Si j'ai pu me résoudre à fuir, à vous quitter, Je n'ai pris ce dessein que pour vous éviter. Non que mon coeur encor, trop touché de vos charmes, N'ait le même penchant à vous rendre les armes ; Mais un pressant scrupule à qui j'ai dû céder, M'ouvrant les yeux de l'âme a su m'intimider, Et fait voir qu'avec vous, quelque amour qui m'engage, Je ne puis, sans péché, demeurer davantage. J'ai fait réflexion que pour vous épouser, Moi-même trop longtemps j'ai voulu m'abuser ; Que je vous ai forcée à faire au Ciel l'injure De rompre en ma faveur une sainte clôture, Où par des veux sacrés vous aviez entrepris De garder pour le monde un éternel mépris. Sur ces réflexions, un repentir sincère M'a fait appréhender la céleste colère. J'ai cru que votre hymen trop mal autorisé, N'était pour tous les deux qu'un crime déguisé, Et que je ne pouvais en éviter les peines, Qu'en tâchant de vous rendre à vos premières chaînes, N'en doutez point ; voilà, quoi qu'avec mille ennuis, Et pourquoi je m'éloigne, et pourquoi je vous fuis. Par un frivole amour, voudriez-vous, madame, Combattre le remords qui déchire mon âme, Et qu'en vous retenant, j'attirasse sur nous Du Ciel toujours vengeur l'implacable courroux ?Saint clotûre : se dit particulièrement en matière de monastères de filles. Les religieuses gardent sévèrement la clôture : elle font voeu de clôture perpétuelle. [F]
ELVIRE
Ah ! Scélérat, ton coeur aussi lâche que traître, Commence tout entier à se faire connaître Et ce qui me confond dans tout ce que j'attends, Je le connais enfin lorsqu'il n'en est plus temps. Mais sache, à me tromper quand ce coeur s'étudie, Que ta perte suivra ta noire perfidie, Et que ce même Ciel, dont tu t'oses railler, À me venger de toi voudra bien travailler.ELVIRE
Il suffit, je t'ai trop écouté. En ouïr davantage est une lâcheté, Et quoi qu'on ait à dire, il faut qu'on se surmonte, Pour ne se faire pas trop expliquer sa honte. Ne te figure point qu'en reproches en l'air Mon courroux contre toi veuille ici s'exhaler. Tout ce qu'il peut avoir d'ardeur, de violence, Se réserve à mieux faire éclater ma vengeance. Je te le dis encor, le Ciel armé pour moi Punira tôt ou tard ton manquement de foi ; Et si tu ne crains point sa justice blessée, Crains du moins la fureur d'une femme offensée.Elle sort avec Gusman, et Don Juan la regarde partir.
Vers 403 et 404, Don Juan reçoit le premier avertissement de la vengeance céleste.
SCÈNE IV. Don Juan, Sganarelle.
SGANARELLE, à part
Il ne dit mot, il rêve, et les yeux sur les siens... Hélas ! Si le remords le pouvait prendre.DON JUAN
Viens, Il est temps d'achever l'amoureuse entreprise, Qui me livre l'objet dont mon âme est éprise. Suis-moi.Il sort.
SCÈNE IV.
SGANARELLE, seul
Le détestable ! À quel maître maudit Malgré moi si longtemps mon malheur m'asservit !Il sort.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Charlotte, Pierrot.
CHARLOTTE
Notre-dinse, Piarrot, pour les tirer de paine, Tu t'es là rencontré bian à point.Vers 413, Notre-Dinse : Notre Dame.
CHARLOTTE
Je le crois bian.PIERROT
Vois-tu ? Il ne s'en fallait pas l'épaisseur d'un fétu. Tous deux de se nayer eussiont fait la sottise.CHARLOTTE
C'est donc l'vent d'a matin...PIERROT
Aga quien, sans feintise, Je te vas tout fin drait conter par le menu, Comme en n'y pensant pas le hasard est venu. Il aviont bien besoin d'un oeil comme le nôtre, Qui les vît de tout loin, car c'est moi, com'i dit l'autre, Qui les ai le premier avisés. Tanquia don, Su le bord de la Mar bian leu prend que j'équion, Où de tarre Gros-Jean me jetait une motte, Tout en batifolant, car com'tu sais, Charlotte, Pour v'nir batifoler Gros-Jean ne charche qu'où, Et moi par-fouas aussi je batifole itou. En batifolant donc, j'ai fait l'apercevance D'un grouillement sugliau, sans voir la différence De s'qui pouvait grouiller ; ça grouillait à tous coups, Et grouillant, par secousse allait comme envars nous. J'étas embarrassé ; s'n'était point stratagème, Et tout com' je te vois, je voyas ça de même, Aussi fixiblement, et pis tout d'un coup, quien, Je voyas qu'après ça je ne voyas pu rien. "Eh, Gros-Jean, ç'ai-je fait, stan pendant que je somme À niaiser parmi nous, je pens'que vla des z'Homme, Qui nagiant tout là-bas. Bon, s'm'a-t-i fait, vrament, T'auras de queuque chat vu le trépassement ; T'as la vu' trouble. Oh bian, ç'ai-je fait, t'as biau dire, Je n'ai point la vu' trouble, et s'n'est point jeu pou rire, C'est là des z'hommes. Point, s'm'a-t-i fait s'n'en est pas, Piarrot, t'as la barlue. Oh ! j'ai s'que tu voudras, Ç'ai-je fait, mais gageons que j'n'ai point la barlue, Et qu'ça qu'en voit là-bas, ç'ai-je fait, qui remue, C'est des Hommes, vois-tu, qui nageont vars ici. Gag' que non, s'm'a-t-i fait. Oh margué, gag'que si, Dix sous. Oh, s'm'a-t-i fait, je le veux bian, marguenne ; Quien, mets argent su jeu, vla le mien," Palsanguenne Je n'ai fait là-dessus l'étourdi ni le fou, J'ai bravement bouté par tarre mes dix sou, Quatre pièce tapée, et le restant en double, Jarnigué, je varrons si j'avons la vu' trouble. Ç'ai-je fait, les boutant... plus hardiment enfin Que si j'eusse avalé queuque varre de vin ; Car je sis hasardeux moi ; qu'en m'mette en boutade, Je vas sans tant d'raisons tout à la débandade. Je savas bian pourtant s'que j'faisas d'en par là, Queuque gniais ! Enfin donc, j'n'ons pas putôt mis, vla, Que j'voyons tout à plain com' deux hommes à la nage Nous faisions signe ; et moi, sans rien dir' davantage, De prendre les z'enjeux. Allons, Gros-Jean, allons, Ç'ai-je fait, vois-tu pas comme i nous appellons ? Ils s'vont nayer. Tant mieux, s'm'a-t-i fait, je m'en gausse, I m'ant fait pardre. À donc le tirant par lé chausse, J'l'ai si bian sarmonné, qu'à la parfin vars eux J'avons dans une barque avironné tous deux. Et pis cahin-caha, j'ons tant fait que le somme Venus tout contre, et pis j'les avons tiré comme Il aviont quasi bu déjà pu que de jeu ; Et pis j'les z'ons cheu nous menés auprès du feu, Où je l'z'ons vus tout nus sécher leu z'houppelande ; Et pis il en est v'nu deux autres de leu bande, Qui s'équiant, vois-tu bian, sauvés tout seul, et pis Mathurine est venue à voir leu biaux z'habits ; Et pis il l'iont conté qu'al n'était pas tant sotte, Qu'al avait du malin dans l'oeil, et pis, Charlotte, Vla tout com'ça s'est fait pour te l'dire en un mot.Niaiser : signifie aussi, s'amuser à la bagatelle, consommer son temps à de vaines occupations, à des choses inutiles. [F]
Houpelande : c'était originairement une cape ou un manteau de berger de cuir, dont se sont servis ensuite les voyageurs contre la pluie. (...) Depuis on s'en est servi comme d'un manteau de parade, qu'on a chargé de broderies le long des coutures, qui descendaient jusqu'en bas au deux côtés des épaules par devant et par derrière (...) [F]
CHARLOTTE
Et ne m'disais-tu pas qu'glien avait un, Piarrot, Qu'était bien pu mieux fait que tretous ?PIERROT
C'est le Maître, Queuque bian gros Monsieu, de pu gros qui puisse être ; Car i n'a que du d'or par ila, par ici, Et ceux qui le sarvont sont de Monsieus aussi. Stan pendant, si je n'eume été là, palsanguenne Il en tenait.CHARLOTTE
Ardé z'un peu.PIERROT
Nannain, tout devant nous qui le regardions faire, I l'avons rhabillé. Monguieu, combian d'affaire ! J'n'avais vu s'habiller jamais de Courtisans, Ni leu z'Angingorniaux ; je me pardrais dedans. Pour les z'y faire entrer comme n'en lé balote ! J'étas tout éboby de voir ça. Quien, Charlotte, Quand i sont habillés, i vous z'ant tout-à-point De grands cheveux touffus, mais qui ne tenont point À leu tête, et pis vla tout d'un coup qui l'y passe, I boutont ça tout comme un bonnet de filasse. Leu Chemise qu'à voir j'étas tout étourdi, Ant dé manche où tous deux j'entrerions tout brandi. En deglieu d'haut-de-chausse, il ant sartaine histoireMontrant son genou.
Qui ne leu vient que là ; j'auras bian de quoi boire, Si j'avas tout l'argent dé Lisets de dessu. Glien a tant, glien a tant, qu'en n'an serait voir pu. Il n'ant jusqu'au Colet qui n'va point en darrière, Et qui leu pend devant bâti d'une manière, Que je n'te l'sérais dire, et si j'l'ai vu de près. Il ant au bout dé bras d'autres petits-collets, Aveu des passements faits de dantale blanche, Qui veniant par le bout faisont le tour dé manche.CHARLOTTE
I faut que j'aille voir, Piarrot.CHARLOTTE
Et bian, dis qu'esque c'est ?PIERROT
Vois-tu, Charlotte, i faut qu'aveu toi, com's'dit l'autre, Je débonde mon coeur, il irait trop du nôtre, Quand je somme pour être à nous deux tout de bon, Si je n'me plaignas pas.Débonder : lacher ou ôter la bonde d'un étang. (...) Se dit figurément en choses morales. Sa colère s'est débondée en injures, en invectives. [F]
CHARLOTTE
Quemment ? Qu'est-qu'iglia don ?CHARLOTTE
Et d'où vient ?CHARLOTTE
Ah, ah, n'est-ce que ça.PIERROT
Si j'te la dis toujou, c'est toi qu'en est la cause, Et si tu me faisais queuquefouas autrement, J'te diras autre chose.PIERROT
Oh, je veux que tu m'aime.CHARLOTTE
Es-que je n't'aime pas ?PIERROT
Non, tu fais tout de même Que si j'n'avions point fait nos z'accordailles, et si J'n'ai rien à me reprocher là-dessus, Dieu marci. Das qui passe un Marcier, tout aussitôt j't'ajette Lé pu jolis lacets qui soient dans sa bannette. Pour t'aller dénicher dé Marle je ne sais z'où Tous lé jours je m'hasarde à me rompre le cou. Je fais jouer pour toi lé vielleux z'à ta fête, Et tout ça, contre un mur c'est me cougné la tête. J'n'y gagne rien. Vois-tu ? Ça n'est ni biau ni bon, De n'vouloir pas aimer les gens qui nous z'aimon.CHARLOTTE
Qu'es-donc q'tu veux qu'en fasse ?PIERROT
Non, ça s'voit quand il est, et toujou z'aux parsonnes, Quand c'est tout d'bon qu'en aime, en leu fait en passant Mil p'tite singerie ; et sis-je un innocent ? Margué, je n'veux que voir com' la grosse Tomasse Fait au jeune Robain, al n'tient jamais en place, Tant al n'est assotée, et dès qu'a l'voit passer, Al n'attend point qui vienne, al s'en court l'agacer ; Ly jett'son Chapiau bas, et toujou sans reproche Ly fait exprès queuq'niche, ou baille une taloche : Et darrainement oncor que su z'un Escabiau I regardait danser, al s'en fut bian et biau Ly tirer de dessous et l'mit à la renvarse. Jarny vla s'q'c'est qu'aimer, mais margué l'en me barse Quand dret comme un piquet j'vois q'tu viens te parcher. Tu n'me dis jamais mot, et j'ai biau tentincher, En glieu de m'fair' présent d'une bonne égratineure, De m'bailler queuquecoup, ou d'voir par aventure Si j'sis point chatouilleux, tu te grattes lé doigts, Et t'és-là toujou comme une vray souche de bois. T'es trop fraide, vois-tu, ventrigué, ça me choque.CHARLOTTE
Ô cherche donc par où. S'tu penses qu'à t'aimer queuque autre soit pu prompte, Va l'aimer, j'te l'accorde.CHARLOTTE, lui touchant la main
Et bien, quien.CHARLOTTE, apercevant Don Juan et Sganarelle
Est-ce là su Monsieu ?PIERROT
Oui, le vla.PIERROT
Je vas Boire chopaine, aguieu, je ne tarderai pas.Chopaine : (chopine) petite mesure de liqueur qui contient la moitié d'une pinte. (...) Signifie aussi la quantité de liqueur contenu dans cette mesure. [F]
Il sort.
SCÈNE II. Don Juan, Sganarelle, Charlotte.
DON JUAN, sans voir d'abord Charlotte
Il n'y faut plus penser, c'en est fait, Sganarelle. La force entre mes bras allait mettre la Belle, Lorsque ce coup de vent, difficile à prévoir, Renversant notre Barque, a trompé mon espoir. Si par là de mon feu l'espérance est frivole, L'aimable Paysanne aisément m'en console, Et c'est une conquête assez pleine d'appas, Qui dans l'occasion ne m'échappera pas. Déjà par cent douceurs j'ai jeté dans son âme Ces dispositions à bien traiter ma flamme On se plaît à m'entendre, et je puis espérer Qu'ici je n'aurai pas longtemps à soupirer.SGANARELLE
Ah, Monsieur, je frémis à vous entendre dire. Quoi, des bras de la mort quand le Ciel nous retire, Au lieu de mériter par quelque amendement, Les bontés qu'il répand sur nous incessamment ; Au lieu de renoncer aux folles amourettes,S'interrompant, en voyant Don Juan prêt à se fâcher.
Qui déjà tant de fois... Paix, Coquin que vous êtes. Monsieur sait ce qu'il fait, et vous ne savez, vous, Ce que vous dites.DON JUAN, apercevant Charlotte
Ah ! Que vois-je auprès de nous ?SGANARELLE
Qu'est-ce ?DON JUAN
Tourne les yeux, Sganarelle, et condamne La surprise où me met cette autre paysanne. D'où sort-elle ? Peut-on rien voir de plus charmant ? Celle-ci vaut bien l'autre, et mieux.SGANARELLE, la regardant
Assurément.DON JUAN
Il faut que je lui parle.SGANARELLE, à part
Autre pièce nouvelle.DON JUAN
L'agréable rencontre ! Et d'où me vient, la belle, L'inespéré bonheur de trouver en ces lieux, Sous cet habit rustique, un chef-d'oeuvre des Cieux ?CHARLOTTE
Eh ! Monsieur.CHARLOTTE
Monsieur.CHARLOTTE
Oui, Monsieur.DON JUAN
Votre nom ?DON JUAN
Ah, je me sens ravir.À Sganarelle.
Qu'elle est belle, et qu'au coeur sa vue est dangereuse ! Pour moi...DON JUAN, à Charlotte
Honteuse, d'ouïr dire ici vos vérités !À Sganarelle.
Sganarelle, as-tu vu jamais tant de beautés ?À Charlotte.
Tournez-vous, s'il vous plaît.À Sganarelle
Que sa taille est mignonne !À Charlotte.
Haussez un peu la tête.À Sganarelle
Ah, l'aimable personne ! Cette bouche, ces yeux.À Charlotte.
Ouvrez-les tout à fait. Qu'ils sont beaux ! Et vos dents ? Il n'est rien si parfait. Ces lèvres ont surtout un vermeil que j'admire, J'en suis charmé.DON JUAN
Me railler de vous ! Non, j'ai trop de bonne foi.À Sganarelle.
Regarde cette main plus blanche que l'ivoire, Sganarelle, peut-on...DON JUAN, à Charlotte
Laissez-la moi baiser.CHARLOTTE
C'est trop d'honneur pour moi, j'n'os'rais vous refuser. Mais si j'eus su tout ça devant votre arrivée, Exprès aveu du son je m'la serais lavée.DON JUAN
Vous n'êtes point encor mariée ?CHARLOTTE
Oh, non pas, Mais je dois bientôt l'être au fils du grand Lucas. Il se nomme Piarrot ; c'est ma Tante Phlipote Qui nous fait marier.DON JUAN
Quoi, vous, belle Charlotte, D'un simple paysan être la femme ? Non, Il vous faut autre chose, et je crois tout de bon Que le Ciel m'a conduit exprès dans ce village, Pour rompre cet injuste et honteux mariage ; Car enfin je vous aime, et malgré les jaloux, Pourvu que je vous plaise, il ne tiendra qu'à vous Qu'on ne trouve moyen de vous faire paraître Dans l'éclat des honneurs où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt, je l'avouerai ; mais quoi ? Vos beautés tout d'un coup ont triomphé de moi, Et je vous aime autant, Charlotte, en un quart d'heure, Qu'on aimerait une autre en six mois.CHARLOTTE
Oui ?CHARLOTTE
Monsieur, je voudrais bien Que ça fût tout com'ça, car vous n'me dites rien Qui n'me fasse assé z'aise, et j'aurais bien envie De n'vous mécroire point, mais j'ai toute ma vie Entendu dire à ceux qui savont bien s'que c'est, Qu'i n'est point de Monsieus qui ne soient toujou prêt À tromper queuque fille, à moins qu'al n'y regarde.SGANARELLE
Il n'a garde.CHARLOTTE
Aussi je n'voudrais pas me laisser abuser. Voyez-vous, si j'sis pauvre et native au village, J'ai d'l'honneur tout autant qu'on en ait à mon âge ; Et pour tout l'or du monde on n'me pourrait tenter, Si j'pensais qu'en m'aimant l'en me l'voulût ôter.DON JUAN
Je voudrais vous l'ôter, moi ? Ce soupçon m'offense. Croyez que pour cela j'ai trop de conscience, Et que si vos appas m'ont su d'abord charmer, Ce n'est qu'en tout honneur que je vous veux aimer. Pour vous le faire voir, apprenez que dans l'âme J'ai formé le dessein de vous faire ma femme. J'en donne ma parole, et pour vous au besoin L'homme que vous voyez en sera le témoin.CHARLOTTE
Vou m'vouriez épousé, moi ?SGANARELLE, à Charlotte
Très fort. Ne craignez rien, allez. Il vous épousera cent fois si vous voulez. J'en réponds.CHARLOTTE
I faudret à ma tante en dire un petit mot, Pour qu'al en fût contente, al aime bian Piarrot.DON JUAN
Je dirai ce qu'il faut, et m'en rendrai le Maître.Il lui veut prendre la main.
Touchez-là seulement, pour me faire connaître Que de votre côté vous voulez bien de moi.CHARLOTTE, résistant
J'n'en veux que trop, mais vous ?CHARLOTTE
Oh Monsieu, attendé qu'j'ons fait le mariage. Après ça, voyez-vous, je vous baiserai tant Que vous n'erez qu'à dire.DON JUAN
Ah, me voilà content. Tout ce que vous voulez, je le veux pour vous plaire, Donnez-moi seulement votre main.CHARLOTTE
Pourquoi faire ?SCÈNE III. Don Juan, Charlotte, Pierrot, Sganarelle.
PIERROT
Tout doucement, Monsieu, tené-vous, si vous plaît. Vous pourriez v-s-échauffant gagné la purésie.Vers 685, "purésie" pour "pleurésie". Maladie qui emporte les gens en peu de temps, qui est causée par une inflammation de la pleure avec une fièvre aiguë, difficulté de respirer et grande douleur de côté. [F]
PIERROT
Oh jarnie, J'vous dis qu'où vous tegniais, et qu'i n'est pas besoin Qu'où vegniais courtisé nos Femmes de si loin.DON JUAN, le poussant
Ah, que de bruit ?CHARLOTTE, à Pierrot
Piarrot, laisse-le faire.DON JUAN
Ah !PIERROT
Parsqu'il est Monsieur, i s'en viendra, je crois, Caresser à not'barbe ici nos z'accordées. Pargué, j'en sis d'avis que j'vous l'z'ayons gardées. Allez v-s-en caresser les vôtres.DON JUAN, lui donnant plusieurs soufflets
Heu ?PIERROT
Heu ! Margué. Ne v-s-avisé pas trop de m'frappé. Jarnigué, Ventrigué, tastigué, voyé z'un peu la chance, De v-nir battre les gens. S'n'est pas la récompense De v-s'être allés tantôt sauvé d'être nayé. J'vous devions laissez boire, i l'est bien employé.CHARLOTTE, à Pierrot
Va, ne te fâche point, Piarrot.CHARLOTTE
Il me veut épouser, Et tu n'te devrais pas si fort colériser. S'n'est pas s'que tu penses, dea.PIERROT
Jarny, tu m'es promise.CHARLOTTE
Ça n'y fait rien, Piarrot, tu n'mas pas encor prise. S'tu m'aimes comme i faut, s'ras-tu pas tout joyeux De m'voir Madame ?CHARLOTTE
Laiss'moi que je la sois, et n'te mets point en peine. Je te ferai cheux nous z'apporté des z'oeufs frais, Du beurre...PIERROT
Palsangué, je gnien portrai jamais, Quand tu m'en frais poyer deux fois autant ; acoute, C'est donc com'ça q'tu fais ? Si j'en eusse eu queuq'doute, Je m'sras bien ampâché de le tirer de gliau, Et je gliaurais baillé putôt un chinfreneau, D'un bon coup d'aviron sur la tête.Chinfreneau : coup qu'on reçoit à la tête, soit en se heurtant par hasard contre quelque corps, soit en se battant contre un ennemi. [F]
DON JUAN, le menaçant
Heu ?DON JUAN, s'approchant de lui
Attendez, j'aime assez qu'on raisonne.PIERROT, s'éloignant toujours
Je m'gol arg' de tout, moi.DON JUAN
Voyons un peu cela.PIERROT
J'en avons bien vu d'autre.DON JUAN
Houais.SGANARELLE, à Don Juan
Monsieur, laissez-là Ce pauvre Diable ; à quoi peut servir de le battre ? Vous voyez bien qu'il est obstiné comme quatre.À Pierrot.
Va, mon pauvre garçon, va-t-en, retire-toi, Et ne lui dis plus rien.PIERROT
Et j'li veux dire, moi.DON JUAN, donnant un soufflet à Sganarelle, croyant le donner à Pierrot qui se baisse
Ah, je vous apprendrai...SGANARELLE
Peste, soit du maroufle.Maroufle : terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]
DON JUAN
Voilà ta charité.PIERROT, à Charlotte
Je m'ris d'queuq'vent qui souffle, Et j'm'en vas à ta tante en lâché quatre mots, Laisse faire.Il s'en va.
SCÈNE IV. Don Juan, Charlotte, Sganarelle.
SCÈNE V. Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.
DON JUAN, bas à Mathurine
Au contraire. C'est qu'elle m'aime ; et moi, comme je suis sincère, Je lui dis que déjà vous possédez mon coeur.CHARLOTTE, à Don Juan
Qu'es-donc que vous veut là Mathurine ?DON JUAN, bas, à Charlotte
Elle a peur Que je ne vous épouse, et je viens de lui dire Que je vous l'ai promis.MATURINE, à Charlotte
Quoi, Charlotte, es'pou rire.DON JUAN, bas, à Charlotte
Vous voyez qu'elle enrage.MATURINE, à Charlotte
Oh, je n'empêche rien, il m'a déjà...CHARLOTTE, à Mathurine
Je n'pensais pas...DON JUAN, bas, à Mathurine
Gageons qu'elle dira de moi, Que j'aurai fait serment de la prendre pour femme.MATURINE, à Charlotte
Vous v'né-z'un peu trop tard.CHARLOTTE, à Mathurine
Vous le dites.CHARLOTTE, à Mathurine
Pis q'Monsieu me veut bien...MATURINE, à Charlotte
C'est moi qu'i veut putôt.CHARLOTTE, à Mathurine
Oh, pourtant j'n'en crois rien.MATURINE, à Charlotte
I m'a vu la prumière, et m'la dit ; qu'i réponde.MATURINE, bas, à Charlotte
Bon...DON JUAN, à Mathurine
Hem ? Que vous ai-je dit ?MATURINE, à Charlotte
C'est moi qu'il épous'ra. Voyé le bel esprit.DON JUAN, bas, à Charlotte
N'ai-je pas deviné ? La folle ! Je l'admire.CHARLOTTE, à Mathurine
Tant mieux, vous z'allé voir vous-même.MATURINE, à Don Juan
Dites.CHARLOTTE, à Don Juan
Parlez.DON JUAN, à toutes les deux
Comment ? Est-ce pour vous moquer ? Quel besoin avez-vous de me faire expliquer ? À l'une de vous deux j'ai promis mariage, J'en demeure d'accord, en faut-il davantage ? Et chacune de vous dans un débat si prompt, Ne sait-elle pas bien comme les choses vont ? Celle à qui je me suis engagé, doit peu craindre Ce que pour l'étonner l'autre s'obstine à feindre ; Et tous ces vains propos ne sont qu'à mépriser, Pourvu que je sois prêt toujours à l'épouser. Qui va de bonne foi hait les discours frivoles ; J'ai promis des effets, laissons-là les paroles. C'est par eux que je songe à vous mettre d'accord, Et l'on saura bientôt qui de vous deux a tort, Puisqu'en me mariant je dois faire connaître Pour laquelle l'amour dans mon coeur a su naître.Bas, à Mathurine.
Laissez-la se flatter, je n'adore que vous.Bas, à Charlotte.
Ne la détrompez point, je serai votre Époux.Bas, à Mathurine.
Il n'est charmes si vifs que n'effacent les vôtres.Bas, à Charlotte.
Quand on a vu vos yeux, on n'en peut souffrir d'autres.Haut, à toutes les deux.
Une affaire me presse, et je cours l'achever. Adieu, dans un moment je viens vous retrouver.Il sort.
SCÈNE VI. Mathurine, Charlotte, Sganarelle.
CHARLOTTE, à Mathurine
C'est moi qui l'y plaît mieux, au moins.SCÈNE VII. Don Juan, Mathurine, Charlotte, Sganarelle.
DON JUAN, à part, dans le fond du théâtre
D'où vient que Sganarelle est ici demeuré ?SGANARELLE
Mon Maître n'est qu'un fourbe, et tout ce qu'il débite, Fadaise, il ne promet que pour aller plus vite. Parlant de mariage, il cherche à vous tromper. Il en épouse autant qu'il en peut attraper, Et...Il aperçoit Don Juan qui l'écoute.
Cela n'est pas vrai ; si l'on vient vous le dire, Répondez hardiment qu'on se plaît à médire, Que mon maître n'est fourbe en aucune action, Qu'il n'épouse jamais qu'à bonne intention ; Qu'il n'abuse personne, et que s'il dit qu'il aime..., Ah ! Tenez, le voilà, sachez-le de lui-même.DON JUAN, à Sganarelle
Oui ?SGANARELLE, à Don Juan
Le monde est si plein, Monsieur, de médisants, Que comme on parle mal surtout des courtisans, Je leur faisais entendre à toutes deux pour cause, Que si quelqu'un, de vous leur disait quelque chose, Il fallait n'en rien croire, et que de suborneur...DON JUAN
Sganarelle.DON JUAN, à Sganarelle
Hon ?SGANARELLE, aux deux jeunes paysannes
Ce seront des bêtes, Ceux qui tiendront de lui des discours malhonnêtes.SCÈNE VIII. Don Juan, La Ramée, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.
SGANARELLE, bas, à Don Juan
Ah ! Monsieur, sauvons-nous.DON JUAN
Qu'est-ce ?SCÈNE IX. Don Juan, Sganarelle, Charlotte, Mathurine.
MATURINE, à Charlotte, s'en allant d'un côté
C'est à moi qui promet, Charlotte.CHARLOTTE, à Mathurine, en s'en allant d'un autre côté
Oh ! C'est à moi.SCÈNE X. Don Juan, Sganarelle.
DON JUAN
Il faut céder, la force est une étrange loi. Viens, pour ne risquer rien usons de stratagème, Tu prendras mes habits.SGANARELLE
Moi, Monsieur ?DON JUAN
Oui, toi-même.SCÈNE XI.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Don Juan, Sganarelle habillé en médecin.
SGANARELLE
Avouez qu'au besoin j'ai l'imaginative Aussi prompte d'aller que personne qui vive. Votre premier dessein n'était point à propos. Sous ce déguisement j'ai l'esprit en repos. Après tout, ces habits nous cachent l'un et l'autre Beaucoup mieux qu'on n'eût pu me cacher sous le vôtre ; J'en regardais le risque avec quelque souci. Tout franc ! Il me choquait.SGANARELLE
Il vient d'un médecin qui l'avait mis en gage. Quoique vieux, j'ai donné de l'argent pour l'avoir. Mais, Monsieur, savez-vous quel en est le pouvoir ? Il me fait saluer des gens que je rencontre, Et passer pour docteur partout où je me montre. Ainsi qu'un habile homme on me vient consulter.DON JUAN
Comment donc ?SGANARELLE
Mon savoir va bientôt éclater. Déjà six paysans, autant de paysannes, Accoutumés sans doute à parler à des ânes, M'ont sur différents maux demandé mon avis.DON JUAN
Et qu'as-tu répondu ?SGANARELLE
Moi ?DON JUAN
Tu t'es trouvé pris ?SGANARELLE
Pas trop. Sans m'étonner, de l'habit que je porte J'ai soutenu l'honneur, et raisonné de sorte, Que sur mon ordonnance aucun d'eux n'a douté Qu'il n'eût entre les mains un trésor de santé.SGANARELLE
Ma foi, j'ai ramassé beaucoup d'impertinences. Mêlé café, opium, rhubarbe, et caetera. Tout par drachme, et le mal aille comme il pourra. Que m'importe ?Drachme : monnaie grecque, est aussi un poids dont se servent les médecins, qui est la huitième partie d'un once, qu'on appelle autrement "un gros" au poids de marc. [F]
SGANARELLE
Et si, pour vous faire mieux rire, Par hasard (car enfin quelquefois, que sait-on ?) Mes malades venaient à guérir ?DON JUAN
Pourquoi non ? Les autres médecins que les sages méprisent, Dupent-ils moins que toi dans tout ce qu'ils nous disent, Et pour quelques grands mots que nous n'entendons pas, Ont-ils aux guérisons plus de part que tu n'as. Crois-moi, tu peux comme eux, quoi qu'on s'en persuade, Profiter, s'il advient, du bonheur du malade, Et voir attribuer au seul pouvoir de l'art, Ce qu'avec la nature aura fait le hasard.SGANARELLE
Où, jusqu'où vous poussez votre humeur libertine ! Je ne vous croyais pas impie en Médecine.SGANARELLE
Quoi Pour un art tout divin vous n'avez point de foi ? Le café, le séné, ni le vin émétique...Emétique : est un remède qui purge avec violence, par haut et par bas, fait de la poudre et du beurre d'antimoine préparé, dont on a séparé les sels corrosifs, par plusieurs lotions. Le vin émétique s'est mis en réputation. (...) [F]
DON JUAN
La peste soit le fou.SGANARELLE
Vous êtes hérétique, Monsieur. Songez-vous bien quel bruit depuis un temps, Fait le vin émétique ?DON JUAN
Oui, pour certaines gens.SGANARELLE
Ses miracles partout ont vaincu les scrupules. Leur force a converti jusqu'aux plus incrédules ; Et sans aller plus loin, moi qui vous parle, moi, J'en ai vu des effets si surprenants...DON JUAN
En quoi ?SGANARELLE
Tout peut être nié, si la vertu se nie. Depuis six jours un homme était à l'agonie, Les plus experts docteurs n'y connaissaient plus rien, Il avait mis à bout la médecine.DON JUAN
Et bien ?DON JUAN
Le grand miracle ! Il réchappe ?DON JUAN
Merveilleux moyen de le guérir !SGANARELLE
Comment ? Depuis six jours il ne pouvait mourir, Et dès qu'il en a pris, le voilà qui trépasse. Vit-on jamais remède avoir plus d'efficace ?DON JUAN
Tu raisonnes fort juste.SGANARELLE
Il est vrai, cet habit Sur le raisonnement m'inspire de l'esprit, Et si sur certains points où je voudrais vous mettre, La dispute...Dispute : dans les collèges est une contestation qu'on les écoliers pour les places, pour les prix ou pour leurs exercices. On fait de longues disputes dans les écoles de médecine ou de théologie. [F]
SGANARELLE
Errez en Médecine autant qu'il vous plaira, La seule faculté s'en scandalisera ; Mais sur le reste, là, que le coeur se déploie. Que croyez-vous ?DON JUAN
Laissons cela.SGANARELLE
C'est fort bien dit. L'Enfer ?DON JUAN
Laissons cela, te dis-je.SGANARELLE
Il n'est pas nécessaire, De vous expliquer mieux, votre réponse est claire. Malheur si l'esprit fort s'y trouvait oublié. Voilà ce que vous sert d'avoir étudié, Temps perdu. Quant à moi, personne ne peut dire Que l'on m'ait rien appris, je sais à peine lire, Et j'ai de l'ignorance à fond ; mais franchement, Avec mon petit sens, mon petit jugement, Je vois, je comprends mieux ce que je dois comprendre, Que vos livres jamais ne pourraient me l'apprendre, Ce monde où je me trouve, et ce soleil qui luit, Sont-ce des champignons venus en une nuit ? Se sont-ils faits tout seuls ? Cette masse de pierre, Qui s'élève en rocher, ces arbres, cette terre, Ce Ciel planté là-haut, est-ce que tout cela S'est bâti de soi-même ? Et vous, seriez-vous là, Sans votre père, à qui le sien fut nécessaire, Pour devenir le vôtre ? Ainsi de père en père, Allant jusqu'au premier, qui veut-on qui l'ait fait, Ce premier ? Et dans l'Homme, ouvrage si parfait, Tous ces os agencés l'un dans l'autre, cette âme, Ces veines, ce poumon, ce coeur, ce foie... Oh, Dame, Parlez à votre tour comme les autres font. Je ne puis disputer si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et c'est belle malice.SGANARELLE
Mon raisonnement est, Monsieur, quoi qu'il en soit, Que l'Homme est admirable en tout, et qu'on y voit Certains ingrédients, que, plus on les contemple, Moins on peut expliquer, d'où vient que... Par exemple, N'est-il pas merveilleux que je sois ici, moi, Et qu'en la tête, là, j'aie un je-ne-sais-quoi, Qui fait qu'en un moment, sans en savoir la cause, Je pense, s'il le faut, cent différentes choses, Et ne me mêle point d'ajuster les ressorts Que ce je-ne-sais-quoi fait mouvoir dans mon corps ? Je veux lever un doigt, deux, trois, la main entière, Aller à droit, à gauche, en avant, en arrière...DON JUAN apercevant Léonor
Ah, Sganarelle, vois. Peut-on sans s'étonner...SGANARELLE
Voilà ce qu'il nous faut, Monsieur, pour raisonner. Vous n'êtes point muet en voyant une belle.DON JUAN
Celle-ci me ravit.SGANARELLE
Vraiment.DON JUAN
Que cherche-t-elle ?SGANARELLE
Vous devriez déjà l'être allé demander.SCÈNE II. Don Juan, Léonor, Gusman.
DON JUAN
Quel bien plus grand le Ciel pouvait-il m'accorder ? Présenter à mes yeux, dans un lieu si sauvage La plus belle personne...LÉONOR
Oh, point, Monsieur.SGANARELLE, à Don Juan
C'est comme il vous les faut.SGANARELLE, bas
Ô ma pauvre innocente !DON JUAN
Mais que cherchiez-vous là ?LÉONOR
Ce serait là sa joie.SGANARELLE, d'un ton grave
Où son mal lui tient-il ? Est-ce à la rate ? Au foie ?DON JUAN
C'est cela qui vous tient ?DON JUAN
Vous ? Elle se moque ; allez, faites choix d'un époux. Je vous garantis, moi, s'il faut que j'en réponde, Propre à vous marier plus que Fille du monde. Monsieur le médecin s'y connaît, et je veux Que lui-même...SGANARELLE, lui tâtant le pouls
Voyons. Le cas n'est point douteux. Mariez-vous, il faut vous mettre deux ensemble ; Sinon ; il vous viendra mal encombre.LÉONOR
Je suis morte.SGANARELLE
Mais surtout qui s'augmente au couvent.DON JUAN
Et pourquoi ?LÉONOR
À cause de ma soeur qu'on aime plus que moi, On la mariera mieux, quand on n'aura plus qu'elle.DON JUAN
Vous êtes pour cela trop aimable et trop belle. Non, je ne puis souffrir cet excès de rigueur ; Et dès demain, pour faire enrager votre soeur, Je veux vous épouser. En serez-vous contente ?LÉONOR
Hé, mon_Dieu, n'allez pas en rien dire à ma Tante. Sitôt que du Couvent elle voit que je ris, Deux soufflets me sont sûrs, et ce serait bien pis, Si vous alliez pour moi parler de mariage.DON JUAN
Et bien, marions-nous en secret ; je m'engage, Puisqu'elle vous maltraite, à vous mettre en état De ne rien craindre d'elle.DON JUAN
J'avais, pour fuir l'hymen, d'assez pressantes causes ; Mais pour vous faire entrer au Couvent malgré vous, Savoir qu'à la menace on ajoute les coups, C'est un acte inhumain, dont je me sens coupable, Si je ne vous épouse.SGANARELLE
Il est fort charitable. Voyez, se marier pour vous ôter l'ennui D'être Religieuse ; attendez tout de lui.LÉONOR
Si j'osais m'assurer...SGANARELLE
C'est une bagatelle, Que ce qu'il vous promet. Sa bonté naturelle Va si loin, qu'il est prêt, pour faire trêve aux coups D'épouser, s'il le faut, votre Tante avec vous.DON JUAN
Ah Ciel ! Toute charmante. Quelle douceur pour moi de vivre sous vos lois ! Non, ce qui fait l'hymen n'est point de notre choix ; J'en suis trop convaincu ; je vous connais à peine, Et tout_à_coup je cède à l'amour qui m'entraîne.DON JUAN
Ah, connaissez mon coeur. Voulez-vous que ma foi, pour preuve indubitable ; Vous fasse le serment le plus épouvantable ? Que le Ciel...DON JUAN
Et bien ?LÉONOR
Mais pour nous marier, sans que l'on en sût rien, Si la chose pressait, comment faudrait-il faire ?DON JUAN
Il faudrait avec moi venir chez un Notaire, Signer le Mariage, et quand tout serait fait, Nous laisserions gronder votre Tante.LÉONOR
Oh, ma tante et ma soeur seront bien en colère ; Car j'aurai pour ma part plus de vingt mille écus, Bien des gens me l'ont dit.DON JUAN
Vous me rendez confus. Pensez-vous que ce soit votre bien qui m'engage ? Ce sont les agréments de ce charmant visage, Cette bouche, ces yeux. Enfin soyez à moi, Et je renonce au reste.LÉONOR
J'ai dans le Bourg voisin une de mes Parentes, Qui veut qu'on me marie, et qui m'a toujours dit, Que si quelqu'un m'aimait...DON JUAN
C'est avoir de l'esprit.DON JUAN
Vous verrez ma franchise.LÉONOR
Du moins...DON JUAN
Par où faut-il vous mener ?DON JUAN
Comment ?LÉONOR
Ma Tante que voici...SGANARELLE
Ma foi, c'en était fait sans cela.DON JUAN
Quelle peine !SCÈNE III. Thérèse, Léonor, Don Juan, Sganarelle.
THÉRÈSE, à Léonor
Vraiment, j'aime assez à vous voir. Impudente ; il vous faut parler avec des hommes.LÉONOR
Est-ce faire du mal, quand c'est à bonne fin ? Ce monsieur-là m'a dit qu'il était Médecin, Et je lui demandais si pour guérir votre Asthme, Il ne savait pas.SGANARELLE
Oui ; j'ai certain cataplasme, Qui posé, lorsqu'on tombe en suffocation, Facilite aussitôt la respiration.SGANARELLE
Je le crois. La plupart des plus grands Médecins Ne sont bons qu'à venir visiter des bassins ; Mais pour moi qui vais droit au souverain Dictame, Je guéris de tous maux, et je voudrais, Madame, Que votre Asthme vous tînt du haut jusques au bas, Trois jours mon Cataplasme, il n'y paraîtrait pas.SGANARELLE
Je parle hardiment, mais ma parole est sûre. Demandez à Monsieur. Outre l'asthme, il avait Un Bolus au côté qui toujours s'élevait. Du Diaphragme impur l'humeur trop réunie Le mettait tous les ans dix fois à l'agonie. En huit jours, je vous ai balayé tout cela, Nettoyé l'impur, et... Regardez, le voilà Aussi frais, aussi plein de vigueur énergique, Que s'il n'avait jamais eu tache d'Asthmatique.THÉRÈSE
Quelquefois...SGANARELLE
Votre langue. Elle n'est pas tant sotte. En dessous, levez-là. L'Asthme y paraît marqué. Ah, si mon cataplasme était vite appliqué...THÉRÈSE
Où donc l'applique-t-on ?SGANARELLE, lui parlant avec action, pour l'empêcher de voir que Don Juan entretient tout bas Léonor
Tout droit sur la partie, Où la force de l'asthme est le plus départie. Comme l'obstruction se fait de ce côté, Il faut, autant qu'on peut, la mettre en liberté ; Car selon que d'abord la chaleur restringente A pu se ramasser, la partie est souffrante, Et laisse à respirer le conduit plus étroit. Or est-il que le chaud ne vient jamais du froid. Par conséquent, sitôt que dans une famille, Vous voyez que le mal prend cours...SGANARELLE, continuant
Ne différez jamais.DON JUAN, bas à Léonor
Vous viendrez donc ce soir ?LÉONOR
Oui, je vous le promets.THÉRÈSE
Vous voyez ma Maison.SGANARELLE, tirant sa Tabatière
Dans trois heures d'ici, Prenez dans un ouf frais de cette poudre-ci, Et du reste du jour ne parlez à personne. Voilà jusqu'à demain ce que je vous ordonne, Je ne manquerai pas à me rendre chez vous.LÉONOR
Ça, ma tante.SCÈNE IV. Don Juan, Sganarelle.
SGANARELLE
Qu'en dites-vous, Monsieur ?DON JUAN
La rencontre est plaisante.SGANARELLE
Laissez faire. J'ai servi quelque temps chez un apothicaire. S'il faut jaser encor, je suis médecin né. Mais ce tabac en poudre à la vieille donné ?DON JUAN
Oui, sans doute.SCÈNE V. Don Carlos, Don Juan.
DON CARLOS
Ces Voleurs par leur fuite ont fait assez connaître Qu'où votre bras se montre on n'ose plus paraître, Et je ne puis nier qu'à cet heureux secours, Si je respire encor, je ne doive mes jours. Ainsi, Monsieur, souffrez que pour vous rendre grâce...DON JUAN
J'ai fait ce que vous-même auriez fait à ma place, Et prendre ce parti contre leur lâcheté, Était plutôt devoir que générosité. Mais d'où vous êtes-vous attiré leur poursuite ?DON CARLOS
Je m'étais par malheur écarté de ma suite. Ils m'ont rencontré seul, et mon cheval tué À leur infâme audace a fort contribué. Sans vous j'étais perdu.DON JUAN
Vous allez à la ville ?DON CARLOS
Non, certains intérêts...DON JUAN
Vous peut-on être utile ?DON CARLOS
Cette offre met le comble à ce que je vous dois. Une affaire d'honneur, très sensible pour moi, M'oblige dans ces lieux à tenir la campagne.DON JUAN
Je suis à vous, souffrez que je vous accompagne. Mais puis-je demander, sans me rendre indiscret, Quel outrage reçu...DON CARLOS
Ce n'est plus un secret, Et je ne dois songer dans le bruit de l'offense, Qu'à faire, promptement éclater ma vengeance. Une soeur, qu'au Couvent j'avais fait élever, Depuis quatre ou cinq jours s'est laissée enlever. Un Don Juan Giron, est l'auteur de l'injure, Il a pris cette route, au moins on m'en assure, Et je viens l'y chercher sur ce que j'en ai su.DON JUAN
Et le connaissez-vous ?DON CARLOS
Je ne l'ai jamais vu, Mais j'amène avec moi des Gens qui le connaissent ; Et par ses actions telles qu'elles paraissent, Je crois, sans passion, qu'il peut être permis...DON CARLOS
Après un tel aveu j'aurais tort d'en rien dire ; Mais lorsque mon honneur à la vengeance aspire, Malgré cette amitié j'ose espérer de vous...DON JUAN
Je sais ce que se doit un si juste courroux, Et pour vous épargner des peines inutiles, Quels que soient vos desseins, je les rendrai faciles. Si d'aimer Don Juan je ne puis m'empêcher, C'est sans avoir servi jamais à le cacher. D'un enlèvement fait avecque trop d'audace Vous demandez raison, il faut qu'il vous la fasse.DON CARLOS
Et comment me la faire ?DON JUAN
Il est homme de coeur, Vous pouvez là-dessus consulter votre honneur. Pour se battre avec vous, quand vous aurez su prendre Le lieu, l'heure, et le jour, il viendra vous attendre. Vous répondre de lui, c'est vous en dire assez.DON CARLOS
Cette assurance est douce à des cours offensés. Mais je vous avouerai que vous devant la vie, Je ne puis, sans douleur, vous voir de la partie.SCÈNE VI. Don Carlos, Don Juan, Alonse.
ALONSE à un Valet
Fais boire nos Chevaux, et que l'on nous attende. Par où donc... Mais ô Ciel, que ma surprise est grande !DON CARLOS, à Alonse
D'où vient qu'ainsi sur nous vos regards attachés...DON-CARLOS
Don Juan ?DON JUAN
Oui, je renonce à feindre ; L'avantage du nombre est peu pour m'y contraindre. Je suis ce Don Juan, dont le trépas juré...ALONSE, à Don Carlos
Voulez-vous...DON CARLOS
Arrêtez ; m'étant seul égaré, Des Lâches m'ont surpris, et je lui dois la vie Qui par eux sans son bras m'aurait été ravie. Don Juan, vous voyez, malgré tout mon courroux, Que je vous rends le bien que j'ai reçu de vous. Jugez par là du reste, et si de mon offense, Pour payer un bienfait, je suspends la vengeance, Croyez que ce délai ne fera qu'augmenter Le vif ressentiment que j'ai fait éclater. Je ne demande point qu'ici sans plus attendre Vous preniez le parti que vous avez à prendre. Pour m'acquitter vers vous, je veux bien vous laisser, Quoi que vous résolviez, le loisir d'y penser. Sur l'outrage reçu, qu'en vain on voudrait taire, Vous savez quels moyens peuvent me satisfaire. Il en est de sanglants, il en est de plus doux. Voyez-les, consultez, le choix dépend de vous. Mais enfin quel qu'il soit, souvenez-vous, de grâce, Qu'il faut que mon affront par Don Juan s'efface, Que ce seul intérêt m'a conduit en ce lieu, Que vous m'avez pour lui donné parole. Adieu.ALONSE
Quoi, Monsieur ?DON CARLOS
Suivez-moi.ALONSE
Faut-il...SCÈNE VII. Don Juan, Sganarelle.
DON JUAN
Holà, ho, Sganarelle,SGANARELLE, derrière le Théâtre
Qui va là ?DON JUAN
Viendras-tu ?SGANARELLE
Tout à l'heure. Ah, c'est vous.SGANARELLE
J'étais allé, Monsieur, ici près, d'où j'arrive. Cet habit est, je crois, de vertu purgative ; Le porter, c'est autant qu'avoir pris...SGANARELLE
D'un vaillant homme mort la gloire se publie ; Mais j'en fais moins de cas que d'un Poltron en vie.SGANARELLE
Non.DON JUAN
Pour un frère d'Elvire.SGANARELLE
Un frère ! Tout de bon ?DON JUAN
Ma passion dans mon coeur est usée en mon coeur, Et les Objets nouveaux le rendent si sensible, Qu'avec l'engagement il est incompatible. D'ailleurs, ayant pris Femme en vingt lieux différents, Tu sais pour le secret les détours que je prends. À ne point éclater toutes je les engage, Et si l'une en public avait quelque avantage, Les autres parleraient, et tout serait perdu.DON JUAN
Maraud.SGANARELLE
Je vous entends, il serait plus honnête, Pour vous mieux ennoblir, qu'on vous coupât la tête ; Mais c'est toujours mourir.SGANARELLE
Bon, et c'est le tombeau Où votre Commandeur, qui pour lui le fit faire, Grâce à vous, gît plus tôt qu'il n'était nécessaire.SGANARELLE
Pourquoi cette civilité ? Laissons-le là, Monsieur ; aussi bien il me semble Que vous ne devez pas être trop bien ensemble.DON JUAN
C'est pour faire la paix que je cherche à le voir, Et s'il est galant homme, il doit nous recevoir. Entrons.SGANARELLE
Ah ! Que ce marbre est beau ! Ne lui déplaise, Il s'est là, pour un Mort, logé fort à son aise.DON JUAN
J'admire cette aveugle et sotte vanité. Un Homme en son vivant se sera contenté D'un bâtiment fort simple, et le visionnaire En veut un tout pompeux, quand il n'en a que faire.SGANARELLE
Il me fait quasi peur. Quels regards il nous jette ! C'est pour nous obliger, je pense, à la retraite, Sans doute qu'à nous voir il prend peu de plaisir.DON JUAN
Si de venir dîner il avait le loisir, Je le régalerais. De ma part, Sganarelle, Va l'en prier.SGANARELLE
Lui ?DON JUAN
Cours.DON JUAN
Fais ce que je t'ai dit.DON JUAN
Si tu n'y vas...SGANARELLE
J'y vais. Que faut-il que je dise ?DON JUAN
Que je l'attends chez moi.SGANARELLE
Je ris de ma sottise,À la statue.
Mais mon maître le veut. Monsieur le Commandeur, Don Juan voudrait bien avoir chez lui l'honneur De vous faire un régal. Y viendrez-vous ?La statue baisse la tête, et Sganarelle tombant sur les genoux s'écrie.
À l'aide.DON JUAN
Qu'est-ce ? Qu'as-tu ? Dis donc.DON JUAN
Enfin donc tu ne parleras pas ?DON JUAN
Encor ?SGANARELLE
Sa tête...DON JUAN
Et bien ?DON JUAN
Coquin !DON JUAN
Viens, Maraud, puisqu'il faut que j'en rie, Viens être convaincu de ta poltronnerie,À la statue.
Prends garde. Commandeur, te rendras-tu chez moi ? Je t'attends à dîner.La Statue baisse encor la tête.
SGANARELLE
Vous en tenez, ma foi. Voilà mes esprits forts qui ne veulent rien croire. Disputons à présent, j'ai gagné la victoire.DON JUAN, après avoir rêvé un moment
Allons, sortons d'ici.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Don Juan, Sganarelle.
DON JUAN
Cesse de raisonner sur une bagatelle. Un faux rapport des yeux n'est pas chose nouvelle, Et souvent il ne faut qu'une simple vapeur, Pour faire ce qu'en toi j'imputais à la peur. La vue en est troublée, et je tiens ridicule...SGANARELLE
Quoi, là-dessus encor vous êtes incrédule, Et ce que de nos yeux, de ces yeux que voilà, Tous deux nous avons vu, vous le démentez ? Là, Traitez-moi d'ignorant, d'impertinent, de bête. Il n'est rien de plus vrai que ce signe de tête, Et je ne doute point que pour vous convertir, Le Ciel qui de l'Enfer cherche à vous garantir, N'ait rendu tout exprès ce dernier témoignage.DON JUAN
Écoute, s'il t'échappe un seul mot davantage Sur tes moralités, je vais faire venir Quatre Hommes des plus forts, te bien faire tenir, Afin qu'un nerf de boeuf à loisir te réponde. M'entends-tu ? Dis.SCÈNE II. Don Louis, Don Juan, Sganarelle, La Violette.
DON JUAN
Que veut-on ?LA VIOLETTE
C'est Monsieur votre père.DON JUAN
Ah, que cette visite était peu nécessaire ! Quels contes de nouveau me vient-il débiter ? Qu'il a de temps à perdre !SGANARELLE
Il le faut écouter.DON LOUIS
Ma présence vous choque, et je vois que sans peine Vous pourriez vous passer d'un père qui vous gêne. Tous deux, à dire vrai, par plus d'une raison, Nous nous incommodons d'une étrange façon ; Et si vous êtes las d'ouïr mes remontrances, Je suis bien las aussi de vos extravagances. Ah ! Que d'aveuglement, quand raisonnant en fous, Nous voulons que le Ciel soit moins sage que nous : Quand sur ce qu'il connaît qui nous est nécessaire, Nos imprudents désirs ne le laissent pas faire, Et qu'à force de voeux nous tâchons d'obtenir Ce qui nous est donné souvent pour nous punir ! La naissance d'un fils fut ma plus forte envie. Mes souhaits en faisaient tout le bien de ma vie, Et ce fils que j'obtiens est le fléau rigoureux De ces jours que par lui je croyais rendre heureux. De quel oeil, dites-moi, pensez-vous que je voie Ces commerces honteux qui seuls font votre joie, Ce scandaleux amas de viles actions Qu'entassent chaque jour vos folles passions, Ce long enchaînement de méchantes affaires, Où du Prince pour vous les grâces nécessaires Ont épuisé déjà tout ce qu'auprès de lui Mes services pouvaient m'avoir acquis d'appui ? Ah fils ! Indigne fils ! Quelle est votre bassesse, D'avoir de vos Aïeux démenti la noblesse ! D'avoir osé ternir par tant de lâchetés Le glorieux éclat du sang dont vous sortez, De ce sang que l'Histoire en mille endroits renomme ! Et qu'avez-vous donc fait pour être Gentilhomme ? Si ce titre ne peut vous être contesté, Pensez-vous avoir droit d'en tirer vanité, Et qu'il ait rien en vous qui puisse être estimable, Quand vos dérèglements l'y rendent méprisable ? Non, non, de nos Aïeux on a beau faire cas ; La naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Aussi ne pouvons-nous avoir part à leur gloire, Qu'autant que nous faisons honneur à leur mémoire. L'éclat que leur conduite a répandu sur nous, Des mêmes sentiments nous doit rendre jaloux ; C'est un engagement dont rien ne nous dispense, De marcher sur les pas qu'a tracés leur prudence, D'être à les imiter attachés, prompts, ardents, Si nous voulons passer pour leurs vrais Descendants. Ainsi de ce Héros que nos Histoires louent, Vous descendez en vain lorsqu'ils vous désavouent, Et que ce qu'ils ont fait et d'illustre et de grand, N'a pu de votre coeur leur être un sûr garant. Loin d'être de leur sang, loin que l'on vous en compte, L'éclat n'en rejaillit sur vous qu'à votre honte, Et c'est comme un Flambeau qui devant vous porté, Fait de vos actions mieux voir l'indignité. Enfin si la Noblesse est un précieux titre, Sachez que la vertu doit en être l'arbitre, Qu'il n'est point de grands noms qui sans elle obscurcis...DON LOUIS
Je ne veux pas m'asseoir, Insolent. J'ai beau dire, Ma remontrance est vaine, et tu n'en fais que rire. C'est trop ; si jusqu'ici dans mon coeur malgré moi, La tendresse de père a combattu pour toi, Je l'étouffe ; aussi bien il est temps que j'efface La honte de te voir déshonorer ma race, Et qu'arrêtant le cours de tes dérèglements, Je prévienne du Ciel les justes châtiments. J'en mourrai, mais je dois mon bras à sa colère.SCÈNE III. Don Juan, Sganarelle.
DON JUAN
Mourez quand vous voudrez, il ne m'importe guère. Ah ! Que sur ce jargon, qu'à toute heure j'entends, Les Pères sont fâcheux qui vivent trop longtemps !SGANARELLE
Monsieur...SGANARELLE
Vous avez tort.DON JUAN
J'ai tort ?SGANARELLE
Eh.DON JUAN
J'ai tort ?SGANARELLE
Oui sans doute, Vous avez très grand tort de l'avoir écouté Avec tant de douceur et tant d'honnêteté. Le chassant, au milieu de sa sotte harangue, Vous lui deviez apprendre à mieux régler sa langue. A-t-on jamais rien vu de plus impertinent ? Un père contre un fils faire l'entreprenant ? Lui venir dire au nez que l'honneur le convie À mener dans le monde une louable vie ? Le faire souvenir qu'étant d'un noble sang, Il ne devrait rien faire indigne de son rang ? Les beaux enseignements ! C'est bien ce qu'il doit suivre Un Homme tel que vous, qui sait comme il faut vivre. De votre patience on se doit étonner. Pour moi, je vous l'aurais envoyé promener.SCÈNE IV. Don Juan, La Violete, Sganarelle.
LA VIOLETTE
Votre marchand est là, Monsieur.DON JUAN
Qui ?SGANARELLE
Peste, un créancier assomme. De quoi s'avise-t-il d'être si diligent À venir chez les Gens demander de l'argent ? Que ne lui disais-tu que Monsieur dîne en Ville ?LA VIOLETTE
Vraiment oui, c'est un home à croire bien facile. Malgré ce que j'ai dit, il a voulu s'asseoir Là-dedans pour l'attendre.DON JUAN
Non ; fais qu'il entre au contraire. Je ne tarderai pas longtemps à m'en défaire. Lorsque des Créanciers cherchent à nous parler Je trouve qu'il est mal de se faire celer. Leurs visites ayant une fort juste cause, Il les faut tout au moins payer de quelque chose, Et sans leur rien donner, je ne manque jamais À les faire de moi retourner satisfaits.SCÈNE V. Don Juan, M. Dimanche, Sganarelle.
DON JUAN
Bonjour, Monsieur Dimanche. Eh, que ce m'est de joie De pouvoir... Ne souffrez jamais qu'on vous renvoie. J'ai bien grondé mes Gens, qui sans doute ont eu tort De n'avoir pas voulu vous faire entrer d'abord. Ils ont ordre aujourd'hui de n'ouvrir à personne ; Mais ce n'est pas pour vous que cet ordre se donne, Et vous êtes en droit, quand vous venez chez moi, De n'y trouver jamais rien de fermé.DON JUAN
Les Coquins ! Voyez, laisser attendre Monsieur Dimanche seul ! Oh, je leur veux apprendre À connaître les Gens.MONSIEUR DIMANCHE
Cela n'est rien.DON JUAN
Comment ? Quand je suis dans ma Chambre, oser effrontément Dire à Monsieur Dimanche, au meilleur...MONSIEUR DIMANCHE
Je suis dans mon devoir.MONSIEUR DIMANCHE
Monsieur, je vous conjure...DON JUAN
Apportez. Je vous aime, et je vous vois d'un oeil... Ôtez-moi ce Pliant, et donnez un Fauteuil.MONSIEUR DIMANCHE
Je n'ai garde, Monsieur, de...DON JUAN
Je le dis encore. Au point que je vous aime, et que je vous honore, Je ne souffrirai point qu'on mette entre nous deux Aucune différence.MONSIEUR DIMANCHE
Ah ! Monsieur.MONSIEUR DIMANCHE
Comme le temps empire...DON JUAN
Mettez-vous là.DON JUAN
Mettez-vous là, vous dis-je.MONSIEUR DIMANCHE
Je suis bien.MONSIEUR DIMANCHE s'asseyant dans un fauteuil
C'est pour vous obéir. Sans le besoin extrême...MONSIEUR DIMANCHE
Je viens, Monsieur...DON JUAN
Elle a bien lieu d'avoir l'âme contente. Que ses enfants sont beaux ! La petite Louison, Hem ?DON JUAN
Rien n'est si joli.MONSIEUR DIMANCHE
Monsieur, je...DON JUAN
Que je l'aime ? Et le petit Colin, est-il encor de même ? Fait-il toujours grand bruit avecque son tambour ?DON JUAN
Et Brusquet, est-ce à son ordinaire ? L'aimable petit chien, pour ne se pouvoir taire ? Mord-il toujours les gens aux jambes ?MONSIEUR DIMANCHE
À ravir. C'est pis que ce n'était, nous n'en saurions chévir ; Et quand il ne voit pas notre petite fille...Chévir : être maître de quelqu'un, de quelque chose. [F]
DON JUAN
Je prends tant d'intérêt en toute la famille, Qu'on doit peu s'étonner si je m'informe ainsi De tout l'un après l'autre.Toucher : On dit aussi "Touchez-là", il n'en fera rien, pour dire, qu'on ne veut pas faire une chose ; parce qu'on a coutume de se toucher dans la main pour conclure un marché, ou en signe de bienveillance. [F] L'ambiguité porte ici sur l'invitation à se serrer le main ce qui est un honneur pour Monsieur Dimanche tout en indiquant aussi qu'on en fera rien. M. Dimanche ne peut que s'y soumettre sou peine d'offenser Don Juan.
MONSIEUR DIMANCHE
Ah !MONSIEUR DIMANCHE
Très humble serviteur.MONSIEUR DIMANCHE
Vous me rendez confus. Je...MONSIEUR DIMANCHE
Si vous...DON JUAN
Monsieur Dimanche, oh ça, de bonne foi, Vous n'avez point dîné, dînez avecque moi. Vous voilà tout porté.DON JUAN, se levant
Vite, allons ma calèche.MONSIEUR DIMANCHE
Ah ! C'est trop de moitié.DON JUAN
Dépêchons.MONSIEUR DIMANCHE
Non, Monsieur.DON JUAN
Vous n'irez point à pied.MONSIEUR DIMANCHE
Monsieur, j'y vais toujours.MONSIEUR DIMANCHE
J'avais-là...DON JUAN
Tenez-moi pour votre serviteur.MONSIEUR DIMANCHE
Je voulais...DON JUAN
Je le suis, et votre débiteur.La formule de politesse convenable consiste à dire "Je suis votre serviteur", Don Juan renchérit avec "debiteur" ce qui est vrai au sens propre et qui ironise au sens figuré puisque qu'on n'est jamais le serviteur de quelqu'un lors de cette formule de politesse.
MONSIEUR DIMANCHE
Ah ! Monsieur.MONSIEUR DIMANCHE
Si vous me...DON JUAN
Embrassez-moi donc. C'est d'une amitié pure, Qu'une seconde fois ici je vous conjure D'être persuadé qu'envers et contre tous ; Il n'est rien qu'au besoin je ne fisse pour vous.Don Juan se retire.
MONSIEUR DIMANCHE
De civilités il est vrai qu'il m'accable, Et j'en suis si confus, que je ne sais comment Lui pouvoir demander ce qu'il me doit.SGANARELLE
Vraiment. Quand on parle de vous, il ne faut que l'entendre. Comme lui tous ses Gens ont pour vous le coeur tendre, Et pour vous le montrer, ah ! Que ne nous vient-on Donner quelque nasarde, ou des coups de bâton ! Vous verriez de quel air...MONSIEUR DIMANCHE
Je le crois Sganarelle. Mais pour lui mille écus sont une bagatelle ; Et deux mots dits par vous...MONSIEUR DIMANCHE
Mais vous, vous me devez aussi pour votre compte...MONSIEUR DIMANCHE
Comment ?SGANARELLE
Ne sais-je pas que je vous dois ?MONSIEUR DIMANCHE
Si tous...MONSIEUR DIMANCHE
Mais mon argent ?SGANARELLE
Et bien, je dois ; qui doit s'oblige.MONSIEUR DIMANCHE
Je veux...SGANARELLE
Ah !MONSIEUR DIMANCHE
J'entends...SGANARELLE
Bon.MONSIEUR DIMANCHE
Mais...SGANARELLE
Fi,MONSIEUR DIMANCHE
Je...SGANARELLE
Fi, vous dis-je.SCÈNE VI. Don Juan, Sganarelle, Elvire.
SGANARELLE
Nous en voilà défaits.SGANARELLE
Il aurait tort, comment ?DON JUAN
N'ai-je pas...SGANARELLE
Ceux qui font les fautes, qu'ils les boivent. Est-ce aux Gens comme vous à payer ce qu'ils doivent ?DON JUAN
Qu'on sache si bien tôt le dîner sera prêt.À Elvire qu'il voit entrer.
Quoi, vous encor, Madame ? En deux mots, s'il vous plaît. J'ai hâte.ELVIRE
Dans l'ennui dont mon âme est atteinte, Vous craignez ma douleur, mais perdez cette crainte. Je ne viens point ici pleine de ce courroux, Que je n'ai que trop fait éclater devant vous. Par un premier hymen une autre vous possède, On m'a tout éclairci, c'est un mal sans remède, Et je me ferais tort de vouloir disputer, Ce que contre les lois je ne puis emporter. J'ai sans doute à rougir malgré mon innocence, D'avoir cru mon amour avec tant d'imprudence, Qu'en vous donnant la main j'ai reçu votre foi, Sans voir si vous étiez en pouvoir d'être à moi. Ce dessein avait beau me sembler téméraire, Je cherchais le secret par la crainte d'un frère, Et le tendre penchant qui me fit tout oser, Sur vos serments trompeurs servit à m'abuser. Le crime est pour vous seul, puisque enfin éclaircie, Je songe à satisfaire à ma gloire noircie, Et que ne vous pouvant conserver pour Époux, J'éteins la folle ardeur qui m'attachait à vous. Non qu'un juste remords l'étouffe dans mon âme, Jusques à n'y laisser aucun reste de flamme ; Mais ce reste n'est plus qu'un amour épuré. C'est un feu dont pour vous mon coeur est éclairé, Un feu purgé de tout, une sainte tendresse, Qu'au commerce des sens nul désir n'intéresse, Qui n'agit que pour vous.SGANARELLE
Ah !SGANARELLE
Monsieur, pardonnez-moi.ELVIRE
C'est ce parfait amour qui m'engage à vous dire Ce qu'aujourd'hui le Ciel pour votre bien inspire, Le Ciel dont la bonté cherche à vous secourir, Prêt à choir dans l'abîme où je vous vois courir. Oui, Don Juan, je sais par quel amas de crimes Vos peines qu'il résout lui semblent légitimes, Et je viens de sa part vous dire que pour vous Sa clémence a fait place à son juste courroux ; Que las de vous attendre, il tient la foudre prête, Qui depuis si longtemps menace votre tête ; Qu'il est encor en vous, par un prompt repentir De trouver les moyens de vous en garantir, Et que pour éviter un malheur si funeste, Ce jour, ce jour peut-être est le seul qui vous reste.SGANARELLE
Monsieur !ELVIRE
Pour moi, qui lors de mon aveuglement, Je n'ai plus pour la terre aucun attachement. Ma retraite est conclue, et c'est là que sans cesse Mers larmes tâcheront d'effacer ma faiblesse, Heureuse si je puis par son austérité Obtenir le pardon de ma crédulité. Mais dans cette retraite, où l'on meurt à soi-même, J'aurais, je vous l'avoue, une douleur extrême, Qu'un homme à qui j'ai cru pouvoir innocemment De mes plus tendres voeux donner l'empressement, Devînt par un revers aux méchants redoutable, Des vengeances du Ciel l'exemple épouvantable.SGANARELLE
Monsieur, encor un coup...ELVIRE
De grâce, accordez-moi Ce que dois mériter l'état où je me vois. Votre salut fait seul mes plus fortes alarmes. Ne le refusez point à mes voeux, à mes larmes, Et si votre intérêt ne vous saurait toucher, Au crime en ma faveur daignez vous arracher, Et m'épargner l'ennui d'avoir pour vous à craindre Le courroux que jamais le Ciel ne laisse éteindre.SGANARELLE
La pauvre femme ?ELVIRE
Enfin si le faux nom d'époux M'a fait tout oublier pour vous vivre toute à vous, Si je vous ai fait voir la plus forte tendresse Qui jamais d'un coeur noble ait été la Maîtresse, Tout le prix que j'en veux, c'est de vous voir songer Au bonheur que pour vous je tâche à ménager.SGANARELLE
Cour de Tigre !ELVIRE
Voyez que tout est périssable. Examinez la peine infaillible au coupable, Et de votre salut faites-vous une loi, Ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. C'est à ce but qu'il faut que tous vos désirs tendent, Et ce que de nouveau mes larmes vous demandent. Si ces larmes sont peu, j'ose vous en presser Par tout ce qui jamais vous put intéresser. Après cette prière, adieu, je me retire. Songez à vous, c'est tout ce que j'avais à dire.SCÈNE VII. Don Juan, Sganarelle, Suite.
SGANARELLE
La laisser partir, sans...DON JUAN
Sais-tu bien, Sganarelle, Que mon coeur s'est encor presque senti pour elle ? Ses larmes, son chagrin, sa résolution, Tout cela m'a fait naître un peu d'émotion. Dans son air languissant je l'ai trouvée aimable.DON JUAN
Vite à dîner.SGANARELLE
Fort bien.DON JUAN
C'est ce que je veux faire. Encor vingt ou trente ans des plaisirs les plus doux. Toujours en joie, et puis, nous penserons à nous.DON JUAN
Hem.SGANARELLE
Qu'on serve. Ah bon, Monsieur, courage. Grande chère, tandis que nous nous portons bien.Il prend un morceau dans un des plats qu'on apporte, et le met dans sa bouche.
SGANARELLE
Rien.DON JUAN
Attends, montre. Sa joue est toute contrefaite, C'est une fluxion ; qu'on cherche une Lancette. Le pauvre Garçon ! Vite ; il faut le secourir, Si cet abcès rentrait, il en pourrait mourir. Qu'on perce, il est mûr. Ah, Coquin que vous êtes, Vous osez donc...SGANARELLE
Ma foi, sans chercher de défaites, Je voulais voir, Monsieur, si votre cuisinier N'avait pas trop poivré ce ragoût ; le dernier L'était en diable, aussi vous n'en mangeâtes guère.DON JUAN
Puisque la faim te presse, il faut la satisfaire. Fais-toi donner un siège, et mange avecque moi, Aussi bien, cela fait, j'aurai besoin de toi. Mets-toi là.SGANARELLE prenant un siège
Volontiers, j'y tiendrai bien ma place.DON JUAN
Mange donc.SGANARELLE
Vous serez content ; de votre grâce Vous m'avez fait partir sans déjeuner, ainsi J'ai l'appétit, Monsieur, bien ouvert, Dieu merci.DON JUAN
Je le vois.SGANARELLE
Quand j'ai faim je mange comme trente. Tâtez-moi de cela, la sauce est excellente. Si j'avais ce Chapon je le mènerais loin.À la Violette qui lui veut donner une assiette blanche.
Tout doux, petit compère, il n'en est pas besoin, Rengainez ! Vertubleu, pour lever les assiettes, Vous êtes bien soigneux d'en présenter de nettes. Et vous, Monsieur Picard, trêve de compliment, Je n'ai point encor soif.DON JUAN
Va, dîne posément.SGANARELLE
C'est bien dit.SGANARELLE
Bientôt, Monsieur, laissons travailler la mâchoire. Quand j'aurai dit trois mots à chacun de ces plats... Qui diable frappe ainsi ?DON JUAN, à un laquais
Dis que je n'y suis pas.SGANARELLE, baissant la tête
C'est le...DON JUAN
Quoi ?SGANARELLE
Je suis mort.DON JUAN
Veux-tu pas t'expliquer ?SGANARELLE
Du faiseur de... tantôt vous pensiez vous moquer. Avancez, il est là, c'est lui qui vous demande.DON JUAN
Allons le recevoir.SGANARELLE
Si j'y vais, qu'on me pende.SCÈNE VIII. Don Juan, La Statue du Commandeur, Sganarelle, Suite.
DON JUAN
Une Chaise, un Couvert. Je te suis redevable.À Sganarelle.
D'être si ponctuel. Viens te remettre à table.DON JUAN, au commandeur
Si de t'avoir ici j'eusse été plus certain, Un repas mieux réglé t'aurait marqué mon zèle. À boire. À ta santé, Commandeur. Sganarelle, Je te la porte, allons, qu'on lui donne du Vin. Bon.SGANARELLE
Je ne bois jamais quand il est si matin.SGANARELLE
Je suis trop enrhumé.LA STATUE
Laisse-le s'en défendre, C'en est assez, je suis content de ton repas. Le temps fuit, la mort vient, et tu n'y penses pas.DON JUAN
Ces avertissements me sont peu nécessaires. Chantons, une autre fois nous parlerons d'affaires.LA STATUE
Peut-être une autre fois tu le voudras trop tard, Mais puis que tu veux bien en courir le hasard, Dans mon Tombeau ce soir à souper je t'engage. Promets-moi d'y venir, auras-tu ce courage ?SGANARELLE
Moi ? Non pas.DON JUAN
Poltron.SGANARELLE
Jamais par jour je ne fais qu'un repas.LA STATUE
Adieu.DON JUAN
Jusqu'à ce soir.LA STATUE
Je t'attends.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Don Louis, Don Juan, Sganarelle.
DON LOUIS
Ne m'abusez-vous point, et serait-il possible, Que votre coeur, ce coeur si longtemps inflexible, Si longtemps en aveugle au crime abandonné, Eût rompu les liens dont il fut enchaîné ? Qu'un pareil changement me va causer de joie ? Mais encor une fois faut-il que je le croie, Et se peut-il qu'enfin le Ciel m'ait accordé Ce qu'avec tant d'ardeur j'ai toujours demandé ?DON JUAN
Oui, Monsieur, ce retour dont j'étais si peu digne, Nous est de ses bontés un témoignage insigne. Je ne plus ce fils, dont les lâches désirs N'eurent pour seul objet que d'infâmes plaisirs. Le Ciel, dont la clémence est pour moi sans seconde, M'a fait voir tout_à_coup les vains abus du monde. Tout_à_coup de sa voix l'attrait victorieux A pénétré mon âme, et dessillé mes yeux, Et je vois, par l'effet dont sa grâce est suivie, Avec autant d'horreur les taches de ma vie, Que j'eus d'emportement pour tout ce que mes sens Trouvaient à me flatter d'appas éblouissants. Quand j'ose rappeler l'excès abominable Des désordres honteux dont je me sens coupable, Je frémis et m'étonne, en m'y voyant courir, Comme le Ciel a pu si longtemps me souffrir, Comme cent et cent fois il n'a pas sur ma tête Lancé l'affreux carreau qu'aux méchants il apprête. L'amour qui tint pour moi son courroux suspendu, M'apprend à ses bontés quel sacrifice est dû. Il l'attend, et ne veut que ce coeur infidèle, Ce coeur jusqu'à ce jour à ses ordres rebelle. Enfin (et vos soupirs l'ont sans doute obtenu) De mes égarements me voilà revenu. Plus de remise, il faut qu'aux yeux de tout le monde, À mes folles erreurs mon repentir réponde, Que j'efface, en changeant mes criminels désirs, L'empressement fatal que j'eus pour les plaisirs, Et tâche à réparer par une ardeur égale, Ce que mes passions ont causé de scandale. C'est à quoi tous mes voeux aujourd'hui sont portés, Et je devrai beaucoup, Monsieur, à vos bontés, Si dans le changement où ce retour m'engage, Vous me daignez choisir quelque saint Personnage, Qui me servant de Guide, ait soin de me montrer À bien suivre la route où je m'en vais entrer.DON LOUIS
Ah ! Qu'aisément un fils trouve le coeur d'un père, Prêt au moindre remords à calmer sa colère ! Quels que soient les chagrins que par vous j'ai reçus, Vous vous en repentez, je ne m'en souviens plus. Tout vous porte à gagner cette grande victoire, L'intérêt du salut, celui de votre gloire ; Combattez, et surtout ne vous relâchez pas. Mais dans cette Campagne, où s'adressent vos pas ? J'ai sorti de la Ville exprès pour une affaire, Où dès hier ma présence était fort nécessaire, Et j'ai voulu marcher un moment au retour. Mon Carrosse m'attend à ce premier détour, Venez.DON JUAN
Non, aujourd'hui souffrez-moi l'avantage D'un peu de solitude au prochain ermitage. C'est là que retiré, loin du monde et du bruit, Pour m'offrir mieux au Ciel je veux passer la nuit. Ma peine y finira ; et tout ce qui m'en peut faire Dans ce détachement qui m'est si nécessaire, C'est que pour mes plaisirs je me suis fait prêter Des sommes que je suis hors d'état d'acquitter. Faute de rendre, il est des Gens qui me maudissent, Qui font...DON LOUIS
Que là-dessus vos scrupules finissent. Je paierai tout, mon fils, et prétends de mon bien Vous donner...DON LOUIS
Ô consolations ! Douceurs inespérées ! Tous mes voeux sont enfin heureusement remplis ; Grâce aux bontés du Ciel, j'ai retrouvé mon fils, Il se rend à la voix qui vers lui le rappelle. Je cours à votre mère en porter la nouvelle. Adieu, prenez courage, et si vous persistez, N'attendez plus que joie et que prospérités.SCÈNE II. Don Juan, Sganarelle.
SGANARELLE
Monsieur.DON JUAN
Qu'est-ce ?SGANARELLE
Ah !DON JUAN
Comment ? Tu pleures ?SGANARELLE
C'est de joie De vous voir embrasser enfin la bonne voie. Jamais encor, je crois, je n'en ai tant senti. Ah, quel plaisir ce m'est de vous voir converti ! Le Ciel a bien pour vous exaucé mon envie. Franchement vous meniez une diable de vie. Mais à tout Pécheur grâce, il n'en faut plus parler. L'Hermitage est-il loin où vous voulez aller ?DON JUAN
Eh.SGANARELLE
Pourquoi ? Frère Pacôme est un homme de bien, Et je crois qu'avec lui vous ne perdriez rien.DON JUAN
Parbleu, tu me ravis. Quoi, tu me crois sincère, Dans un conte forgé pour attraper mon père ?DON JUAN
La belle de tantôt m'a donné rendez-vous. Voici l'heure, et j'y vais, c'est là mon ermitage.DON JUAN
Elle est jolie, oui ?SGANARELLE
Mais l'aller chercher si loin ?DON JUAN
Elle m'a touché l'âme, et s'il était besoin, Pour ne la manquer pas, j'irais jusques à Rome.SGANARELLE
Belle conversion ! Ah quel Homme, quel Homme ! Vous l'attendrai en vain, elle ne viendra pas.DON JUAN
Je crois qu'elle viendra, moi.SGANARELLE
Tant pis.DON JUAN
En tout cas, Ma peine au rendez-vous ne sera point perdue. C'est où du Commandeur on a mis la Statue ; Il nous a conviés à souper. On verra Comment, s'il nous reçoit, il s'en acquittera.SGANARELLE
Souper avec un mort ? Tué par vous ?DON JUAN
Il est vrai, c'est quelque chose ; en vain Je ferais là-dessus un jugement certain, Pour ne s'y point méprendre, il en faut voir la suite. Cependant, si j'ai feint de changer de conduite ; Si j'ai dit que j'allais me déchirer le coeur, D'une vie exemplaire embrasser la rigueur, C'est un pur stratagème, un ressort nécessaire, Par où ma Politique éblouissant mon père, Me va mettre à couvert de divers embarras, Dont sans lui mes Amis ne se tireraient pas. Si l'on s'en inquiète, il obtiendra ma grâce. Tu vois comme déjà ma première grimace L'a porté de lui-même à se vouloir charger Des dettes, dont par lui je vais me dégager.SGANARELLE
Mais n'étant point dévot, par quelle effronterie De la dévotion faire une momerie ?Mommerie : Si dit aussi figurément en Morale, de l'hypocrisie, des déguisements qui font paraître les choses autrement qu'elles ne sont. [F]
DON JUAN
Il est des gens de bien et vraiment vertueux. Tout méchant que je suis j'ai du respect pour eux ; Mais si l'on n'en peut trop élever les mérites, Parmi ces gens de bien il est mille hypocrites, Qui ne se contrefont que pour en profiter, Et pour mes intérêts je veux les imiter.SGANARELLE
Ah quel homme, quel homme !DON JUAN
Il n'est rien si commode. Vois-tu ? L'hypocrisie est un vice à la mode, Et quand de ses couleurs un vice est revêtu, Sous l'appui de la mode il passe pour vertu. Sur tout ce qu'à jouer il est de personnages. Celui d'Homme de bien a de grands avantages. C'est un Art grimacier, dont les détours flatteurs Cachent sous un beau voile un amas d'Imposteurs. On a beau découvrir que ce n'est que faux zèle, L'imposture est reçue, on ne peut rien contre elle, La censure voudrait y mordre vainement. Contre tout autre vice on parle hautement, Chacun a liberté d'en faire voir le piège, Mais pour l'hypocrisie elle a son privilège, Qui sous le masque adroit d'un visage emprunté, Lui fait tout entreprendre avec impunité. Flattant, ceux du Parti, plus qu'aucun redoutable, On se fait d'un grand corps le membre inséparable. C'est alors qu'on est sûr de ne succomber pas. Quiconque en blesse l'un, les a tous sur les bras, Et ceux même qu'on sait que le Ciel seul occupe, Des Singes de leurs moeurs sont d'ordinaire dupe. À quoi que leur malice ait pu se dispenser, Leur appui leur est sûr, ils ont vu grimacer. Ah ! Combien j'en connais qui par ce stratagème, Après avoir vécu dans un désordre extrême, S'armant du bouclier de la Religion, Ont rhabillé sans bruit leur dépravation, Et pris droit, au milieu de tout ce que nous sommes, D'être sous ce manteau les plus méchants des Hommes. On a beau les connaître, et savoir ce qu'ils sont, Trouver lieu de scandale aux intrigues qu'ils ont, Toujours même crédit. Un maintien doux, honnête, Quelques roulements d'yeux, des baissements de tête, Trois ou quatre soupirs mêlés dans un discours, Sont pour tout rajuster d'un merveilleux secours C'est sous un tel abri qu'assurant mes affaires, Je veux de mes Censeurs duper les plus sévères. Je ne quitterai point mes pratiques d'amour, J'aurai soin seulement d'éviter le grand jour, Et saurai, ne voyant en public que des Prudes, Garder à petit bruit mes douces habitudes. Si je suis découvert dans mes plaisirs secrets, Tout le corps en chaleur prendra mes intérêts, Et sans me remuer, je verrai la cabale Me mettre hautement à couvert du scandale. C'est là le vrai moyen d'oser impunément Permettre à mes désirs un plein emportement. Des actions d'autrui je ferai le critique, Médirai saintement, et d'un ton pacifique, Applaudissant à tout ce qui sera blâmé, Ne croirai que moi seul digne d'être estimé. S'il faut que d'intérêt quelque affaire se passe, Fût-ce veuve, orphelin, point d'accord, point de grâce, Et pour peu qu'on me choque, ardent à me venger, Jamais rien au pardon ne pourra m'obliger. J'aurai tout doucement le zèle charitable De nourrir une haine irréconciliable ; Et quand on me viendra porter à la douceur, Des intérêts du Ciel je ferai le vengeur. Le prenant pour garant du soin de sa querelle, J'appuierai de mon coeur la malice infidèle. Et selon qu'on m'aura plus_ou_moins respecté, Je damnerai les Gens de mon autorité. C'est ainsi que l'on peut, dans le siècle où nous sommes, Profiter sagement des faiblesses des Hommes, Et qu'un esprit bien fait, s'il craint les Mécontents, Se doit accommoder aux vices de son temps.SGANARELLE
Qu'entends-je ? C'en est fait, Monsieur, et je le quitte, Il ne vous manquait plus que vous faire Hypocrite, Vous êtes de tout point achevé, je le vois. Assommez-moi de coups, percez-moi, tuez-moi, Il faut que je vous parle, il faut que je vous dise, Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se brise ; Et comme dit fort bien en moindre ou pareil cas, Un auteur renommé que je ne connais pas, Un oiseau sur la branche est proprement l'exemple De l'Homme qu'en Pécheur ici-bas je contemple. La branche est attachée à l'arbre, qui produit, Selon qu'il est planté, de bon ou mauvais fruit. Le Fruit, s'il est mauvais, nuit plus qu'il ne profite ; Ce qui nuit, vers la mort nous fait aller plus vite ; La mort est une loi d'un usage important. Qui peut vivre sans loi, vit en brute ; et partant Ramassez, ce sont-là preuves indubitables, Qui font que vous irez, Monsieur, à tous les Diables.DON JUAN
Le beau raisonnement !SCÈNE III. Don Juan, Léonor, Pascale, Sganarelle.
DON JUAN
Que de joie ! Ah ma belle, Vous voilà ; je tremblais que par quelque embarras Vous ne puissiez sortir.DON JUAN
Lui-même. Il a pris cet habit, mais c'est par stratagème, Pour certain langoureux chez qui je l'ai mené, Contre les médecins de tout temps déchaîné. Il n'en veut voir aucun ; et Monsieur, sans rien dire, A reconnu son mal dont il ne fait que rire. Certaine herbe déjà l'a fort diminué.SGANARELLE, gravement
A-t-elle éternué ?LÉONOR
Oh, je crois bien cela.DON JUAN
Vous avez fort bien fait, et ma joie est extrême, Que quand je vous épouse elle soit caution...PASCALE
Vous faites-là, Monsieur, une bonne action. Pour entrer au Couvent la pauvre Créature Tous les jours de soufflets avait pleine mesure, C'était pitié.LÉONOR
Monsieur...PASCALE
Jamais vous n'en pouviez prendre une plus gentille, Qui vous pût mieux... Enfin traitez-la doucement, Vous en aurez, Monsieur, bien du contentement.DON JUAN
Je le crois ; mais allons sans tarder davantage, Dresser tout ce qu'il faut pour notre mariage. Je veux le faire en forme, et qu'il n'y manque rien.PASCALE
Eh, vous n'y perdrez pas, ma Fille a de bon bien. Quand son père mourut, il avait des Pistoles Plus gros...DON JUAN
Ne perdons point le temps à des paroles, Allons, venez, ma Belle. Ah ! Que j'ai de bonheur ! Vous allez être à moi.SGANARELLE, bas à Pascale
Il cherche à la duper, gardez qu'il ne l'emmène, C'est un fourbe.Fourbe : trompeur avec adresse et dissimulation [F]
PASCALE
Comment ?SGANARELLE, bas
À plus d'une douzaine...Haut se voyant observé par Don Juan.
Ah l'honnête Homme ! Allez, votre Fille aujourd'hui Aurait eu beau chercher pour trouver mieux que lui. Il a de l'amitié... Croyez-moi qu'une Femme Sera la bien... et puis il la fera grand'Dame.SGANARELLE, à Pascale
C'est le plus grand trompeur...PASCALE, à Don Juan
Où donc nous menez-vous ?DON JUAN
Tout droit chez un notaire.PASCALE
Non, Monsieur, dans le bourg il serait nécessaire D'aller chez sa cousine, afin qu'étant témoin De votre foi donnée...LÉONOR, à Pascale
Sommes-nous pas d'accord ?DON JUAN
Il ne faut plus qu'écrire. Quand ils auront signé tous deux avecque nous, Que je vous prends pour Femme, et vous moi pour Époux, C'est comme si...SGANARELLE, bas à Pascale
Fort bien.LÉONOR
Quelque amitié qu'elle est m'est fait paraître, Si chez elle il n'est pas nécessaire d'aller, Ne disions rien, peut-être elle voudrait parler.DON JUAN
Oui, quand on veut tenir une affaire secrète, Moins on a de Témoins, plus la chose est bien faite.PASCALE
Mon_Dieu, tout comme ailleurs, chez elle sans éclat, Les notaires du bourg dresseront le contrat.SGANARELLE
Pourquoi vous défier ? Monsieur a-t-il la mine D'être un fourbe ? Voyez.Bas à Pascale.
Ferme chez la Cousine.PASCALE, arrêtant Léonor
Ce n'est point par là qu'il faut aller. Vous n'êtes pas encor où vous pensez, beau Sire.DON JUAN, à Léonor
Doublons le pas ensemble, il faut la laisser dire.SCÈNE IV. La Statue du Commandeur, Don Juan, Léonor, Pascale, Sganarelle.
LA STATUE, prenant Don Juan par le bras
Arrête, Don Juan.DON JUAN, à la statue
Laisse-moi.LA STATUE
Je t'attendais ce soir à souper.LA STATUE
Tu n'iras pas si vite, L'Arrêt en est donné ; tu touches au moment Où le Ciel va punir ton endurcissement. Tremble.SGANARELLE
Détestable !LA STATUE
Je t'ai dit dès tantôt que tu ne songeais pas Que la mort chaque jour s'avançait à grands pas. Au lieu d'y réfléchir, tu retournes au crime, Et t'ouvres à toute heure abîme sur abîme. Après avoir en vain si longtemps attendu, Le Ciel se lasse ; prends, voilà ce qui t'est dû.La Statue embrasse Don Juan, et un moment après tous les deux sont abîmés.
1 975 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0