Comédie en vers· Comédie Mêlée d'Ornements et de Musique
L'Inconnu
Représenté pour la première fois le 17 novembre 1675 au Théâtre Guénégaud.
Personnages
- THALIE, Muse
- LE GÉNIE DE LA FRANCE, LE GÉNIE DE LA FRANCE
AU LECTEUR
Après avoir fait paraître dans Circé une partie de ce que le théâtre a de plus pompeux pour la beauté des machines, j'ai cru que le public ne serait pas fâché d'être diverti par les agréments qu'une matière galante est capable de recevoir. C'est ce qui m'a fait choisir le sujet de l'Inconnu, où vous ne trouverez point ces grandes intrigues qui ont accoutumé de faire le noeud des comédies de cette nature, parce que les ornements qu'on m'a prêtés demandant beaucoup de temps, n'ont pu souffrir que j'aie poussé ce sujet dans toute son étendue. Si ce retranchement d'Incidents est un défaut, il est réparé par quantité de choses agréables qui forment les divertissements que l'Inconnu donne à sa maîtresse. Je me suis servi des noms de la Comtesse, du Marquis, du Chevalier, et du Vicomte, comme s'accommodant mieux à l'oreille, et étant plus de notre usage que les noms de roman dont on se sert quelquefois pour les pièces d'invention. Vous trouverez ici le cinquième acte plus rempli qu'il ne l'est dans la représentation, où le Marquis se contente de promettre la comédie à la Comtesse. J'en fais un divertissement effectif qu'il lui fait donner sur le petit théâtre, sous le titre de l'Inconnu. Il consiste en trois scènes fort courtes qui regardent l'embarras de Psyché enlevée par l'Amour dans un palais magnifique, où rien ne manque à ses plaisirs que la satisfaction de connaître l'amant qui prend soin de les lui procurer ; et comme cet incident n'éloigne point l'idée des fêtes galantes du Marquis, je m'en sers pour dénouer plus agréablement l'aventure de la Comtesse.
PROLOGUE
Thalie, Le Génie de la France.
DÉCORATION DU PROLOGUE. La Décoration est une Montagne toute de rochers, aux côtés de laquelle on découvre plusieurs Arbres, avec cette différence, que les Montagnes qui ont été vues jusqu'ici au Théâtre, sont d'une peinture plate qui représente le relief, et que celle-ci est d'un relief effectif. C'est en ce lieu que Thalie, qui est celle des Muses qui préside à la Comédie, rencontre le Génie de la France, avec qui elle s'était déjà déclarée sur la peine où elle se trouvait touchant quelque Nouveauté qu'elle avait dessein de faire paraître, et comme elle ne pouvait sortir d'embarras par elle-même, elle lui adresse les Paroles suivantes.
THALIE
Génie incomparable, Esprit à qui la France Doit les sages conseils qui la font admirer, Pour réparer mon impuissance, De ton secours qu'ai-je lieu d'espérer ?LE GÉNIE
Tout, Divine Thalie, et je suis sans excuse, Si pouvant t'appuyer contre ce qui t'abat, Je néglige à servir la Muse, De qui la Comédie emprunte son éclat. C'est toi qui fais paraître avec pompe, avec gloire, Sur le Théâtre des Français, Ce qu'aux Étrangers quelquefois Le récit qu'on en fait rend difficile à croire.THALIE
Je promettrais encor des Divertissements Dont on aimerait le spectacle, Si pour faire crier miracle Je pouvais à mon choix régler les ornements. Quand Sémélé, Circé, la Toison, Andromède, Sur la Scène à l'envi se sont fait admirer, Par la Machine à qui tout cède, Chacun avec plaisir se laissait attirer. Mais que pensera-t-on, si toujours je m'obstine À faire voir Machine sur Machine ? Comme on se plaît à la diversité, Il est de galantes matières Qui par les agréments de quelque nouveauté Auraient des grâces singulières.LE GÉNIE
J'en ferai tant voir à la fois, Que je pourrai te satisfaire. La nouveauté charme tous les Français, Et ce m'est un moyen assuré de leur plaire.THALIE
Je t'ai parlé déjà d'un Amant inconnu, Qui pour toucher une fière Maîtresse, Lui donnant des Fêtes sans cesse, En aurait enfin obtenu L'heureux aveu de sa tendresse, Mais l'Amour aura beau le rendre ingénieux. Que fera-t-il de magnifique, S'il n'a pour l'oreille et les yeux Ni pompes de Ballets, ni charmes de Musique ?LE GÉNIE
Il peut se reposer sur moi Du soin de ses galantes Fêtes. Pour plaire à ce qu'il aime, et lui marquer sa foi ; Il les trouvera toujours prêtes.LE GÉNIE
Il faut par un essai dont tu seras surprise, Te faire voir ce que je puis. Vois-tu cette inégale masse Qui partout n'est que pierre ? En ce même moment Je lui veux devant toi donner du mouvement.Le vers suivant n'a pas de correspondant pour la rime.
LE GÉNIE
Tu m'avoueras peut-être que jamais Il ne s'en est vu de pareilles ; Mais il est temps d'en venir aux effets. Animez-vous, Rochers, et changez de figure ; Paraissez tout couverts d'Hommes et de Verdure. C'est moi qui veux ces divers changements, Et voir de votre sein naître des Instruments.On voit ici la Montagne se remuer ; elle est en un moment couverte d'arbres, et il s'en détache des pierres qui sont changées en hommes. Ces hommes touchent d'autres pierres, et elles deviennent des Violons entre leurs mains. Ils en jouent un air dont la vitesse du mouvement rend Thalie toute surprise.
THALIE
Tu promets moins que tu ne donnes, Et ma peine déjà commence à s'adoucir. Quels divertissements, lorsque tu les ordonnes, Peuvent manquer de réussir ?LE GÉNIE
C'est encor peu ; je veux que vous fassiez paraître Un Berger dont les doux accents Suivent les tons ravissants De quelque Nymphe champêtre.En même temps on voit deux morceaux de Rocher se changer en une Nymphe et en un Berger. Ils s'avancent, et chantent les paroles qui suivent.
CHANSON DE LA NYMPHE
Amants, qui vous rebutez De la fierté d'une Belle, Aimez, souffrez, méritez. La constance vous appelle Aux grandes félicités. Languir pour une inhumaine Que d'abord en vain on poursuit, C'est une cruelle gêne ; Mais regardez-en le fruit, Vous en aimerez la peine.CHANSON DU BERGER
Quand on diffère à se rendre, Une Belle peut prendre De la fierté ; Mais contre un coeur tendre Pourquoi défendre Sa liberté ?LE GÉNIE
Achevez, et formez pour Spectacles nouveaux, Et des Buissons et des Berceaux.Les arbres qui ont paru sur la montagne, s'en séparent, et forment successivement des buissons, des allées et des berceaux.
LE GÉNIE, poursuit
Et bien, Muse, es-tu satisfaite.THALIE
J'admire, et me tais.LE GÉNIE
Après ce que tu vois, Des Fêtes dont l'Amour me doit laisser le choix, Puisque j'en prends le soin, ne sois plus inquiète.LA NYMPHE ET LE BERGER chantent ensemble
Ah, qu'il est doux de s'unir à l'Amour ! Avec l'Amour on peut tout faire. La Beauté la plus sévère A beau fuir ce qui peut l'enflammer à son tour. Cherchez toujours à lui plaire, Vous trouverez un nouveau jour. Ah, qu'il est doux de s'unir à l'Amour ! Avec l'Amour on peut tout faire.THALIE
Je le crois, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on publie Que les Français ont un Génie Qui les rend capables de tout.Ils passent en s'en retournant par-dessous une allée qui occupe le milieu du théâtre, et qui en tient toute la longueur ; et lorsqu'ils sont tout à fait retirés, cette grande allée forme trois petits monts, qui se changent en un instant en plusieurs arbres. Ces arbres se retirent un moment après, et les violons jouent une ouverture.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Le Marquis, La Montagne.
LE MARQUIS
Entrer dans ce Château !LA MONTAGNE
Le grand péril !LA MONTAGNE
Et quand on me verrait ? Monsieur, j'ai de l'esprit, C'est vous qui m'employez ; je conduis tout, suffit. Ne craignez rien.LE MARQUIS
On peut remarquer ton visage.LA MONTAGNE
Et n'en changerai-je pas à chaque personnage ? Quand je suis déguisé, je le donne au plus fin, Si me voulant connaître, il n'y perd son latin. Ne vous inquiétez pour aucun de mes rôles. Je les jouerai d'un air... Mais trêve de paroles. Vous avez par l'effet déjà vu ce que vaut...LA MONTAGNE
Quand je vous fais en tout paraître un zèle extrême, Douter de moi qui suis la vigilance même, Et qui toujours sur pied pour servir votre amour, Depuis un mois et plus ne dors ni nuit ni jour ? Au moins si par hasard mon cerveau se démonte, Ce sera, s'il vous plaît, Monsieur, sur votre compte. À force de veiller...LE MARQUIS
Va, j'en réponds.LA MONTAGNE
Ma foi, Je suis sûr qu'un jaloux dormirait plus que moi. Avoir tout à la fois tant de choses à faire, C'est assez pour... Allez, quoique prompt à vous plaire, Pour bien songer à tout, bien vous prend qu'au besoin Ma mémoire ait fourni de quoi nous mener loin. Il ne manque plus rien à l'ordre de la Fête ; Et de l'air dont chacun sur mes Leçons s'apprête, Ce que j'ai préparé de Divertissements, Aura tout ce qu'on peut souhaiter d'agréments. Ainsi la belle Veuve à qui vous voulez plaire, Ignorant d'où lui vient ce qu'elle verra faire, Vous croira tout au moins demi Sorcier. Pour moi, Je mets le Diable au pis, s'il brigue mon emploi. C'est de quoi l'exercer, quelque adroit qu'il puisse être.LA MONTAGNE
Il vous est sûr.LE MARQUIS
Comment ?LA MONTAGNE
La plupart de mes gens ne parlent qu'Allemand. Comme j'entends la Langue assez pour les instruire, J'ai voulu les choisir incapables de nuire. D'ailleurs, que craindre d'eux, puisqu'ils ignorent tous Que vous êtes mon Maître, et que j'agis pour vous ? Je les paye, et c'est là tout ce qui leur importe.LE MARQUIS
Quoi ? Dis vite.LA MONTAGNE
Attendez, c'est...LE MARQUIS
Et bien ?LE MARQUIS
Veux-tu que...LE MARQUIS
Est-ce ici, Bourreau, qu'il faut rêver ?LA MONTAGNE
La montre qu'il faudra... Non, je l'ai.LE MARQUIS
Non, sors.LA MONTAGNE, revenant
Ah, je le tiens. Monsieur, votre portrait.LE MARQUIS
Prends et t'éloigne. Quoi, tu reviens ?LE MARQUIS
Voilà ma Bourse.LA MONTAGNE
Mais...LE MARQUIS
Quelqu'un ici s'avance.SCÈNE II. Le Marquis, Virgine.
VIRGINE
Ma maîtresse est fort embarrassée, Et ce que l'Inconnu fait pour la régaler, Lui donne à tous moments matière de parler. Olimpe aussi bien qu'elle admire son adresse. Sa manière engageante, et toutes deux sans cesse Font rouler l'entretien sur les soins d'un Amant Qui, sans se découvrir, aime si fortement.VIRGINE
Ce qui m'en cause à moi, dont je ne reviens pas, C'est de vous voir tranquille, et si peu d'embarras, Que quelque Fête ici tous les jours qui se donne, On en cherche l'Auteur, sans que l'on vous soupçonne.LE MARQUIS
Par où me soupçonner ? J'en ai peu de souci. Je loge dans le Bourg à quatre pas d'ici. Tous mes Gens, hors un seul qui sait ce qu'il faut taire, Passent là tout le jour à rire, à ne rien faire ; Et cet unique Agent par qui tout se conduit, Va porter dans un Bois mes ordres chaque nuit. Peut-on mieux assurer un secret ?VIRGINE
Je l'avoue, Tant de précaution mérite qu'on vous loue ; Mais vous perdez beaucoup à vous cacher ainsi. Déjà pour vous Olimpe a le coeur adouci, Et le galant Auteur de tant de belles Fêtes La mettrait aisément au rang de ses conquêtes.LE MARQUIS
Il est vrai, j'ai connu par certains embarras Qu'elle serait d'humeur à ne me haïr pas ; Mais quand je serais moins à ma belle Comtesse, Olimpe au Chevalier doit toute sa tendresse. Il l'adore, et je l'ai toujours trop estimé, Pour lui ravir l'objet dont je le vois charmé.VIRGINE
Ma Maîtresse aime Olimpe, et pour voir cette Belle, Permet au Chevalier un libre accès chez elle. Depuis qu'elle est ici par mille tendres soins, De l'amour qui l'attire il rend nos yeux témoins ; Mais plus on vous verra, plus je crains pour sa flamme. Les devoirs qu'il lui rend ne touchent point son âme, Et ses regards sur vous à toute heure arrêtés, Ne parleraient que trop, s'ils étaient écoutés. Mais vous, par quel motif vouloir toujours vous taire ? A-t-on à se cacher, quand on est sûr de plaire ? Vos soins sous votre nom auraient été reçus.LE MARQUIS
Chacun a ses raisons, et j'en ai là-dessus. Tout ce qui peut charmer se trouve en la Comtesse ; Mais soit par défiance, ou par délicatesse, Le secret de son coeur se ménage si bien, Qu'avec elle un Amant n'est jamais sûr de rien. Elle veut être aimée, attire, écoute, engage, Mais le plus avancé n'a pas grand avantage. La presser c'est se rendre indigne de sa foi, Et vingt fois, tu le sais, elle a dit devant moi Qu'on aurait vers son coeur moins de chemin à faire, Plus, sans rien exiger, on ferait pour lui plaire. D'abord qu'elle fut Veuve, un tendre et pur amour M'engagea sans réserve à lui faire ma cour. Aucun autre avant moi n'avait brûlé pour elle, Et par toute l'ardeur qui peut suivre un beau zèle, Je n'ai pu mériter qu'en faveur de mes feux Elle ait daigné jamais refuser d'autres voeux. J'en vois qui se livrant, sans que rien les alarme, Aux malignes douceurs d'un accueil qui les charme, Sur la foi de ses yeux s'osent imaginer Que son coeur est sensible, et prêt à se donner ; Mais je connais le piège, et plains leur imprudence. Cependant pour agir avec plus d'assurance, J'ai voulu joindre aux voeux qu'elle reçoit par moi, L'amour d'un Inconnu qui prétend à sa foi. D'estime en sa faveur je la vois prévenue, Et de ce double appui ma flamme soutenue En aura moins de peine à me faire emporter Ce qu'en vain mes Rivaux me voudront disputer. Son coeur aimant en moi mon amour, ma personne, Aime dans l'In connu les plaisirs qu'il lui donne. Elle y rêve, et mon feu par cet heureux secours A trouvé les moyens de l'occuper toujours. D'ailleurs, j'ai la douceur, (quel plaisir quand on aime !) Que souvent elle vient me parler de moi-même, Et vantant l'Inconnu, sans le croire si près, Me montre un coeur touché de tout ce que je fais. Que t'en dit-elle à toi ? Parle.VIRGINE
Elle en est ravie. La gloire fut toujours le charme de sa vie. Plus vos soins font d'éclat, plus elle s'applaudit De ce qu'à son mérite ils donnent de crédit. Ce n'est point par sa flamme une flamme enhardie, Elle reçoit des voeux sans qu'elle les mendie ; Et puis, contre l'Amour quoi qu'on ait résolu, Le nombre des Amants n'a jamais trop déplu ; Et comme on veut plutôt augmenter que rabattre, Un avec un fait deux, et deux et deux font quatre. Les Femmes la plupart en sont là. Mais voici De quoi changer de note ; Olimpe vient ici. Songez à vous, elle a grand dessein de vous plaire.SCÈNE III. Le Marquis, Olimpe, Mélisse.
OLIMPE
Vous a-t-on fait savoir Le petit différend que nous venons d'avoir ? Je voulais empêcher qu'on ne vous fît l'outrage De souffrir avec vous un Rival en partage ; Mais contre l'Inconnu je me déclare en vain. La Comtesse...LE MARQUIS
Eh, Madame, à quoi bon ce dessein ? Laissons à son penchant liberté toute entière. Pour moi...OLIMPE
Ah, puisqu'il est ainsi, Marquis, j'ai tort pour vous de m'en mettre en souci. Puisque pour l'Inconnu vous avez tant de zèle, Pour vous plaire, je vais le servir auprès d'elle.LE MARQUIS
Je ne m'en plaindrai point, favorisez ses feux. Peut-être son bonheur me rendra-t-il heureux. L'Amour a des douceurs et pour l'un et pour l'autre.SCÈNE IV. Olimpe, Mélisse.
OLIMPE
Il sort, et veut bien que je croie Qu'en perdant la Comtesse il aura de la joie. D'un pareil sentiment que dois-je présumer ? Aurais-je su lui plaire ? Et pourrait-il m'aimer ?MÉLISSE
Quoi, vous le souffririez ?SCÈNE V. La Comtesse, Olimpe, Virgine, Mélisse.
LA COMTESSE
Savez-vous que Dorante arrive ici ce soir ?LA COMTESSE
Je ne le cache point, j'en aurai de la joie.OLIMPE
Je ne sais plus de vous ce qu'il faut que je croie. Les devoirs du Marquis ne vous déplaisent pas ; Dans ceux de l'Inconnu vous trouvez quelque appas, Et d'autres soupirants, aussitôt qu'ils arrivent, Peuvent prétendre au coeur que tous les deux poursuivent. C'est aller un peu loin.LA COMTESSE
De quoi vous étonner ? Pour prétendre à mon coeur, me le font-ils donner ? Croyez-moi, pour n'avoir nul reproche à se faire, Il faut de sa conduite éloigner le mystère, S'acquérir des Amis sans trop les rechercher, Se divertir de tout, et ne point s'attacher. C'est ainsi que j'en use, et je m'en trouve heureuse. Point d'affaire de coeur qui me tienne rêveuse. Tous ceux qu'un peu d'estime engage à m'en conter, Me trouvent sans façon prête à les écouter. Je vois avec plaisir leur différent génie ; Et j'appelle cela recevoir compagnie.LA COMTESSE
Je n'y vois pas contre eux de quoi se gendarmer. Est-il quelque entretien, hors de là, qui n'ennuie, Et nous parleront-ils de beau temps, ou de pluie ? Notre sexe partout fait des Adorateurs, Et fut-ce la plus laide, on lui dit des douceurs. Pour moi, qu'aucun aveu sur l'amour n'effarouche, À personne jamais je ne ferme la bouche, Et grossissant ma cour d'Esclaves différents, J'écoute les soupirs, et ris des Soupirants. Ce n'est pas, après tout, leur faire grande injure, Ils ont beau de leurs maux nous tracer la peinture. Tous ces empressements de belle passion Souvent sont moins amour que conversation, Et le plus languissant, quoi qu'il dise et proteste A, tout prêt d'expirer, de la santé de reste. Si sur nous quelquefois le murmure s'étend, C'est pour ce que l'on fait, non pour ce qu'on entend ; Et ces miroirs d'honneur, ces Prudes consommées, Qui du seul nom d'amour se montre gendarmées, Succomberaient bientôt à la tentation, Puisqu'un mot sur leurs coeurs fait tant d'impression. Jamais à prendre feu je n'ai l'âme si prompte. Les déclarations ne sont pour moi qu'un conte, Et quoi que mes Amants par là se soient promis, Je ne vois, ne regarde en eux que mes Amis. Je prends sur leur esprit un empire commode ; Et s'ils m'aiment, il faut qu'ils vivent à ma mode. L'un veille à mes Procès, l'autre à mes bâtiments.LA COMTESSE
Si c'est être coquette, au moins quoi qu'on en croie, C'est l'être de bon sens, et vivre pour la joie. Chacun cherche à me plaire, et ne promettant rien, Je fais amas de coeurs sans engager le mien. Comme à fuir le chagrin tous mes soins aboutissent, Il n'est pas jusqu'aux Sots qui ne me divertissent, Et dont le ridicule à pousser des soupirs Ne me soit quelquefois un sujet de plaisirs. Quoique Veuve, je suis peut-être encor d'un âge À suivre l'humeur gaie où mon penchant m'engage. J'en veux jouir ; jamais je n'aurai meilleur temps. J'ai du bien, des Maisons à Paris comme aux champs ; Ma personne a de quoi ne pas déplaire, on m'aime, Et tant que je voudrai me garder à moi-même, Ne point prendre de Maître en prenant un Époux, Mon sort égalera le destin le plus doux.OLIMPE
C'est ce qu'encor longtemps vous aurez peine à faire. Le Marquis n'est point fait d'un air à ne pas plaire, Et vous estimez tant ce qu'il vous rend de soins, Qu'il n'y va pour l'aimer, que du plus, ou du moins. L'Inconnu peut d'ailleurs avoir touché votre âme ; Et si par ce qu'il fait on juge de sa flamme, Il est bien malaisé qu'un si parfait Amant N'ait mérité de vous un peu d'engagement. Son coeur impatient de vous voir attendrie Joint la magnificence à la galanterie, Et les porte si loin, qu'on y voit chaque jour Briller également et l'esprit et l'amour.LA COMTESSE
Il faut vous l'avouer, l'Inconnu m'embarrasse. Ce qu'il ordonne est fait avecque tant de grâce, Que je m'en sens touchée, et craindrais de l'aimer, Si je le voyais tel qu'on peut le présumer. J'admire chaque jour les détours qu'il emploie Pour me faire agréer les Bouquets qu'il m'envoie. Jamais si galamment rien ne fur concerté, C'est toujours de l'adresse et de la nouveauté. Cependant j'ai beau faire afin de le connaître. Tous ses Gens sont muets sur le nom de leur Maître ; Et même comme ils sont Étrangers la plupart, Son secret avec eux ne court point de hasard. C'est en vain qu'on les suit, on n'en peut rien apprendre. Ce sont Acteurs instruits qui savent où se rendre, Et qui se séparant quand ils sortent d'ici, Par leur prompte retraite augmentent mon souci. Qui peut les employer ?OLIMPE
J'en vois tant qui font gloire De soupirer pour vous, que je ne sais qu'en croire. Quel qu'il soit, c'est de vous un Amant bien épris.LA COMTESSE
Mes soupçons sont d'abord tombés sur le Marquis. Il m'aime, il est galant ; mais ses Gens qu'on épie, Demeurent en repos dans son Hôtellerie, Et n'y passeraient pas tout le jour sans emploi, Si leur Maître faisait tant de Fêtes pour moi. D'ailleurs, qu'a-t-il besoin d'user de cette adresse ? Je souffre que son coeur m'explique sa tendresse, Et depuis mon Veuvage à me plaire attaché, Quand il m'a divertie, il ne s'est point caché.OLIMPE
Soupçonner le Marquis ! Non, non, quoi qu'il pût faire, Son amour si longtemps aurait peine à se taire, Et voyant votre peine, un sourire indiscret De ses soins applaudis trahirais le secret. Il vous parle à toute heure.OLIMPE
Lui ?OLIMPE
Il va jusqu'à l'excès.LA COMTESSE
Il doit venir m'instruire ici de mon Procès.OLIMPE
Vous pouvez seul à seul lui donner audience, Car pour moi je déserte, et suis sans complaisance.LA COMTESSE
Et ne pouvez-vous pas en rire comme moi ?SCÈNE VI. La Comtesse, Olimpe, Deux Enfants représentant L'Amour et la Jeunesse, Virgine, Mélisse, Un More.
L'AMOUR
Vous voyez l'Amour et la Jeunesse, Qui viennent admirer la charmante Comtesse, Et lui dire à l'envi qu'être de ses plaisirs, Fait l'unique bonheur qui flatte leurs désirs.LA COMTESSE
Et qui les a conduits ?VIRGINE
Ce More qui jargonne Certains mots qui ne sont entendus de personne. Ils sont tous deux entrés, demandant à vous voir.OLIMPE
C'est encor l'Inconnu.LA COMTESSE
Nous allons le savoir.L'AMOUR
Nous n'avions pas besoin que l'on nous vînt conduire, Et d'eux-mêmes jusqu'à ce jour Jamais dans aucun lieu la Jeunesse et l'Amour N'ont eu de peine à s'introduire.OLIMPE
L'aimable couple !LA COMTESSE
Il n'est rien de si beau.DIALOGUE DE L'AMOUR ET DE LA JEUNESSE.
LA JEUNESSE
Moi, vous céder ! Et pourquoi, je vous prie ? Si vous avez des charmes assez doux, Qui plaisent en coquetterie, Je me fais aimer plus que vous. Jamais je ne quitte personne, Qu'on ne s'en fasse un dur tourment. Hélas ! Dit-on, faut-il si promptement Que la Jeunesse m'abandonne ? Mais quand le noir chagrin de vos transports jaloux Force deux Coeurs à la rupture, On y trouve un repos si doux Qu'on vous laisse aller sans murmure ; Et je ne sache que les Fous, Qui mal guéris de leur blessure, Veuillent renouer avec vous.LA JEUNESSE
C'est un miracle dont le bruit Vient rarement à mes oreilles ; Mais regardons le dégoût qui le suit. Ce n'est pas comme la Jeunesse Qui se trouve aimable en tout temps. Vous n'avez point d'agrément qui ne cesse, Pour peu que vous alliez au-delà du Printemps. Quand l'âge vient, la belle chose Que les soupirs de deux Amants Barbons ! À quoi peuvent-ils être bons Qu'à plaindre leur métamorphose ? Ce n'est plus en douceurs qu'ils passent tout le jour. L'un dort tandis que l'autre gronde, Et jamais on ne vit au monde Rien de si sot qu'un vieil amour.LA JEUNESSE
On la ferait à moins ; partout je saute aux yeux. On me nomme partout des Beautés la première, Et c'est en quoi sur vous je l'emporte encor mieux. Car enfin pour me vaincre, employez ruse, adresse, Cherchez, artifice, détours : Il n'est point de laide Jeunesse, Mais il est de vilains Amours.LA JEUNESSE
Il n'est pas défendu de faire bonne mine, Quoiqu'on enrage quelquefois. Pour moi, je n'aime que la joie, Et malgré nos débats qui durent trop longtemps, Il faut qu'à danser je m'emploie.LA JEUNESSE
Je vous entends, Mais je puis tout comme Déesse. En vain on croirait m'arrêter. D'ailleurs, rien ne saurait contraindre la Jeunesse Et qui voudrait l'empêcher de sauter, La ferait mourir de tristesse.LA JEUNESSE
Chacun doit soutenir son Rôle.L'AMOUR
Il est vrai, la Jeunesse est toujours un peu folle, Et l'on ne prend pas garde aux Fous. Olimpe après que la Jeunesse a dansé un Menuet. La cadence à trouver ne lui fait point de peine.LA COMTESSE
Elle est née à la Danse, et peut s'en faire honneur. L'Amour au More qui l'a amené. Tandis qu'elle reprend haleine, Approchez, notre Conducteur, C'est à vous d'entrer sur la Scène.CHANSON ITALIENNE DU MORE.
Occhi neri, il cui splendore Hora uccide, hora dà vita ; Al mio cuore Che si muore Deh, pietosi date vita. Quel sol di giovintù ch'in voi risplende, Quei raggi ridenti onde ogn'un s'accende, V'insegnano, non gia rigore. Occhi neri, il cui splendore Hora uccide, hora dà vita ; Al mio cuore Che si muore Deh, pietosi date vita. Con sguardi lusinghieri, strali di fuoco Begli occhi, nel petto colto m'havete. S'aiuto certese non mi porgete, Ahira, ch'io vo morendo à poco à poco. Su, su, dunque, che fate, Pupille adorate ? Con sguardo amoroso, Non piu disdegnoso, La plaga sanate D'un' alma ferita. Ahi che troppo tardata. E che non mirate Che gie nel mio seno Lo spirto vien meno, E sta su l'usteta. Occhi neri, il cui splendore Hora uccide, hora dà vita ; Al mio cuore Che si muore Deh, pietosi date vita.LA COMTESSE
Ignorant qui me les adresse, Ce sont d'assez vaines ardeurs ; Mais laissons parler la Jeunesse.LA JEUNESSE
Et bien, de moi que dites-vous, Amour ?L'AMOUR
À danser, à sauter employez tout le jour, Cela n'a rien qui m'intéresse ; Mais puisque aucun de nous n'est d'humeur à céder Il faut du moins nous accorder, Pour louer dignement cette belle Comtesse.LA JEUNESSE
La louer ? Ce n'est point mon fait. Je ne pourrais assez élever son mérite, Et j'aime mieux en être quitte Pour ma guirlande et ce Bouquet. Prenez ; d'une Déesse il n'est rien qu'on refuse.L'AMOUR
Pour moi, qui cherche à voir tous les Coeurs sous ses lois, Je sais comme il faut que j'en use, Et veux mettre à ses pieds mon arc et mon carquois.OLIMPE, reprenant le carquois de l'Amour, d'où elle tire un billet parmi les flèches
Qu'il est bien fait ! Mais Dieux ! À l'aimable Comtesse. Madame, c'est à vous que ce billet s'adresse. À l'aimable Comtesse.LA COMTESSE
Lisons.LA COMTESSE
Il n'est rien de plus galant.BILLET.
Quoique ma passion extrême Me fasse un souverain bonheur Du plaisir de vous dire à quel point je vous aime, Permettez que l'Amour vous parle en ma faveur, Avant que je parle moi-même. J'ose attendre beaucoup d'un entretien si doux. Eh, qui sait mieux que lui ce que je sens pour vous ?LA COMTESSE
On dit plus qu'on ne sent ; mais je veux à mon tour Faire présent à la Jeunesse.La Comtesse lui donne un diamant.
L'AMOUR
Par lui-même l'Amour trouve à se contenter Et tant qu'il se fait écouter, Il n'est pas mal dans ses affaires. L'amour et la Jeunesse s'en vont avec le More.OLIMPE
On les a bien instruits.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Olimpe, Mélisse.
OLIMPE
Il est vrai, c'est ici que j'ai pris malgré moi Ce qui vers le Marquis a fait pencher ma foi. À le voir, à l'entendre à toute heure exposée, J'ai cru ne risquer rien, et me suis abusée. Son esprit engageant, son air plein de douceur, Sa mine, tout pour lui m'a demandé mon coeur. Pour peu qu'on se hasarde auprès d'un vrai mérite, Que la raison est faible, et que ce coeur va vite ! D'un tendre mouvement l'appas flatteur et doux M'a fait voir la Comtesse avec des yeux jaloux. S'il lui parle un moment, je m'en sens inquiète, Et trop pleine du trouble où ce chagrin me jette, Dans ce Bois frais et sombre où je la viens trouver, Je la cherche à pas lents, et n'aime qu'à rêver.OLIMPE
Nous pouvons l'un et l'autre avoir même faiblesse. J'aimais le Chevalier avant ce changement ; Du moins je le souffrais en qualité d'Amant. Cependant le Marquis fait balancer mon âme, Et quoiqu'à la Comtesse il ait montré sa flamme, Que sait-on si l'Amour pour m'assurer sa foi, N'aura pas fait en lui ce qu'il a fait en moi ? Tu sais ce qu'il m'a dit ; loin qu'il en prenne ombrage, Il voit avec plaisir que l'Inconnu l'engage, Qu'il s'en fasse estimer, et voudrait que l'Amour, Pour les unir ensemble, eût déjà pris le jour. Me découvrir ainsi le secret de son âme, Mélisse, n'est-ce pas que parler de sa flamme, Et me dire à demi que son coeur tout à moi N'aspire qu'au bonheur de dégager sa foi ?OLIMPE
Ne crains rien. Si pour lui je soupire, L'Amour qui m'y contraint, se conduira si bien, Qu'aux yeux de la Comtesse il n'en paraîtra rien. Tout ce que je prétends, est de vanter sans cesse Les soins de l'Inconnu, son esprit, son adresse ; Et si de cet amour son hymen est le prix, Je pourrai faire alors expliquer le Marquis.SCÈNE II. Le Chevalier, Olimpe, Mélisse.
LE CHEVALIER
Madame, apprenez-moi quel espoir m'est permis. Mon chagrin ne peut plus se forcer au silence ; Je vous vois, vous retrouve après un mois d'absence, Et vous me recevez d'un air froid, sérieux...OLIMPE
Je rêve, et j'en ai pris l'habitude en ces lieux. À me bien divertir quelques soins qu'on emploie, Il y manque toujours quelque chose à ma joie. La Campagne n'a point les charmes de Paris.LE CHEVALIER
Paris a des beautés dont on peut être épris ; Mais enfin je n'en veux pour Juge que vous-même. On ne regrette rien quand on voit ce qu'on aime, Et vous n'envieriez pas les plaisirs les plus doux, Si vous étiez pour moi, ce que je suis pour vous.OLIMPE
Je croyais n'être pas obligée à vous rendre Le même empressement que l'Amour vous fait prendre, Et qu'il m'était permis, en recevant vos soins, De vous trouver sensible, et de l'être un peu moins.OLIMPE
Je l'avoue, elle est forte, Vos feux par ces devoirs m'ont été confirmés ; Mais de grâce, est-ce vous, ou moi, que vous aimez ? Je parais à vos yeux bien faite, belle, aimable, Vous me cherchez, de quoi vous suis-je redevable ? Forcez-vous en cela votre inclination ? Et quand vous me parlez d'ardeur, de passion, Si le secret penchant qui pour moi vous inspire, Ne vous attirait pas autant qu'il vous attire, Ne trouvant rien en moi qui pût vous enflammer, Pour mes seuls intérêts me pourriez-vous aimer ? De vos prétentions voyez l'abus extrême. Parce que je vous plais, il faut que je vous aime, Et je dois vous payer de la nécessité Qui vous tient malgré vous dans mes fers arrêté. Tâchez de les briser, si leur poids vous étonne ; Sinon, mon coeur est libre, attendez qu'il se donne, Et quoi que enfin pour vous sa conquête ait d'appas, N'exigez point de lui ce qu'il ne vous doit pas.OLIMPE
Finissons-là, j'ai quelque chose en tête, Et comme je vous crois généreux et discret, Je veux bien avec vous n'en pas faire un secret. L'Inconnu par ses soins offre ici son Hommage, À lui vouloir du bien quelque intérêt m'engage.LE CHEVALIER
Qu'entends-je ? L'Inconnu ! Madame, l'aimez-vous ? Me quittez-vous pour lui ? Sera-t-il votre Époux ? Vous a-t-il fait parler ?LE CHEVALIER
Il est galant, je vois que vous en faites cas, Vous dédaignez mes voeux, et je ne craindrais pas ?OLIMPE
Non, puisque si pour lui ma bonté s'intéresse, Ce n'est que pour lui faire épouser la Comtesse.LE CHEVALIER
Madame...LE CHEVALIER
Mais si du Marquis...SCÈNE III. Le Marquis, Le Chevalier.
LE MARQUIS
De quel chagrin vous vois-je atteint ? Il semble Qu'elle sort en colère ; êtes-vous mal ensemble ?LE CHEVALIER
Oui, Marquis, et jamais Amant ne fut traité Avec tant d'injustice et tant de cruauté. C'est peu que je la trouve ici toute changée ; À nuire à votre amour elle s'est engagée, Et veut me voir servir l'Inconnu contre vous.LE MARQUIS
Si vous la refusez, j'approuve son courroux. Qui se déclare Amant, doit tout à ce qu'il aime.LE MARQUIS
L'Amour n'excepte rien.LE CHEVALIER
Pour ne pas l'irriter, Je vous trahirais ! Non, laissons-la s'emporter. Le temps et la raison éteindront sa colère.LE MARQUIS
Une Maîtresse ordonne, il faut la satisfaire. Parlez pour l'Inconnu ; tous vos soins employés Peut-être me nuiront moins que vous ne croyez.LE CHEVALIER
Plus je vous vois agir en ami généreux, Plus j'ai de répugnance à combattre vos feux. Je m'oppose pour vous à ce qu'Olimpe exige, Et crains tant d'obtenir...LE MARQUIS
Ne craignez rien vous dis-je, Et sans examiner le péril que je cours, Assurez, s'il se peut, le repos de vos jours. Je le verrai sans peine.LE CHEVALIER
Ô bonté que j'admire ! Que ne vous dois-je point, et que puis-je vous dire ? Je vais rejoindre Olimpe, et malgré sa froideur Lui jurer d'un Amant la plus soumise ardeur. Je lui promettrai tout ; mais malgré ma promesse J'aurai tant de réserve en voyant la Comtesse, Que ce qu'à l'Inconnu je prêterai d'appui, Faisant peu contre vous, ne fera rien pour lui.SCÈNE IV. Le Marquis, Virgine.
LE MARQUIS
Virgine.LE MARQUIS
De voir contre elle-même Olimpe qui s'emploie. Le Chevalier, d'erreur comme elle prévenu, Va tâcher, pour lui plaire, à servir l'Inconnu. J'ai quelque part sans doute à ce qu'on lui fait faire.VIRGINE
Qu'on est dupe souvent !LE MARQUIS
Le plaisant de l'affaire, C'est qu'Olimpe qui croit par là me conserver, Brigue pour moi le coeur qu'elle veut m'enlever.LE MARQUIS
Et qu'as-tu dit pour eux ?LE MARQUIS
Et la Comtesse ?VIRGINE
Elle est dans une peine extrême, Et semble partagée entre vous et vous-même. Je viens de lui vanter vos tendres sentiments. Elle a rendu justice à leurs empressements ; Puis avec un soupir que l'amour a fait naître, Que n'est-il l'Inconnu, m'a-t-elle dit !LE MARQUIS
Peut-être, Si je me déclarais, son coeur sans embarras, Quoique touché pour moi, ne le sentirait pas. Ne précipitons rien.SCÈNE V. La Comtesse, Le Marquis, Virgine.
LE MARQUIS
Madame, je vous trouve un air sombre, rêveur ; Il me gêne, il m'alarme, et cependant je n'ose Permettre à mon amour d'en demander la cause. Peut-être quand mon coeur s'attache tout à vous, Le vôtre cherche ailleurs des hommages plus doux. Vous ne répondez point ? Je le vois trop, Madame. Un autre feu sans doute est contraire à ma flamme. Malgré ce que le temps m'a dû prêter d'appui, C'est l'Inconnu qu'on aime, et vous pensez à lui.LA COMTESSE
Vous l'avez deviné. Ses galantes manières, Si propres à gagner les âmes les plus fières, M'obligent tellement, qu'à ce qu'il fait pour moi Un peu de rêverie est le moins que je dois. Je puis me la souffrir sur tout ce qui se passe.LE MARQUIS
Quoi, Madame, un Rival...LA COMTESSE
D'un ton plus bas, de grâce. S'il m'occupe l'esprit, vous devez présumer Que c'est pour le connaître, et non pas pour l'aimer. Après ce que pour moi ses soins marquent de zèle, La curiosité n'est pas fort criminelle ; Et vous-même déjà vous auriez dû tâcher D'éclaircir le secret qu'il aime à nous cacher.LE MARQUIS
Je vous l'éclaircirais ! Promettez-moi, Madame, Que votre main sera l'heureux prix de ma flamme ; Et pour le découvrir, je fais ce que je puis.LA COMTESSE
Cherchez à me tirer de la peine où je suis. Vous me ferez plaisir, et je vous le conseille.LE MARQUIS
Est-il contre un Amant injustice pareille ? Si l'Inconnu par moi se découvre aujourd'hui, Voudrez-vous point encor que je parle pour lui ? Qu'en faveur de son feu le mien vous sollicite ? Il peut, je le confesse, avoir plus de mérite, À l'ardeur de ses soins donner un plus grand jour ; Mais jamais, quoi qu'il fasse, il n'aura plus d'amour.LA COMTESSE
Je le veux croire ainsi ; mais puis-je avec justice De son attachement vous faire un sacrifice, Avant qu'avec lui-même une civilité Marque au moins que je sais ce qu'il a mérité ?LE MARQUIS
Le détour est adroit autant qu'il le peut être. Il faut être civile afin de le connaître, Et vous donnant à lui, quand vous le connaîtrez, L'Étoile est le garant où vous me renverrez.LE MARQUIS
Mais...LA COMTESSE
Je hais les raisons quand je veux quelque chose, Et j'avais toujours cru que la soumission D'un véritable Amant marquait la passion.LE MARQUIS
Oui, quand il peut...LA COMTESSE
Marquis, voyez ce que vous faites. J'aime en qui m'ose aimer, des volontés sujettes, Et qu'on m'estime assez, pour croire aveuglément Que tout ce que je veux, je le veux justement.LE MARQUIS
Mon malheur est certain. J'ai de bons yeux, Madame. Vous cherchez un prétexte à rejeter ma flamme. Si je désobéis, c'en est fait, plus d'espoir ; Et si de mon Rival... Moi, vous le faire voir ? Non, qu'il cherche lui-même à se faire connaître. Ce ne sera jamais que trop tôt, et peut-être...SCÈNE VI. La Comtesse, Olimpe, Le Chevalier, Le Marquis, Virgine, Mélisse.
LE CHEVALIER
Quoique j'ignore encor quel spectacle on apprête, Je puis vous préparer à quelque grande Fête, Madame ; dans ce Bois j'ai vu des Gens épars, Qui pour vous la donner, viennent de toutes parts. Ils s'avancent vers vous.SCÈNE VI.. La Comtesse, Le Marquis, Le Chevalier, Olimpe, La Montagne représentant Comus, Virgine, Mélisse, Suite de Comus.
COMUS
Madame, par hasard si Comus est un Dieu Qui soit de votre connaissance, Vous le voyez en moi qui parais en ce lieu Pour vous jurer obéissance. Je suis un grand Maître en Festins. À les bien ordonner on connaît mon génie, Et l'Amour dont le goût fut toujours des plus fins, Voulant en bonne compagnie Vous donner un régale approchant des Divins, M'a fait Maître d'Hôtel de la Cérémonie. C'est un Dieu, quoique très petit, À qui l'on peut céder sans honte. Marchez sous sa conduite, et rendez-vous plus prompte À faire tout ce qu'il vous dit ; Vous y trouverez votre compte.Régale : Bonne chère. [Il nous a fait un magnifique régale. Donner un régale à un de ses amis.] [R]
LA COMTESSE
Sur l'espérance des douceurs Dont l'Amour doit combler nos coeurs, Quand une fois il s'en empare, Je suivrais volontiers ses pas, Mais comme il est Enfant, j'ai peur qu'il ne s'égare, Et j'aime à ne me perdre pas.COMUS
Avancez, il est temps. Vite, que l'on commence.Il fait signe à des paysans qui s'avancent, et qui forment un berceau composé de dix figures isolées en forme de termes de bronze doré, cinq de chaque côté, l'une d'homme, et l'autre de Femme, tenant chacune en l'une de leurs mains un bassin de porcelaine rempli de toute sorte de fruits en pyramide. Ces figures depuis la ceinture, se terminent en gaines, et ces gaines sont environnées de pampres de vigne chargés de raisins. Chaque figure est portée sur son piédestal de marbre d'Orient, où il y a de petites consoles dans les saillies qui soutiennent des porcelaines de différentes manières, remplies de pyramides de fruits aussi beaux que les autres. Du milieu de ces consoles pendent des festons de fleurs. Toutes les figures de ce berceau portent sur leurs têtes de grands vases de porcelaine qu'elles soutiennent d'une main et qui sont remplis en confusion de fleurs naturelles. Les cintres naissent de ces fleurs, et ornent des Figures cintrées de différentes manières de verdure coupée, d'où pendent des festons de fleurs, et de toile d'or. L'optique de ce berceau où devrait être un buffet, est d'une manière toute extraordinaire. On y voit plusieurs degrés de gazon, et sur le plus élevé paraît un Bacchus tenant d'une main un vase d'or, et de l'autre une coupe. Il est environné de plusieurs vases d'or et d'argent. La Déesse des fruits est à son aile droite, et à sa gauche Cérès tient dans une corbeille ce qui est de son ministère. Flore est un peu plus bas. On voit à ses côtés de grandes corbeilles de fleurs, et comme elle en tient encore beaucoup, on connaît qu'elle en couvre tout le gazon qui l'environne ; ce qui se remarque par celles qui sont déjà sur ce gazon. Au-dessous de Flore on voit l'Abondance avec deux cornets qu'elle vide dans deux corbeilles que tiennent deux Satyres qui sont sur un degré plus bas, à demi courbés, et en posture de Gens qui reçoivent. Entre toutes ces figures paraissent Pan et Sylvain, accompagnés d'Orphée qui tient son Luth, et les deux autres des flûtes. Le tout est fini par un degré de gazon, aux deux bouts duquel il y a deux scabellons fort riches ; et portant chacun un grand vase d'or ; de sorte que sans avoir dressé un Buffet de la manière ordinaire, on en voit paraître un beaucoup plus beau ; et auquel il ne manque rien, puisque Bacchus et Cérès y apportent ce qu'on peut attendre d'eux, et que Flore elle-même prend soin de le venir orner.
Terme : chez les Architectes, est une espèce de poteau ou de colonne ornée par en haut d'une figure ou tête de femme, de Satyre, ou autre, qui sert à soutenir des fardeaux dans les bâtiments, ou d'ornement dans les jardins. (...) [F]
Scabellon : Terme d'architecture. Piédestal ou socle sur lequel on pose des bustes, des girandoles, etc. [L]
OLIMPE
N'épargner ni peine, ni dépense, Pour fournir des plaisirs toujours en abondance, C'est là ce qui s'appelle aimer.COMUS
Madame, il ne faut point différer davantage. Quand l'Amour, dont je prends ici les intérêts, Vous rend par ce Régale un volontaire hommage, Vous connaissez à quel usage En sont destinés les apprêts.LE MARQUIS
Vous vous moquez, je crois.LA COMTESSE
Non, vous me conduirez.LE MARQUIS
Eh, Madame.LA COMTESSE
Eh, Marquis, Sans façon, croyez-moi, faites ce que je dis ; Vous vous montrez plus jaloux que vous n'êtes.LE MARQUIS
Justement.LA COMTESSE
Je connais votre coeur mieux que vous, Et c'est si rarement que le trouble y peut naître...Le Marquis sort.
SCÈNE VIII. La Comtesse, Olimpe, Le Chevalier, Virgine, Mélisse, Comus, Suite de Comus.
COMUS
Tandis que vous ferez une épreuve agréable Des douceurs que ces fruits offrent aux Curieux, L'Amour qui m'emploie en ces lieux, M'a fait chercher ce qu'il a cru capable De pouvoir attacher vos yeux. Allons, faites de votre mieux, Et qu'à l'envi chacun se montre infatigable.La Comtesse s'avance avec Olimpe et le Chevalier vers les Corbeilles de Fruits ; et tandis que chacun choisit ce qui flatte le plus son goût, les Paysans qui ont ordre de divertir la Comtesse, après avoir fait quelques figures pour marquer leur joie, font un Jeu avec des Bâtons, et l'ont à peine fini, que sans sortir du lieu où ils sont, ils paraissent tous en un moment vêtus en Arlequins, et réjouissent la Comtesse par mille figures plaisantes.
COMUS
Il serait malaisé qu'ils manquassent d'appas, Quand c'est l'Amour qui les ordonne. Mais il est d'autres Dieux que moi, Qui se sont mêlés de la Fête. Vertumne y prend part, et je vois Qu'ainsi que Pomone il s'apprête À raisonner sur son emploi.Pomone et Vertumne s'avancent, et chantent le dialogue qui suit.
DIALOGUE DE VERTUMNE ET DE POMONE.
POMONE
Si Vertumne a des yeux, doit-il le demander ? Je suis, quoique Déesse, obligée à céder ; Puis-je le voir sans jalousie ? Quand en faveur d'un Amant inconnu J'ai promis de venir régaler cette Belle, J'avais cru ne trouver en elle Que les appas d'une simple Mortelle. Pour qui l'Amour était trop prévenu ; Mais les Divinités n'ont rien qui la surpasse. Il n'est éclat qu'elle n'efface, Et je viens d'avoir la douleur Qu'auprès d'elle mes Fruits ont changé de couleur. Après un tel affront puis-je être sans colère ?VERTUMNE
J'aurais la même plainte à faire. J'ai beau, comme Dieu des jardins, Chercher à lui fournir toujours des fleurs nouvelles ; Son teint en a de naturelles, Dont l'éclat ternit mes jasmins.VERTUMNE
Le moyen de s'en dispenser ?TOUS LES DEUX ENSEMBLE
Heureux, heureux l'Amant, dont la tendre langueur, Pour mériter son choix, aura touché son coeur !CHANSON de POMONE
Vous avez beau vous défendre, Vous aimerez quelque jour. À l'Amour, Sans attendre Pourquoi craindre de vous rendre ? Chacun lui cède à son tour. On n'a point de plaisir sans tendresse, Sans amour on n'a point de bonheur. Si d'un Coeur En langueur Les soucis partagés vous font peur, Rendez-vous au beau feu qui le presse, Vous verrez qu'ils sont pleins de douceur.CHANSON de VERTUMNE
L'Amour est à suivre, Laissez-vous charmer ; Tout doit s'enflammer. Quel plaisir de vivre, Sans celui d'aimer ? Les plus belles chaînes Font voir mille peines À qui n'aime pas ; Mais quand on aime, Ce n'est plus de même, Tout est plein d'appas.LE CHEVALIER
On aurait peine à mieux chanter.LA COMTESSE
La beauté de la fête a passé mon attente.COMUS
Et bien, pour toucher votre coeur, Comus a-t-il su satisfaire, En Dieu d'importance et d'honneur, À tout ce que l'Amour l'avait chargé de faire ?LA COMTESSE
Comus peut s'assurer par tout de son bonheur, Si Comus s'en fait un de plaire. Mais comme en terre quelquefois La Divinité s'humanise, Le Dieu Comus pourrait m'apprendre à qui je dois Le divertissement dont il me voit surprise.COMUS
Un secret qu'à conserver Ma qualité de Dieu m'engage. Si de ses soins l'Amour qui veut vous éprouver, Peut espérer quelque avantage, Il m'attend dans le Ciel où je le vais trouver. Employez-moi pour le message.COMUS
Ma Suite est disparue, et je suis seul ici. Bonsoir, vivez en espérance De sortir bientôt de souci.VIRGINE
J'avais cru par l'un d'eux, en lui parlant tout bas, Développer ce stratagème ; Mais après quelques mots que peut-être lui-même En les disant n'entendait pas, Il a, d'une vitesse extrême, Pour s'éloigner, doublé le pas.LA COMTESSE
Pour moi, je ne sais plus qu'en dire.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. La Comtesse, Olimpe, Virgine.
LA COMTESSE
Nommez ce sentiment fierté, chagrin, caprice ; Quand je parle une fois, je veux qu'on obéisse, Et je ne prétends point, parce qu'on est jaloux, Renoncer fortement aux plaisirs les plus doux. Des voeux de l'Inconnu si le Marquis s'offense, Il en doit redoubler ses soins, sa complaisance, Et trop faire éclater l'ennui qu'il en reçoit, C'est servir son Rival beaucoup plus qu'il ne croit.OLIMPE
En vain un peu d'aigreur contre lui vous anime, L'Inconnu, je le sais, partage votre estime, On ne peut condamner ce qu'il s'en est acquis ; Mais enfin vous devez votre coeur au Marquis.LA COMTESSE
Moi ? Je ne lui dois rien.OLIMPE
Et qu'a donc fait, Madame, Ce long et tendre amour qui vous soumet son âme ? Pour vous rendre sensible il a tout essayé ; Mille devoirs...LA COMTESSE
Et bien, n'en est-il pas payé ?LA COMTESSE
Il me voit quand il veut, que faut-il davantage ? Quoi, pour quelques soupirs, pour un peu de langueur, Vous croyez bonnement qu'il faut donner son coeur ? S'engage qui voudra, je ne vais pas si vite Avec tous mes Amants chaque jour je m'acquitte, Et prétends que des voeux qui me sont adressés, Le plaisir de me voir les a récompensés. Tant qu'ils en usent bien, je leur fais bonne mine. J'écoute leurs douceurs, prends mon humeur badine, Je raille ; mais aussi quand on fait un faux pas, J'ai l'air sombre, je rêve, et ne regarde pas. D'ailleurs, point de caprice, et c'est par où j'engage Cette foule d'Amants dont je reçois l'Hommage. Ma Cour est toujours grosse, on y chante, on y rit ; Et quand l'un me déplaît, l'autre me divertit.OLIMPE
J'avais cru qu'au Marquis une secrète flamme Assurait, quoi qu'on fît, l'empire de votre âme, Et plaignais l'Inconnu, dont les soins amoureux Ne pouvaient mériter qu'il fût jamais heureux. S'y prendre de la sorte est un grand avantage ; Il doit n'être qu'esprit, tout ce qu'il fait engage, Et sans doute il faudrait, quand on l'a su charmer, Se mal connaître en Gens, pour ne le point aimer.LA COMTESSE
Je ne sais si pour lui j'ai plus que de l'estime, Mais de ce que je sens je me fais presque un crime, Et rougis en secret d'avoir tant de témoins Du trop de complaisance où m'engagent ses soins. Rien n'est plus obligeant, j'en dois chérir la cause ; Mais enfin il se cache, et c'est pour quelque chose. Tout galant qu'il paraît, qui pourra m'assurer Qu'il mérite l'amour qu'il tâche à m'inspirer ? Il est de riches Sots, qui pour certains usages Tiennent un Bel Esprit quelquefois à leurs gages, Et qui dans les Plaisirs qu'ils semblent inventer, N'ont de part que l'argent qu'on leur a fait coûter. Que si tout au contraire il était gueux ?LA COMTESSE
Il peut vivre d'emprunt, et sur le bien d'autrui Faire, pour m'attraper, ce qu'il ne peut de lui. Malgré moi quelquefois cette crainte m'occupe, Je n'ai point encore eu le talent d'être Dupe, Et pour m'en garantir, je n'épargnerai rien.LA COMTESSE
Et le Marquis ? De grâce, Si j'aime l'Inconnu, que faut-il que j'en fasse ? Il n'est pas sans mérite, et doit être écouté, Par lui-même, ou du moins par l'ancienneté. De tous mes Protestants c'est le premier.OLIMPE
Moi ?LA COMTESSE
Vous vous étonnez ?OLIMPE
Si...LA COMTESSE
Parlons d'autre chose. On vous trouve chagrine, apprenez-m'en la cause, Le Chevalier s'en plaint, et ne sait que penser De voir qu'il ne fait plus que vous embarrasser. D'où naissent les froideurs dont son amour s'alarme ?OLIMPE
À ne rien vous cacher la liberté me charme. Je tremble, et s'agissant d'un Maître à me donner, Un choix si hasardeux commence à m'étonner.SCÈNE II. La Comtesse, Virgine.
VIRGINE
Cela pourrait bien être.LA COMTESSE
Je n'ai point à m'en plaindre. Avant que s'expliquer, Avec un autre Amant elle veut m'embarquer, Et si jamais l'hymen à l'Inconnu m'engage, Je lui dois du Marquis abandonner l'hommage.VIRGINE
Elle y gagnerait peu ; les coeurs que vous prenez À soupirer pour vous sont longtemps destinés, Et le Marquis...LA COMTESSE
Je crois, sans trop faire la vaine, Qu'à m'oublier sitôt il aurait quelque peine. Mais enfin l'Inconnu que je brûle de voir, Qu'en arrivera-t-il ?VIRGINE
Le voulez-vous savoir ? Un je ne sais quel bruit a frappé mes oreilles, Que des Bohémiens font ici des merveilles. Si vous les consultez, peut-être ils vous diront De quel côté vos voeux à la fin tourneront. Envoyez-les chercher.LA COMTESSE
Sottise toute pure.LA COMTESSE
Par des Bohémiens éclaircir mon destin !LA COMTESSE
J'y vais par compagnie.VIRGINE
Mon_Dieu, comme à beaucoup, c'est là votre manie. Les femmes ont ce faible, on ne les peut tenir. Elles courent partout où se dit l'avenir, Et pour une réponse ou fausse, ou véritable, J'en sais qui volontiers iraient trouver le Diable. Les avertira-t-on ?LA COMTESSE
Fais ce que tu voudras.VIRGINE
Vous en rirez.SCÈNE III. La Comtesse, Le Chevalier.
LA COMTESSE
Et quoi ? Toujours chagrin ?LE CHEVALIER
Hélas ! Madame, ignorez-vous les ennuis qu'on me donne ? On ne le voit que trop, Olimpe m'abandonne. Pour moi, pour mon amour, il n'est plus de secours.LA COMTESSE
Écoutons les Amants, ils se plaignent toujours. La moindre vision, un rien, une chimère, C'est assez, leur chagrin nous en fait une affaire. Nous savons mal aimer.LE CHEVALIER
J'ai voulu comme vous Traiter de noir chagrin mes sentiments jaloux ; Mais (et vous l'avez pu vous-même assez connaître) Olimpe fuit sitôt qu'elle me voit paraître. Mon amour n'offre ici que des voeux superflus ; Depuis qu'elle est chez vous, je ne la connais plus. Si j'obtiens qu'un moment elle souffre ma vue, C'est un froid qui me glace, un dédain qui me tue, Et sur ce qu'à toute heure elle cherche à rêver, Je soupçonne un Rival que je ne puis trouver.LA COMTESSE
Qu'on est fou quand on aime !LE CHEVALIER
Oui, blâmez-moi, Madame.LA COMTESSE
Quoi, vous ne savez pas ce que c'est qu'une Femme, Et que lorsqu'elle veut mettre sa flamme au jour, Ses inégalités sont des marques d'amour ? Souvent elle est chagrine, incommode, bizarre, Pour voir à quoi contre elle un Amant se prépare ; Et juger de son coeur par la soumission Où cette rude épreuve a mis sa passion. Pour vaincre ses froideurs, il parle, il presse, il prie ; Et la paix succédant à cette brouillerie, Ce qu'il montre de joie à se raccommoder, Achève pleinement de la persuader.LE CHEVALIER
Que je devrais chérir ce qui m'arrache l'âme, Si l'on n'avait dessein que d'éprouver ma flamme ! Mais qui m'assurera qu'on me garde sa foi ? Qu'on ait le coeur touché de ma tendresse ?LA COMTESSE
Moi. Ne vous alarmez point, Olimpe est mon Amie ; Et quand votre expérience encor mal affermie Du succès de vos feux vous laisserait douter, J'ai quelque droit ici de me faire écouter. Ses Chagrins passeront.LE CHEVALIER
Vous me rendez la vie. Souffrez, lorsqu'à l'espoir cette offre me convie. Que j'en marque ma joie, et...Il se met à genoux, et baise la main de la Comtesse.
SCÈNE IV. Le Marquis, La Comtesse, Le Chevalier.
LE MARQUIS
Le transport est doux.LA COMTESSE
Il ne me déplaît pas.LE MARQUIS
Que ne poursuivez-vous ? Quoique l'usage ait mis les façons hors de mode, Je me retirerai, si je vous incommode.LA COMTESSE
Vous le prenez d'un ton fort agréable.LE MARQUIS
Ce que je pense ?LA COMTESSE
Et bien ?LA COMTESSE
Continuez, j'aime assez qu'on se fâche. Là, Monsieur_le_Marquis, emportez-vous, pestez. Je voudrais bien de vous ouïr des duretés.LE MARQUIS
Le respect me retient, malgré votre injustice ; Mais au moins avouez qu'en deux ans de service, Jamais à mon amour un traitement si doux...LA COMTESSE
Et bien, le coeur m'en dit plus pour lui que pour vous. Croyez-vous l'empêcher, et vous en dois-je compte ?LA COMTESSE
Et quel engagement M'oblige de répondre à votre attachement ? De quels serments faussés suis-je vers vous coupable ? Qu'ai-je promis ? Vraiment, je vous trouve admirable.LE CHEVALIER
Madame, permettez...LA COMTESSE
Vous me faites pitié.LE MARQUIS
Je n'y puis rien comprendre. Tantôt à vous ouïr parler de l'Inconnu, Je croyais que ses soins avaient tout obtenu, Qu'à mon feu, de son coeur vous préfériez l'empire. Maintenant...LA COMTESSE
Croyez-vous n'avoir plus rien à dire ?SCÈNE V. La Comtesse, Olimpe, Le Marquis, Le Chevalier.
OLIMPE
Quoi donc, le Chevalier a de l'amour pour vous, Madame ? Un si beau choix redouble mon estime, Et ce que vous valez le rend si légitime, Que loin de l'en blâmer, je veux bien aujourd'hui Vous céder tous les droits que j'eus d'abord sur lui.LA COMTESSE
L'effort est généreux.LE CHEVALIER, à Olympe
Et vous croyez, Madame...OLIMPE
Est-ce une nouveauté, qu'une nouvelle flamme ? Un pareil changement est glorieux pour vous. Il marque...LA COMTESSE
En vérité, je vous admire tous. Voilà comme souvent sur de pures chimères, Pour aller un peu vite, on se fait des affaires. De votre froid accueil le Chevalier surpris M'est venu demander raison de vos mépris, J'ai flatté son espoir, et rassuré sa flamme ; Un vif transport de joie en a saisi son âme, Il m'a baisé la main, embrassé les genoux. Le Marquis le voyant, s'en est montré jaloux. Vous l'avez entendu, voilà toute l'histoire.LE MARQUIS
Quoi, c'est...LA COMTESSE
Je vous conseille encor de n'en rien croire. Ne faites pas le fier de voir tout éclairci, Je n'agis que pour moi lorsque j'en use ainsi.LE MARQUIS
Mais rien n'est débrouillé, si trop de défiance Vous fait toujours tenir votre choix en balance. De moi, de l'Inconnu, qui le doit emporter ?SCÈNE VI. La Comtesse, Olimpe, Le Marquis, Le Chevalier, Virgine, La Montagne, représentant une Bohémienne, Troupe de Bohémiens.
Ils entrent tous au bruit des Castagnettes, et des tambours de Biscaye.
LA COMTESSE
Pour des Bohémiens, cet équipage est beau.LA COMTESSE
Rien n'est si propre qu'eux.LE CHEVALIER
La bande est fort complète.OLIMPE
Elle vaut bien la voir.LA COMTESSE
J'en suis très satisfaite.LA BOHEMIENNE
Nous ne faisons qu'arriver de Paris, Où pour avoir dit des nouvelles, Assez agréables aux Belles, On nous a fait présent de ces riches habits ; Mais rien n'approche là de ce qu'on voit paraître, Où vos divins attraits cessent d'être cachés. Comme de tous les coeurs leur éclat se rend maître, Souffrez qu'en l'admirant nous vous fassions connaître, Combien nous en sommes touchés.Toute la Troupe de Bohémiens donne des marques d'admiration, par une figure qu'elle fait en regardant la Comtesse.
LA COMTESSE
La figure est galante.OLIMPE
Et fort bien ordonnée. Partout où vous irez le prix vous est certain. Mais voyez cette belle main, Et nous dites à qui l'Amour l'a destinée. La Comtesse donnant la main. Puisque vous le voulez, il faut y consentir.LA BOHEMIENNE
Comme nous sommes Gens de qui la connaissance Sut de l'erreur toujours se garantir, C'est sur nous seuls qu'on doit prendre assurance, Les autres ne font que mentir. Dans vos plus grands projets vous serez traversée, Mais en vain contre vous la brigue emploiera tout Vous aurez le plaisir de la voir renversée, Et d'en venir toujours à bout. Vous avez quelque fois de flatteuses manières Qui seraient pour l'espoir un motif bien pressant, Si pour les balancer vous n'en aviez de fières, Qui le font mourir en naissant. Cette ligne qui croise avec celle de vie, Marque pour votre gloire un murmure fatal ; Sur des traits ressemblants on en parlera mal, Et vous aurez une Copie Qui vous fera croire l'Original D'un honneur ennemi de la cérémonie. N'en prenez pas trop de chagrin. Si votre gaillarde Figure Contre vous quelque temps cause un fâcheux murmure, Un tour de Ville y mettra fin, Et vous rirez de l'aventure. Votre coeur est brigué par quantité d'Amants, Mais le premier de tous pourrait s'en rendre maître, Si le dernier, sans se faire connaître, Ne vous inspirait pas de tendres sentiments. Cependant vous aurez beau faire. Même prix, même gloire est acquise à leurs feux. Vous les épouserez tous deux, C'est du Destin un Décret nécessaire.LA COMTESSE
Tous deux ?OLIMPE
Si pour constant ce Décret est tenu, Madame, du Marquis nous demandons la vie, Il vous a le premier servie. Quand vous serez Veuve de l'Inconnu, Vous pourrez l'épouser, s'il vous en prend envie.PETIT BOHEMIEN
Pour découvrir plus à mon aise Ce que j'y vois de plus caché, Avant toute chose, il faut que je la baise. C'est là ce que je mets toujours à mon marché.PETIT BOHEMIEN
Il est doux de vous en conter, Mais il faut se garder du piège. Vous êtes fine, fine, et vous ne dites pas Tout ce que vous avez dans l'âme. Un Amant déclaré brûle pour vos appas ; Mais comme un autre en secret vous enflamme, De ce premier, ma bonne Dame, Vous avez peine à faire cas.OLIMPE
À faire un conte en l'air l'âge lui sert d'excuse. Il parle comme il peut, sans savoir ce qu'il dit.PETITE BOHEMIENNE
Pour moi, dont la science encor n'est pas si grande, Que de tout comme lui je puisse discourir, Si vous me le voulez souffrir, Je vais danser la Sarabande.LA COMTESSE
Voyons. Quel passe-temps plus doux pourrait s'offrir ?La petite Bohémienne danse, et après qu'elle a dansé, une Bohémienne chante les deux couplets suivants sur l'air de la sarabande.
CHANSON DE LA BOHEMIENNE
Il faut aimer, c'est un mal nécessaire Quand le Bel âge attire les Amours. Qui fait la fière Dans ses beaux jours, N'est pas toujours, Sûre de plaire. On court toujours où brille la Jeunesse, Ménagez bien cet aimable printemps. Pour la tendresse Il n'est qu'un temps, Et les beaux ans S'en vont sans cesse.Cette Chanson étant finie, les Bohémiens font encore quelques figures en marchant ; après quoi, la même Bohémienne chante ces autres Paroles sur un autre Air que celui de la Sarabande.
Si l'Amour tôt ou tard Nous met sous son empire, À ce qu'il désire Prenons quelque part, Et fuyons le martyre D'aimer par hasard. Choisissons un coeur tendre, Fidèle, amoureux. Il est trop dangereux De se laisser surprendre ; Et pour trop attendre, On est malheureux.LA COMTESSE
J'admire également et la voix et la danse, Il n'est rien dont par là vous ne veniez à bout, Et vous méritez tous que pour reconnaissance...LA COMTESSE
Mais je veux qu'un présent...OLIMPE
Ils sortent.SCÈNE VII. La Comtesse, Olimpe, Le Marquis, Le Chevalier.
LE CHEVALIER
C'est là ce qui n'arrive guère ; Mais n'ai-je point deviné ce que c'est ? Ils vous auront volée, et dans la juste crainte De se voir sur le fait honteusement surpris, Leur générosité peut-être est une feinte Pour cacher ce qu'ils vous ont pris. Ils ont la main subtile, et l'un d'eux, ce me semble, S'est assez approché de vous.LA COMTESSE
J'ai peine... Mais ô Ciel !LE MARQUIS
J'en tremble.LA COMTESSE
Non, c'est leur faire tort qu'avoir ces sentiments. Mais voyez ce que je rencontre, Un Billet, avec cette montre.LA COMTESSE lit
Puisque l'excès de ma tendresse Rend mes jours par vous seule ou plus_ou_moins charmants, Souffrez que cette Montre ô divine Comtesse, Vous en offre tous les moments. Qu'elle avance, qu'elle demeure, Consultez-la souvent, si mon feu vous est doux. Quelque heure qu'elle marque, elle marquera l'heure Où vous m'aurez auprès de vous. Ô Ciel, que de galanterie ! Jamais par cette voie a-t-on fait des présents ? Se servir pour cela de Gens Qui mettent à voler toute leur industrie. Rappelez-les, allez.SCÈNE VIII. La Comtesse, Olimpe, Virgine, Le Marquis, Le Chevalier.
VIRGINE
Madame, il n'est plus temps, J'ai descendu, couru, les ai priés d'attendre, Ils n'ont rien voulu m'accorder.LA COMTESSE
Mais la montre, je la veux rendre.OLIMPE
Pour moi, je la voudrais garder. L'Inconnu le mérite, et tout ce qui se passe Montre un coeur à vos lois si bien assujetti...LA COMTESSE
Vous êtes fort dans son parti.LE MARQUIS
Laissons-là l'Inconnu, de grâce.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. La Comtesse, Le Marquis, Virgine.
LE MARQUIS
Ne me le cachez point, vous voilà résolue ; L'Inconnu seul vous touche, et ma perte est conclue.LA COMTESSE
Vous montrer de votre ombre à toute heure jaloux, Ce n'est pas le moyen de m'attacher à vous. L'Inconnu s'y prend mieux ; sans contraindre mon âme, Par les plus tendres soins il fait parler sa flamme, Et peut-être ai-je tort de vouloir plus longtemps Que mon coeur se refuse à des feux si constants.LE MARQUIS
Et bien, il faut céder ; mais ce qui me console, Quand à votre bonheur ma passion s'immole, C'est qu'au moins je pourrai, malgré mes feux jaloux, Montrer qu'en vous aimant je n'ai cherché que vous.LA COMTESSE
Je ne vous croyais pas l'âme si généreuse.LE MARQUIS
N'importe, vous vivrez contente, et c'est assez. En deux ans je n'ai pu réussir à vous plaire ; Après un mois de soins, l'Inconnu l'a su faire. Votre penchant pour lui ne peut se démentir, Je vois qu'il vous emporte, il faut y consentir.LE MARQUIS
Je le dis, parce que je le pense.LA COMTESSE
Un si beau sacrifice est digne d'un Amant ; Mais d'où vient que tantôt vous parliez autrement ? Inquiet, alarmé, vous me faisiez un crime De ce que l'Inconnu m'avait surpris d'estime. Le louer, c'était faire outrage à votre foi.LE MARQUIS
C'est qu'alors mon amour ne regardait que moi. Il a vu son erreur ; et la secrète honte D'écouter pour lui-même une chaleur trop prompte, L'a rendu si conforme à tout ce qui vous plaît, Qu'il fait de vos désirs son plus cher intérêt.LA COMTESSE
C'est trop ; pour l'Inconnu je les ferai paraître. Je dois chérir sa flamme, et dès demain peut-être, Puis que c'est pour vox voeux un spectacle si doux, Vous aurez le plaisir de le voir mon Époux.LE MARQUIS
J'aurai ce plaisir ?LA COMTESSE
Si je ne l'aime pas vous m'en accuserez.SCÈNE II. La Comtesse, Le Chevalier, Le Marquis, Virgine.
LA COMTESSE
Et bien ? Olimpe ?LE CHEVALIER
En vain ma passion se flatte. Toujours même fierté dans sa froideur éclate, Et ce qui rend surtout mon esprit abattu, C'est ce qu'elle m'a dit, et que je vous ai tu. Si je veux qu'elle soit favorable à ma flamme, Il faut pour l'Inconnu que je touche votre âme. Je ne puis être heureux, s'il n'obtient votre foi.LA COMTESSE
Et contre le Marquis vous prenez cet emploi ? C'est trahir l'amitié qui vous unit ensemble.LE CHEVALIER
À vous parler ainsi, je l'avouerai, je tremble, Et me tairais encor, si l'aveu du Marquis Ne m'autorisait pas à ce que je vous dis. Sûr que rien ne peut nuire à son amour extrême, À satisfaire Olimpe il m'a porté lui-même, Et j'aurai tout gagné, si je puis obtenir Que vos bontés pour moi la daignent prévenir. Dites-lui qu'envers vous j'ai tout fait pour lui plaire.LE MARQUIS
Madame....LA COMTESSE, au Marquis
Je commence à percer le mystère. Olimpe au Chevalier fait paraître à vos yeux Tout ce qu'a le mépris de plus injurieux ; À servir l'Inconnu son adresse l'engage, Et loin de murmurer d'un si sensible outrage, À ce même Inconnu, faussement généreux, Vous-même vous osez sacrifiez vos feux ? Chevalier, je ne sais si je me fais entendre, Mais le noeud de l'intrigue est facile à comprendre. Olimpe et le Marquis, l'un de l'autre charmés, Me craignent pour obstacle à leurs coeurs enflammés.LE CHEVALIER
Le Marquis aimerait Olimpe ?LE CHEVALIER
L'Ingrat ! Il trahirait ma flamme ! Olimpe à qui mes soins tendrement attachés... Ah, si je le croyais...LA COMTESSE
Quoi, vous vous en fâchez ? Vous regrettez un coeur que l'inconstance entraîne ? Vous en plaignez la perte ? Il n'en vaut pas la peine. Faites mieux, dédaignez ce manquement de foi ; On nous quitte tous deux, riez-en comme moi. Vous m'en voyez déjà tellement consolée, Que si...LA COMTESSE
À quoi bon ces mouvements jaloux ?SCÈNE III. La Comtesse, Le Marquis, Virgine.
LA COMTESSE
Allez, ne craignez rien, Quelque emporté qu'il soit, je l'apaiserai bien. Pour Olimpe, je crois que l'on n'ignore guère Que j'ai quelque pouvoir sur l'esprit de sa Mère. Je l'emploierai pour vous ainsi que je le dois.LE MARQUIS
Vous avez de la joie à mal juger de moi.LA COMTESSE
Je n'en juge point mal, Olimpe est jeune et belle, Et quoiqu'on risque un peu d'aimer une Infidèle, Elle a de quoi vous faire un destin assez doux ; Mais je douterais fort qu'elle pût être à vous.LE MARQUIS
Moi ? Je n'y prétends rien.LA COMTESSE
Mettons bas l'artifice.SCÈNE IV. La Comtesse, Le Vicomte, Le Marquis, Virgine.
LA COMTESSE
Et bien, mon rapporteur ?LE VICOMTE
J'ai, pour le convertir, parlé mieux qu'un Docteur. Et n'ai pas, Dieu merci, mal employé mes peines. Il ne vous vuidera de plus de trois semaines, Et pour solliciter il vous donne le temps D'attendre le retour de nos deux Arcs-boutants. Par là, n'en doutez point, votre affaire est gagnée.Vuider : se dit figurément en choses morales, et signifie, terminer, finir une affaire, un différend. Il est temps de vuider d'affaires, d'en sortir. [F]
LA COMTESSE
Je puis donc de Paris me tenir éloignée ?LE VICOMTE
De Paris ? Vous avez, la chose allant ainsi, Encor quinze grands jours à demeurer ici. Goûtez-y les plaisirs que donne la verdure. Mais il faut vous conter quelle est mon aventure, Voyez-m'en rire encor.LA COMTESSE
Cela ne va pas mal.LE VICOMTE
Il n'est rien si plaisant.LE MARQUIS, bas
Le franc original !LA COMTESSE
Enfin cette aventure ?LE VICOMTE
Elle est aussi gaillarde...LA COMTESSE
En rirez-vous toujours ?LE VICOMTE
On croit duper les Gens, à cause qu'on se cache ; Mais j'ai si bien tourné, que j'y suis parvenu.LA COMTESSE
À quoi ?LE VICOMTE
Votre Inconnu ne m'est plus inconnu.LE MARQUIS, bas
M'aurait-il découvert ?LA COMTESSE
Vous pourriez le connaître ?LE VICOMTE
Moi, qui vous parle, moi.LE MARQUIS
Cela ne saurait être.LE VICOMTE
Non, parce qu'il vous plaît que cela ne soit pas. Son amour fait honneur sans doute à vos appas ; C'est, sans lui faire tort, une aussi franche bête...LE MARQUIS
Comment ? Vous l'avez vu ?LA COMTESSE
Mais où cette rencontre, et comment ?LE VICOMTE
Écoutez. Rêvant à vos beautés dont j'avais l'âme pleine, Je me suis égaré dans la forêt prochaine, Et voulant accourcir, mon cheval m'a mené Dans le sentier confus d'un endroit détourné. Quelques pas me montraient une route racée ; J'ai suivi, tant qu'enfin une tente dressée M'a fait appréhender le plus grand des malheurs. J'ai cru qu'elle servait d'auberge à des voleurs.LE VICOMTE
J'aurais été fâché de mourir sans vous voir, Car pour du coeur, je crois que j'en avais de reste ; Mais j'ai bientôt sorti d'un doute si funeste. Mon Cheval tout_à_coup s'élançant malgré moi, J'ai connu mon erreur, et ris de mon effroi. Au lieu de Mousquetons, j'ai vu dans cette Tente Les apprêts différents d'une Fête galante, Et ceux qui la gardaient, de mon abord surpris, Parlaient certain jargon, où je n'ai rien compris. C'étaient, pour la plupart, visages à la Suisse. Chacun, selon son rôle, avait là son office. L'un, d'un Bohémien quittait l'habillement ; L'autre, d'une Coiffure ajustait l'ornement. Force mains autour d'eux paraissaient occupées À nouer des Rubans sur des fleurs coupées. J'ai dans un certain coin remarqué le débris D'une Collation qui valait bien son prix, Grands citrons, fruits exquis, Confitures choisies. J'ai vu des Violons, des Lustres, des Bougies, J'ai vu... là, des... Enfin j'ai tant vu, que jamais On n'eut tant d'attirail dans les plus grands Ballets. J'ai donné droit au but, et deviné l'affaire. Mais pour mieux m'éclaircir, penché vers l'un d'eux ; Frère, Ai-je dit, n'a-t-on pas préparé tout ceci Pour un certain Château qui n'est pas loin d'ici ? Je l'embarrassais fort, il ne savait que dire ; Mais c'était dire assez, que se taire et sourire. Je lui serrais toujours le bouton de fort près ; Quand, comme si la chose eût été faite exprès, Ce Grosset, ce Basset commençant à paraître ; Vous êtres curieux, parlez à notre Maître, Le voilà, m'a-t-il dit, tout à propos venu. N'ayant pas à douter qu'il ne fût l'Inconnu, J'ai contemplé longtemps sa grotesque figure. Il avait sur son nez jeté sa chevelure, Et pour embarrasser mon curieux souci, Sous une fausse barbe il cachait tout ceci. Alors plein d'un chagrin que d'assez justes causes... Madame, pardonnez si j'ai poussé les choses. Quand on voit qu'un Rival cherche à se rendre heureux, Et qu'on peut l'épargner, on n'est guère amoureux.Serrer le bouton : On dit figurément en ce sens, Serrer le bouton à quelqu'un, quand on le tient en bride, et quand on le presse fortement de faire quelque chose. [F]
LE MARQUIS
Et qu'avez-vous donc fait ?LE VICOMTE
Ce que j'ai fait ? Silence. Je dirai tout par ordre, un peu de patience. J'ai demandé d'où vient qu'il campait dans ce Bois ? Pourquoi la fausse barbe ? Enquis deux ou trois fois, Et pressé de parler, plus il se voulait taire ; Pourquoi je campe ici ? Qu'en avez-vous à faire ? C'est mon plaisir, m'a-t-il sottement répondu. Alors d'un grand coup d'oeil qu'il a bien entendu, Lui marquant fièrement que je l'allais attendre, Je me suis éloigné.LE MARQUIS
C'était fort bien le prendre.LA COMTESSE
Et qu'est-il arrivé ?LE VICOMTE
Je n'ai trouvé qu'un lâche, Qu'un farouche Animal, sans coeur et sans vertu, Qu'un... cela fait pitié.LE MARQUIS
Vous l'avez donc battu ?LE VICOMTE
Vous me la baillez bonne ; il s'est en Bête fière Tenu clos et couvert toujours dans sa tanière ; Et moi, m'étant lassé de l'attendre à l'écart, D'un coup de Pistolet j'ai marqué mon départ.LE MARQUIS
C'est pousser la bravoure aussi loin...SCÈNE V. La Comtesse, Olimpe, Le Marquis, Le Vicomte, Virgine.
LA COMTESSE
Vous ?OLIMPE
Oui moi, dans ce bois.LE VICOMTE
Justement.OLIMPE
Lui !OLIMPE
Comment ?LE VICOMTE
Quoi, ce n'est pas un sot ?LA COMTESSE
Écoutons-la, de grâce.LA COMTESSE
Vous aurez audience à votre tour.LE VICOMTE
Tant mieux.OLIMPE
J'ai peine à croire encor au rapport de mes yeux. Je revois dans le Bois, quand pour jouir de l'ombre M'avançant lentement vers l'endroit le plus sombre, Je trouve un Cavalier, qui surpris de me voir, Me rend d'un air civil ce qu'il croit me devoir. Quels traits pourront suffire à lui rendre justice ? Peignez-vous Adonis, figurez-vous Narcisse, Et tout ce que jamais on vanta de plus beau, C'est ne vous en offrir qu'un imparfait tableau. Je voudrais l'ébaucher, et n'en suis point capable. Il a le port divin, la taille incomparable, Et le Ciel pour lui seul semble avoir réservé Ce qu'il eût de plus rare et de plus achevé. Il marchait tout rêveur, et m'ayant aperçue, Il a voulu d'abord se soustraire à ma vue. J'en ai compris la cause, et pour ne perdre pas L'heureuse occasion de sortir d'embarras ; Je vois par quel souci vous suivez cette route. Une aimable Comtesse en est l'objet sans doute, Ai-je dit. À ce nom surpris, troublé, confus, Il m'a parlé longtemps en termes ambigus. J'ai remis le discours sur l'aimable Comtesse, Et ménagé son trouble avecque tant d'adresse, Que trahi par lui-même, il n'a pu me cacher Qu'il était l'Inconnu que vous faites chercher. Mais son nom est encor ce qu'il s'obstine à taire, J'ai voulu l'amener, et je ne l'ai pu faire. Il ne paraîtrait point, qu'il ne puisse juger Que son attachement ait su vous engager. Sa conversation ravit, enchante, enlève, Sa personne commence, et son esprit achève. Que ne m'a-t-il point dit du bonheur qu'il se fait De ressentir pour vous l'amour le plus parfait ? Ses manières en tout sont douces, agréables ; Et si nous nous trouvions encor au temps des fables, Je croirais que pour vous quelque Dieu tout exprès Serait venu du Ciel habiter ces forêts. Quand pour un tel Amant on prend de la tendresse, Si c'est faiblesse en nous, l'excusable faiblesse !SCÈNE VI. La Comtesse, Olimpe, Le Vicomte, Le Marquis, Le Chevalier, La Montagne, représentant un Comédien, Virgine, Cascaret.
CASCARET
Madame.LA COMTESSE
Que veut-on ?CASCARET
Un Monsieur vous demande.LA COMTESSE
Voyez qui c'est, Virgine, et l'amener ici.LA MONTAGNE représentant un comédien
Ayant plus d'une fois eu l'honneur de paraître Devant leurs Majestés, je croirais mal connaître Ce que l'on doit, Madame, à votre qualité, Si m'étant pour ce soir dans le Bourg arrêté, Je ne vous venais pas faire la révérence.LE COMEDIEN
Non, Monsieur.LE VICOMTE
Et Circé, l'avez-vous ?OLIMPE
C'est là le bel endroit.LE VICOMTE
Il plaît à bien des gens.LA COMTESSE au Comédien
Et comment jouerez-vous ?OLIMPE
Vous êtes gai.LE COMEDIEN
Tandis que la troupe s'apprête, Nous avons parmi nous des voix dont on fait cas. Vous plaît-il les ouïr ?LA COMTESSE
Qui ne le voudrait pas ?LE VICOMTE
Ce début de chanteurs servira de prologue. Le comédien aux acteurs musiciens. Avancez, vous allez entendre un Dialogue, Dont j'ai vu jusqu'ici tout le monde charmé.LE VICOMTE
Voyons ce Dialogue.LE COMEDIEN
Il est fort estimé.DIALOGUE D'ALCIDON ET D'AMINTE.
ALCIDON
Quoi, vous aimez ailleurs ? Vous pouvez me haïr ? À des ordres cruels vous voulez obéir, Et sans pitié de l'ennui qui me presse, Vous oubliez cette tendresse Que vous m'avez juré de ne jamais trahir ? Vous gardez le silence ? Ah, c'est assez me dire. Ma mort est résolue. Et bien, il faut vouloir Ce que votre rigueur désire. C'en est fait, je me meurs, j'expire, Goûtez le plaisir de le voir.AMINTE
De grâce, modérez vos plaintes. Je n'ai pas moins d'amour que vous, Et la même douleur dont vous sentez les coups, Porte sur moi les plus vives atteintes. Elle m'abat, elle m'ôte la voix, Et ne peut rien sur ma tendresse.AMINTE
Vous avez mérité mon choix, Et si c'est le seul bien qui toucha votre envie, Rien ne vous devrait alarmer. Quand on a commencé d'aimer, N'aime-t-on pas toute sa vie ?ALCIDON
Ah, puisque toujours votre coeur Est le prix du beau feu qui règne dans mon âme, Tout doit céder à mon bonheur.Tous deux ensemble
Aimons-nous à jamais, aimons ; et si l'envie Qui s'oppose à des feux si doux, Nous condamne à perdre la vie, Mourons en disant, aimons-nous.LE VICOMTE
D'accord ; mais quant à moi, vivent les Chansonnettes Aux airs trop sérieux, je prends peu de plaisir.LE VICOMTE
Allons. Voyons un peu comme ce geai s'entonne ; Notre jeune Mourante a la mine friponne. Çà, point de tons dolents, je ne les puis souffrir ; Surtout plus de mourrons, j'en ai pensé mourir.CHANSON
Quand l'Amour nous attire, Les maux sont dangereux Qu'on souffre en son empire ; Mais si l'on en soupire, Un seul moment heureux Répare le martyre Des coeurs bien amoureux. Il est des inhumaines Qui d'un coeur enflammé Laissent durer les peines. Ce sont de rudes gênes ; Mais d'un Amant aimé Plus on serre les chaînes, Plus il en est charmé.LE VICOMTE
Voilà mon amitié.LE COMEDIEN
J'en aurai soin.SCÈNE VII. Olimpe, Le Marquis.
OLIMPE
Si j'ai de l'Inconnu vanté l'amour extrême, Vous n'en devez, Marquis, accuser que vous-même. Je ne l'aurais pas fait, si vous ne m'aviez dit Que cet amour n'a rien qui vous gêne l'esprit, Et que las d'étaler une vaine tendresse, Vous lui verriez sans peine épouser la Comtesse.LE MARQUIS
Madame, je l'ai dit, et ne m'en dédis pas. Leur union pour moi ne peut manquer d'appas. Je trouve en cet hymen tout ce que je souhaite ; Mais pour m'en rendre encor la douceur plus parfaite, J'ose vous demander une grâce.LE MARQUIS
Vous servez l'Inconnu ; promettez-moi, Madame, Qu'après que la Comtesse aura payé sa flamme, Vous prendrez un époux de ma main.LE MARQUIS
Je crains, quand vous saurez...OLIMPE
Cette crainte est frivole. Fiez-vous à moi, je vous tiendrai parole, Et pour pouvoir plutôt répondre à vos désirs, L'Inconnu n'a que trop poussé de vains soupirs. Je veux que dès demain la Comtesse le voie.LE MARQUIS
Mais par où l'informer...OLIMPE
J'en trouverai la voie. Il n'est pas difficile ; et si j'en juge bien, Le Comus de tantôt fait le Comédien. À la taille, à la voix, j'ai cru le reconnaître. Je prétends lui donner un billet pour son maître, Qui lui fera savoir, que galant, amoureux, Il n'a qu'à se montrer, pour devenir heureux.LE MARQUIS
Mais si de son Portrait la Comtesse éblouie Se plaint, en le voyant, d'avoir été trahie ? Car vous aurez plus dit...OLIMPE
Il est vrai, j'ai voulu Fixer en sa faveur son coeur irrésolu ; Mais un Homme galant remplit toujours sans peine L'attente qu'en fait naître une estime incertaine, Et la Comtesse en lui...LE MARQUIS
Parlons sans le flatter. Lui trouvez-vous assez de quoi la mériter ? Est-ce un homme si rare, et pour qui la Nature...OLIMPE
Ne m'en demandez point une exacte peinture. Il suffit que dans peu le succès fera foi Que vous avez sujet d'être content de moi.OLIMPE
Vous savez quel billet j'ai résolu d'écrire. Avant la Comédie, il est bon qu'il soit prêt. Quittons-nous un moment.LE MARQUIS
Je veux ce qu'il vous plaît.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Le Marquis, Virgine.
LE MARQUIS
Mais je ne lui dis rien qui ne soit véritable. Vois ce qu'à l'Inconnu, pour hâter son espoir, Par nos Comédiens elle faisait savoir.POUR LE GALANT INCONNU.
Vos manières pour notre aimable Comtesse sont si engageantes, que je n'ai pu me défendre d'entrer dans vos intérêts. J'ai feint que je vous avais rencontré dans le Bois, où vous m'aviez fort exagéré la passion que vous avez pour elle, et j'en ai pris occasion de faire de vous une peinture qui ne vous a pas nui dans son coeur. Il est à vous si vous vous hâtez de le venir demander. Profitez de l'avis que je vous donne. Il m'est important que vous ne différiez point davantage à vous découvrir, et vous devez peut-être assez au soin que je prends de faire réussir votre amour, pour faire au plutôt ce que je souhaite.
VIRGINE
Tout ce qu'on peut penser dans un dépit jaloux. Elle en a mieux senti l'amour qu'elle a pour vous, Et quoi qu'elle déguise en quel trouble la jette L'ardeur que vous montrez de la voir satisfaite, Elle ne peut souffrir le feint détachement Qui semble la céder aux voeux d'un autre Amant. Ainsi ne doutez point que vous montrant pour elle, Contre son espérance, et galant, et fidèle, Elle n'accorde enfin à de si tendres feux, Le doux consentement qui vous doit rendre heureux.LE MARQUIS
L'ordre est déjà donné pour me faire connaître ; Après ce qu'on a su, je dois enfin paraître. Malgré moi dans le Bois on irait rechercher Des vérités qu'en vain je prétendrais cacher. On sait par le Vicomte où la Tente est dressée.VIRGINE
Et notre Chevalier ?SCÈNE II. Olimpe, Le Marquis.
OLIMPE
Ma joie est sans seconde, Marquis, et grâce au Ciel tout va le mieux du monde Notre Comédien, comme je l'avais cru S'est trouvé l'un de ceux qui servent l'Inconnu. Il a pris mon Billet, et l'envoie à son Maître, Sûr, dit-il, que demain il se fera connaître.LE MARQUIS
Le terme n'est pas long.OLIMPE
Pour moi, j'ai supposé Qu'il a suivi la Troupe en habit déguisé. L'entreprise pour lui ne serait pas frivole.OLIMPE
Je ne parlerai point, et le laisserai faire. Mais s'il est bien reçu, vous empêcherez-vous, Quoi que vous m'ayez dit, d'en paraître jaloux ?LE MARQUIS
Madame...OLIMPE
Il ne vous faut que deux mots de tendresse, Pour faire de nouveau balancer la Comtesse ; J'en crains dans votre coeur le dangereux retour.SCÈNE III. La Comtesse, Le Vicomte, Le Chevalier, Olimpe, Le Marquis, Virgine.
LE VICOMTE
Si mon coeur...LE VICOMTE
Avant que de les voir, si vous m'en voulez croire, Nous souperons ; je sais quelques Chansons à boire, Où le verre à la main, je vaux mon pesant d'or, Dieu me damne. Après tout, la joie est un trésor. J'en fais provision en quelque lieu que j'aille.LE MARQUIS
C'est bien fait.LA COMTESSE
Quelle cervelle !SCÈNE IV. La Comtesse, Le Vicomte, Le Chevalier, Olimpe, Le Marquis, Virgine, La Montagne représentant Le Comédien, et vêtu en Zéphire.
LE COMEDIEN
Je viens demander grâce encor pour nos actrices. Leurs Coiffures toujours sont pour moi des supplices, Jamais elles n'ont fait ; j'en suis au désespoir.LE CHEVALIER
Vous aurez bien choisi ? La pièce...LE COMEDIEN
Sera bonne.LE VICOMTE
Qui l'a faite ?LE COMEDIEN
Jamais nous ne nommons personne. Nous voulons, si l'ouvrage a quelque approbateur, Qu'il l'ait pour son mérite, et non point pour l'auteur. Par là point de cabale ; on condamne, on approuve, Selon, ou le mauvais, ou le bon qui s'y trouve. Quelquefois à Paris telle Pièce fait bruit, Dont l'éclat en province aussitôt se détruit.LA COMTESSE
Il peut avoir raison.LE COMEDIEN
À dire leurs avis s'ils sont trop ingénus, Leurs suffrages du moins ne sont point retenus. Point d'extases chez eux pour une bagatelle.LE COMEDIEN
"L'Inconnu."LA COMTESSE
L'Inconnu !LE COMEDIEN
C'est Psyché, grand et pompeux sujet.LE VICOMTE
Tant pis, le sérieux en moins de rien m'ennuie. Et n'y joindrez-vous point quelque Crispinerie ? J'aime tous les Crispins.Crispin : Valet de comédie avec un costume et un caractère convenus ; le crispin est tout en noir, en pantalon collant, et avec un petit manteau qui descend à peine jusqu'aux reins et dont il s'enveloppe souvent ; il est attaché à son maître, mais lui fait cependant d'assez mauvais tours quand l'occasion s'en présente. Fig. C'est un crispin, se dit d'un homme qui a des allures du Crispin de la comédie. [L]
LE COMEDIEN
Vous en aurez le choix.LE VICOMTE
J'ai vu le médecin, je crois, plus de cent fois. Ce pendu qu'on étale sur la table, il m'enchante.LE MARQUIS
C'est avecque justice.LE VICOMTE
Et cet autre qui chante, Fa, sol fa, sol fa, ré, mi, fa, Quand il entonne ainsi son ré, mi ; fa, je ris...Le vers suivant n'a pas de correspondant pour la rime.
LA COMTESSE
Vraiment.LE COMEDIEN
Pour ne point perdre temps, voulez-vous que je fasse Mettre ici le théâtre, où j'ai marqué sa place.LA COMTESSE
On dit qu'il est joli, voyons.LE COMEDIEN
Notre chanteur A quelque scène à faire avant que d'être acteur, Vous la pourrez entendre, elle est prête. Allons vite. Ouvrez, et que chacun de son emploi s'acquitte.Ils prennent tous place, et ils ne sont pas plutôt assis, qu'on fait rouler vers eux un Théâtre dont le devant est orné d'un fort beau tapis où pend une très riche campane. Ce théâtre représente une chambre. Au-devant des deux premiers pilastres qui sont de chaque côté, il y a deux guéridons faits en Maures, portant chacun une girandole. Au-dessus de la corniche de ces pilastres qui sont fort enrichis, on voit deux corbeilles de fleurs. La frise qui règne sur la façade, représente deux grandes Consoles d'or, avec des festons de fleurs qui ceignent le fronton ; et entre les deux consoles il y a un Rond orné d'une Bordure dorée, dans lequel on voit une médaille. La suite de la chambre est enrichie d'arcades, de pilastres, de panneaux remplis d'ornements différents, de coloris, de festons de fleurs, de porcelaines, de vases d'or, d'argent et de lapis, et d'ovales percées à jour. Dans cinq arcades ou niches, qui sont d'azur rehaussé d'or, on voit cinq Statues toutes d'or, représentant des Amours ; et dans le fond de la chambre il y a encore deux guéridons comme les premiers, garnis pareillement de Girandoles. De fort riches ornements en embellissent le plafond ; il est percé en cinq endroits, d'où sortent cinq lustres. Plusieurs esclaves magnifiquement vêtus marchent au-devant de ce théâtre, et semble le conduire quand il s'avance.
Campane : Crespine de fil d'or, ou d'argent, ou de soye, qui se termine en petites houppes façonnées, et qui représentent une cloche. On en met aux pentes d'un lit, aux impériales de carrosse, et aux autres endroits où on veut mettre de riches crespines. [F]
Guéridon : on dit aussi, qu'un homme en tient, qu'il est blessé de quelque coup, qu'il a receu quelque perte notable en procés, en taxes, ou en autres accidents ; qu'il en tient, quand il est devenu amoureux, quand il a trop beu, quand il a gagné quelque vilaine maladie. [T]
LA COMTESSE
J'admire de le voir si propre, si galant.LE CHEVALIER
La décoration en est bien entendue.Marais : Le théâtre du Marais est un des lieux de représentations à Paris crée en 1634 par l'acteur Mondory. Il se situait rue Vieille du Temple dans l'actuel 3ème arrondissement.
LE VICOMTE
S'ils prenaient le Marais que la Roque a laissé, Les troupes de Paris auraient le nez cassé.UN MAURE paraît sur le petit Théâtre, et chante ces vers
Amour, à qui tout est possible, Enflamme, anime tout ; et pour mieux faire voir Qu'il n'est rien pour toi d'invincible, Fais aimer cette insensible Qui se rit de ton pouvoir...En même temps quatre amours sortent de leurs niches, et dardent leurs flèches vers la Comtesse ; après quoi le même Maure chante ce refrain avec une femme Maure.
L'amour punit les cruelles, Aimez pour fuir son courroux.LE MAURE, seul
Que pourrait servir aux Belles D'avoir des charmes si doux, S'ils n'étaient faits que pour elles ?Ces vers étant chantés, les Maures du petit Théâtre, se joignent aux amours pour faire une Entrée, laquelle étant finie, la Comtesse dit.
LA COMTESSE
Non, je découvre assez que tout est concerté. La Fête finira par cette nouveauté. Mais enfin les Acteurs que l'on nous fait connaître, Comédiens, ou non, commencent à paraître. Il faut les écouter.LE VICOMTE
Soyons donc écoutants ; Mais j'en tiens, s'il les faut écouter bien longtemps.On joue les trois scènes suivantes sur le petit Théâtre.
SCÈNE V. La Montagne représentant Zéphire, Aglaure.
ZÉPHIRE
Il n'est intention meilleure que la mienne. Si vos désirs ne sont pas exaucés, C'est qu'un ordre d'en haut...ZÉPHIRE
Encor n'est-ce pas un grand crime De vous cacher le nom de l'Amant de Psyché, Quand vous voyez que l'amour qui l'anime À chercher à lui plaire est sans cesse attaché. Tout ce qui peut charmer les yeux et les oreilles, Se prodigue pour elle en ces aimables lieux, Et jamais...AGLAURE
Oui, ce sont merveilles sur merveilles ; Mais notre Sexe est curieux. C'est peu pour nous de voir des fêtes ordonnées Avec un éclat sans pareil. On compte à rien leur superbe appareil, Si l'on ne sait par qui ces Fêtes sont données. Que prétend un Amant tant qu'il est inconnu ?ZÉPHIRE
Sur le secret d'autrui je n'ai rien à vous dire. Quant au mien, on ne peut être plus ingénu, Et dès qu'avecque vous je suis ici venu, Je vous ai découvert qu'on me nommait Zéphire.AGLAURE
Vous êtes du nombre des Vents. Nous l'avons assez vu, quand par l'air enlevées Avec vous en ces lieux nous nous sommes trouvées ; Mais pour Zéphire, je prétends Par tout ce que de vous vous me faites connaître, Que vous ne l'êtes point, et ne le sauriez être.SCÈNE VI. Aglaure, Céphise.
AGLAURE
Je suis brouillée avec Zéphire. Je l'avais prié de me dire Le nom de l'Inconnu qui nous met en souci. Sur ses refus j'ai perdu patience, Et me suis échappée à quelques mots d'aigreur.CÉPHISE
Croyez-moi, vous cherchez, ma Soeur, Une fatale connaissance. Pourquoi ce désir curieux ? Manquons-nous de plaisirs et de galantes Fêtes, Depuis qu'avec Psyché nous habitons ces lieux ? Et quand vous apprendrez qui les tient toujours prêtes, Prétendez-vous en être mieux ?CÉPHISE
Mais s'il est connu de Psyché, Voyez-vous quel mal en peut naître ? Sa main paiera des feux si tendres et si doux, Et par leur paisible hyménée, La Fête aussitôt terminée Ne charmera plus que l'époux. Alors, où pour nous, je vous prie, Seront et les jeux et les ris ? Car enfin folle est qui s'y fie. Quand les Amants sont Maris, Adieu la Galanterie.AGLAURE
Non, l'Inconnu doit être né Pour s'en faire toujours un plaisir nécessaire, Et son amour par l'hymen couronné, N'aura pas moins d'ardeur de plaire.CÉPHISE
Si vous me répondez que mari comme amant, Nous le verrons toujours le même, Je saurai son secret.CÉPHISE
Le beau sujet d'étonnement ! Croyez-vous sa conquête une si grande affaire ? Et quand on me voit plus d'un jour, N'ai-je pas assez de quoi plaire Pour mériter un peu d'amour ?CÉPHISE
Je ne suis, si l'on veut, ni belle, ni jolie, Mais j'ai certains je ne sais quoi Qui me font préférer à la plus accomplie.AGLAURE
Vous le croyez ?CÉPHISE
Si je le crois ? Avec mon humeur enjouée, Je fais faire naufrage à qui m'en vient conter, Et dès qu'on a pu m'écouter, C'est une franchise échouée Mais quand je trouverais Zéphire indifférent, Le pressant de parler, s'en pourrait-il défendre ? C'est la manière de s'y prendre, Qui fait qu'un obstiné se rend, Le voici, laissez-moi ; s'il vous voir éloignée, Il me viendra soudain faire ici les yeux doux.SCÈNE VII. Zéphire, Céphise, Un Enfant représentant l'Amour.
ZÉPHIRE
À la fin ta Compagne a quitté la partie. Pour te voir, proche de ce lieu J'attendais qu'elle fût sortie. Je me souviendrai quelque temps, Qu'elle a tantôt osé me traiter de Borée.CÉPHISE
Sais-tu qu'il est certains instants Où moi-même de toi je suis mal assurée ? Tu t'es nommé Zéphire ici, J'en doute à voir ta taille.CÉPHISE
Tu pourrais bien m'avoir trompée. La Jeunesse a souvent trop de crédulité. Et l'amour dont pour toi je suis préoccupée...CÉPHISE
Et bien, je le veux croire. Mais quant à l'Inconnu, son nom ? Regarde-moi. J'ai promis à Psyché de le savoir de toi. Je dois tenir parole, il y va de ma gloire.CÉPHISE
Pures chimères !ZÉPHIRE
Je ne saurais parler.ZÉPHIRE
Je prendrais grand plaisir à ne te rien cacher ; Mais veux-tu, parce que je t'aime. Que l'Inconnu me vienne reprocher Que ma langue ait fait tort à son amour extrême ? C'est de tous les Amants le plus passionné, Rien ne saurait égaler sa tendresse ; Mais il veut être sûr du coeur de sa Maîtresse, Avant que son secret lui soit abandonné.CÉPHISE
N'en doute point, je le sais d'elle-même. Mais enfin je commence à prendre pour affront Une si longue résistance.ZÉPHIRE
Attends ; pour ne rien faire avec trop d'imprudence, Il est bon que l'Amour me serve de second.Il se tourne vers l'Amour qui sort de la niche, et ôte le masque qui lui couvrait le visage.
ZÉPHIRE
Que t'en semble ?LA COMTESSE
À moi ? Cela n'est pas de votre rôle.ZÉPHIRE
Vous êtes la Psyché dont nous voulons parler. L'Amour en est croyable ; et quand je vous l'amène...L'AMOUR
Oui, Comtesse, l'Amour vous veut tirer de peine, Et du Ciel tout exprès il est ici venu Pour finir l'embarras où vous met l'Inconnu.OLIMPE, à la Comtesse
Si rien ne le déguise, Vous y verrez des traits... Vous en êtes surprise. Et bien ? A-t-il l'air bon ? Qu'en dites-vous ?LE CHEVALIER regardant le portrait
C'est le Marquis.OLIMPE
Le Marquis !LE VICOMTE
Le Marquis !OLIMPE
Juste Ciel !LE MARQUIS
En êtes-vous fâchée ?LA COMTESSE
Je ne m'étonne plus si vos feux trop soumis Aux voeux de l'Inconnu laissaient l'espoir permis.LE MARQUIS
Je n'en dois craindre rien. L'Inconnu du Vicomte est le comédien. Il ne s'est pas trop mal acquitté de son rôle.LE VICOMTE
Il est vrai, je cherchais le son de sa parole, Et sur Monsieur Grosset je me remets sa voix.LE CHEVALIER
Quelque Ami du Marquis a fait ce Personnage ; Pour l'Inconnu par elle il voulait vous toucher.LE MARQUIS, bas
Non, ne m'en croyez pas ; mais, aimable Comtesse, Croyez-en ce présent que m'a fait la Jeunesse.LA COMTESSE
C'est là mon Diamant ; vous étiez destiné À recevoir enfin la main qui l'a donné. Il est juste, et j'en fais le prix de votre flamme.OLIMPE
Oui, je ne puis oublier Que je vous ai promis d'aimer le Chevalier. Vous avez de l'honneur, c'est assez vous en dire.LE CHEVALIER
Doux et charmant aveu qui finit mon martyre ? Madame, je puis donc prétendre à votre foi ?LA COMTESSE
Vous prendrez patience.LE VICOMTE
Oui ; de mes pas pour vous c'est donc là le succès ? Se charge qui voudra du soin de vos procès. Adieu.LA COMTESSE
Le prendrez-vous, Marquis, il vous regarde.LE MARQUIS
Que ne ferais-je point ?LE CHEVALIER
La retraite est gaillarde.LA COMTESSE
Allons.LE MARQUIS
Puisse l'amour ne nous quitter jamais.2 070 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0