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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Stilicon

Thomas Corneille· créée en 1660, imprimée en 1664· 5 actes· 2 055 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois le 17 janvier 1660 au Théâtre de l'Hôtel de Bourgogne.

Personnages

  • HONORIUS, Empereur d'Occident
  • THERMANTIE, Impératrice et fille de Stilicon
  • PLACIDIE, soeur d'Honorius
  • STILICON, laissé par Théodose pour tuteur à Honorius, et devenu depuis son beau-père
  • EUCHERIUS, fille de Stilion
  • MARCELLIN, capitaine des gardes
  • LUCILE, confidente de Placidie
  • MUTIAN, confident de Stilicon
  • Suite, de l'Empereur
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR LE CARDINAL MAZARIN.

Quelque indigne que soit STILICON de paraître devant VOTRE ÉMINENCE, j'ose abuser des approbations que le public lu a données, pour cherche à rougir moins d ela liberté que je prends de vous l'offrir. L'Histoire le marque pour un des plus grands hommes de son siècle ; dans les divers honneurs que ses longs services lui firent obtenir, il mérita que l'empereur Théodose, le laissat pour tuteur à Honorius, qui daigna depuis se faire son gendre, et il n'y aurait peut être rien eu jusques à lui de plus éclatant que sa vie, s'il n'eut pas laisse surprendre son devoir aux tendresses considérés de la Nature,et oublié ce qu'il devait à son maître pour rendre ce qu'il ne devait pas à son fils. Mais, MONSEIGNEUR, c'est une tâche qu'il aurait sans doute épargné à sa gloire, s'il avait été assez heureux pour être réservé à naître dans le tmps où je me suis efforcé de la faire revivre. Il ne se trouvait rien alors qui lui offrit l'image parfaite de cette fermeté héroïque, qui soumet à une belle âme l'empire de ses passions ; et ses propres mouvements étant ce qu'il avait de plus illustre à consulter pour règles de sa conduite, ils ne lui suffisaient pas à lui faire acquérir cette pleine et inébranlable vertu, dont il ne voyait point d'exemples. Mais aujourd'hui, MONSIGNEUR, qu'il aurait eu celui de VOTRE ÉMINENCE, et que ces hautes qualités, qui vous assurent l'admiration de toute la Terre, auraient fortifié les favorables dispositions qu'il avait aux grands sentiments, il y a lieu de croire que l'ardeur de vous imiter l'eut garanti des surprises d'une ambition qui l'a mis dans le précipice, et que par cet heureux secours il se serait dégagé de cette heureuse faiblesse, qui l'a enfin abandonné au plus criminel emportement. En effet, MONSEIGNEUR, pour trouver un véritable héros, il le faut chercher dans VOTRE ÉMINENCE. De tous ceux que nous vante l'Antquité, aucun ne nous en fournit un caractère si solide, et vous nous faites voir en vour e qui hors de là semble ne pouvoir être que le vaine idée d'une belle rêverie, et l'inutile effort d'une agréable imagination. Ils s'en trouvent qui leurs diverses inclinaisons nous ont laissé des traits assez achevé de prudence, d'équité, de modération, de constance et de générosité : mais toutes ces différentes vertus n'ont jamais été qu'une imparfaite ébauche de celles que vus nous avez fait paraître, et à bien examiner le Principe dont elles sont parties, il les ont peut-être possédées trop paisiblement, pour ne sembler pas avoir plutôt céder à la pente naturelle qu'il y ont eu, que d'avoir eu besoin de triompher d'eux-mêmes pour s'affermir. Cependant on peut dire qu'il y a ce scrupule dans l'exacte vertu, que tant qu'elle n'a pas été fortement combattue, elle ne mérite point cette véritable estime qui en fait le plus noble prix. Il faut que les grandes épreuves servent à la justifier ; et par là, MONSEIGNEUR, que tout le cours de votre vie quelque chose de si extraordinaire, que nous tâchons inutilement de comprendre ce que nous nous lassons point d'admirer. Si nous vous considérons dans ces temps difficiles, où notre malheur ne nous laissa point de plus redoutables ennemis que nous mêmes, y a-t-il rien de si surprenant que cette tranquille et incomparable sagesse, que les plus violents orages ne purent s'émouvoir ? Si nous vous regardons dans ce glorieux retour, qui a été suivi des acclamations de tous les peuples, que trouverons-nous qui soit plus au dessus de l'homme que cette haute modération avec laquelle vous vous êtes servi de cet avantage ? En vérité, MONSEIGNEUR ? il est bine malaisé que VOTRE ÉMINENCE ait refusé de s'applaudir souvent en secret sur cette merveilleuse égalité où vous avez su maintenir votre grande âme dans des révolutions si imprévues, et des changements si peu attendus. Comme l'élévation du rang, où la seule force du vrai mérite vous a fait arriver, n'avait point eu de charmes assez forts pour vous éblouir,vous avez montré qu'il n'y avait point de revers capables de vous abattre ; et n'ayant jamais fait vanité de tirer votre éminente grandeur que de celle de vos sentiments, vous êtes toujours demeuré maître de votre fortune,parce que vous êtes toujours être toujours demeuré maître de vous-même. Aussi, MONSEIGNEUR, il semble que les outrages les plus injustes qu'on ait essayé de vous faire, vous ait tenu lieu de services considérables, et que ne les regardant que comme des acheminements à vous mettre dans un plus sublime degré de gloire, vous avez dédaigné de pénétrer l'intention par l'assurance que vous avez de l'effet. La France n'en pouvait être plus avantageusement convaincue. C'est seulement en redoublant l'infatigable ardeur qui vous faisait travailler pour son repos, que vous vous êtes vengé des effort qu'elle a vu faire pour troubler le vôtre., et vous ne vous êtes point souffert de relâche, que par vos sages conseils vous avez porté notre GRAND ROI à lui accorder un bien qu'elle n'osait plus se promettre, cette PAIX pour laquelle on lui avait entendu pousser de si longs soupirs. Il fallait, MONSEIGNEUR, un zèle pareil à celui de VOTRE ÉMINENCE, pour venir à bout d'une si difficile entreprise. Les obstacles invincibles qui s'y étaient toujours rencontrés avaient beau confondre nos voeux, et repousser nos espérance ; nous ne pouvions douter d'un succès, dont vous nous aviez déjà répondu. Nous ne avions un garant infaillible dans cette miraculeuse vivacité de Génie, qui vous avait fait autrefois apaiser la fureur de deux armées prêtes à venir aux mains, et il ne nous était pas permis d'attendre une moindre merveille de vos soins, dans l'important et fameux accord des deux couronnes, dont les intérêts enfermaient ceux e toute l'Europe. C'est, MONSEIGNEUR, de vos Conférences qu'elle tient l'heureux calme dont elle jouit, et nous la goûtons avec d'autant plus de joie, que le GAGE AUGUSTE que l'Espagne nous a donné de sa durée, est le couronnement illustre de vos pénibles travaux. Vivez, MONSEIGNEUR, et vivez avec cet avantage que pour offrir en vous trop de matière à de juste louanges, vous nous avez réduits dans l'impuissance de vous louer. tout ce que vous faites est si grand, qu'on ne saurait concevoir d'éloges assez forts pour y répondre. Il n'y a que vous seul qui vous puissiez souffrir à vous-même, par les réflexions intérieures que vous ne sauriez quelquefois dispenser de faire sur vous. Un coup d'oeil vous y découvre en un moment ce que nous tâcherions en vain d'exprimer par tout ce que la plus subtile éloquence a d'industrieux. Et pour moi, qui ne sait qu'être dans une perpétuelle admiration des miracles de votre vie, je ne sais aussi que garder en ce rencontre un silence respectueux, si ce n'est que vous permettiez de la rompre, pour vous assurer de la plus profonde soumission avec laquelle je suis,

MONSEIGNEUR

DE VOTRE ÉMINENCE,

Le très humble et très obéissant serviteur, T. CORNEILLE.

ACTE I

SCÈNE I. Thermantie, Eucherius.

SCÈNE II. Honorius, Thermantie, Eucherius, Marcellin.

SCÈNE III. Honorius, Thermantie.

SCÈNE IV. Honorius, Placidie.

SCÈNE V. Stilicon, Placidie, Mutian.

SCÈNE VI. Stilicon, Mutian.

ACTE II

SCÈNE I. Placidie, Lucile.

PLACIDIE

Tu me connais, Lucile, et peux t'en étonner ? Je t'en ai fait l'aveu, j'aime, et pour mon supplice De l'erreur de mes sens mon coeur s'est fait complice, Et n'a pu résister à ces charmes flatteurs Qu'étalent à l'envi de si doux imposteurs ; Mais celles de mon rang, de leurs désirs maîtresses, Savent purger l'amour de ses moindres faiblesses, Et dérober sa flamme aux douceurs de l'espoir Quand il trahit leur gloire, ou blesse leur devoir. Eucherius me plaît ; mais ce que je suis née Dans un si vaste orgueil pousse ma destinée, Qu'un trône seul offert à mes brûlants désirs Me peut faire sans honte avouer ses soupirs. Mais que dis-je ! Sur lui si j'obtins quelque empire, Par son lâche conseil il cherche à s'en dédire, Et j'ai crû bien en vain qu'il avait mérité Les dédains où pour lui j'excitais ma fierté. Oui, s'il t'en faut montrer l'aveuglement extrême, Je ne l'ai dédaigné que parce que je l'aime, Et qu'un pareil refus balançant son destin, Lui pouvait à l'empire ouvrir quelque chemin. L'empereur Gratian pour une moindre cause Daigna le partager avec Théodose, Et ce fameux exemple eut pu seul aujourd'hui Forcer Honorius à faire autant pour lui. Les soins qu'eut Stilicon d'élever son enfance Méritaient pour son fils cette reconnaissance, Et ce n'est qu'à ce prix qu'osant me déclarer J'eusse promis l'aveu qu'on lui fait espérer ; Mais quand pour Alaric j'apprends qu'il s'intéresse, Mon coeur ne saurait trop condamner ma bassesse, Et mon orgueil honteux qu'on ait pu l'abuser...

SCÈNE II. Placidie, Eucherius, Lucile.

SCÈNE III. Honorius, Eucherius, suite de l'empereur.

HONORIUS à sa suite

Qu'on s'éloigne de nous.

SCÈNE IV. Honorius, Marcellin.

SCÈNE V. Honorius, Stilicon.

STILICON

Ah, Seigneur.

SCÈNE VI. Honorius, Stilicon, Eucherius.

ACTE III

SCÈNE I. Honorius, Eucherius.

SCÈNE II. Honorius, Stilicon, Eucherius.

SCÈNE III. Honorius, Stilicon, Eucherius, Mutian, Marcellin, suite.

EUCHERIUS

Quoi, Zénon...

STILICON

Ah, Seigneur ! Dans l'horreur dont je me sens frappé Pardonnez si mon trouble est si tard dissipé, Et si tant de bontés m'arrachent avec peine Le déplorable aveu qui m'acquiert votre haine. Je le nierais en vain, le crime est avéré, Eucherius ou moi nous avons conspiré, Le malheur de Zénon en convainc l'un ou l'autre, Et quand son sang versé marque la soif du vôtre, Un scrupule douteux retient trop votre bras. Si le coupable l'est, le crime ne l'est pas. Il faut punir, Seigneur, et sans incertitude Votre courroux m'en doit la peine la plus rude, Puis qu'armant contre moi sa plus fière rigueur, Vous êtes sûr d'en perdre, ou la cause, ou l'auteur. D'une ou d'autre façon ma mort est nécessaire, Je suis par moi coupable, ou le suis comme père, Qui détournant de moi l'attentat entrepris, Ne puis être innocent des crimes de mon fils. C'est moi qui dans son coeur lui donnant la naissance, En dois avoir jeté l'effroyable semence, Enraciné l'instinct, et coulé dans son sang L'abominable ardeur de vous percer le flanc. Comme avec la vie il l'a de moi reçue, De ce sang malheureux la source est corrompue, Et si rien jusqu'ici n'en semble être connu, C'est que de mes forfaits le temps n'est pas venu. Que ma mort au plutôt, Seigneur, vous en délivre ; Ils pourraient éclater si vous me laissiez vivre, Et cédant au destin qui nous entraîne tous, Ma main peut-être, hélas ! Attenterait sur vous. Ainsi puisque ce sang me rend de tout capable, Vous pouvez sans erreur me traiter en coupable. Prononcez, et par là daignez me dérober Au péril des forfaits où je pourrais tomber.

SCÈNE IV. Honorius, Thermantie, Placidie, Stilicon, Mutian, Lucile.

HONORIUS à Thermantie

Ah, madame !

ACTE IV

SCÈNE I. Placidie, Lucile.

SCÈNE II. Placidie, Marcellin, Lucile.

LUCILE

Madame...

SCÈNE III. Placidie, Eucherius, Lucile.

EUCHERIUS

Ah ! Souffrez qu'à loisir j'en goûte tous les charmes. La calomnie enfin me cause peu d'alarmes, De mon destin trop tôt je m'étais défié, L'amour parle pour moi, je suis justifié. Avec tant de fureur l'imposture m'accable, Qu'à croire ce qu'on voit, je dois être coupable, Et quand tout me confond, Zénon assassiné Laisse pour me convaincre un témoin suborné ; Mais que peut contre moi sa noire perfidie, Si mes soins ont touché l'illustre Placidie, Et si je vois l'amour, jaloux de mon trépas, Lui donner des clartés que les autres n'ont pas ? Indigne de sa main, ma mort est nécessaire, Mais je ne dois mourir que pour la satisfaire, Et me punir enfin du coupable malheur De ne rien mériter au-delà de son coeur. Prenez de ce défaut une prompte vengeance. Mon amour vous la doit de mon peu de naissance, Et la mort ne saurait offrir rien que de doux À qui vit pour vous seule, et ne peut être à vous. Hélas ! Si cette gloire est la seule où j'aspire, Ne vivant que pour vous, veut-on que je conspire, Et que ma passion ait crû vous mériter Par le forfait honteux que l'on m'ose imputer ? Me serais-je flatté qu'un trône eut pu vous plaire, Teint du sang de mon maître, et de celui d'un frère, Et que d'un lâche orgueil votre coeur combattu Déferra tout au crime, et rien à la vertu ? Non, non, si d'un beau sang la fierté peu flexible Oppose à mon espoir un obstacle invincible, Je connais trop ce sang pour avoir présumé Qu'un criminel heureux put jamais être aimé. Mais pourquoi me purger d'une action si noire ? J'ai tout ce que je veux, vous ne la sauriez croire, Et cherchant à mourir, il doit m'être assez doux Que le sort ne me laisse innocent que pour vous.

SCÈNE IV. Honorius, Placidie, Eucherius, Marcellin, Lucile, suite.

SCÈNE V. Honorius, Eucherius, Marcellin, suite.

SCÈNE VI. Honorius, Thermantie, Eucherius, Marcellin, suite.

SCÈNE VII. Honorius, Thermantie, Stilicon, Eucherius, Marcellin, suite.

ACTE V

SCÈNE I. Stilicon, Mutian.

SCÈNE II. Placidie, Stilicon.

SCÈNE III. Placidie, Stilicon, Lucile.

STILICON

Et bien ?

PLACIDIE

Ô ciel !

SCÈNE IV. Honorius, Stilicon, Placidie, Lucile.

STILICON

Seigneur...

HONORIUS

C'est ce qu'on va savoir Par ceux des assassins qui sont en mon pouvoir, Du ciel dans leur défaite admirez la justice. Ils voyaient à leurs voeux l'occasion propice. Dans les nouveaux soupçons qui m'avaient alarmé, Seul avec ton fils je m'étais enfermé ; Mais ils ne savaient pas que dans la juste crainte Dont on a vu pour moi l'impératrice atteinte, Des plus zélés des miens quelque nombre sans bruit Par son appartement dans le mien introduit, Dedans mon cabinet armé pour ma défense, Contre la trahison faisait mon assurance. Marcellin par mon ordre au dehors demeuré, était trompé lui-même, et l'avait ignoré, Et n'ayant avec lui que deux des siens pour suite, À me laisser périr voyait sa foi réduite ; Lors qu'entrez en tumulte, et leurs indignes cris Nous ayant fait songer à n'être point surpris, De Marcellin à peine ils bravent l'impuissance, Qu'il nous voit tout_à_coup sortir à sa défense. Ce secours imprévu les ayant étourdis, Fait d'abord à nos pieds tomber les plus hardis. L'effroi suit aussitôt leur attente trompée, Et ton fils de l'un d'eux ayant saisi l'épée, Les yeux étincelants d'une illustre fureur, Quoi, vive Eucherius, et meure l'empereur, Traîtres ? et de l'effet la menace est suivie. Son bras n'attaque point qu'il n'en coûte une vie ; Il pousse, il frappe, il tue, et par de si grands coups, L'avantage du nombre est tout entier pour nous. C'est alors que cédant à l'ardeur d'un beau zèle, Pour des lâches, dit-il, cette mort est trop belle, Nos mains à trop d'entr'eux ont ouvert le tombeau ; Réservons ce qui reste à celles d'un bourreau, Sous l'horreur des tourments qu'ils parlent, qu'ils m'accusent. De leur dernier espoir ces mots les désabusent, Chacun cherche une mort qu'il ne peut obtenir, On épargne leur vie afin de les punir, On les met hors d'état d'aucune résistance, Et leur parti par-là demeurant sans défense, Les derniers qu'à l'instant Eucherius poursuit N'espèrent qu'en la fuite où leur sort les réduit. Marcellin le seconde et lui preste main forte, Et dans la noble ardeur qui tous deux les transporte, Rien ne peut dérober ces lâches révoltés Aux supplices affreux qui leur sont apprêtez.

SCÈNE V. Honorius, Placidie, Marcellin, Lucile.

MARCELLIN

Seigneur...

MARCELLIN

Il est mort.

SCÈNE VI. Honorius, Placidie, Stilicon, Marcellin, Lucile, suite.

SCÈNE VII. Honorius, Placidie, Lucile.

HONORIUS

Ma soeur, quel coup de foudre ! Abîmé tout_à_coup dans un gouffre d'ennuis, Abandonné, trahi, sais-je encore qui je suis ? Je perds Eucherius, et ma douleur amère, Cherchant son assassin, le trouve dans son père. Ô rigueur du destin à ma peine endurci ! C'est le perdre deux fois que de le perdre ainsi. Dans l'arrêt où déjà je me crois voir contraindre, Tous deux également rendent mon sort à plaindre, Et je les vois tous deux, pour croître ma douleur, L'un m'exposer son crime, et l'autre son malheur. Fut-il jamais un mal comme le mien extrême ? Je chéris Stilicon à l'égal de moi-même, Et de cette tendresse où vole tout mon coeur, Au seul Eucherius je partage l'ardeur. Plein de ces sentiments, un revers effroyable Me fait voir le fils mort, et le père coupable, Et sa fatalité qu'on n'a su prévenir, Quand j'ai l'un à pleurer, m'offre l'autre à punir. Ô toi, dont la vertu toujours brillante et pure, Presse mon amitié de venger ton injure, D'un si cruel devoir daigne me dispenser, Ou me donne du sang que je puisse verser. Si c'est le criminel qui te doit satisfaire, Je ne trouve à t'offrir que celui de ton père, Et son crime à punir dans ton funeste sort, Passe toute l'horreur où me plonge ta mort. Ah, que n'a-t-on souffert qu'aux dépens de ma vie Un coupable si cher assouvit son envie ! Ce revers eut peut-être été moins important, Il vivrait satisfait, je serais mort content. Cette triste grandeur, dont l'éclat me demeure, Ne vaut pas l'embarras ni la mort que je pleure. Mais où m'ont emporté ces regrets superflus, Tandis que Stilicon...

SCÈNE VIII. Honorius, Placidie, Marcellin, Lucile, suite.

2 055 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica