Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Vaudeville en vers et en prose· Vaudeville en un Acte

Hommage du Petit Vaudeville au Grand Racine.

Coupigny, Pierre-Yves Barré, Desfontaines-Lavallée, Piis, Jean-Baptiste Radet· créée en 1798· 369 vers· 6 personnages

Représenté pour la première fois sur le Théâtre du Vaudeville, à Paris, le 2 Prairial, an VI de la République française.

Personnages

  • PETIT-JEAN, CARPENTIER
  • ANTOINE, DUCHAUME
  • ARLEQUIN-MERCURE, LAPORTE
  • MOLIÈRE, VERTPRÉ
  • BOILEAU, HIPOLITE
  • LAFOREST, DUCHAUME
AVANT-PROPOS

ALEXANDRE vainqueur parcourait l'Inde : les chefs de toutes les tribus déposaient en foule les plus riches offrandes aux pieds du conquérant. Un Indien court au Gange, y puise dans le creux de ses mains un peu de l'eau du fleuve, et la répand devant le fils de Philippe : c'était tout ce qu'il pouvait offrir. Nous nous sommes rappelés ce trait, et nous avons présenté notre hommage à la mémoire du grand Racine. En l'accueillant avec intérêt, le public a bien voulu rendre nos soins utiles. Puisse le sentiment qui nous a inspirés, nous mériter nouvelle indulgence pour cet Ouvrage de quelques moments !

HOMMAGE DU PETIT VAUDEVILLE AU GRAND RACINE

SCÈNE PREMIÈRE.

PETIT-JEAN

Ma foi, plus j'y réfléchis, plus je me trouve heureux, moi Petit-Jean, d'être devenu concierge des Champs-Élysées. Voilà ce que c'est qu'une bonne protection !

Air : On compterait les diamants.

Racine, qui fit mon destin, Avant de descendre aux lieux sombres, M'avait mis portier chez Dandin, Il m'a mis portier chez les Ombres. Puisqu'il m'a placé sur ce bord, J'ai, ma foi, bien fait de le suivre ; Car sans ce poste, après ma mort, Je n'aurais pas eu de quoi vivre.

Avec tout cela je me plaisais assez chez ce juge Dandin, qui m'avait fait venir d'Amiens pour être suisse. Dame ! Aussi....

Air : Non je ne ferai pas, etc.

Tout Picard que j'étais, j'étais un bon apôtre, Et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre. Tous ces Normands voulaient se divertir de nous. On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups.

Oh ! J'étais considéré. On me faisait bien des politesses ; et c'était bien de l'honneur pour moi.

Même air.

Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladie ; Ma foi, j'étais un franc portier de comédie. On avait beau heurter et m'ôter son chapeau, On n'entrait pas chez nous sans graisser le marteau.

Ça leur était facile à nos plaideurs ; ils étaient cossus. Ici ce n'est pas de même ; je n'ai que la porte des poètes. Mauvaises pratiques ! Malgré tout, je ne me plains pas ; il y a par-ci par-là quelques revenant-bons : cela me soutient. Et puis je ne m'ennuie pas ici ; j'ai de bons amis : Antoine, le jardinier de Monsieur Boileau ; Mademoiselle Laforest, servante de Monsieur Molière : ils font ma petite société ; ils viennent déjeuner tous les matins avec moi. À propos, ils devraient être ici. Eh ! Parbleu, les voilà !

Racine, Jean [1639-1699] : auteur dramatique et sujet de la pièce.

Suisse : valet qui gardait l'entrée d'une maison, hmme de maison, portier.

Dandin : personnage du juge dans Les Plaideurs, comédie de Jean Racine (1669).

SCÈNE II. Petit-Jean, Laforest, Antoine.

ANTOINE

Air : À dîner ça me rapporte.

Mon ami, je vous apporte Des fruits de plus d'une sorte.

PETIT-JEAN

Mademoiselle Laforest, je ne vous demande pas comment vous vous portez, parce qu'ici on se porte toujours bien.

LAFOREST

Monsieur Petit-Jean, je ne vous demande pas comment vous avez dormi, parce qu'ici le sommeil est toujours bon.

ANTOINE

C'est bien ! C'est bien ! Pas tant de politesses.

Air : De la baronne.

Dans l'autre monde On tient à ces propos gênants : Prenez ma façon franche et ronde ; J'ai laissé tous les compliments Dans l'autre monde.

Il s'assied.

PETIT-JEAN

Il a raison. Asseyons-nous.

LAFOREST

Et déjeunons.

ANTOINE

Si j'ai laissé mes compliments de l'autre côté, je n'y ai pas laissé mon appétit.

PETIT-JEAN

Ni moi.

LAFOREST

Ni moi.

ANTOINE

C'est joli, nos Champs-Élysées !

LAFOREST

Un peu uniformes.

PETIT-JEAN

On dit qu'on les a contrefaits à Paris.

ANTOINE

Il y a longtemps.

LAFOREST

Oui ; mais s'il faut en croire les nouvelles, on s'y divertit plus que jamais.

PETIT-JEAN

Je crois que cela fait de beaux divertissements, en comparaison des nôtres !

ANTOINE

Oh bien oui, dormir ! Ils ont bien autre chose à faire. Et les petits-déjeuners, les petits-goûtés.

LAFOREST

Qui valent bien les nôtres.

ANTOINE

Tu vois tout cela dans tes journaux, toi.

PETIT-JEAN

Apparemment.

LAFOREST

Vous en recevez beaucoup ?

PETIT-JEAN

Des postillons, des courriers, des messagers ; tantôt plus, tantôt moins, selon le vent qui souffle.

ANTOINE

Mais comment cela vous vient-il ?

ANTOINE

Et relié, peut-être ?

PETIT-JEAN

Non, ça ne se relie pas.

LAFOREST

C'est ce que dit Molière.

PETIT-JEAN

Et Racine.

ANTOINE

Et Boileau, donc : toutes les fois qu'il jette les yeux sur ces paperasses-là, il me demande s'il n'est pas arrivé ici quelque épicier.

PETIT-JEAN

Ah dame ! Il n'aime pas les mauvais livres, celui-là.

ANTOINE

Non, et dans son temps il ne leur faisait pas de grâce.

LAFOREST

Comme il était méchant !

ANTOINE

Pour les méchants auteurs ; mais du reste le meilleur homme du monde.

PETIT-JEAN

Pas meilleur que Racine.

LAFOREST

Pas meilleur que Molière.

Air : Guillot a des yeux complaisants.

Mon maître était d'une bonté Aujourd'hui peu commune.

PETIT-JEAN

Ah ça ! Mais vous apercevez-vous d'une chose, vous autres ?

ANTOINE

De quoi donc ?

PETIT-JEAN

C'est que nous disons du bien de nos maîtres.

PETIT-JEAN

J'en suis fâché pour le monde ; mais cette mode-là ne prendra pas.

ANTOINE

Tant pis.

LAFOREST

Il est pourtant si naturel d'aimer les gens qui nous font du bien.

ANTOINE

Et voilà pourquoi nous aimons tant nos maîtres.

Air : Tic, tac, toc le verre, etc.

Trinquons, buvons à leur santé, Le coeur nous y convie.

LAFOREST

Ah ! Ah !... Voici du nouveau.

PETIT-JEAN, voyant Arlequin

Qu'est-ce que c'est que ça ?

SCÈNE III. Les Mêmes, Arlequin en Mercure.

ANTOINE

Monsieur Arlequin-Mercure, soyez le bienvenu.

PETIT-JEAN

Il paraît que vous n'êtes pas arrivé ici comme tout le monde.

PETIT-JEAN

C'est adroit.

PETIT-JEAN

Mais qu'y a-t-il pour votre service ?

ARLEQUIN

Je veux entrer aux Champs-Élysées.

PETIT-JEAN

Ça ne se peut pas.

ARLEQUIN

Comment, ça ne se peut pas !

PETIT-JEAN

Non. Avez-vous un passeport ?

ARLEQUIN

Un passeport ! Et de qui ?

PETIT-JEAN

Et parbleu, de votre médecin !

ARLEQUIN

Mais je vous ai déjà dit que je n'étais pas mort.

PETIT-JEAN

Et je vous ai déjà dit, moi, que vous ne pouviez pas entrer.

ARLEQUIN

Oui, sans payer ; mais en payant.

PETIT-JEAN

En payant !

ARLEQUIN

Cela se fait partout.

ARLEQUIN

Monsieur Petit-Jean, je vous fais mon compliment ; le trépas vous a changé, et c'est en bien.

ANTOINE

Il est drôle, ce vivant-là.

LAFOREST

Il est gai.

ARLEQUIN

J'admire votre délicatesse ; mais il faut absolument que je parle à des gens de mérite qui sont là.

PETIT-JEAN

Lesquels ?

ARLEQUIN

Lesquels, lesquels !

LAFOREST

Oh ! Il y a de l'ordre aux Champs-Élysées.

PETIT-JEAN

Certainement, il y en a... les arts et les sciences y sont divisés en départements, les départements en bureaux, qui sont conduits par ceux qui s'y entendent.

ARLEQUIN

C'est fort bien fait à vous.

PETIT-JEAN

D'aprés cela,

Air : Cet arbre apporté de Provence.

Phidias est pour la sculpture, Pour la peinture le Titien. Vitruve pour l'architecture, Pour la médecine Galien ; De la sublime tragédie Corneille a le gouvernement, Et de la haute comédie Molière a le département.

Phidias : le plus grand statuaire de l'Antiquité, né en Attique vers l'an 498 avant JC, mort en 431. [B]

Le Titien : célèbre peintre vénitien, né en 1477 mort en 1576, reçut le titre de premier peintre de la République. [B]

Vitruve : architecte, natif de Vérone, vécut très vieux de 116 à 26. On a de lui un traité de Architecture dédié à Auguste. [B]

Galien (Claude) : célèbre médecin grec, né à Pargame l'an 131 de J.C. mort vers 200. Fut le médecin de Marc-Aurèle, Vérus et Commode. [B]

ARLEQUIN

Molière ! C'est justement l'homme qu'il me faut.

ANTOINE

Eh bien ! Tenez, voilà sa servante.

LAFOREST

Mieux mises que leurs maîtresses !

LAFOREST

Eh mais, vous me rappelez le nom d'une personne qui est arrivée ces jours derniers et que Molière a embrassée avec bien du plaisir.

ARLEQUIN

Ne me parlez pas de cela ; vous ne vous réjouissez ici que quand on s'afflige chez nous. Celle-là nous la regretterons longtemps.

LAFOREST

D'après ce que Molière en dit, elle aurait dû donner l'exemple aux autres.

ARLEQUIN

Oh, les autres ! C'est un parti pris : malgré cela il faut leur rendre justice ; elles ne se mettent pas encore à la romaine.

LAFOREST, ANTOINE, PETIT-JEAN

À la romaine ?

ARLEQUIN

C'est la nouvelle parure de nos dames françaises, dans nos spectacles, dans nos salons, dans nos promenades.

Air : V de la famille extravagante.

Cette beauté riche d'attraits, C'est Faustine, ou bien Octavie ; Cette autre nous cache ses traits Sous le voile de Virginie. Ce goût romain est fort joli ; Ces noms sont remplis de noblesse : Mais il est rare, à Tivoli, De rencontrer une Lucrèce.

Tivoli : ville des États de l'Eglise (comarque de Rome), à 26 Km à l'Est de Rome. Contient de nombreuses antiquités et célèbre aussi pour ses bains. [B]

LAFOREST

C'est singulier !

PETIT-JEAN

Ça doit bien amuser les hommes.

ANTOINE

Et surtout les maris.

ARLEQUIN

Oh ! Il y a aussi des hommes qui se mettent bien.

PETIT-JEAN

À la romaine ?

LAFOREST

Ah ça ! Dites-donc ; j'en reviens aux femmes, moi. J'ai vu quelquefois des statues de femmes romaines ; il me semble qu'elles étaient un peu...

ARLEQUIN

De ce côté-là, le costume est bien imité.

PETIT-JEAN

C'est drôle ça !

ANTOINE

Morgué, je suis fâché d'être mort ; j'en verrais quelques unes à Auteuil.

Auteuil était un village hors les murs de Paris au-delà des Champs-Elysées.

LAFOREST

Ah ! Mon_Dieu, mon_Dieu ! De mon temps il n'en était pas ainsi.

ARLEQUIN

Je le crois.

ARLEQUIN

Tenez, ne critiquez pas cette mode ; elle est fort agréable, et je vois des femmes à qui cela va très bien.

LAFOREST

Et dites-moi, je vous prie....

ARLEQUIN

Dites-moi plutôt, vous, si je puis parler à votre maître.

LAFOREST

Pour quelle affaire ?

ARLEQUIN

Pour une affaire qui lui plaira ; car elle intéresse son ami Racine.

PETIT-JEAN

Racine ! Que ne vous adressez-vous à lui-même.

ARLEQUIN

Non pas.... Il faut qu'il n'en sache rien.

LAFOREST

En ce cas je vais vous chercher Molière.

ANTOINE

Et moi, je vais vous envoyer Boileau ; il est aussi l'ami de Racine ; et puis, il sera bien aise de vous voir : vous avez le petit coup de patte ; vous lui ferez peut-être passer sa mauvaise humeur.

PETIT-JEAN

Est-ce que ça le tient toujours ?

ANTOINE

Toujours.

Ils sortent.

SCÈNE IV. Petit-Jean, Arlequin.

ARLEQUIN

Comment !... Est-ce qu'on a de l'humeur dans ce pays-ci ?

PETIT-JEAN

Oh ! C'est qu'hier il est arrivé un tas de livres nouveaux, des romans, des satyres, des tragédies, des drames.... Le ballot était gros, gros.... et c'était lourd.... ah mon_Dieu, comme c'était lourd !

ARLEQUIN

Je m'en doute.

PETIT-JEAN

Quand Boileau a vu tout ce fouillis, qu'il a essayé d'en lire quelques pages ; ah ! mon ami, si vous aviez vu comme il était en colère !... Il jetait ce livre-ci, il déchirait celui-là.... Il frappait du pied, il grinçait les dents.... Du noir sans intérêt, s'écriait il ; de la farce sans gaieté, du fiel sans esprit ! S'il y avait du style, s'il y avait des vers.... si du moins cela était français !

ARLEQUIN

Ah bien oui, français ! On lui en donnera du français.

PETIT-JEAN

Vous n'avez donc plus de critiques chez vous ?

ARLEQUIN

Des critiques ! On en fait, on en crie, on en affiche, il en pleut.

PETIT-JEAN

Oui ! Mais je dis, de ces gens qui ont du goût, qui régentent les autres, comme faisait Boileau dans son temps.

ARLEQUIN

Oh ! Nous en avons de reste ; et ce n'est pas la méchanceté qui leur manque.

Air : De la Béquille.

Plus d'un censeur nouveau Dont la science est nulle, En croyant de Boileau Manier la férule, Veut sur le ridicule Frapper un coup certain ; Il n'a que la férule D'un frère ignorantin.

Même air.

Privé du sentiment Que donne la nature L'un vous dit gravement, À quoi sert la peinture ? Mon cher docteur, sans doute, Vous prêchez bien d'ailleurs ; Mais quand on n'y voit goutte, Juge-t-on des couleurs ?

Férule : petite palette de bois assez épaisse, sceptre de pédant, dont il se sert pour frapper dans la main des écoliers qui ont manqué à leur devoir. [F]

Ignorantin : barbarisme comme ceux utilisés par Molière.

PETIT-JEAN

Paix ! Voici Boileau ; il a encore l'air fàché.

ARLEQUIN

C'est ce qui me paraît.

SCÈNE V. Les Mêmes, Boileau.

BOILEAU, sans les voir

Air : De la Soirée orageuse.

J'avais proscrit les Chapelains, Les Linières, les Bonne-Corse, Et les Pradons et les Cotins, Tous écrivains de même force ; Et cent modernes avortons Au goût ne font pas moins d'outrages ; Ce ne sont plus les mêmes noms, Mais ce sont les mêmes ouvrages.

Chapelain (Jean) : poète français, né à Paris en 1595, mort en 1674.Auteur d'un poème épique Le Pucelle sur lequel il travailla trente ans et fut moqué à sa publication par Boileau. Membre de l'Académie française dont il écrivit les statuts.

Pradon (Jacques) : poète tragique né à Rouen en 1632 et mort à Paris en 1698. S'opposa à la Phèdre de Racine par sa propre Phèdre qui obtenu le succès fugace grâce à une cabale. Il est resté comme le type de la médiodrité intrigante, vaniteuse et jalouse.

ARLEQUIN

Je n'ose pas l'aborder.

BOILEAU à Petit-Jean

Eh bien ! Qu'est-ce encore ? Un paquet comme celui d'hier ?

BOILEAU

Tant mieux ! Je n'en veux plus voir.

PETIT-JEAN

Pour cette fois, ce n'est pas un paquet ; c'est monsieur qui désire vous parler.

ARLEQUIN, après des lazzis

Je ne m'approche de vous qu'en tremblant. Vous n'aimez ni les quolibets, ni les calembours, dont, en ma qualité d'Arlequin, je fais quelquefois mon profit. D'ailleurs vous me paraissez en train de gronder ; vous avez du noir dans l'esprit.

ARLEQUIN

Je vous reconnais là. Le petit V n'oubliera jamais ce que vous avez dit de lui dans votre Art poétique ; aussi, mes camarades et moi, nous espérons que vous voudrez bien nous protéger auprès de Molière, auquel nous avons une grâce à demander.

BOILEAU

Une grâce ! Nous verrons cela. Au surplus, le voici.

ARLEQUIN, à part

Molière ! sa figure m'intimide.... Comme un autre Sosie, préparons mon discours.

Sosie : personnage de l'Amphytrion de Molière.

SCÈNE VI. Les Mêmes, Molière.

BOILEAU, à Molière

Eh bien ! Mon ami, je te vois un peu déridé ; aurais-tu trouvé dans ce fatras d'hier quelque chose de moins mauvais ?

MOLIÈRE

Non ; mais pourquoi serais-je toujours sombre ? Thalie est encore la moins maltraitée des Muses, et je lui sais par-ci par-là quelques bonnes fortunes.

Air : V de l'Afficheur.

Elle a noué passablement Certaine Intrigue épistolaire ; Assez fidèle à l'Inconstant, De Philinte elle devint fière ; Puis écoutant, pour s'amuser, Plus d'un amant sans caractère, Elle a fini par épouser Un vieux célibataire.

Ritournelle, pendant laquelle Arlequin fait les lazzis de Sosie dans Amphytrion. Molière se retourne et voit les lazzis d'Arlequin.

Thalie : muse de la Comédie, le joueuse, la florissante.

MOLIÈRE

Mais quelle est donc cette figure grotesque ? Elle a l'air d'un enfant de la Balle.

ARLEQUIN

Ça n'est pas aisé.

MOLIÈRE

Encore faut-il bien que je sache ce que vous voulez de moi.

MOLIÈRE

Ce que vous demandez là...

BOILEAU

Quand on pourrait vous les accorder, quel parti voudriez-vous tirer de leurs personnes ? Les faire mourir d'ennui une seconde fois ? Non, non, cela est impossible. On ne sort pas d'ici.

MOLIÈRE

Son observation est assez juste ; et je crois, mon ami, que nous pouvons l'écouter. Au fait.

ARLEQUIN

Le fait !... Est que nous préparons quelque chose qui fera plaisir à Racine....

MOLIÈRE

Plaisir à Racine ! Vous êtes trop heureux, mon ami, si vous en avez trouvé l'occasion.

BOILEAU

Quel écrivain !

MOLIÈRE

Quel génie !

BOILEAU

Vous n'en voyez pas chez vous comme celui-là, et vous n'en verrez plus guère.

SCÉNE VII. Les Mêmes, Antoine, Laforest, Petit-Jean, qui viennent écouter.

LAFOREST

Voyons s'il réussira.

ARLEQUIN

Voilà pourquoi le V.

BOILEAU

Le V !.... Et qu'a de commun le petit V avec le grand Racine !

ARLEQUIN

Rien du tout ; nous le sentons bien ; mais notre intention nous rend excusables.

BOILEAU

Que voulez vous dire, enfin ?

ARLEQUIN

C'est précisément ce qui m'embarrasse. Il s'agit de Racine, et il ne s'agit pas de lui, et je ne voudrais pas qu'il sût de quoi il s'agit.

BOILEAU

Rien n'est moins clair que ce que vous dites.

ARLEQUIN

Je le sais bien ; mais le point est délicat : je n'ose m'expliquer davantage ; et je voudrais trouver une comparaison plus hardie que moi.

MOLIÈRE et BOILEAU

Une comparaison ?

ARLEQUIN

J'y suis. Imaginez-vous qu'un superbe rosier, l'honneur d'un parterre, a produit plusieurs petits rosiers, et que l'un de ces petits rosiers languit et se dessèche.

MOLIÈRE

Parlez, mon ami, parlez ; vous m'intéressez.

ANTOINE

Il s'entend en jardinage, ce petit moricaud-là.

MOLIÈRE, avec sentiment

Je vous comprends, mon ami ; et je suis bien touché de votre respect pour cet auteur inimitable.

BOILEAU

Et comment les dépositaires des chef-d'oeuvres de ce grand homme restent-ils dans l'inaction ?

ARLEQUIN

Ah ! Ah !.... Ils ne logent plus ensemble ; ils sont dispersés.

MOLIÈRE

Dispersés ! Je ne demande pas quels sont les motifs qui les séparent ; mais au nom de Racine.

Air : Eveillez-vous, belle endormie.

Dans cette circonstance auguste, Faite pour les intéresser, Ils devaient autour de son buste Se réunir et s'embrasser.

PETIT-JEAN

Sûrement qu'ils le devaient.

ARLEQUIN

Oh ! Je connais leur bonne volonté ; certainement cela viendra : mais en attendant, comme nous sommes tous enfants d'Apollon.....

BOILEAU

Je vous entends, mon petit bon-homme.

Air : V de l'Ile des femmes.

Vous prétendez, apparemment, Que tous les artistes sont frères.

BOILEAU

Très petit cousin.... de bien loin.

MOLIÈRE

Boileau, je t'en prie, ménage-le ; son zèle me plaît. Mon ami, vous allez me suivre. Je vous présenterai à Piron, Favart, Santeuil, Dufresny, Scarron, Rousseau et autres, qui, tour-à-tour, iront seconder vos efforts. Ce soir vous emmènerez...

On cite le nom de la pièce qu'on joue après, ou Santeuil, ou Scarron, ou Piron, etc.

Alexis Piron, Charles-Simon Favart, Charles Dufresny, Paul Scarron, Jean-Baptiste Rousseau : auteurs comiques

PETIT-JEAN, à Arlequin

Vous êtes venu à bout de votre projet : j'en suis bien aise.

LAFOREST et ANTOINE

Moi de même.

BOILEAU

Fort bien ; mais ces hommes célèbres, où les logerez-vous ? Dans votre rue de Chartres ?

ARLEQUIN

Pourquoi pas ?

BOILEAU

Monsieur, quand il s'agit des grands hommes qui ont illustré l'art dramatique, ils ne peuvent être honorés que dans le temple de Thalie ou de Melpomène.

Melpomène : muse du chant, de l'harmonie musicale et de la tragédie.

369 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0