Saynète en vers et en prose
A Huitaine
Personnages
- L'AVOCAT
- LE JUGE
- LE PRÉSIDENT
- LE PRÉVENU
À HUITAINE !
L'AVOCAT
Messieurs, l'homme que j'ai le plaisir compliqué de regret et le regret compliqué de plaisir de défendre aujourd'hui devant vous...
UN JUGE, bas au Président
Dis donc, tu sais qu'il est six heures et que nous dînons ce soir chez les Proutrépéto ?
LE PRÉSIDENT
Ah Bigre !
Haut.
Pardon, maître, mais l'heure avance. Impossible de vous entendre aujourd'hui. Le tribunal renvoie à huitaine pour la plaidoirie et le jugement.
LE PRÉVENU
Encore une remise ! La troisième ! ! !...
Air : La Boiteuse.
Nouveau_Lesurque, homme d'honneur Victime auguste d'une erreur, En d'obscurs cachots on m'a mis Pour un crime que j'n'ai pas commis. Malgré le témmoignag' flateur, De ma bonne et de mon frotteur, On me garde sous les verrous Ainsi qu'un simple Fenayroux. En vain je cris, en vain je me démène ! On m'amène un jour, le soir on m'remmène ! Toujours j'espère être libre, et toujours On me renvoit de huit jours en huit jours, Cependant que je suis bouclé Sous clé, sous clé, sous clé : « Ah ! se dit ma femme gaiement, Poussons-nous, c'en est le moement, De l'agrément. »L'affaire Fenayrou est une affaire criminelle de 1822 concernant la .
LE PRÉSIDENT
Tâchez de vous exprimer d'une manière plus convenable.
L'AVOCAT
Je demande l'indulgence en faveur de mon client. Voilà si semaines qu'il est détenu pour un délit dont il n'est pas l'auteur...
LE PRÉSIDENT
Je n'en disconvient pas.
L'AVOCAT
... et sa légitime impatience... - Au surplus, je suis aux ordres du tribunal. Tout au plus objecterai-je qu'il me sera de toute impossibilité de prendre la parole devant lui, d'aujourd'hui en huit. Je pars lundi pour Carcassonne où je plaide l'affaire Baloche.
LE PRÉSIDENT
Fort bien, maître. À quinzaine ?
L'AVOCAT
C'est entendu, Monsieur_le_Président. À quizaine !
LE PRÉSIDENT
L'audience est...
LE SUBSTITUT
Pardon ! Je ferai observer à monsieur le président que dans quinze jours ce sera la semaine de Pentecôte, pendant laquelle les tribunaux ne siègent pas.
LE PRÉSIDENT
C'est vrai.
L'AVOCAT
Diable !
LE PRÉSIDENT
Sapristi ! Comment faire ?... Ah ma foi, tant pis ! - À trois semaines !
LE PRÉVENU
À trois semaines ! ! ! À trois semaines ! ! !
Il chante.
Air : Anges purs, anges radieux.
Nom des dieux ! Sacré nom des dieux ! Seigneurs du ciel et autres lieux ! Une quatrième remise ? Ça blague la blague permise. Trois c'était bine : quatre, c'est mieux. Nom des dieux : Sacré nom des dieux !LE PRÉSIDENT
Encore une fois, veuillez vous exprimer avec moins de laisser-aller. - Donc, voilà qui est bien convenu ? À trois semaines.
UN JUGE
À trois... - Au fait, non !
LE PRÉSIDENT
Pourquoi ?
UN JUGE
J'ai sollicité et obtenu du Garde_des_Sceaux un congé de deux mois pour raison de santé, à partier du 1er_mai. Or, la loi frappe de nullité tout jugement rendu par un tribunal compose d'autres magistrats que ceux qui ont assisté aux débats.
LE PRÉSIDENT
Vous avez raison. - Nous attendrons donc, messieurs, le retour de notre honorable collègue pour statuer sur le cas présent.
LE SUBSTITUT
Ce qui nous renvoie en juillet.
LE PRÉSIDENT
Oui. Et encore, quand je dis oui, je me trompe : juilletn c'ets lépoque des vacances.
LE SUBSTITUT
Renvoyons après vacations.
LE PRÉSIDENT
N'est-ce pas ? - Après vacations !
Il se lève.
L'audience est levée. Gardes, remmenez le prévenu.
LE PRÉVENU, auquel les gardes remettent le cabriolet
On ne finira donc jamais Avec les lenteurs judiciaires.25 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica