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un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers

La Conversion d'Alceste

Georges Courteline· créée en 1905· 545 vers· 5 personnages

Représentée pour la première fois sur le théâtre du Vaudeville, le 17 Janvier 1834.

Personnages

  • ALCESTE, H. MAYER
  • PHILINTE, DESSONNES
  • ORONTE, André BRUNOT
  • MONSIEUR LOYAL, CROUÉ
  • CÉLIMÈNE, Madame LARA

LA CONVERSION D'ALCESTE

SCÈNE PREMIÈRE. Alceste, Philinte.

ALCESTE

Philinte, je vous sais bon gré de vos avis ; Je les ai médités longuement, puis suivis, Et, cet aveu peut-être a lieu de vous surprendre, Je conviens que la vie est à qui sait la prendre. Oui, c'est mal rendre hommage à la divinité Que fixer sur son oeuvre un oeil trop irrité. Au pardon qui sourit la sagesse commence ; Il n'est pas d'équité sans un peu de clémence ; Tel se casse les reins en tombant dans l'excès, Qui fait du monde entier l'objet d'un seul procès. Aussi, sans m'aveugler aux défauts qu'on lui trouve, Je prétends désormais, d'une vision neuve, Envisager ses torts, - mieux, ses petits travers, - Et sortir de la peau de l'homme aux rubans verts. Assez et trop longtemps ma folle turbulence, Aux ailes des moulins butant ses fers de lance, Vint faire la culbute en l'herbe des fossés, Le nez en marmelade et les jupons troussés. Ce n'est pas tout d'ailleurs. Ma loyauté robuste En ses emportements ne fut pas toujours juste. J'en garde le remords et suis mal satisfait D'avoir gourmé des gens qui ne m'avaient rien fait. C'est ainsi que jadis, j'en conviens et sans honte, J'eus tort, Philinte, tort, grand tort avec Oronte. Il est irréprochable à ce que j'en connais ! Il malmène la Muse et fait mal les sonnets, Soit ! Mais me force-t-il à les signer ? En somme, S'il est mauvais poète, il est fort honnête homme. Donc, quel besoin pour moi, quelle nécessité, De lui cracher son fait avec brutalité ? La révolte est choquante où le dédain s'impose, Et c'est le fait d'un fou que s'emporter sans cause.

La fin du vers 11 est "treuve" ;

PHILINTE

Triomphé ?

PHILINTE

Fort bien !

ALCESTE

Que répondre ? J'écoute.

Lui tendant les deux mains :

Et rends grâces au ciel qui vous mit sur ma route.

La porte s'ouvre. Flipotte paraît.

SCÈNE II. Les mêmes, Oronte.

ALCESTE

Comment ?

ALCESTE

Il est vrai.

ALCESTE

Peut-être.

ALCESTE

Mais...

ALCESTE

Monsieur...

ALCESTE

Oh !

ALCESTE

Permettez...

ORONTE

Me voit...

ALCESTE

Oui.

ALCESTE

Sans doute

ORONTE

Comme en un livre...

Alceste essaie de placer un mot.

Ouvert...

ALCESTE

Il est vrai.

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE

Bon appétit...

Rime douteuse en apparence. Catulle Mendès me l'a sévèrement reprochée, au nom de la rigueur classique. J'objecte que Molière lui-même fait dire à Oronte. ceci : Je viens, pour commencer entre nous ce beau noeud, Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu.

ALCESTE

Tant mieux.

ALCESTE

Merci.

ORONTE, qui suit son idée

Enchanté !

ORONTE

Grand merci.

Les trois hommes s'assoient.

À Alceste.

Or çà...

Brusquement, à Philinte :

Mais je vous trouve à souhait, vous aussi.

PHILINTE

Moi ?

ALCESTE ET PHILINTE, satisfaits

Ah !

PHILINTE, à part

Touchant !

ALCESTE

Franchement, il est bon à mettre au cabinet De lecture.

Le mot est en avance d'un siècle, mais la parodie excuse l'anachronisme.

ORONTE, ivre d'orgueil

Non ?

ALCESTE

Si !

ORONTE

Oui.

ALCESTE

Comment ?

ORONTE

Si j'en crois les on-dit, Au Mercure Galant vous avez du crédit.

Le Mercure galant est une revue fondée en 1672. En 1724, cette revue devient le Mercure de France.

ALCESTE

Moi ?

ORONTE

Vous.

ALCESTE

Aucun !

ORONTE

Si !

ALCESTE

Non !

ORONTE

Visé, qui le rédige, Prétend pourtant...

Il s'agit de Jean Donneau de Visé, responsable de la revue Mercure galant.

ALCESTE

Aucun !

ORONTE

Si vous...

ALCESTE

Aucun !

ALCESTE

Moi !

ALCESTE

Monsieur...

ALCESTE, bondissant

Je mens !

PHILINTE, s'interposant

Oronte !

PHILINTE

Alceste !

PHILINTE, à Alceste

Calmez-vous.

ORONTE

Je...

PHILINTE, à Oronte

Calmez-vous aussi.

PHILINTE

Oh !

SCÈNE III. Alceste, Philinte.

PHILINTE

Aristote...

ALCESTE, arpentant la scène

Et je me repentais !

PHILINTE

de ses...

ALCESTE, même jeu

Je mens !

PHILINTE

de...

PHILINTE

De ses...

ALCESTE

Bah ! vous avez raison ! Ma rudesse farouche Rend hommage au bon sens qui rit sur votre bouche, Et...

À ce moment, bruit de voix à la cantonade.

Mais quel importun nous trouble de ses cris ?

Il va à la porte du fond, qu'il ouvre. On voit alors Monsieur Loyal en discussion avec Flipotte qui veut l'empêcher d'entrer.

SCÈNE IV. Les mêmes, Monsieur Loyal.

, entrant et saluant jusqu'à terre

Huissier près la Cour de Paris ; Séant au susdit lieu, place Sainte-Opportune. Plaise au ciel vous tenir en sa faveur commune ! Je vous baise les mains, monsieur, pour cent raisons ; Et vous, monsieur, les pieds. De tout coeur.

Il tire de sa poche et déploie une immense feuille de papier.

Nous disons... Euh...

Il lit.

"J'ai, Jean, Paul, Gaspard, Loyal, à la requête..." Suivent les noms. Je passe et vais au but.

Il lit.

"Enquête, Ordonnance, constat, exploits, verbalisés ; Indemnité payée aux clercs mobilisés ; Fin de non recevoir du défendeur, dont acte Donné sur beau papier, d'écriture compacte, Paraphé de la main des témoins y présents ; Frais de vacation de messieurs les exempts, Gens courtois, comme on sait, et pleins de savoir-vivre : En tout soixante écus." C'est peu. Plus une livre Et douze sous, pour frais de bureau. Nous disions ? Ah ! Pardon ! M'y voici.

Il lit.

"Rapport, conclusions, Signification d'urgence à l'adversaire ; Pot-de-vin au greffier, au juge, au commissaire, Au procureur du roi ; pourboire au portier ; coût : Vingt pistoles tout rond." Ce qui n'est pas beaucoup. Ah ! j'oubliais !... un rien, d'ailleurs, une bêtise : "Quatre simples écus... doubles, pour expertise Dressée en bonne forme, à toutes fins d'emploi, Dans les termes requis et voulus par la Loi ; À l'avocat parlant en séance publique ; Cent francs pour plaidoyer, cent autres pour réplique, Et cent sous pour avoir insulté des témoins Qui, s'ils restèrent cois, n'en pensèrent pas moins. Au juge, après arrêt et sentence propices, Avecque grand respect quarante écus d'épices." Une obole autant dire.

Il lit.

"Ouï le jugement, "L'avoir levé..."

MONSIEUR LOYAL

"Six livres"...

MONSIEUR LOYAL, surpris

Qu'entendez-vous par là ?

MONSIEUR LOYAL, même jeu

Quoi ceci ?

ALCESTE

Ceci.

MONSIEUR LOYAL, même jeu

Ceci ?

MONSIEUR LOYAL, très simplement

C'est la note, monsieur, exacte et détaillée...

Étonnement d'Alceste, qui, à son tour, ne comprend plus.

Le pour-acquit des frais... de moi-même signé.

ALCESTE, à Philinte

Quels frais ?

PHILINTE

Ceux du procès que vous avez gagné.

Ahurissement d'Alceste. Il se retourne vers Monsieur Loyal, lequel approuve de la tête, et lui sourit aimablement.

MONSIEUR LOYAL

Qu'entends-je ?

ALCESTE, marchant lentement sur Monsieur Loyal

Ah ! C'est la note ?

PHILINTE, qui rit

Alceste !

PHILINTE

Mon_Dieu...

PHILINTE

Sans doute.

MONSIEUR LOYAL

Mais, monsieur...

MONSIEUR LOYAL, à part

Diantre soit de la cérémonie !

Entre Célimène.

ALCESTE, à Monsieur Loyal

Allons !

Il sort.

MONSIEUR LOYAL, l'oeil au ciel

Dieu qui veillez sur les pâles humains, Je remets en tremblant mes os entre vos mains !

Il sort à la suite d'Alceste.

SCÈNE V. Célimène, Philinte.

Célimène et Philinte restent seuls. Soudain Philinte remonte, va coller son oreille à la porte du fond. Il écoute, redescend en scène ; va à la fenêtre qu'il ouvre, se penche ; regarde au dehors ; puis, revenu à Célimène qui l'a regardé faire sans rien dire.

CÉLIMÈNE

Silence !

PHILINTE

Mais...

CÉLIMÈNE, même jeu

Silence !

CÉLIMÈNE

La paix !

PHILINTE, exaspéré

Oh !

PHILINTE

Alceste....

PHILINTE, stupéfait

Pourtant vos torts...

CÉLIMÈNE

Quels torts ?

CÉLIMÈNE

Au temps où me faisant sa cour Alceste. à mes genoux rugissait son amour, Ce troubadour transi, doublé de belluaire, Eut parfois l'art et l'heur de ne pas me déplaire. Outre qu'à franc parler la peur qu'il m'inspirait N'était pas à mes yeux sans charme et sans attrait, À sentir sous mon pied cette bête matée Se débattre à la fois soumise et révoltée Et son regard chargé de haine et de poison Du matin jusqu'au soir m'insulter sans raison, Vainquant avec péril et dès lors avec gloire, Je goûtais à son prix l'orgueil de la victoire. D'accord. - Mais aujourd'hui qu'il montre, humanisé, Les talents d'agrément d'un ours apprivoisé, Apte à la contredanse et souple à la voltige, Ce qu'il acquiert en grâce, il le perd en prestige. Tel vainqueur de tournoi cesse de me toucher, Qui, déposant l'armure avant de se coucher, Désormais sans haubert, sans casque et sans cuirasse, N'est plus qu'un crustacé veuf de sa carapace. Dans l'emploi des Acaste et des Prince Charmant, Notre homme à m'émouvoir tâche inutilement. Il y marque une ardeur à nulle autre seconde, Mais, n'étant plus quelqu'un, il devient tout le monde, Et tournant au fâcheux, d'irritant qu'il était Il ne garde plus rien du peu qui lui restait. Alceste converti n'a plus de raison d'être. Le mari n'est jamais qu'un laquais ou qu'un maître. La femme a, sur ce point, des raisons qui font loi. Le ciel, qui les voulut, en sait seul le pourquoi.

Cependant, depuis un instant, Alceste est rentré sans que Célimène et Philinte s'en soient aperçus. Il demeure immobile, au fond du théâtre.

CÉLIMÈNE

Philinte, il suffit. Ces paroles sensées Font l'honneur de celui qui les a prononcées.

En gage de réconciliation, elle lui présente sa main, que Philinte couvre de baisers.

Vous comprenez enfin ?

CÉLIMÈNE, souriant à Philinte

Coeur généreux et pur !

PHILINTE, attendri

Âme sincère et tendre !

PHILINTE

Pour être l'un à l'autre et, dans tout, de moitié ! Et...

À ce moment Alceste tousse légèrement. Du même mouvement Philinte et Célimène se tournent vers le fond du théâtre et l'aperçoivent.

CÉLIMÈNE ET PHILINTE, ensemble

Oh !

ALCESTE, désignant successivement Célimène, puis Philinte

Mon seul amour, et ma seule amitié !

SCÈNE VI. Alceste, Philinte, Célimène.

545 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica