Saynète en prose
L'Ecole des Mufles
Personnages
- PÉTARD
- MADAME PÉTARD
ÉCOLE DES MUFLES.
Ce soir-là a eu lieu au Théâtre-Français la répétition générale de l'École des Mufles, grande comédie satirique en cinq actes, de Pétard, l'auteur dramatique tant de fois applaudi. Devant une salle plus qu'à demi pleine, la pièce a remporté un éclatant succès, qui sans doute, se changera le lendemain en triomphe. Il est une heure du matin. Sous l'abri d'un commun riflard, Pétard et Hortense Pétard, son épouse, regagnent Montmartre qu'ils habitent. Mais Pétard est plein d'anxiété ; il s'était attendu de la part de sa femme, à des démonstrations d'enthousiasme bruyant, et l'extrême froideur de celle-ci a de quoi lui casser bras et jambes. À la fin :
PÉTARD, agacé
Ton silence systématique m'étonne et m'inquiète à la fois. Après la façon dont l'École_des_Mufles a été accueillie ce soir, je m'étais attendu, je l'avoue, à plus de... tu sais ce que je veux dire. Je vois bien qu'il faut en rabattre. Ma pièce n'a pas eu l'heur de te plaire, je le lis clairement sur ta figure et tu m'en vois pénétré de tristesse, car tu es femme de goût, Hortense, et je ne méprise point ton jugement. Eh bien ! Il faut m'éclairer de tes lumières ; j'attends, je sollicite, je réclame de toi une critique, dont j'entends tenir compte et faire profiter mon oeuvre (si elle lui doit être profitable, s'entend !), tandis qu'il en est temps encore. Parle.
HORTENSE, molle
Je n'ai rien à te dire. Ta comédie est excellente. Je m'y suis beaucoup divertie.
PÉTARD
Pour Dieu, sois donc sincère !
HORTENSE
Je le suis.
PÉTARD
Tu sais bien que non, et que le seul ton de tes paroles suffit à les démentir. Ne chante donc pas la Marseillaise sur l'air de la Grâce de Dieu. - Qu'est-ce qui t'a déplu dans ma pièce ?
Mutisme d'Hortense.
Sérieusement, Hortense, je veux le savoir.
HORTENSE
Tu le veux ?
PÉTARD
Dois-je ordonner ?
HORTENSE
Non. - Tu sauras donc qu'elle est ratée d'un bout à l'autre que tu t'es mis le doigt dans l'oeil et que tu vas à un four noir.
PÉTARD, abasourdi
Quels sont ces mots ?... Four noir ? Ratée ! Doigt dans l'oeil !... Tu es un peu folle, je pense.
HORTENSE, sûre d'elle
Oui ?... Eh bien ! Tu verras ça, demain.
PÉTARD, qui n'en revient pas
Après le succès de tout à l'heure ! ! !
HORTENSE
Parlons-en ! Trois pelés à l'orchestre et un tondu à la galerie. Et tous gens de ta famille, encore !
Un temps.
PÉTARD, consterné
Crénom d'un chien de nom d'un chien.
Très long silence. Amères méditations de Pétard, qui, soudainement, éclate, comme un pétard qu'il est et s'arrête net, les semelles scellées à l'asphalte.
PÉTARD
Enfin, qu'est-ce qu'elle a cette pièce ?
HORTENSE
Le pire des torts ; elle est obscure.
Stupeur du pauvre Pétard.
Inutile de faire des yeux comme des billes et de t'allonger le nez comme un morceau de guimauve. Ta pièce est obscure, voilà le fait ; on y comprend pas un mot.
PÉTARD
Pas un mot ! ! !...
HORTENSE, hochant la tête
Oh ! Pas une syllabe. Il n'y aura qu'une voix là-dessus. Tu verras ce que dira Sarcey.
PÉTARD
Le diable t'emporte avec tes pronostics !
HORTENSE, très simple
Tu as voulu avoir mon opinion, tu l'as.
Nouveau temps. Le ménage Pétard s'est remis en marche Soudain, nouvel arrêt de Pétard.
PÉTARD
Pas un mot ?... Pas un mot ?... Voyons, tu exagères ? Peut-être quelques détails.
HORTENSE
Mon_Dieu, si ce n'était qu'une question de détails, le mal serait réparable.... Mais non : c'est la pièce elle-même qui est incompréhensible. Et veux-tu que je te dise pourquoi ?
PÉTARD
Si je le veux !
HORTENSE
Écoute-moi, alors. Tu te rappelles qu'au premier acte, Boubic pose à Mouillepied cette question si drôle : « Comment ça va-t-il, mon cousin ? »
PÉTARD
C'est drôle, ça ?
HORTENSE
Excessivement.
PÉTARD, surpris, pourtant flatté
Je ne croyais pas.
HORTENSE
Tu avais tort. C'est extrêmement drôle, au contraire. Oui, cela est, à beaucoup près, la chose la plus drôle de la pièce.
Pétard est froid.
Malheureusement, tout le sel de cette plaisanterie disparaît, parce que Mouillepied répond à Boubic aussitôt : « Je vous remercie, mon cousin ; et vous ? »
PÉTARD, qui a longuement rêvé
Eh bien ?
HORTENSE
Eh bien tu ne vois pas ?
Mutisme de Pétard.
C'est pourtant bien simple, mon_Dieu ! Si Mouillepied appelle Boubic « mon cousin » et si Boubic, à son tour appelle « mon cousin » Mouillepied, il arrive que Mouillepied et Boubic s'appellent tous les deux « mon cousin » et s'ils s'appellent « mon cousin » tous les deux, on ne sait plus, c'est clair comme le jour, lequel des deux est le cousin de l'autre.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica