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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Le Buis

Georges Courteline· imprimée en 1894· 2 personnages

Personnages

  • LE PRÉSIDENT
  • LARILLETTE

LE BUIS

J'vends du buis le jour des rameaux.

En correctionnelle.

LE PRÉSIDENT

Larillette, levez-vous. Vous êtes prévenu de de tromperie sur la nature de la marchandise vendue.

LARILLETTE

Je suis trop poli pour vous démentir.

LE PRÉSIDENT

Vous avez déjà subi une certaine quantité de condamnations.

LARILLETTE

Dix-neuf, Monsieur_le_Président, mais jamais pour des choses infamantes, toutes pour vol... ou escroqueries. Ni coups, ni blessures, ni outrages aux agents, ni attentats à la pudeur, rien ! Je peux dire qu'au point de vue des moeurs, de la morale et du respect d'autorité, celui-là qui me fera la pige n'est pas en beurre fondu...

Se reprenant.

Encore fondu, pardon.

LE PRÉSIDENT

On vous a arrêté le dimanche des Rameaux devant l'église_Notre-Dame_de_Lorette.

LARILLETTE

Où je vendais du buis... en principe.

LE PRÉSIDENT

Vous faites bien de la dire : « En principe ». En fait, le buis que vous vendiez tout en criant : « Buis bénit ! Buis bénit ! » était du cresson.

LARILLETTE

De fontaine.

LE PRÉSIDENT

De fontaine, c'est la vérité. Si c'est là toute votre excuse !...

LARILLETTE

Mon_Dieu, Monsieur_le_Président, je suis plus à plaindre qu'à blâmer. Vous pensez, moi, j'aurais vendu du buis aussi honnêtement qu'un autre ; qu'est-ce que ça aurait pu faire ? Seulement voilà, j'avais acheté, aux Halles, la veille, une cargaison de cresson de fontaine qui m'était restée pour compte. Je me suis dont tenu ce raisonnement bien simple : « Ce cresson là ne vaut plus rien ; c'est de la marchandise flambée. Si je la vendais pour du buis ! En somme ça ne trompera jamais que les personnes affligées de myopie, et l'intention étant réputée pour le fait, ce n'est bien sûr pas le bon Dieu qui ira, au jugement dernier, leur chercher des poux dans la tête pour l'histoire d'une malheureuse botte de cresson. » Est-ce vrai ? Alors, ma fois, j'ai mis mon cresson dans un sac et je suis allé le faire bénir.

LE PRÉSIDENT

Vous avez fait bénir votre cresson ! !

LARILLETTE

Tiens, parbleu ! Vous savez bien comment ça se passe ; y a le curé qui vient sur le seuil de l'église et qui bénit à droite et à gauche, comme ça.

Il faut le simulacre de la bénédiction.

Mon cresson a été bénit avec le reste.

Le tribunal délibère.

J'suis pas un homme à faire des blagues avec les choses de sainteté. Quoi, après tout, du cresson consacré, ce n'est plus comme de la salade.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica