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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose· Scène de la Vie de Bureau

Monsieur Badin

Georges Courteline· créée en 1897, imprimée en 1904· 3 personnages

Personnages

  • LE DIRECTEUR, MM. Albert Mayer, P. Dornans
  • MONSIEUR BADIN, M. Robert Lagrange
  • OVIDE, M. Jovenet

MONSIEUR BADIN

Le cabinet du directeur. Celui-ci, installé à sa table de travail, donne des signatures qu'il éponge aussitôt.— Brusquement, il s'interrompt, allonge la main vers un cordon d'sonnette. — Sonnerie à la cantonade. — La porte s'ouvre. Le garçon de bureau apparaît.

LE DIRECTEUR

C'est vous, Ovide ?

OVIDE

Oui, Monsieur_le_directeur.

LE DIRECTEUR

Est-ce que Monsieur_Badin est venu ?

OVIDE

Oui, Monsieur_le_directeur.

LE DIRECTEUR, stupéfait

Monsieur_Badin est là ?

OVIDE

Parfaitement.

LE DIRECTEUR

Réfléchissez bien à ce que vous dites. Je vous demande si Monsieur_Badin, l'expéditionnaire du troisième bureau, est à son poste, oui ou non.

OVIDE

Monsieur_le_directeur, il y est !

LE DIRECTEUR, soupçonneux

Ovide, vous avez bu.

OVIDE, désespéré

Moi !...

LE DIRECTEUR

Allons ! Avouez la vérité ; je ne vous dirai rien pour cette fois.

OVIDE, des larmes dans la voix

Monsieur_le_directeur, je vous jure !... J'ai bu qu'un verre de coco.

LE DIRECTEUR, à lui-même

La présence de Monsieur_Badin au ministère constitue un tel phénomène, une telle anomalie !... Enfin, nous allons bien voir.

[Haut, à Ovide.]

Allez me chercher Monsieur_Badin.

OVIDE

Bien, Monsieur_le_Directeur.

Il sort. Le directeur s'est remis à la besogne. Long silence. Enfin, à la porte, trois petits coups.

LE DIRECTEUR

Entrez !

Apparition de Monsieur Badin.

MONSIEUR BADIN, saluant jusqu'à terre

Monsieur_le_directeur...

LE DIRECTEUR, toujours plongé dans ses signatures

Bonjour, Monsieur_Badin. Entrez donc, Monsieur_Badin, et prenez un siège, je vous prie.

MONSIEUR BADIN

Je suis confus...

LE DIRECTEUR

Du tout, du tout. Dites-moi, monsieur Badin, voilà près de quinze jours que vous n'avez mis le pied à l'administration.

MONSIEUR BADIN, humble

Ne m'en parlez pas !...

LE DIRECTEUR

Permettez ! C'est justement pour vous en parler, que je vous ai fait prier de passer à mon cabinet. Voilà, dis-je, près de quinze jours que vous n'avez mis le pied à l'administration. Tenu au courant de votre absence par votre chef de bureau, et inquiet pour votre santé, j'ai envoyé six fois le médecin du ministère prendre chez vous de vos nouvelles. On lui a répondu six fois que vous étiez à la brasserie.

MONSIEUR BADIN

Monsieur, on lui a menti. Mon concierge est un imposteur que je ferai mettre à la porte par le propriétaire.

LE DIRECTEUR

Fort bien, Monsieur_Badin, fort bien : ne vous excitez pas ainsi.

MONSIEUR BADIN

Monsieur, je vais vous expliquer. J'ai été retenu chez moi par des affaires de famille. J'ai perdu, mon beau-frère...

LE DIRECTEUR

Encore !

MONSIEUR BADIN

Monsieur...

LE DIRECTEUR

Ah ça ! Monsieur_Badin, est-ce que vous vous fichez de moi ?

MONSIEUR BADIN

Moi !...

LE DIRECTEUR

A cette heure, vous avez perdu votre beau-frère, comme déjà, il y a trois semaines, vous aviez perdu votre tante, comme vous aviez perdu votre oncle le mois dernier, votre père à la Trinité, votre mère à Pâques !... Sans préjudice, naturellement, de tous les cousins, cousines, et autres parents éloignés que vous n'avez cessé de mettre en terre à raison d'un au moins la semaine. Quel massacre ! Non, mais quel massacre ! A-t-on idée d'une boucherie pareille !... Et je ne parle ici, notez bien, ni de la petite soeur qui se marie deux fois l'an, ni de la grande qui accouche tous les trois mois. Eh bien, monsieur, en voilà assez. Que vous vous moquiez du monde, soit ! Mais il y a des limites à tout, et si vous supposez que l'administration vous donne deux mille quatre cent francs pour que vous passiez votre vie à marier les uns, à enterrer les autres, ou à tenir sur les fonts baptismaux, vous vous mettez le doigt dans l'oeil !

MONSIEUR BADIN

Monsieur_le_directeur...

LE DIRECTEUR

Taisez-vous ! Vous parlerez quand j'aurai fini ! Vous êtes ici trois employés attachés à l'expédition : vous, Monsieur_Soupe et Monsieur_Fairbatu. Monsieur_Soupe en est aujourd'hui à sa trente-septième année de service, et il n'y a plus à attendre de lui que les preuves de sa vaine bonne volonté. Quant à Monsieur_Fairbatu, c'est bien simple : il place des huiles en province !... Alors quoi ? Car voilà pourtant où nous en sommes, et il est inouï de penser que sur trois expéditionnaires, l'un soit gâteux, le second voyageur de commerce et le troisième à l'enterrement depuis le jour de l'An jusqu'à la Saint-Sylvestre !... Et naïvement vous vous êtes fait à l'idée que les choses pouvaient continuer de ce train ?... Non, Monsieur_Badin ; cent fois non ! J'en suis las, moi, des enterrements, et des mariages, et des baptêmes !... Désormais, c'est de deux choses l'une : la présence ou la démission ! Choisissez ! Si c'est la démission, je l'accepte ! Je l'accepte à l'instant même. Est-ce clair ? Si c'est le contraire, vous me ferez le plaisir d'être ici chaque jour sur le coup de midi, et ceci à partir de demain. Est-ce clair ? J'ajoute que le jour où la fatalité, cette fatalité odieuse qui vous poursuit, semble se faire un jeu de vous persécuter, viendra vous frapper de nouveau dans vos affections de famille, je vous balancerai, moi ! Est-ce clair ?

MONSIEUR BADIN

Ah ! Vous me faites bien de la peine, Monsieur_le_Directeur ! À la façon dont vous me parlez, je vois bien que vous n'êtes pas content.

LE DIRECTEUR

Allons donc ! Mais vous vous trompez ; je suis fort satisfait au contraire !

MONSIEUR BADIN

Vous raillez.

LE DIRECTEUR

Moi !... Monsieur_Badin ?... Que j'eusse une âme si traîtresse !... Qu'un si lâche dessein...

MONSIEUR BADIN

Si, Monsieur ; vous raillez. Vous êtes comme tous ces imbéciles qui trouvent plaisant de me taper sur le ventre et de m'appeler employé pour rire... Pour rire !... Dieu vous garde, Monsieur, de vivre jamais un quart d'heure de ma vie d'employé pour rire !

LE DIRECTEUR, étonné

Pourquoi cela !

MONSIEUR BADIN

Écoutez, Monsieur. Avez-vous jamais réfléchi au sort du pauvre fonctionnaire qui, systématiquement, opiniâtrement, ne veut pas aller au bureau, et que la peur d'être mis à la porte, hante, poursuit, torture, martyrise, d'un bout de la journée à l'autre ?

LE DIRECTEUR

Ma foi non.

MONSIEUR BADIN

Eh bien, monsieur, c'est une chose épouvantable, et c'est là ma vie, cependant. Tous les matins, je me raisonne, je me dis : « Va au bureau, Badin ; voilà plus de huit jours que tu n'y es allé ! » Je m'habille, alors, et je pars ; je me dirige vers le bureau. Mais, ouitche ! J'entre à la brasserie ; je prends un bock..., deux bocks..., trois bocks ! Je regarde marcher l'horloge, pensant : « Quand elle marquera l'heure, je me rendrai à mon ministère. » Malheureusement, quand elle a marqué l'heure, j'attends qu'elle marque le quart ; quand elle a marqué le quart, j'attends qu'elle marque la demie !...

LE DIRECTEUR

Quand elle a marqué la demie, vous vous donnez le quart d'heure de grâce...

MONSIEUR BADIN

Parfaitement ! Après quoi je me dis : « Il est trop tard. J'aurais l'air de me moquer du monde. Ce sera pour une autre fois ! » Quelle existence ! Quelle existence ! Moi qui avais un si bon estomac, un si bon sommeil, une si belle gaieté, je ne prends plus plaisir à rien, tout ce que je mange me semble amer comme du fiel ! Si je sors, je longe les murs comme un voleur, l'oeil aux aguets, avec la peur incessante de rencontrer un de mes chefs ! Si je rentre, c'est avec l'idée que je vais trouver chez le concierge mon arrêté de révocation ! Je vis sous la crainte du renvoi comme un patient sous le couperet !... Ah ! Dieu !...

LE DIRECTEUR

Une question, Monsieur_Badin. Est-ce que vous parlez sérieusement ?

MONSIEUR BADIN

J'ai bien le coeur à la plaisanterie !... Mais réfléchissez donc, Monsieur_le_directeur. Les deux cents francs qu'on me donne ici, je n'ai que cela pour vivre, moi ! Que deviendrai-je, le jour, inévitable, hélas ! Où on ne me les donnera plus ? Car, enfin, je ne me fais aucune illusion : j'ai trente-cinq ans, âge terrible où le malheureux qui a laissé échapper son pain doit renoncer à l'espoir de le retrouver jamais !... Oui, ah ! Ce n'est pas gai, tout cela ! Aussi, je me fais un sang !... Monsieur, j'ai maigri de vingt livres, depuis que je ne suis jamais au ministère !

Il relève son pantalon.

Regardez plutôt mes mollets, si on ne dirait pas des bougies. Et si vous pouviez voir mes reins ! Des vrais reins de chat écorché ; c'est lamentable. Tenez, monsieur (nous sommes entre hommes, nous pouvons bien nous dire cela), ce matin, j'ai eu la curiosité de regarder mon derrière dans la glace. Eh bien ! J'en suis encore malade, rien que d'y penser. Quel spectacle ! Un pauvre petit derrière de rien du tout, gros à peine comme les deux poings !... Je n'ai plus de fesses ; elles ont fondu ! Le chagrin, naturellement ; les angoisses continuelles, les affres !... Avec ça, je, tousse la nuit, j'ai des transpirations ; je me lève des cinq et six fois pour aller ; boire au pot à eau !...

Hochant la tête.

Ah ! Ça finira mal, tout cela ; ça me jouera un mauvais tour.

LE DIRECTEUR, ému

Eh bien ! Mais, venez au bureau, Monsieur_Badin.

MONSIEUR BADIN

Impossible, Monsieur_le_directeur.

LE DIRECTEUR

Pourquoi ?

MONSIEUR BADIN

Je ne peux pas... Ça m'embête.

LE DIRECTEUR

Si tous vos collègues tenaient ce langage...

MONSIEUR BADIN, un peu sec

Je vous ferai remarquer, Monsieur_le_directeur, avec tout le respect que je vous dois, qu'il n'y a pas de comparaison à établir entre moi et mes collègues. Mes collègues ne donnent au bureau que leur zèle, leur activité, leur intelligence et leur temps : moi, c'est ma vie que je lui sacrifie !

Désespéré.

Ah ! Tenez, Monsieur, ce n'est plus tenable !

LE DIRECTEUR, se levant

C'est assez mon avis.

MONSIEUR BADIN, se levant également

N'est-ce pas ?

LE DIRECTEUR

Absolument. Remettez-moi votre démission ; je la transmettrai au ministre.

MONSIEUR BADIN, étonné

Ma démission ? Mais, Monsieur, je ne songe pas à démissionner ! Je demande seulement une augmentation.

LE DIRECTEUR

Comment, une augmentation !

MONSIEUR BADIN, sur le seuil de la porte

Dame, Monsieur, il faut être juste. Je ne peux pourtant pas me tuer pour deux cents francs par mois.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica