Saynète en prose
Muselé !
Personnages
- L'HUISSIER-AUDIENCIER
- LE PRÉSIDENT
- VAUFROY
MUSELÉ !
À l'audience.
L'HUISSIER-AUDIENCIER, appelant
Le ministère public contre Vaufroy !
Vaufroy sort du fond du prétoire et prend place au banc des prévenus.
LE PRÉSIDENT
Vaufroy, levez-vous. Vous êtes prévenu d'outrages à un agent de la force publique. Vous l'auriez traité de « gâteux ». Vous reconnaissez le fait ?
VAUFROY
Sans nul doute, j'étais tellement dans mon droit !...
LE PRÉSIDENT
D'abord non ; vous n'y étiez pas, vous ne serez jamais dans votre endroit en traitant de « gâteux » un agent.
VAUFROY
Les autre soient !... Celui-là, si ! Est-ce qu'il n'avait pas... - Non, mais écoutez ça ! Est-ce qu'il n'avait pas émis la prétention de conduire mon chien en fourrière, parce qu'il n'était pas muselé ?
Haussement d'épaules.
Comme je lui ai dit : « Muselé ! C'est plutôt vous, qui devriez l'être. »
LE PRÉSIDENT
Grossièreté toute gratuite, d'ailleurs, et que l'agent ne s'était attirée en rien.
Vaufroy veut parler.
Taisez-vous. Votre chien n'était pas pas muselé, voilà le fait ; en vous menaçant de la conduire en fourrière, l'agent ne faisait, strictement, que s'acquitter de son devoir.
VAUFROY
J'ai un chien qui ne supporte pas la muselière.
Un temps.
Ça l'empêche de bailler, cette bête.
LE PRÉSIDENT, goguenard
Allons donc !
VAUFROY
Parfaitement... D'où des contraction d'estomac susceptibles d'amener des troubles dans son organisme. J'ai pas envie que mon chien attrape une gastrique. - Sans compter que ça le fait loucher.
LE PRÉSIDENT
Se peut-il ?... Il est regrettable que le tribunal ne puisse entrer dans les considérations de cette importance de doive s'en tenir à faire respecter les ordonnances du préfet_de_police
VAUFROY, très énergique
Pardon ! Je connais les institutions qui nous régissent, et je déclare, à la face de Dieu, qu'il n'y a ni loi ni ordonnance empêchant les chiens de bâiller !...
Avec une pitié ironique.
Les affaires ne vont déjà pas si bien !... Si on se met, par dessus la marché, à empêcher les chiens de bâiller, où allons nous ?
LE PRÉSIDENT
Si vous connaissiez la loi aussi bien que vous le prétendez, vous sauriez qu'elle qu'elle vous donne le droit de na pas museler votre chien à la condition que vous le teniez en laisse. Tenez en laisse, votre chien ; il bâillera tant qu'il voudra.
VAUFROY
Oui, mais il ne pissera plus.
LE PRÉSIDENT
Comment, il ne... ?
VAUFROY
Bien entendu. J'ai un chien qui ne veut plus pisser dès l'instant qu'il est à l'attache.
LE PRÉSIDENT
Mais qu'est ce que c'est qu'un chien comme ça !
VAUFROY
Il faut prendre comme il est ; sitôt qu'il se sent à l'instant, toc, il se couche sur le dos, et durant des heures entières il essaye d'enlever sa laisse avec ses deux pattes de devant.Qu'est ce que vous voulez que j'y fasse ? Or, ne pissant plus dans la rue, il pisserait dans l'appartement si les bienfaits d'une éducation inculquée depuis des années à coups de botte dans te derrière ne le rappelaient au sentiment des convenance. Alors, quoi ? S'il ne pisse ni dehors, ni dedans, où pissera-t-il, cet animal ?
LE PRÉSIDENT
La loi...
VAUFROY, très net
Il n'y a pas de loi qui empêche les chiens de pisser.
LE PRÉSIDENT
Mais...
VAUFROY
Je ne suis pas ici pour faire de a critique. Je me bornerai donc à faire remarquer que le moment serait mal choisi d'empêcher les chiens de pisser, quand les journaux sont unanimes à contester que l'agriculture manque de bras.
LE PRÉSIDENT
Et c'est tout ce que vous avez à dire ?
VAUFROY
Permettez ! J'ai encore à dire ceci : que le règlement de police qui oblige les maîtres à museler leurs chiens est une bêtise et un non-sens.
LE PRÉSIDENT
Parce que ?
VAUFROY
Parce que, si les chiens de maître sont moins exposés à la rage (comme le démontre la statistique) que ne le sont les chien errants, ceux-ci en revancher, sont bien moins que ceux-là, exposés à la muselière. Des muselières ! Et ta soeur ? Est-ce vous qui leur en payeriez ? Non, n'est-ce pas ? Tant qu'à faire, Monsieur_le_Président, et dépenser pour dépenser, il est clair que vous et moi irions plutôt chez le marchand de vin.
LE PRÉSIDENT
D'où vous concluez ?
VAUFROY
D'où je conclus que museler mon chien, qui n'aura jamais la rage, c'est l'abandonner, sans défense ; à la morsure des chiens qui l'ont, - je ne musèlerai pas mon chien.
LE PRÉSIDENT
La cause est entendue. Le tribunal, prenant en considération l'ingéniosité de vos aperçus et la correction de votre attitude, vous condamne à un mois de prison à vos dépens.
VAUFROY
Un mois de...
Les yeux au ciel.
J'en appelle à la postérité.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica