Saynète en prose
L'Ours
Personnages
- LAPOTASSE
- PIÉGELÉ
- L'OURS
L'OURS
SCÈNE PREMIÈRE.
Les coulisses du petit théâtre de l'Ambigu-Dramatique.
LAPOSTASSE, costumé en Brésilien farouche
Écoute-moi bien, Piégelé.
PIÉGELÉ, costumé en ours et tenant sa tête sous son bras
Je suis tatoué, Lapotasse...
Se reprenant.
Heu !.. Je suis tout ouïe, c'est-à-dire...
LAPOSTASSE, solennel
Grâce à mon intervention, te voici enfin parvenu à la réalisation de tes voeux les plus chers : tu es artiste ! Dans un instant, tu auras paru devant ton souverain juge, le grand public parisien. Tu y auras parti, il est vrai, sous les traits modestes d'un ours, mais... - Piégelé, tu me portes sur les nerfs, à regarder ta tête au lieu de m'écouter.
PIÉGELÉ
Je t'écoute, Lapotasse, je t'écoute.
LAPOSTASSE
Je t'en suis obligé. —... Mais, dis-je, il n'y a pas de petits emplois, il n'y a que de petits acteurs. Médite cette vérité. Ceci posé, prête la plus attentive oreille aux instructions que tu vas recevoir de ton aîné, maître, et ami. ... De tes débuts, Piégelé, une carrière tout entière dépend !... — Mon_Dieu que tu es agaçant de laisser tomber ta tête à chaque minute.
PIÉGELÉ
Ne te fâche pas, Lapotasse.
LAPOSTASSE
De tes débuts, - j'insiste sur ce point essentiel, - dépend une carrière tout entière. Donc... - Quand tu auras fini de débarbouiller ta tête avec le fond de ta culotte, tu me feras un sensible plaisir -... voici la situation ; tâche voir à ne pas te tromper. Je fais le Brésilien Hernandez ; toi tu fais l'ours que je dois tuer d'un coup de rifle. Très bien ; je suis en scène et je dis : « Caramba ! »
PIÉGELÉ
Caramba !... C'est de l'espagnol !
LAPOSTASSE, très important
Ne t'inquiète pas de ça, ce n'est pas ton affaire. Est-ce que tu es compétent pour savoir si c'est de l'espagnol ? Non. Alors, de quoi te mêles-tu ? Haussement d'épaules. C'est curieux, ce besoin de compéter sans savoir. D'abord, les Brésiliens sont des espèces d'Espagnols.
PIÉGELÉ
C'est juste. Continue..
LAPOSTASSE
Bon ! Au même moment où je dis : « Caramba ! » toi tu entres, et tu imites l'ours. Sais-tu imiter l'ours ?
PIÉGELÉ
Oh ! Très bien.
LAPOSTASSE
Imite voir.
PIÉGELÉ, imitant
« Paye tes dettes ! Paye tes dettes ! » Ah non ! Je confondais avec la caille ! L'ours, c'est comme ça :
Imitant.
« Couic ! couic ! Couic ! »
LAPOSTASSE
Eh non ! Ce n'est pas comme ça ! Tu fais le cochon d'Inde en ce moment. L'ours, voilà comment c'est.
Imitant.
« Hoû ! Hoû ! Hoû ! »
PIÉGELÉ, répétant
« Hoû ! Hoû ! Hoû ! ». .
LAPOSTASSE
Tu y es. Moi, là-dessus, qu'est-ce que je fais ? Je te fous un coup de fusil.
PIÉGELÉ, inquiet
Pour de rire ?
LAPOSTASSE
Naturellement, pour de rire. Alors tu tombes mort, et c'est tout. Tu as bien compris ?
PIÉGELÉ
Parbleu ! Me prends-tu pour un idiot ? - Ah ! Dis donc, et si le fusil rate ?
LAPOSTASSE
Le cas est prévu : j'ai une arme à deux coups. Tu attendrais.
PIÉGELÉ
Entendu.
LAPOSTASSE
Hé bien ! Attention tiens-toi prêt ! Voici le moment de mon entrée.
PIÉGELÉ
Sois tranquille.
À part.
Je crois que je ne serai pas mal, dans l'ours. Je le sens, ce rôle, je le sens !
SCÈNE II.
La scène. Le décor représente une forêt vierge.
LAPOSTASSE, achevant son monologue
« Caramba ! »
Entrée de l'ours. Mouvement dans la salle.
L'OURS
« Hoû ! Hoû ! Hoû ! »
LAPOSTASSE, jouant
« Que vois-je, un ours !... À moi, mon bon rifle de Tolède ! »
Il ajuste l'ours et presse du doigt la gâchette. Le fusil rate. Rires dans la salle.
L'OURS
« Hoû ! Hoû ! »
LAPOSTASSE, improvisant
« Attends, lâche animal ! Ah ! Tu crois me faire peur ! Peur à moi !... L'intrépide Hernandez ! »
Il ajuste l'ours de nouveau.
« Meurs donc ! »
Il presse la gâchette. Le fusil rate une seconde fois. Rires énormes dans le public.
L'OURS, à part
Ah diable ! Je ne sais que faire, moi. Ma foi tant pis !
Haut.
« Hoû ! Hoû ! Hoû ! »
LAPOSTASSE, exaspéré et ne voulant pas, manquer son effet
« Ah ! C'est ainsi ! Et mon arme fidèle me trahit à l'heure du danger !... »
Il empoigne l'arme par le canon et assène sur la tête de l'ours un formidable coup de crosse.
Meurs !
L'OURS
Sacré nom de Dieu de nom de Dieu ! Enfant de salaud qui m'a mis un coup, de crosse ! J'en ai la mâchoire détraquée et la gueule comme une tomate.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica