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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Atrée et Thyeste

Prosper Jolyot de Crébillon· créée en 1707· 5 actes· 1 525 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois le 17 mars 1707 au Château de Versailles.

Personnages

  • ATRÉE, roi d'Argos
  • THYESTE, roi de Mycene, frère d'Atrée
  • PLISTHÈNE, fils d'Aérope et de Thyeste, cru fils d'Atrée
  • THÉODAMIE, fille de Thyeste
  • EURYSTHENE, confident d'Astrée
  • ALCIMÉDON, officier de la flotte
  • THESSANDRE, confident de Plisthène
  • LÉONIDE, confidente de Théodamie
  • Suite d'Atrée
  • Gardes

ACTE I

SCÈNE I. Atrée, Eurysthène, Alcimédon, gardes.

SCÈNE II. Atrée, Eurysthène, gardes.

SCÈNE III. Atrée, Eurysthène.

ATRÉE

C'est lui-même, Eurysthène ; C'est ce même guerrier, c'est ce même Plisthène, Que ma coeur aujourd'hui croit encor sous ce nom Frère de Ménélas, frère d'Agamemnon. Tu sais, pour me venger de sa perfide mère, À quel excès fatal me porta ma colère. Heureux si le poison qui servit ma fureur De mon indigne amour eût étouffé l'ardeur ! Celui de l'infidèle éclatait pour Thyeste Au milieu des horreurs du sort le plus funeste. Je ne puis, sans frémir, y penser aujourd'hui ; Aerope, en expirant, brûlait encor pour lui. Voilà ce qu'en un mot surprit ma vigilance À ceux qui de l'ingrate avaient la confidence. Il lui montre en ce moment une lettre d'Aerope.

Lettre d'Aerope.

« D'Atrée en ce moment j'éprouve le courroux, Cher Thyeste, et je meurs sans regretter la vie : Puisque je ne l'aimais que pour vivre avec vous, Je ne murmure point qu'elle me soit ravie. Plisthène fut le fruit de nos tristes amours : S'il passe jusqu'à vous, prenez soin de ses jours ; Qu'il fasse quelquefois ressouvenir son père Du malheureux amour qu'avait pour lui sa mère. » Juge de quel succès ses soins furent suivis ; Je retins à la fois son billet et son fils. Je voulus étouffer ce monstre en sa naissance : Mais mon coeur plus prudent l'adopta par vengeance ; Et, méditant dès lors le plus affreux projet, Je le fis au palais apporter en secret. Un fils venait de naître à la nouvelle reine ; Pour remplir mes projets, je le nommai Plisthène, Et mis le fils d'Aerope au berceau de ce fils, Dont depuis m'ont privé les destins ennemis. C'est sous un nom si cher qu'Argos l'a vu paraître : Je fis périr tous ceux qui pouvaient le connaître ; Et, laissant ce secret entre les dieux et moi, Je ne l'ai jusqu'ici confié qu'à ta foi. Après ce que tu sais, sans que je te l'apprenne, Tu vois à quel dessein j'ai conservé Plisthène ; Et, puisque la pitié n'a point sauvé ses jours, À quel usage enfin j'en destine le cours.

SCÈNE IV. Atrée, Plisthène, Eurysthène, Thessandre, gardes.

PLISTHÈNE

Juste ciel !

SCÈNE V. Plisthène, Thessandre.

SCÈNE VI. Théodamie, Léonide, Plisthène, Thessandre.

SCÈNE VII. Théodamie, Léonide.

THÉODAMIE

Où sommes-nous, hélas ! Ma chère Léonide ? Quel astre injurieux en ces climats nous guide ? Ô vous, qui nous jetez sur ces bords odieux, Cachez-nous au tyran qui règne dans ces lieux, Dieux puissants ! Sauvez-nous d'une main ennemie ! Quel séjour pour Thyeste et pour Théodamie ! Du sort qui nous poursuit vois quelle est la rigueur. Atrée, après vingt ans, rallumant sa fureur, Sous d'autres intérêts déguisant ce mystère, Arme pour désoler l'asile de son frère. L'infortuné Thyeste, instruit de ce danger, À son tour, en secret, arme pour se venger, Flatté du vain espoir de rentrer dans Mycènes, Tandis que l'ennemi voguerait vers Athènes, Ou pendant que Chalcys, par de puissants efforts, Retiendrait le tyran sur ces funestes bords. Inutiles projets ! Inutile espérance ! L'Euripe a tout détruit ; plus d'espoir de vengeance : Et c'est ce même amant, ce prince généreux, Sans qui nous périssions sur ce rivage affreux, Ce prince, à qui je dois le salut de mon père, Qui, la foudre à la main, va combler sa misère. Athènes va tomber, si, pour comble de maux, Thyeste dans ces murs n'accable ce héros. Trop heureux cependant, si de l'île d'Eubée Il pouvait s'éloigner sans le secours d'Atrée ! Sauvez l'en, s'il se peut, grands dieux ! Votre courroux Poursuit-il des mortels si semblables à vous ? Ciel, puisqu'il faut punir, venge-toi sur son frère : Atrée est un objet digne de ta colère. Je tremble à chaque pas que je fais en ces lieux : Hélas ! Thyeste en vain s'y cache à tous les yeux ; Quoique absent dès longtemps, on peut le reconnaître : Heureux que sa langueur l'empêche d'y paraître !

ACTE II

SCÈNE I. Thyeste, Théodamie, Léonide.

SCÈNE II. Thyeste, Théodamie.

THYESTE

En dussé-je périr, songez que je le veux. Sauvez-moi, par pitié, de ces bords dangereux, Du soleil à regret j'y revois la lumière ; Malgré moi, le sommeil y ferme ma paupière. De mes ennuis secrets rien n'arrête le cours : Tout à de tristes nuits joint de plus tristes jours. Une voix, dont en vain je cherche à me défendre, Jusqu'au fond de mon coeur semble se faire entendre : J'en suis épouvanté. Les songes de la nuit Ne se dissipent point par le jour qui les suit : Malgré ma fermeté, d'infortunés présages Asservissent mon âme à ces vaines images. Cette nuit même encor, j'ai senti dans mon coeur Tout ce que peut un songe inspirer de terreur. Près de ces noirs détours que la rive infernale Forme à replis divers dans cette île fatale, J'ai cru longtemps errer parmi des cris affreux, Que des mânes plaintifs poussaient jusques aux cieux. Parmi ces tristes voix, sur ce rivage sombre, J'ai cru d'Aerope en pleurs entendre gémir l'ombre ; Bien plus, j'ai cru la voir s'avancer jusqu'à moi, Mais dans un appareil qui me glaçait d'effroi : « Quoi ! Tu peux t'arrêter dans ce séjour funeste ! Suis-moi, m'a-t-elle dit, infortuné Thyeste. » Le spectre, à la lueur d'un triste et noir flambeau, À ces mots, m'a traîné jusque sur son tombeau. J'ai frémi d'y trouver le redoutable Atrée, Le geste menaçant, et la vue égarée, Plus terrible pour moi, dans ces cruels moments, Que le tombeau, le spectre, et ses gémissements. J'ai cru voir le barbare entouré de furies, Un glaive encor fumant armait ses mains impies ; Et, sans être attendri de ses cris douloureux, Il semblait dans son sang plonger un malheureux. Aerope, à cet aspect, plaintive et désolée, De ses lambeaux sanglants à mes yeux s'est voilée. Alors j'ai fait, pour fuir, des efforts impuissants ; L'horreur a suspendu l'usage de mes sens. À mille affreux objets l'âme entière livrée, Ma frayeur m'a jeté sans force aux pieds d'Atrée. Le cruel, d'une main, semblait m'ouvrir le flanc, Et de l'autre, à longs traits, m'abreuver de mon sang. Le flambeau s'est éteint ; l'ombre a percé la terre ; Et le songe a fini par un coup de tonnerre.

SCÈNE III. Atrée, Théodamie, Eurysthène, Alcimédon, Léonide, Gardes.

SCÈNE IV. Atrée, Théodamie, Léonide, Eurysthène, Gardes.

ATRÉE

Gardes, faites venir l'étranger en ces lieux.

Quelques gardes sortent.

SCÈNE V. Atrée, Thyeste, Théodamie, Léonide, Eurysthène, Gardes.

THYESTE

Les thraces.

SCÈNE VI. Atrée, Thyeste, Plisthène, Théodamie, Eurysthène, Thessandre, Léonide, Gardes.

SCÈNE VII. Atrée, Eurysthène, Gardes.

ACTE III

SCÈNE I. Atrée, Eurysthène.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Atrée, Plisthène.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Thyeste, Plisthène.

SCÈNE VI. Atrée, Thyeste, Plisthène.

PLISTHÈNE, apercevant Atrée

Ah ciel !

SCÈNE VII. Atrée, Thyeste.

SCÈNE VIII.

ATRÉE

Quoi ! Même dans des lieux soumis à ma puissance J'aurai tenté sans fruit une juste vengeance ! Et le lâche qui doit la servir en ce jour Trahit, pour la tromper, jusques à son amour ! Ah ! Je le punirai de l'avoir différée, Comme fils de Thyeste, ou comme fils d'Atrée. Mériter ma vengeance est un moindre forfait Que d'oser un moment en retarder l'effet. Perfide, malgré toi, je t'en ferai complice, Ton roi, pour tant d'affronts, n'a pas pour un supplice. Je ne punirais point vos forfaits différents, Si je ne m'en vengeais par des forfaits plus grands. Où Thyeste paraît, tout respire le crime ; Je me sens agité de l'esprit qui l'anime ; Je suis déjà coupable. était-ce me venger Que de charger son fils du soin de l'égorger ? Qu'il vive, ce n'est plus sa mort que je médite, La mort n'est que la fin des tourments qu'il mérite. Que le perfide, en proie aux horreurs de son sort, Implore comme un bien la plus affreuse mort. Que ma triste vengeance, à tous les deux cruelle, Étonne jusqu'aux dieux qui n'ont rien fait pour elle. Vengeons tous nos affronts, mais par un tel forfait, Que Thyeste lui-même eût voulu l'avoir fait. Lâche et vaine pitié, que ton murmure cesse ; Dans les cours outragés tu n'es qu'une faiblesse ; Abandonne le mien : qu'exiges-tu d'un coeur Qui ne reconnaît plus de dieu que sa fureur ? Courons tout préparer ; et, par un coup funeste, Surpassons, s'il se peut, les crimes de Thyeste. Le ciel, pour le punir d'avoir pu m'outrager, A remis à son sang le soin de m'en venger.

ACTE IV

SCÈNE I. Plisthène, Thessandre.

SCÈNE II. Plisthène, Théodamie, Thessandre, Léonide.

SCÈNE III. Thyeste, Plisthène, Théodamie, Thessandre, Léonide.

SCÈNE IV. Atrée, Thyeste, Plisthène, Théodamie,, Eurysthène, Thessandre, Léonide, Gardes.

SCÈNE V. Atrée, Thyeste, Plisthène, Théodamie, Eurysthène, Thessandre, Léonide.

ATRÉE, à Thyeste

Rassure tes esprits : D'une indigne frayeur je vois ton âme atteinte ; Thyeste, chasses-en les horreurs et la crainte. Ne redoute plus rien de mon inimitié, Toute ma haine cède à ma juste pitié. Ne crains plus une main à te perdre animée ; Tes malheurs sont si grands qu'elle en est désarmée : Et les dieux, effrayés des forfaits des humains, Jamais plus à propos n'ont trahi leurs desseins. Quelle était ma fureur ! Et que vais-je t'apprendre ! Ton coeur déjà tremblant va frémir de l'entendre. Je le répète encor ; tes malheurs sont si grands, Qu'à peine je les crois, moi qui te les apprends.

Il lui montre un billet d'Aerope.

Ce billet seul contient un secret si funeste... Mais, avant de l'ouvrir, écoute tout le reste. Tu n'as pas oublié les sujets odieux D'un courroux excité par tes indignes feux : Souviens-t'en ; c'est à toi d'en garder la mémoire : Pour moi, je les oublie ; ils blessent trop ma gloire. Cependant contre toi que n'ai-je point tenté ! J'en sens encor frémir mon coeur épouvanté. En vain sur mes serments ton âme rassurée Comptait sur une paix que je t'avais jurée ; Car, dans l'instant fatal où j'attestais les cieux, Je me jurais ta mort, et j'imposais aux dieux. Je n'en veux pour témoin que ce même Plisthène, Par de pareils serments qui sut tromper ma haine. C'était lui qui devait me venger aujourd'hui D'un crime dont l'affront rejaillissait sur lui ; Et, pour mieux l'engager à t'arracher la vie, J'en devais, au refus, priver Théodamie. De ce récit affreux ne prends aucun effroi : Tu dois te rassurer en le tenant de moi.

À Plisthène.

Et toi, dont la vertu m'a garanti d'un crime, Ne crains rien d'un courroux peut-être légitime. Si c'est un crime à toi de ne le point servir, Quelle eût été l'horreur d'avoir pu l'assouvir ! Enfin, c'eût été peu que d'immoler mon frère, Le malheureux auroit assassiné son père.

ATRÉE

Ces mots vont t'en instruire. Lis.

Il lui donne la lettre d'Aerope.

ATRÉE

C'eût été pour Atrée une perte funeste, S'il eût fallu te rendre à d'autres qu'à Thyeste. Le destin ne pouvait, qu'en te donnant à lui, Me consoler d'un bien qu'il m'enlève aujourd'hui. Eurysthène, sensible aux larmes de ta mère, Est celui qui me fit, de son bourreau, ton père. Instruit de mes fureurs, c'est lui dont la pitié Vient de vous sauver tous de mon inimitié.

À Thyeste.

Thyeste, après ce fils que je viens de te rendre, Tu vois si désormais je cherche à te surprendre. Reçois-le de ma main pour garant d'une paix Que mes soupçons jaloux ne troubleront jamais : Enfin, pour t'en donner une entière assurance, C'est par un fils si cher que ton frère commence. En faveur de ce fils, qui fut longtemps le mien, De mon sceptre aujourd'hui je détache le tien. Rentre dans tes états sous de si doux auspices, Qui de notre union ne sont que les prémices. Je prétends que ce jour, que souillait ma fureur, Achève de bannir les soupçons de ton coeur. Thyeste, en croiras-tu la coupe de nos pères ? Est-ce offrir de la paix des garants peu sincères ? Tu sais qu'aucun de nous, sans un malheur soudain, Sur ce gage sacré n'ose jurer en vain : C'est sa perte, en un mot : cette coupe fatale Est le serment du Styx pour les fils de Tantale. Je veux bien aujourd'hui, pour lui prouver ma foi, En mettre le péril entre Thyeste et moi : Veut-il bien, à son tour, que la coupe sacrée Achève l'union de Thyeste et d'Atrée ?

Styx : Fleuve qui, selon la mythologie, coulait aux enfers ; les dieux juraient par le Styx, et ce serment ne pouvait être violé. [L]

Tantale : Titan, ayant commit plusieurs crimes envers les hommes et les dieux et puni par eux au supplice de la faim et de la soif inextinguible.

SCÈNE VI. Plisthène, Thessandre.

ACTE V

SCÈNE I.

SCÈNE II. Plisthène, Thessandre.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Atrée, Plisthène, Gardes.

SCÈNE V.

ATRÉE, seul

Va périr, malheureux, mais, dans ton sort funeste, Cent fois moins malheureux que le lâche Thyeste. Que je suis satisfait ! Que de pleurs vont couler Pour ce fils qu'à ma rage on est près d'immoler ! Quel que soit en ces lieux son supplice barbare, C'est le moindre tourment qu'à Thyeste il prépare. Ce fils infortuné, cet objet de ses voeux, Va devenir pour lui l'objet le plus affreux. Je ne te l'ai rendu que pour te le reprendre, Et ne te le ravis que pour mieux te le rendre. Oui, je voudrais pouvoir, au gré de ma fureur, Le porter tout sanglant jusqu'au fond de ton coeur. Quel qu'en soit le forfait, un dessein si funeste, S'il n'est digne d'Atrée, est digne de Thyeste. De son fils tout sanglant, de son malheureux fils, Je veux que dans son sein il entende les cris. C'est en toi-même, ingrat, qu'il faut que ma victime, Ce fruit de tes amours, aille expier ton crime. Je frissonne, et je sens mon âme se troubler ; C'est à mon ennemi qu'il convient de trembler. Qui cède à la pitié mérite qu'on l'offense ; Il faut un terme au crime, et non à la vengeance. Tout est prêt ; et déjà, dans mon coeur furieux, Je goûte le plaisir le plus parfait des dieux. Je vais être vengé, Thyeste, quelle joie ! Je vais jouir des maux où tu vas être en proie. Ce n'est de ses forfaits se venger qu'à demi, Que d'accabler de loin un perfide ennemi ; Il faut, pour bien jouir de son sort déplorable, Le voir dans le moment qu'il devient misérable, De ses premiers transports irriter la douleur, Et lui faire à longs traits sentir tout son malheur.

SCÈNE VI. Atrée, Thyeste, Gardes.

SCÈNE VII. Atrée, Thyeste, Eurysthène, Gardes.

Eurysthène apporte la coupe.

SCÈNE VIII. Atrée, Thyeste, Théodamie, Eurysthène, Léonide, Gardes.

THÉODAMIE

Ah ciel !

1 525 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica