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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Electre

Prosper Jolyot de Crébillon· créée en 1708, imprimée en 1709· 5 actes· 1 676 vers· 11 personnages

Représentée pour la première fois le 14 décembre 1708 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • CLYTEMNESTRE, veuve d'Agamemnon, et femme d'Égisthe
  • ORESTE, fils d'Agamemnon et de Clytemnestre, roi de Mycènes, élevé sous le nom de Tydée
  • ÉLECTRE, soeur d'Oreste
  • ÉGISTHE, fils de Thyeste, et meurtrier d'Agamemnon
  • ITYS, fils d'Égisthe, mais d'une autre mère que Clytemnestre
  • IPHIANASSE, soeur d'Itys
  • PALAMÈDE, gouverneur d'Oreste
  • ARCAS, ancien officier d'Agamemnon
  • ANTÉNOR, confident d'Oreste
  • MÉLITE, confidente d'Iphianasse
  • GARDES
PRÉFACE

Se louer ou se plaindre du public, style ordinaire des préfaces. Jamais auteur dramatique n'eut une plus belle occasion de suivre un usage que la vanité de ses confrères a consacré dès long-temps. En effet, je sais peu de pièces dont on ait parlé plus diversement que de celle-ci ; et il n'y en a peut-être point qui ait mieux mérité tout le bien et tout le mal qu'on en a dit. Mes amis d'une part ; les critiques de l'autre, ont outré la matière sur cet article. C'est donc aux gens indifférents que ceci s'adresse, puisque ce sont ceux qui doivent être précisément à notre égard ce qu'on appelle publie. On me reproche des longueurs dans mes deux premiers actes, trop de complication dans le sujet. Je passe condamnation. La sortie d'Électre de dessus la scène, dans le premier acte, y laisse un vide qui le fait languir dans tout le reste. Une bonne partie du second tient plus du poème épique que du tragique : en un mot, les descriptions y sont trop fréquentes. Trop de complication ? A cela je n'ai qu'une chose à répondre : le sujet d'ÉLECTRE est si simple de lui-même, que je ne crois pas qu'on puisse le traiter avec quelque espérance de succès, en le dénuant d'épisodes. Il s'agit de faire périr les meurtriers d'Agamemnon : on n'attend pour cela que le retour d'Oreste. Oreste arrivé, sa reconnaissance faite avec sa soeur, voilà la pièce à son dénouement. Quelque peine qu'ait l'action à être une parmi tant d'intérêts divers, j'aime mieux encore avoir chargé mon sujet d'épisodes, que de déclamations. D'ailleurs, notre théâtre soutient malaisément cette simplicité si chérie des anciens : non qu'elle ne soit bonne , mais on n'est pas toujours sûr de plaire en s'y attachant exactement. Pour l'anachronisme qu'on m'impute sur l'âge d'Oreste ; ce serait faire injure à ceux qui ont fait cette critique, que d'y répondre. Il faut ne pas entendre le théâtre, pour ne pas savoir quels sont nos droit ! sur les époques. Je renvoie là-dessus à Xipharès, dans Mithridate ; à Narcisse , dans Britannicus Faire naître Oreste avant ou après le siège de Troie, n'est pas un point qui doive être litigieux dans un poème. J'ai bien un autre procès à soutenir contre les zélateurs de l'antiquité, plus considérable selon eux , plus léger encore selon » moi , que le précédent : c'est l'amour d'Électre ; c'est l'audace que j'ai eue de lui donner des sentiments que Sophocle s'est bien gardé de lui donner. Il est vrai qu'ils n'étaient point en. usage sur la scène de son temps ; que, s'il eût vécu du nôtre, il eût peut-être fait comme moi. Cela ne laisse pas d'être un attentat jusque-là inouï, qui a soulevé contre un moderne inconsidéré toute cette région idolâtre où il ne manque plus au culte qu'on y rend aux anciens, que des prêtres et des victimes. En vain quelques sages protestent contre cet abus : les préjugés prévalent ; et la prévention va si loin, que tels qui ne connaissent les anciens que de nom, qui ne savent pas seulement si Sophocle était Grec ou Français, sur la foi des dévots de l'antiquité ont prononcé Hardiment contre moi. Ce n'est point la tragédie de Sophocle ni celle d'Euripide que je donne ; c'est la mienne. A-t-on fait le procès aux peintres qui depuis Apelles ont peint Alexandre autremeut que la foudre à la main ?

Dussent les Grecs encore fondre sur un rebelle, je dirai que, si j'avais quelque chose à imiter de Sophocle, ce ne serait assurément pas son Électre ; qu'aux beautés près, desquelles je ne fais aucune comparaison, il y a peut-être dans sa pièce bien autant de défauts que dans la mienne. Loin que cet amour dont on fait un monstre en soit un, je prétends qu'il donne encore plus de force au caractère d'Électre, qui a dans Sophocle plus de férocité que de véritable grandeur : c'est moins la mort de son père qu'elle venge, que ses propres malheurs. Triste objet des fureurs d'Ègisthe et de Clytemnestre, n'y a-t-il pas bien à s'étonner qu'Électre ne soit occupée que de sa vengeance ? Ne faire précisément que ce qu'on doit, quand rien ne s'y oppose en secret, n'est pas une vertu ; mais vaincre un penchant presque toujours insurmontable dans le coeur humain , pour faire son devoir, en est une des plus grandes. Une princesse dans un état aussi cruel que celui où se trouve Electre, dira-t-on, être amoureuse ! Oui, amoureuse. Quels coeurs sont inaccessibles à l'amour ? Quelles situations dans la vie peuvent nous mettre à l'abri d'une passion si involontaire ? Plus on est malheureux, plus on a le coeur aisé à attendrir. Ce n'est point un grand fonds de vertu qui nous garantit de l'amour ; il nous empêche seulement d'y succomber. Il y a bien de la différence , d'ailleurs , de la sensibilité d'Électre à une intrigue amoureuse. Les soins de son amour ne sont pas de ces soins ordinaires qui font toute la matière de nos romans : c'est pour se punir de la faiblesse qu'elle a d'aimer le fils du meurtrier de son père, qu'elle veut précipiter les moments de sa vengeance, sans attendre le retour de son frère. Enfin, selon le système de mes censeurs , il ne s'agit que de rendre Electre tout-a-fait à plaindre : je crois y avoir mieux réussi que Sophocle, Euripide, Eschyle, et tous ceux qui ont traité le même sujet. C'est ajouter à l'horreur du sort de cette princesse, que -d'y joindre une passion dont la contrainte et les remords ne font pas toujours les plus grands malheurs. Le seul défaut de l'amour d'Électre , si j'en crois mes amis qui me flattent le moins , c'est qu'il ne produit pas assez d'événements dans toute la pièce ; et c'est en effet tout ce qu'on peut raisonnablement me reprocher sur ce chapitre.

ACTE I

SCÈNE I.

ÉLECTRE, seule

Témoin du crime affreux que poursuit ma vengeance, Ô nuit, dont tant de fois j'ai troublé le silence, Insensible témoin de mes vives douleurs, Électre ne vient plus te confier des pleurs : Son coeur, las de nourrir un désespoir timide, Se livre enfin sans crainte an transport qui le guide. Favorisez, grands dieux, un si juste courroux ; Électre vous implore, et s'abandonne à vous. Pour punir les forfaits d'une race funeste, J'ai compté trop longtemps sur le retour d'Oreste : C'est former des projets et des voeux superflus ; Mon frère malheureux, sans doute, ne vit plus. Et vous, manes sanglants du plus grand roi du monde, Triste et cruel objet de ma douleur profonde, Mon père, s'il est vrai que sur les sombres bords Les malheurs des vivants puissent toucher les morts Ah ! Combien doit frémir ton ombre infortunée Des maux où ta famille est encor destinée ! C'était peu que les tiens, altérés de ton sang, Eusseut osé porter le couteau dans ton flanc, Qu'à la face des dieux le meurtre de mon père Fût, pour comble d'horreurs, le crime de ma mère ; C'est peu qu'en d'autres mains la perfide ait remis Le sceptre qu'après toi devait porter ton fils, Et que dans mes malheurs Égisthe qui me brave, Sans respect, sans pitié, traite Électre en esclave : Pour m'accabler encor, son fils audacieux, Itys, jusqu'à ta fille ose lever les yeux. Des dieux et des mortels Électre abandonnée Doit, ce jour, à son sort s'unir par l'hyménée, Si ta mort, m'inspirant un courage nouveau, N'en éteint par mes mains le coupable flambeau. Mais qui peut retenir le courroux qui m'anime ? Clytemnestre osa bien s'armer pour un grand crime. Imitons sa fureur par de plus nobles coups ; Allons à ces autels, où m'attend son époux, Immoler avec lui l'amant qui nous outrage : C'est là le moindre effort digne de mon courage. Je le dois... D'où vient donc que je ne le fais pas ? Ah ! Si c'était l'amour qui me retînt le bras ! Pardonne, Agamemnon ; pardonne, ombre trop chère : Mon creur n'a point brûlé d'une flamme adultère ; Ta fille, de concert avec tes assassins, N'a point porté sur toi de parricides mains ; J'ai tout fait pour venger ta perte déplorable. Électre cependant n'en est pas moins coupable : Le vertueux Itys, à travers ma douleur, N'en a pas moins trouvé le chemin de mou coeur. Mais Arcas ne vient point ! Fidèle en apparence, Trahit-il en secret le soin de ma vengeance ?

SCÈNE II. Électre, Arcas.

ARCAS

Non, n'attendez rien d'elle. Madame, en vain pour vous j'ai fait parler mon zèle ; Eux-mêmes, à regret, ces trop prudents amis S'en tiennent au secours qu'on leur avait promis. « Qu'Oreste, disent-ils, vienne par sa présence Rassurer des amis armés pour sa vengeance. Palamède, chargé d'élever ce héros, Promettait avec lui de traverser les flots ; Son fils, même avant eux, devait ici se rendre. C'est se perdre, sans eux qu'oser rien entreprendre ; Bientôt de nos projets la mort serait le prix. » D'ailleurs, pour achever de glacer leurs esprits, On dit que ce guerrier dont la valeur funeste Ne se peut comparer qu'à la valeur d'Oreste, Qui de tant d'ennemis délivre ces États, Qui les a sauvés seul par l'effort de son bras, Qui, chassant les deux rois de Corinthe et d'Athènes, De morts et de mourants vient de couvrir nos plaines, Hier, avant la nuit, parut dans ce palais ; Cet étranger qu'Égisthe a comblé de bienfaits, À qui le tyran doit le salut de sa fille, De lui, d'Itys, enfin de toute sa famille, Est un rempart si sûr pour vos persécuteurs, Que de tous nos amis il a glacé les coeurs. Au seul nom du tyran que votre âme déteste On frémit ; cependant on veut revoir Oreste. Mais le jour qui paraît me chasse de ces lieux : Je crois voir même Itys. Madame, au nom de ces dieux, Loin de faire éclater le trouble de votre âme, Flattez plutôt d'Itys l'audacieuse flamme ; Faites que votre hymen se diffère d'un jour : Peut-être verrons-nous Oreste de retour.

SCÈNE III. Électre, Itys.

ÉLECTRE

Ce sceptre est-il à moi, pour me le destiner ? Ce sceptre est-il à lui, pour te l'oser donner ? C'est en vain qu'en esclave il traite une princesse, Jusqu'à le redouter que le traître m'abaisse : Qu'il fasse que ces fers, dont il s'est tant promis, Soient moins honteux pour moi que l'hymen de son fils. Cesse de te flatter d'une espérance vaine : Ta vertu ne te sert qu'à redoubler ma haine. Êgisthe ne prétend te faire mon époux, Que pour mettre sa tête a couvert de mes coups ; Mais sais-tu que l'hymen dont la pompe s'apprête Ne se peut achever qu'aux dépens de sa tête ? À ces conditions je souscris à tes voeux ; Ma main sera le prix d'un coup si généreux. Électre n'attend point cet effort de la tienne ; Je connais ta vertu : rends justice à la mienne. Crois-moi, loin d'écouter ta tendresse pour moi, De Clytemnestre ici crains l'exemple pour toi. Romps toi-même un hymen où l'on veut me contraindre ; Les femmes de mon sang ne sont que trop à craindre. Malheureux ! De tes voeux quel peut être l'espoir ? Hélas ! Quand je pourrais, rebelle à mon devoir, Brûler un jour pour toi de feux illégitimes, Ma vertu t'en ferait bientôt les plus grands crimes. Je te haïrai moins, fils d'un prince odieux : Ne sois point, s'il se peut, plus coupable à mes yeux ; Ne me peins plus l'ardeur dont ton âme est éprise. Que peux-tu souhaiter ? Itys, qu'il te suffise Qu'Électre, tout entière à son inimitié, Ne fait point tes malheurs sans en avoir pitié. Mais Clytemnestre vient : ciel ! Quel dessein l'amène ? Te sers-tu contre moi du pouvoir de la Reine ?

SCÈNE IV. Clytemnestre, Électre, Itys, Gardes.

SCÈNE V. Clytemnestre, Électre, Itys.

SCÈNE VI. Clytemnestre, Électre.

SCÈNE VII. Égisthe, Clytemnestre, Électre.

SCÈNE VIII. Égisthe, Clytemnestre.

CLYTEMNESTRE

Seigneur, n'irritez point son orgueil furieux. Si vous saviez les maux que m'annoncent les dieux... J'en frémis. Non, jamais le ciel impitoyable N'a menacé nos jours d'un sort plus déplorable. Deux fois mes sens frappés par un triste réveil Pour la troisième fois se livraient au sommeil, Quand j'ai cru, par des cris terribles et funèbres, Me sentir entraîner dans l'horreur des ténèbres. Je suivais, malgré moi, de si lugubres cris ; Je ne sais quels remords agitaient mes esprits. Mille foudres grondaient dans un épais nuage Qui semblait cependant céder à mon passage. Sous mes pas chancelants un gouffre s'est ouvert ; L'affreux séjour des morts à mes yeux s'est offert. À travers l'Achéron la malheureuse Électre, À grands pas, où j'étais semblait guider un spectre. Je fuyais ; il me suit. Ah seigneur ! À ce nom Mon sang se glace : hélas ! C'était Agamemnon. « Arrête, m'a-t-il dit d'une voix formidable ; Voici de tes forfaits le terme redoutable : Arrête, épouse indigne ; et frémis de ce sang Que le cruel Égisthe a tiré de mon flanc. Ce sang, qui ruisselait d'une large blessure , Semblait, en s'écoulaut, pousser un long murmure. À l'instant j'ai cru voir aussi couler le mien : Mais, malheureuse ! À peine a-t-il touché le sien, Que j'en ai vu renaître un monstre impitoyable Qui m'a lancé d'abord un regard effroyable. Deux fois le Styx, frappé par ses mugissements, A longtemps répondu par des gémissements. Vous êtes accouru : mais le monstre en furie D'un seul coup à mes pieds vous a jeté sans vie, Et m'a ravi la mienne avec le même effort, Sans me donner le temps de sentir votre mort.

Achéron : dans la mythologie, rivière affluent du Styx qui mène aux Enfers et qui charrie d'normes rochers.

ÉGISTHE

Je conçois la douleur où la crainte vous plonge. Un présage si noir n'est cependant qu'un songe Que le sommeil produit et nous offre au hasard, Où, bien plus que les dieux, nos sens ont souvent part. Pourrais-je craindre un songe à vos yeux si funeste, Moi qui ne compte plus d'autre ennemi qu'Oreste ? Au gré de sa fureur qu'il s'arme contre nous, Je saurai lui porter d'inévitables coups. Ma haine à trop haut prix vient de mettre sa tête, Pour redouter encor les malheurs qu'il m'apprête. C'est en vain que Samos la defend contre moi : Qu'elle tremble, à son tour, pour elle et pour son roi. Athènes désormais, de ses pertes lassée, Nous menace bien moins qu'elle n'est menacée ; Et le roi de Corinthe, épris plus que jamais, Me demande aujourd'hui ma fille avec la paix. Quel que soit son pouvoir, quoi qu'il en ose attendre, Sans la tête d'Oreste il n'y faut point prétendre. D'ailleurs, pour cet hymen le ciel m'offre une main Dont j'attends pour moi-même un secours plus certain. Ce héros, défenseur de toute ma famille, Est celui qu'en secret je déstine à ma fille. Ainsi je ne crains plus qu'Électre et sa fierté, Ses reproches, ses pleurs, sa fatale beauté, Les transports de mon fils : mais, s'il peut la contraindre À recevoir sa foi, je n'aurai rien à craindre ; Et la main que prétend employer mon courroux Mettra bientôt le comble à mes voeux les plus doux. Mais ma fille paraît. Madame, je vous laisse, Et je vais travailler au repos de la Grèce.

SCÈNE IX. Clytemnestre, Iphianasse, Mélite.

SCÈNE X. Iphianasse, Mélite.

IPHIANASSE

Plût aux dieux que ce jour, qui te paraît si beau, Dût des miens à tes yeux éteindre le flambeau ! Mais lorsque tu sauras mes mortelles alarmes, N'irrite point mes maux, et fais grace à mes larmes. Il te souvient encor de ces temps où, sans toi, Nous sortîmes d'Argos à la suite du roi. Tout semblait menacer le trône de Mycènes, Tout cédait aux deux rois de Corinthe et d'Athènes. Pour retarder du moins un si cruel malheur, Mon frère sans succès fit briller sa valeur ; Égisthe fut défait, et trop heureux encore De pouvoir se jeter dans les murs d'Épidaure. Tu sais tout ce qu'alors fit pour nous ce héros Qu'Itys avait sauvé de la fureur des flots. Peins-toi le dieu terrible adoré dans la Thrace ; Il en avait du moins et les traits et l'audace. Quels exploits ! Non, jamais avec plus de valeur Un mortel n'a fait voir ce que peut un grand coeur. Je le vis ; et le mien, illustrant sa victoire, Vaincu, quoiqu'en secret, mit le comble à sa gloire. Heureuse si mon âme, en proie à tant d'ardeur, Du crime de ses feux faisait tout son malheur ! Mais hier je revis ce vainqueur redoutable À peine s'honorer d'un accueil favorable. De mon coupable amour l'art déguisant la voix, En vain sur sa valeur je le louai cent fois ; En vain, de mon amour flattant la violence, Je fis parler mes yeux et ma reconnaissance : Il soupire, Mélite ; inquiet et distrait, Son coeur paraît frappé d'un déplaisir secret. Sans doute il aime ailleurs ; et, loin de se contraindre... Que dis-je, malheureuse ! Est-ce à moi de m'en plaindre ? Esclave d'un haut rang, victime du devoir, De mon indigne amour quel peut être l'espoir ? Ai-je donc oublié tout ce qui nous sépare ? N'importe : détournons l'hymen qu'on me prépare ; Je ne puis y souscrire. Allons trouver le Roi : Faisons tout pour l'amour, s'il ne fait rien pour moi.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Tydée, Anténor.

TYDÉE

Tout offrait à mes yeux l'inévitable mort : Mais j'y courais en vain ; la rigueur de mon sort A de plus grands malheurs me réservoit encore, Et me jeta mourant vers les murs d'Épidaure. Itys me secourut ; et de mes tristes jours, Malgré mon désespoir, il prolongea le cours. Juge de ma douleur, quand je sus que ma vie Était le prix des soins d'une main ennemie ! Des périls de la mer Tydée enfin remis, Une nuit, allait fuir loin de ses ennemis, Lorsque, la même nuit, d'un vainqueur en furie Epidaure éprouva toute la barbarie. Figure-toi les cris, le tumulte et l'horreur. Dons ce trouble, soudain je m'arme avec fureur, Incertain du parti que mon bras devait prendre, S'il faut presser Égisthe, ou s'il faut le défendre. L'ennemi cependant occupait les remparts, Et sur nous à grands cris fondait de toutes parts. Le sort m'offrit alors l'aimable Iphianasse, Et ma haine bientôt a d'autres soins fit place. Ses pleurs, son désespoir, Itys près de périr, Quels objets pour un coeur facile à s'attendrir ! Oreste ne vit plus : mais, pour la soeur d'Oreste, Il faut de ses états conserver ce qui reste, Me disais-je à moi-même, et, loin de l'accabler, Secourir le tyran qu'on devait immoler : Je chasserai plutôt Égisthe de Mycènes, Que d'en chasser les rois de Corinthe et d'Athènes. Par ce motif secret mon coeur determiné, Ou par des pleurs touchants bien plutôt entraîne, Du soldat qui fuyait ranimant le courage, À combattre du moins mon exemple l'engage ; Et le vainqueur pressé, pâlissant a son tour, Vers son camp à grands pas médite son retour. Que ne peut la valeur où le coeur intéresse ! J'en fis trop, Anténor ; je revis la princesse. C'est t'en apprendre assez ; le reste t'est connu. D'un péril si pressant Égisthe revenu Me comble de bienfaits, me charge de poursuivre Deux rois épouvantés, dont mon bras le délivre. Je porte la terreur chez des peuples heureux, Et la paix va se faire aux dépens de mes voeux.

TYDÉE

Anténor, que veux-tu ? Prends pitié de mes feux, Plains mon sort : non, jamais on ne fut plus à plaindre. Il est enror pour moi des maux bien plus à craindre. Mais apprends des malheurs qui te feront frémir, Des malheurs dont Tydée à jamais doit gémir. Entraîné, malgré moi, dans ce palais funeste Par un désir secret de voir la soeur d'Oreste, Hier, avant la nuit, j'arrive dans ces lieux. La superbe Mycène offre un temple à mes yeux : Je cours y consulter le dieu qu'on y révère, Sur mon sort, sur celui d'Oreste et de mon père. Mais à peine aux autels je me fus prosterné, Qu'à mon abord fatal tout parut consterné : Le temple retentit d'un funèbre murmure ; ( Je ne suis cependant meurtrier ni parjure. ) J'embrAsse les autels, rempli d'un saint respect ; Le prêtre épouvanté recule à mon aspect, Et, sourd à mes souhaits, refuse de répondre : Sous ses pieds et les miens tout semble se confondre. L'autel tremble ; le dieu se voile à nos regards, Et de pâles éclairs s'arme de toutes parts : L'antre ne nous répond qu'à grands coups de tonnerre, Que le ciel en courroux fait gronder sous la terre. Je l'avoue, Anténor ; je sentis la frayeur, Pour la première fois, s'emparer de mon coeur. À tant d'horreurs enfin succède un long silence. Du dieu qui se voilait j'implore l'assistance : . « Écoute-moi, grand dieu ; sois sensible à mes cris : D'un ami malheureux, d'un plus malheureux fils, Dieu puissant, m'écriai-je, exauce la prière ; Daigne sur ce qu'il craint lui prêter ta lumière. » Alors, parmi les pleurs et parmi les sanglots, Une lugubre voix fît entendre ces mots : « Cesse de me presser sur le destin d'Oreste ; Pour en être éclairci tu m'implores en vain : Jamais destin ne fut plus triste et plus funeste. Redoute pour toi-même un semblable destin. Apaise cependant les mânes de ton père : Ton bras seul doit venger ce héros malheureux D'une main qui lui fut bien fatale et bien chère ; Mais crains, en la vengeant, le sort le plus affreux. » Une main qui lui fut bien fatale et bien chère ! Ma mère ne vit plus, et je n'ai point de frère. Juste ciel ! Et sur qui doit tomber mon courroux ? De ces lieux cependant fuyons, arrachons-nous. Allons trouver le roi... Mais je vois la princesse. Ah ! fuyons ; mes malheurs, mon devoir, tout m'en presse : Partons, dérobons-nous la douceur d'un adieu.

SCÈNE II. Iphianasse, Tydée, Mélite, Anténor.

IPHIANASSE

Seigneur !

SCÈNE III. Tydée, Anténor.

SCÈNE IV. Égisthe, Tydée, Anténor.

ACTE III

SCÈNE I.

TYDÉE, seul

Électre veut me voir ! Ah ! Mon âme éperdue Ne soutiendra jamais ni ses pleurs ni sa vue. Trop infidèle ami du fils d'Agamemnon, Oserai-je en ces lieux lui déclarer mon nom ; Lui dire que je suis le fils de Palamède ; Qu'aux devoirs les plus saints un lâche amour succède ; Qu'Oreste me fut cher ; que de tant d'amitié L'amour me laisse à peine un reste de pitié ; Que, loin de secourir une triste victime, J'abandonne sa soeur au tyran qui l'opprime ; Que cette même main, qui dut trancher ses jours, Par un coupable effort en prolonge le cours ; Et que, prête a former des noeuds illegitimes, Peut-être cette main va combler tous mes crimes ; Qu'elle n'a désormais qu'à répandre en ces lieux Le reste infortuné d'un sang si précieux ?... Mais serait-ce trahir les mânes de son frère, Que de vouloir d'Électre adoucir la misère ? D'Iphianasse enfin si je deviens l'époux, Je puis dans ses malheurs lui faire un sort plus doux. D'ailleurs, un roi puissant m'offre son alliance : Je n'ai, pour l'obtenir, dignité ni naissance. Que me sert ma valeur étant ce que je suis, Si ce n'est pour jouir d'un sort... Lâche ! poursuis. Je ne m'étonne plus si les dieux te punissent, À ton fatal aspect si les autels frémissent. Ah ! Cesse sur l'amour d'excuser le devoir : Pour être vertueux, on n'a qu'à le vouloir : D'Électre, en ce moment, faible coeur, cours l'apprendre. Qu'attends-tu ? Que l'amour vienne encor te surprendre ? Qu'un feu...

SCÈNE II. Électre, Tydée.

SCÈNE III. Iphiniass, Tydée, Mélite.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Palamède, Tydée.

PALAMÈDE

Mon fils, j'ai tout prévu ; calmez ce vain effroi : C'est à mes ennemis à trembler, non à moi. Eh ! Comment en ces lieux craindrais-je de paroître, Moi que d'abord Arcas a paru méconnaître , Moi que devance ici le bruit de mon trépas, Moi dont enfin le ciel semble guider les pas ? D'ailleurs, un sang si cher m'appelle à sa défense, Que tout cède en mon coeur au soin de sa vengeance. La soeur d'Oreste en proie à ses persécuteurs, Doit, ce jour, éprouver le comble des horreurs. Je viens, contre un tyran prêt à tout entreprendre, Reconnaître les lieux où je veux le surprendre. Puisqu'il faut l'immoler ou périr cette nuit, Qu'importe à mes desseins le peril qui me suit ? Mon fils, si même ardeur eût guidé votre audace, Vous n'auriez pas pour moi ce souci qui vous glace. Comment dois-je expliquer vos regards interdits ? Je ne trouve partout que des coeurs attiédis, Que des amis troublés, sans force et sans courage, Accoutumés au joug d'un honteux esclavage. Par ma présence en vain j'ai cru les rassembler ; Un guerrier les retient, et les fait tous trembler. Mais moi, seul au dessus d'une crainte si vaine, Je prétends immoler ce guerrier à ma haine ; C'est par-là que je veux signaler mon retour. Un défenseur d'Égisthe est indigne du jour. Parlez, connaissez-vous ce guerrier redoutable, Pour le tyran d'Argos rempart impénétrable ? Pourquoi sous vos efforts n'a-t-il pas succombé ? Parlez, mon fils ; qui peut vous l'avoir dérobé ? Votre haute valeur, désormais ralentie, Pour lui seul aujourd'hui s'est-elle démentie ? Vous rougissez, Tydée ! Ah ! Quel est mon effroi ! Je vous l'ordonne enfin, parlez, répondez-moi : D'un désordre si grand que faut-il que je pense ?

PALAMÈDE

C'est vous.

ACTE IV

SCÈNE I.

ÉLECTRE, seule

Où laissé-je égarer mes voeux et mes esprits ? Juste ciel ! Qu'ai-je vu ? Mais, hélas ! Qu'ai-je appris ? Oreste ne vit plus ; tout veut que je le croie, Le trouble de mon coeur, les pleurs où je me noie ; Il est mort : cependant, si j'en crois à mes yeux, Oreste vit encore, Oreste est en ces lieux. Ma douleur m'entraînait au tombeau de mon père Pleurer auprès de lui mes malheurs et mon frère : Qu'ai-je vu ? Quel spectacle à mes yeux s'est offert ? Son tombeau de présents et de larmes couvert ; Un fer, signe certain qu'une main se prépare À venger ce grand roi des fureurs d'un barbare. Quelle main s'arme encor contre ses ennemis ? Qui jure ainsi leur mort, si ce n'est pas son fils ? Ah ! Je le reconnais à sa noble colère ; Et c'est du moins ainsi qu'aurait juré mon frère. Quelque ardent qu'il paraisse à venger nos malheurs, Tydéé eût-il couvert ce tombeau de ses pleurs ? Ce ne sont point non plus les pleurs d'une adultère Qui ne veut qu'insulter aux mânes de mon père : Ce n'est que pour braver son époux et les dieux Qu'elle élève à sa cendre un tombeau dans ces lieux. Non, elle n'a dressé ce monument si triste, Que pour mieux signaler son amour pour Égisthe, Pour lui rendre plus chers son crime et ses fureurs, Et pour mettre le comble à mes vives douleurs. Qu'ils tremblent cependant, ces meurtriers impies Qu'il semble que déjà poursuivent les Furies. J'ai vu le fer vengeur, Égisthe va périr ; Mon frère ne revient que pour me secourir... Flatteuse illusion à qui l'effroi succède ! Puis-je encor soupçonner le fils de Palamède ? Un témoin si sacré peut-il m'être suspect ? On vient : c'est lui. Mon coeur s'émeut à son aspect. Mon frère... Quel transport s'empare de mon âme !

Oreste est porusuivie par les Furies, déesses infernales, Alecto l'implacable, Mégère le haine, et Tisiphone la vengeance. Voir les Euménides d'Eschyle.

SCÈNE II. Oreste, Électre.

ÉLECTRE

Et n'avez-vous pas cru, Seigneur, qu'avec Oreste Palamède avait vu cet empire funeste ? Il revoit cependant la clarté qui nous luit : Mon frère est-il le seul que le destin poursuit ? Vous-même, sans espoir de revoir le rivage, Ne trouvâtes-vous pas un port dans le naufrage ? Oreste, comme vous, peut en être échappé. Il n'est point mort, Seigneur, vous vous êtes trompé. J'ai vu dans ce palais une marque assurée Que ces lieux ont revu le petit-fils d'Atrée, Le tombeau de mon père encor mouillé de pleurs, Qui les auroit versés ? Qui l'eût couvert de fleurs ? Qui l'eût orné d'un fer ? Quel autre que mon frère L'eût osé consacrer aux mânes de mon père ? Mais quoi ! Vous vous troublez ! Ah ! Mon frère est ici. Hélas ! Qui mieux que vous en doit être éclairci ? Ne me le cachez point, Oreste vit encore. Pourquoi me fuir ? Pourquoi vouloir que je l'ignore ? J'aime Oreste, Seigneur ; un malheureux amour N'a pu de mon esprit le bannir un seul jour : Rien n'égale l'ardeur qui pour lui m'intéresse. Si vous saviez pour lui jusqu'où va ma tendresse, Votre coeur frémirait de l'état où je suis, Et vous termineriez mon trouble et mes ennuis. Hélas ! Depuis vingt ans que j'ai perdu mon père, N'ai-je donc pas assez éprouvé de misère ? Esclave dans des lieux d'où le plus grand des rois À l'univers entier semblait donner des lois, Qu'a fait aux dieux cruels sa malheureuse fille ? Quel crime contre Électre arme enfin sa famille ? Une mère en fureur la hait et la poursuit ; Ou son frère n'est plus, ou le cruel la fuit. Ah ! Donnez-moi la mort, ou me rendez Oreste ; Rendez-moi, par pitié, le seul bien qui me reste.

SCÈNE III. Oreste, Électre, Palamède, Anténor.

SCÈNE IV. Oreste, Électre, Palamède.

PALAMÈDE

Je rends graces au ciel qui vous rejoint ici. Oreste m'est témoin avec quelle tendresse J'ai déploré le sort d'une illustre princesse ; Avec combien d'ardeur j'ai toujours souhaité Le bienheureux instant de votre liberté. Je vous rassemble enfin, famille infortunée, À des malheurs si grands trop longtemps condamnée ! Qu'il m'est doux de vous voir où régnait autrefois Ce père vertueux, ce chef de tant de rois, Que fit périr le sort trop jaloux de sa gloire ! Ô jour que tout ici rappelle à ma mémoire, Jour cruel qu'ont suivi tant de jours malheureux, Lieux terribles, témoins d'un parricide affreux, Retracez-nous sans cesse un spectacle si triste ! Oreste, c'est ici que le barbare Égisthe, Ce monstre détesté, souillé de tant d'horreurs, Immola votre père à ses noires fureurs. Là, plus cruelle encor, pleine des Euménides, Son épouse sur lui porta ses mains perfides. C'est ici que sans force, et baigné dans son sang, Il fut longtemps traîné le couteau dans le flanc. Mais c'est là que, du sort lassant la barbarie, Il finit dans mes bras ses malheurs et sa vie. C'est là que je reçus, impitoyables dieux ! Et ses derniers soupirs, et ses derniers adieux. « A mon triste destin puisqu'il faut que je cède, Adieu, prends soin de toi, fuis, mon cher Palamède ; Cesse de m'immoler d'odieux ennemis : Je suis assez vengé si tu sauves mon fils. Va, de ces inhumains sauve mon cher Oreste : C'est à lui de venger une mort si funeste. » Vos amis sont tout prêts ; il ne tient plus qu'à vous ; Une indigne terreur ne suspend plus leurs coups ; Chacun, à votre nom, et s'excite et s'anime ; On n'attend, pour frapper, que vous et la victime.

À Électre.

De votre part, Madame, on croit que votre coeur Voudra bien seconder une si noble ardeur. C'est parmi les flambeaux d'un coupable hyménée Sue le tyran doit voir trancher sa destinée. Princesse, c'est à vous d'assurer nos projets. Flattez-le d'un hymen si doux à ses souhaits : C'est sous ce faux espoir qu'il faut que votre haine Au temple où je l'attends ce jour même l'entraîne. Mais, en flattant ses voeux, dissimulez si bien. Que de tous nos desseins il ne soupçonne rie »,

PALAMÈDE

Il ne l'est point, grands dieux ! Né du sang dont il sort, Il l'est plus qu'il ne faut pour mériter la mort. Juste ciel ! Est-ce ainsi que vous vengez un père ? L'un tremble pour la soeur, et l'autre pour le frère ! L'amour triomphe ici ! Quoi ! Dans ces lieux cruels, Il fera donc toujours d'illustres criminels ! Est-ce donc sur des coeurs livrés à la vengeance Qu'il doit un seul moment signaler sa puissance ? Rompez l'indigne joug qui vous tient enchaînés : Eh ! L'amour est-il fait pour les infortunés ? Il a fait les malheurs de toute votre race : Jugez si c'est à vous d'oser lui faire grâce. Songez, pour mieux dompter le feu qui vous surprend, Que le crime qui plaît est toujours le plus grand : Faites voir qu'un grand coeur que l'amour peut séduire Ne manque à son devoir que pour mieux s'en instruire : Ne vous attirez point le reproche honteux D'avoir pu mériter d'être si malheureux. Peut-être sans l'amour seriez-vous plus sévères. Vous savez sur les fils si l'on poursuit les pères. Songez, si le supplice en est trop odieux, Que c'est du moins punir à l'exemple des dieux. Mais je vois que l'honneur, qui vous en sollicite, De nos amis en vain rassemble ici l'élite : C'en est fait ; de ce pas je vais les disperser, Et conserver ce sang que vous n'osez verser. En effet, que m'importe à moi de le répandre ? Ce n'est point malgré vous que je dois l'entreprendre. Pour venger vos affronts j'ai fait ce que j'ai pu ; Mais vous n'avez point fait ce que vous avez dû.

SCÈNE V. Oreste, Électre.

ACTE V

SCÈNE I.

SCÈNE II. Électre, Itys.

ITYS

Pénétré d'un malheur où mon coeur s'intéresse, M'est-il enfin permis de revoir ma princesse ? Si j'en crois les apprêts qui se font en ces lieux, Je puis donc sans l'aigrir m'offrir à ses beaux yeux ! Quelque prix qu'on prépare au feu qui me dévore, Malgré tout mon espoir, que je les crains encore ! Dieux ! Se peut-il qu'Électre, après tant de rigueurs, Daigne choisir ma main pour essuyer ses pleurs ? Est-ce elle qui m'élève à ce comble de gloire ? Mon bonheur est si grand, que je ne le puis croire. Ah ! madame, à qui dois-je un bien si doux pour moi ? Amour, fais, s'il se peut, qu'il ne soit dû qu'à toi ! Électre, s'il est vrai que tant d'ardeur vous touche, Confirmez notre hymen d'un mot de votre bouche ; Laissez-moi, dans ces yeux de mon bonheur jaloux, Lire au moins un aveu qui me fait votre époux. Quoi ! Vous les détournez ! Dieux ! Quel affreux silence ! Ma princesse, parlez : vous fait-on violence ? De tout ce que je vois que je me sens troubler ! Ah ! Ne me cachez point vos pleurs prêts à couler. Confiez à ma foi le secret de vos larmes ; N'en craignez rien : ce coeur, quoiqu'épris de vos charmes, N'abusera jamais d'un pouvoir odieux. Madame, par pitié, tournez vers moi les yeux. C'en est trop : je pénètre un mystère funeste ; Vous cédez au destin qui vous enlève Oreste ; Vous croyez désormais que pour vous aujourd'hui L'univers tout entier doit périr avec lui. Votre coeur cependant, à sa haine fidèle, Accablé des rigueurs d'une mère cruelle, Au moment que je crois qu'il s'attendrit pour moi, M'ahhorre, et ne se rend qu'aux menaces du roi.

ÉLECTRE

Hélas !

SCÈNE III. Électre, Itys, Iphianasse.

SCÈNE IV. Électre, Iphianasse.

SCÈNE V. Électre, Iphianasse, Arcas.

SCÈNE VI. Oreste, Électre, Iphianasse, Arcas, Gardes.

ORESTE, à ses gardes

Suivez-la.

SCÈNE VII. Oreste, Électre, Palamède, Aarcas, Gardes.

SCÈNE VIII. Clytemnestre, Oreste, Électre, Palamède, Aarcas, Anténor, Mélite, Gardes.

SCÈNE IX. Oreste, Électre, Palamède, Anténor, Arcas, Gardes.

PALAMÈDE, le désarmant

Ah seigneur !

ORESTE

Laisse-moi : Je ne veux rien, cruel, d'Électre ni de toi : Votre coeur, affamé de sang et de victimes, M'a fait souiller ma main du plus affreux des crimes... Mais quoi ! Quelle vapeur vient obscurcir les airs ? Grâce au ciel, on m'entr'ouvre un chemin aux Enfers : Descendons, les Enfers n'ont rien qui m'épouvante ; Suivons le noir sentier que le sort me présente ; Cachons-nous dans l'horreur de l'éternelle nuit. Quelle triste clarté dans ce moment me luit ? Qui ramène le jour dans ces retraites sombres ? Que vois-je ? Mon aspect épouvante les ombres ? Que de gémissements ! Que de cris douloureux ! « Oreste ! » Qui m'appelle en ce séjour affreux ? Égisthe ! Ah ! C'en est trop, il faut qu'à ma colère... Que vois-je ? Dans ses mains la tête de ma mère ! Quels regards ! Où fuirai-je ? Ah ! Monstre furieux, Quel spectacle oses-tu présenter à mes yeux ? Je ne souffre que trop ; monstre cruel, arrête ; À mes yeux effrayés dérobe cette tête. Ah ! Ma mère, épargnez votre malheureux fils ; Ombre d'Agamemnon, sois sensible à mes cris ; J'implore ton secours, chère ombre de mon père ; Viens défendre ton fils des fureurs de sa mère ; Prends pitié de l'état où tu me vois réduit. Quoi ! Jusque dans tes bras la barbare me suit !... C'en est fait ! Je succombe à cet affreux supplice. Du crime de ma main mon coeur n'est point complice ; J'éprouve cependant des tourments infinis. Dieux ! Les plus criminels seraient-ils plus punis ?

1 676 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0