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Tragédie en vers

Rhadamisthe et Zénobie

Prosper Jolyot de Crébillon· créée en 1711· 5 actes· 1 457 vers· 9 personnages

Représenté pour la première fois le 12 janvier 1711 au Théâtre français par la troupe de la Comédie française.

Personnages

  • PHARASMANE, roi d'Ibérie
  • RHADAMISTHE, roi d'Arménie
  • ZÉNOBIE, femme de Rhadamisthe, sous le nom d'Isménie
  • ARSAME, frère de Rhadamisthe
  • HIÉRON, ambassadeur d'Arménie et confident de Rhadamisthe
  • MITRANE, capitaine des gardes de Pharasmane
  • HYDASPE, confident de Pharasmane
  • PHÉNICE, confident de Zénobie
  • Gardes

ACTE I

SCÈNE I. Zénobie, sous le nom d'Isménie ; Phénice.

SCÈNE II. Zénobie, sous le nom d'Isménie ; Arsame, Phénice.

SCÈNE III. Pharasmane, Zénobie, sous le nom d'Isménie ; Arsame, Mitrane, Hydaspe, Phénice, Gardes.

SCÈNE IV. Pharasmane, Zénobie, sous le nom d'Isménie, Mitrane, Hydaspe, Phénice, gardes.

SCÈNE V. Zénobie, Phénice.

ACTE II

SCÈNE I. Rhadamisthe, Hiéron.

RHADAMISTHE

Après ce coup affreux, devenu plus terrible, Privé de tous les miens, poursuivi, sans secours, À mon seul désespoir j'abandonnai mes jours. Je me précipitai, trop indigne de vivre, Parmi des furieux ardents à me poursuivre, Qu'un père, plus cruel que tous mes ennemis, Excitait à la mort de son malheureux fils. Enfin, percé de coups, j'allais perdre la vie, Lorsqu'un gros de romains, sorti de la Syrie, Justement indigné contre ces inhumains, M'arracha tout sanglant de leurs barbares mains. Arrivé, mais trop tard, vers les murs d'Artaxate, Dans le juste dessein de venger Mithridate, Ce même Corbulon armé pour m'accabler Conserva l'ennemi qu'il venait immoler. De mon funeste sort touché sans me connaître, Ou de quelque valeur que j'avais fait paraître, Ce romain, par des soins dignes de son grand coeur, Me sauva malgré moi de ma propre fureur. Sensible à sa vertu, mais sans reconnaissance, Je lui cachai longtemps mon nom et ma naissance ; Traînant avec horreur mon destin malheureux, Toujours persécuté d'un souvenir affreux, Et, pour comble de maux, dans le fond de mon âme Brûlant plus que jamais d'une funeste flamme Que l'amour outragé, dans mon barbare coeur, Pour prix de mes forfaits rallume avec fureur, Ranimant, sans espoir pour d'insensibles cendres, De la plus vive ardeur les transports les plus tendres. Ainsi dans les regrets, les remords et l'amour, Craignant également et la nuit et le jour, J'ai traîné dans l'Asie une vie importune. Mais au seul Corbulon attachant ma fortune, Avide de périls, et, par un triste sort, Trouvant toujours la gloire où j'ai cherché la mort, L'esprit sans souvenir de ma grandeur passée, Lorsque dix ans semblaient l'en avoir effacée, J'apprends que l'Arménie, après différents choix, Allait bientôt passer sous d'odieuses lois ; Que mon père, en secret méditant sa conquête, D'un nouveau diadème allait ceindre sa tête. Je sentis à ce bruit ma gloire et mon courroux Réveiller dans mon coeur des sentiments jaloux. Enfin à Corbulon je me fis reconnaître : Contre un père inhumain trop irrité peut-être, À mon tour en secret jaloux de sa grandeur, Je me fis des romains nommer l'ambassadeur.

SCÈNE II. Pharasmane, Rhadamisthe, Hiéron, Mitrane, Hydaspe, Gardes.

PHARASMANE

Quoique d'un vain discours je brave la menace, Je l'avouerai, je suis surpris de votre audace. De quel front osez-vous, soldat de Corbulon, M'apporter dans ma cour les ordres de Néron ? Et depuis quand croit-il qu'au mépris de ma gloire, À ne plus craindre Rome instruit par la victoire, Oubliant désormais la suprême grandeur, J'aurai plus de respect pour son ambassadeur ; Moi qui, formant au joug des peuples invincibles, Ai tant de fois bravé ces romains si terribles ; Qui fais trembler encor ces fameux souverains, Ces parthes aujourd'hui la terreur des romains ? Ce peuple triomphant n'a point vu mes images À la suite d'un char en butte à ses outrages. La honte que sur lui répandent mes exploits D'un airain orgueilleux a bien vengé les rois. Mais quel soin vous conduit en ce pays barbare ? Est-ce la guerre enfin que Néron me déclare ? Qu'il ne s'y trompe pas : la pompe de ces lieux, Vous le voyez assez, n'éblouit point les yeux : Jusques aux courtisans qui me rendent hommage, Mon palais, tout ici n'a qu'un faste sauvage : La nature, marâtre en ces affreux climats, Ne produit, au lieu d'or, que du fer, des soldats : Son sein tout hérissé n'offre aux désirs de l'homme Rien qui puisse tenter l'avarice de Rome. Mais pour trancher ici d'inutiles discours, Rome de mes projets veut traverser le cours : Et pourquoi, s'il est vrai qu'elle en soit informée, N'a-t-elle pas encore assemblé son armée ? Que font vos légions ? Ces superbes vainqueurs Ne combattent-ils plus que par ambassadeurs ? C'est la flamme à la main qu'il faut dans l'Ibérie Me distraire du soin d'entrer dans l'Arménie, Non par de vains discours indignes des romains, Quand je vais par le fer m'en ouvrir les chemins, Et peut-être bien plus, dédaignant Artaxate, Défier Corbulon jusqu'aux bords de l'Euphrate.

SCÈNE III. Rhadamisthe, Hiéron.

ACTE III

SCÈNE I.

SCÈNE II. Rhadamisthe, Arsame.

ARSAME

Ah ! Que cette vertu va vous être suspecte ! Que je crains de détruire en ce même entretien Tout ce que vous pensez d'un coeur comme le mien ! En effet, quel_que_soit le regret qui m'accable, Je sens bien que ce coeur n'en est pas moins coupable ; Et, de quelques remords que je sois combattu, Qu'avec plus d'appareil c'est trahir ma vertu. Dès qu'entre Rome et nous la guerre se déclare, Que même avec éclat mon père s'y prépare, Je sais que je ne puis vous parler ni vous voir, Sans trahir à la fois mon père et mon devoir : Je le sais ; cependant, plus criminel encore, C'est votre pitié seule aujourd'hui que j'implore. Un père rigoureux, de mon bonheur jaloux, Me force en ce moment d'avoir recours à vous. Pour me justifier, lorsque tout me condamne, Je ne veux point, Seigneur, vous peignant Pharasmane, Répandre sur sa vie un venin dangereux. Non ; quoiqu'il soit pour moi si fier, si rigoureux, Quoique de son courroux je sois seul la victime, Il n'en est pas pour moi moins grand, moins magnanime. La nature, il est vrai, d'avec ses ennemis N'a jamais dans son coeur su distinguer ses fils. Je ne suis pas le seul de ce sang invincible Qu'ait proscrit en naissant sa rigueur inflexible. J'eus un frère, Seigneur, illustre et généreux, Digne par sa valeur du sort le plus heureux. Que je regrette encor sa triste destinée ! Et jamais il n'en fut de plus infortunée. Un père, conjuré contre son propre sang, Lui-même lui porta le couteau dans le flanc. De ce jeune héros partageant la disgrâce, Peut-être qu'aujourd'hui même sort me menace : Plus coupable en effet, n'en attends-je pas moins. Mais ce n'est pas, Seigneur, le plus grand de mes soins ; Non, la mort désormais n'a rien qui m'intimide : Qu'un soin bien différent et m'agite et me guide !

ARSAME

Que me proposez-vous ? Quels conseils ! Ah ! Seigneur, Que vous pénétrez mal dans le fond de mon coeur ! Qui ? Moi ! Que, trahissant mon père et ma patrie, J'attire les romains au sein de l'Ibérie ! Ah ! Si jusqu'à ce point il faut trahir ma foi, Que Rome en ce moment n'attende rien de moi. Je n'en exige rien, dès qu'il faut par un crime Acheter un bienfait que j'ai cru légitime ; Et je vois bien, Seigneur, qu'il me faut aujourd'hui Pour des infortunés chercher un autre appui. Je croyais, ébloui de ses titres suprêmes, Rome utile aux mortels autant que les dieux mêmes ; Et, pour en obtenir un secours généreux, J'ai cru qu'il suffisait que l'on fût malheureux. J'ose le croire encore ; et, sur cette espérance, Souffrez que des romains j'implore l'assistance. C'est pour une captive asservie à nos lois, Qui, pour vous attendrir, a recours à ma voix : C'est pour une captive aimable, infortunée, Digne par ses appas d'une autre destinée. Enfin, par ses vertus à juger de son rang, On ne sortit jamais d'un plus illustre sang. C'est vous instruire assez de sa haute naissance, Que d'intéresser Rome à prendre sa défense. Elle veut même ici vous parler sans témoins ; Et jamais on ne fut plus digne de vos soins. Pharasmane, entraîné par un amour funeste, Veut me ravir, Seigneur, ce seul bien qui me reste, Le seul où je faisais consister mon bonheur, Et le seul que pouvait lui disputer mon coeur. Ce n'est pas que, plus fier d'un secours que j'espère, Je prétende à mon tour l'enlever à mon père : Quand même il céderait sa captive à mes feux, Mon sort n'en serait pas plus doux ni plus heureux. Je ne veux qu'éloigner cet objet que j'adore, Et même sans espoir de le revoir encore.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Rhadamisthe, Hiéron.

SCÈNE V. Rhadamisthe, Zénobie.

ACTE IV

SCÈNE I. Zénobie, Phénice.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Zénobie, Arsame.

SCÈNE IV. Rhadamisthe, Zénobie, Arsame, Hiéron.

ZÉNOBIE

Laissez agir, Seigneur, Des soupçons en effet si dignes de son coeur. Vous ne connaissez pas l'époux de Zénobie, Ni les divers transports dont son âme est saisie. Pour oser cependant outrager ma vertu, Réponds-moi, Rhadamisthe : et de quoi te plains-tu ? De l'amour de ton frère ? Ah ! Barbare ! Quand même Mon coeur eût pu se rendre à son amour extrême, Le bruit de ton trépas, confirmé tant de fois, Ne me laissait-il pas maîtresse de mon choix ? Que pouvaient te servir les droits d'un hyménée Que vit rompre et former une même journée ? Ose te prévaloir de ce funeste jour Où tout mon sang coula pour prix de mon amour : Rappelle-toi le sort de ma famille entière ; Songe au sang qu'a versé ta fureur meurtrière ; Et considère après sur quoi tu peux fonder Et l'amour et la foi que j'ai dû te garder. Il est vrai que, sensible aux malheurs de ton frère, De ton sort et du mien j'ai trahi le mystère. J'ignore si c'est là le trahir en effet ; Mais sache que ta gloire en fut le seul objet : Je voulais de ses feux éteindre l'espérance, Et chasser de son coeur un amour qui m'offense. Mais, puisqu'à tes soupçons tu veux t'abandonner, Connais donc tout ce coeur que tu peux soupçonner ; Je vais par un seul trait te le faire connaître, Et de mon sort après je te laisse le maître. Ton frère me fut cher, je ne le puis nier ; Je ne cherche pas même à m'en justifier : Mais malgré son amour, ce prince qui l'ignore, Sans tes lâches soupçons l'ignorerait encore.

À Arsame.

Prince, après cet aveu je ne vous dis plus rien. Vous connaissez assez un coeur comme le mien, Pour croire que sur lui l'amour ait quelque empire. Mon époux est vivant, ainsi ma flamme expire. Cessez donc d'écouter un amour odieux, Et surtout gardez-vous de paraître à mes yeux.

À Rhadamisthe.

Pour toi, dès que la nuit pourra me le permettre, Dans tes mains, en ces lieux, je viendrai me remettre. Je connais la fureur de tes soupçons jaloux ; Mais j'ai trop de vertu pour craindre mon époux.

SCÈNE V. Rhadamisthe, Arsame.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Arsame, Mitrane, gardes.

ACTE V

SCÈNE I. Pharasmane, Hydaspe, gardes.

SCÈNE II. Pharasmane, Arsame, Mitrane, Hydaspe, Gardes.

SCÈNE III. Pharasmane, Arsame, Mitrane, Gardes.

SCÈNE IV. Pharasmane, Arsame, Mitrane, Hydaspe, Gardes.

PHARASMANE

Hé bien ?

SCÈNE V. Arsame, Mitrane, Gardes.

SCÈNE VI. Pharasmane, Arsame, Mitrane, Hydaspe, Gardes.

PHARASMANE

D'où vient donc que son coeur Est si touché du sort d'un cruel ravisseur ? Le romain dont ce fer vient de trancher la vie, Si j'en crois ses discours, fut l'époux d'Isménie ; Et cependant mon fils, charmé de ses appas, Quand son rival périt, gémit de son trépas ! Qui peut lui rendre encor cette perte si chère ? Des larmes de mon fils quel est donc le mystère ? Mais moi-même, d'où vient qu'après tant de fureur Je me sens malgré moi partager sa douleur ? Par quel charme, malgré le courroux qui m'enflamme, La pitié s'ouvre-t-elle un chemin dans mon âme ? Quelle plaintive voix trouble en secret mes sens, Et peut former en moi de si tristes accents ? D'où vient que je frissonne ? Et quel est donc mon crime : Me serais-je mépris au choix de la victime ? Ou le sang des romains est-il si précieux Qu'on n'en puisse verser sans offenser les dieux ? Par mon ambition, d'illustres destinées, Sans pitié, sans regrets, ont été terminées ; Et lorsque je punis qui m'avait outragé, Mon faible coeur craint-il de s'être trop vengé ? D'où peut naître le trouble où son trépas me jette ? Je ne sais ; mais sa mort m'alarme et m'inquiète. Quand j'ai versé le sang de ce fier ennemi, Tout le mien s'est ému, j'ai tremblé, j'ai frémi. Il m'a même paru que ce romain terrible, Devenu tout_à_coup à sa perte insensible, Avare de mon sang quand je versais le sien, Aux dépens de ses jours s'est abstenu du mien. Je rappelle en tremblant ce que m'a dit Arsame. Éclaircissez le trouble où vous jetez mon âme, Écoutez-moi, mon fils, et reprenez vos sens.

SCÈNE VII. Pharasmane, Rhadamisthe, porté par des soldats ; Zénobie, Arsame, Hiéron, Mitrane, Hydaspe, Phénice, Gardes.

1 457 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0