Saynète en prose
Le Chevalier d'Alsace
Personnages
- FRANTZ
- FRIDOLIN
LE CHEVALIER D'ALSACE
Paysage d'Alsace
SCÈNE PREMIÈRE.
FRANTZ, seul
Par ici ! Par ici ! Mes chèvres !... Fuyez les prairies allemandes !... Venez ! Ne vous éloignez pas de l'Alsace. L'herbe qui croit ici sort d'une terre autrefois française : elle est plus touffue, plus fraîche.... Elle a encore un peu le goût de la prairie.... Venez petits chevreaux !.... Vous dormirez mieux sur ce gazon, et le lait de vos mères sera plus blanc et plus doux... Courage, mon troupeau ! Marche vers ces nuages de feu qui brillent à l'horizon : c'est le soleil couchant... Le soleil de France !
Il joue du flageolet... soudains un autre instrument répond au sien.
Tiens ! Je ne suis pas seul !... Ah ! Des moutons, là bas !... Sans doute le berger ou la bergère...
SCÈNE II. Frantz, Fridolin.
FRIDOLIN
Bonsoir, chevrier !
FRANTZ
Bonsoir, pâtre !
FRIDOLIN
Je suis heureux de te rencontrer, car la nuit tombe, et je n'aime pas être seul, quand la campagne est sombre.
FRANTZ
Tu as peur des loups... des renards ?
FRIDOLIN
Et des voleurs aussi !... L'autre jour, un troupeau a été attaqué, près du bois, par une bande de mauvais sujet.
FRANTZ, brandissant sa houlette
Qu'ils viennent se frotter à mes chèvres ! Ils trouveront quelqu'un pour leur répondre !
FRIDOLIN
Tu es brave. Veux-tu faire route avec moi ?
FRANTZ
Volontiers... Comment t'appelles-tu ?
FRIDOLIN
Fridolin. Et toi ?
FRANTZ
Frantz.
FRIDOLIN
Que fait ton père ?
FRANTZ
Je n'en ai plus.
FRIDOLIN
Comme moi !
FRANTZ
Le mien est mort à la guerre.
FRIDOLIN
Le mien aussi.
FRANTZ
Donnons-nous la main, mon frère.
FRIDOLIN
Et reposons-nous, veux-tu ?....
Il s'asseyent. Après un temps.
Mon père a été blessé dans un des premiers combats, ici même.
FRANTZ
C'est aussi dans cette vallée a péri... Je me soutiendrai toujours... On avait entendu la fusillade toute le journée. Le soir, ma mère, qui n'avait pas cessé de pleurer, me prit par la main et nous avons marché, couru longtemps, dans les blés et dans les luzernes... Le ciel était pur comme aujourd'hui. Le soleil couchant se reflétait à terre dans les casques des soldats morts, et, de place en place, un blessé se soulevait ne s'apercevoir de rien et m'entraînait toujours plus loin, me remettant vivement sur pied chaque fois que je faisais un faux pas dans les sillons... Tout à coup, elle tressaillit, me saisit dans ses bras et dans une course folle, fondit sur le moulin en ruines que tu vois encore dans la plaine... Mon père était couché, frappé en pleine poitrine, perdant son sans à flots... Il eut encore assez de force pour m'attirer vers lui, et me serrant à m'étouffer, il ma dit : si nous sommes vainqueurs, oublie moi et pardonne à notre ennemi... mais si nous sommes vaincus, que le souvenir de ton père mort ravive ta haine jusqu'à la revanche !... Puis j'ai roulé dans l'herbe à côté de lui : il n'était plus.
FRIDOLIN
Mon père, lui, a eu la jambe emporté par un obus. Il a été malade quinze jours, on n'a pu sauver... et souvent il me disait : Venge-moi, un jour, Fridolin ! Il faut anéantir notre mortel ennemi !
FRANTZ
La guerre ! La guerre ! Quand la recommencera-t-on ?
FRIDOLIN
Je ne la souhaite pas. C'est trop horrible.
FRANTZ
Avec quelle ardeur et quel entrain, j'irais, sac au dos, baïonnette au canon, affronter la mitraille ou les balles, au son des clairons et des tambours !...
FRIDOLIN
Moi, j'aime mieux rester au pays à garder mes moutons et mes vaches.
FRANTZ
Moi, j'ai grande tendresse pour mes chèvres, mais le souvenir de mon père ne me quitte jamais... et j'ai promis de la venger.
FRIDOLIN
Ne parle plus de cela, Frantz !... Il fait sombre, et la nuit, j'ai toujours peur de voir paraître mon père... Marchons ! Il est temps de rentrer... Appelle tes chèvres.
Ils se lèvent.
FRANTZ
Appelle plutôt tes moutons, Fridolin ! Mon troupeau a pris le bon chemin, tandis que le tien tourne le dos à l'Alsace.
FRIDOLIN
Je reviens en Bavière.
FRANTZ
Tu habites l'Allemagne ?
FRIDOLIN
Comme toi, sans doute ?
FRANTZ
Tu habites l'Allemagne ?... Où donc servait ton père ?
FRIDOLIN
Dans l'armée de Guillaume, roi de Prusse...
FRANTZ
Le mien combattait dans l'armée française !
FRIDOLIN
Ciel ! Nos pères étaient ennemis !
FRANTZ
Va-t-en, Prussien !
FRIDOLIN
Écoute Frantz ; pourquoi nous séparer ?... La guerre nous a fait compatriotes... Oublions nos vieilles querelles, veux-tu ?... Viens chez moi : ma mère t'ouvrira ses bras. Tu souperas à notre table, entre elle et moi.... - Ta main, Frantz ?
FRANTZ
Jamais !
FRIDOLIN
L'Allemagne et l'Alsace ne sont-elles pas soeurs, à présent ?
FRANTZ
Notre soeur à nous, c'est toujours la France !... En avant mes chèvres... sur le soleil couchant !
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0