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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Saynète en prose

Le Chevalier d'Alsace

Paul Croiset· imprimée en 1893· 2 personnages

Personnages

  • FRANTZ
  • FRIDOLIN

LE CHEVALIER D'ALSACE

Paysage d'Alsace

SCÈNE PREMIÈRE.

FRANTZ, seul

Par ici ! Par ici ! Mes chèvres !... Fuyez les prairies allemandes !... Venez ! Ne vous éloignez pas de l'Alsace. L'herbe qui croit ici sort d'une terre autrefois française : elle est plus touffue, plus fraîche.... Elle a encore un peu le goût de la prairie.... Venez petits chevreaux !.... Vous dormirez mieux sur ce gazon, et le lait de vos mères sera plus blanc et plus doux... Courage, mon troupeau ! Marche vers ces nuages de feu qui brillent à l'horizon : c'est le soleil couchant... Le soleil de France !

Il joue du flageolet... soudains un autre instrument répond au sien.

Tiens ! Je ne suis pas seul !... Ah ! Des moutons, là bas !... Sans doute le berger ou la bergère...

SCÈNE II. Frantz, Fridolin.

FRIDOLIN

Bonsoir, chevrier !

FRANTZ

Bonsoir, pâtre !

FRIDOLIN

Je suis heureux de te rencontrer, car la nuit tombe, et je n'aime pas être seul, quand la campagne est sombre.

FRANTZ

Tu as peur des loups... des renards ?

FRIDOLIN

Et des voleurs aussi !... L'autre jour, un troupeau a été attaqué, près du bois, par une bande de mauvais sujet.

FRANTZ, brandissant sa houlette

Qu'ils viennent se frotter à mes chèvres ! Ils trouveront quelqu'un pour leur répondre !

FRIDOLIN

Tu es brave. Veux-tu faire route avec moi ?

FRANTZ

Volontiers... Comment t'appelles-tu ?

FRIDOLIN

Fridolin. Et toi ?

FRANTZ

Frantz.

FRIDOLIN

Que fait ton père ?

FRANTZ

Je n'en ai plus.

FRIDOLIN

Comme moi !

FRANTZ

Le mien est mort à la guerre.

FRIDOLIN

Le mien aussi.

FRANTZ

Donnons-nous la main, mon frère.

FRIDOLIN

Et reposons-nous, veux-tu ?....

Il s'asseyent. Après un temps.

Mon père a été blessé dans un des premiers combats, ici même.

FRANTZ

C'est aussi dans cette vallée a péri... Je me soutiendrai toujours... On avait entendu la fusillade toute le journée. Le soir, ma mère, qui n'avait pas cessé de pleurer, me prit par la main et nous avons marché, couru longtemps, dans les blés et dans les luzernes... Le ciel était pur comme aujourd'hui. Le soleil couchant se reflétait à terre dans les casques des soldats morts, et, de place en place, un blessé se soulevait ne s'apercevoir de rien et m'entraînait toujours plus loin, me remettant vivement sur pied chaque fois que je faisais un faux pas dans les sillons... Tout à coup, elle tressaillit, me saisit dans ses bras et dans une course folle, fondit sur le moulin en ruines que tu vois encore dans la plaine... Mon père était couché, frappé en pleine poitrine, perdant son sans à flots... Il eut encore assez de force pour m'attirer vers lui, et me serrant à m'étouffer, il ma dit : si nous sommes vainqueurs, oublie moi et pardonne à notre ennemi... mais si nous sommes vaincus, que le souvenir de ton père mort ravive ta haine jusqu'à la revanche !... Puis j'ai roulé dans l'herbe à côté de lui : il n'était plus.

FRIDOLIN

Mon père, lui, a eu la jambe emporté par un obus. Il a été malade quinze jours, on n'a pu sauver... et souvent il me disait : Venge-moi, un jour, Fridolin ! Il faut anéantir notre mortel ennemi !

FRANTZ

La guerre ! La guerre ! Quand la recommencera-t-on ?

FRIDOLIN

Je ne la souhaite pas. C'est trop horrible.

FRANTZ

Avec quelle ardeur et quel entrain, j'irais, sac au dos, baïonnette au canon, affronter la mitraille ou les balles, au son des clairons et des tambours !...

FRIDOLIN

Moi, j'aime mieux rester au pays à garder mes moutons et mes vaches.

FRANTZ

Moi, j'ai grande tendresse pour mes chèvres, mais le souvenir de mon père ne me quitte jamais... et j'ai promis de la venger.

FRIDOLIN

Ne parle plus de cela, Frantz !... Il fait sombre, et la nuit, j'ai toujours peur de voir paraître mon père... Marchons ! Il est temps de rentrer... Appelle tes chèvres.

Ils se lèvent.

FRANTZ

Appelle plutôt tes moutons, Fridolin ! Mon troupeau a pris le bon chemin, tandis que le tien tourne le dos à l'Alsace.

FRIDOLIN

Je reviens en Bavière.

FRANTZ

Tu habites l'Allemagne ?

FRIDOLIN

Comme toi, sans doute ?

FRANTZ

Tu habites l'Allemagne ?... Où donc servait ton père ?

FRIDOLIN

Dans l'armée de Guillaume, roi de Prusse...

FRANTZ

Le mien combattait dans l'armée française !

FRIDOLIN

Ciel ! Nos pères étaient ennemis !

FRANTZ

Va-t-en, Prussien !

FRIDOLIN

Écoute Frantz ; pourquoi nous séparer ?... La guerre nous a fait compatriotes... Oublions nos vieilles querelles, veux-tu ?... Viens chez moi : ma mère t'ouvrira ses bras. Tu souperas à notre table, entre elle et moi.... - Ta main, Frantz ?

FRANTZ

Jamais !

FRIDOLIN

L'Allemagne et l'Alsace ne sont-elles pas soeurs, à présent ?

FRANTZ

Notre soeur à nous, c'est toujours la France !... En avant mes chèvres... sur le soleil couchant !

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0