Comédie en prose· Comèdie en un Acte et en Prose
Les Bracelets
Personnages
- MONSIEUR LE BARON D'ORCÉ
- ANGÉLIQUE
- VALÈRE
- ROSE
- COLETTE
- LUCAS
EPIGRAPHE
Elle donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d'âme, qui marquait tout ensemble, et le mépris du don, et l'estime de la personne.
BOSSUET, Oraison Funèbre de Henriette Anne d'Angleterre, Duchesse d'Orléans.
PRÉFACE
Je fais toujours en sorte que le but moral de mes comédies soit clairement exprimé dans l'Epigraphe que je leur donne ; et je le dis une fois pour toutes, afin de n'être jamais obligé de composer de préface. Le passage de Bossuet, que j'ai placé à la tête de celle-ci, annonce que c'est une leçon de bienfaisance ; et tant pis pour moi, si la pièce ne parle, pas aussi bien que l'épigraphe.
Lorsque je dérogerai à la résolution que j'ai prise de ne point faire de P=préface, ce ne sera jamais que pour me faire mieux entendre.
Le théâtre représente un salon. D'un côté on voit un Clavecin et des papiers de Musique ; de l'autre, une table sur laquelle sont quelques papiers épars, et un cabaret de porcelaine. Angélique appuyée sur son clavecin, en regarde les touches avec ennui, et se lève en disant.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANGÉLIQUE, seule
Que la musique est une sotte chose !... Voilà un gros quart-d'heure que je suis après cet air, sans pouvoir l'exécuter. Il est de Rameau : cet homme était un géomètre, plutôt qu'un Musicien ; il a fait de l'algèbre. Qu'une autre se tue à le déchiffrer ! Pour moi j'y renonce.
Elle s'approche de la table ou sont les dessins.
Voyons un peu cette tête que j'avais commencée, elle a un grand caractère. Comme tout est prononcé dans cette figure ! On m'a dit qu'elle représentait celle de Socrate ; ce grand Philosophe !
Elle jette le dessin.
Il était bien laid.
Voyant paraître Valère avec Rose.
Ah !...
Elle sort.
Rameau, Jean-Philippe [1683-17 ? ?] : Musicien français, auteur d'un célèbre Traité de l'Harmonie et de nombreux opéras dont les Indes Galantes, Castor et Pollux, Pigmalion et les Paladins, des cantates et des pièces pour clavecin.
SCÈNE II. Valère, Rose.
VALÈRE
Tu vois comme elle me fuit ! Tu ne lui as point parlé de moi !
ROSE
Si fait.
Elle s'en va.
VALÈRE
Écoute un moment.
ROSE
Je n'ai pas le temps.
Elle s'en va.
VALÈRE
Rose, tiens. Voilà une bague, qui je crois, t'ira bien.
ROSE, revenant
Qu'avez-vous à me dire ? Parlez.
VALÈRE
Tu vas trouver Angélique.
ROSE
Oui.
VALÈRE
Eh bien ! Dis-lui qu'il existe un homme qui l'adore : dis-lui qu'il n'aspire qu'après le moment de lui déclarer sa passion : peins-lui les tourments, les transports de cet homme, d'une manière un peu attendrissante : dis-lui qu'il souffre beaucoup, qu'il se meurt, et qu'il sera bientôt mort s'il ne trouve les moyens dé lui plaire ; et si par hasard elle te demande, quel est cet homme, apprends lui que c'est Valère.
ROSE
Et si elle ne me demande rien.
VALÈRE
Tu le lui diras toujours.
ROSE
Des transports, des tourments... tous ces grands mots l'effrayeraient. Sans lui parler de cela, je la préviendrai en votre faveur ; laissez-moi faire.
VALÈRE
Écoute. Voilà Monsieur_le_Baron, reste avec moi pour m'aider à le fléchir.
ROSE
Volontiers.
SCÈNE III. Les Précédents, Monsieur d'Orcé.
MONSIEUR D'ORCÉ
Eh bien ! Valère avez-vous vu ma fille ?
VALÈRE
Oui : mais sans pouvoir lui parler : car aussitôt qu'elle m'a aperçu, elle s'est mise a fuir, comme si j'eusse été un monstre.
MONSIEUR D'ORCÉ
Voilà comme elle est depuis sa sortie du couvent : rien ne peut l'humaniser ; on dirait que les hommes lui font peur. Je l'ai amenée à la campagne uniquement pour l'égayer, vous nous y avez suivis dans cette intention : elle s'échappe à nos regards, et va rêver seule dans sa chambre.
VALÈRE
Accoutumée à la solitude et au recueillement, peut-être cherche-t-elle à reprendre ses habitudes.
MONSIEUR D'ORCÉ
Elle est plus que solitaire : elle est triste, inquiète : sa mélancolie me gagne quelquefois, et m'afflige toujours.
VALÈRE
La mélancolie est assez commune à son âge.
MONSIEUR D'ORCÉ
Elle aime beaucoup les romans et le thé, qui viennent d'Angleterre. Elle prend souvent de l'un, et lit beaucoup les autres. Quelquefois je les lui arrache des mains, tout mouillés de ses larmes : enfin, je ne suis point tranquille sur sa santé, et j'ai envie de consulter les médecins.
ROSE
Vous avez donc envie de la rendre malade.
MONSIEUR D'ORCÉ
Non, mais à coup sûr elle l'est.
ROSE
Non, elle se porte bien.
MONSIEUR D'ORCÉ
J'attends une compagnie nombreuse et choisie, ô j'espère que cela pourra la dissiper.
ROSE
Tout cela n'y fera rien, non plus que les médecins ; c'est un époux qu'il lui faut. Écoutez-moi, Monsieur, l'âge de votre fille est celui ou le coeur commence à avoir ses besoins : l'inquiétude et le malaise qu'elle éprouve, ne viennent que de cette cause. Je puis en parler savamment, car j'ai eu longtemps la même maladie.
MONSIEUR D'ORCÉ
Tu devrais l'avoir encore, car tu n'as jamais été mariée.
ROSE
Croyez-vous donc qu'il n'y ait que les maris qui guérissent ce mal ? Il est des charlatans en amour comme en médecine, qui sont quelquefois des cures merveilleuses. Mais Mademoiselle Angélique ne doit point être livrée aux charlatans : il lui faut un Docteur qui ait pris solennellement tous ses grades : et je crois avoir trouvé son homme. Angélique est votre unique fille, vous l'aimez beaucoup.
MONSIEUR D'ORCÉ
Je n'ai tien de plus cher au monde.
ROSE
Vous ne voulez point gêner ses inclinations.
MONSIEUR D'ORCÉ
Je ne veux que son bonheur.
ROSE
Si par hasard elle se choisissait un époux parmi les jeunes gens qu'elle voit, vous ne le désapprouveriez pas ?
MONSIEUR D'ORCÉ
Non. Pourvu que son choix fût digne d'elle et de moi.
ROSE
Oh ! Je lui connais trop de discernement pour qu'elle se trompe là-dessus.
MONSIEUR D'ORCÉ
Eh bien ! À quoi peut aboutir ce préambule ?
VALÈRE
Eh ! Monsieur, ne le voyez-vous pas ? J'aime Angélique, je l'adore, je ne vois qu'elle partout, je ne pense qu'à elle ; je ne respire que par elle et que pour elle ; mon existence dépend d'un de ses regards. Permettez-moi de tomber à ses pieds, de lui dévoiler mes sentiments, de lui jurer un amour inviolable, éternel ; et si elle le partage, ne vous opposez point à mon bonheur.
MONSIEUR D'ORCÉ
Ah ! C'est vous-même qui voulez être le Médecin ? Je vous sais gré de la confiance que vous avez en moi ; elle mérite une récompense. Aimez Angélique ; je vous la donne, si vous parvenez à vous en faire aimer : mais, je retire ma parole, si elle rejette votre amour.
VALÈRE
Ah ! Monsieur, vous me comblez de joie. Je voulais votre consentement, voilà tout, je me charge du reste.
MONSIEUR D'ORCÉ
Voici Angélique : je vais vous présenter.
SCÈNE IV. Les Précédents, Angélique
MONSIEUR D'ORCÉ
Ma fille, voici Valère que je vous présente. Vous aimez les Arts, il les cultive, il pourra vous diriger dans vos études agréables, et hâter même vos succès. Je veux que vous le consultiez de temps en temps ; et surtout, que vous ne le fuyiez point d'un air effrayé, comme vous avez fait tantôt.
ANGÉLIQUE
Je vous obéirai, mon père.
SCÈNE V. Angélique, Rose, Valère.
ANGÉLIQUE
Rose, approchez-moi ce fauteuil, je me sens extrêmement fatiguée.
VALÈRE
D'où peut venir cette lassitude, Mademoiselle ?
ROSE
De trop de repos. Si vous saviez la vie que nous menons, vous ne feriez pas cette demande. Mademoiselle se couche de bonne heure, se lève quand le soleil a fait presque la moitié de son tour ; prend un livre, se jette dans une bergère, parcourt le volume en baillant, se lève encore, s'approche d'une glace, calomnie toute sa personne, se trouve les yeux battus et le teint pâle, tandis qu'il n'en est rien. Pour lui complaire, je lui dit : il est vrai, Mademoiselle, que vous êtes presque laide ce matin, un peu de toilette vous rendrait vos grâces. Un peu de toilette... Ces mots irritent Mademoiselle, elle n'en veut point faire, elle la déteste, elle n'a pas même la coquetterie de l'innocence ; et moi, j'enrage de voir qu'elle peut s'en passer, parce qu'il faut que je reste comme elle, les bras croisés.
Bergère : Fauteuil large et profond, et dont le siège est garni d'un coussin. [L]
VALÈRE
Combien tu m'affliges par ces récits ! Je voudrais bien pouvoir apporter quelque remède à l'inquiétude de Mademoiselle Angélique.
ROSE
Ce n'est pas tout, Monsieur, apprenez le reste, je vous prie. Monsieur_le_Baron est la bonté même : son fermier a une petite fille, nommée Colette : diriez-vous qu'il l'a mise au service de Mademoiselle, uniquement pour avoir le plaisir de lui payer des gages ? C'est une espèce d'aide que l'un m'a donnée ; mais à quoi me servira-t-elle ? On ne peut aider que les gens qui travaillent, et moi je ne fais rien, et je n'ai rien à faire.
ANGÉLIQUE
N'est-ce donc rien que de parler toujours ? C'est votre occupation tant que la journée dure.
ROSE
J'en fuis fâchée, Mademoiselle, mais il faut que je dise votre conduite à Monsieur. Je la dirais à tout le monde pour vous en faire changer. À l'heure du dîner, Mademoiselle descend, se met à table, mange nonchalamment quelques morceaux, mais ne dîne point. Voici où se passe l'après-dinée. Là, on fait mugir un instrument d'un ton bien triste, bien lugubre, bien lamentable... Ici, on dessine la tête d'un vieillard rébarbatif... Quelquefois aussi, j'y vois tracer des lignes, des cercles, qui ressemblent au grimoire ; et je crois qu'on veut évoquer les morts, afin de rendre ce séjour tout-à-fait inhabitable.
VALÈRE
Toutes ces choses-la te semblent tristes, sans doute, par la manière dont Mademoiselle les fait ; mais elles sont la source de mille plaisirs.
ROSE
Ce n'est pas tout. Le soir on va rêver seule dans une allée bien solitaire : on entend le murmure d'un ruisseau, le chant d'un hibou : on les écoute attentivement, et on revient dire qu'on a entendu un concert merveilleux. On rentre dans le salon ; et s'il y a du monde, on fait comme le hibou, on s'enfuit sans rien dire dans sa retraite, d'où l'on ne sort plus jusqu'au lendemain. Dites-moi, Monsieur, s'il est possible de vivre de cette manière ? Pour moi, je n'y tiens plus, je sèche sur pied, je me meurs.
VALÈRE
Eh bien ! Moi, je vais te rendre à la vie : je veux être ton Orphée.
Il s'approche du clavecin, et commence un air fort gai.
ANGÉLIQUE
Ah ! Mon_Dieu, Monsieur, laissez le clavecin, il m'est insupportable aujourd'hui. J'ai grand mal à la tête et vous l'augmenteriez.
VALÈRE
Pardon, belle Angélique : je ne connaissais point votre mal. Il est vrai que le bruit peut le redoubler. Ce livre que je vous ai apporté l'autre jour, comment l'avez-vous trouvé.
ANGÉLIQUE
Maussade. C'est une critique fort gaie des livres qui sont pleurer : il m'a attristée horriblement.
L'auteur fait peut-être allusion à sa comédie "La Lacrymanie ou la manie des drames" de 1775.
ROSE, à part
Cette fille-là pleure de ce qui fait rire les autres.
VALÈRE
Vous êtes la seule sur qui il ait produit cet effet.
Il s'approche de la table où sont les dessins.
Rose avait raison ; voilà une tête fort sévère. Pourquoi vous exercer sur de pareils modèles ? Ce font les Amours, ce sont les Grâces qu'il vous faut peindre. Voilà du moins les études que je vous donnerais à copier avant de tracer votre image.
ANGÉLIQUE
Ah ! Vous n'aurez pas cette peine, car je suis si mécontente de tout ce que j'ai fait jusqu'à présent, que je veux le jeter au feu.
VALÈRE
Connaissez-vous cette nouvelle ariette de l'Opéra Comique, qu'on chante partout ? C'est un Allegretto. Je crois l'avoir dans ma poche ; elle irait bien à votre voix, il vous vouliez la chanter.
ROSE
Un Allegretto ! Oh ! Cela ne nous convient pas. Il nous faut des Adagio.
ANGÉLIQUE
Je vous ai dit que le bruit m'incommodait, et j'en ferais en chantant. Je vois que vous vous donnez beaucoup de peine pour m'amuser, je vous en remercie mais elle est inutile. Je vous ai dit que j'avais la migraine, et quand ce mal me tient, tout ce qu'on fait pour m'égayer me donne de l'humeur.
VALÈRE
Eh bien ! Mademoiselle, je vous laisse.
À part.
Cette fille est inconcevable.
SCÈNE VI. Angélique, Rose.
ROSE
Eh ! Pourquoi, Mademoiselle, congédier ce jeune homme de la sorte ? Il vous aime, et vous l'avez affligé.
ANGÉLIQUE
Que veux-tu ? J'ai des chagrins, je suis inquiète, et dans cet état je ne peux voir personne. Mais tu dis que Valère m'aime !
ROSE
Vous avez des chagrins ! Et quels sont-ils, s'il vous plaît ?
ANGÉLIQUE
Je l'ignore : mais je sais bien que dans ce moment je ne suis pas contente.
ROSE
Je le crois, Mademoiselle, je le crois. Voulez-vous que je vous en dise la raison ?
ANGÉLIQUE
Peux-tu la savoir mieux que moi ?
ROSE
Oh ! Sûrement, je la sais. Vous aimez... Et voilà d'où viennent vos chagrins.
ANGÉLIQUE
J'aime ! Tu es folle, ma pauvre Rose, jamais conjecture n'a été plus fausse que la tienne. Va, je t'assure que mon coeur est fort tranquille.
ROSE
Vous n'aimez point ?
ANGÉLIQUE
Non : certainement ; et qui voudrais-tu que j'aimasse ?
ROSE
Je voudrais que ce fût Valère, par exemple.
ANGÉLIQUE
Valère ! Je le vois avec plaisir, mais je ne l'aime point.
ROSE
Songez-vous à lui quelquefois ?
ANGÉLIQUE
Bien rarement.
ROSE
Mais vous y songez,
ANGÉLIQUE
Oui, quand je ne suis pas occupée de choses essentielles,
ROSE
Ah ! J'entends : vous lui donnez le superflu de vos méditations.
ANGÉLIQUE
Qu'est-ce que tu veux dire par-là ?
ROSE
Je veux dire, que, lorsque vous avez réfléchi longtemps sur de graves objets, tels que la musique et le dessin ; si vous avez du temps de reste, vous l'employez à penser à lui.
ANGÉLIQUE
Oui : je crois qu'il vaut autant s'occuper d'un homme, que d'une chanson ou d'un paysage.
ROSE
Et la nuit, songez-vous encore à lui ?
ANGÉLIQUE
Oh ! La nuit je ne fais que rêver.
ROSE
Et il a part à vos rêves comme à vos méditations ?
ANGÉLIQUE
Cela est vrai : mais tu sais que tes rêves ne dépendent pas de nous ; et si j'étais éveillée, je suis bien sûre que cela n'arriverait pas.
ROSE, d'un ton ironique
Oh ! Sans doute : vous savez commander à vos pensées la nuit comme le jour. Mais dites-moi encore une chose : quand Valère parait, sentez-vous dans votre coeur un certain trouble involontaire ?
ANGÉLIQUE
Non : mais je ne suis pas bien aise qu'il s'en aille, quand je suis avec lui.
ROSE
Et cependant, vous venez de le congédier.
ANGÉLIQUE
Moi ! Je l'ai congédié ! Je lui ai dit que j'avais la migraine, cela était vrai, et il s'est en allé, il a eu tort : il pouvait rester.
ROSE
Vous lui avez parlé d'un ton si froid, que je crains bien que cela ne lui ait fait de la peine.
ANGÉLIQUE
Oh ! J'en serais bien fâchée : ce n'était pas mon intention.
ROSE
Vous êtes fâchée d'avoir fâché Valère : vous rêvez à lui, vous y pensez, vous souffrez quand il vous quitte, et vous ne l'aimez point ?
ANGÉLIQUE
Non, Mademoiselle, non, je l'aime point, j'en suis sûre ; et je me fâcherai, si vous me parlez encore de cet homme-là.
ROSE
Eh bien ! Laissons-là les hommes, et parlons du Dieu qui les gouverne... de l'Amour.
ANGÉLIQUE
Je ne veux point le connaître.
ROSE
Et moi je voudrais qu'il fut toujours avec vous ; vous vous ennuyez beaucoup : les jours vous paraissent des mois, les mois des années.
ANGÉLIQUE
Cela n'est que trop vrai.
ROSE
Si vous connaissiez l'amour ; les jours, les mois, les années, tout cela volerait si vite !... Si vite !
ANGÉLIQUE, d'un air distrait
Crois-tu réellement que Valere m'aime ?
ROSE
Je l'ignore, Mademoiselle, et vous me fâcherez, si vous me parlez encore de cet homme-là. Mais j'aperçois la fille du fermier avec son amoureux : je leur avals dit de débarrasser le salon de cette table chargée de dessins, et du cabaret de porcelaine. Cachons-nous bien vite dans le cabinet.
ANGÉLIQUE
Pourquoi faire ?
ROSE
Pour écouter leur conversation. Colette et Lucas s'aiment bien tendrement : vous verrez la vérité de ce que je vous ai dit, que tes amants ne s'ennuient jamais.
ANGÉLIQUE
Nous allons voir.
Elle se cachent toutes deux dans le cabinet.
SCÈNE VII. Colette, Lucas.
COLETTE, entre en sautant et tenant Lucas par la main
Allons, Lucas, danse avec moi ce rigaudon que tu m'as appris, et qui est si drôle.
Rigaudon : Ancienne danse d'un mouvement vif sur un air à deux temps ; elle se dansait à deux personnes. Le pas : les pieds étant assemblés, on plie les genoux, on fait deux jetés successivement du pied droit et du pied gauche, puis on plie, on saute et on retombe en assemblé à la troisième position ; tout cela se fait sur place, sans avancer ni reculer. [L]
LUCAS
Morguié, je n'avons pas envie de danser. La saison de not'bon temps est passée.
COLETTE
Et pourquoi, Lucas ?
LUCAS
Je n'sommes pas en train.
COLETTE
Qu'as-tu donc aujourd'hui ? Je te trouve, tout soucieux. J'étais comm'ça moi avant d't'aimer ; mais depuis que je t'aime, et que je suis sûre que tu m'aimes aussi, vois-tu, Lucas, rien ne m'inquiète plus. Mon père vient de me gronder, car il aime beaucoup ça. J'ai pleuré, ce qui m'a fait mal, et m'a causé un grand chagrin. À présent que je te vois, tout mon chagrin s'en est allé, et je ne me souviens plus d'avoir pleuré.
LUCAS
Je sommes ben comm'ça. Tous mes chagrins disparaissent à ta présence. Aussi, n'est-ce point sur not'sort que je sommes en peine.
COLETTE
Tu dis que tu es content d'un air si triste !
LUCAS
Quand on est affligé, ça se fait voir dans tout. Tu ne fais pas où le bât me blesse ?
COLETTE
Explique-toi, mon ami : je m'exposerai à tout pour te secourir. L'autre jour le gros Thomas, que mon père voudrait que j'épousasse, parce qu'il est plus riche que toi ; ce vilain homme dit l'autre jour à Monsieur_le_Baron, qui est fort jaloux de sa chasse, que tu avais tué beaucoup de gibier dans la forêt ; et le Baron voulait te faire mettre en prison. Je te défendis, quoiqu'mon père fût là, et je prouvai que tu avais passé à la maison, presque toute la journée qu'on t'accusait d'avoir passée à la chasse. Monsieur_le_Baron s'appaisa ; mais mon père se mit fort en colère de ce que je t'excusais. Tu le sais bien, Lucas... Dis-moi : ce méchant homme t'aurait-il joué encore quelque mauvais tour ? T'aurait-il accusé de quelque chose ? Je suis prête à tout faire pour te tirer d'embarras.
LUCAS
Tu as le coeur bon, Colette, tu l'as très bon ; mais tu ne peux rien pour mon secours.
COLETTE
Je ne peux rien ! Peut-être... Je puis au moins te consoler.
LUCAS
Ta consolation et rien, c'est la même chose. Tu sais que nous sommes très pauvres dans not'village,
COLETTE
Nous manque-t-il quelque chose ?
La phrase commence par "Vous" dans l'édition de référence.
LUCAS
Nous manquons presque de tout. Ce n'est pas not'faute assurément ; je travaillons sans cesse, tu es à portée de le voir, la paresse n'est pas not'défaut. Mais j'ons un père et une mère que la vieillesse met hors d'état de travailler ; leur besoin augmentant avec l'âge, tous mes soins devenions inutiles pour eux.
COLETTE
Que ne me parlais-tu plutôt ? Nous avons un maître si bon ! Je lui aurais demandé de l'argent, il m'en aurait donné... Voyons si j'aurai....
Elle fouille dans ses poches.
J'oubliais que je n'en ai point ; mais j'ai quelque chose qui vaut mieux que de l'argent : ces bracelets que Mademoiselle Angélique m'a donnés, et que j'ai mis aujourd'hui pour la première fois... Eh bien ! Lucas ! Je te les donne : va les vendre, tu en tireras beaucoup, car ils sont bien beaux.
LUCAS
Morguié Colette, ta bonté me fait tant de plaisir qu'elle m'attendrit quasi jusqu'aux larmes. Va ; garde tes bracelets, ils ne sont pas d'un assez grand prix, pour chasser la misère de chez nous.
COLETTE
Qu'est-ce que tu dis, Lucas ! Je ne te troquerais pas pour le Château de Monsieur_le_Baron.
LUCAS
Ils te servont de parure : tu les aimes beaucoup.
COLETTE
Oh ! Oui. J'étais la seule dans le village qui en eût comm'ça.
LUCAS
Eh bien ! Gardes-les encore un coup, je t'ons la même obligation que si je les avais acceptés.
COLETTE
Je veux que tu les prennes ; et si tu les refuses, je t'avertis que tu me feras beaucoup de peine.
LUCAS
Mais je n'en ons pas besoin.
COLETTE
Méchant ! Je croyais que tu m'aimais, mais je vois que je m'étais trompée.
LUCAS
Ah ! Tu te fâches, Colette ! Morguié, ce reproche m'a fait presqu'autant de peine que la misère de mes parents.
COLETTE
Eh bionl Je t'annonce, moi, que je ne t'aimerat plus si tu t'obstines à refuser mes bracelets.
LUCAS
Tu mets tes présents à des conditions fi dures, que je ne pouvons nous empêcher de les recevoir.
COLETTE
Vas : cours à la Ville vendre ces bracelets : moi, je vais trouver mon père. II n'est pas riche, il me donnera peu ; mais j'espère beaucoup en Monsieur d'Orcé.
LUCAS
Adieu , Colette ; je sortons yvre de reconnaissance et d'amour.
COLETTE
Attends , attends, Lucas, nous avons oublié de débarrasser le Sallon ; Mademoiselle Rose me gronderait : Allons, prends cette table, 6c moi je porterai le cabaret de porcelaine.
LUCAS
Avec plaisir.
SCÈNE VIII. Angélique, Rose.
ROSE
Eh bien ! Mademoiselle, que dites-vous de ce que vous venez d'entendre ?
ANGÉLIQUE
Jamais conversation ne m'a fait autant de plaisir.
ROSE
Cette petite fille aimait ses bracelets plus que tout.
ANGÉLIQUE
Elle s'en parait avec orgueil, elle croyait s'embellir en les portant.
ROSE
Et cependant, elle les a donnés sans peine. Tels sont les effets de l'amour. Il fait taire l'amour-propre, son ennemi déclaré, éclaire l'âme la plus simple, ennoblit la plus basse, fournit des forces à la plus faible, donne de l'esprit aux sots, et fait passer le temps.
ANGÉLIQUE
Je commence à croire, que, lorsque la vertu parle à un coeur amoureux, la vanité, perd tous ses droits.
ROSE
La vanité, pourtant, a un furieux ascendant sur les jeunes filles.
ANGÉLIQUE
Ah ! Rose, que ces amants doivent être heureux !
ROSE
Sûrement, ils le sont. À qui doivent-ils leur bonheur ; si ce n'est à l'amour ! Eh bien ! Direz-vous encore que vous ne voulez point, le connaître ?
ANGÉLIQUE
L'amour quelquefois est trompeur, je veux le mettre à l'épreuve : fais-moi venir Colette et Lucas.
ROSE
Je vais les appeler.
SCÈNE IX.
ANGÉLIQUE
Ciel ! Que deviendrai-je, si cet amour ne se dément point ! S'il est toujours aussi tendre, aussi fidèle, même dans le malheur ! Je serai convaincue que l'amour peut mener à la vertu, et je n'aurai plus d'excuse pour ne point aimer Valère.
SCÈNE X. Angélique, Rose.
ROSE
Ah ! Mademoiselle, si vous saviez le malheur qui vient d'arriver ?
ANGÉLIQUE
Eh bien ! Qu'as-tu ? Je viens d'entendre du bruit. La petite Colette aurait-elle cassé le cabaret de porcelaine ?
ROSE
Hélas ! Oui. Lucas se donne bien du mal pour rajuster le Chine avec le Japon.
ANGÉLIQUE
C'est un bien petit malheur.
ROSE
Eh quoi ! Vous êtes insensible à une perte si considérable ! Des tasses qu'on avait fait venir à grands frais de si loin !
ANGÉLIQUE
Je suis charmée qu'elles n'existent plus, parce que peut-être on m'en achètera de terre ou de simple faïence, voilà les suites du luxe : il appauvrit en enrichissant, il n'ajoute rien aux plaisirs, et fait naître les regrets ; il n'augmente point les propriétés et multiplie les pertes.
ROSE
En vérité, Mademoiselle, vous m'éclairez. J'avais cru jusqu'à présent, que le thé était meilleur dans la porcelaine que dans la faïence : mais voici Colette et Lucas qui s'approchent tout interdits.
ANGÉLIQUE
Laisse-moi leur parler. L'accident qui vient de leur arriver, pourra me servir à les éprouver encore mieux.
SCÈNE XI. Les Précédents, Colette, Lucas.
ANGÉLIQUE
Colette, il m'est venu une fantaisie. Je voudrais faire faire des bracelets sur le modèle de ceux que je vous ai donnés ? Il faut que vous me les prêtiez : les avez-vous là ?
Colette rougit et baisse les yeux. Ici Lucas s'approche de Colette par derrière, et veut lui remettre les bracelets ; mais Rose lui barre le chemin et l'en empêche toujours.
Il me semble que vous les aviez tantôt... Qu'en avez-vous fait ?
COLETTE, d'un air embarrassé
Mademoiselle...
ANGÉLIQUE
Eh bien ! Répondez donc à ma question... Vos bracelets, où sont-ils ?
ROSE
Que voulez-vous qu'elle en ait fait ? Elle ses aura donnés à son amoureux.
ANGÉLIQUE
Oh ! Cela n'est pas possible : Colette fait trop de cas de mes présents, pour ne pas les conserver. Colette, que répondez-vous à cette accusation ?
Colette ne répond pas, baisse les yeux et rougit.
Eh ! Quel est cet amoureux ?
Lucas fait signe à Rose de ne point le nommer.
ROSE
C'est Lucas, un gros manant du village prochain.
ANGÉLIQUE
Comment Colette ! C'est à Lucas que vous avez donné vos bracelets ! Oh ! Je ne puis le croire. J'ai entendu parler de ce Paysan ; sa probité est suspecte, et je crains bien qu'il ne vous les ait excroqués.
COLETTE, vivement
Non, Mademoiselle, non : Lucas ne m'a point volé mes bracelets ; je les lui ai donnés, je les lui ai donnés moi-même.
ANGÉLIQUE
Comment, petite fille ! À votre âge faire des présents aux hommes ! Cela est beau vraiment ! Quelle idée voulez-vous que j'aie de vos moeurs ?
ROSE
Une idée très mauvaise.
ANGÉLIQUE
Est-ce ainsi que l'on doit se conduire à votre âge ?
COLETTE
L'idée que vous avez de moi me fait bien de la peine ; mais cependant j'aime encore mieux cela, que si vous pensiez mal de Lucas.
ANGÉLIQUE
Eh quoi ! C'est ainsi que vous vous excusez ! Quand vous devriez mourir de honte : cet air intrépide me confirme dans mes soupçons. Vous n'êtes point faites pour demeurer ici. Songez à prendre vos arrangement, car ce soir, sans plus tarder, vous serez chassée de la maison.
COLETTE
Eh bien ! Soit. Pourvu que je sauve l'honneur de Lucas.
Lucas rit.
ANGÉLIQUE
Rose, de quoi rit ce benêt ?
Benêt : Idiot, niais, nigaud, qui n'a point vu le monde. [T]
ROSE
Ce benêt est Lucas. Il rit peut-être de plaisir, voyant chasser Colette.
LUCAS
Non, morguè ! Il nous fait bien de la peine ; je ne rions pas de ça je rions de vous voir gronder pour rien cette pauvre innocente. Elle a oublié de vous dire qu'elle m'avait donné les bracelets, tant seulement pour une demie heure, à cette fin que je les portions à cette femme de Monsieur le Bailli, qui veut en faire faire sur le même moule.
ROSE
Ah ! Quel mensonge !
ANGÉLIQUE
Sûrement, c'en est un. Croyez-vous, Lucas, que j'ignore votre amour pour Colette ? Ce que vous dites n'est qu'un détour pour l'excuser ; mais elle ne sera pas moins chassée.
LUCAS
Eh bien ! Mademoiselle, pour cette fois-ci, vous pouvez m'en croire. Il est vrai que j'ons pris les bracelets de Colette ; mais ça été à son insu , ça été pour lui jouer un tour, pour les lui faire chercher.
ROSE
Eh ! Celui-là est bon ! Comment peux-tu avoir pris les bracelets de Colette à son insu ? Elle les avait mis ce matin, et ne les avait point quittés de la journée ; et puis comment veux-tu que l'on te croie ? Tu as menti une fois, tu peux bien mentir une seconde.
LUCAS, à Rose
Et morgué, Mademoiselle, on ne vous demande pas toutes ces réflexions.
À Angélique.
Voulez-vous enfin savoir la vérité toute pure ? Tenez, Colette vous a trompée, en vous disant qu'elle m'avait donné les bracelets ; je les lui ai volés, oui : je les lui ai volés...
ROSE
De son consentement.
LUCAS
Non, morguié, je les lui ont pris de force.
ROSE
Eh bien ! Tu seras pendu.
LUCAS
Je sommes prêts à tout souffrir, pourvu que j'épargnions un chagrin à Colette.
ANGÉLIQUE
J'ai peine à croire ce que vous me dites, Lucas ; mais quand même je le croirais , vous n'auriez point pour cela sauvé Colette ; car s'il est vrai que vous lui ayez dérobé les bracelets , il est vrai aussi qu'elle a menti, en disant qu'elle vous les a donnés, et je hais autant les menteuses que les personnes qui ont des moeurs dépravées. Ainsi, quoiqu'il en soit, Colette sera chassée ; c'est un arrêt porté.
LUCAS, à part
Eh ! Pauvre Lucas ! Comment faire ! Je sommes pris par tous les bouts.
ANGÉLIQUE
Rose, allez me chercher mon thé : voici l'heure où j'en ai besoin.
ROSE
J'y vais, Mademoiselle, mais dans quoi le prendrez-vous ?
ANGÉLIQUE
Dans les tasses de porcelaines, comme à l'ordinaire.
ROSE
Demandez à Colette ce qu'elle en a fait.
Colette pleure.
LUCAS, tombant aux genoux d'Angélique
Mademoiselle, je venons de vous lâcher trois mensonges ben pommés, pour l'amour de Colette ; j'en convenons. Mais cette fois je faisons serment que c'est la vérité qui va sortir de ma bouche. Colette portait le cabaret de porcelaine, j'ons voulu profiter de ce moment pour l'y attraper un baiser : elle s'est si bien défendue, qu'elle a mieux aimé casser toutes les tasses, que de se laisser embrasser ; ce qui prouve bien qu'elle a de la vertu.
ROSE
Sa vertu, je crois, est aussi fragile que les porcelaines, qu'elle a brisées.
LUCAS
Et comme je sommes la cause de ce malheur, je devons le réparer tout seul. Je ne sommes pas riches ; mes parents sont pauvres, je n'ons que nos bras pour les nourrir ; mais j'allons m'engager dans le premier Régiment ; je vendrons not'liberté, et de l'argent qu'elle me vaudra, je payerons la dégâts de Colette ; et, par ce moyen, je l'y ferai obtenir son pardon.
ANGÉLIQUE, bas à Rose
Rose, je n'y tiens plus.
ROSE
Ne vous rendez pas encore. Du courage.
À Lucas.
Et croîs-tu, maraud, que ta personne soit, d'une assez grande valeur, pour satisfaire Mademoiselle. Tout ton individu, tout gros qu'il est, ne payerait pas seulement la plus petite soucoupe.
ANGÉLIQUE
Lucas, je n'en veux point à Colette d'avoir brisé les tasses. C'est sans mauvaise intention qu'elle l'afait, et l'on ne doit punir que les fautes volontaires. Éclaircis-moi seulement sur les bracelets ; car je crois, qu'a cet égard tu m'as caché la vérité.
LUCAS
Eh bien, Mademoiselle ! Il est vrai que Colette me les a donnés, et vous n'auriez sûrement pas envie de la chasser, si vous saviez par quel motif.
ANGÉLIQUE
Je sais tout, mes amis, c'est trop longtemps vus éprouver. Lucas, rends à Colette les bracelets dont je lui ai fait présent, accepte ceux-ci que je te donne.
Elle lui donne ses bracelets.
Et va les vendre pour soulager tes parents. Va, ces bracelets sont à moi, je puis en disposer. Je vous défends de me savoir gré de et que je fais pour vous. C'est un tribut bien faible que je paye à vos vertus. Tous ses trésors du monde ne pourraient les récompenser.
LUCAS
Mademoiselle, j'ons accepté les bracelets de Colette, mais je n'pouvons rian accepter de vous.
ROSE
Oh ! Oh ! Voici qui est nouveau !
ANGÉLIQUE
Et d'où te vient cette fausse délicatesse ?
LUCAS
Colette m'aime : Colette n'est pas plus riche que moi ; je pouvons accepter ses dons sans rougir. Il n'en est pas de même des vôtres. Les bienfaits des personnes riches humilient le pauvre, parce que la reconnaissance de celui-ci paroissont toujours aux autres au-dessous de leur libéralités.
ROSE
Lucas a raison, Mademoiselle, et puisque sa conscience lui défend de recevoir vos bracelets, je vous conseille de me les donner à moi : ma conscience, qui est plus raisonnable me permet de les accepter.
ANGÉLIQUE
Je te croyais plus d'esprit, mon pauvre Lucas. Tel scrupules sont des préjugés : apprends que le riche n'a des biens que pour les distribuer aux pauvres : c'est la loi de la raison, c'est celle de la nature, et tu les violes l'une et l'autre, si tu persistes dans ton opinion.
LUCAS
Je ne prétendons pas vous contredire, Mademoiselle, je savons que vous avez sur ce point plus de lumières que nous, mais j'ons souvent remarqué que lorsqu'un homme en enrichissait un autre, il cherchait à en devenir le maître ; et dame, voyez-vous, je ne voulons être l'esclave de personne.
ANGÉLIQUE
Autre faux raisonnement. Si tu acceptes mes dons, il arrivera le contraire. Je t'ai laissé ta liberté et tu forces mon admiration : mais j'ai des moyens sûrs de terminer cette dispute. Tu aimes Colette ?
LUCAS
Oh ! Morguié, oui, je l'aimons de toute not'force.
ANGÉLIQUE
Et tu espères l'épouser ?
LUCAS
Je le désire bian toujours ; elle a un père qui ne veut pas de moi, parce que je n'sommes pas riche.
ANGÉLIQUE
Eh bien ! Ton bonheur dépend de moi. Si ton père est pauvre, le mien est très riche et fort généreux : il peut te donner à ma prière ce que la fortune t'a refusé, et t'unir avec Colette. D'ailleurs, j'ai quelque crédit sur le père de celle-ci : si tu acceptes mes bracelets, je l'emploierai pour toi, et sûrement je le fléchirai. Mais si tu me refuses, tu me fâcheras beaucoup, et tu n'auras point Colette.
LUCAS
Colette, que me conseilles-tu ?
COLETTE
Je te conseille, moi..., de ne point fâcher Mademoiselle Angélique.
LUCAS à Angélique
Eh ben ! Je consentons à recevoir les bracelets. Que j'ai de grâces à vous rendre ! Vous me forcez d'accepter un bienfait, pour m'en faire espérer un plus grand.
SCÈNE XII. Angélique, Rose.
ROSE
Songez-bous, Mademoiselle, de donner a Lucas des bracelets de diamants ? Vous pouviez lui faire présent d'autre chose. Savez-vous qu'ils valent deux mille écus au moins ?
ANGÉLIQUE
Je les crois d'un plus grand prix. Quand on soulage la vertu indigente, on doit toujours craindre de n'avoir pas donné assez.
ROSE
Cette morale est fort belle ; mais je doute fort qu'elle soit du goût de Monsieur votre père.
ANGÉLIQUE
Bien loin de me reprocher cette action, mon père me l'enviera : et d'ailleurs pouvais-je trop payera ces bonnes gens le service qu'ils m'ont rendu ? Ils m'ont dessillé les yeux , ils m'ont donné une âme nouvelle. Le spectacle intéressant de leur amour m'a éclairée sur les biens qui résultent de cette passion, quand elle n'est point désordonnée. Je suis si émue, si attendrie de tout ce que je viens de voir, que si Valère m'aime, en ce moment peut-être ; je lui pardonnerais de me le dire.
ROSE
Ah ! Ma chère maîtresse que je sois enchantée de votre conversion ! C'est à moi pourtant que vous la devez. Remerciez-moi bien. Mais j'aperçois Monsieur Valere qui entre.
ANGÉLIQUE, troublée
Valere ! Ah ! Ciel !
ROSE
Il n'ose point vous aborder. Que faut-il lui dire ?
ANGÉLIQUE
Ce que tu voudras.
ROSE
Il s'en va : faut-il l'arrêter ?
ANGÉLIQUE, avec humeur
Je t'ai dit de faire ce que tu voudrais.
ROSE
Approchez, Monsieur, approchez, notre migraine est passée, et nous pouvons vous donner audience.
SCÈNE XIII. Angélique, Rose, Valère.
VALÈRE
Pardon, Mademoiselle, si je remplis trop exactement les ordres de Monsieur votre père. Il m'a prié de ne pas vous laisser longtemps seule : sans cela je ne prendrais pas la liberté de tous venir voir si souvent.
ANGÉLIQUE
Quand on est sûr de ne pas déplaire, on n'a pas besoin d'alléguer l'autorité d'autrui pour excuser des démarches innocentes.
VALÈRE
Vous me supposez une certitude que je n'ai jamais eue ; et l'accueil froid que vous m'avez fait jusqu'à préssent m'en a donné une bien contraire.
ANGÉLIQUE
Il faut moins imputer ma froideur à quelque chose qui m'ait choqué en vous, qu'à des chagrins particuliers.
VALÈRE
Ce que vous me dites n'est qu'un propos d'honnêteté ; un compliment ordinaire.
ANGÉLIQUE
Non, Valère : ce que je vous dis part du coeur. Vous ne m'avez jamais importunée par vos visites. Si le contraire était, je vous le dirais : car je suis sincère. Vous ne m'avez point déplu, parce que vous n'êtes jamais sorti avec moi des bornes de la décence ; et tant que vous conserverez ce ton d'honnêteté, soyez sûr que vous n'encourrez ni mon indignation, ni ma haine.
VALÈRE
Je doute que vous teniez votre promesse. Ne serais-je pas certain de vous irriter, par exemple, si je vous parlais...
ANGÉLIQUE
De quoi ?
VALÈRE
D'une chose fort commune et dont on parle souvent : de l'amour.
ANGÉLIQUE
Depuis une heure je n'entends parler que de cela, et je ne me suis fâchée contre personne. Demandez à Rose.
ROSE
Cela est vrai. Oh ! Rien ne nous adoucit comme de tendres déclarations. Faites-nous en quelqu'une, et vous verrez.
ANGÉLIQUE
L'amour est un sentiment qui me plaît : j'aime à m'en entretenir.
VALÈRE
Et non à le partager.
ANGÉLIQUE
Oh ! C'est une autre affaire. Si tous les amants étaient comme un que je connais... Peut-être...
VALÈRE, à part
Voudrait-elle parler de moi ?
Haut.
Pourrait-on vous demander le portrait de cet amant ?
ANGÉLIQUE
Dabord il est amoureux autant qu'on puisse l'être.
VALÈRE, à part
Cela me convient fort.
ANGÉLIQUE
Il est constant, fidèle, même au sein du malheur. Il ne laisse échapper aucune occasion de plaire à ce qu'il aime ; il a été sur le point de lui sacrifier l'honneur et même la vie.
VALÈRE
Eh bien ! Belle Angélique, je me sens prêt à faire tout cela pour celle que j'adore.
ANGÉLIQUE
Quoi ? Vous avez pris cela pouR vous ?
VALÈRE
De qui parlez-vous donc ?
ANGÉLIQUE
De Lucas qui a été fur le point de s'engager, et s'est accusé d'un vol qu'il n'a point fait, plutôt que d'exposer Colette qu'il aime, à être renvoyée de la maison. Mais vous êtes donc comme Lucas : vous avez donc une Colette. Cette Colette est bien vertueuse au moins, bien digne d'être aimée.
VALÈRE
Celle que j'aime l'est cent fois davantage. Elle a tous les attraits et toutes les vertus ; elle s'attire tous les hommages et mérite tous les sacrifices.
ANGÉLIQUE
Puis-je à mon tour vous demander quelle est cette personne ?
VALÈRE, d'un air embarrassé
Ce n'est point Colette.
ROSE, bas à Valère
Expliquez-vous donc ?
Haut.
Vous verrez que ce sera moi,
VALÈRE, aux genoux d'Angélique
Êtes-vous si fort brouillée avec votre image, que vous ne vouliez point la reconnaître ? Qui peut ressembler au portrait que je viens de faire, si ce n'est vous, belle Angélique ? Et connaissant si bien vos perfections, que puis-je adorer que vous-même ?
ANGÉLIQUE
Levez-vous, Monsieur : voici mon père.
SCÈNE XIV. Les Précédents, Monsieur d'Orcé.
MONSIEUR D'ORCÉ
Eh bien ! Pourquoi cet air effrayé ? Rassure-toi, mon ami. Tu sais que j'approuve ton amour. Tu m'as obligé doublement, en rendant ma fille sensible. Tu dissipes sa mélancolie et m'unis à ta famille que je respecte et que j'aime depuis longtemps.
VALÈRE
Le trouble que j'ai fait paraître ne doit point vous étonner. Il durera tant que je n'aurai pas le consentement d'Angélique.
MONSIEUR D'ORCÉ
Eh quoi ! Elle ne s'est pas encore expliquée ?
ANGÉLIQUE
Mon silence, Monsieur, vous dit assez ce que j'ai dû vous taire.
VALÈRE, avec un épanchement de joie
Ah ! Monsieur, vous l'entendez !
MONSIEUR D'ORCÉ
Pas trop : il n'est pas question de silence, il faut parler. Réponds-moi, consens-tu à épouser Valere ?
ANGÉLIQUE
Oui, mon père, puisque cela vous plaît.
MONSIEUR D'ORCÉ
Puisque cela te plaît, j'y consens aussi. Rose, tu diras là-dedans qu'on aille chercher mon Notaire : je veux que le mariage se fasse ce soir.
VALÈRE
Ah ! Monsieur, vous comblez tous mes désirs.
MONSIEUR D'ORCÉ, à Angélique
Mais où sont tes bracelets ? Tu les avais tantôt : qu'en as-tu fait ? Ou sont-ils ?
ANGÉLIQUE
Je n'en sais rien, je crois les avoir perdus.
MONSIEUR D'ORCÉ
Comment ! Tu les as perdus ? Fais-les chercher bien vite. C'étaient les seuls bijoux de ta mère, que j'eusse conservés. Nos chiffres y étaient tracés ; j'aimais à te les voir porter, parce qu'ils me rappelaient la tendresse et les vertus de cette femme adorée. Valère, je t'implore dans mon malheur : aide-moi à recouvrer le bien le plus précieux. Ne songez plus à vos noces, cet accident les diffère ; elles ne se feront qu'après qu'on aura trouvé les bracelets.
ROSE, à Angélique
Je vous l'avais bien dit, Mademoiselle, que vous affligeriez Monsieur_le_Baron.
Au Baron.
Monsieur, je suis en relation avec deux grands sorciers qui me feront trouver les bracelets. Attendez-moi là.
VALÈRE
Mais, Monsieur, songez donc que mon amour ne s'accommode point de ce retardement. Je vais commander pour Angélique des bracelets aussi beaux que ceux qu'elle a perdus, et tout le mal sera réparé.
MONSIEUR D'ORCÉ
Ce n'est pas leur valeur que je regrette ; on en trouve tous les jours de plus riches. Mais où en trouver qui me soient aussi chers ? Enfin j'y attachais un prix inestimable. Ces bracelets étaient mon trésor, je ne peux pas vivre sans eux ; et vous ne voudriez pas préparer une fête, lorsque je suis dans la douleur.
SCÈNE XI. Les Précédents, Rose, Colette, Lucas.
ROSE
Monsieur, nous vous apportons les bracelets. Il n'a fallu qu'un coup de baguette pour les déterrer,
MONSIEUR D'ORCÉ
Oh ! Mes amis ! Rendez-les moi, il n'est rien que je ne fasse pour vous.
LUCAS
Tenez, Monsieur, les voilà ; je ne les ons pas demandés au moins, c'est Mademoiselle Angélique qui nous a forcés de les prendre.
MONSIEUR D'ORCÉ
Qui donc a pu vous porter à faire à ce paysan un don si considérable ? Vous rougissez, ma fille !
ANGÉLIQUE
Lucas a des parents très pauvres, il ne peut pas subvenir à leurs besoins quoiqu'il travaille sans cesse : je l'ai entendu lorsqu'il le disait à Colette ; sa situation m'a fait pitié. J'avais alors fur moi les bracelets de ma mère, et je les lui ai donnés. Je ne rougis point de cette action, elle est toute simple : je rougis seulement par la crainte que j'ai qu'on ne m'en fasse un mérite.
VALÈRE
Ah ! Monsieur, vous n'avez plus de raison pour retarder mon bonheur.
MONSIEUR D'ORCÉ
Ah ! Fille vertueuse et digne en tout de ta mère, comble enfin les voeux du jeune homme qui t'aime, et faites l'un et l'autre la consolation de mes vieux jours. Et vous, mes amis, par qui j'ai retrouvé mon trésor, il est bien juste que je vous en témoigne ma reconnaissance. Je vous donne deux fois le prix des bracelets que vous m'avez rendus.
ROSE
Ah ! Monsieur, cela vous plaît à dire ; Lucas est un homme qui ne reçoit rien de personne. Il avait déjà refusé nos offres.
MONSIEUR D'ORCÉ
Il faudra bien qu'il accepte les miennes. Écoute-moi, mon ami, les bracelets t'appartenaient puisqu'on te les avait donnés. Je puis bien t'acheter ce qui est à toi.
LUCAS
Non, Monsieur, vous ne pouvais point m'acheter ce que je ne devons point vous vendre. J'ons reçu les bracelets pour rien, je devons vous les rendre de même, et puis l'argent que vous nous en donneriais, vaudrait-il le bonheur d'être utile à notre bienfaitrice.
ANGÉLIQUE
Mais, Lucas, tu oublies que tu n'es pas riche, et que si tu l'étais tu épouserais Colette la fille de notre Fermier.
LUCAS
Morguié, Mademoiselle, vous aveis raison : cette souvenance me détermine. Vous nous aveis déjà prouvé que je n'étions qu'une bête, et vous nous le prouveis encore. Je consentons à tout, dans l'espérance d'avoir Colette.
MONSIEUR D'ORCÉ
Allons, mes enfants, mes amis, ne songeons plus qu'au plaisir que ce jour va nous donner. Le Notaire que nous attendons fera les deux mariages. Et toi, ma fille, reprends tes bracelets que tu avais quittés, pour secourir un malheureux : et puisse-tu ne les ôter que pour faire une aussi bonne action.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica