Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Ou Manie des Drames

La Lacrymanie

Michel de Cubières-Palmézeaux· imprimée en 1775· 3 actes· 1 000 vers· 7 personnages

Personnages

  • LISIMON, Lacrymane, beau-frère d'Alcipe
  • ÉMILIE, fille de Lisimon
  • CLITANDRE, amant d'Émilie
  • ALCIPE, beau-frere de Lisimon, oncle de l'Ethérée
  • L'ETHÉREE, neveu d'Alcipe, ou le Damis de la Métromanie
  • PASQUIN, valet de l'Ethérée
  • LISETTE, suivante d'Émilie

ACTE I

SCÈNE PREMIERE.

SCÈNE II. Lisimon, Alcipe.

LISIMON

Sans doute.

SCÈNE III. Lisimon, Émilie, Alcipe, Lisette.

SCÈNE IV. Alcipe, Lisette, Émilie.

SCÈNE V. Lisette, Émilie, Alcipe, Clitandre.

ÉMILIE, à part

Quel instant !

ALCIPE

Et qu'importe la cause, êtes-vous sage ou non ? Vous voit-on chaque jour affrontant la satyre, Aux dépens de chacun vous distraire à médire ? En qualité d'auteur faisant le bel esprit, Sur un mot, sur un rien, condamner un écrit, Distribuer partout aux hommes comme aux femmes Des sonnets, des rondeaux ou des épithalames, Quelquefois de la prose et surtout des romans De structure lugubre et pleins de sentiments ?

Rondeau : Est une espèce de poésie ancienne. Le commun est composé de treize vers, dont il y en a huit d'une rime, et cinq de l'autre. Il est divisé en trois couplets, et à la fin du second, et du troisième, le commencement du rondeau est répété en sens équivoque, s'il est possible. [F]

Epithalame : Ce sont des vers faits à l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces, pour féliciter les époux. [F]

SCÈNE VI. Lisette, Clitandre.

SCÈNE VII. Lisette, Pasquin.

PASQUIN

N'osant leur refuser quelque peu de bon sens, On appelle leur muse une muse amphibie, Jouant le sentiment et la lacrymanie.

Amphibie : Qui vit sur la terre et dans l'eau. [L]

Lacrymanie : Barbarisme propre à cette pièce signifiant manie des larmes.

LISETTE

Le style ?

PASQUIN, feuillette le livre et en fait sortir un billet

Mais quel est ce billet, et quel nouveau délire ? Lui, faiseur de libelle ?

Libelle : Ecrit qui contient des injures, des reproches, des accusations contre l'honneur et la réputation de quelqu'un. [F]

LISETTE

Ah ! C'est quelque satyre !

Satyre : Terme d'antiquité. Chez les grecs, pièce d ethâtre dont les principaux personnages étaient des satyres.

PASQUIN, lisant

Sonnet sur un vieux fou dénué de talents, Qui pour se faire un nom court après le bon sens, Et qui du larmoyant possédant la manie, Pense prouver par là le feu de son génie. Quoi, même critiquer jusqu'à son bienfaiteur !

Sonnet : Ouvrage de poésie composé de quatorze vers distribués en deux quatrains sur deux rimes seulement et deux tercets. [L]

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

L'ETHERÉE

Enfin, grâce à moi seul, en devenant auteur, J'ai trouvé le moyen de faire mon bonheur, De m'attirer l'estime ainsi que l'indulgence De tous ceux dont le coeur respire la décence, Et de nos beaux esprits blâmant l'oisiveté, Pour un homme de bien pouvoir être cité, Par de sages écrits d'acquérir la tendresse, D'une beauté célèbre autant par sa richesse Que par mille vertus, à moins donc que mes yeux Ne prennent pour vertus des dehors trop heureux. Ainsi, sans plus compter sur le gain de mon livre Je me vois pour toujours aisément de quoi vivre, Et pourrai néanmoins, sans me voir alarmé, Par le prêt clandestin d'un libraire affamé, Des humains malheureux embrassant la défense, Sur un sujet si beau méditer en silence, Jusqu'à ce que les ans mûrissant ma raison, Puissent par mes écrits me faire un jour un nom. Je borne là mes voeux, et je trouve stupide Tout homme qu'à trente ans le travail intimide, Qui se voit sans frémir de soi-même bourreau, S'avancer sans horreur dans la nuit du tombeau, Et qui traite de fous ceux qui mettent leur gloire À voir leurs noms inscrits au temple de Mémoire. Cependant qu'il m'en coûte à faire ce métier, Qui me fait admirer de l'Univers entier. L'envie et ses poisons sous des formes nouvelles M'attaquent chaque jour dans d'infâmes libelles ; On m'y nomme un méchant, un coquin ténébreux ; Tandis qu'à la vertu j'ai consacré mes voeux : Même encor l'autre jour leur fureur insensée Va jusqu'à me prouver que ma veine est usée, Et dans un beau sonnet conclut qu'en vrai pédant Je fais à tout Paris encenser mon talent. Vengeons-nous, il le faut et faisons que ce traître, Aux traits qu'il m'a lancés, se fasse reconnaître : (Oui, c'est le seul moyen de déciller les yeux ;) Imprimons sous mon nom ce libelle odieux, Et nous d'un bon ouvrage utile et respectable, Faisons aux gens de bien un présent agréable ; Forçons les à gémir sur de nouveaux malheurs, Et bénir avec moi la source de leurs pleurs.

SCÈNE II. Lisimon, L'Etherée assis.

L'ETHERÉE

Le titre.

L'ETHERÉE

Eh bien ?

SCÈNE III. L'Etherée composant, Pasquin.

L'ETHERÉE

Tais-toi.

L'ETHERÉE

Et quel est ce grimoire ?

Grimoire : Livre qu'on n'a jamais vu, où on prétend qu'il y a des conjurations propres pour faire évoquer les démons. [F]

L'ETHERÉE, le lui rendant un papier

Tu peux aller.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Lisette, Pasquin.

SCÈNE VI.

SCENE VII. Lisimon, L'Etherée, tous deux composants et sans se voir.

L'ETHERÉE, en colère

J'enrage...

L'ETHERÉE, furieux

Grands Dieux !

LISIMON, presqu'en extase

Et chacun rend justice à mon savoir.

L'ETHERÉE désespéré, donne dans sa fureur un coup de poing à Lisimon, et le fait tomber

C'en est fait, je succombe.

L'ETHERÉE

Comment...

L'ETHERÉE lisant d'un ton grave

Les adieux !

L'ETHERÉE

Sans doute.

LISIMON, en sanglotant

Ah ! Vous m'arrachez l'âme.

SCÈNE VIII. Alcipe, Lisimon, L'Etherée.

LISIMON

Mais enfin.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Lisimon, Alcipe.

SCÈNE II.

LISIMON

Je n'en puis revenir ; quoi, la philosophie Lui servait à masquer pareille hypocrisie, Au moment qu'à ses pieds je mettais tout mon bien, Et qu'Émilie allait devenir le lien, D'un amour que mon coeur croyait sans défiance ! Le traître me traitait de vieillard en démence, De sot, de bel esprit, et d'homme à vision, À qui la mode tient lieu d'érudition. Après tout, cependant j'ai ce que je mérite ; Devais-je ranimer ma Muse décrépite, Et voyant sur mon front soixante ans accomplis, Me faufiler encor avec les beaux esprits ? Laissons-là son système et croyons qu'à notre âge Le temps est bien venu de paraître un peu sage, De ne plus s'occuper de ses jolis talents, Qui prouvent nos auteurs dépourvus de bon sens. Mais laissons-là surtout ces drames romanesques, Ces drames larmoyants, ces scènes gigantesques, Où le sentiment seul tient lieu de ce plaisir, De ce sourire heureux qu'on ne peut que sentir, Que de quelques auteurs la naïve peinture, Sans peine et sans efforts volait à la nature ; Le vrai, le beau, le simple habitaient leurs écrits, On voyait sur leurs pas les plaisirs et les ris. Et ne s'armant jamais d'un ton philosophique, L'art de parler au coeur n'était pas méthodique. Mais que penser enfin du ridicule affreux, Dont m'a rendu victime un mortel odieux, Qui sous le masque heureux de la philosophie Se sentait dévoré des serpents de l'envie, Et qui foulant aux pieds l'honneur et la vertu, Du plus léger remords n'était pas combattu ; Achevons cependant de démasquer ce traître, Tromper qui veut tromper... Je vois quelqu'un paraître ; Des déplaisirs secrets où je suis abîmé, Chacun pour les grossir me paraît informé ; Il semble qu'on me guette, et que chacun conspire À croître sans pitié l'ennui qui me déchire.

Il s'enfuit.

SCÈNE III. Lisette, Clitandre, Pasquin.

SCÈNE IV. Pasquin, L'Etherée.

L'ETHERÉE

Les faquins !

Faquin : se dit aussi en quelque sorte figuré, pour un homme sans mérite, sans honneur, sans coeur, digne de toute sorte de mépris. [F]

L'ETHERÉE

Oui, Pasquin.

PASQUIN, à part

Je veux te démasquer.

PASQUIN, faisant l'intimidé

Je crains que sur mon dos...

PASQUIN

Je ne sais.

SCÈNE V. Alcipe, L'Ethérée, Pasquin.

ALCIPE

Damis, vous êtes en colère. Et comment accorder cet excès de rigueur Avec tout le sang froid qu'il faut pour être auteur ? Mais quelque chose ici d'assez grande importance, Entre votre oncle et vous remet l'intelligence ; Si même après avoir combattu mes raisons, Vous convenez des torts que nous vous connaissons. Depuis l'instant fâcheux qu'en cette capitale Vous avez achevé votre cours de morale, Vous avez négligé de suivre exactement Tout ce que votre père, avant son testament Vous avait fait promettre, espérant qu'avec l'âge, Le temps et la raison, vous deviendriez sage ; Qu'on vous verrait haïr ce ridicule affreux, De manquer son bonheur, de vouloir à mes yeux, Croyant par Apollon votre Muse animée, Négliger vos devoirs par un peu de fumée ; Le déplaisir secret d'un dessein si nouveau Contribua sans doute à creuser son tombeau ; Mais craignant une erreur trop chère à la jeunesse, Il m'a sur votre sort découvert sa tendresse ; De ses autres enfants, vous qu'il aimait le plus, Vous fûtes à mon coeur, par ses voeux ingénus, Réclamé comme fils, comme un autre moi-même. Je vous nourris longtemps comme un enfant qu'on aime, Qui n'a que des travers, que la fougue des ans, Et l'amour de la gloire ont troublé pour un temps. J'ai pensé que l'étude avec votre génie, Vous ferait abhorrer cette métromanie ; Que lassé des erreurs où je vous vis tomber, Ce vous serait avis pour n'y plus succomber ; Mais vous avez trahi ma plus douce espérance, Pour vous donner un nom d'un peu plus d'importance. Ingrat envers moi seul, n'étant plus ce Damis Élevé dans mon sein comme mon propre fils ; Et singe maladroit du sieur de l'Empirée, Vous vous faites nommer Monsieur de l'Etherée. Vous voyez ma douceur ; je vous aime, et ce jour Pourra vous faire voir jusqu'où va mon amour. Sur un point seulement il suffit de répondre : Quittez ce bel esprit qui sert à vous confondre, À dépeindre vos moeurs aux yeux des vrais savants, Comme charlatanisme ou défaut de bon sens. Prenez, sans plus tarder, un autre train de vie, Et renoncez enfin à la Philosophie.

L'ETHERÉE

Ce que mille autres font. Ce qu'ont fait les Corneille avant que leur génie Puisse guider leur plume et leur philosophie.

Corneille : Pierre (1606-1684) et Thomas Corneille (1634-1709) frère puîné, originaires de Rouen et tous deux auteurs dramatiques du XVIIème.

ALCIPE

À part.

Contraignons-nous encor.

Haut.

Tu peux de tes travers Oh ! Tant qu'il te plaira récréer l'Univers. Je rirai le premier de ta Muse funèbre, Et des soins que tu prends à la rendre célèbre. Mais je dois en ami tâcher avec douceur D'arracher de tes yeux le bandeau de l'erreur. Je ne suis pas de ceux qui jugeant par eux-mêmes, Accusent leur prochain d'aveuglement extrême, Et qui croyant qu'eux seuls ont le jugement sain, Sur les erreurs d'autrui, n'ont rien de bien certain ; En garde contre moi, connaissant ma faiblesse, Contre les préjugés j'ai combattu sans cesse, Et c'est-là l'heureux fruit de vingt ans de travaux, De pouvoir aujourd'hui priser ce que tu vaux. Cet air mélancolique et de philosophie, Damis, ne me plaît pas ; souvent l'hypocrisie, D'un sage et d'un savant empruntant le manteau, En impose au public sous un dehors nouveau. Quand l'âge et la raison, en mûrissant notre être, Par de longues vertus nous ont bien fait connaître, En changeant son maintien, on peut adroitement D'un vieillard estimé prendre l'ajustement. De même il est un âge où la gaîté préside, Où sans rougir on peut prendre l'amour pour guide ; Et n'ayant dans son coeur que d'honnêtes désirs, Brûler ouvertement pour d'honnêtes plaisirs. D'où te vient, répond-moi, cette sombre manie Dé mettre à l'unisson tes moeurs et ton génie ; De vouloir qu'un air grave, ou distrait, ou rêveur, Fasse lire en tes yeux, je suis ce sombre auteur, Qui mettant un poignard dans la main de Thalie, N'admet que des bourgeois dans une tragédie, Pourvu qu'au sentiment adonnés nuit et jour, On les puisse nommer des victimes d'amour ? Ainsi du larmoyant, chevalier téméraire, Tu veux te distinguer du reste du vulgaire, Et prenant un lugubre et cynique maintien, Te distinguer auteur, de brave citoyen ; Malgré ces beaux dehors un sévère critique Entreprend quelquefois la vindicte publique ; Et du sombre écrivain démêlant les replis, Nous prouve que son coeur dément tous ses écrits. Voilà ce que je crains ; on dit que la satyre Sur toi de tous les temps conserva quelque empire, Et qu'épris d'un beau feu...

SCÈNE DERNIÈRE. Lisimon, Alcipe, L'Etherée, Pasquin.

ALCIPE, ramenant Clitandre et Émilie qui écoutaient

Mon frère, approuvez-vous ses feux et son amour ?

1 000 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0