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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Le Torrismon du Tasse

Charles de Vion d'Alibray· créée en 1635, imprimée en 1636· 5 actes· 1 923 vers· 12 personnages

Personnages

  • LA NOURRICE
  • ALVIDE
  • TORRISMON, Roi des Goths
  • CONSEILLER
  • GENTILHOMME de la part de Germon
  • ROSMONDE
  • RUSILLE, mère de Torrismon
  • GERMON, Roi de Suède
  • DEVIN
  • FAUSTON
  • MESSAGER
  • GENTILHOMME de Chambre de Torrismon
[AU LECTEUR]

C'est à toi seul, LECTEUR, que je dédie cet ouvrage, afin de t'obliger, qui que tu sois, à défendre ce que je te donne : pour te rendre curieux de le voir, il suffit de dire qu'il est tiré du Tasse, poète si excellent que même un des plus grands hommes de son pays a montré l'avantage que sa Jérusalem avait sur l'Éneide, et qu'un des nôtres a chanté de lui qu'il était

Le premier en honneur, et le dernier en âge.

Néanmoins pour déférer à l'Antiquité le respect qui lui est dû, nous le louerons encore assez ce me semble, si nous disons avec un grand esprit de ce temps, que Virgile est cause que le Tasse n'est pas le premier, et le Tasse, que Virgile n'est pas le seul. Du moins on ne saurait nier qu'il n'ait ceci par dessus l'autre, que c'est un auteur universel, et qui sans parler de tant de discours et de dialogues qu'il nous a laissez en prose, a travaillé et réussi parfaitement en toutes sortes de poésie, mais particulièrement en la Dramatique et aux pièces de théâtre. De cela font foi l'Aminte et le Torrismon : l'un, Pastorale ; et l'autre, Tragédie : mais tous deux dans un style sérieux. Car pour les Comédies, il les avait en aversion comme étant contraires à la gravité de ses moeurs et de sa modestie, et même il était marri qu'Aristote eut enseigné qu'on y devait tirer matière de risée des choses qui choquaient l'honnêteté et la bienséance : Aussi l'Intrigue d'amour qui passe sous son nom n'est pas un effet de lui, et quoi que la différence du style nous le montre assez, son propre témoignage le confirme encore, d'autant qu'il se fâcha plus qu'on la lui donnât, que d'aucun larcin qui lui fut jamais fait de ses ouvrages.

L'Aminte donc, et le Torrismon sont les seules pièces de théâtre qu'il nous a données, chacune très accomplie en son espèce. L'une fut le coup d'essai et le chef-d'oeuvre tout ensemble des Pastorales : et l'autre est encore aujourd'hui estimée la merveille des tragédies italiennes. Et qu'on ne s'arrête pas à ce que notre auteur en écrit dans une de ses lettres, car ou il en parle plutôt par humilité que par jugement, ou au pis aller ce qu'il en dit n'est qu'un effet de cette mélancolie si naturelle aux grands hommes, et qui leur donne des dégoûts de leurs plus beaux ouvrages. C'est ainsi que l'un condamne en mourant son Éneide, et l'autre sa Jérusalem : de sorte qu'il ne faut pas s'étonner si par la même raison cette admirable Tragédie à peu déplaire aussi au Tasse. Il est certain que les esprits sublimes ont des pensées qui vont bien plus loin que les paroles, et qu'ils n'expriment jamais si bien leurs idées, qu'ils ne voient toujours quelque degré de perfection au delà : mais ce n'est pas à dire qu'ils aient juste sujet, ni nous après eux, de mépriser d'excellentes copies, à cause qu'elles ont été tirées sur de plus excellents originaux. En effet le Torrismon n'est pas une pièce qui ait été composée à l'aventure, ses vers nous l'enseignent assez, ni le dessein n'en a pas été pris à la hâte, mais fut un dessein prémédité. Le Tasse demeura longtemps sans achever cette Tragédie, et la raison qu'il en rapporte quelque part, c'est que se sentant déjà fort triste par nature et par accident, il craignait de travailler sur une matière qui ne pouvait qu'entretenir sa mélancolie : néanmoins à la sollicitation de ses amis il la mit enfin en l'état où nous la voyons maintenant, sans s'arrêter beaucoup toutefois à ce qu'il en avait déjà tracé. Il changea de nom à son principal personnage, lui donnant celui qui sert de titre au livre, et fit même que le Roi des Goths qui dans son premier dessein était l'ami trahi, est ici celui qui trahit : ce qui montre bien que son sujet est entièrement fabuleux, quoi qu'on le reconnaisse assez en considérant comme il est dans une intrigue de roman, et dans cet ordre que Castelvetre appelle renversé, si bien que pour le développer et lui donner une suite naturelle, il faut commencer par la fin du quatrième acte.

Il semblerait pourtant que le poète héroïque cherchant d'être cru, et devant tromper par la vraisemblance, et non seulement persuader que les choses qu'il traite sont véritables, mais les supposer si bien aux sens, qu'on pense être présent, les voir, et les ouïr : il semblerait, dis-je, qu'étant obligé de gagner dans nos esprits cette opinion de vérité, il viendrait bien mieux à bout de son intention s'il empruntait son sujet de l'Histoire : La raison en est que les grandes actions qui se sont passées jusques à notre temps, comme sont celles que se propose la tragédie, étant toutes écrites, celles qui ne le sont pas nous paraissent aussitôt controuvées, et par conséquent indignes de mémoire ; les poètes sont imitateurs, il faut donc que ce soit du vrai, parce que la fausseté n'est rien, et ce qui n'est rien ne saurait être imité. Le but d'un poète héroïque, comme j'ai dit, c'est la vraisemblance, mais celui qui prend un sujet fabuleux la quitte d'abord, puisqu'il n'est pas croyable qu'une action illustre comme celle qu'il décrit, n'ait pas été donnée en garde à la postérité par la plume de quelque fameux historien. Les événements extraordinaires ne peuvent demeurer inconnus, et quand on n'en a point ouï parler, de cela seul on tire une preuve de leur fausseté, et lors on leur refuse son consentement ; enfin on attend point l'issue des choses comme on serait, si on les estimait tout a fait ou en partie véritables ; la foi manquant, le désir, la pitié, la crainte, la tristesse, la joie, et toute sorte de plaisirs et de passions cessent. Voilà à peu près ce que j'ai recueilli d'un côté et d'autre dans le Tasse, pour prouver qu'il faut que le sujet de la tragédie soit véritable et connu ; et quoi qu'il me suffit de dire que notre auteur n'ayant pas ignoré ces raisons puisqu'elles viennent de lui, il en a sans doute eu de plus fortes pour ne les pas suivre : je répondrai néanmoins que le poète n'est point obligé de chercher nécessairement la vraisemblance de ce qui a été, mais seulement de ce qui a pu être. Que la tragédie n'étant qu'une tromperie selon l'avis de Gorgias, où celui qui abuse le mieux est estimé le plus juste, il est certain que cela se fait plus aisément avec les couleurs et les artifices du mensonge : que les fables sont bien souvent plus belles que la vérité même, au moins qu'elles sont d'ordinaire plus diversifiées, et par conséquent plus agréables : que dans les sujets feints on peut faire tomber tous les incidents imaginables, et par là remplir l'esprit d'admiration et de merveille ; qu'il vaut encore mieux composer une pièce qui soit toute d'invention, que pour plaire davantage, déguiser et altérer l'histoire de telle sorte qu'elle en soit méconnaissable, et sur un petit fondement de vérité, élever mille mensonges, qui s'ils ont de soi quelque laideur, doivent être horribles, mêlés avec leurs contraires. Enfin que si les maîtres de l'art ne défendent pas d'inventer les sujets de Comédies, parce qu'on n'y introduit que des personnes de médiocre condition, dont il n'importe pas que les aventures soient véritables, puisqu'aussi bien elles demeurent la plupart du temps inconnues : par la même raison il sera permis au poète héroïque de feindre, pourvu que ce soit des actions arrivées depuis longtemps en un pays éloigné, et dont nous ne puissions pas avoir une science si certaine.

C'est ce qu'a fait très judicieusement le Tasse, qui nous donnant une tragédie fabuleuse, nous persuade que le Royaume des Goths, la Norvège et la Suède en ont autrefois été le théâtre. De moi si j'avais à trouver quelque chose à redire en cette sorte de tragédies, ce ne serait pas précisément de ce qu'elles sont d'invention, mais de ce que leur sujet étant tout nouveau, et outre cela plus ingénieux et plus embarrassé que les autres, il peut arriver qu'elles travaillent davantage notre esprit pour les comprendre, que nous ne sommes émus à compassion par les accidents qu'elles représentent. Le remède à cela c'est de les voir, ou de les lire plus d'une fois, car de cette sorte le sujet nous devient toujours plus familier, et s'établit si bien dans notre créance, que nous prenons plaisir après à nous y laisser toucher : et puis comme il est malaisé de découvrir d'abord toute la disposition et toutes les beautés d'une pièce inventée selon les règles, si nous y faisons une revue, nous venons à y remarquer mille nouvelles grâces, et confessons que ce qui nous paraissait au commencement obscur et confus, était seulement caché et brouillé d'artifice. Il m'en est ainsi arrivé en la lecture du Torrismon que je n'ai point bien compris ni admiré qu'après l'avoir regoûté et repassé plus d'une fois. De quoi ne s'étonneront pas ceux qui l'auront vu en sa langue, sachant qu'il n'est guère moins difficile que beau.

Cependant je te promets de t'en faire entendre parfaitement dans ma Version et toute la finesse et toute la suite des la première lecture. À quoi serviront de beaucoup l'argument que je t'en donne, et les additions que j'ai fait mettre à la marge, qui suppléent aucunement ce qui devait être plus éclairci : Ce qui est un avantage que sa représentation ne pouvait pas avoir : Outre que la parole vole trop vite pour laisser dans l'esprit de l'Auditeur une impression assez forte des moindres choses qu'il est besoin de remarquer pour une entière intelligence, et qu'en un sujet plein comme celui-ci, une seule faute de mémoire de l'acteur, ou quelque changement dans le vers, sont bien souvent capables de causer de la confusion à tout le reste. Ajoutez à cela que chacun n'aime pas ces longs récits, dont l'usage est pourtant si nécessaire dans une pièce composée dans les règles, et dont celle-ci est toute remplie ; Et néanmoins c'est une chose assurée que si durant quelque narration l'esprit s'échappe et se détourne ailleurs tant soit peu, il perd incontinent le fil ou de l'histoire, ou de la fable. Aussi pour en parler franchement, je ne crois pas que ce fut l'intention du Tasse de faire une tragédie pour le théâtre, mais seulement de feindre un sujet agréable à lire, et de travailler plutôt à de belles peintures qu'à des scènes commodes et plaisantes à la vue. On le peut reconnaître par ce long discours de Torrismon avecque le Conseiller, et particulièrement par cette ample description de la tempête, en une occasion où il semble que le remords du crime qu'il était pressé de déclarer, ne devait pas tant lui permettre de s'y étendre ; On le voit aussi dans ce récit exact de l'appareil des jeux et des magnificences qu'il commande qu'on fasse pour la réception de Germon, lors que l'arrivée prochaine de cet ami trahi lui jetait bien d'autres soucis dedans l'âme : Tant il est vrai que ce grand génie était comme un torrent qui ne pouvait s'arrêter ni souffrir de digue ou de rivage : là où les fontaines et les étangs, c'est à dire ceux qui n'ont qu'une veine médiocre, demeurent paisibles et jamais ne se débordent. Mais comme les pauvres qui manquent des choses nécessaires à la vie, médisent d'ordinaire de ceux qui sont dans l'opulence jusques au luxe : de même il ne faut pas s'étonner que des esprits secs et stériles ne veuillent point excuser en notre Auteur un semblable vice qui vaut pourtant beaucoup mieux que leur vertu. Et quoi que dans ma Version j'ai abrégé les endroits dont je parle ; et d'autres que je passe sous silence, pour n'être pas ennuyeux, néanmoins comme en une si vaste tragédie il était bien difficile de rencontrer justement ce qui était de plus nécessaire : dans la seconde représentation, je retranchai encore beaucoup de choses qui semblaient un peu languissantes : Nonobstant ceci je t'assure que pour les raisons que je t'en ai dites, cette Tragédie sera toujours plus agréable à lire qu'à ouïr réciter, ou si elle satisfait étant récitée, ce sera quand on l'aura lue, ou qu'on l'aura déjà vu représenter. Ce que tu ne dois pas trouver étrange, car si quelques pièces réussissent d'abord dans l'action et sur le théâtre, qui sont froides après, et principalement quand on les voit sur le papier et dans le cabinet, qu'est-ce qui empêche qu'il y en ait aussi, dont la première représentation ne ravisse pas tant, et qui d'ailleurs sont miraculeuses à les lire ? Ces vers entrecoupez par plusieurs entreparleurs, qui ont de la grâce dans la bouche des acteurs, ne font qu'embrouiller l'esprit quand ils sont imprimez, comme ces récits longs et historiques historiques qui viennent à bout de la patience de quelques auditeurs, sont trouvez admirables alors qu'on les considère et qu'on les lit attentivement. Ce n'est donc pas l'oreille qu'il faut prendre pour souverain Juge en ces occasions, mais seulement la vue, c'est à dire la lecture : et c'est ici, comme par tout ailleurs, qu'un témoin oculaire vaut plus que dix qui n'ont qu'ouï : Aussi Thales interrogé de combien l'imposture était éloignée de la vérité, répondit si sagement, d'autant que les yeux le sont des oreilles ; Et à ce propos tu me permettras de rapporter en passant ce qu'on attribue au Tasse, quoi que je l'aie leu autre part, mais je suis bien aise parlant de lui de parler avec lui. Comme on lui demandait pourquoi Homère avait feint que les songes vrais venaient à nous par la porte de la Corne, et ceux qui étaient faux pas la porte d'Yvoire, il dit que par la corne il fallait entendre l'oeil, à cause de leur ressemblance en couleur (j'ajouterai que même une de ses tuniques s'appelle cornée) et que par l'ivoire, les dents nous étaient signifiées à cause de leur blancheur et de leur matière pareille à l'ivoire ; Enfin qu'Homere nous enseignait par là qu'on pouvait seulement juger avec certitude de ce que nous voyions nous-mêmes, et non pas toujours de ce que nous entendions de la bouche d'autrui. Que si cela doit avoir lieu quelque part, c'est particulièrement dans la poésie, témoin celui qui allant réciter d'un mauvais ton des vers de Malherbe, disait, écoutez les plus méchants vers du monde, et les allant bien réciter, écoutez les plus excellents qui furent jamais. Et affin qu'on ne se moque pas de moi, si dans cette application je compare la poésie aux songes, qu'est elle après tout que la rêverie d'un esprit tranquille, une chose douce, vaine, diverse et chimérique, comme la plupart des songes, et qui s'attribue je ne sais quoi de divin aussi bien qu'eux ? Mais laissant ces menues recherches à part, je reviens, et dis qu'assurément tu vas trouver cette tragédie incomparable, tant pour l'invention dont tu découvriras qu'elle est toute remplie, et qui pour peu qu'on la voulut étendre fournirait un juste Roman, qu'à cause de la beauté et de la variété des passions qui y sont si naïvement représentées. D'un côté tu verras Alvide agitée de deux mouvements bien contraires, d'amour, et d'inimitié, d'amour pour son cher Torrismon, et d'inimitié pour Germon, contre lequel elle ne respire que des désirs de vengeance, qui d'ordinaire ont tant de grâce dans les tragédies : et d'autre part tu la verras si sage et si résignée aux volontés de Torrismon qu'elle croit son mari, que de consentir même d'aimer Germon pour l'amour de lui : Cependant nonobstant une amour si honnête et si vertueuse, dès le commencement ; dans le progrès, et sur la fin de cette pièce, elle te paraîtra toujours très malheureuse et très digne de pitié. Considère ses inquiétudes dans le premier Acte, ses défiances dans le Troisième, et dans le Cinquième ce désespoir qui l'oblige à se tuer, et si tu n'en es touché, dis hardiment que tu as le coeur de marbre. De moi voyant combien ce personnage était funeste j'ai cherché la raison pourquoi le Tasse n'a pas intitulé cette tragédie l'Infortunée Alvide plutôt que le Torrismon, et je n'en trouve point d'autre sinon que Torrismon paraît dans tous les Actes, et qu'il est la principale cause des désastres qui arrivent. Si ce n'est qu'il faille dire avec un grand maître en la connaissance de ces choses, que la compassion s'excite par la misère d'une personne qui n'est ni tout à fait vicieuse, ni tout à fait vertueuse aussi ; non tout à fait vicieuse, parce qu'on ne plaint point le méchant, qui n'a que le mal qu'il mérite, et comme chacun se flatte en l'opinion de sa probité, on n'appréhende point pour soi ce qu'on lui voit souffrir. Il ne faut pas non plus que la personne soit entièrement vertueuse, d'autant que l'infortune de celui qui est bon ne donne point de commisération, puisque ce qui nous en donne, c'est de voir arriver aux autres, ce que nous craignons qui ne nous arrive, mais nul ne redoute de sinistres succès pour des vertus qui doivent bien plutôt être récompensées de quelque bonheur. Suivant cette maxime et supposé que la tragédie se doive appeler du nom du personnage le plus pitoyable, c'est justement que celle-ci est dite le Torrismon, comme ayant toutes les conditions requises pour émouvoir la compassion : Car il n'est pas tout à fait bon puis qu'il a violé les lois de l'amitié et trahi Germon, ni tout à fait méchant, puis qu'il n'a failli que par force et après une longue résistance, que ce n'a été que par amour et par ignorance, qu'il a de si sensibles remords de son péché, enfin qu'il est plus mal-heureux que criminel, et plus digne de commisération que de haine. Mais s'il m'est permis de dire mon sentiment là dessus, je trouve la dernière partie de ce raisonnement d'Aristote plus subtile que solide, et je le quitterais volontiers en ceci pour ne le pas abandonner en une chose de plus grande importance, telle qu'est l'amour et la recherche de la vérité : Son opinion aurait lieu si notre vertu pouvait boucher toutes les avenues à la fortune, et si par une secrète ordonnance d'en haut nous n'étions pas bien souvent d'autant plus misérables que nous méritons moins de l'être ; Mais cela étant, comme personne n'en doute, qui est-ce qui n'aura sujet de craindre pour soi, et de plaindre par conséquent les mal-heurs qu'il verra survenir à autrui, quoi que celui qui souffre, et celui qui voit souffrir soient les plus gens de bien du monde : Car tant s'en faut que l'affliction des hommes de bien ne se fasse pas ressentir à ceux qui font profession d'une même probité, pour la raison qui a été alléguée, qu'au contraire l'exercice le plus ordinaire des bonnes âmes, c'est de prendre compassion de l'innocence opprimée et accablée sous le faix des infortunes ; d'autant plutôt qu'on peut accuser les autres de leurs désastres, et que pour une Alvide qui est seulement malheureuse, il y en a cent pareils à Torrismon, qui sont aucunement coupables. Et quant à ce qui a été dit qu'on n'a pitié que des maux qu'on appréhende, sans doute que cela n'est pas non plus absolument véritable, car il suffit qu'ils nous pouvaient arriver pour en avoir pitié, ainsi un vieillard pleurera le décès trop précipité d'un jeune homme, quoi que ce vieillard soit hors du danger de mourir en la fleur de son âge, ainsi l'on aura pitié d'un criminel qu'on mène au supplice, parce que c'est un homme comme nous, et qu'en effet nous pouvions naître aussi enclins que lui au vice, et suivre un même train de vie.

De cette autorité de la fortune sur nous, et de cette cause secrète dont nous parlions un peu auparavant, qui fait que les événements ne sont pas en notre puissance, on doit tirer la raison des misères d'Alvide, et répondre en même temps à une autre objection qu'on fait au Tasse, d'avoir voulu que Sylvie dans son Aminte courut deux si grands dangers, l'un de son honneur entre les mains du Satyre, et l'autre de sa vie à la poursuite du Loup, sans que ses actions eussent mérité de si fâcheuses rencontres, quoi qu'on put dire que c'était pour punition du traitement injuste et cruel que son amant recevait d'elle. Certes je trouve rois bien plus mauvais que Sylvie aussitôt qu'elle se voit délivrée de ce Bouquin, après que sa virginité a couru un si grand péril, après avoir été exposée toute nue aux regards d'un Satyre et de deux Bergers ; qu'une fille, dis-je, chaste et honnête comme on nous la dépeint, s'en aille incontinent à la chasse et à ses premiers passe-temps, vu que la seule pensée d'un si honteux accident lui devait faire oublier toute autre chose, et la remplir de tant de confusion qu'elle eut même horreur de paraître au jour. J'estime pour moi que cela ne saurait s'excuser que par la nécessité de la règle des vingt-quatre heures.

Après le personnage d'Alvide suit celui de Torrismon, où tu considéreras ce cruel combat qu'il ressent dans l'âme, pour avoir trahi Germon, et pour ne pouvoir quitter Alvide, la peine où le met l'arrivée et la présence de son ami, celle où il est, découvrant que Rosmonde n'est pas sa soeur, apprenant qu'il a commis un inceste, et voyant Alvide morte : Mais quoi, si tu l'as vu représenter à notre Roscius François (car il est bien aussi honnête homme, et hante bien d'aussi honnêtes gens que l'autre) cet homme qui parle de tout le corps, et qui fait trouver une narration de deux cents vers trop courte, et particulièrement si tu as remarqué ces discours ambigus et artificieux qu'il tient lors qu'on lui annonce la venue de Germon ou qu'il parle à lui même, et comme il monstre deux visages, ainsi qu'il a deux coeurs, l'un pour son Amy, et l'autre pour sa maîtresse, tu confesseras que s'il ne se peut rien ajouter à son action, aussi ne saurait-on rien désirer dans son personnage. Germon vient après agité des mêmes passions que Torrismon, mais avec cette différence, que dans le combat d'Amour et d'Amitié qu'épreuve Torrismon, l'Amour a le dessus ; et dans celui de Germon, c'est l'Amitié qui l'emporte.

Considère en suite ce zèle louable du Conseiller au service de son Maistre, ce désir de grandeur dans Rusille, et au contraire ce généreux mépris des couronnes dans Rosmonde, et ce puissant amour de la virginité qui lui fait même refuser un Monarque pour époux : Considère, dis-je, ces divers et contraires mouvements, et tu verras qu'ils tendent et s'accordent à composer un tout le plus accompli du monde ; Tu seras ravi de voir qu'une tragédie contienne tant de matière sous une même forme, et que toutes ces choses soient tellement composées que l'une regarde l'autre et lui correspond, l'une dépend nécessairement ou vraisemblablement de l'autre, si bien qu'une seule partie ôtée le reste tombe en ruine : Car de condamner comme superflue, la dispute de la Reine avec Rosmonde touchant le mariage, qui fut la première pierre d'achoppement à quelques uns, il n'y a point d'apparence, puisque même quand elle serait aucunement inutile, on nous enseigne qu'il faut laisser lieu aux digressions et à l'art dans les tragédies, et que ces épisodes y font comme les meubles et les autres ornements dans une maison. Mais je soutiens qu'elle est extrêmement nécessaire, vu que le seul expédient qu'il restait, au point où les affaires se trouvaient réduites, c'était que Rosmonde épousât Germon, et que pour n'y avoir pas consenti, et n'avoir pas été bien persuadée, tous les malheurs qui suivent, arrivèrent ; Elle n'est pas trop longue non plus, tant pour la raison de sa nécessité, que parce qu'il est plus aisé de l'ôter tout à fait, que d'en retrancher quelque chose sans la rendre défectueuse : Mais ils objectent que dans l'impatience que l'on a de savoir ce qui réussira de la venue de Germon, elle est importune, ou fait même oublier le principal sujet : Pour ce dernier inconvénient, il me semble qu'il n'y a que ceux-là qui s'en doivent plaindre, dont l'esprit faible, s'il vient quand il est bandé à se relâcher tant soit peu, se retrouve en son premier état, et aurait presque besoin qu'on recommençât tout de nouveau les mêmes choses, semblable en cela à ces cordes de luth, lesquelles si on les lâche lors qu'elles sont tendues, s'en retournent incontinent d'où on les avait tirées. Qu'elle soit importune non plus, il ne se peut dire, car encore qu'il faille toujours se hâter de venir à l'action, on doit prendre garde néanmoins à le faire sans se précipiter, et bien souvent même ce n'est pas un petit artifice de savoir retarder et retenir quelque temps le désir et l'esprit en suspens. Pour moi je croyais qu'encore que cette dispute fut assez sérieuse et assez convenable en une tragédie, que néanmoins après les tristes récits d'Alvide et de Torrismon, c'était comme ces couleurs plus gaies qu'on applique dans les tableaux auprès des ombres./ Pour ce qui regarde quelques considérations particulières que Rosmonde allègue contre le mariage, et que l'on trouve mal dans la bouche d'une Princesse, ou du moins d'une personne tenue pour telle, quoi que je n'en sois pas responsable, et que ce m'ait été trop de hardiesse de retrancher ou changer quelque chose dans la disposition de notre Auteur, sans entreprendre aussi de reformer ses pensées, je soutiens encore pourtant qu'il n'y a rien contre la bienséance et qui ne puisse être facilement supporté d'un Juge équitable. Des paroles on en vient aux effets, et l'on condamne l'inceste de Torrismon comme une chose qui choque l'honnêteté et les bonnes moeurs ; Vraiment de tous les défauts imaginaires du Tasse celui-ci est bien le plus injuste et le plus mal fondé : Que l'inceste soit un crime abominable, j'en demeure d'accord, et je ne répondrai pas avec un impie, que pour montrer la légèreté de cette faute les Latins se sont contentez de la nommer inceste, comme qui dirait simplement contraire à la chasteté : car c'est ainsi que le poète appelle Busiris, non louable au lieu de détestable. Je sais quelle est la pudeur de la Nature ; qu'un grave Philosophe et médecin Espagnol a dit, qu'Adam ne contribua pas à la production de la première femme avec la matière dont les hommes sont d'ordinaire engendrez, de peur qu'il ne se mêlât après avec sa fille, quoi qu'en ce temps là où le genre humain ne subsistait qu'en deux personnes, la nécessité de le multiplier put servir aucunement de dispense. Je sais que les bêtes mêmes sont raisonnables en ce point,

Ferae quoque ipsa veneris evitant nefas Generisque leges inscius servat pudor.

et que jusques aux choses insensibles, les lois de ce respect s'observent, qu'on ne greffe pas un arbre de ses scions propres, et qu'on ne sème guère un champ du grain qu'il a porté. Je n'excuserai donc pas dans le Tasse une amour illicite d'un frère envers sa soeur, telle qu'on la voit dans la Canace, pièce Italienne. Je dirai seulement qu'il y a une grande différence entre pécher ignoremment et pécher à escient, et de volonté délibérée, le dernier est digne de supplice, et le premier de commisération : En effet, que peut-on remarquer dans l'inceste de Torrismon qu'un accident pitoyable de la vie et de la fortune, ordinaire sujet de tragédies, et tant s'en faut que son action soit de mauvais exemple, qu'au contraire elle témoigne combien ce crime là est horrible qui oblige à se tuer celui qui l'a commis quoique sans crime. Mais afin qu'on ne s'imagine pas que ceci soit sans autorité, tu rencontreras une pareille chose dans l'OEdipe de Sophocle, et de Seneque, pièce pourtant qui a été universellement approuvée. En quoi lors que j'ai seulement dessein de défendre le Tasse, je découvre un grand sujet de louange pour lui. Car si les maîtres de l'Art ont trouvé si bon qu'un vieillard envoyé de Corinthe abordant OEdipe pour lui dire qu'il était déclaré Roi des Corinthiens, au lieu d'apporter une heureuse nouvelle fit tout le contraire, et lui apprit sans dessein son inceste avec sa mère ; N'admirerons-nous pas aussi l'industrie de notre Auteur, qui fait venir si à propos le vieil Aralde, de Norvège, pour déclarer à Torrismon que ce Royaume lui appartenait par le décès de Galealte, et peu à peu lui apprend qu'Alvide, qui était sa femme, était aussi sa propre soeur. Ce qui plaît davantage en ceci, et qui se rencontre pareillement dans le Torrismon, c'est cette reconnaissance, et ce changement de fortune qu'on appelle péripétie, car OEdipe et Torrismon apprennent, l'un que Jocaste est sa mère, et l'autre qu'Alvide est sa soeur : voilà la reconnaissance, et tous deux inopinément deviennent tout à coup misérables : voilà le changement. Or il faut remarquer que la reconnaissance est d'autant meilleure qu'elle se fait sans aucuns signes pris de dehors, qu'elle vient et se tire de la chose même et de la disposition du sujet. Toucher seulement les yeux des Spectateurs, dépend de l'Acteur et de l'appareil du Théâtre, et non pas de l'art, mais ici ne faisant que lire et ne voyant rien représenter chacun juge assurément qu'OEdipe est fils de Jocaste et Torrismon frère d'Alvide, et de cette certitude naît une plus grande compassion pour eux, lors que l'un se crève les yeux, et que l'autre voulant tout à fait perdre la lumière, se laisse tomber sur la pointe de son épée et se tue. Au moins, poursuivent quelques uns, il fallait que la tragédie finit à cette mort de Torrismon, puisqu'après on ne voit plus aucun effet Tragique ; En cela s'il y a de la faute je t'avoue franchement qu'elle est de moi, et non du Tasse, qui suivant le précepte et la coutume louable des anciens, cachait ces dernières actions de désespoir et d'horreur, d'Alvide et de Torrismon, et se contentait de les faire raconter sur le théâtre, et puis de remplir la scène de regrets et de larmes qui touchaient bien autant pour le moins que la triste narration qu'on venait de faire de leur mort : Au lieu que voulant donner quelque chose à ceux qui n'aiment que le spectacle, j'ai cru que je pouvais faire voir ce qui n'était que récité dans l'Auteur. Quoi qu'il en soit, il est aisé de retrancher la fin de cette tragédie, comme on fit en sa seconde représentation, avec quelques autres endroits que je marquerai à part, et conclure avec les regrets de Germon sur la mort de son ami, car pour lui, il est nécessaire qu'il paroisse encore, et qu'il lise la lettre par laquelle Torrismon lui déclare le sujet de sa mort, et le laisse héritier des Goths, suivant la prédiction des Oracles. Et afin que tu ne croies pas que j'eusse non plus ajouté le reste sans raison, à ton avis était-il hors de propos que la Reine, l'un des principaux personnages de la Tragédie, fut informée en la présence des spectateurs, d'une chose qui la regardait de prés, comme était la mort de Torrismon et d'Alvide ? Je jugeais que c'était le moyen de toucher tout le monde de compassion par ces actes de piété et d'ami, dont Germon consolait une mère affligée, et puis s'offrait à son service : mais sur tout cela me semblait d'autant mieux que par là détournant la Reine de la vue de ses enfants morts, et l'emportant pâmée de douleur entre ses bras (ce qui est encore un accident aucunement tragique) il se retirait lui-même et s'exemptait honnêtement d'assister à un spectacle devant lequel quoi qu'il eût fait, aurait été estimé lâche, s'il ne se fut tué. Joint que je suis en doute s'il est nécessaire que la tragédie finisse toujours par les actions les plus funestes. La raison sur quoi je me fonde, outre l'expérience que j'ai souvent vue du contraire, c'est que les maîtres de l'Art appellent changement en la tragédie, non seulement quand elle termine en quelque malheur, ainsi aussi quand elle tourne en mieux, ce que nous nommons tragi-comédie : Or selon cette règle je pouvais bien conclure par quelque chose de moins triste, puisque je pouvais même conclure par quelque chose de plus gay sans rien faire contre la tragédie. Et puis supposé que le but de la tragédie soit d'exciter à pitié, n'est-il pas vrai que l'aspect de ces actions sanglantes nous surprend d'abord plus qu'il ne nous touche ? Et c'est peut être pour cette raison que notre auteur et la plupart des anciens se sont contentez de la narration, qui rendant toutes choses probables, et même celles qui ne sont pas arrivées, a par conséquent plus de force de nous émouvoir, que non pas la vue, qui comme je disais naguère, nous remplit moins de compassion que d'horreur : si bien qu'au cas même qu'on voulut faire voir ces spectacles, il serait toujours bon, afin de nous donner plus de pitié, d'adoucir après notre esprit par les plaintes, et de nous aider à faire comme fondre ce glaçon qui s'est emparé et saisi de notre coeur à leur aspect. Ou même pour parler encore plus hardiment, je dirai qu'il faut que les cris, l'indignation, l'amour ou la colère de ceux qui survivent aux mal-heurs qui nous viennent d'être représentés, échauffent, et baignent, s'il faut ainsi dire, notre douleur dans les larmes, afin qu'elle s'en imprime plus fermement dans notre âme, de même qu'on met le fer dans le feu et dans l'eau pour lui faire recevoir une plus forte trempe.

Voila ce que j'avais à te dire, Lecteur, touchant le Torrismon du Tasse, non point pour le justifier, mais par manière d'exercice ; Aussi se défend-il assez de lui même et par sa propre réputation, et quand tu remarquerais ici quelque léger défaut, souviens-toi je te prie que c'est un tribut que les plus grands personnages payent à l'humanité et de plus, que comme nous voyons de mauvaises herbes qui ne sauraient croître qu'en de bonnes terres, on trouve aussi des fautes dont il n'y a que les meilleurs esprits qui soient capables, en fin que ce n'est que sur les glaces bien polies que ces petits atomes paraissent, et qu'il ne te faut pas imiter ces insectes qui ne s'attachent qu'à ce qui est raboteux. Toutefois avant que de finir, je serai bien aise de t'avertir encore d'une chose qui regarde le corps entier de cette tragédie, et qui n'est pas inutile que tu saches : C'est que bien que la tragédie soit un poème héroïque qui nous représente des événements illustres, et des personnages de naissance Royale, néanmoins son style doit être moins sublime et plus simple que celui du poète épique, pour ce que celui-ci discourt le plus souvent en sa propre personne ; Et comme on suppose qu'il est rempli d'un esprit divin, et qui l'élève au dessus de lui même, il lui est permis d'avoir un langage, et des pensées extraordinaires. Ce qui n'arrive pas dans la Tragédie, où il n'y a que ceux qui sont introduits comme agents qui parlent, et qui traitent de matières plus pleines de passion. Or est-il que la passion demande d'être pure et naïve, trop de lumière et d'ornements lui portent ombre et l'étouffent. Ces subtiles conceptions donnent plus dans l'esprit que dans l'âme, touchent plus d'admiration que de compassion, flattent plus qu'elles ne frappent. Ce sont des armes plus belles que bonnes, plus éclatantes que solides, et qui piquent plutôt qu'elles ne percent. Le poète doit délecter, même dans les choses tristes, mais celui-là le fait-il qui se sert de pensées qui mettent notre entendement à la gêne, telles que sont ces pointes étudiées, et qui portent souvent avec elles plus d'embarras que de nouveauté ? Ce ne sont la plupart du temps que des réflexions irrégulières d'un esprit égaré, qui ne nous font jamais voir les choses en leur posture naturelle, comme on les voit dans les droits mouvements d'une âme bien réglée. Je ne dis pas ceci sans sujet, parce qu'en effet il y a quantité de gens qui cherchent des pointes par tout, même hors des Sonnets et des épigrammes, et ne s'avisent pas cependant qu'il n'y a rien de si froid, ni qui fasse tant languir l'action sur le théâtre, où l'on doit bien plus songer à l'importance de la chose qui se traite, que non pas au jeu et à la rencontre des paroles. La Tragédie n'a donc garde de s'amuser à ces fleurettes ; elle dont la tissure doit être toute virile, et qui s'occupe à de grandes passions, et en des événements de conséquence, vu même que les Sentences, dont Aristote dit que le peuple est fort amoureux, et qui semblent partir des sentiments de l'âme, n'y sont pourtant pas par tout bien reçues. En effet il nous est défendu d'en mettre en la bouche de ceux qui viendraient de tomber en calamité, et ce serait manquer de jugement, que de leur en laisser trop en cette occasion. Nul ne raisonne vaincu par la force de la douleur qui n'en donne pas le loisir, et la sentence n'est pas sans raisonnement, puisque d'un accident particulier elle tire des maximes générales, que si bien elles instruisent, ne nous émeuvent pas pourtant, suivant ce que dit Saint Thomas, que les choses universelles ne touchent point. C'est pourquoi on a repris justement le discours que fait Hercule au commencement des Troades pour ses sentences trop fortes et trop épaisses ; Comme aussi pour revenir à nos pointes, on s'est moqué des plaines d'Hercule proche de la mort, à cause de ses subtilités trop faibles et trop aiguës, et l'on a trouvé qu'en cet endroit là Sénèque tombait presque autant de fois qu'il s'élevait ; Et à ce sujet, la remarque qui a été faite d'Homere est digne de ta curiosité, c'est qu'en ses deux poèmes il ne se rencontre qu'une seule pointe, mais qui contente sans faire rire, qui est belle sans afféterie, et bonne sans engendrer du dégoût. En quoi Sophocle et les anciens poètes l'ont suivi, qui sachant bien que l'usage de ces choses corrompait les généreux sentiments, et avec eux les bonnes moeurs n'en ont pas voulu énerver leurs Tragédies. Ils n'en sont pas pourtant moins majestueux, ce défaut ne fait pas ramper leur style, puisque ce n'est qu'au genre médiocre que Ciceron donne les antithèses et les contrepointes ; Leurs conceptions n'en valent que mieux pour n'être pas si recherchées, et j'estime qu'il en est des pensées que la nature et la passion nous inspirent, comme de celles des femmes, dont les premières sont presque toujours les meilleures. Je ne doute donc point que pour ces raisons tu n'approuves la naïveté du style et des pensées de notre Auteur, après avoir admiré l'invention et l'économie entière de sa tragédie, et ce serait faire tort au Tasse, et à ton jugement aussi, de m'étendre plus longtemps sur ce sujet : Joint que je ne m'avise pas qu'en voulant défendre mon Auteur je le charge de mes propres fautes ; Car qui doute que si quelque chose déplaît en ce que je donne, je n'en sois la seule cause, et que je ne l'aie rendue désagréable en l'exprimant de mauvaise grâce ? En effet il est bien croyable qu'on ne trouvera pas ici ni la douceur de ses paroles, ni la majesté de ses Vers, et moins encore dans les narrations qu'ailleurs, où la beauté du langage, qui est louable dans toutes les autres parties, devant principalement reluire, comme celle de l'homme sur sa face, elles en sont par conséquent d'autant plus difficiles à faire. Si bien que je m'imagine que de même que des tâches sur le visage se font plus remarquer qu'une disproportion des membres, ou quelque autre imperfection du corps : aussi quelque mauvais mot, j'ajouterai ou quelque fausse rythme que tu verras dans mes récits, mais dans toute ma Version, te choqueront plus que ne pourraient faire ces défauts plus cachez, quoi que plus grands, dont je t'ai parlé, s'ils se trouvaient véritablement dans le Tasse : Ainsi je me vois maintenant insensiblement engagé à m'excuser ou à me défendre, et peut-être tous les deux ensemble : Mais j'appréhende fort que si mes premières et secondes fautes en ce métier ont impétré de toi quelque sorte de pardon, tu ne juges cette rechute irrémissible. En effet quelle nécessité me contraint de faillir, pour me voir en peine d'implorer ta grâce après avoir commis le mal ? Nulle certes que le désir de contenter ta curiosité, qui est si grand en moi, que même ne réussissant pas si bien que je voudrais, il ne diminue point toutefois, mais demeure toujours aussi ferme et aussi entier qu'auparavant. Qu'ainsi ne soit tu peux voir aisément que je ne cesse point de chercher parmi les meilleurs auteurs quelque chose d'excellent, ou en Vers, ou en Prose, affin de te l'offrir. En quoi tu m'as double obligation, puisque non seulement je te donne, mais je vais mandiant pour te donner. Les autres dans les ouvrages qu'ils mettent au jour ne songent qu'à leur propre réputation, et moi qu'à ta satisfaction ; Aussi ne crois-je pas que la gloire doive être le principal but d'un honnête homme : Il ne faut pas être fâché qu'elle nous suive, mais de la faire marcher devant, c'est à dire, se la proposer, ou même la prendre pour compagne en ses desseins, c'est une chose indigne de nous, et il est certain qu'il est des actions comme des viandes, dont les meilleures ne valent rien, si elles sentent la fumée. Quant à moi si je travaillais pour l'honneur, je t'assure bien que ce ne serait pas à des Versions, où toute la plus haute louange qu'on puisse acquérir, c'est de bien entendre une langue étrangère et la sienne : Et moins encore m'amuserais-je à traduire en Vers, particulièrement en ce temps où on a le goût si délicat pour la poésie, et où il est si difficile de faire entrer dans une version toutes les douceurs qu'on y désire : car si la rythme dans la liberté de l'invention, se peut dire comme un lien dont quelque Tyran des esprits s'est avisé d'arrêter cette noble fureur des poètes ; dans la nécessité d'exprimer fidèlement ce qu'un autre aura dit, ne nous doit elle pas être une gêne insupportable ? Ce que je te prie d'avoir continuellement devant les yeux, lisant les mauvais vers que je te donne, et de considérer aussi que les pensées qui nous sont naturelles, et que nous concevons de nous-mêmes, nous les énonçons toujours mieux, et avec une élocution plus riche que celles qui entrent d'ailleurs dans notre entendement, et qui nous sont comme étrangères : de même que les herbes que la terre produit de son bon gré paraissent sans comparaison plus belles, et poussent bien mieux et plus aisément que celles que le jardinier sème. Et si j'oserai te dire encore pour ma plus grande justification, qu'il semble même qu'il ne soit pas à propos de trop limer ni polir les vers d'une traduction, de crainte d'affaiblir et de rendre plus minces les pensées de l'Auteur, qui sans doute en sont plus naïvement rendues, moins nous les retenons, et d'autant moins altérées que nous y mêlons moins du nôtre, en fin qu'il en arrive comme d'une flèche qui plus elle va vite, plus elle va droit à son but. Je passerai encore plus avant, et te dirai dans les sentiments mêmes du Tasse, que ce qui est si mol et si égal, peut être plus agréable aux oreilles, mais ne vaut rien pour la magnificence, que la dureté des vers non plus que celle des marbres, n'empêche pas qu'ils ne soient beaux, que l'âpreté même et la rudesse de la composition fait d'ordinaire la majesté du poème, parce que cela même qui retient le cours des vers est cause de les faire tarder, et que la tardivité est le propre de la gravité, que ce qui n'est pas bien coulant de soi, ou par le défaut de ses particules, qui sont aucunement nécessaires à la liaison du langage, cause un parler plus héroïque, et témoigne une liberté qui ne s'assujettit pas aux règles de la Grammaire : Comme au contraire les vers qui s'entretiennent, et qu'il faut prononcer tout d'une haleine pour avoir l'intelligence du sens, en rendent aussi le discours plus pompeux, de même que le chemin semble plus grand lors qu'on marche quelque temps sans se reposer. Et pour aller en même temps au devant de tout ce qui te pourrait offenser, après t'avoir parlé des Vers qui s'entresuivent, et qui ne composent qu'une pensée, J'ajouterai ceci des mots qui ne signifient qu'une chose, quoi qu'ils soient différents, qu'encore qu'il ne soit pas permis aux Orateurs d'en user, c'est pourtant une licence accordée aux poètes, comme aussi la répétition non seulement des semblables paroles, mais des mêmes en effet, passe bien souvent pour une grâce, ou du moins pour une noble négligence. Plut à Dieu, Lecteur, que tu fusses de cette opinion, ou même du goût de quelques autres que je connais, qui ont de la peine à lire ce qui a donné trop de peine à faire, et qui aiment mieux que la poésie sente, s'il faut ainsi parler, le vin que l'huile, c'est à dire, qu'il y paroisse plus de chaleur et de feu, que de douceur et de travail : Les Muses à leur avis sont de ces beautés qui ont plus d'agrément étant négligées : une certaine nonchalance et facilité dans les Vers les ravit, et ce qui semblerait à d'autres, ou trop inégal, ou trop rude, est pour eux une diversité et une marque de force : Si dis-je tu étais de ce sentiment, je penserais avoir cause gagnée, car ni les vers que je te donne, n'ont été faits mal-aisément (peut-être aisément mal) ni tu n'y reconnaîtras pas trop d'artifice et de soin dont je me confesse du tout incapable. C'est seulement une fois l'année que pour me divertir je m'amuse à ce métier, lors que je suis retiré à la campagne, où je ne trouve rien de plus utile que cet Art qui n'a rien d'utile, ni rien de plus agréable que de traduire, qui est le labeur le plus ingrat de tous : L'invention qui demande une âme arrêtée pour mieux contempler, travaille trop l'esprit d'un homme qui marche, et la lecture seule attache trop les yeux pour une personne qui se promène. Cette occupation est entre-deux, et d'autant plus propre en cette occasion, que la mémoire n'a que faire non plus de se mettre beaucoup en peine. Les pensées et bien souvent même les paroles de l'Auteur, représentent les rythmes dont on s'est servi en le traduisant, et les rythmes rappellent les vers en notre ressouvenir quand on s'en veut décharger sur le papier. D'ailleurs le mouvement de la promenade nous échauffant déjà, la vue d'une belle campagne, et la tranquillité des bois et des prairies achèvent de nous inspirer une verve et une fureur tout à fait poétique : Car ce n'est pas au sujet de la poésie qu'il a été dit, que les champs et les arbres ne nous pouvaient rien apprendre, mais seulement les hommes qui étaient dans les villes, puisque cet Art ne s'enseigne pas et ne s'acquiert que par un certain enthousiasme. Aussi les Muses n'habitent pas les Courts, mais les solitudes, et si quelquefois elles paraissent dans les Courts, il ne faut pas conclure de là qu'elles y aient été élevées : le bruit et la presse du monde les épouvante, et trouble leurs imaginations, et parce qu'elles sont et doivent être mâles et robustes, elles se plaisent beaucoup mieux à la liberté d'un plein air, et de vivre à la vue du Ciel et d'un beau jour, que non pas de se retirer dans un cabinet et à l'ombre d'une étude. Et c'est par aventure pour cela qu'on a feint qu'Apollon, qui est la même chose que le Soleil auteur de la lumière, leur prédisait et était comme leur père, afin de nous faire entendre que ce bel astre avec ses rayons nous communiquait les influences de la poésie ; Mais quoi que tout ceci peut tourner à mon avantage, je n'espère pas néanmoins qu'il me serve. Je crains que ce Dieu des Vers n'éclaire et n'échauffe pas toujours véritablement l'âme de ceux dont il éclaire et échauffe le corps, qu'à ceux qui le suivent et le réclament, il ne présente bien souvent d'autre eau à boire que celle de la sueur qu'il fait ruisseler sur leur front, qu'enfin comme il contribue également à la production et à la corruption des choses, il ne cause aussi autant de mauvais que de bons poètes. Tout ce que je prétends donc tirer pour moi de ceci, c'est de te justifier mon travail, et de te rendre compte de mon loisir, afin que s'il est vrai que l'occasion diminue ou aggrave nos fautes, les circonstances que j'ai remarquées avoir été cause de l'ouvrage que je te donne, quoi qu'elles puissent contribuer à ma honte, et me reprocher mon peu de génie, servent du moins à m'excuser envers toi de mon entreprise. J'ai mal employé de bonnes heures, je l'avoue, mais je les eusse perdues : je n'ai rien fait qui vaille, mais je n'eusse rien fait du tout : Dirai-je franchement ce que je pense, tu ne liras ici que des vers durs et rudes, mais qui ne respirent au dedans qu'un esprit de douceur et d'amour, capables d'attendrir les coeurs les plus sauvages, tu n'y verras pas la couleur, le teint, ni l'embonpoint du Tasse, mais tu y verras tous ses muscles et ses nerfs, tu ne le trouveras pas si étendu, mais tu n'en reconnaîtras que mieux la force, tu n'y rencontreras pas le nombre, mais le poids de ses paroles, tu n'y remarqueras point tous les pas, mais tout le chemin qu'il a fait. Que si après cela mon travail te déplaît encore, blâme-le si tu veux, je le souffrirai volontiers, pourvu que tu le fasses avec jugement, et non point par une vaine présomption. Ayant entrepris de suivre et de m'attacher au Tasse, je suis demeuré loin derrière ; mon style au lieu de grave s'est trouvé pesant ; croyant faire des vers tristes, j'ai fait de tristes vers ; enfin Torrismon a trahi Germon, et moi j'ai trahi le Torrismon. Dis encore pis si tu veux, cela n'empêchera pas que tu ne voies l'un de ces jours une autre pièce de théâtre que j'ai habillée à la Françoise, si bien que tu ne dois pas t'étonner que je travaille tant à me défendre, puisque ce que je dis maintenant ne servira pas peut être seulement pour ce que je te donne, mais aussi pour ce que je te promets. C'est lâcheté de n'oser entreprendre si un espoir apparent ne nous flatte, on perd souvent quantité de bien faits avant qu'un réussisse ; pourquoi ne hasarderai-je pas librement mes travaux, afin qu'un d'eux te profite ? On se moquerait de celui qui fuirait de mettre des enfants au monde de peur d'être obligé de les voir peut-être mourir : serais-je moins ridicule si je demeurais oisif dans l'appréhension que j'aurais de survivre aux ouvrages que je puis mettre au jour ? Celui dont je te veux parler, et qui est un fruit du dernier Automne, c'est le Soliman du Comte Bonarelli (très digne frère de ce digne auteur de la Phyllis de Scyre.) Je ne me suis pas si fort attaché à la traduction que je n'aie laissé et changé quelques choses, particulièrement sur la fin, parce que d'une tragédie que c'était, j'en ai fait une Tragi-Comédie ; Les raisons qui m'ont induit à cela je te les déduirai plus au long en son lieu ; Seulement te dirai-je ici en passant, que le poète devant avoir égard à ce qui peut servir, non pas en tant que poète, mais en tant qu'il entre dans la société civile, et qu'il fait un des membres de la République, il faut que le but des pièces de théâtre soit de nous pousser aux bonnes actions, et de nous détourner des mauvaises, et de laisser les spectateurs satisfaits en leur faisant voir les justes événements des unes et des autres. C'est pourquoi j'ai cru être obligé de donner une heureuse issue à l'innocence de Mustapha et de sa maîtresse, et à la malice et trahison de Rustan, le châtiment qu'il avait mérité. Je t'avertis donc de bonne heure de n'y point chercher une entière vérité, mais seulement la vraisemblance, et de t'imaginer que Soliman, Mustapha et Rustan, sont plutôt des noms de Turcs que de l'histoire. Si j'ai bien fait ou non, je te le laisse à juger, mais pour le moins tu ne me dois imputer ce changement à grand crime, puisque je l'ai fait avec raison et dessein. En la prudence morale, la connaissance augmente le mal : aux autres Arts et Sciences elle le diminue : Si bien qu'il ne faut pas que tu dises simplement que j'ai failli, mais seulement que j'ai voulu faire ainsi. Et puis si tu as approuvé et même loué un excellent Auteur de ce temps, d'avoir fait mourir contre la vérité de l'Histoire deux Rois, dont les plus grands crimes étaient d'amour, pour rendre cette merveille des Tragédies Françaises plus funeste et plus accomplie : ma cause sera-t-elle moins favorable d'avoir sauvé la vie à un Prince et à une Princesse innocents, pour ne l'ôter qu'à un traître, en partie contre la vérité de l'histoire, et en partie contre l'intention de mon Auteur, afin que ma tragi-comédie en fust et plus agréable et plus juste ? Mais c'est inutilement que je me mets en peine de m'en justifier, puisque l'exemple de celui-là même dont je viens de parler, sera seul capable de me défendre, au moins s'il a persisté toujours dans le dessein qu'il avait d'accommoder aussi le Soliman en tragi-comédie ; C'est un bonheur qui m'arrivera dans le malheur que j'ai de m'être rencontré avec lui ; car d'un autre côté je ne doute point que mon Soliman qui peut-être était assez bon de soi, ne se trouve mauvais par accident, et lors qu'il sera comparé au sien, et que la plume de l'Aigle ne dévore la mienne. Aussi souhaitais-je que le mien passât bien devant, afin que comme je n'avais pas entrepris de le choquer en marchant dessus ses pas, on ne me crut pas non plus si téméraire que de prétendre de m'égaler à lui en faisant représenter ma tragi-comédie en même temps que la sienne : Mais puis qu'il a jugé qu'il avait déjà trop d'avantages naturels sur moi, pour donner encore quelque occasion de croire qu'il aurait peu profiter de mes fautes, j'ai bien voulu consentir à ne pas faire paraître mon Soliman, que le sien ne fut prêt, et je m'estimerai seulement trop heureux de lui servir de relief et de feuille. Outre que notre sujet étant Tragique et assez vaste dans son auteur, on aura sans doute de la curiosité, pour voir comment chacun l'aura retranché et disposé au Théâtre en tragi-comédie. Que si, comme on m'a fait accroire depuis, il a mieux aimé le laisser en Tragédie, ce sera le moyen de rendre chacun content : car quoi que la plus-part des événements soient semblables, néanmoins la contrariété des conclusions, dont l'une suivra la vérité, et l'autre la vrai-semblance, mettra une entière diversité entre les deux pièces. Au moins je t'assure bien que tu y reconnaîtras toujours à ma confusion la grande différence qu'il y a d'un mauvais versificateur à un bon Poète.

Adieu.

ARGUMENT

GALEALTE Roi des Goths, eut une fille nommée Rosmonde, qu'il envoya aussitôt qu'elle fut née en un Château de Plaisance, pour là être nourrie sous un air pur et serein. Celle à qui on envoyait Rosmonde pour la nourrir, lassée de la Cour, s'était retirée en ce Château, et d'autant que tous ses enfants mouraient en naissant, comme elle se vit enceinte pour la troisième fois, elle s'avisa de vouer aux Dieux ce qui viendrait d'elle, et les Dieux permirent qu'elle mit heureusement au jour une fille au même temps que la Reine accoucha de Rosmonde. Mais la fille de cette nourrice qui était un fruit de la dévotion de sa mère, servit bientôt d'instrument à l'impiété d'un père ; ce qui arriva de cette sorte :

Assez près de ce Château habitait dans un antre une Nymphe qui prédit de Rosmonde, Qu'étant parvenue à la fleur de son âge et de sa beauté, elle serait l'occasion d'une haute vengeance ; de faire perdre la vie à son frère Torrismon, et de faire passer ses États sous la domination d'un étranger. Le Roi se trouvant fort effrayé de ces menaces, la relégua dans cette caverne, et la donna à la Nymphe à élever, sans en rien dire à la Reine, qui n'ajoutait pas foi aisément à toutes ses prédictions. Et quelque temps après au lieu de sa fille fit supposer et présenter à la Reine celle de la Nourrice, qui eut depuis le nom et la place de la vraie Rosmonde ; Elle cependant était bien loin de la Cour de son père ; car à peine eut-elle demeuré quatre mois dans cet antre de la Nymphe, que d'autres prédictions qui menaçaient de mêmes maux, augmentèrent les appréhensions du Roi de telle sorte, que pour son repos il fut contraint de commander à Fauston l'un de ses plus affidés serviteurs de l'emmener en secret en un pays écarté, afin de frustrer par là son mauvais destin ; Or comme ce Fauston était avec elle sur mer, il fut pris par des pirates de Norvège, et mis dans un petit vaisseau, et la fille dans un autre. Ces pirates furent bientôt attaqués et chassés par d'autres qui étaient du pays des Goths : mais qui ne purent arrêter que l'esquif où était Fauston, qui par ce moyen se vit délivré d'entre les mains des pirates de Norvège, et ramené en son pays par les corsaires qui en étaient, et quant à l'esquif où était la fille il se sauva et s'en retourna en Norvège, où étant, la vraie Rosmonde fut présentée à Galealte Roi de ce pays, pour le consoler de la perte qu'il venait de faire, d'une petite fille nommée Alvide. Ce Roi la reçut avec joie, l'appela Alvide du nom de celle qui lui était morte, et la tint d'autant plus chère que les prédictions de Norvège aussitôt qu'elle fut arrivée, portaient ainsi que celles de son pays, qu'elle devait être l'occasion d'une haute vengeance. Galealte dont le Royaume avait reçu mille injures de la Suède, tant par surprises et stratagèmes de guerre, qu'à force ouverte, expliquait cette prédiction selon son désir, espérant que par le moyen de cette fille il pourrait un jour se venger de tous ses affronts, et de toutes ses pertes. Comme il était dans ses pensées, il survint une chose qui aigrit encore davantage son inimitié contre les Suédois. C'est qu'ayant envoyé aux Danois qui étaient lors en guerre, le secours d'une armée commandée par son fils unique qui n'avait encore que seize ans, il se rencontra que ce jeune Prince eut en tête Germon fils du Roi de Suède, homme déjà tout fait, et grand Capitaine, qui assistait le parti contraire ; Germon porta bientôt par terre et tua ce jeune Prince, mais avec des actes d'hostilité beaucoup pires que le meurtre. Cela fut cause que Galealte respira plus que jamais un grand désir de vengeance, et qu'il s'avisa pour cet effet de faire un fameux tournois où l'on proposa pour prix une très riche couronne qu'Alvide elle-même devait mettre sur la tête du vainqueur ; Le but de ce tournois était de faire choix du plus vaillant, et de l'engager par honneur et par une sorte de reconnaissance à tirer raison de la mort du frère d'Alvide : Comme la vaillance et la galanterie étaient en Germon au souverain degré, il se présenta aussi en ce tournois au milieu de ses ennemis ; mais en chevalier inconnu : et ayant surmonté tous ceux qui disputaient du prix, il reçut la couronne des mains d'Alvide sur son armet. Car quoi qu'on le priât instamment de se découvrir, il ne fut si téméraire que de le faire : seulement fit-il savoir à Alvide en partant, qu'il s'en retournait son serviteur, quoi que de tout temps il eut été son ennemi : Germon ayant donc lui-même remporté ce prix, le dessein que le Roi de Norvège avait eu de se venger par ce moyen, demeura sans effet, mais ne s'alentit pas pour cela : tant s'en faut, Alvide étant preste à marier, Galealte ne la voulait donner à personne qu'à condition qu'on le vengerait de Germon : C'était donc bien loin de faire la paix avec lui, qui cependant entretenait au milieu de son coeur une secrète guerre que les beaux yeux d'Alvide y avoient allumée, si bien que les longs voyages et par mer et par terre qu'ils firent depuis ensemble lui et Torrismon avec qui il contracta durant ce temps-là une amitié très étroite, ne servirent qu'à agiter son feu pour le mieux renflammer : étant donc de retour Torrismon et lui dans leurs Royaumes, dont le décès des Princes leurs pères les laissait héritiers, Germon écrivit plusieurs fois au Roi de Norvège de lui donner Alvide en mariage, mais ce Roi rejeta ses demandes ; de quoi Germon se sentant piqué, et son amour s'augmentant encore davantage par la résistance, il a recours à Torrismon, lui mande qu'il fallait qu'il fit pour lui un trait d'ami, qu'il allât en Norvège demander Alvide en mariage comme si ce devait être pour lui même : et que quand il l'aurait amenée au pays des Goths, il ferait tant qu'il gagnerait son coeur et l'épouserait : que ce n'était point faire tort à Galealte de lui donner un Roi pour gendre, et de l'obliger à la paix. Torrismon mu de ces raisons, et plus encore de la prière de son ami va trouver le Roi de Norvège, fait la demande, la fille lui est accordée, il lui donne la foi de mariage, et promet qu'il les vengera de Germon, en fin il remonte sur mer avec Alvide et s'en retourne, dit-il, en Arane principale ville de son Royaume pour accomplir le mariage suivant les lois du pays ; et cependant qu'il est sur mer, Alvide qui le croyait véritablement son époux, ayant de l'amour pour lui, lui en donne, il résiste à ses attraits le plus qu'il peut, mais en fin une tempête survenant qui écarte leur flotte et jette leur vaisseau en un bord solitaire et sauvage, fut la triste occasion qui fit violer à Torrismon la foi due à son ami. Le voila donc désormais bien empêché étant devenu amoureux et traître tout ensemble, il ne saurait quitter Alvide et ne peut souffrir d'être infidèle. Dans ce trouble il arrive en Arane, où son remords lui fait fuir l'abord et la présence d'Alvide, qui s'étonne de ses froideurs, du retardement de son mariage et, ce qui l'offense plus que tout, de ce qu'on attend Germon son ennemi mortel ; de la venue duquel Torrismon lui même bien embarrassé parce qu'il ne pouvait se résoudre à quitter Alvide, expose tout le fait à un sage vieillard qui avait été autrefois son gouverneur, lui demande conseil de ce qu'il doit faire, et ce vieillard trouve à la fin qu'il n'y a point de meilleur expédient que de dire toujours qu'Alvide ne pouvait aimer le meurtrier de son frère, et de lui donner au lieu d'Alvide, Rosmonde, qui jusque là avait encore été toujours crue la soeur de Torrismon ; Car Galealte auteur de la tromperie fut tué en guerre auparavant qu'il eut encore rien découvert à la Reine, de ce secret, dont la Nourrice et Fauston qui en étaient seuls complices, n'avoient non plus jamais rien déclaré : Hormis que la Nourrice avait découvert en mourant à la fausse Rosmonde qu'elle était sa fille et tout le reste du mystère. Cette fille sachant donc sa naissance, et comme elle avait été consacrée aux Dieux par sa mère, et de plus s'y étant aussi vouée elle même témoignait de l'aversion pour les grandeurs et pour les vanités du monde et désirait infiniment de se voir dans une condition privée, où elle put vaquer à son aise, à la dévotion qu'exigeait d'elle le voeu de virginité qu'elle avait juré. Néanmoins je ne sais quelle force d'amour et d'inclination particulière pour Torrismon étouffait de fois à d'autres l'avait retenue jusques alors à la Cour auprès de lui ; Mais cela n'empêchait pas que pour tout autre son coeur ne fut de glace ; Si bien qu'elle n'avait garde de vouloir ce que le Conseiller proposait, c'est en vain que Torrismon approuve son avis, et en vain qu'il emploie l'autorité de la Reine pour la faire consentir à prendre Germon pour époux. Elle y résiste de tout son pouvoir, mais si sagement qu'il semblait à la fin qu'elle en demeurât d'accord, quoi qu'elle eut dans l'âme un dessein tout contraire. Cependant, Germon arrive, Torrismon le reçoit assez froidement comme une personne qui lui pesait fort, lui dit que ce qui le fâche le plus c'est qu'il ne saurait lui gagner le coeur d'Alvide, laquelle il prie pourtant de faire bon visage à Germon, ou parce qu'il était son ami, ou peut être afin qu'il crut qu'il parlait pour lui à Alvide, et que tout ce qu'il en pouvait obtenir, c'était qu'elle souffrit sa vue : Germon ne laisse pas de faire ses recherches, et pour cet effet envoie à Alvide un manteau Royal et un portrait de diamants où il l'avait fait habiller à la Suédoise, au dessous duquel étaient les armes de la maison de Suède, avec une Couronne à ses pieds et des flèches en sa main, marques de sujétion et d'amour. Et ce qui étonne plus que tout cette jeune Princesse, il lui renvoie la Couronne qu'il avait remportée et reçue de ses propres mains au tournois de Norvège, par où elle apprend que lui même avait été le vainqueur et était parti son amant, ce qui lui donne mille défiances et entr'autres qu'on ne l'ait été quérir pour lui vu les froideurs de Torrismon, et qu'il a retardé le mariage jusques à la venue de Germon. Mais tant s'en faut que Torrismon eut de véritables froideurs pour elle, qu'au contraire il donna charge au Conseiller de proposer à Germon comme de lui même et comme ne sachant rien du secret qui était entre les deux amis, de prendre Rosmonde en mariage. A quoi Germon après quelques discours répond, qu'il fera tout ce que son ami voudra, comme ne croyant pas qu'il voulût rien commettre d'injuste, ou bien faisant céder l'amour à l'amitié. Il s'étonne pourtant de ce procédé, accuse la froideur de Torrismon, et enfin l'excuse et se repose de tout sur lui. Sur ces entrefaites Rosmonde qui craint qu'il ne lui faille enfin rompre son voeu de virginité en épousant Germon, déclare à Torrismon qui elle est et comme elle passe à tort pour sa soeur. Torrismon s'en étonne, admire sa générosité et sa piété qui lui font mépriser un si haut titre, est en peine où il pourra trouver sa soeur pour la donner en mariage à Germon, a recours au Devin qui lui parle obscurément et lui dit pourtant toute la vérité. En fin il apprend de Fauston que comme il l'emmenait au loin pour les mêmes raisons qu'avait déjà dites Rosmonde, elle lui avait été enlevée par un Pirate de Norvège, et alors arrive un Messager de ce pays qui vient apporter à Alvide et à Torrismon des nouvelles de la mort de Galealte Roi de Norvège, par laquelle la Norvège leur appartenait ; et ce Messager était justement celui- là même qui avait été autrefois réduit par quelque disgrâce à pratiquer cet infâme métier de Pirate et qui avait enlevé Alvide et l'avait donnée au Roi de Norvège ; Ce que Fauston qui le reconnut l'ayant obligé d'avouer, Torrismon apprend son malheur et son inceste, et son ami survenant là dessus, il lui promet tout de bon de faire ce qu'il pourra afin qu'Alvide et la Norvège soient à lui, et cependant défend à Alvide qu'on die la mort de Galealte, parce qu'il savait bien qu'elle avait déjà l'esprit assez troublé sans la surcharger encore de cette nouvelle affliction : mais elle l'ayant apprise d'ailleurs, s'imagine que son pays est d'intelligence avec Torrismon pour la trahir, elle entre en de plus fortes défiances que jamais, et principalement après avoir ouï de la bouche de Torrismon des choses si étranges, qu'elle était sa soeur, qu'elle avait été nourrie par une Nymphe dans une grotte, enlevée par des Corsaires, et qu'il fallait qu'elle épousat Germon : elle devient furieuse, et se donne à la fin un coup de poignard, auquel coup Torrismon survenant s'étonne de sa rage et de son désespoir, lui jure que tout ce qu'il lui a dit était très vrai, et puis la voit mourir entre ses bras ; et après avoir donné à un Gentilhomme qui était là présent, une lettre qu'il venait d'écrire à Germon dans la résolution de se tuer quand même Alvide ne fut pas morte (par laquelle lettre il lui mande la cause de sa mort et le fait héritier des Goths) il se laisse tomber sur son épée et expire aux pieds d'Alvide. Germon reçoit la lettre, se désespère à cette triste nouvelle, console la mère de Torrismon, comme il lui avait recommandé, fait enterrer son ami et sa maîtresse ensemble, et demeure maître du Royaume des Goths suivant les prédictions qui portaient qu'il devait être soumis à un étranger, lesquelles prédictions parlaient aussi d'une haute vengeance, qui n'était autre chose en effet que cette même mort de Torrismon, pour avoir trahi le Roi de Norvège en lui enlevant Alvide pour Germon, pour avoir été infidèle à son ami, et peut être pour avoir commis un inceste, quoi qu'innocemment.

ACTE I

SCÈNE I. Nourrice, Alvide.

ALVIDE

Oui, ma chère Nourrice, il est bien raisonnable Que tu saches l'état d'un coeur si misérable, Et qu'ici je commette à ta fidélité Les secrets mouvements dont il est agité : La crainte, et le désir, Nourrice, je l'avoue, Mettent, comme tyrans, mon esprit à la roue ; Mais ce qui plus me gêne, et dont plus je me plains, Je sais ce que veux, et non ce que je crains ; Une Ombre, un Songe noir, m'épouvante et m'afflige, Quelque nouveau fantôme, un ancien Prodige ; En fin je ne sais quoi me remplit de terreur, Et confond mes pensers de tristesse et d'horreur : À peine pour dormir mes paupières sont closes, Que je commence à voir mille effroyables choses : On arrache tantôt Torrismon de mon flanc, Tantôt un marbre sue, et la terre est de sang ; Quelquefois seule errante au milieu des ténèbres, J'entends à chaque pas gémir des cris funèbres, Ou je vois d'un sépulcre un grand géant sortir Qui le fouet en la main me presse de partir, Si bien que dans les maux que le sommeil me livre Alors que du travail tout le monde il délivre ; Si tu me vois sitôt mon lit abandonner, Nourrice, tu n'as pas sujet de t'étonner ; Dans ce fâcheux état, hélas je suis semblable À celle qui languit d'une fièvre incurable, Et qui durant la nuit transissant de froideur Brûle sur le matin d'une mortelle ardeur : Car la peur dont la nuit mon âme est occupée, Par les rayons du jour à peine est dissipée, Qu'un désir amoureux s'allume dans mon coeur, Qui petit à petit consomme ma vigueur. Nourrice, tu le saisis que dès l'heure première Qu'à mes yeux Torrismon s'offrit plein de lumière, On me dit qu'il venait pour être mon époux, Et de là me pleut tant son maintien grave et doux, Que de ce que j'étais ne faisant plus de conte J'oubliai peu s'en faut, ma promesse et ma honte ; Car j'avais fait serment entre les mains du Roi, De n'accepter jamais de conjugale foi, Que l'on ne nous promit cette juste allégeance, Que de mon frère mort on tirerait vengeance. Ah ! Combien de serments, Amour le plus souvent, Comme un faible jouet vas-tu jetant au vent ? Je suis tellement prise à sa première vue, Et de tout jugement restait si dépourvue, Que sans quelque pudeur qui lors me retenait Mon désir à l'instant au sien s'abandonnait ; Mais sitôt qu'en parlant et découvrant sa flamme, Il tenta de se faire une place en mon âme : Aussitôt que je crus qu'il soupirait pour moi, Et qu'il m'eût assuré la vengeance et sa foi, Ne pouvant plus tenir mon ardeur violente Je fus en_même_temps et l'épouse et l'amante. Or comme après cela de son Royaume entier, Le Roi le reconnût légitime héritier ; Comme en signe d'un chaste et fidèle hyménée, Devant toute la Cour, sa main me fut donnée. Comme il remit la noce à célébrer ici, Et nous dit, que leurs lois en ordonnaient ainsi. Qu'entre les Rois_des_Goths l'hymen était profane, Qui ne se faisait pas dans leur ville d'Arane. Tout cela tu le sais, ou je me trompe fort : Et qu'avant d'assembler ses navires au port, Étant encor sur mer et près d'un bord sauvage Bien moins époux qu'Amant, il fit le mariage, Qui fut si bien caché sous l'ombre de la nuit Et si secret qu'aucun n'en entendit le bruit. Toi seule tu le sus, et le pus reconnaître Aux signes que la honte en mon front faisait naître. Nous voici maintenant venus en cette Cour, Où se devaient cueillir les fruits de notre amour : Cependant je ne sais pourquoi tant l'on diffère, Le jour heureux qui doit accomplir ce mystère. Une nuit aurait-elle amorti tout son feu ? Certes s'il est ainsi, Torrismon en eût peu : Déjà cet horizon a vu vingt fois l'Aurore, Depuis notre arrivée, et l'on retarde encore ; Tandis, te le dirai-je ? En l'ardeur où j'attends, Je fonds comme la neige au Soleil du Printemps.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Torrismon. Le Conseiller.

TORRISMON

S'il fallait que quelqu'un ignorât ce mystère, C'était devant toi seul que je m'en devais taire, Toi de qui mon enfance eut de si bons avis, Que j'ai si bien reçus, que j'ai si mal suivis : Mais ta fidélité, ta prudence et ton âge, De te déclarer tout me donnent le courage ; C'est pourquoi tout exprès je t'ai conduit ici Pour t'ouvrir sans témoin ma peine et mon souci. Tu te ressouviens bien comme sortant d'enfance, Et de dessous le joug de ta douce puissance, Affamé d'acquérir du bruit par les dangers Je me mis à courir les pays étrangers : En ce temps-là je fis une amitié si sainte, Que rien que le trépas n'en peut rompre l'étreinte. Le Prince qui commande aux peuples Suédois Est celui que je crus digne d'un si beau choix, Jeune, comme j'étais, ardent après la gloire, Et d'un pareil désir d'éternelle mémoire : Avecques lui je vis cent peuples différents, Avec lui je domptais de superbes tyrans, Nous fûmes compagnons, et sur mer et sur terre, Nous fûmes compagnons en la paix, en la guerre, Souvent dans les périls je lui servis d'écu, De même que souvent sans lui j'étais vaincu Et depuis que tous deux par la mort des deux Princes Nous fûmes rappelez à régir nos Provinces, Quoi qu'éloignés de lieux, nos coeurs plus que jamais Goûtèrent les douceurs d'une agréable paix : Toujours mille devoirs entre nous s'exercèrent, Ni lettres, ni présents, aucun temps ne cessèrent ; Hélas ! Voici le point qui me tourmente tant : Ce Prince généreux, et cet amant constant, Devant que l'amitié nous liât de ses charmes, Au tournois de Norvège avait porté ses armes. Là sur mille lui seul il remporta le prix, Et là des yeux d'Alvide, il fut aussitôt pris, Et bien qu'il n'osât pas lui déclarer sa flamme, Il la garda pourtant si vive dans son âme, Que ni longueur du temps, ni guerres, ni dangers, Ni l'agréable aspect des pays étrangers, Ni travail du chemin, ou quelque autre mésaise N'amortirent en rien son amoureuse braise ; Ainsi durant ce temps entre Amour, et nous deux, De ses pensers secrets il nourrissait ses feux ; Mais depuis qu'héritant le Sceptre et la Couronne, Il se chargea des soins qu'un Empire nous donne, Toujours l'âme tendue à son premier dessein, Et toujours ce brasier brûlant dedans son sein, Il tenta tout moyen, pratiqua toute voie, Afin de parvenir au comble de sa joie : Tantôt priant en Prince, et tantôt en Amant, Exposant sa puissance, ou montrant son tourment. Mais jamais du vieux Roi l'âme implacable et fière Ne voulût accorder Alvide à sa prière, Après tant de fureurs, et de meurtres commis Il refusa la paix avec ses ennemis, Et la mort de ce fils qui fut son espérance, Excitait encor plus son ire, et sa vengeance ; Cette mort dont Germon fut estimé l'auteur, Et certes en ceci le bruit n'est pas menteur. Cet ami voyant donc rejeter sa demande, Quoi qu'il ne put brûler d'une flamme plus grande, Sentit que ce refus, et cette inimitié Croissant sa rage, accrût son amour de moitié, Il résout de l'avoir en dépit de son père. Pour cet effet voici comment il délibère ; Il m'écrit de l'aller demander au vieux Roi ; Que je lui céderais quand je l'aurais à moi : Quoique je susse bien qu'une telle entreprise M'irritait la Norvège, et blessait ma franchise, Je pensai toutefois que tout était permis Alors qu'il s'agissait de servir ses amis, J'eus ma tranquillité moins chère que la sienne, Et préférai sa paix aux douceurs de la mienne, En un mot, devenu traître par trop de foi, Moi-même Ambassadeur je vais trouver le Roi ; Je suis le bienvenu, je parle d'hyménée, Ma recherche lui plaît, la fille m'est donnée, Je remonte sur mer, ayant mon congé pris, Et l'emmène avec moi comme un butin de prix. Nous mettons voile au vent, éloignons le rivage, Alvide ayant toujours les yeux sur mon visage, Et comme m'invitant par des regards transis À vouloir seconder ses amoureux soucis. Je fis comme celui qui se recueille et serre Contre les ennemis qui l'assiègent en guerre, Mais enfin le longtemps, et le détroit des lieux, Les traits de son amour, l'embûche de ses yeux, Ce pourparler muet, mais si plein d'éloquence, Forcèrent malgré moi ma trop faible défense : Qu'il est bien vrai qu'Amour lors qu'il est combattu Nous en attaque après avec plus de vertu, Et que c'est un arrêt infaillible et suprême, Qu'on n'évite jamais d'aimer ce qui nous aime ; Toutefois la raison maîtresse de mes sens Gouvernait jusques-là mes désirs innocents, Quand du milieu de l'air vinrent à l'impourvu, Mille éclairs redoublés éblouir notre vue, Le Sort, le Ciel, l'Amour contre moi conjurés Poussent les aquilons sur les flots azurés, Cent nuages épais dérobant la lumière, Ramènent du Chaos l'obscurité première, Sinon qu'en cette nuit toujours brille un éclair, Mais qui semble épaissir les ténèbres de l'air ; Jusqu'aux cercles du Ciel la tempête s'élève, Et jusques aux Enfers la même après se crève Enfin l'orage fond : Tandis que nos vaisseaux Tristement dispersez errent parmi les eaux ; Le nôtre fut porté dedans un bord sauvage : Là tandis que chacun descend sur le rivage Que l'un allume un bois tout fumant et mouillé, L'autre essuie un habit de limon tout souillé, Je reste avec Alvide au fonds de notre tante, Qui me serrait encor de peur toute tremblante, Et déjà la nuit propre aux doux larcins d'Amour, À ses sombres flambeaux faisait céder le jour ; Ce fut en ce moment que je rendis les armes Et que je fus vaincu par de si puissants charmes ; Une rage d'amour tout mon corps vint saisir, Qui lors me contraignit d'assouvir mon désir, Alors je violais par un énorme crime L'honneur, la foi, les lois d'une amour légitime, D'ami je devins traître, et ma lâche action Me rendit en aimant digne d'aversion : Depuis mille pensers incessamment m'assaillent Mille pressants remords nuit et jour me travaillent, Quelque part que je tourne et les yeux et l'esprit, Ma faute que la nuit de ses ombres couvrit, Me semble d'un chacun en plein jour aperçu, Voire qu'en la faisant tout le monde l'a sue ; Ce mien ami trahi, s'offre à tous coups à moi, Il m'accuse, se plaint, me reproche sa foi ; Mais las ! Ce n'est pas tout à ces remords de l'âme, L'Amour ajoute encore ses tourments et sa flamme, Et de croire jamais que je puisse laisser Alvide sans mourir, je n'y saurais penser, Aussi certes la mort est la plus courte voie, Pour sortir des ennuis où mon coeur est en proie : Et puisque d'un tel noeud je suis enveloppé Qu'il ne se peut dissoudre, il faut qu'il soit coupé : Car au moins en mourant j'aurai cette allégeance, Que d'un si cher ami je ferai la vengeance, Lavant dedans mon sang ma honte et mon forfait Si rien peut effacer le crime que j'ai fait.

Parce qu'il était ennemi et combattit en Cavalier inconnu, comme on voit au troisième Acte.

Impourvu : Terme vieilli. Non prévu. [L]

CONSEILLER

Sire, plus la personne est éminente et haute, La honte en est plus grande, et plus grande la faute, Un coup dessus le bras blesse légèrement, Mais reçu dans la tête il porte au monument : De même cette erreur qui mise à la balance Serait peu dans quelqu'un de petite importance, Dans des coeurs généreux, et parmi de grands Rois, Est certes, je l'avoue une erreur de grand pois : Mais ce n'est qu'une erreur, et nullement un crime, Erreur où l'Amour sert d'excuse légitime, Comme on ne se doit point donner d'éloge faux, On ne doit point à tort imputer de défauts. Sire, vous n'êtes point ni scélérat, ni traître, Celui seul est méchant qui prend plaisir de l'être. Mais qui sans consentir par force est emporté, Pêche peu, puisqu'il pèche étant sans liberté : Les grandes passions troublent les grands courages, Comme les grandes mers ont les plus grands orages. Et partant recevez dans ce triste malheur, Le frein que la raison offre à votre douleur. Je veux laisser à part tant de fameux exemples De héros à qui même on érigea des temples, Qui se montrant d'ailleurs invincibles guerriers, Aux myrtes de l'Amour, soumirent leurs lauriers, Une jeune beauté fut en votre puissance, Longtemps à ses attraits vous fîtes résistance, Il vous fallut enfin répondre à ses amours, Mais modérant vos feux, vos regards, vos discours : Depuis l'Amour, le lieu, le Temps et la Fortune, Se pleurent à détruire une foi non commune : Vous faillîtes de vrai, mais d'un péché d'amour, Qui ne mérite pas que l'on se prive du jour ; Et celui qui se cause une fin violente, N'amoindrit pas sa faute, au contraire il l'augmente.

ACTE II

SCÈNE I. Gentilhomme de la part de Germon, Torrismon.

SCÈNE II.

TORRISMON, seul

À la fin se retire, et s'ôte de mes yeux, Un qui me reprochait mon forfait odieux. Chaque mot qu'il disait m'était comme une flèche Qui faisait dans mon coeur une mortelle brèche. Ô sale conscience ! Ô pauvre Torrismon ! Que vas-tu devenir à la voix de Germon ? La pierre sur Sysiphe incessamment pendante, Ne le presse pas tant que me fait son attente, Ah Dieux ! Que son aspect m'est un fardeau pesant, De quel front, de quels yeux le verrai-je présent ? Ciel, qui n'as plus pour moi que des objets funèbres, Que n'enveloppes tu l'univers de ténèbres ? Et toi Soleil pourquoi retournant sur tes pas Afin de me cacher, ne te caches tu pas ? Je devais, je devais faire cette prière À l'heure que si mal j'usai de ta lumière, Et que je tins mes yeux attachez à l'objet Qui de tous mes malheurs est le triste sujet ; Alors ils en tiraient un bien illégitime Qui depuis a fourni de matière à mon crime, C'est pourquoi maintenant ils s'ouvrent justement À la douleur, aux pleurs, à la honte, au tourment : Afin que cette main constante et généreuse Mette une prompte fin à ma peine amoureuse ; Mais déjà l'heure approche, et le moment fatal Où je veux, mais en vain, échapper à mon mal : Si par la volonté d'une mère absolue Ma soeur aux lois d'hymen ne se voit résolue. Pour Alvide elle est preste à faire mon vouloir, Sur elle, son amour me donne tout pouvoir ; Mais qui dit que Germon oublie ainsi sa Dame Et reçoive aisément une nouvelle flamme ? Ah ! Si je trouve vain ce fidèle conseil, La mort seule à mes maux servira d'appareil.

SCÈNE III.

ROSMONDE, seule

Heureuse celle-là, soit maîtresse ou suivante Qui sait toujours garder une vertu constante, Et qui dans la douceur des plaisirs innocents Conserve en pureté l'usage de ses sens : Mais qui peut vivre ici sans souillure ni tâche, Si l'honneur et les biens où notre âme s'attache, Eux-mêmes ne sont rien qu'un bourbier où souvent Nous sommes empêchés de passer plus avant ; Moi qu'un vent de fortune en ces lieux a portée, Qui comme soeur de Roi par tout suis respectée, Je fuirais ces grandeurs, pour suivre en liberté Les doux contentements d'une humble pauvreté : Au lieu que maintenant les festins et la danse Demandent jour et nuit mon temps et ma présence, D'où vient qu'aucune fois un repentir secret Me trouble et me remplit de honte et de regret : Qu'une fille vouée aux Dieux dès sa naissance Pour les choses du monde ait tant de complaisance ! Mais qui peut se défendre et s'empêcher d'aimer ? Qui proche d'un beau feu ne pourrait s'enflammer ? Hélas malgré moi, j'aime , et brûle pour mon maître, Je le cherche et le fuis quand je le vois paraître ; Ainsi, je me déplais et de ma passion Et même bien souvent de son affection ; Me le faut-il aimer comme soeur ou servante ? Mais s'il hait d'une soeur l'ardeur trop violente : Soyons donc sa servante, et dessous un tel nom Essayons de gagner le coeur de Torrismon .

Elle n'était pas véritable soeur de Torrismon, mais fille de la Nourrice qui l'avait vouée aux Dieux devant même qu'elle vint au monde, comme il se void dans le 4. acte.

Ou dont il entretenait la sienne, ou qu'il témoignait pour Alvide.

SCENE IIII. Rusille, mère de Torrismon, Rosmonde.

RUSILLE

Je ne m'étonne pas qu'une jeune personne Ignore que la vie en mille maux foisonne : Qu'elle est comme un dur joug au dire des plus sains, Que Nature et le Ciel imposent aux humains, Sous qui dans peu de temps on se lasse et s'ennuie, Si réciproquement l'hymen ne nous appuie : Alors l'homme et la femme ayant un seul vouloir, Vont partageant entre_eux leur charge et leur devoir : Lors chacun d'eux reçoit une nouvelle vie, Au milieu des plaisirs où l'amour les convie, Et le faix qui devant leur semblait importun, Est facile et léger étant rendu commun. Qui vit jamais taureau tirer à la campagne, Sans qu'un autre à ses flancs son labeur accompagne ? C'est encor un sujet de plus d'étonnement, De voir vivre une Dame, et seule, et sans amant. Et ce que je te dis, je le dis par science, Et comme en ayant fait moi-même expérience : Car durant que vécut le Roi mon cher époux, Il m'aida tellement que tout mal me fut doux : Mais depuis que la Mort m'eût de lui séparée, Ah Mort ! Toujours amère, et toujours honorée ! Je languis à toute heure, et mes membres pesants, Succombent plus d'ennui que du fait de mes ans ; Las ! Je ne viens jamais à fouler cette couche, Où j'ai tant recueilli de douceurs sur sa bouche, Tant donné de baisers, et tant reçu des siens, Où nous avons mêlé de si doux entretiens, Et goûté d'un repos rempli de tant de charmes, Qu'au même instant mes yeux ne la baignent de larmes : Mais où m'emportes-tu, fâcheux ressouvenir ? Que je retourne au point où je voulais venir. S'il a comblé mes jours d'honneur et d'allégresse, J'ai souvent adouci l'aigreur de sa tristesse. Et d'autant qu'il m'aidait avec son bon conseil Il recevait de moi quelque secours pareil ; Enfin durant le temps d'un si cher hyménée, Autant qu'il est en nous je vécus fortunée, Malheureuse en ce point que le même tombeau N'éteignit pas mes jours, éteignant son flambeau. Ma fille, plaise aux Dieux qu'un tel hymen t'arrive ! Donc si Germon t'aimait, ne fais point la rétive : Voudrais tu refuser ce Prince pour amant Qui te pourrait combler d'un tel contentement ?

Cette comparaison semblerait un peu rustre si elle n'était adoucie par cette métaphore qui la précède, que la vie est un dur joug, et puis que est tirée une chose familière en ce pays là.

ROSMONDE

Encore qu'il soit vrai qu'en celles de notre âge, Plus sage est celle-là qui croit être moins sage, Et qui sans contrôler ce qu'une mère dit Donne à ses sentiments un absolu crédit. Je dirai toutefois, sans pourtant me défendre, Ce qu'en communs discours j'ai peu souvent entendre : Qu'encore qu'un époux allège quelques maux, Aux ennuis qu'il nous cause, ils ne sont pas égaux ; Hé ! N'est-il pas fâcheux qu'il faille qu'on révère Son seul commandement, ou facile, ou sévère ? Un grand nombre d'enfants n'est-ce pas un grand soin ? Leurs courses, leurs périls, leurs voyages au loin ; Leur mort, leur maladie, et tant de maux semblables Que font-ils qu'affliger les mères pitoyables ? Et si l'on me dit vrai la grossesse est aussi Un long fardeau qui doit donner bien du souci. Ainsi, l'enfant d'hymen, la chose la plus chère, Est pour le père un fruit, mais un fais pour la mère, Qui comme s'il était à son mal destiné, Lui pèse avant que naître, en naissant, étant né : Or vous m'accorderez qu'une fille est exempte De toutes ces douleurs que l'hymen nous présente : Que s'il arrive aussi que la femme et l'époux Entretiennent entre eux la haine et le courroux : Est-il quelque malheur plus étrange sur terre, Que d'être ensemble joints pour se faire la guerre ? Ou si la femme encor trouve un sot, un brutal ; Quel sort si détestable au sien peut être égal ? Se peut-on figurer un si cruel servage Que celui qu'elle souffre au joug du mariage ? Mais posons que tous deux d'âme et de coeur unis Goûtent dans leur accord des plaisirs infinis : Pourrons nous espérer qu'une semblable vie De mille soins cuisants ne sera pas suivie ? Alors plus la femme aime, et plus on l'aime aussi, Et moins vous la verrez exempte de souci. Si son époux a peur, elle est dans les alarmes, Son deuil cause le sien, et ses pleurs font ses larmes, Et quoique renfermée en quelque château fort Elle craint tous les maux de la guerre et du sort ; Je ne veux point ici chercher d'autres exemples, J'en ai Madame en vous des preuves assez amples, En vous qui quelquefois me prêtez du secours Que je puis opposer à vos propres discours : Car si par un arrêt de la mère Nature Son époux bien aimé tombe en la sépulture, Tous ses contentements entrent lors au cercueil, Elle est autant que morte, et ne vit plus qu'au deuil ; Ainsi le mariage ou fécond, ou stérile, En mille déplaisirs sera toujours fertile, Et la Haine, et l'Amour causent également Ses dégoûts, ses soucis, sa peine, et son tourment : Ce n'est pas toutefois pourquoi je le méprise, D'un plus noble désir je me sens l'âme éprise ; Un zèle, et saint amour de la virginité, Fait que je l'ai toujours jusqu'ici rejeté ; J'aimerais beaucoup mieux le coeur enflé d'audace Presser avec ardeur un sanglier à la chasse, Lancer le javelot, et dans le fort d'un bois Le voir tout écumant, et réduit aux_abois ; Et puisque je ne puis me couvrir d'un heaume Comme faisaient jadis celles de ce Royaume, Au moins à la façon d'un généreux guerrier Porter sa hure en main, en guise de laurier ; Mais puisque je me vois loin de toute apparence De parvenir au but d'une telle espérance, Du moins j'imiterai vivant en liberté La biche solitaire en un bois écarté, Plutôt que le Taureau qui tire à la campagne Sans qu'un autre à ses flancs son labeur accompagne.

On ne doit point trouver à redire qu'une Princesse comme on croyait Rosmonde, ait ces considérations, car la Fortune n'ôte rien aux droits de la Nature, quelque grandeur qu'ait une mère elle est toujours mère. Ni qu'une fille parle de sa grossesse, puis que c'est en termes très honnêtes.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Rusille, Torrismon.

ACTE III

SCÈNE I.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Torrismon, Germon.

GERMON

Aussi n'en ai-je moi que pour votre défense ; Plutôt rebrousseront les eaux vers leur naissance, Et plutôt le Soleil doit prendre un autre cours Que mon amitié cède à de nouveaux amours ; Mais adieu, je vous laisse avec la belle Alvide.

Germon aimait Alvide avant qu'être ami de Torrismon ; comme on voit dans le I. Acte. C'est pourquoi il ne faut pas expliquer ceci de l'affection qu'il a pour elle, car il ne la qualifierait pas du titre de nouvelle amour, où l'on doit l'entendre de l'augmentation que son amour pourra recevoir de nouveau dans la possession d'Alvide.

SCÈNE IIII. Torrismon, Alvide.

TORRISMON

Toute haine s'éteigne en ce bienheureux jour, Et la haine jamais n'éteigne notre amour.

Il la quitte voyant venir le gentilhomme avec les présents de la part de Germon

SCÈNE V. Gentilhomme de la part de Germon, Alvide.

SCÈNE VI. Alvide, Nourrice.

NOURRICE

Je connais la couronne, et j'ai bien souvenance Du jour où cent guerriers prouvèrent leur vaillance ; Mais de ce qu'en passant vous avez dit ici, Mon esprit n'en est pas encor trop éclairci : À peine touchiez vous à la cinquième année, Lors que par le vieux Roi vous me fûtes donnée : Je te laisse dit-il, et commets à ta foi Ce qui me doit venger et mon Royaume et moi, Des tributs, des affronts, des embûches souffertes, D'une secrète fraude, et de toutes mes pertes ; C'est tout ce qu'il me dit, et sans plus m'enquérir J'employai tous mes soins depuis à vous nourrir : J'appris pourtant d'ailleurs de certaine science Qu'on prédisait au Prince une haute vengeance.

Il expliquait la prédiction suivant ses intérêts et sa passion, car il avait reçu de grands maux des Suédois et de Germon, néanmoins cette haute vengeance qui qui était prédite en la personne d'Alvide, au Royaume de Norvège comme au Royaume des Goths d'où on l'avait fait sortir, n'était autre que la mort même de son ami le vieux Roi de Torrismon pour avoir trahi Norvège en lui enlevant Alvide pour Germon, et peut- commis un inceste quoi que innocemment.

ALVIDE

Une injure nouvelle augmenta ses douleurs, Et plus que tous ses maux lui fit verser des pleurs ; La guerre en Danemark étant fort allumée, Son fils unique y fut conducteur d'une armée ; Là pour ses ennemis il eut les Suédois, Que Germon animait, fameux de mille exploits ; Ce fils encor novice au métier de la guerre, Dès le premier assaut se vit porter par terre ; Superbe en ses habits, le diadème au front, Que ce puissant guerrier arrache et puis lui rompt, Fait tomber son cheval, jette au vent sa dépouille, Et dans des flots de sang le renverse et le souille : Ainsi mourut mon frère en la fleur de ses ans, Laissant à tous les siens des regrets bien cuisants. Ce malheur fut suivi de mille autres batailles, De mille autre affronts, de mille funérailles, Et depuis dans les coeurs ne s'établit jamais Un repos assuré, ni de fidèle paix : Quand voici que le Roi convoque à la barrière Ceux qui se vantaient plus d'une valeur guerrière, Il propose au vainqueur ce noble et riche prix, Et la gloire et le gain attirent les esprits : Maint fameux Cavalier à cette voix publique, Accourt de tous côtés, superbe et magnifique ; Dans la ville partout le fer resplendissait : Et le champ d'alentour au bruit retentissait : Le Roi hors de l'enclos de l'ample Nicosie, Près des Juges du camp sa place avait choisie : Moi j'étais vis à vis, et de l'autre côté, Avec ce que la Cour eut de rare en beauté ; En mille et mille chocs mainte lance est brisée, Et de coups flamboyants mainte épée embrasée ; Le champ est tout jonché de guerriers renversez, La victoire et le prix, demeurent balancez : Lors que vient à paraître ( un armet noir en tête ) Un Cavalier sans nom, fier de mainte conquête ; À sa première course il ressemble un éclair, Qui bientôt est suivi de l'orage de l'air : Après qu'il eut rompu jusqu'à l'onzième lance, Et de l'épée encor montré mieux sa vaillance, Au son de la trompette, il se vit couronné. Et de ma propre main le prix lui fut donné : J'eusse bien désiré connaître son visage ; Mais il requit de nous comme un grand avantage, De pouvoir demeurer tout à fait inconnu, Et depuis nul ne sait ce qu'il est devenu : De savoir qui c'était chacun fut fort en peine, Et chacun en disait sa pensée incertaine : De moi ce que j'appris par un moyen secret : C'est que ce Cavalier s'en allait à regret, Étant mon serviteur, quoi que le sort contraire En eut fait de tout temps mon plus fier adversaire : Maintenant je connais la couronne et ce pris, C'était Germon ! Germon avait donc entrepris, Contre ses ennemis, en ce péril extrême, De combattre au milieu de la Norvège même ! Comment si grande audace en un si vain dessein ! Puis avec tant d'amour, tant de secret au sein ! S'il fut comme on me dit amant si véritable, Hé comment fut sa foi si faible et si muable ! Que si ce n'était lui qui fut lors couronné, D'où lui vient donc ce prix ? Qui peut l'avoir donné ? Et pourquoi maintenant faut-il qu'il me l'envoie ? À quoi bon ce manteau brodé d'or et de soie ? Qu'est ce que signifie un si riche portrait ? Que veulent les discours et les dons qu'on me fait ?

ACTE IIII

SCÈNE I. Conseiller, Germon.

CONSEILLER

Sire, votre arrivée en cette grande ville, Assure à tous les Goths un état fort tranquille, Elle accroît notre joie, et chasse loin de nous La guerre, la terreur, la rage et le courroux : D'une ferme amitié nos nations unies, S'en vont goûter en paix des douceurs infinies ; Votre gloire à tous deux s'élève jusqu'aux Cieux, Et là vous donne un rang parmi les autres Dieux ; Cette insigne valeur à l'univers fatale, Et le bruit de vos noms à vos grandeurs s'égale ; Sans vous deux tous nos forts seraient mal défendus, Et leurs peuples bientôt aux ennemis rendus : Il est donc assuré qu'une heureuse alliance Servirait à tous deux d'une ferme défense, Sauverait votre honneur du péril de tous maux, D'une embûche secrète, et des plus fiers assauts : Lors nous ne craindrions pas que des bouts de la terre Un monde conjuré nous vint porter la guerre, Puisque nous savons bien que pour votre vertu Déjà tout l'univers s'est vu presque abattu ; Ainsi que deux torrents enflez, et gros d'écume Vous portâtes l'effroi jusqu'où le jour s'allume : Mais par là vous avez excité contre vous, Mille Rois dont le coeur ronge un secret courroux ; Et sans aller plus loin, que pense l'Allemagne De mettre maintenant tant de gens en campagne ? C'est à quoi seul souvent je m'occupe à rêver, Et tout l'expédient que j'y puisse trouver, C'est qu'un noeud fort liât ces trois pays ensemble Que le grand océan sous ses ondes assemble ; Déjà deux sont unis ; et dans le même jour Qu'Alvide et Torrismon se joignent par amour, Il ne resterait plus que ce bonheur suprême, Que Rosmonde avec vous se vit jointe de même ; Quoi qu'unis d'amitié, ne veuillez oublier Rien de ce qui vous doit davantage lier : Maintenant que du Ciel la paix daigne descendre, Faites tout ce qui peut plus ferme nous la rendre ; Par votre affection, et par cette bonté Qui de vous en parler m'ouvre la liberté, Par la prière aussi de cette noble terre De tous temps si fameuse en tant d'exploits de guerre, Et qui requiert de vous cette grâce aujourd'hui, Ne nous refusez pas ce favorable appui.

La Norvège, la Suède et le Royaume des Goths sont comme une île dans la mer Océane.

Il faut remarquer qu'il avance cette proposition comme de lui même ; Germon pourtant met en doute si ce n'est point de la part de Torrismon.

GERMON

Nos esprits sans raison se montrent refroidis Quand l'audace d'un seul rend les autres hardis.

Il croit que son seul courage est capable de rendre tous les siens courageux.

SCÈNE II.

GERMON, seul

Il se faut bien garder qu'un mauvais jugement Ne nous pousse trop tôt à quelque changement : La perte de la vie est beaucoup moins cruelle Que celle d'un ami qui nous était fidèle ; Si depuis tant de jours, et si par tant d'effets Torrismon est au rang des amis plus parfaits, Je ne veux point quitter ni changer ma créance, Et je bouche mon coeur à toute défiance : Plaise aux Dieux seulement qu'une semblable foi Puisse toujours rester aussi ferme dans moi ; Et que le Roi_des_Goths, et son Germon fidèle, D'une vraie amitié soient un jour le modèle ; Toutefois cet accueil, ce regard moins serein, Ce maintien qui ressent je ne sais quel dédain, Ce peu de mots suivis d'un si morne silence, Cette courte entrevue après si longue absence, Et d'une et d'autre part de tels événements, Jette dans mon esprit de grands étonnements : Mais c'est un lourd fardeau qu'un nouveau diadème, Il trouble notre front, nous fait la face blême, Et remplissant nos coeurs de mille soins cuisants, Nous rend graves et froids en l'ardeur de nos ans ; L'amour, l'amour lui seul conserve sa jeunesse, Ou n'arrive du moins que tard à la vieillesse ; Ni sceptre, ni dangers, ni perte, ou déplaisirs, N'ont jamais de mon coeur tiré tant de soupirs, Que l'amour qui sans cesse agite mon courage, N'en tire de ce coeur mille fois davantage : Ô bienheureux tournois ! Ô glorieux ébats ! Ô victoires ! Ô prix ! Ô travaux ! Ô combats ! Votre ressouvenir n'est point doux à mon âme S'il n'apporte avec soi l'image de ma Dame. De ce sage vieillard j'approuve les conseils, Touchant la paix, l'hymen, et ses avis pareils : Mais pour tomber d'accord de ce qu'il me propose Je n'ai manque de biens, ni d'aucune autre chose ; Que Torrismon pourtant en fasse à son plaisir, Je ne me conduirai que selon son désir.

Comme font ceux qui arrivent dans les États a l'avènement de nouveaux Rois à la couronne. Il l'excuse encore tant il est son ami.

SCÈNE III. Torrismon, Rosmonde.

TORRISMON

Je suis à tes propos le plus confus du monde, Tu n'es donc pas ma soeur ! Tu n'es donc pas Rosmonde !

Rosmonde craignant qu'on ne résolut son mariage avec Germon déclare qui elle est.

ROSMONDE

Toute une autre Rosmonde, et toute une autre soeur.

Elle se nommait Rosmonde comme l'autre dont elle tenait la place qui était Alvide, et était aussi soeur de Torrismon, mais soeur de lait, puis qu'elle était fille de sa nourrice, comme elle le déclare.

TORRISMON

De quoi ?

ROSMONDE

Qu'une haute vengeance Ne soumit cet état à quelqu'autre puissance.

C'est ce qui arrive à la fin de la tragédie.

ROSMONDE

Fauston, ou je me trompe, est le nom de cet homme.

L'auteur le nomme Fronton.

SCÈNE IIII.

SCÈNE V. Torrismon, Le Devin.

DEVIN

Elle fait maintenant sa demeure dernière Au pays qui premier lui donna la lumière .

Elle devait bientôt mourir et était en son propre pays.

DEVIN

Autre qu'elle est ta soeur, donc l'aventure est telle, Qu'on ne la connaît pas, où l'on la voit pourtant, Et que tu la pourras trouver en la quittant.

On ne la connaît pas pour la soeur de Torrismon, et dès qu'il trouvera qu'elle est sa soeur, il faut qu'il la quitte ne la pouvant pas avoir lors pour femme.

SCÈNE VI. Fauston, Torrismon.

FAUSTON

Non, Sire.

SCÈNE VII. Messager, Torrismon, Fauston.

TORRISMON

Conte moi librement tout ce que tu lui veux, Entre nous il suffit qu'on parle à l'un des deux.

La mort de ce Roi qu'on n'annonce pas à Alvide et qu'elle découvre pourtant, augmente ses défiances, et donne le dernier branle à son désespoir.

TORRISMON

Galealte est donc mort !

L'auteur, par mégarde que je crois, nommait ce Roi Aralde, qui est aussi le nom qu'il vient de donner au pirate qui se sauva et qui est celui-là même qui apporte ces nouvelles.

SCÈNE VIII. Germon, Torrismon.

GERMON

Faut-il toujours qu'un tiers entre nous s'interpose, Et que toujours pour moi votre bouche soit close ? Je voudrais que Germon de l'ami même apprit Ce que le Roi des Goths roule dans son esprit.

Torrismon avait lors l'esprit extrêmement troublé quand Germon survient lui faire encore des reproches, ce qui fait qu'il lui répond quelquefois assez crûment et quelquefois avec des excuses qui ne sont pas les vraies, et qui sembleraient l'accuser plutôt que de le justifier, car ni la mort du père d'Alvide était la cause de sa douleur, ni il ne pouvait témoigner qu'elle la fut, qu'en montrant qu'il prenait beaucoup de part aux intérêts d'Alvide qui lui devait être indifférente, néanmoins il revient et promet tout de bon à son ami de faire ce qu'il pourra pour lui envers Alvide.

ACTE V

SCÈNE I. Alvide, Nourrice.

ALVIDE

La raison qu'il en donne, est vaine et mensongère, Et ne fait qu'augmenter ma honte et ma colère, Cependant qu'il me chasse et me manque de foi, Le barbare me joue, et se moque de moi ; Chère Alvide, m'a dit cette âme si légère, Germon est votre époux, moi je suis votre frère ; Il me va figurant un faux enlèvement, Une Nymphe, une grotte, un bois, un vrai roman ; Et tous ces discours feints, et ressentant la fable Sont l'injuste sujet d'un refus véritable ; Et c'est mon Torrismon qui m'abandonne ainsi. Lui qui me répudie, et qui me tue aussi : Celui qui remporta ma dépouille première Et qui joyeux attend maintenant la dernière : Aujourd'hui que je suis fille d'un Prince mort, Je me vois refusée ; ô Ciel ! Ô terre ! Ô sort ! Pourrai-je vivre encor me voyant méprisée ? Vivrai-je n'étant plus qu'un objet de risée ? Survivrai-je à ma gloire ? Hé ! Qu'est-ce que j'attends ? Que crains-je ? Le trépas, ou qu'il ne vienne à temps ? Et quoi non seulement encore je respire, Mais j'aime et pleure encore, encore je soupire ! Alvide n'es-tu point honteuse de pleurer ? Hé de quoi maintenant te sert de soupirer ? Faible main, lâche coeur qui fait que tu diffères Le généreux dessein de finir tes misères, Ai-je quelque besoin d'une arme en mon courroux ? Ou si mes mouvements sont trop lents et trop doux ? Hélas ! Si mon amour abhorre la vengeance, Un seul coup à mes maux peut fournir d'allégeance ; Je ne veux que mourir, et mourir en aimant ; Mais si la mort n'éteint un amoureux tourment, Qu'elle fasse plutôt mourir aussi mon âme Afin qu'il ne lui reste aucun trait de sa flamme.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

SCÈNE IIII.

SCÈNE V. Torrismon survenant, Alvide, Gentilhomme de chambre.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Germon, Gentilhomme.

SCÈNE VIII. Gentilhomme, Rusille. Germon, Rosmonde.

1 923 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica