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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers et en prose

Soliman

Charles de Vion d'Alibray· créée en 1637· 5 actes· 1 687 vers· 16 personnages

Représentée à Paris pour la première fois en 1637 au Jeu de Paume du Marais.

Personnages

  • SOLIMAN, Roi de Thrace
  • RUSTAN, Gendre de Soliman
  • ACMAT, Conseiller
  • OSMAN, Gentilhomme de Rustan
  • PERSINE, Fille du Roi de Perse déguisée en garçon, amoureuse de Mustapha
  • ALVANTE, Père Nourricier de Persine
  • LA REINE, Femme de Soliman
  • SELINE, Confidente de la Reine
  • MUSTAPHA, Fils de Soliman
  • SOLDATS De la garde de Soliman
  • ORMÈNE, père Nourricier de Mustapha
  • ADRASTE, Lieutenant de Mustapha
  • MESSAGER
  • LE DEVIN
  • GENTILHOMME DE SOLIMAN
  • L'AMBASSADEUR DE PERSE
AU LECTEUR

Je n'ai pas voulu (LECTEUR) faire deux présents d'une même chose, ni redonner à un particulier ce que j'avais déjà donné au public : Les Anciens n'ont point affecté de dédier leurs Comédies à personne, et c'est sous l'autorité des Grands la liberté de nos sentiments, qui naturellement ne reconnaissent point d'autre juridiction que celle de la Raison ; Joint que cela me semble d'autant plus à éviter, qu'il peut être mal interprété, et qu'encore que d'ordinaire on n'ait dessein que de payer ce que l'on doit au mérite et à la vertu ; néanmoins par je ne sais quel malheur qui fait que l'on pense bassement des personnes moindres, on se figure toujours que celui qui donne à un plus grand que soi, a plus d'envie de demander que de rendre : Delà vient qu'en de pareilles rencontres, on ne feint point de comparer quelques poètes à cet Erisicthon dont il est parlé dans leurs Fables, qui vendait et revendait sa fille pour subvenir à sa nécessité ; et quoi que j'aie trop bonne opinion de ceux du métier pour en croire cette lâcheté, et que je n'ignore pas que Pégase est peint ailé, afin de nous apprendre qu'ils méprisent la terre, et qu'avec cela c'est un animal noble et fougueux qui ne souffre personne sur son dos ; j'ai pourtant trouvé plus à propos de ne prendre pour protecteur de cet ouvrage, que le même peuple que j'avais choisi pour en être le juge ; et certes avec raison, puisque comme il a les deux qualités nécessaires pour bien juger, qui sont de ne se servir point du jugement d'un seul, ni de n'être pas prévenu d'aucune affection ou connaissance en particulier, qui fasse qu'aimant comme sien ce qu'il voit, il se l'approche de trop près, et ne lui laisse pas la distance requise pour le discerner exactement ; aussi a-t-il d'autant plus de force en sa défense qu'elle n'est appuyé que sur sa justice et sur l'équité même.

Mais tout ainsi qu'il ne suffit pas d'avoir ouï simplement un fait, pour prononcer dessus, et qu'il faut encore être instruit de toutes ses circonstances : De même je ne pense pas qu'on doive rien déterminer absolument touchant de cette tragi-comédie sans avoir été auparavant pleinement informé des raisons de chaque chose ; C'est à quoi j'ai dessein de travailler ici, tant pour fortifier l'avis de ceux qui l'ont approuvée, qu'afin de résoudre les doutes de ceux qui y auraient trouvé à redire.

Que ces derniers seulement ne se rebutent pas de sa lecture, car outre que les fautes qui se comprennent simplement par notre entendement, comme alors qu'on lit, ne nous offensent pas tant à beaucoup prés, que celles qui tombent sous nos yeux, ainsi qu'il arrive dans une représentation ; la vue du corps étant en cela semblable à ces vapeurs épaisses qui font que les objets apparaissent plus grossiers, j'espère encore les satisfaire si bien, qu'ils reviendront de mon côté, et qu'ils avoueront qu'en ce qui regarde les jugements particuliers, la fortune règne quelquefois autant sur le succès des pièces de théâtre, que dans les événements mêmes qui nous y font représentés.

Toutefois devant que commencer, je prierai ceux que sont généralement ennemis des préfaces, qui les croient toutes inutiles, et toujours la même chose, et seulement propres à renchérir les livres, de ne point passer plus outre en la lecture de celle-ci, car je ne doute point qu'elle ne leur fût ennuyeuse ; et quant aux autres, je les supplierai de m'accorder la patience qu'il faut pour m'ouïr rendre raison de mon travail, et examiner tant ce qui a été inventé que ce qui a été changé dans l'histoire par notre auteur et par moi et je leur promets de le faire le plus brièvement qu'il me sera possible.

La première chose qui s'offre à considérer, c'est cette fiction qui fait Mustapha fils de Roxolane, (ainsi s'appelait la Sultane femme de Soliman) quoi que les histoires et le bruit commun l'aient dit fils de Circasse.

Sur quoi l'on remarque, que pourvu que ces suppositions d'enfants et ces échanges soient vraisemblables et vraisemblablement introduits, le poète a satisfait à son devoir, et par conséquent les a rendus assez croyables, bien que l'histoire et le bruit commun en parlent autrement ; d'autant que le poète n'est point obligé de raconter les choses comme elles sont effectivement arrivées, mais comme elles ont peu arriver, ou qu'il a été vraisemblable ou absolument nécessaire, suivant les paroles d'Aristote ; Et notre auteur n'a pas manqué d'exemples pour l'induire à ceci, car il rapporte qu'Euripide dans ses Troades nommé Ganymede fils de Laomedon, quoi qu'Homere et Sophocle le nomment fils de Trous ; que Lycophron fait Iphigénie mère de Neoptelemus, quoi qu'il fût tenu de chacun pour fils de Deiopée ; qu'Hélène est ordinairement estimée fille de Leda, et qu'il y en a pourtant quelques-uns qui la disent fille de Nemesis : Enfin que c'est une chose si facile de s'abuser en ce point, que nous voyons tous les jours dans les causes civiles des avocats qui soutiennent hautement que tel n'est pas fils de celui qu'il prétend être son père ; de sorte que notre auteur a peu dire que Mustapha était fils de Roxolane, encore que quelques Historiens et la renommée l'aient dit fils de Circasse, et pourvu qu'il ait su feindre cela probablement, il aura avec raison obtenu d'être croyable, parce que ce qui rend une chose croyable, n'est pas de ce qu'elle est contenue dans les Histoires, puisque les Histoires même sont sujettes à mentir, ainsi que notre auteur le prouve ; mais de ce qu'il a été possible que la chose arrivât comme on la feint : En un mot le poète ne doit pas perdre à la vérité le croyable pour le merveilleux, mais aussi ne doit-il pas mépriser le merveilleux pour le croyable, d'autant que les deux joints ensemble, forment le sujet de la poésie, et que l'un ne peut être sans l'autre dans un bon poème.

Il ne faudra donc point non plus condamner le personnage de Persine introduit par notre auteur, et qui est la seconde chose qu'il a principalement inventée et changée en la vérité du fait : tant pour les raisons que nous venons de dire, qu'à cause que sans doute il s'attache fort bien à l'histoire, et est un épisode conjoint à la Fable, de la même façon qu'Aristote nous enseigne que les épisodes doivent être : Il n'est pas tout à fait éloigné de l'Histoire, puis qu'on y lit que quelques lettres furent surprises par le Bacha d'Amasie, dans lesquelles il y avait je ne sais quoi d'un mariage entre Mustapha, et la fille du Roi de Perse, et que ces lettres étant présentées par Roxolane à Soliman, elles firent l'effet qu'elle désirait : et de ce peu de semence historique notre auteur a cru pouvoir avec raison faire élever cette plante fabuleuse pour ainsi parler, des amours et autres aventures de Persine, les entrant si bien sur le tronc du principal sujet, que le tout s'avance et finit en même temps.

Pour ce qui est d'avoir fait arriver en un jour vraisemblablement ce que l'Histoire dit être arrivé en plusieurs mois et en plusieurs années, comme sont les mauvais offices de Roxolane et de Rustan contre Mustapha, et les soupçons que s'insinuèrent peu à peu dans l'esprit de Soliman ; Je dis que ça été un aussi grand coup de maître à notre auteur de l'avoir fait, comme il était nécessaire qu'il le fit : car pour y parvenir il a fallu qu'il se servit de bien nouvelles et de bien pressantes occasions, d'envie et de dépit dans Rustan, de haine et de crainte dans la Reine, et afin que l'un et l'autre travaillassent à la ruine de Mustapha avec plus d'effet, il lui a fallu faire naître dans l'âme de Soliman des horreurs subites et inconnues, faire parler le Devin en termes équivoques pour disposer davantage l'esprit du Roi à la croyance d'une chose controuvée ; il lui a fallu avoir recours à de fausses lettres, faire prendre prisonnière la fille du Roi de Perse ; découvrir les amours d'elle et de Mustapha pour convaincre entièrement Soliman, qui ne pouvait se résoudre à croire la félonie dont son fils était accusé : et notre auteur n'a pas jugé que ce raccourcissement de temps fut contre la vraisemblance, l'ayant vu pratiquer fort souvent par plusieurs grands personnages ; en témoignage de quoi il rapporte ce fameux exemple du fait d'Hercule avec les filles de Thespius : car Ephore dans ses histoires, et Homère dans sa poésie racontent que ce Héros fit en une seule nuit, ce que Pausanias et d'autres affirment qu'il ne fit qu'en cinquante.

Quant à ce qui est de la scène, c'est à dire, le lieu où tout s'est fait, qui est la quatrième chose que notre auteur a changée, et qui selon la vérité de l'histoire fut une campagne, et que notre auteur feint avoir été la ville d'Alep ; quoi que pour défendre ceci, il suffit de se ressouvenir des raisons que nous avons déjà exposées, et qui peuvent servir en général pour chaque changement : néanmoins notre auteur en ajoute encore une nouvelle, avec un exemple.

La raison qui l'a obligé d'en user ainsi, ça a été la bienséance et la commodité, parce que les actions qu'il avait à représenter devaient beaucoup mieux succéder dans une ville, que non pas dans une campagne, au milieu de mille pavillons, et parmi la confusion d'une armée, et du bruit des instruments de guerre.

Pour exemple, il rapporte le lieu de la sépulture de Tisée, qu'Homère dit être en Syrie, Pindare entre Cumes et Sicile, et Virgile en Ischie.

Ici je quitte Bonarelli, quoi que nous ayons tous deux à parler d'une semblable chose, et quelquefois avec les mêmes raisons, car où il est en peine de se défendre de la mort de Roxolane, il faut que je me justifie de celle de Rustan.

Je dis donc que je ne pense pas qu'il importe beaucoup que l'histoire en parle, pourvu que la suite des autres choses la puisse rendre croyable, et que j'ai été obligé de le faire mourir tant pour ne pas laisser la faute impunie, ce qui me semblait un grand défaut, qu'afin que le changement de fortune de Mustapha en fut plus plein et plus admirable ; attendu que son bonheur dépendant de l'affection de son père, de la possession de Persine, et de la perte de ses ennemis, la félicité était accomplie, quand il obtiendrait ces trois points.

Car de faire une réconciliation de Rustan avec Mustapha, cela est bon pour les comédies, où comme on n'y voit que des personnes de basse condition qui se mettent mal ensemble pour peu de chose, aussi est-il fort aisé de les réunir ; j'ai donc mieux aimé qu'il se tuât dans la rage ordinaire à ceux de son pays, voyant ses desseins avortez, et qu'il n'y avait plus de jour à son salut ; Et si sa mort n'a pas été telle que je la feins, je ne mérite pas pour cela de n'être pas cru, parce qu'on ne sait pas trop certainement comme il est mort ; Et puis je ne suis pas le premier qui ne m'accorde pas en de semblables rencontres avec ce que disent les Histoires et la renommée ; car Cicéron lui-même qui faisait profession d'être Orateur, et non pas poète, parlant de Coriolanus, veut qu'il se soit tué de sa main, et néanmoins tous les Historiens sont en ce point d'un avis contraire : de quoi s'apercevant bien, il ajoute après, qu'il est permis aux Orateurs de mentir, afin de pouvoir dire quelque chose de plus beau[208], à plus forte raison donc le doit-il être aux poètes, afin qu'ils puissent dire quelque chose de plus merveilleux et de plus capable d'exciter de l'horreur ou de la commisération.

Nous avons encore pour nous l'exemple d'Hélène, qu'Homere dit être morte en Sparte de mort naturelle, et les autres comme particulièrement l'interprète d'Euripide avoir été lapidée par ceux de Rhodes ; Et de plus l'autorité des enfants de Médée, qu'on croit communément avoir été tés par leur mère, quoi que les autres veulent que ç'ait été par les Corinthiens.

Les mêmes raisons que nous dirons ci-après pour défendre la vie de Mustapha pourront servir encore à défendre la mort de Rustan.

Ce n'a pas été en ce point seulement que je n'ai pas suivi notre auteur, car outre que la nécessité de ma conclusion qui ne devait être funeste qu'à la méchanceté, m'a fait retrancher ces longues et malheureuses prédictions que menaçaient Roxolane et Soliman, pour ne toucher qu'à la mort de Rustan en passant, j'ai aussi remis au dernier Acte afin de faire triompher plus avantageusement l'innocence de Mustapha, l'éclaircissement de quelques trahisons, dont notre auteur informait les spectateurs à mesure qu'elles se tramaient, à dessein d'en rendre la mort de Mustapha plus pitoyable ; Et puisque j'ai résolu de te rendre raison de tout, je te dirai encore que j'ai changé la reconnaissance de Mustapha doublement, et en sa cause et en son effet : car au lieu que notre auteur la faisait venir de certaines femmes qui suivaient incessamment Mustapha sans qu'il sut pourquoi, j'ai cru qu'il était plus séant qu'Ormene que je feignais son père nourricier, et qui par cette considération pouvait ne l'abandonner jamais, se trouvât tout à propos pour donner jour à cette reconnaissance.

Ce qui m'a paru d'autant mieux que par ce moyen on n'avait point recours au dehors, mais à un personnage qui faisait partie du sujet, et qui semblait ordonné à quelque autre fin ; conditions essentielles à une bonne reconnaissance : pour l'effet que j'ai voulu que cette reconnaissance produisit, qui est que Mustapha ne mourut pas ; quand même la tragi-comédie ne m'y aurait pas obligé, j'aurais toujours eu raison de le faire.

Car j'ai leu dans un grand maître, que cette conclusion-là des tragédies est la plus approuvée, lors qu'un homme juste est amené jusques sur le bord du précipice, et qu'il en est retiré par quelque moyen : Et Aristote même trouve cette fin là plus recommandable, quand quelqu'un par ignorance est sur le point de commettre une chose où il n'y aurait plus de remède si elle était faite, et qu'il s'en empêche par quelque reconnaissance qui survient ; C'est à dire quand au lieu d'une tragédie pure, nous en faisons une mêlée, que nous nommons tragi-comédie, (car les anciens n'y mettaient point de différence) ainsi je l'ai pratiqué en ramenant par une heureuse reconnaissance, Mustapha presque de la mort à la vie.

Et pourtant c'est ce que quelques uns peuvent moins souffrir, que j'aie fait en cela contre la vérité de l'Histoire.

Tu me permettras, Lecteur, de m'étendre un peu sur ce point, qui embrasse lui seul la défense de tous les autres ; Car si je justifie ce changement contre l'histoire, à plus forte raison aurai-je justifié ceux qui ne sont qu'outre l'histoire.

Il faut donc remarquer qu'il y a deux sortes d'histoires, les unes sont anciennes, et les autres modernes ; lesquelles ont doit considérer encore en deux façons, ou comme arrivées en un pays éloigné, ou comme arrivées en un pays proche ; Or est-il qu'il est bien plus permis au poète de changer les histoires anciennes, que les modernes, et bien plus celles qui sont arrivées en un pays étranger, que celles qui sont arrivées en quelque lieu voisin.

Mais que le sujet de notre tragi-comédie soit tiré d'un pays reculé, on n'en doutera point si l'on pense que c'est d'une chose arrivée en Alep, ville éloignée de nous de beaucoup plus de journées que n'est pas Constantinople, et dont les nouvelles ne viennent pas si aisément jusques à nos oreilles ; de ceci nous assure ce que notre auteur remarque, que nous n'avons eu connaissance du fait de Mustapha que par une seule lettre, qui depuis a été insérée mot à mot dedans nos Histoires, si bien qu'outre la distance du pays, le deéfaut d'écrivains ne sert pas peu à notre défense.

Maintenant il faut savoir quelles histoires ont droit de s'appeler anciennes ; pour moi j'estime qu'un siècle ou environ suffit à leur acquérir ce titre, principalement en un lieu éloigné d'où elles sont arrivées, et que c'est assez au poète de n'avoir point de témoins oculaires qui le démentent ; Car de cette sorte le fait se pouvant probablement ignorer, et l'autorité du poète étant presque aussi forte que celle des Historiens de son pays, cela lui donne le moyen d'introduire ses inventions propres, et de le rendre véritablement poète.

Joint qu'afin de mieux exciter il n'est pas besoin qu'il attende trop longtemps, suivant l'avis de quelques uns qui veulent que l'aventure que l'on raconte ne soit pas si vieille, et qu'elle se passe comme devant nos yeux : néanmoins à le prendre au pis, quand mêmes on n'ajoutera point de foi à ce que l'on verra représenter, l'ouvrage n'en perdra rien de sa gloire.

L'histoire, ainsi que nous avons déjà dit, est une narration selon la vérité, d'actions humaines mémorables et arrivées ; la poésie est une narration selon la vraisemblance d'actions humaines mémorables et qui pouvaient avenir ; la matière de l'une doit être pareille à celle de l'autre, je l'avoue, mais pareille et non pas la même ; tout le devoir d'un bon poète c'est d'imiter les accidents de la vie ; c'est d'imaginer un combat de la fortune contre nous :d'où vient qu'Aristote dit, qu'il ressemble davantage au Philosophe qu'à l'historien, parce qu'il s'attache plus à l'universel qu'au particulier : La poésie ne s'oblige donc à la foi de personne, il lui est permis de s'emporter et de vaguer où bon lui semble, pourvu qu'elle ne s'égare ni ne s'extravague pas ; qu'elle fasse des portraits faux tant qu'il lui plaira, pourvu seulement qu'elle ne nous donne point de chimères ; Les médiocres Peintres qui reconnaissent leur peu de suffisance, arrêtent nos yeux par la vérité de l'histoire, mais ceux qui sont excellents se contentent de peindre bien et naturellement ce qui leur vient en fantaisie : et toutefois il y a cette différence entre la poésie et la peinture, qu'une chose connue plait beaucoup moins décrite en vers que représentée en un tableau, et qu'aux ouvrages de celle-ci, la fiction n'est pas ce qu'on estime le plus : mais dans la poésie, elle est à si haut prix, qu'Aristote la préfère à toutes les autres parties : aussi qui a trouvé mauvais qu'Homère ait fait les Grecs victorieux de Troie, et la femme d'Ulisse si sage, quoi que Dion raconte le contraire ? Ou que Virgile nous ait feint Didon amoureuse et impudique, elle qui fut si chaste qu'elle se tua pour conserver son honneur, et pour garder la foi, même à son mari mort ? Tant il est vrai qu'il a toujours été permis aux poètes de contredire à l'histoire, dont ils n'empruntent bien souvent que ce qui leur en faut pour dorer leurs Fables, afin de les faire recevoir plus aisément à ceux, pour le plaisir ou pour l'utilité de qui ils les préparent ; Si bien que nous pouvons conclure que de changer la vérité des choses, ne fait pas perdre au poète la créance qui lui est nécessaire, pourvu qu'il observe les conditions que nous avons dites, qu'il ne prenne pas un sujet trop connu, ni d'un pays trop proche de celui des spectateurs, et qu'il attende quelque temps pour mentir plus impunément, puisque même les Historiens attendent bien quelquefois pour dire la vérité ; Que si l'histoire que j'ai changé n'était pas assez ancienne, et si en cela je n'ai pas bien imité Homère et Virgile, au moins est-ce une faute qui pourra s'amender avec l'age, de sorte que ce qui ôte le prix presque à toutes choses, accroîtra peu à peu celui de mon Soliman.

Mais je n'en demeure pas là, et ne me contente pas d'avoir montré que les choses pour contredire à l'histoire, ne laissent pas d'être croyables, je prétends montrer encore que même étant connues fausses, elles ne laissent pas d'exciter toutes les fois qu'elles sont croyables.

Mais comment le faux connu pour tel peut être croyable, c'est ce qui paraît avoir besoin d'une forte preuve ; néanmoins cette proposition est de celles qui d'abord font peur et semblent farouches, et qui se trouvent à les manier fort faciles et fort traitables.

Et pour te le faire voir, je dis avec notre auteur que ce que chacun appelle croyable, est l'objet qui a du rapport avec notre croyance, et que cette croyance, comme aussi l'opinion et la science, ne sont rien autre chose qu'une certaine disposition ou habitude, pour parler ainsi, que nous acquérons à l'endroit de ce qui nous est proposé ; d'autant que, où les conclusions sont prouvées par des causes nécessaires, et lors s'engendrent la science, ou bien par des moyens qui ne sont pas démonstratifs, mais universels et probables seulement, et lors naît l'opinion ; ou elle sont fondées sur des raisons particulières capables de persuader, et lors se produit la croyance, qui a pour objet, comme nous avons dit, ce qui est croyable, lequel objet détermine et spécifie la rhétorique et la poésie, mais avec cette différence que la rhétorique regarde ce qui est croyable, entant que croyable seulement, et la poésie le considère entant que croyable et merveilleux, si bien que la fin de la rhétorique c'est de dire des choses propres à persuader, et le but de la poésie c'est d'en chercher qui puissent réveiller notre admiration.

Concluons donc ainsi, s'il suffit au poète d'être croyable, si ce qui est croyable, est l'objet de notre créance, si notre créance procède de choses particulières capables de persuader ; tout autant de fois qu'on mettra en avant un fait capable de persuader, c'est à dire qu'il n'importe pas qu'il soit vrai ou non, nécessairement, il emportera notre créance et avec elle nos passions.

Pour confirmation de quoi l'on ajoute, que l'émotion se peut considérer en deux façons, de l'une, elle est droite et absolue, et de l'autre, indirecte et dépendante ; la première, c'est quand nous nous sentons touchez d'une action que nous savons assurément être arrivée comme on nous la représente, si bien que par cette raison nous sommes autant émus pour celui à qui elle est advenue que pour l'amour de nous-mêmes, lors que nous pensons qu'une pareille chose nous pourrait arriver quelque jour ; La seconde sorte d'émotion que nous avons appelée indirecte, c'est quand le fait qui nous est représenté comme faux, nous touche seulement à l'égard de nous mêmes, ou de quelqu'un des nôtres, parce qu'encore que nous nous apercevions bien que l'action et les personnes qui passent devant nos yeux sont feintes ; néanmoins faisant une réflexion dans nous mêmes de cet accident, qui est si croyable, qu'il nous peut arriver, ou à quelqu'un de nos proches, nous nous en sentons extrêmement touchés.

C'est pourquoi Aristote a dit dans sa rhétorique que la commisération était une douleur qui provenait de la vue d'un mal corrompant et sensiblement dommageable à quelqu'un qui en était indigne, et que nous croyions pouvoir aussi nous mêmes souffrir ou bien quelqu'un des nôtres, et le reste. Mais il semble nécessaire de considérer ici un point de très grande importance en l'affaire que nous traitons.

C'est la différence qu'il y a de la façon d'exciter les passions qui appartient à la rhétorique, et celle dont a besoin la poésie, particulièrement celle du théâtre, parce que la rhétorique s'efforce le plus souvent de persuader quelque chose en faveur aussi d'une autre, ou d'une tierce personne qui n'est ni l'orateur, ni simplement ceux qui écoutent ; là où la poésie, et principalement celle de théâtre, a pour premier but de profiter toujours à ses auditeurs de sorte que toutes les fois que le poète composera son poème de telle façon, que par le moyen des mouvements indirects et réfléchis dont nous avons parlé, les spectateurs seront émeus à terreur et à compassion, il obtiendra entièrement sa fin, puisque procurant par là notre utilité propre, il a tout ce qu'un bon poète doit avoir.

C'est pourquoi encore que le sujet de la tragédie, nommée la fleur d'Agathon, fut faux et reconnu pour tel, il ne laissait pas pourtant de toucher ; autrement il n'eut pas mérité d'être loué par Aristote : Et voilà que je crois, la vraie raison de l'expérience que nous faisons tous les jours en nous sentant émouvoir par tant de comédies, pastorales, tragédies, et autres poèmes, que nous n'ignorons pas avoir été faites à plaisir, et qui néanmoins réveillent en nous de véritables passions ou de tristesse, ou de joie, car notre raisonnement doit s'appliquer à l'un et à l'autre : et s'il n'était ainsi, je me serais bien abusé moi-même, puisque outre le dessein que j'avais, faisant une tragi-comédie du Soliman, c'est à dire, punissant le coupable et sauvant l'innocent, la perte duquel selon Aristote excite notre indignation contre le Ciel même, qui est une chose horrible, outre dis je le dessein que j'avais d'instruire aucunement à la vertu, et de retirer du vice par l'espoir de la récompense et par l'appréhension de la peine, les deux grands maîtres de notre vie ; j'ai cru encore qu'après qu'on se serait senti offensé des malices de Rustan, et affligé des misères de Mustapha, lors qu'on apprendrait la mort de l'un, et qu'on verroit le bon heur de l'autre, on en recevrait une joie d'autant plus pure (quoi que pour des sujets faux) que ce second mouvement nous était une nouvelle preuve, que nous sommes gens de bien et véritablement amateurs de la justice : cette même considération m'a fait ajouter aux autres félicités de Mustapha la possession de Persine ; qui ne pouvant pas être sans le consentement et contre le gré d'un père et d'un ennemi ; on ne doit pas trouver hors de propos ce me semble, que je fasse survenir l'ambassadeur du Roi de Perse, puis qu'il apporte la conclusion du mariage avec la fin de la guerre.

Voilà (Lecteur) notre tragi-comédie examinée et défendue ; que si ce discours t'a paru ennuyeux, considère, je te prie, que la matière le demandait, et que je n'ai pas été long, mais que mon sujet était ample ; j'ai pourtant omis quelques autres raisons que tu pourras voir dans les deux lettres apologétiques que notre auteur adresse à Bruni, et dont je n'ai point fait de difficulté d'emprunter ce que j'ai trouvé de meilleur pour une seconde défense de son Soliman ; car puisque j'avais pris ses vers, il me devait bien être permis de me servir de sa prose ; maintenant il resterait qu'après t'avoir parlé de l'économie entière de la pièce, je t'entretinsse de l'embonpoint et de la beauté du teint de chaque partie, c'est à dire de la douceur et de la naïveté des pensées et des paroles ; Mais j'ai peur de les avoir tellement altérées, que tout ce que j'avancerais à la louange de Bonarelli ne retournât à ma confusion ; Et puis je me suis déjà tant de fois étendu en de pareilles rencontres, que si je ne répète les mêmes mots, au moins me sera-t-il malaisé d'éviter que je ne redis les mêmes choses ; Toutefois parce qu'il n'est que trop croyable que ce que j'en ai écrit n'aura pas mérité d'être vu de toi, et que d'ailleurs il importe de détromper quelques esprits qui ne font cas que d'un style enflé et corrompu, en faveur de celui de notre auteur, je veux bien, quoi qu'à ma honte et imparfaitement, mais toujours à propos de la tragédie, exposer encore ici mes sentiments sur cette matière.

Je me suis cent fois étonné, Lecteur, de ce que dit Aristote touchant l'effet de la tragédie, que par l'horreur et par l'effroi elle nous purgeait de l'un et de l'autre, car il me semblait que sa principale fin était de nous en remplir ; néanmoins considérant la chose de plus prés, j'ai trouvé qu'il avait raison, puisqu'en effet la vue d'un acte terrible et épouvantable, tel qu'on les représente d'ordinaire dans les tragédies, en imprime dans nos coeurs une si forte aversion, qu'elle est capable d'étouffer tout ce que nous pourrions jamais concevoir de semblable : aussi, dit-il, que la tragédie est une invention de personnes graves ; comme s'il voulait nous faire entendre par là, qu'elle n'a été instituée que pour seconder la Philosophie à nous retirer du vice, et pour nous montrer au doigt ce que les méditations de l'autre nous enseigneraient peut-être inutilement ; de là vient qu'elle ne nous propose que de grands exemples, et le plus souvent de personnes meilleures que nous, afin de nous étonner davantage par cette comparaison.

De là vient aussi que tant d'excellents hommes n'ont point estimé indigne d'eux, de nous laisser de gros volumes touchant ses règles, et bien souvent sans dire un seul mot de la comédie ; en considération de quoi tu me permettras de remarquer, qu'encore que la comédie soit appelée le miroir de la vie, néanmoins elle ne nous propose pas tant nos difformités, pour les corriger, que pour nous en faire rire ; au contraire cette vaine délectation qu'elle nous donne ne sert qu'à réveiller nos vices, de même que ces faibles médicaments qui émeuvent plutôt les mauvaises humeurs qu'ils ne les arrachent ; il n'en va pas ainsi de la tragédie ; elle n'a pas pour but le plaisir, mais le remède ; ce n'est pas un amusement inutile de la vue, mais une sévère reformation de nos moeurs ; elle attendrit nos coeurs et fait fondre nos yeux en larmes, et si elle nous monstre nos taches, elle nous fournit en même temps de quoi les laver.

Supposé donc que la tragédie soit un instrument sérieux de la Philosophie, qui croira qu'il la faille manier en se jouant ? Qui croira que ces grands hommes qu'elle nous fait voir, ne soient pas plutôt introduits pour nous instruire qu'afin de nous chatouiller seulement les oreilles ?

Ces afféteries de langage sont comme le fard d'une femme débauchée, laissons-les à la comédie ; La tragédie est belle et majestueuse de soi ; loin d'elle ces ornements étrangers, et ces légères subtilités entièrement ennemies du poids de ses événements.

Qui ne sait aussi que les personnages que la tragédie nous représente étant tous occupez en de grandes passions, ne se possèdent pas assez eux-mêmes pour discourir avec tant de gentillesses ?

Qui ne sait aussi que les personnages que la tragédie nous représente étant tous occupés en de grandes passions, ne se possèdent pas assez eux-même pour discourir avec tant de gentillesse ? Qui ne sait que

La douleur qui s'exprime Avec tant soit peu d'art, perd son nom légitime, Déroge à sa naissance.

Et que nous seulement la douleur, mais toute sorte de mouvements violents ne demandent point de paroles ambitieuses, mais véritables, n'en veulent point qui soient nées sur les lèvres, mais qui soient conçues dans le coeur ? Combien y a-t-il que ce judicieux précepteur de l'éloquence latine, nous a crié, que trop de diligence empirait bien souvent notre style, que les meilleures pensées étaient celles qui nous venaient le plus aisément, qui étaient les moins tirées de loin, qui approchaient le plus de la simplicité, et qui semblaient sortir de la chose même ? Que ces élocutions qui témoignaient trop de travail, et qui paraissaient composées avec artifice, n'avaient ni grâce, ni vertu pour persuader, parce qu'elles portaient ombre au sens, et lui nuisaient de la même façon que des herbes trop fortes étouffent les bonnes semences ; que par une certaine envie de parler nous allions à l'entour de ce qui se pouvait dire sans tant biaiser ; que nous répétions ce que nous avions déjà suffisamment touché ; que nous chargions de beaucoup de mots ce qu'un seul découvrait, et qu'enfin nous faisions plus de cas de signifier, que d'exprimer beaucoup de choses ? Par là tu vois comme la dignité des pensées doit être préférée à l'élégance des paroles, afin qu'on s'arrête plus à ce qui se dit, qu'à la façon dont on le dit : Aussi est il bien juste, que ce qui vaut mieux paroisse davantage et que l'éclat de la diction n'obscurcisse pas la lumière des sentiments, puisque l'une n'a été trouvée que pour servir à l'autre.

Ce qu'il faut particulièrement observer dans les discours de théâtre qui passent vite, et qui, s'ils sont trop figurez, ne s'accommodent pas à l'intelligence de tous ceux qui écoutent. C'est pourquoi un grand maître ordonne, que le style du poète soit moins magnifique que celui de l'orateur, et qu'il parle plutôt en citoyen, que non pas en historien ; et le même remarque que les Anciens choisirent le vers iambique pour leurs tragédies, parce qu'il tombait sans y penser dans la bouche de ceux qui discouraient ensemble ; et non pas l'hexamètre, qui n'était pas si familier et qui s'élevait par trop ; Et quant à moi je crois qu'ils se seraient abstenus de toute sorte de vers, n'était qu'ils frappent plus agréablement l'oreille, et qu'ils servent aucunement à soulager la mémoire des acteurs : Joint que de prononcer de la prose au ton qu'il faut pour le théâtre, n'a pas si bonne grâce, et ressent sa personne furieuse, ou qui parle à des sourds ; là où le vers porte naturellement quant et soi ce renforcement et ce rehaussement de voix sans qu'on encoure pas un de ces inconvénients.

Ils étaient donc bien loin de mêler dans leurs tragédies de ces poésies difficiles et coupées que nous appelons Stances, et qu'on a introduites pour faire des plaintes avec plus d'artifice : Sur quoi j'avertirai en passant, que si l'on s'en veut servir, au moins il faut qu'il paroisse que celui qui les prononce ait eu le temps de les méditer ; car toute grande passion pouvant rendre poète, et les Stances tenant lieu de vers parmi les autres, qui sont comme de la prose en comparaison, on les supportera beaucoup mieux de cette façon, que non pas si elles naissent à l'instant même, et de l'occasion qui se présente ; mais toujours doivent elles être extrêmement naïves, sans qu'il soit besoin d'y rechercher ces subtilités si fort étudiées, ni d'armer la fin de chaque dernier vers d'une pointe. En effet qu'elle apparence y a-t-il qu'un amant bien affligé trouvât les pensées qu'on lui met d'ordinaire en la bouche, c'est à dire, qu'un misérable se jouât ainsi de sa misère ? Serait-il possible que de l'esprit restât encore si vif, quand le coeur se meurt ? Que l'un fût en paix quand l'autre est dans le trouble, et que l'abondance des pleurs, ainsi qu'une forte pluie ne fût pas capable d'effacer ou de faire languir toutes ces belles fleurs de Rhétorique ? Aussi ne les rencontreras tu pas dans notre auteur, et quand je t'invite à la lecture du Soliman, ce n'est pas à un Jardin, mais à une scène tragique que je t'invite. Tu n'y trouveras point, pour ainsi parler, ces riches canaux de cristal et de marbre qui ravalent le prix et l'éclat des eaux qu'ils reçoivent, mais bien des pensées qui coulent d'une veine naturelle. Tu n'y verras point briller d'un côté et d'autre ces petites étincelles d'esprit qui donnent dans la vue ; mais tu y reconnaîtras par tout une grande splendeur et lumière de jugement ; En un mot tu y seras comme en un jour clair et serein, illuminé d'un seul Soleil, mais qui vaut mieux que cent mille étoiles.

Car je ne crois pas (Lecteur) avoir été si malheureux que ma version ait fait perdre à Bonarelli tout son lustre ; Je me suis approché le plus près que j'ai pu de son style et de ses pensées tant pour les raisons que je viens de déclarer, que parce que j'estime qu'il faut être aussi religieux et fidèle à rendre l'auteur que nous traduisons, que les Peintres le sont à tirer les lineaments de notre visage ; Mais comme bien souvent ils font des portraits plus petits que le naturel, qui ne laissent pas toutefois d'être bons ; aussi je t'avoue franchement qu'encore que j'aie resserré beaucoup de choses en notre auteur, et que je sois demeuré partout au dessous de sa naïveté, néanmoins j'ai toujours imité sa façon, même quand je me suis écarté de lui, et qu'en fin il s'en faut peu que je ne te donne son entière ressemblance : De sorte que si tu méprises le Peintre et sa peinture, tu dois pour le moins faire cas du personnage qui t'est représenté. Et de fait c'est tout ce que j'espère, que Bonarelli en l'état même où je l'ai mis, retient encore de sa naissance assez de grâce et de majesté pour gagner ta bienveillance et ton respect, et pour lui et pour moi. Car pour ce qui est des couleurs et de l'étoffe dont je l'ai revêtu, je veux dire pour ce qui regarde les vers que je lui ai prêtés, j'ai déjà donné tant de preuves de mon peu de suffisance en ce métier, que ce serait un miracle si j'y avais bien réussi : Le feu qui fait le poète ressemble à ces herbes qui poussent d'elles même et de la seule vigueur du terroir, il ne vient point d'ailleurs ni par expérience, ni par habitude, il faut que la nature nous le donne ; Mais cependant sa vertu est telle que s'il ne nous échauffe, il nous éclaire, et que ceux mêmes qui n'ont point d'inclination ni d'ardeur à la poésie, ne sauraient s'empêcher d'avoir quelque amour et quelque lumière pour elle. C'est ce vin des Démons, comme l'appelle un père, qui est tout plein de tentations, et qui contraint les plus sages de suivre quelquefois ses semonces ; et à ce propos, si je ne craignais que cela ne fut pas assez sérieux, je te ferais part d'une pensée qui me vient de naître sur le champ ; c'est que je m'imagine que non seulement les grands hommes, comme on a fort bien remarqué, mais ceux aussi qui ne sont que médiocres, peuvent être sujets à de certains transports et des règlements, sans lesquels on a dit qu'on heurtait vainement à la porte des Muses, et dont on ne saurait pour l'ordinaire se bien guérir et remettre, que par l'exercice de la poésie ; de sorte que cet art serait à notre esprit ce que nous disions tantôt que la tragédie était à notre âme, l'un et l'autre en chassant ce que nous y avons de vicieux. C'est pourquoi Aristote a dit d'un certain Marcus, citoyen de Syracuse, que son jugement s'égarant il devenait excellent poète, et qu'après il était plus rassis, mais fort mauvais versificateur ; C'est pour cette raison là même que Platon, Cicéron et mille autres excellents personnages n'ont peu se retenir de vaquer quelquefois à la poésie ; et c'est pour cela encore que Socrate le plus sage de tous les hommes, un peu devant que de mourir, afin de purifier son âme, et de la rendre digne de la compagnie des Dieux, dit qu'il se sentait sollicité par son génie de composer des Vers, à laquelle voix il obéit.

Faisant un peu de poésie D'un peu de fureur qu'il avait.

Suivant cette doctrine, tout ainsi que je ne me dois non plus fâcher de n'être pas bon poète, que de n'être pas sujet à de fortes maladies : aussi me dois-tu pardonner, Lecteur, si je retombe souvent en cette faute de versifier, puisque tu vois qu'il n'est pas toujours absolument en notre pouvoir de nous en défendre ; Il suffit que je n'en fais pas profession, et que je prends seulement quelques heures de passe-temps avec la poésie, après avoir rendu mes soins et mes assiduités à quelque plus digne maîtresse : Car pour en parler sainement la première n'a rien de quoi remplir notre esprit, si elle ne l'emprunte d'ailleurs ; de soi, elle n'est qu'une chose vide, un son, une cadence ; tout son travail est en l'air, j'ai pensé dire semblable à celui d'un danseur de corde, puisqu'en l'un et en l'autre il faut toujours prendre garde aux pieds. Ce discours n'est pas d'un homme qui se sente bien avec elle ; aussi fais-je plus de cas de cette connaissance de moi-même où tant de personnes s'abusent, que de tous les lauriers du Parnasse ; Et quand je me suis diverti à la poésie, ce n'a pas été dans la créance ni dans l'espérance même de faire de beaux vers ; mon principal but a toujours été de profiter dans l'imitation des choses que je voyais, et de me former dans l'esprit une idée pareille à celle que je m'essayais de rendre ; Tu le peux reconnaître à ce que je ne me suis jamais proposé que les plus grands exemples, où comme on est obligé de s'attacher davantage à l'original à cause de son excellence, aussi est-il plus difficile de bien réussir dans le tour des vers qui demandent de marcher en pleine liberté. Mais y avait-il aucune considération de rythmes qui me put exempter avec raison de suivre pas à pas un Aminte, la première et la plus achevée des pastorales qui ait été composée d'une action entière, et avec toutes les parties requises à une pièce de théâtre ?Devais-je m'éloigner le moins du monde des pensées pompeuses d'une pompe funèbre qui ne dément point la réputation de son auteur, ce divin philosophe Caesar Cremonin ? Devais-je changer celle d'un Torrismon, dont Casoni le meilleur esprit de son temps a dit, qu'il relevait la langue Italienne à l'égal de la Grecque et de la Latine ? Enfin ne devais-je pas imiter le plus que je pouvais un Soliman, dont j'espère pourtant qu'un plus habile que moi, te fera mieux voir l'un de ces jours les mérites. Au moins entre beaucoup d'autres avantages, aura-t-il celui-ci, qu'il ne s'écartera point du dessein de Bonarelli, et n'ira point chercher ailleurs une conclusion nouvelle ; Ce que j'ai cru pouvoir faire, tant pour la raison du bon exemple que j'ai déjà dite, qu'à cause qu'il m'a semblé qu'après la condamnation de Mustapha et de Persine au supplice, il ne restait plus rien à souhaiter aux spectateurs qu'une catastrophe et révolution entière de fortune. Autrement il m'était aisé de mettre après la reconnaissance de Mustapha, qui selon notre auteur fut arrivée trop tard pour le sauver, le récit de la mort des deux Amants, avec les regrets et le désespoir de Roxolane et de Soliman sur la perte de leur fils innocent ; deux endroits ou notre Bonarelli triomphe ; Mais j'ai mieux aimé faire comme j'ai fait, appuyé des raisons que je t'ai exposées ; et au péril même que la fin de mon Soliman après que tu l'aurais vue ne te causât un déplaisir pareil à celui que l'on ressent de la fausseté d'un joyau que l'on croyait vrai, laisser l'autre conclusion à une personne qui deaoit faire éclater la pièce dans toutes ses beautés en des vers et plus doux et plus agréables. Il est bien vrai pourtant que ceux que je te donne eussent aucunement été plus accomplis, sans le malheur qui en a fait perdre l'exemplaire entre les mains de ceux qui l'avaient en garde ; On m'a voulu persuader que celui dont je viens de parler pouvait bien l'avait fait soustraire, et que j'avais dit de lui par un esprit de prophétie, que la plume de l'aigle dévorerait la mienne ; mais j'ai toujours répondu à cela, qu'il n'était pas croyable que cet aigle n'eut peu souffrir le petit éclat que mon Soliman a rendu, et qu'encore qu'il conversât depuis quelque temps avec les Turcs, néanmoins il était trop bien né pour imiter leur damnable coutume de faire mourir leurs frères afin de régner tout seuls ; quoi que c'en soit je désirerais que cet inconvénient qui m'a fait hâter l'impression de cette tragi-comédie servit en quelque façon d'excuse à mes fautes, si je n'avais déjà renoncé à la gloire de faire de beaux vers, et principalement dans une version et aux dépens d'autrui, où toute la louange qu'on puisse acquérir, quand on aurait le mieux réussi du monde, c'est celle qui se donne aux acteurs qui représentent bien une pièce qu'un autre aura inventée. Aussi, pour me flatter un peu moi-même, quand je voudrai affecter le nom de poète, je ne pense pas être si pauvre que je ne trouve encore devers moi quelques ouvrages de ma façon, qui me pourront légitimement faire prendre part à cet honneur ou à cette fumée ; Ce ne sont point des pièces de théâtre que j'entends par là ; Je confesse franchement que j'ai un trop petit fonds d'esprit pour fournir un si vaste champ ; et puis pour rendre ce témoignage à la vérité, nous sommes en un temps où ce qui a toujours dû faire peur à cause de l'éminence de l'art, doit épouvanter et sembler téméraire pour l'excellence de quelques uns qui s'en mêlent, dont les chef-d'oeuvres donnent bien de l'envie, mais désespèrent de les pouvoir imiter ; de sorte que ce qui reste maintenant de gloire à la plupart des autres ouvrages de ce genre, c'est seulement d'avoir vu le jour sous leur règne ; et c'est pour le respect qui leur est dû que je dis à mon Soliman, que tout grand Seigneur qu'il soit, il ne se monstre pas auprès d'eux, et moins encore auprès de ce dernier miracle, qui porte comme lui, mais à meilleur titre, le nom de Seigneur et de tragi-comédie,

Sed longè qequere, Et vestigia pronus adora.

Ce n'est donc point de ces longs et pénibles ouvrages de théâtre que je me vante, mais d'autres qui ne demandent point de si grands efforts d'esprit, et dont la petitesse ainsi que des moindres figures ne donne pas tant de lieu pour remarquer la faiblesse et les défauts de leur auteur, comme font les Sonnets, les Stances, et de semblables pièces lyriques. Il y a déjà longtemps que je t'en eusse donné une bonne partie, si tant que j'ai peu te faciliter la conversation de plus honnêtes gens que moi, je n'avais toujours beaucoup mieux aimé m'y employer ; De ceci font foi les versions que j'ai citées, et quelques unes encore d'une autre espèce, qui sont par aventure plutôt tombées entre tes mains, et que je passe sous silence, de crainte que si je publiais ici toutes mes fautes, tu ne crusses avec raison que j'aurais entrepris de faire une confession générale ; Mais maintenant que je ne connais plus de sujets de théâtre qui méritent la peine de les traduire, ou que si j'en connais ils ressemblent à ces arbres qui ne peuvent être transplantez, ils reviendraient fort mal à notre langue : et que d'ailleurs, il ne m'est pas permis de mettre au jour quelques versions en Prose, qui pour la gravité des matières ne seraient pas sans doute de peu d'utilité (quoi que d'aucuns estiment tout ce qui peut divertir assez profitable) ; J'espère qu'après tant de tragédies et de comédies qui ont cours maintenant, le mélange ou l'essai poétique que je te veux désormais préparer, aura de quoi contenter la curiosité des plus difficiles. Je te déclare néanmoins que ces vers étant les premiers, et peut-être les seuls que tu verras de mon invention, je n'ai pas envie de rien précipiter. Je tiens d'un grand maître que qui publie une chose qu'on ne lui demande pas, sans aucune nécessité, publie aussi la confiance qu'il a en son jugement, et en la bonté de ce qu'il donne, laquelle chose si elle se trouve mauvaise, l'Autheur ne saurait éviter d'être accusé de malice, ou d'impertinence, d'avoir voulu tromper autrui, ou de s'être laissé tromper soi-même ; de façon qu'il vaut mieux pour moi que j'accroisse un peu ton attente par mon retardement, que si par une vaine ambition je ne mettais au hasard de hâter ma propre honte. Je conclurai, Lecteur, ainsi que j'ai commencé, par une autorité des Anciens, lesquels représentaient une tortue aux pieds de l'image de Minerve, afin de nous apprendre, comme il est bien croyable, qu'en ce qui vient de notre tête, nous ne pouvions jamais aller trop lentement, et que pour une bonne production de l'esprit, aussi bien que pour un heureux enfantement du corps, la retenue et la maturité sont également nécessaires.

Adieu.

Fautes survenues en l'impression dans la préface.

Touche seulement à l'égal de nous mêmes, lisez à l'égard.

Page 87. Quel est cruel Destin aujourd'hui ton envie ? lisez. Quelle.

Page 101. Que la Reine a formé par ce fils innocent. Lisez, pour ce fils.

Page 105. Et seul à sa malice ai fourni de matière. Lisez, l'ai seul, etc…

ACTE I

SCÈNE I. Soliman, Acmat, Rustan.

SOLIMAN

Allez.

SCÈNE II. Soliman, Osman, Acmat.

SCÈNE III. Persine, Alvante.

PERSINE

Pour lui.

SCÈNE IV. La Reine, Seline.

LA REINE

J'ignore en quel endroit mon pied douteux me guide, Au trouble des pensers qui me rendent timide.

Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».

ACTE II

SCÈNE I. Soliman, Mustapha, Acmat, Rustan, Osman.

SCÈNE II. Rustan, Osman.

SCÈNE III. Seline, La Reine, Rustan.

SCÈNE IV. La Reine, Soldats, Seline, Soliman, Rustan.

SOLIMAN

Mustapha ?

LA REINE

Sire, voyez-vous pas cette valeur guerrière, Combien elle lui rend l'âme hardie et fière, Et tant d'autres vertus véritables ou non, Qui donnent dans la vue, et font bruire son nom ? Oui, vous le voyez bien, et voyez trop peut-être, Puis que même il vous plaît si bien les reconnaître, Et que vous les aimez par une aveugle erreur, Au lieu que vous devriez les avoir en horreur : Considérez de plus cette humeur libérale, Et cette courtoisie à tout le monde égale : Ne croit-il pas par là mériter d'être Roi ? N'est-ce pas par cet art qu'on tire un peu à soi ? Si bien qu'il est certain que ses desseins sinistres Ne manqueront jamais de damnables ministres : Et puis vous savez bien que le peuple souvent Aveugle a plus d'amour pour le Soleil levant. Mais de plus qui pourrait nous donner assurance Qu'il n'ait avec Tamas eu quelque intelligence, Quand sous un faux prétexte errant comme inconnu, Il fut chez les Persans en prison retenu ? Ce fut peut-être alors qu'il trama votre perte, Et qu'au Prince ennemi son âme fut ouverte : Peut-être il lui promit un bonheur éternel, S'il voulait seconder son dessein criminel : Et tant de messagers, et de courses diverses, Dont il feint d'épier l'intention des Perses Pour moi je les soupçonne, et crois avec raison Qu'ils sont les instruments de cette trahison : Et si jusques ici l'issue en fut remise Les forces lui manquant à si haute entreprise : Désormais qu'il se voit la puissance en la main ; Il l'exécutera du jour au lendemain.

SCÈNE V. Persine, Alvante.

PERSINE

Ainsi toujours le Ciel te soit propice et doux ! Suivant donc cette audace ordinaire entre nous, Je m'habille en guerrier, et contre la Scythie, Conduis de nos soldats la meilleure partie, Et cependant qu'un jour j'allais à petit bruit, Cherchant un lieu commode où nous camper la nuit : Voilà, nous découvrons, dans un bois assez sombre, Un Guerrier qui marchait à la faveur de l'ombre ; Et qui s'avance enfin où le champ plus ouvert, De l'ombrage du bois n'était pas si couvert. Là de nous il fut joint, et quoi que l'apparence Ne nous fît remarquer aucune différence, Qu'il fût armé de même et parlât comme nous, Pour ennemi pourtant il fut jugé de tous : J'ordonne qu'on l'arrête, on court à l'instant même, Lui ne s'étonne point dans ce péril extrême, Mais l'épée à la main, il se vient présentant, Et fait tête à tous ceux qui le vont combattant ; Il frappe, tue, abat, et donne trop à croire Que le nombre tout seul empêchait sa victoire ; Il résiste pourtant, et d'un accent plus fier, De ces mots menaçants les ose défier : Oui, poltrons je mourrai puis que le Ciel l'ordonne ; Mais je vous vendrai cher mon sang et ma personne : Son courage, son sort, ces mots, cette action, Firent naître en mon coeur de la compassion : Je cours où le combat plus violent se montre, Et justement j'arrive (agréable rencontre) Lorsque de mille coups son armet entrouvert, Se lâche et laisse voir sa face à découvert : Tel qu'après maint éclair et le bruit du tonnerre, Le Soleil apparaît plus riant à la Terre, Tel brilla ce visage en cet heureux moment ; Mille rayons de feu lui servaient d'ornement, Et son oeillade était de tant d'attraits pourvue, Que tout au même instant il m'éblouit la vue, Et me remplit le sein d'une telle amitié, Qu'aussitôt elle change en amour ma pitié. Ainsi pour le tirer de ce péril extrême, Je lui fais contre tous un bouclier de moi-même ; Et crie à mes soldats, d'un accent de courroux, Qu'ils apaisent leur rage et retiennent leurs coups ; Puis retournant mes yeux dessus son beau visage, D'un ton plus gracieux je lui tiens ce langage : Veuillez, brave guerrier nous céder désormais, Recevez de nos mains et la vie et la paix, Et si de nous céder vous avez quelque honte, Cédez de moins au sort, c'est lui qui vous surmonte : Si vous ne dédaignez la fille d'un grand Roi, Soyez son serviteur et vous rendez à moi, À moi qui suis Persine : à cette voix dernière Je lève mon armet, je hausse ma visière ; Il me contemple, il tremble, une morne pâleur Lui dérobe, et lui rend sa vermeille couleur ; Et toutes deux cent fois partagent son visage ; Puis soupirant au Ciel, il lui tient ce langage ; Ô Dieu ! que puis-je plus ! J'aperçois mon vainqueur ! Oui, Madame, je rends et l'épée et le coeur, Tous deux ils sont à vous ; là rompant sa harangue, Il commit à ses yeux l'office de sa langue, Ses yeux où je lisais avec contentement Les secrets qu'il n'osait me dire ouvertement. Voilà quand et comment mon amour prit naissance, Or entends maintenant comme elle prit croissance : Et puis tu jugeras par quel heureux chemin Elle doit désormais parvenir à sa fin.

Armet : casque, ou habillement de tête. (...) Pasquier dit que ce mot n'est venu en usage que sous François Ier. ([F]

PERSINE

Écoute donc comment s'avança mon amour. Étant avecque lui vers mon camp de retour. Je le presse instamment de me faire connaître Son nom, et ce qu'en fin le Ciel l'avait fait naître, Lui jurant de garder, quel que fut son secret, L'inviolable foi d'un silence discret ; Et de plus lui donner, si c'était son envie, Entière liberté, non seulement la vie : Lors il me déclara qu'aux Scythes inconnu, Jusqu'où nous l'avions pris, seul il était venu ; Qu'il prétendait de là voir le pays des Perses, Pour connaître des lieux les assiettes diverses ; Qu'encor qu'il pratiquât ce dangereux métier, De la Thrace pourtant il était l'héritier : Joyeuse de savoir une telle merveille, Je prête à ses discours une attentive oreille, Rien ne m'assurant mieux qu'il n'était pas menteur, Que faisait mon désir, amoureux et flatteur : Après ces mots s'accroît le feu qui me tourmente, Car l'amour entre égaux facilement s'augmente ; Et lors je reconnais, quoi qu'il n'en dise rien, Que son brasier n'est pas moins ardent que le mien : Comme d'une autre part, encor que je me taise, Il reconnaît aussi mon amoureuse braise : Car des coeurs enflammez d'un mutuel désir, S'expliquent d'une oeillade et du moindre soupir. Nous fûtes quelque temps dans cette violence ; Mais il fut le premier qui rompit le silence, Et qui me découvrit sa flamme en peu de mots, Mais mots entrecoupés de pleurs et de sanglots : Croyant qu'un jour après le décès des deux Princes, Cela pourrait causer la paix dans nos provinces, D'un esprit balancé de honte et de plaisir, Je l'écoute, me tais, approuve son désir, Et lors entre nous deux fut la foi d'hyménée, Le Ciel pris à témoin, secrètement donnée : Cependant le Tartare en Perse descendit, Tu sais comme le sort à ses voeux répondit Si bien que dans un fort tristement retirée, De mon aimable époux je me vis séparée, Qui depuis me manda par un moyen secret, Qu'il était retourné dans la Thrace à regret, En attendant le temps et l'heureuse journée Que nous verrions l'effet de cette foi donnée, Dont voilà, cher Alvante, et la cause, et la fin : Ce qui m'amène ici tu l'as su ce matin. Donc puisque incessamment un peuple l'environne ; Et que je ne saurait lui parler en personne : Si tu ressens pour moi quelque peu d'amitié, Si, comme tu disais, mon feu te fait pitié, Déclare maintenant ce qu'il faut que je fasse.

SCÈNE VI. Alavante, Osman.

ACTE III

SCÈNE I. Persine, Alvante.

PERSINE

Ô Ciel !

SCÈNE II. Soliman, Acmat.

SCÈNE III. Rustan, Soliman.

SCÈNE IV. Mustapha, Ormène.

SCÈNE V. Adraste, Mustapha, Ormène.

SCÈNE VI. Messager, Mustapha, Adraste, Ormène.

ACTE IV

SCÈNE I. Solima, Rustan, Acmat.

SOLIMAN

Ô Fils !

SCÈNE II. Soliman, Le Devin, Rustan, Acmat.

SOLIMAN

Comment ?

SCÈNE III. Persine, Soldats, Soliman, Acmat, Rustan.

SCÈNE IV. Alvante, Soliman, Rustan, Persine, Acmat, Soldats.

SOLIMAN

Tu mourras.

ALVANTE

Ô Persine.

SCÈNE V. Soldats, Persine.

SCÈNE VI. Mustapha, Persine, Soldat.

ACTE V

SCÈNE I. Mustapha et Persine conduits au supplice.

SCÈNE II. La Reine, Seline.

LA REINE

N'importe.

SCÈNE III. Ormène, La Reine, Seline.

SCÈNE IV. Soliman, Acmat.

SCÈNE V. Rustan, La Reine, Soliman, Acmat, Ormène.

SCÈNE VI. Soliman, Acmat.

SCÈNE VII. La Reine, Mustapha, Persine, Alvante, Soliman, Acmat.

SCÈNE VIII. La Reine, Mustapha, Persine, Lavante, Soliman, Acmat.

SCÈNE IX. Un Gentilhomme, Soliman, L'Ambassadeur de Perse, La Reine, Acmat, Alvante, Mustapha, Persine.

L'AMBASSADEUR DE PERSE

Invincible Seigneur, le Roi Tamas mon maître, Privé du doux aspect de celle qu'il fit naître, Et qu'il a fait chercher par d'inutiles soins Dedans tous les pays de son pouvoir témoins ; Déjà désespéré de perdre en cette fille L'appui de sa couronne, et l'heur de sa famille, Enfin a découvert par la bonté des Cieux Qu'elle était inconnue arrivée en ces lieux ; Et comme si son coeur trop véritable augure Eut pour elle prévu cette triste aventure : Il m'a, Seigneur, exprès devers vous député, Pour la redemander à votre Majesté : Elle vient de courir fortune de la vie, Seigneur, ne souffrez pas qu'elle lui soit ravie ; Quel honneur recevrait un grand Roi comme vous, Qu'une jeune Princesses éprouvât son courroux ? Plutôt, plutôt, Seigneur, dissipez ces tempêtes, Qui s'en vont fondre en Perse et menacent nos têtes, Et puis que nous voyons le port nous être ouvert, Que votre Majesté nous y mette à couvert. Il semble qu'en ce jour le Ciel et la Fortune Offrent l'occasion à nos voeux opportune : L'occasion est fière, elle hait le refus ; Une fois méprisée elle ne revient plus : C'est elle qui vous prie au nom du Diadème, Au nom du Roi Tamas, mais au nom de vous-même, D'embrasser le repos, et pour vous, et pour lui, Que la faveur du Ciel vous présente aujourd'hui : Vous saurez trop, Seigneur, de quelles belles flammes Se sentent consommer ces généreuses âmes, Donnez à leur ardeur seulement votre aveu Et nos feux aussitôt s'éteindront par ce feu : Car j'ai charge, Seigneur, de vous rendre les terres Qui causent parmi nous de si cruelles guerres, Au cas que cet hymen de mon Roi souhaité Ait aussi l'heur de plaire à votre Majesté. Je veux que vous soyez certain de la victoire ; Ici, Seigneur, la paix vous donne autant de gloire, Et puis dès à présent mon Prince vous remet, Ce qu'après un long temps votre espoir vous promet.

1 687 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica