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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Les Agioteurs

Dancourt· créée en 1710· 3 actes· 19 personnages

Représentée pour la première fois au mois de septembre 1710.

Personnages

  • ZACHARIE, Usurier
  • TRAPOLIN, Filleul de Monsieur Zacharie, Agioteur
  • DURILLON, Procureur
  • MADAME SARA
  • SUZON, Nièce de Madame Sara
  • CRAQUINET, associé de Trapolin
  • URBINE, jeune Coquette
  • DARGENTAC, Fripon
  • LA BARONNE DE VA-PARTOUT, Joueuse
  • DUBOIS, Cousin de Trapolin
  • CLAUDINE, Servante de Mademoiselle Suzon
  • LE MARQUIS DAUDINET
  • LUCAS, Cousin de Claudine, Paysan
  • MADAME DE MALPROFIT
  • GUILLAUME, porteur d'argent
  • CANGRÈNE, Agioteur
  • CHICANVILLE
  • UN FIACRE
  • UN LAQUAIS DE TAPOLIN

ACTE I

SCÈNE I. Lucas, Claudine.

LUCAS

Palsangué, couseine, c'est une terrible ville que ce Paris, queu peine on a d'y trouver une fille. On ne t'y connaît non plus que s'il n'y avait pas six mois que tu y demeurisses. Je te charche morguoi tout depuis hier que je sis arrivé ; et si par cas fortuit je ne t'avais pas rencontrée, je crois, Dieu me pardonne, que je te chercherais encore, et je me chercherais peut-être itou moi-même, car j'ai pensé me perdre.

Palsangué : interj. Jurement de paysan, dans l'ancienne comédie. Corruption de par le sang Dieu. [L]

Morgoi : Mordieu. interj. Sorte de juron. [L]

CLAUDINE

C'est donc la première fois que tu es venu à Paris, cousin ?

LUCAS

Oui, toute la première, et c'est tout exprès pour toi que j'y viens afin que tu le saches.

CLAUDINE

Tout exprès pour moi ?

LUCAS

Oui voirement. Je sommes tous deux orphelins, je n'avions plus qu'une tante, comme tu sais, alle vient de mourir.

CLAUDINE

Notre tante Simonne ?

LUCAS

Justement, la pauvre femme vient de trépasser !

CLAUDINE

J'en suis bien fâchée, Lucas.

LUCAS

Et moi itou, Claudeine : mais il faut que tout finisse, je sommes ses héritiers, si tu veux je partagerons, ou si tu veux je ne partagerons pas.

CLAUDINE

Qu'est-ce à dire, je ne partagerons pas ?

LUCAS

Oui, je ne dépendons que de nous, je n'avons qu'à nous marier, ça évitera le partage, et j'aurons lignée à qui tout revanra, tu n'as qu'à voir.

CLAUDINE

Je n'ai qu'à voir ? Ça ne se voit pas en un clin d'oeil, il faut un peu raisonner là-dessus.

LUCAS

Qu'est-il besoin de raisonnement ? C'est un avis de Monsieur le Curé, qui ne veut pas que le Bailli ni le Tabellion fourriant leur nez dans nos affaires ; il me l'a baillé en conscience, je te le rends de même, t'en feras ce que tu voudras.

CLAUDINE

Oui, mais écoute donc, Lucas, je suis ici dans une bonne maison, et avec une jeune Maîtresse, qui m'a promis de faire ma fortune.

LUCAS

Hé bian, tant mieux, qu'alle fasse itou la mienne, me vela tout porté, il ne lui en coûtera pas davantage.

CLAUDINE

Hé ! Le moyen ? Tu ne sais ni lire ni écrire.

LUCAS

Pargué, ni toi non plus, je sommes aussi savant l'un que l'autre ; et si on fait la tienne, il m'est avis que la mienne ne sera pas plus malaisiée.

CLAUDINE

Oui, c'est bien tout un, mais ce n'est pas de même. On dit que ce n'est pas par l'esprit que les filles faisont fortune dans ce Paris : mais les hommes...

LUCAS

Tatigué, je la ferai par où tu la feras, je sommes parents, du même Village, je suivrons tous deux le même chemin.

CLAUDINE

Tu es un ignorant, ça ne se fait pas comme ça : il faut savoir écrire, compter, faire des chiffres, il n'y a que ce moyen-là pour parvenir.

LUCAS

Hé bian, je parviendrai, il n'y a qu'à apprendre.

CLAUDINE

Monsieur Trapolin n'était qu'un Paysan comme toi il y a cinq ou six ans, quand son Parrain le fit venir à Paris : mais il sait écrire, lui, aussi est-il devenu si riche.

LUCAS

Qu'est-ce que c'est que ce Monsieur Trapolin.

CLAUDINE

Un bien habile homme, et si ça est tout jeune, c'est à qui l'aura. Il y a une vieille Madame Sara qui le veut pour elle ; et sa nièce qui est ma Maîtresse, à moi, le veux avoir itou, et si je crois pourtant qu'elle s'est déjà un peu emparé de quelque autre.

LUCAS

Mais en quoi donc est-ce qu'il est si habile, ce Monsieur Trapolin, qu'il a tant la presse ?

CLAUDINE

Il l'est en tout ; aga tiens, Lucas, il change le papier en de l'argent, et l'argent en papier, et il ne perd jamais là-dessus, il gagne toujours. Oh ! C'est un bon négoce.

Aga : Interjection admirative. Vieux mot et populaire qui vient d'un autre vieux mot, Agardez, pour dire, Regardez, voyez un peu. [F]

LUCAS

Il change le papier en de l'argent ?

CLAUDINE

Oui, tout le papier qui est dans la maison, c'est autant d'argent, crois-tu ça ?

LUCAS

Morgué ! C'est queuque sorcier que ce drôle-là : notre Barger l'est itou : mais il n'en sait pas tant, et il est bian raisonnable que les sorciers de Paris en sachiant plus que les sorciers de Village.

CLAUDINE

Non, non, il n'y a point de sortilège là-dedans.

LUCAS

Il faut bian que l'y en ait, faire de l'argent avec du papier ! Es-tu bian sûre de ça ?

CLAUDINE

Si j'en suis sûre ? Il en baillit dernièrement une vingtaine de feuillets à une Dame, qui allit tout aussitôt en acheter une maison de campagne

LUCAS

Acheter une maison avec des feuillets de papier ? Hé ! Comment est-il fait ce papier-là ? En as-tu vu de près ?

CLAUDINE

Oui, encore hier ; sans faire semblant de rian, je jettis la vue sur un feuillet qu'une vieille Madame venait troquer contre un sac d'argent, qu'alle prêtit d'abord à un jeune homme.

LUCAS

Hé bian, que vis-tu ?

CLAUDINE

Hé bian, je vis du noir et du blanc, des lettres comme on écrit, et pis d'autres lettres comme on compte, m'est avis qu'ils appellont ça des chiffres.

LUCAS

Vela ce que c'est, des chiffres, ça ne vaut pas le Diable.

CLAUDINE

Et pis il y a encore de grandes raies avec des noms en pataraphes.

Pataraphes : Pataraffes. Traits informes, lettres confuses et mal formées. Corruption de parafe. [L]

LUCAS

Justement, des noms en pataraphes, c'est du grimoire ; si je pouvions attraper queuques petits feuillets de ce papier-là, Claudeine !

Grimoire : Livre des sorciers pour évoquer les démons, etc.Fig. et familièrement. Discours obscur, écriture difficile à lire. [L]

CLAUDINE

En attraper ? Gardons-nous-en bian, le diable nous tordrait le cou, peut-être.

LUCAS

Bon, palsanguenne est-ce qu'il le tord aux autres ? Ayons tant seulement du papier, et pis laisse faire, je nous accomoderons avec ly, ne te boute pas en peine. Mais voici queuqu'un, qui est-ce ste parsonne-là.

CLAUDINE

La Demoiselle que je sers.

LUCAS

Tatigué qu'alle est gentille !

SCÈNE II. Suzon, Lucas, Claudine.

SUZON

En vérité, Claudine, vous vous moquez de moi : pour aller à vingt pas d'ici, vous êtes deux heures à revenir : sans la femme de chambre de ma tante, je ne serais pas encore habillée.

CLAUDINE

Je vous demande bian pardon, Mademoiselle, je ne sis pas coutumière de ça, mais j'ai rencontré un de mes cousins.

LUCAS

J'ai amusé un tantinet la couseine : mais ça n'arrive pas tous les jours, on ne viant pas à Paris huit fois la semaine.

SUZON

Hé, qu'es-tu venu faire à Paris ?

LUCAS

Pargué, Mademoiselle, voir un peu le monde, tâcher de m'y fourrer et de faire comme les autres forteune, si je puis.

SUZON

Tu cherches condition apparemment ?

Chercher condition : Service de domestique. Être, entrer en condition. Chercher condition. Hors de condition. [L]

LUCAS

Je charche sans charcher, j'en voudrais bian trouver queuque bonne.

SUZON

Mais tu es trop formé pour être laquais.

LUCAS

Ça est vrai, vous avez raison ; aussi veux-je être maître.

SUZON

Tu veux être maître ?

LUCAS

Oui, Mademoiselle. Quand on a à entrer en condition, il faut toujours prendre la meilleure.

CLAUDINE

Le cousin est comme moi. N'ai-je pas bian choisi la mienne, dis cousin ?

LUCAS

Comment bian choisi ? Oh, tatigué si j'en avais une comme ça, je n'en démarrerais pas, et je la sarvirais... Oh, tatigué si j'en avais une comme ça, je n'en démarrerais pas, et je la sarvirais...

Démarrer : Familièrement, quitter une place, un lieu. [L]

SUZON

Tu serais bien aise d'être à moi ?

LUCAS

Oui, la peste m'étouffe.

SUZON

Hé ? Que sais-tu faire ? As-tu appris par exemple...

LUCAS

Oh palsanguenne non, je ne sais rian par apprentissage... Mais pour en cas de ce qui ne s'apprend point, j'ai une routeine...

SUZON

Mais te connais-tu en chevaux ? Pourrais-tu être cocher ?

LUCAS

Si je serais cocher ? J'ai été quatre ans charretier d'un laboureur, ça est pargué bian plus difficile que de mener un carrosse ; il faut prendre garde à ce qu'on fait, aller droit en besogne : mais un carrosse, ce n'est pas de même. J'ai mené deux fois sti d'un Abbé, à sa campagne da : il n'y a rian de plus commode, on n'a affaire qu'aux chevaux, on met le carrosse et le maître et la maîtresse à son darrière, on ne les regarde pas tant seulement ; et drès qu'ils sont dedans, touche cocher, on va où ils voulont. Allez, allez, Mademoiselle, je ferai votre affaire, et je ne vous crois pas si malaisée à mener qu'une charrue.

CLAUDINE

Est-ce que vous allez avoir un carrosse, Mademoiselle ?

SUZON

Je vais avoir... J'ai à te parler Claudine, j'ai confiance en toi : mène ton cousin dans la cuisine, et le fais déjeuner ; tu viendras me retrouver ici... Voilà Madame Sara, la veuve de mon oncle, qui vient me persécuter : mais j'espère que ce sera pour la dernière fois.

SCÈNE III. Madame Sara, Suzon.

MADAME SARA

Avec qui étiez-vous là, Mademoiselle ma nièce ?

SUZON

J'étais avec Claudine, Madame ma tante, et avec un de ses cousins, que je prends à mon service.

MADAME SARA

Vous augmentez votre domestique, Mademoiselle Suzon ?

Domestique : Domestique comprend tous ceux qui agissent sous un homme, qui composent sa maison, qui demeurent chez lui, ou qui sont censés y demeurer, comme intendants, secrétaires, commis, gens d'affaires ; quelquefois domestique dit encore plus, et s'étend jusqu'à la femme et aux enfants. [T]

SUZON

D'un cocher, de deux chevaux, et d'un mari, Madame Sara.

MADAME SARA

D'un mari, ma nièce ! D'un mari ! Je suis ravie de vous voir raisonnable, et que vous rendiez enfin justice à la persévérance de Monsieur Zacharie, notre bon ami.

SUZON

Il y a si longtemps que vous me persécutez l'un et l'autre pour me faire prendre un engagement, qu'il faudra bien à la fin s'y déterminer.

MADAME SARA

Fallait-il vous persécuter pour cela ?... Oh ! Il faudra que Monsieur Trapolin prenne aussi sa résolution dès aujourd'hui, ou je prendrai la mienne, moi, d'une manière...

SUZON

Son parti est pris, et le mien aussi, je vous en réponds.

MADAME SARA

Son parti est pris ! Qui vous l'a dit ? En êtes-vous bien sûre ? Il est si froid et si rétif, c'est l'intérêt seul qui le domine, et l'amour a si peu de part à tout ce qu'il fait.

SUZON

Je ne pense pas aussi que l'amour s'intéresse fort à ce qui le regarde ; et pour peu de liaison qu'il prenne avec lui, il pourrait bien en devenir la dupe, lui qui fait métier de duper les autres.

MADAME SARA

Écoutez c'est un jeune garçon qui entend bien ses affaires, et qui ira loin, je vous en réponds.

SUZON

Oui-da, il pourrait bien faire quelque voyage de mer le long des côtes.

Da : On écrivoit autrefois Dea. Interjection qui sert à augmenter l'affirmation ou la dénégation : c'est un terme populaire. [F]

MADAME SARA

Je lui ai prêté de l'argent qu'il fait bien valoir, et ce qui m'en fâche c'est qu'on le sait, et que je crains, en l'épousant, de paraître faire une emplette plutôt qu'un mariage.

SUZON

Cela en a quelque air franchement, et d'autant mieux qu'il ne paraît pas lui fort empressé pour ce mariage.

MADAME SARA

C'est ce qui me chagrine, et je le soupçonne un peu d'ingratitude.

SUZON

Je vous aiderai à l'en punir, moi, ne vous mettez pas en peine.

MADAME SARA

Et malgré cela je ne saurais m'empêcher de l'aimer. Je vais de ce pas recevoir un petit remboursement que je veux lui remettre entre les mains pour présent de noces, ne lui en dites rien, je vous prie, je serai bien aise d'avoir le plaisir de le surprendre.

SUZON, seule

Il y aura dans toutes ces affaires bien plus de surprise qu'on ne s'imagine.

SCÈNE IV. Suzon, Claudine.

CLAUDINE

Je viens savoir ce que vous me voulez dire. J'ai laissé là-bas votre cocher : mais je sommes tous deux bian embarrassés où je mettrons les chevaux et le carrosse, il n'y a ni remise ni écurie.

SUZON

Que cela ne vous embarrasse point, je ne logerai pas encore longtemps dans cette maison-ci, Claudine. Oh çà, je donne aujourd'hui un grand repas, entendez-vous ?

CLAUDINE

Un grand repas aujourd'hui ? On n'en sait encore rien dans la cuisine.

SUZON

Ce n'est point à la cuisine qu'on le préparera. Prenez le petit laquais avec vous, et allez-vous-en tout à l'heure chez Bondal, auprès des Consuls, lui dire que le dîner que je lui ai commandé pour aujourd'hui soit à trois heures à l'adresse que je lui ai donnée ; qu'on n'y manque pas.

CLAUDINE

C'est à la maison où vous allez demeurer, je gage ?

SUZON

Tu es pénétrante, Claudine. Vous irez de là chez Madame Darboulin, rue Coquillière, dire qu'on porte au même endroit, dès ce matin, les deux douzaines de Bouteilles de vin de Bourgogne, et la douzaine de Champagne que je payai hier.

CLAUDINE

Voilà des préparatifs qui sentent bien la noce, Mademoiselle. Mais pourquoi faut-il que vous ayez tout cet embarras-là, vous ? Monsieur Trapolin ne pouvait-il pas de son côté...

SUZON

Monsieur Trapolin ? Ces préparatifs-là ne le regardent point, ma pauvre Claudine, tu ne m'as vu de liaison avec lui, et je ne l'ai flatté, que pour avoir occasion de venger le public, et quelque particulier de ma connaissance qu'il a vexé un peu trop durement.

CLAUDINE

C'est ce jeune Monsieur qu'on appelle Clitandre, qui jure si fort quelquefois contre lui.

SUZON

Paix, tais-toi, Claudine.

CLAUDINE

J'ai mis le nez dessus, n'est-ce pas ?

SUZON

Tu vous trop clair ; va vite, et reviens de même.

SCÈNE V.

SUZON, seule

Ce parti que je prends va faire du bruit dans le quartier. Monsieur Trapolin ne s'attend guères à l'incident que je lui prépare ; cet animal-là me crois amoureuse de lui, parce que je lui serre son argent, et que le produit de ses friponneries... Qu'ai-je fait de sa lettre... Quoique nous soyons dans le même logis, il m'écrit tous les jours, comme s'il avait parole de m'épouser... Aurais-je perdu celle de ce matin... Il n'y a pas grand inconvénient... Elle n'apprendra rien aux curieux, dont on ne soit prêt de les détromper.

SCÈNE VI. Durillon, Suzon.

DURILLON

On ne vous accusera pas d'être trop grande dormeuse. Les plus jeunes filles sont les plus alertes.

SUZON

J'ai des desseins et de grandes affaires dans la tête, Monsieur Durillon. Je vous avais fait prier de passer ici en allant au Châtelet.

DURILLON

Je m'y rends aussi, comme vous voyez.

SUZON

Oui : mais vous y deviez être à huit heures, il en est neuf ; il y a trois heures que je vous attends.

DURILLON

Ah, ah, ah ! Comme vous comptez, Mademoiselle Suzon ?

SUZON

Comme vous faites vos mémoires de frais, Monsieur le Procureur. Mais calculons juste. Quand je n'aurais attendu qu'un moment, ne m'avouerez-vous pas que vous avez tort ? Et trouvez-vous, de bonne foi, que je sois faite pour attendre ?

DURILLON

Un amant, non : mais un Procureur, on n'a pas si grande envie de nous voir, nous autres.

SUZON

Je vous regarde d'un autre oeil. Vous étiez ami de mon oncle, je vous crois le mien. Traitons ensemble sur ce pied-là, s'il vous plaît.

Sur ce pied-là : Sur le pied où sont les choses, et, absolument, sur ce pied, sur ce pied-là, c'est-à-dire les choses étant ainsi, avec ces conditions. [L]

DURILLON

C'est bien de la grâce que vous me faites.

SUZON

Avez-vous songé sérieusement à la petite affaire que je vous ai prié d'examiner ?

DURILLON

Soyez en repos là-dessus. La donation qui vous a été faite par votre oncle est d'autant meilleure, qu'elle a été insinuée deux mois avant sa mort, et pour les autres sommes qu'il vous a léguées par son testament, votre tante aurait absolument perdu l'esprit, si elle entreprenait de vous disputer une obole.

Insinuer : Ancien terme de palais. Enregistrer quelque chose au greffe des insinuations. [L]

SUZON

Cela est bien sûr ?

DURILLON

Rien ne l'est davantage.

SUZON

Vous m'en répondez ?

DURILLON

Sur mon honneur.

SUZON

Ah, quelle caution ! Vous me faites trembler, Monsieur Durillon.

DURILLON

Vous ne me traitez pas en ami.

SUZON

Pardonnez-moi, fort familièrement, comme vous voyez : mais je ne vous en estime pas moins, et je vous suis très redevable de l'attention que vous avez eue.

DURILLON

Si j'osais espérer que pour reconnaissance...

SUZON

Je n'en manquerai pas, je vous le promets.

DURILLON

Vous ne dépendez que de vous-même, je suis veuf, sans enfants, vous pouvez disposer de votre coeur et de votre bien en faveur de qui il vous plaira.

SUZON

Ces disposions-là sont déjà faites. Il y a quelque temps que je suis ma maîtresse, je n'ai pas tardé un moment à en profiter.

DURILLON

Hé ! Quel heureux mortel...

SUZON

Vous le saurez, et tout des premiers. Je vous prie de la noce.

DURILLON

Hé ! Pour quand ?

SUZON

Pour aujourd'hui. Je suis expéditive.

DURILLON

Oui vraiment.

SUZON

Entrez-vous chez Monsieur Trapolin ?

DURILLON

Non, mais je ne tarderai pas à revenir ; j'ai quelques affaires à terminer, avant que de me livrer tout à fait aux siennes.

SUZON

Allez donc les finir, afin d'en être quitte, et ne parlez encore à personne de la petite confidence que je vous ai faite.

SCÈNE VII. Zacharie, Suzon.

ZACHARIE

Ah ! Vous voilà, charmante ? Que je suis heureux de vous rencontrer !

SUZON, à part

Monsieur Zacharie ! Quel amant transi ! Le laid mâtin !

ZACHARIE

Hem ? Comment ? Que dites-vous ?

SUZON

Que vous descendez ici de bon matin.

ZACHARIE

C'est ma bonne fortune qui m'y a déterminé. Que j'ai de plaisir à la regarder ! Qu'elle est aimable !

SUZON, à part

Qu'il est ennuyeux ! Je ne le saurais voir qu'en enrageant.

ZACHARIE

Quoi ? Plaît-il ? Qu'est-ce ?

SUZON

Je dis que vous êtes si gracieux... L'homme du monde le plus obligeant.

ZACHARIE

Mais est-il bien possible que vous me trouviez comme cela, et que vous ayez la cruauté de différer si longtemps à me tenir la parole que Madame Sara votre tante m'a donnée ?

SUZON

Tenez, Monsieur Zacharie, voulez-vous que je vous parle franchement ?

ZACHARIE

Vous me ferez plaisir.

SUZON

Depuis que je suis ma maîtresse, il me semble que ce serait relâcher de mes droits, que de déterminer mes volontés par celles de ma tante ; c'est à présent de moi qu'il faut m'obtenir, ce n'est pas d'elle, et je vous avoue que je me révolte de voir qu'on s'adresse à d'autres qu'à moi pour ces affaires-là.

ZACHARIE

Hé bien ! Voilà qui est fait, vous n'avez qu'à parler, je vous demande à vous-même, et je veux que ce soit vous seule qui rendiez justice à mon amour.

SUZON

Vous trouverez un Juge bien prévenu.

ZACHARIE

Je ne vous parlerai point de mon mérite.

SUZON

Ni de votre âge, n'est-ce pas ?

ZACHARIE

Ni de mon coffre-fort, où il pleut pourtant tous les jours presque autant d'argent que je le souhaite.

SUZON

Voilà un article bien engageant.

ZACHARIE

J'ai fait cette semaine, à moi tout seul, pour plus de quarante mille francs de conversions, et si nous ne sommes encore qu'au Jeudi.

Et si : Et, ou si quelque autre chose.... et, ou si rien...., se disent pour exprimer en bloc tout ce qu'on ne veut pas énumérer. [L]

SUZON

Quarante mille francs ? Voilà bien de l'argent.

ZACHARIE

N'est-il pas vrai ? Et il y a le tiers de profit pour le moins.

SUZON

Le tiers de profit ? Mais parmi toutes ces conversions-là, Monsieur Zacharie, ne feriez-vous pas bien de songer à la vôtre ?

ZACHARIE

Cela viendra, ma chère enfant, cela viendra ; et tout aussitôt que nous serons mariés, je renonce absolument à tout négoce, et je veux que nous n'ayons, vous et moi, d'autre occupation que de nous aimer.

SUZON

De nous aimer ? Vous auriez trop d'occupation, Monsieur Zacharie, et de mon côté, moi, je n'en aurais guères.

ZACHARIE

Vous me promettez donc ?

SUZON

Je ne vous promets rien ; mais je fais à trois heures une assemblée d'amis et d'amies, que j'ai fait inviter à dîner chez une personne de ma connaissance, j'ai compté que vous en seriez ; je viendrai vous prendre avec ma tante, nous y parlerons de cette affaire, et la pluralité des voix me déterminera sur-le-champ : je ne vous demande pas un plus long terme.

ZACHARIE

Oh ! La pluralité des voix sera pour moi : je ne me sens pas de joie.

SUZON

On ouvre chez Monsieur Trapolin, j'ai quelques affaires en ville, et je dois trouver là-bas un carrosse de remise ; je vous laisse.

ZACHARIE

J'entre un moment, j'ai à parler à mon filleul pour notre arrangement d'aujourd'hui.

SCÈNE VIII. Monsieur Trapolin, Monsieur Zacharie.

TRAPOLIN, en sortant de son cabinet

Oh parbleu, vous n'y entendez rien en comparaison de moi, monsieur Craquinet : il faut connaître son monde, et savoir à propos serrer le bouton aux emprunteurs que leurs affaires pressent.

ZACHARIE

À qui en avez-vous, mon filleul, vous me paraissez bien ému.

TRAPOLIN

J'achevais de donner des instructions à cet ignorant de Monsieur Craquinet, qui n'entend non plus le fin des affaires...

ZACHARIE

Il a pourtant été pendant plus de quinze ans Maître Clerc, tant chez les Procureurs que chez les Notaires.

TRAPOLIN

Hé bien ! Avec ce grand fond d'étude et cette heureuse éducation-là, c'est le moins déterminé personnage... Savez-vous bien ce qu'a fait cet animal-là ?

ZACHARIE

Comment le saurais-je ? Il faudrait deviner.

TRAPOLIN

Il a prêté treize mille francs de papier, à rendre dans six mois, tout en espèce, et il n'a fait faire le billet que de quinze.

ZACHARIE

Ah, ah ! Il prend quelquefois des caprices de scrupule, dont les grands hommes ne sont pas les maîtres.

TRAPOLIN

Parbleu, nous sommes ruinés, si cela continue ; quinze mille francs pour treize, au bout de six mois. Il n'y a pas de l'eau à boire.

Eau à boire : Il n'y a pas de l'eau à boire, c'est-à-dire à ce travail, à ce métier, à ce marché, il n'y a rien à gagner. [L]

ZACHARIE

Il faut lui dire de ne pas tant lâcher la main.

Lâcher la main : Fig. Lâcher la main à quelqu'un, lui donner plus de liberté qu'à l'ordinaire. [L]

TRAPOLIN

Et avec qui fait-il cette affaire-là ? Car c'est ce qui me chagrine.

ZACHARIE

Hé bien ! Avec qui ?

TRAPOLIN

Avec un nouveau Traitant, qui est obligé de payer aujourd'hui partie de ses avances, pour n'être pas exclus d'un traité... Eh, fi, fi, fi cela crie vengeance.

ZACHARIE

Assurément. C'est un imbécile que Monsieur Craquinet, et qui ne sait pas profiter de l'occasion ; il faut être plus ferme. Comment va le courant aujourd'hui ?

TRAPOLIN

Je ne sais, je n'ai point vu le Thermomètre, je ne suis pas encore sorti ; mais il ira comme nous voudrons. Quand on est trois ou quatre forts bureaux de bonne intelligence...

ZACHARIE

Quels fonds avons-nous ? Cela nous réglera.

TRAPOLIN

Quantité de papier, et fort peu d'argent ; et pour ne pas manquer quelque bonne affaire, il faut incessamment faire de l'espèce.

ZACHARIE

Madame Sara reçoit aujourd'hui un petit remboursement de huit mille livres, qu'elle doit vous remettre.

TRAPOLIN

Huit mille livres ? Voilà une plaisante ressource.

ZACHARIE

Il ne tient qu'à vous de disposer de davantage. Vous avez un engagement avec elle, que n'en sortez-vous avec honneur ? Il faut finir, une fois.

TRAPOLIN

Il faut finir, il faut finir : vous ne me dites rien de nouveau, je sais bien cela : mais si Madame Sara est prête à finir, elle, je ne fais que de commencer, moi. Trouvez-vous que nous devions finir ensemble ? Cela serait ridicule.

ZACHARIE

Vous y ferez vos réflexions. Cependant, puisque le papier nous gagne, et que l'espèce est rare, il est bon de baisser aujourd'hui le papier de huit pour cent : quand nous nous serons défaits du nôtre, on le remettra sur le même pied, ou on le rehaussera s'il est possible.

TRAPOLIN

Cela sera bon comme cela. Holà hé, Guillaume.

SCÈNE IX. Trapolin, Zacharie, Guillaume.

GUILLAUME

Que vous plaît-il, Monsieur ?

TRAPOLIN

Le papier est baissé de huit pour cent. Faites-vous écrire de petits billets d'avis, que vous porterez : savoir, Chez Monsieur Villain, rue Trousse-vache, à la Dame Gigogne ; Monsieur Saint Denis, rue Saint Bonnet, à l'image Saint Claude ; Monsieur Laîné, rue Julien-Rebec, à la Casaque retournée ; Et Madame Bersabée, au Cheval qui siffle, rue Geoiffroi-Lânier. Ce sera assez d'avertir ces quatre endroits-là, les petits bureaux s'y conformeront.

ZACHARIE

Notre Huissier n'est pas venu aujourd'hui ?

TRAPOLIN

Il y a deux jours que je ne l'ai vu.

ZACHARIE

Mais tant pis, vraiment, cet homme-là devient négligent. Il y a en ces jours quantité de Sentences aux Consuls, il se mitonne nombre de Banqueroutes, et il ne devrait pas passer un soir sans vous apporter le mémoire du fort et du faible.

TRAPOLIN

Il me l'a envoyé, je suis au fait de tout.

ZACHARIE

Nous avons encore Monsieur Durillon le Procureur, qui est excellent pour discuter un emprunteur ; cet homme-là connaît à fonds les affaires de tout Paris.

TRAPOLIN

Je n'en fais guères sans les lui communiquer.

ZACHARIE

Et vous faites bien ; on ne saurait prendre trop de précaution dans le temps où nous sommes. Sans adieu, je vais battre l'estrade dans les cafés, et je vous adresserai les dupes qui tomberont sous ma coupe.

Estrade : Terme de guerre. Usité seulement en cette locution : Battre l'estrade, courir la campagne, aller à la découverte. [L]

SCÈNE X.

TRAPOLIN, seul

Je les attends, et je vous en rendrai bon compte. Il est encore de bonne heure, arrangeons un peu le portefeuille, et calculons le produit d'hier, en attendant que la foule vienne.

ACTE II

SCÈNE I. Trapolin, Dubois.

TRAPOLIN

Ah ! Te voilà, cousin ; car je ne fais pas mystère de t'avouer pour tel, quand nous ne sommes que nous deux.

DUBOIS

Je garde là-dessus autant de mesures que toi ; je ne te suis jamais venu voir avec les livrées de Monsieur le Président : j'ai toujours bien compris que tu avais des raisons pour faire l'homme de conséquence.

Homme de conséquence : signifie aussi, Grande importance ou consideration. C'est un homme de conséquence, d'un grand mérite. [F]

TRAPOLIN

Malepeste ! C'est un des grands moyens de le devenir. Je ne serai pas longtemps sans l'être : je suis à la veille de faire ta fortune, et je ne puis pas mieux commencer ton établissement, qu'en t'associant à notre commerce.

Malepeste : Imprécation qu'on fait contre quelque chose, et quelquefois avec admiration. [F]

DUBOIS

Tu m'as fait sortir de condition, et tu crois pouvoir faire ma fortune ? Mais je crois, moi, que tu as manqué la tienne, en sortant de chez ton parrain Monsieur Zacharie.

TRAPOLIN

Oh bien, mon ami, voilà ce qui te trompe : c'est pour la faire que j'en suis sorti. J'ai été pendant quatre ans le premier Commis de ce vieux usurier-là.

DUBOIS

Premier Commis d'un Usurier ! Et tu quittes un poste comme celui-là dans le temps qui court ?

TRAPOLIN

Je ne l'ai quitté que pour devenir son associé : je n'ai jamais eu d'autre profit avec lui, que la moitié de sa mauvaise réputation ; et déshonoré pour déshonoré, il vaut mieux l'être pour son compte, que pour celui de son parrain.

DUBOIS

Mais il aurait fait quelque chose pour toi ; il est riche et vieux garçon.

TRAPOLIN

Il a fait tout ce qu'un vieux avare est capable de faire. Il est plus ladre que jamais, il songe à se marier.

DUBOIS

Il songe à se marier ! Hé, avec qui ?

TRAPOLIN

Avec une jeune personne, que l'on appelle Mademoiselle Suzon.

DUBOIS

La Nièce d'une certaine Madame Sara ?

TRAPOLIN

Justement, la veuve de ce riche Fripier de meubles, qui était camarade d'usure de Monsieur Zacharie.

DUBOIS

Et qui a laissé en mourant tant d'argent comptant ?

TRAPOLIN

Que Madame Sara fait travailler à merveilles depuis son veuvage.

DUBOIS

Si ces gens-là s'unissent une fois, ils feront une bonne maison.

TRAPOLIN

Je suis plus sûr que lui d'être de la famille.

DUBOIS

Hé ! Comment cela ?

TRAPOLIN

Je suis déjà associé avec Madame Sara, moi.

DUBOIS

Ah ! Je comprends. Tu deviendras l'oncle de Monsieur Zacharie ; il aura la nièce pour rien, et toi, le bien avec la tante.

TRAPOLIN

Avec la tante ? Non, je prends des mesures plus justes, je ne m'associe qu'avec l'argent.

DUBOIS

Il est difficile d'avoir l'un sans l'autre.

TRAPOLIN

Je me suis arrangé de manière à n'en avoir pas le démenti.

DUBOIS

Tant mieux.

TRAPOLIN

Madame Sara m'a déjà prêté dix mille écus.

DUBOIS

Sur ton billet ?

TRAPOLIN

Sur une promesse de mariage pure et simple, payable à vue dans quatre mois.

DUBOIS

Le terme est court, il faudra payer à l'échéance.

TRAPOLIN

Cela est échu ; mais j'ai encore les dix jours de grâce.

DUBOIS

Hé ! Ne te presse–t-on point pour le paiement ?

TRAPOLIN

Comme tous les diables. Y a-t-il animal plus pressant qu'une vieille amoureuse ? Mais, je laisserai protester cette lettre de change-là.

DUBOIS

Tu te feras des affaires.

TRAPOLIN

Monsieur Zacharie m'en tirera, il a endossé la promesse.

DUBOIS

C'est donc de son aveu que la chose se fait, apparemment ?

TRAPOLIN

Tu l'as deviné, il est convenu de ses faits avec Madame Sara, pour épouser sa nièce, et ils ont cru faire de moi le pot de vin du marché.

DUBOIS

Mais le pot de vin manquant, marché nul.

TRAPOLIN

Le marché tiendra, avec quelque arrangement dans les articles.

SCÈNE II. Trapolin, Dubois, un Laquais.

TRAPOLIN

Qu'est-ce qu'il y a, Laquais ?

DUBOIS

Est-ce là un de tes gens ? Tu as là de belles livrées.

TRAPOLIN

Elles ne sont pas si belles que celles que tu quittes, mais elles sont meilleures ; et le parrain et moi, nous avons passé par là.

UN LAQUAIS

Monsieur Durillon vient de venir là-bas avec un jeune Monsieur, qui est allé l'attendre quelque part ; il demande s'il peut monter, et si vous n'avez point d'affaires.

TRAPOLIN

Ne sait-il pas bien qu'on n'en a point de secrètes pour lui ? Il est le maître, qu'il vienne.

DUBOIS

N'est-ce pas un Procureur, que ce Monsieur Durillon ?

TRAPOLIN

Oui. Un des honnêtes hommes de la profession, s'il en fut jamais, plein d'honneur et de probité. Il a été Commissaire des Pauvres, et il est le Marguillier de sa petite Paroisse.

DUBOIS

Oh bien, le Président de chez qui je sors ne fait pas si grand cas que toi de Monsieur le Marguillier, et il le traita hier, devant trente personnes, d'une manière...

TRAPOLIN

Paix, tais-toi, le voici.

SCÈNE III. Durillon, Trapolin, Dubois.

DURILLON

Je prends les devants, Monsieur Trapolin, pour vous mettre au fait d'une affaire qui va vous passer par les mains, pour un jeune sot, avec qui l'on peut traiter sûrement... Moyennant... Qui est cet homme-là ?

TRAPOLIN

Un garçon de famille de ma Province, qui vient ici chercher de l'emploi.

DURILLON

J'ai quelque idée récente de l'avoir vu quelque part.

DUBOIS

Cela est vrai, Monsieur, je demeurais encore hier chez votre voisin Monsieur le Président ; mais l'avanie qu'il avisa de vous faire dans sa cour, m'a fait craindre qu'il n'eût pas plus d'égard pour ses valets que pour ceux de la Justice, j'ai pris le parti de le quitter.

DURILLON

Vous faites fort bien. Fi, c'est un brutal, je m'aperçus bien que ses vilaines manières vous scandalisaient, cela me donna de l'estime pour vous, de ne vous point voir rire comme les autres.

DUBOIS

Je fus trop sensible à l'embarras où vous étiez.

DURILLON

Cela démonte d'abord ; mais cela n'embarrasse qu'autant que dans le fond on est sensible à de certaines choses. Au bout du compte, je soutins assez bien cela, n'est-ce pas ?

TRAPOLIN

Oh pour cela oui, avec une fierté...

DURILLON

Il en faut avoir dans de certaines occasions... Mais avec une certaine modestie pourtant... Ces Messieurs-là sont les maîtres, à bien prendre la chose ; et après tout, ils ont beau dire, c'est à la robe qu'ils parlent, ce n'est pas à la personne.

DUBOIS

Assurément.

DURILLON

Le plus honnête homme du monde est exposé à cela à cause de la housse.

TRAPOLIN

Sans doute.

DURILLON

La housse ôtée, il n'y a qu'à la secouer, autant en emporte le vent, cela s'en va comme de la poussière.

TRAPOLIN

Et la robe en est moins gâtée même.

DURILLON

Sans comparaison : avec des impolis comme cela, il faut leur dire tout bas, ce qu'ils vous disent tout haut, il n'y a pas d'autre consolation.

DUBOIS

C'est la bonne manière, vous avez raison. Oh bien, Monsieur, vous avez secoué la housse, et moi je l'ai quittée ; et voilà Monsieur Trapolin, mon compatriote, qui me fait la grâce...

TRAPOLIN

Je le prends pour mon Commis. Monsieur Durillon, qu'on ne sache point où vous l'avez vu, entendez-vous ?

DURILLON

Non, non, non, je n'ai garde : qu'il ne parle point de l'aventure du Président, cela n'est bon à rien.

DUBOIS

Le Ciel m'en préserve, je suis discret pour toutes choses.

TRAPOLIN

Puisque vous avez tant de discrétion, on peut vous confier les affaires secrètes.

DUBOIS

Oh pour cela oui, je vous assure.

TRAPOLIN

Passez dans mon cabinet, Monsieur Dubois.

DUBOIS

Oui, Monsieur.

TRAPOLIN

Voilà la clef d'une armoire ferrée, que vous trouverez à gauche en entrant.

DUBOIS

Fort bien, Monsieur : je vous apporterai...

TRAPOLIN

Vous ne m'apporterez rien ; il n'y a dans cette armoire-là qu'une porte de chêne dans le fond, où vous aurez soin de frapper un peu ferme.

DUBOIS

J'entends, Monsieur.

TRAPOLIN

Un petit homme, noir et sec, viendra vous l'ouvrir.

DUBOIS

Je suis au fait.

TRAPOLIN

Vous lui donnerez ces papiers-là, il y en a pour vingt-deux mille livres : on ira les lui demander de ma part, il les prêtera obligeamment au porteur d'une lettre que j'ai donnée, et se fera faire un billet de vingt-cinq, en espèces sonnantes, dans trois moi ; il me remettra le billet quand l'affaire sera consommée. Retiendrez-vous bien tout cela, Monsieur Dubois ?

DUBOIS

Je n'en oublierai pas une syllabe.

SCÈNE IV. Durillon, Trapolin.

DURILLON

Ce profit est fort, Monsieur Trapolin, en trois mois mille écus, sur vingt-deux mille livres.

TRAPOLIN

Cela vaut cela, ou cela ne vaut rien ? Monsieur Durillon ; je sais bien ce que je fais, il faut s'accommoder aux circonstances, et connaître à qui on a affaire. Savez-vous bien que ce sont des gens, qui, sans ce secours-là, feraient dès demain banqueroute, et qu'ils sont bienheureux que j'aie assez de charité pour leur faire plaisir dans l'occasion.

DURILLON

Vous les empêchez de faire banqueroute demain, ils la feront dans quinze jours, peut-être, et vous y serez pour votre compte ; je ne m'étonne pas que vous preniez si gros, cela est un peu risqué.

TRAPOLIN

Il faut bien faire quelque chose pour ses amis ; et puis je vous dirai que j'ai ici en nantissement toute leur vaisselle d'argent, les meilleurs effets de leur magasin, dont ils n'ont point de reconnaissance ; je leur prête mon papier sous le nom d'un autre, afin d'être en droit d'avoir mes sûretés. Vous imaginez-vous, Monsieur Durillon, que ce soit moi qui hasarde le plus dans cette affaire ?

DURILLON

Oh pour cela non, sans contredit : mais dites-moi un peu ; qu'est-ce que c'est que cette armoire ferrée, qui mène à une grosse porte de chêne, que vient ouvrir un homme sec et noir, lorsque l'on frappe un peu ferme ? Cela a tout l'air d'un trésor gardé par les Fées.

TRAPOLIN

Le petit homme sec et noir est Monsieur Craquinet : ne le reconnaissez-vous pas à la physionomie ?

DURILLON

Cela m'a frappé d'abord : mais Monsieur Craquinet...

TRAPOLIN

On murmurait, comme vous savez, de la grande liaison qui était entre lui et moi ; et les discours que tenait le public sur notre étroite intelligence, jetaient une certaine lueur dans nos affaires qui les éclairait un peu trop ; nous avons trouvé moyen de déranger cela.

DURILLON

Vous avez fort bien fait : mais comment, encore ?

TRAPOLIN

Nous logeons, monsieur Craquinet et moi, dans deux rues différentes ; mais les maisons se trouvent si favorablement disposées, qu'un angle de mur en est mitoyen, et nous avons par-là pratiqué une ouverture secrète, qui forme l'armoire en question ; de sorte qu'on ne nous voit point aller l'un chez l'autre, on nous croit brouillés même, et nous soupons tous les soirs ensemble, pour nous rendre compte de nos affaires.

DURILLON

Cela est bien commode, et bien imaginé.

SCÈNE V. Trapolin, Durillon, Un Laquais, Urbine.

LE LAQAUIS

Une Demoiselle, qui vient quelquefois ici, demande à vous parler.

TRAPOLIN

Faites entrer.

DURILLON

Hé ! C'est ma meilleure amie, Mademoiselle Urbine, mon ancienne voisine.

URBINE

Je me trouve en pays de connaissance : je vous donne le bonjour, Monsieur Durillon ; votre servante, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

Je vous baise bien les mains, Mademoiselle Urbine.

DURILLON

Quel air ! Quelle parure ! Quelle magnificence ! Vous vous faites porter la queue, ma chère enfant ?

URBINE

Cela vous étonne ? Feu Madame Durillon avait bien un sac de velours avec des galons.

DURILLON

C'est un droit qu'on ne peut disputer à nos femmes, et nous sommes gens de sac nous autres. Mais porter la queue ?

Queue : signifie encore cette partie superflue des habits longs qui traîne à terre, qui est une marque de qualité, et qu'on étend beaucoup dans les grandes cérémonies. Cette femme est de qualité, ou lui porte la queue. [F]

TRAPOLIN

C'est un privilège que j'ai acquis en changeant de quartier. On s'en serait moqué dans le vôtre, comme on faisait de la défunte : mais dans le Faubourg comme dans le Marais, les rangs sont si heureusement confondus, que l'on y fait telle figure que l'on veut, sans appréhender la médisance.

TRAPOLIN

Celle que vous faites est autorisée ; et la passion de ce jeune Président de Province, qui n'attend que la mort de sa tante pour vous épouser...

URBINE

Cette bonne Dame-là tient furieusement à la vie, Monsieur Trapolin ; et le conseil de Monsieur le Président, qui est composé de ma mère et de moi, de lui, de son valet de chambre et de son homme d'affaires, nous a déterminés à précipiter la noce ; et à faire le mariage sous seing privé, à la campagne, et c'est dans cette vue-là que je viens aujourd'hui vous rendre visite...

DURILLON

Hé ! Pourquoi la tante de Monsieur le Président s'oppose-t-elle si fort à ce mariage ? Vous avez toujours été si raisonnable, d'une des bonnes familles du quartier...

À Trapolin.

Feu Monsieur son père était un de mes confrères au moins. Il est vrai qu'il se défit de sa Charge un peu malgré lui : mais il était si plein d'honneur, qu'il en mourut de chagrin six semaines après son mariage. La veuve demeura grosse, et la pauvre femme eut tant d'affliction de la mort de son mari, qu'elle en accoucha trois mois après. Oh ! Il y avait bien du bon dans cette famille-là, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

Mademoiselle Urbine est donc un enfant précoce, sur ce pied-là ?

DURILLON

Oui vraiment précoce, et très précoce même.

URBINE

C'est ce qui a un peu dérangé les affaires de la famille.

DURILLON

Un bon mariage réparera tout cela.

TRAPOLIN

Oui : mais vous l'allez faire sous seing privé, ne vous avisez pas d'anticiper la noce. Les filles précoces sont sujettes à porter des fruits de même espèce quelquefois.

URBINE

Que vous êtes badin, Monsieur Trapolin ! Que vous êtes badin ! Je vous assure que sur le chapitre du mariage je suis d'une insensibilité, d'une indolence...

TRAPOLIN

C'est à peu près comme moi, quand j'ai déjeuné, j'attends le dîner d'une tranquillité, d'une tranquillité...

URBINE

Oh ! Finissez donc, j'entends raillerie : mais vous devenez trop impertinent au moins.

DURILLON

Ce sont des plaisanteries sans conséquence.

TRAPOLIN

Je me garderais bien de les faire si elles avaient quelque fondement. Mais expliquez-vous. Qui vous amène ? Quel service puis-je vous rendre pour votre mariage.

URBINE

Faire prêter à mon amant pour douze mille francs de papier, et nous l'escompter en argent comptant, au moins de perte que vous le pourrez, car vous prîtes un peu trop la dernière fois.

TRAPOLIN

Un peu trop, dites-vous ? Oh bien ! Cette fois-ci je prendrai davantage : les affaires chez nous ne vont jamais du plus au moins, c'est toujours du moins au plus, entendez-vous cela, c'est la règle.

URBINE

Vous ferez les choses en conscience. Nous aurons besoin de six ou sept mille francs d'espèces, pour des habits, un équipage, et quelques meubles : notre homme d'affaires endossera le billet, et cela sera rendu dans trois ou quatre mois, à la mort de la tante.

TRAPOLIN

Douze mille francs de papier ? La somme est forte, car il faudra que le billet soit de quinze.

URBINE

Ah, ah, ah ! De quinze, Monsieur Trapolin ?

TRAPOLIN

Ils prendront cela, car ce n'est pas moi qui prête, je n'en ai point moi de papier ; ce sont des Turcs, des usuriers, des fripons.

DURILLON

Oui, Monsieur Craquinet, par exemple.

URBINE

Nous le connaissons : le grand scélérat ?

TRAPOLIN

Vous avez raison : mais qu'est-ce que je fais là-dedans, moi, l'office d'ami. Je cherche à faire plaisir, j'avance mon argent, si vous saviez combien je risque dans toutes ces affaires. Demandez, demandez à Monsieur Durillon.

DURILLON

Cela n'est pas concevable, surtout quand il oublie par hasard à prendre des nantissements.

URBINE

On fera tout ce que vous voudrez, Monsieur Trapolin, nous avons une confiance en vous qui ne peut s'exprimer.

TRAPOLIN

Je la mérite bien, je vous en réponds.

URBINE

Pourvu que nous trouvions de l'argent, Monsieur le Président signera tout aveuglément.

TRAPOLIN

Hé bien, puisqu'il est si raisonnable, qu'il passe dans une heure ou deux chez ce Monsieur Craquinet.

URBINE

On lui doit déjà huit cent pistoles.

TRAPOLIN

Cela ne fait rien, c'est un juif, un altéré qui sait bien que cela est bon ; pourvu qu'il trouve à gagner gros avec sûreté, il ne refuse point de bonnes affaires, ce fripon-là.

URBINE

Adieu Monsieur Trapolin. Si j'épouse Monsieur le Président, vous aurez en nous une bonne pratique. Je veux lui faire changer tout son bien de nature, premièrement.

TRAPOLIN

Je vous aiderai à cela, laissez-moi faire.

DURILLON

Je vous offre aussi mes soins, moi, ne vous mettez pas en peine. Adieu, ma belle voisine.

URBINE

Je suis votre très humble servante, Messieurs.

SCÈNE VI. Durillon, Trapolin.

DURILLON

Voilà une aimable enfant qui va faire une jolie fortune.

TRAPOLIN

Et un jeune Magistrat qui fait de bonnes affaires.

DURILLON

Il me paraît que cela va bon train.

TRAPOLIN

Si par bonheur la bonne femme de tante dure six mois encore, elle n'aura point d'héritier que moi, sur ma parole. Mais il faut avertir Monsieur Craquinet, et lui lâcher les douze mille livres de papier. Dubois ne revient point.

SCÈNE VII. Craquinet, Dubois, Trapolin, Durillon.

DUBOIS

Pardonnez-moi, Monsieur, me voilà, et voici Monsieur Craquinet, qui vient lui-même vous rendre réponse de l'affaire qu'il a faite.

CRAQUINET

Je vous rapporte votre billet de vingt-cinq livres, les deux associés n'ont fait nulle difficulté de le signer. Je les crois un peu véreux, l'affaire n'est pas bonne.

TRAPOLIN

Je connais mieux ces gens-là que vous, Monsieur Craquinet.

CRAQUINET

Ce sont Messieurs Bluet et Duraiseau ?

TRAPOLIN

Justement.

CRAQUINET

De la rue de la vieille Douane ?

TRAPOLIN

Hé bien oui, vous les connaissez comme moi, qui vous dit le contraire ?

CRAQUINET

Hé bien, Monsieur Trapolin, cela ne vaut rien, ces gens-là manqueront incessamment, et ils n' n'ont pas encore huit jours dans le ventre.

TRAPOLIN

Huit jours, hé bien huit jours soit. Puisqu'ils ont si peu à durer, pourquoi n'en pas profiter ? Il faut qu'ils crèvent, il n'y a pas grand inconvénient de les achever.

CRAQUINET

Mais...

TRAPOLIN

Mais, mais, mais, vous êtes fort imprudent de vous trouver en plein jour ici, et à l'heure qu'il y vient le plus de monde : je serais fort fâché qu'on me vît chez vous, moi, et comme vous savez nous nous faisons tort l'un à l'autre.

CRAQUINET

J'ai cru devoir...

TRAPOLIN

Vous devez, vous devez rentrer chez vous tout au plus vite.

DURILLON

Et repasser par l'armoire ferrée ?

TRAPOLIN

Oui, dépêchez. Ce jeune Président que vous savez vous y attend peut-être à l'heure qu'il est.

CRAQUINET

Cet article-là est bon, ce n'est pas comme l'autre.

TRAPOLIN

Voilà douze mille francs de papier que vous lui prêterez, après quelques difficulté pourtant, car il faut faire valoir la chose.

CRAQUINET

C'est mon affaire, et grâces au Ciel, je sais mon métier.

TRAPOLIN

Il n'y a pas d'excès. Il vous fera son billet de quinze, et son homme d'affaire l'endossera. Ce n'est qu'une façon de valet, espèce de fripon, que cet homme d'affaires : mais il a une Charge sur le Charbon, et une de Metteur à Port, c'est toujours un surcroît d'hypothèque.

CRAQUINET

Vous avez raison, cela ne gâte rien.

TRAPOLIN

Allez refermer l'armoire, Monsieur Dubois. Ce Monsieur Craquinet-là passe pour entendu, c'est un boeuf en comparaison de moi, croiriez-vous cela ?

DURILLON

La grande merveille ! Vous êtes un aigle, vous, quelle différence !

TRAPOLIN

Pendant que vous ne faites rien ici, Monsieur Dubois, allez-vous en recevoir ces deux lettres de change à leur adresse. Si on fait la moindre difficulté, allez trouver mon huissier, dites-lui qu'il date le protêt d'hier, et qu'il donne assignation à deux heures de relevée.

Protêt : Terme de Banque. Acte par lequel, faute d'acceptation ou de paiement d'une lettre de change, on proteste et l'on déclare que celui sur qui elle est tirée et son correspondant seront tenus de tous les préjudices qu'on en recevra. [FC]

Relevée : L'apres-disnée, ou le temps d'aprés midi. On donne des assignations chez des Commissaires à deux ou trois heures de relevée. [F]

CRAQUINET

Cela sera exécuté à la rigueur.

TRAPOLIN

Voilà un jeune garçon qui ira loin, Monsieur Durillon, il est dur, sec, impitoyable.

CRAQUINET

Ce sont là de grands talents.

SCÈNE VIII. Trapolin, Cangrène, Durillon.

CANGRÈNE

Je vous donne le bonjour, messieurs, je suis bien aise de vous rencontrer ensemble, et je ne pouvais trouver une meilleure occasion.

TRAPOLIN

Hé, c'est vous mon cher ami, mon cher Cangrène, il y a un siècle qu'on ne vous a vu.

DURILLON

Votre serviteur, Monsieur Cangrène.

CANGRÈNE

Je vous baise bien les mains, Monsieur Durillon.

TRAPOLIN

Vous avez abandonné le commerce, et vous ne vous mêlez plus d'aucunes affaires ?

CANGRÈNE

Au contraire, mon ami, plus que jamais : mais comme je vois un certain arrangement dans les miennes, et que je suis bien aise de me faire des amis et des protections, je suis un peu moins dur qu'il n'a fallu l'être pour commencer un établissement.

DURILLON

La modération est louable.

CANGRÈNE

Il est bon de mettre un frein à ses passions, et de ne pas passer de certaines bornes.

TRAPOLIN

Vous avez raison. Quand j'aurai attrapé celles où vous êtes, je ne me soucierai pas d'aller plus loin, je vous en réponds.

CANGRÈNE

Aussi ne me mêlai-je plus de rien qui puisse charger ma conscience.

TRAPOLIN

Je crois qu'elle a tout au moins la charge qu'il lui faut.

DURILLON

Je l'ai pourtant toujours connue pour une des plus robustes du temps présent, et je n'en sache point d'aussi forte parmi tous ces Messieurs, c'est beaucoup dire.

CANGRÈNE

Cela se pourrait bien : mais il y a de grands héros chez vous autres, sans vous compter, Monsieur Durillon.

TRAPOLIN

Laissons les compliments, Messieurs. Qui vous amène ici aujourd'hui chez moi, mon cher ami ?

CANGRÈNE

Un petit scrupule que mon beau-père, Monsieur de la Forêt, m'a mis dans la tête : il dit que j'ai trop gagné dans une petite affaire.

DURILLON

Peut-on trop gagner dans des bagatelles ? La plaisante idée !

TRAPOLIN

Votre beau-père scrupuleux sur le profit ! Vous me surprenez. Je le croyais Caissier ?

CANGRÈNE

Aussi l'est-il : mais cela n'empêche pas qu'il ne soit honnête homme.

TRAPOLIN

Je le crois bien.

CANGRÈNE

Ses remontrances me chagrinent, cela m'empêche de jouir avec tranquillité de la petite fortune que je me suis faite, et les réflexions me dégoutent de la continuer.

TRAPOLIN

Je me marierai peut-être bientôt : mais je n'aurai point de beau-père, Dieu merci.

CANGRÈNE

Et pour me remettre un peu l'esprit, que je suis bien aise de savoir votre sentiment sur cette affaire.

DURILLON

Très volontiers.

CANGRÈNE

Je me déterminerai par vos conseils.

TRAPOLIN

Nous ne vous en donnerons que de sincères et d'utiles.

CANGRÈNE

Quand on a des difficultés, on ne saurait mieux faire que de consulter les maîtres de l'art.

TRAPOLIN

Vous nous faites honneur.

DURILLON

Et vous avez raison, expliquez-nous le fait.

CANGRÈNE

Un de mes intimes amis, fort galant homme, et que je me suis fait un plaisir d'obliger, a eu besoin de six cents francs de papier pour une affaire pressante, je les lui au prêtés sans intérêt.

TRAPOLIN

Ce n'est pas là la source du scrupule ?

DURILLON

Sans nantissement et sans billet peut-être ; et c'est cela qui chagrine le beau-père ?

CANGRÈNE

Point du tout, il m'a fait une lettre de change de place en place, payable en espèces à trois usances.

Usance : On le disait autrefois pour usage, coutume. " C'est l'usance du pays, des lieux. " Aujourd'hui, en matière de Lettres de change, terme de 30 jours. " Cette lettre est payable à deux, à trois usances. [FC]

TRAPOLIN

Cela est bon.

CANGRÈNE

Il m'a remis entre mes mains un Contrat de constitution sur un particulier, au principal de deux mille livres, que j'ai eu la complaisance de prendre, comme pour plus grande sûreté.

DURILLON

Voilà une conduite régulière.

TRAPOLIN

Et une dette bien assurée, il n'y a point de risque là-dedans.

CANGRÈNE

Les trois mois passent, j'envoie chercher de l'argent, il ne s'en trouve point.

DURILLON

Assignation pour en avoir ? Sentences des Consuls ?

CANGRÈNE

Non. Ce ne sont point mes allures, assignation à un ami ? À un honnête homme ! Je vais le trouver : vous n'avez point d'argent, je ne veux point de procès, accommodons-nous ; si vous m'aviez payé six cent livres, j'en aurais fait pour mille francs d5e papier, vous en auriez besoin, je vous les prêterais, vous me feriez un billet de pareille somme en espèce encore, dans trois mois comme l'autre.

TRAPOLIN

Cela est clair et net, cela ne souffre point de difficulté.

CANGRÈNE

Aussi mon homme n'en fait-il point, tout se passe en douceur, je rends le premier billet, on en fait un autre, le temps s'écoule, l'échéance arrive, point d'argent encore.

TRAPOLIN

Oh ? Voilà qui est impatientant, ce débiteur-là abuse de vos bonnes manières.

DURILLON

Poursuites alors, Sergents en campagne ?

CANGRÈNE

Voilà ce qui vous trompe ; autre facilité de ma part, nouvel accommodement. Peut-on avoir de mauvais procédés avec un ami ?

TRAPOLIN

En vérité cela est trop honnête.

CANGRÈNE

Je ne hais tant que de faire de la peine, et à des personnes qui en usent bien surtout ; je n'ai jamais été processif. Il m'est dû mille francs, j'ai entre mes mains un Contrat du double, compensons la chose, faites-m'en un transport, je rends le billet.

Processif : Qui aime le procès, qui en fait à tous ses voisins légèrement. Il fait dangereux d'avoir à faire à cet homme-là, il est chicaneur et processif. [F]

DURILLON

Cela est fort accommodant, vous donnez le surplus ?

CANGRÈNE

Qu'est-ce à dire le surplus ? Je demande du retour, et on m'en donne ; je prends le contrat pour huit cent livres, sur le pied de l'estimation qui en est faite par d'honnêtes gens de la profession.

TRAPOLIN

C'est tout ce que cela vaut, c'est estimer juste.

CANGRÈNE

Mon ami qui est honnête homme, et qui n'aime pas non plus le bruit que moi, donne deux cents livres sans barguigner : me contrat me reste, et nous demeurons quittes.

DURILLON

Comme cela gagne ! Monsieur Cangrène, comme cela gagne !

TRAPOLIN

Et le beau-père le Caissier trouve à redire à cela ? Voilà un grand imbécile.

CANGRÈNE

Il y a un petit article secret qui lui fait peine : la rente du contrat a couru pendant les six mois que je l'ai gardé, le beau-père veut que j'en tienne compte à mon ami : cela est-il juste ?

TRAPOLIN

Hé ! Fi, fi, le contrat était chez vous, la rente a couru entre vos mains, vous en avez eu la peine, il faut que le profit vous demeure ; il n'y a pas un de nos confrères qui fît la chose autrement.

DURILLON

Les meilleurs Jurisconsultes du métier ne décideraient pas d'autre manière.

CANGRÈNE

Vous me mettez l'esprit en repos, cela me rassure.

TRAPOLIN

Avoir été inquiet de cela, pauvre homme ! On voit bien que la Cour vous gâte, et que vous vous éloignez du commerce.

CANGRÈNE

Ce n'est pas faute de trouver de bonnes dupes dans ce pays-là ; mais je m'y remettrai, laissez-moi faire.

TRAPOLIN

En attendant, adressez-moi vos pratiques, je négocierai les contrats sur le même pied que vous, pour achever de guérir vos scrupules.

CANGRÈNE

Vous m'avez tranquillisé, je n'en ai plus : en vous remerciant, Messieurs, je vous baise les mains.

DURILLON

Il est bon d'avoir des amis fermes et entendus, monsieur Trapolin ; voilà un homme qui se serait gâté si nous avions adhéré à ses faiblesses.

SCÈNE IX. Dargentac, Trapolin, Durillon.

DARGENTAC

Très humble serviteur à celui des deux qui est Monsieur Trapolin, jé baise les mains à l'autre.

TRAPOLIN

Monsieur, je suis votre humble valet.

DARGENTAC

Vous êtes donc lé Trapolin, vous ?

TRAPOLIN

Oui, Monsieur, fort à votre service.

DARGENTAC

Je m'en réjouis, et vous en félicite ; jé suis Dargentac, moi.

TRAPOLIN, à part

Dargentac ! Je connais de drôle-là de réputation.

DARGENTAC

Noblé famille, s'il en est au monde ; mais lé malheur du temps m'a pourtant réduit à mé faire Intendant d'une maison, dont le bisaïeul était Intendant de la mienne.

DURILLON

Voilà une grande révolution.

DARGENTAC

Patience, patience, jé venge imperceptiblement mes aïeux, et je me rapproprie mon patrimoine.

TRAPOLIN

Je vous entends.

DARGENTAC

Jé ruine qui m'avait ruiné, et jé me sers des mêmes voies : c'est jouer aux barres, comme vous voyez.

DURILLON

Il n'y a pas de mal à cela.

DARGENTAC

Hé ! Non sandis ; et faut avoir lé même titre, combien dé mes confrères se croient-ils en droit d'en faire autant ?

TRAPOLIN

Ils ne sont pas excusables comme vous.

DARGENTAC

Excusables, Monsieur ? Tout lé monde l'est. La fortune porte son excuse avec elle. Par quelqué route qu'on la fasse, quand elle est faite on n'a jamais tort. Comme jé suis avancé dans la mienne, et que vous marchez à pas de Géant dans la vôtre, c'est ce qui fait que je parle ici confidemment devant vous autres.

DURILLON

Vous le pouvez en sûreté, vous êtes avec d'honnêtes gens.

DARGENTAC

Vous voyez comme jé m'y livre.

TRAPOLIN

Qui vous amène, Monsieur ? De quoi s'agit-il ?

DARGENTAC

Voici lé fait, monsieur Trapolin. J'ai quarante mille livres à payer pour le compte de la maison que jé gouverne, s'entend ; le paiement se devait faire en argent comptant, tout entier : mais j'ai eu l'esprit de composer ; et sous divers prétextes j'ai tant reculé, fatigué, véxé lé créancier depuis quinze mois, qu'il sé contente aujourd'hui de recevoir moitié papier, moitié d'espèces, c'est un profit clair, comme vous voyez. On m'a adressé à vous pour mé lé faciliter : fournissez-moi pour vingt mille livres dé bon papier, et je vous en fournis la valeur en beaux et bons louis d'or, ou monnaie blanche.

TRAPOLIN

Très volontiers, Monsieur, je suis ravi d'avoir occasion de vous faire ce petit plaisir-là.

DURILLON

Monsieur Trapolin est le plus obligeant homme qu'il y ait au monde.

TRAPOLIN

Vous n'avez qu'à me faire compter les vingt mille livres, et je vais vous livrer pour la même somme du meilleur papier qu'il y ait à Paris

DARGENTAC

Hem, plaît-il ? Quoi ? Comment dites-vous cela, Monsieur Trapolin ?

TRAPOLIN

Que je suis prêt à faire l'échange que vous me proposez.

DURILLON

Et sans vous connaître, cela n'est-il pas bien honnête ?

DARGENTAC

Vous ne manquez pas de bonne volonté, jé lé vois : mais entendons-nous, s'il vous plaît. Vous mettez lé papier au niveau de l'argent, sans doute ?

TRAPOLIN

Oui, le mien, Monsieur.

DARGENTAC

Lé vôtre ou le premier venu, j'y mets moitié de différence.

TRAPOLIN

Moi, Monsieur, je n'y en mets point du tout.

DURILLON

Le papier de Monsieur lui tient lieu d'argent.

TRAPOLIN

Mille écus en espèces, mille écus en papier, c'est presque pour moi la même chose.

DARGENTAC

La même chose ? Hé donc tout devient os entre vos mains, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

Comme la moitié des paiements devient papier entre les vôtres, Monsieur Dargentac !

DARGENTAC

Nous parlons consciencieusement dé grâce.

TRAPOLIN

Oui, de bonne foi ; car on doit en avoir dans les affaires.

DARGENTAC

Il faut suivre l'intention des gens une fois, la mienne est dé tirer du profit de mon argent.

TRAPOLIN

Et la mienne est de faire valoir mon papier.

DARGENTAC

Hé oui, je comprends, nos intentions sont les mêmes ; et cependant si différentes, qu'elles auront peine à s'accorder.

TRAPOLIN

Point du tout, soyez raisonnable.

DARGENTAC

Hé ! Cadédis, soyez-le vous-même. Ne nous disputons que dé politesse.

Cadédis : Jurement qu'on met habituellement dans la bouche des Gascons. [L]

TRAPOLIN

Je n'ai qu'un mot. Seize mille francs d'espèces, vingt mille francs de papier. Si cela vous convient, à la bonne heure : si cela ne vous accommode pas, je vous baise les mains, il n'y a rien à faire.

DARGENTAC

Mais savez-vous bien qué vous êtes un homme deur, et très deur au moins ?

TRAPOLIN

Qu'est-ce à dire ? Voilà quatre cents pistoles dont je vous fais profit.

DARGENTAC

Quatre cents pistoles ? J'ai compté sur mille.

DURILLON

Vous avez compté en Intendant, et Monsieur Trapolin compte en Caissier, lui.

DARGENTAC

Oui : mais je mets le profit sur le pied de huit, moitié pour vous, moitié pour moi, encore faudrait-il quelque chose à Monsieur pour son droit de présence.

DURILLON

Assurément. Il règne une certaine droiture parmi ces Messieurs, le profit se partage d'une régularité...

DARGENTAC

Mais, encore un coup, Messieurs.

TRAPOLIN

On ne vous contraint point, vous êtes le maître ; mais je vous connais, Monsieur, ce sont Messieurs de Trouffignac dont vous faites les affaires. Je vois bien que nous ne conclurons rien ensemble, j'ai une petite affaire avec Monsieur dans mon cabinet.

DARGENTAC

Arrêtez, arrêtez.

DURILLON

Dépêchez-vous donc, notre affaire presse.

DARGENTAC

Ah ! Monsieur Trapolin, Monsieur Trapolin, vous me saisissez par mon faible, je ne veux pas qu'on se plaigne dé moi ; j'aime à me louer des autres. Allons, vingt de papier, quinze d'espèces, et motus aux Trouffignac surtout ; le secret vous importera comme à moi, cé n'est pas la seule occasion que nous avons dé commercer ensemble.

DURILLON

Oh que non, quand d'honnêtes gens se connaissent une fois sur un certain pied... Voyez, à quoi rêvez-vous ? Pouvez-vous faire cela sans y perdre, Monsieur Trapolin ?

DARGENTAC

Dépêchez, déterminons-nous : lé Trapolin tope-t-il ? Prenons-nous la parole ?

TRAPOLIN

On fait de moi ce qu'on veut ; mais pour commencer à faire connaissance...

DARGENTAC

Elle aura des suites heureuses. À deux heures jé me rends ici, muni d'espèces.

TRAPOLIN

Je vous y attends, cantonné de papier.

Cantonné : Accompagné. Proprement flanqué. [SP]

DARGENTAC

Et tous trois ensemble, lé verre à la main, nous ratifierons l'échange.

TRAPOLIN

Volontiers, nous dînerons ensemble.

SCÈNE X. Trapolin, Durillon.

TRAPOLIN

Si Monsieur Dargentac me manque de parole, les Trouffignacs entendront parler de lui, je lui en donne bien la mienne.

DURILLON

Il n'en manquera pas, cela lui est de trop de conséquence.

TRAPOLIN

Il fera sagement. J'entre un moment là-dedans pour serrer le billet de vingt-cinq mille livres, et pour regarnir mon portefeuille, s'il venait quelqu'un par hasard, je vous rejoins dans l'instant même.

SCÈNE XI.

DURILLON, seul

Le bon négoce que celui de Monsieur Trapolin ! S'il s'avisait de faire banqueroute, elle serait diablement frauduleuse.

SCÈNE XII. La Baronne, Durillon.

LA BARONNE

Ah ! Mon cher Monsieur, vous votez une femme outrée, vexée, transportée, excédée, possédée.

DURILLON

Possédée, Madame ? Voilà un mauvais mal.

LA BARONNE

Oui, possédée, Monsieur ; car il faut l'être, et c'est le diable qui se mêle de me faire jouer si malheureusement.

DURILLON

J'en suis bien fâché, Madame.

LA BARONNE

Et je suis au désespoir, moi, Monsieur, oui au désespoir, ce qui s'appelle au désespoir, cent lieues par-delà même, je vous assure.

DURILLON

Cent lieues par-delà ? Voilà un furieux voyage !

LA BARONNE

Oui, c'est rage, c'est fureur, vous avez raison, gardez-vous de moi, mon cher Monsieur, gardez-vous de moi.

DURILLON

Monsieur Trapolin ?

LA BARONNE

Je suis en état de tout faire, de tout oser, de tout entreprendre.

DURILLON

Monsieur Trapolin ?

LA BARONNE

Je vous poignarderai, je vous assassinerai, je vous étranglerai, si vous ne me prêtez de l'argent.

DURILLON

Monsieur Trapolin ?... Madame... Monsieur Trapolin ?

LA BARONNE

Monsieur Trapolin ! Est-ce que ce n'est pas lui à qui je parle ?

DURILLON

Non, c'est à moi, de par tous les diables ? Quelle chienne de méprise ?

LA BARONNE

Ah ! Je m'égare, je deviens folle.

DURILLON

Cela me paraît ainsi. Mais tenez, le voilà, Monsieur Trapolin, achevez avec lui la conversation que nous avions commencée.

SCÈNE XIII. Trapolin, La Baronne, Durillon.

TRAPOLIN

Qu'est-ce donc, Madame de Va-partout, à qui en avez-vous ? Quel vacarme vous faites ?

LA BARONNE

Ah ! Mon pauvre Monsieur Trapolin, j'ai tout perdu, je suis sans un sol, sans une obole, et prête à vous égorger, si vous ne me prêtez de quoi faire ressource.

TRAPOLIN

Ma foi, Madame, je n'en ai point, et toutes les mines du Pérou ne pourraient suffire aux pertes que vous faites.

LA BARONNE

Les mines du Pérou, Monsieur Trapolin ! Les mines du Pérou, dites les mines d'Auvergne, Je ne vous demande que du papier ; vous ne m'avez jamais donné autre chose, et le plus mauvais est le meilleur pour l'usage que j'en fais, je vous l'avoue.

DURILLON

Voilà une folle qui a des intervalles de bon sens.

LA BARONNE

Quand je l'ai une fois perdu, je voudrais qu'il devînt feuille de chêne entre les mains de ceux qui me le gagnent.

TRAPOLIN

Comme il devient entre les vôtres.

LA BARONNE

Cela est vrai au moins. Maudit Pharaon, maudit Lansquenet, maudite fortune ! Tu changeras à la fin, oui, tu changeras, il faut bien que tu changes, car tu es changeante.

Pharaon : Jeu de hasard qui se joue avec des cartes ; le banquier y joue seul contre un nombre indéterminé de joueurs, dont chacun met son enjeu sur une des cinquante-deux cartes dont se compose un jeu entier. [L]

Lansquenet : Jeu de cartes fort commun dans les Académies de jeu, et parmi les Laquais. Depuis un temps il est devenu le jeu de quelques honnêtes gens. On y donne à chacun une carte, sur laquelle on couche ce qu'on veut ; et si celui qui a la main en tirant les cartes, amène la sienne, il perd ; s'il amène quelqu'une des autres, il gagne. Le Lansquenet est défendu. [T]

TRAPOLIN

Hé, morbleu ! Vous ne sauriez changer, vous, comment espérez-vous que la fortune change ?

LA BARONNE

Je ne saurais changer ? Oh ! Je suis bien changée, je vous en réponds, je n'ai pas toujours aimé le jeu comme je fais, mes premières passions étaient tout autre chose ; mais je les ai toujours vives et onéreuses, et si mon bien n'était pas substitué, je serais tout è fait ruinée à l'heure que je vous parle.

Substitué : Biens substitués, biens transmis par substitution. Le substitué, celui qui est héritier par substitution. [L]

TRAPOLIN

Hé ! Ne l'êtes-vous pas ? Vous consommez tous vos revenus d'avance, et vous ne devez déjà plus de quatre mille francs de délégation sur mille sept cent onze.

LA BARONNE

Hé bien, allons jusqu'à huit, mon petit Trapolin, allons jusqu'à huit ; j'ai plus de seize mille livres de rente, comme tu sais, ce sera ma première demie année que tu toucheras.

TRAPOLIN

Oui, la première demie année, il y a deux ans à attendre.

LA BARONNE

Oh ! Jour de Dieu, tu me les donneras, ou nous verrons beau jeu.

DURILLON

Mais l'affaire n'est pas mauvaise, il faut se débarrassée de cette femme-là.

TRAPOLIN

Cela est bien aisé à dire : mais j'avance du comptant, et cela ne rentre qu'au bout d'un siècle.

LA BARONNE

On ne demande que du papier, et cela te rentrera incessamment, bon homme.

TRAPOLIN

Mais vous mettez ma caisse à sec, si cela continue.

LA BARONNE

Hé, non, non, va, je ne la tarirai point, je t'en réponds.

TRAPOLIN

Mais ; Madame, si...

LA BARONNE

Mais si, car... tu m'impatientes au moins, mon petit ami, prends-y garde.

DURILLON

Renvoyons cette femme-là, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

Hé bien, Madame, je n'ai point d'effets : mais j'en emprunterai, je passerai demain chez vous, et je tâcherai de finir votre affaire.

LA BARONNE

Comment demain ? Hé ! Que deviendrai-je aujourd'hui ? Il y a gros jeu chez la Comtesse ; faute de mille livres de papier que tu pourrais me donner dès à présent, je manquerai peut-être un retour de cette capricieuse fortune, qui me guette dans cet instant-là, pour me faire faveur : j'ai cela dans l'esprit, donne-moi tout à l'heure mille francs, tu m'en apporteras demain deux autres, et je te ferai une délégation de quatre, parce qu'il faut attendre.

TRAPOLIN

Vous me persuadez, je suis trop facile.

DURILLON

Mais il faut l'être avec les Dames.

TRAPOLIN

Vous me volez, Madame, vous me coupez la bourse ; Voilà un billet de mille livres, c'est tout ce que j'ai chez moi de plus solide, et vous me réduisez à l'emprunt.

LA BARONNE

Ah ! Que tu n'en manques pas, petit fripon. Adieu, mon cher Trapolinet : mille excuses, Monsieur, de mon petit égarement, quand je suis outrée, et qu'on se trouve sous ma coupe...

DURILLON

Cela n'est rien, Madame, et je suis trop heureux que cela vous ait passé.

LA BARONNE

Vous me le pardonnez, je m'en réjouis, et je m'en vais mettre à la réjouissance.

SCÈNE XIV. Trapolin, Durillon.

TRAPOLIN

Voilà une belle folle, au moins.

DURILLON

Avec tout cela, ces femmes de condition ont des manières, un certain air de supériorité qui détermine à faire tout ce qu'elles veulent, malgré qu'on en ait.

TRAPOLIN

Celle-là est peut-être une des plus extravagantes, et des plus dérangées : mais cela a plus de droiture, plus de probité. On dira ce qu'on voudra, j'aime mieux le dérangement de certaines femmes du monde, que la régularité de certaines prudes.

ACTE III

SCÈNE I. Suzon, Clitandre.

SUZON

Vous ne manquerez point d'argent, qui vous presse d'en demander à Trapolin ?

CLITANDRE

L'impatience où me met ce coquin-là, qui me doit des lettres échues, et qui diffère à me les payer.

SUZON

Je vous les payerai, moi, et de son argent je suis nantie. Dans la vue de m'engager à l'épouser, il m'a confié le produit secret des friponneries qu'il a faites à ses associés, sur celles qu'ils font ensemble au public ; cela est en or dans une cassette que je me charge de vous remettre.

CLITANDRE

Quoique Trapolin soit un fripon, qui m'a déjà fait tort de plus de vingt mille livres, je ferais scrupule d'accepter la chose avant d'avoir mis le maroufle dans son dernier tort ; c'est ce que je vais faire. J'entre pour cela dans son cabinet, et me rends dans l'instant au rendez-vous que vous m'avez donné.

Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]

SUZON

Je vais vous y attendre.

SCÈNE II. Suzon, Claudine.

CLAUDINE

Vos commissions sont faites, Mademoiselle, ça sera comme vous l'avez dit.

SUZON

Voilà qui est bien, Claudine : où est votre cousin ?

CLAUDINE

Là-bas, Mademoiselle, dans la cuisine, je crois qu'il déjeune encore.

SUZON

Qu'il ne sorte pas ; le Tailleur doit venir prendre sa mesure pour une casaque de livrée. Vous m'attendez ici l'un et l'autre.

CLAUDINE

Oui, Mademoiselle.

SCÈNE III.

CLAUDINE, seule

Si le papier que le cousin a trouvé est aussi bon que je me l'imagine, il n'aura que faire de la casaque, et nous pourrons bian tous deux nous en retorner au Village. Mais j'entends Monsieur Trapolin qui querelle avec quelqu'un, il est coutumier de ça. Il faut laisser faire.

SCÈNE IV. Clitandre, Trapolin.

CLITANDRE

Mais, monsieur Trapolin, je suis donc fait pour être l'objet de vos vexations ?

TRAPOLIN

Et moi celui de vos persécutions, Monsieur Clitandre ?

CLITANDRE

Vous m'avez escompté depuis six mois pour plus de dix mille écus de papier, dont je n'ai touché que neuf mille livres d'espèces.

TRAPOLIN

J'ai perdu là-dessus plus de trois cent pistoles de mon argent, moi. Oh, j'ai fait avec vous de belles affaires !

CLITANDRE

Voilà pour huit mille livres de lettres de change à prendre sur vous.

TRAPOLIN

D'accord.

CLITANDRE

Payables en espèces.

TRAPOLIN

Cela est vrai.

CLITANDRE

Il y a deux mois qu'elles sont échues.

TRAPOLIN

J'en conviens.

CLITANDRE

Je suis pressé d'argent.

TRAPOLIN

Je n'en doute point.

CLITANDRE

Il faut que vous m'en donniez, ou que le diable vous emporte, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

Je n'ai pas un sol.

CLITANDRE

Je vous en ferai bien trouver.

TRAPOLIN

Je vous en défie.

CLITANDRE

Vous me paierez.

TRAPOLIN

Quand je pourrai.

CLITANDRE

Et tout en entier, je vous en réponds.

TRAPOLIN

C'est ce qu'il faudra voir.

CLITANDRE

Je ne prendrais pas pour cent francs de papier.

TRAPOLIN

Vous n'êtes pas si pressé que vous le dites.

CLITANDRE

Ni vous, si fort dénué d'argent que vous le voulez paraître.

TRAPOLIN

Vous serez trop heureux dans quinze jours de prendre un sac de mille livres, et le reste en billets.

CLITANDRE

Je serai payé, et dès aujourd'hui, et tout en espèces.

TRAPOLIN

Vous serez bien habile.

CLITANDRE

Je le suis devenu, au moins, Monsieur Trapolin. À force d'être dupe, on apprend à ne plus l'être. Je vous assure que vous avez fait de moi un bon écolier.

TRAPOLIN

Je voudrais, par ma foi, que ce fût tout de bon que vous vous missiez dans le négoce.

CLITANDRE

Il faut bien faire quelque chose, dans la vie. J'ai été cassé il y a trois mois, parce que vous m'aviez manqué de parole, et que je ne pus, faute d'argent, ni remettre ma troupe, ni me mettre en campagne.

TRAPOLIN

Vous aviez perdu deux mille écus à la Foire saint Germain ; Pourquoi jouez-vous ?

CLITANDRE

Il y eut un peu de votre faute et de la mienne ; j'en ai été puni, il faut que vous le soyez à votre tour, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

Moi, Monsieur Clitandre ? Parbleu je ne vous crains point.

CLITANDRE

Je vous châtierai, je vous en réponds.

TRAPOLIN

Je vous mets à pis faire.

CLITANDRE

Je vous enlèverai de vos pratiques.

TRAPOLIN

Vous me ferez plaisir ? Je n'en ai que trop.

CLITANDRE

Vous regretterez celle que je vous ôterai, je connais votre faiblesse.

TRAPOLIN

Je n'ai point de faible, je suis au-dessus de tout.

CLITANDRE

Je vous tiens par votre endroit sensible.

TRAPOLIN

Vous n'avez pourtant point de mon argent.

CLITANDRE

Je remettrai dès aujourd'hui votre papier à gens qui m'en donneront tout ce qu'il vaut, pour le moins.

TRAPOLIN

Vous ferez une bonne affaire, ne la manquez pas.

CLITANDRE

Je suivrai votre avis, comptez là-dessus.

TRAPOLIN

Vous aurez raison, je n'en donne que de bons.

CLITANDRE

Je vous en remercierai. Votre valet, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

Je vous baise les mains, Monsieur Clitandre.

SCÈNE V.

TRAPOLIN, seul

Il ne sera payé de plus de quatre mois, j'en sais plus que lui ; et mon papier, quelque bon qu'il soit, ne se négocie pas aisément, à moins que je ne m'en mêle.

SCÈNE VI. Madame Malprofit, Trapolin, un Laquais.

MADAME MALPROFIT

Sortez, Laquais. Bonjour, mon pauvre Trapolin .

TRAPOLIN

Votre très humble valet, Madame.

MADAME MALPROFIT

Je viens de rencontrer un jeune homme qui sort d'ici de bien bonne humeur.

TRAPOLIN

Il n'a pourtant pas trop sujet d'être content de moi.

MADAME MALPROFIT

Vous me surprenez, Monsieur Trapolin et je vous ai toujours vu de si bonnes manières...

TRAPOLIN

On n'en a pas avec tout le monde, Madame : il y a des procédés qui dérangent et qui forcent, malgré qu'on en ait, à sortir de son bon naturel.

MADAME MALPROFIT

Le vôtre vous porte furieusement au bien, Monsieur Trapolin. Savez-vous que vous êtes plus connu dans Paris que tout ce qu'il y a de plus illustre ?

TRAPOLIN

Oh, Madame !

MADAME MALPROFIT

Si j'étais homme, moi, je ne voudrais point d'autres talents, ni d'autres réputation que la vôtre.

TRAPOLIN

Je suis bienheureux, Madame.

MADAME MALPROFIT

Il n'a pas tenu à moi que mon imbécile de mari n'ait achevé sa fortune par la même route.

TRAPOLIN

Je crois que sa fortune et la vôtre sont toujours faites, et son papier a sur la place un crédit...

MADAME MALPROFIT

Cela n'est qu'ébauché, Monsieur Trapolin, cela n'est qu'ébauché, et Monsieur Malprofit est un homme si fort borné, si fort borné, qu'il est incapable de rien conduire à la dernière perfection.

TRAPOLIN

Vous en parlez comme il vous plaît ; mais...

MADAME MALPROFIT

Pardonnez-moi vraiment, depuis que je l'ai mis dans les affaires, ou pour mieux dire, depuis qu'il me prête son nom, car c'est moi qui y suis au moins.

TRAPOLIN

On le sait bien, Madame.

MADAME MALPROFIT

On ne saurait savoir tout ce que j'ai fait pour lui : je l'ai tiré de petit Commis où il était à Romorantin : je l'ai poussé dans le monde, presque sans savoir ni pourquoi ni comment, en aveugle, là, comme la fortune : je l'ai fait connaître ; je l'ai mis en place : il y est, je l'y soutiens. Nous vivons bien ensemble, il est toujours à table, et moi toujours au jeu ou aux spectacles ; cela fait que nous ne nous voyons guères : nous partageons le produit des affaires ; il garde l'argent, me laisse le papier. J'y suis un peu lésée, mais je m'en accommode, et le secours de mon bon ami Monsieur Trapolin, m'est souvent nécessaire.

TRAPOLIN

Je vois bien, Madame, que je puis vous être utile aujourd'hui, apparemment ?

MADAME MALPROFIT

En quelque temps, et à qui ne l'êtes-vous pas ?

TRAPOLIN

Le besoin est-il fort ? Est-il pressant, Madame ?

MADAME MALPROFIT

Ni l'un ni l'autre.

TRAPOLIN

Tant pis, vraiment ; j'en suis fâché, j'en aurai moins de mérite.

MADAME MALPROFIT

Il ne me faut que quatre mille francs ; mais j'en ai le fonds en papier, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

L'argent sera cher aujourd'hui, Madame.

MADAME MALPROFIT

Il m'en faut, Monsieur Trapolin, quelque prix qu'il coûte.

TRAPOLIN

Je vous en trouverai, n'en fut-il point.

MADAME MALPROFIT

Il m'arrive des choses aussi singulières.

TRAPOLIN

Je le sais, Madame, un Marchand de Dentelles vous a attrapée d'une garniture.

MADAME MALPROFIT

J'en suis pour deux mille livres, qu'il faut que je paie aujourd'hui, pour éviter que Monsieur Malprofit en entende parler.

TRAPOLIN

Deux mille livres ? Cela est fort ; et une petite guenon que vous aimez, vous a cassé pour treize cents francs de porcelaines.

MADAME MALPROFIT

Je les dois encore. Ma bonne amie Madame Aubry me les avait envoyées, pour un petit entresol que j'ajuste. Je les voulais placer sur des consoles, le singe les plaça sur le parquet, et les mit toutes en cannelle.

Cannelle : Fig. et familièrement. Mettre en cannelle, briser, réduire en morceaux comme ceux de la cannelle qui se vend ; et plus figurément encore, déchirer, ruiner de réputation. [L]

TRAPOLIN

Je me déferais de cet animal-là.

MADAME MALPROFIT

Je l'ai donnée à mon époux, elle lui a mangé deux promesses des Gabelles, et renversé une écritoire sur un billet de Compagnie : cela est fort plaisant.

TRAPOLIN

Voilà une guenon qui lui coûte chère.

MADAME MALPROFIT

Il en a qui lui coûte davantage. Les animaux ruinent, Monsieur Trapolin, mais quand on les aime...

TRAPOLIN

On fait fort bien de se contenter.

MADAME MALPROFIT

C'est ma maxime. Quelque bonne affaire paiera tout cela. Voilà pour huit mille francs de papier, convertissez-le sur le pied courant, et envoyez-moi l'espèce.

Pied courant : se dit du pied mesuré en longueur. Fig. Mesure, base, établissement. [L]

TRAPOLIN

Laissez-moi faire, Madame, je connais votre Marchand de Dentelles, je m'accommoderai avec lui ; je paierai les Porcelaines, et nous compterons du reste : je vous ferai du profit, je vous en réponds.

MADAME MALPROFIT

Je m'en fie bien à vous, vous avez de l'honneur et de la probité. Adieu, mon bonhomme.

SCÈNE VII.

TRAPOLIN, seul

Voilà ce qu'on appelle une femme de confiance ; je me ferais un scrupule de manquer à cela. Son Marchand est un fripon, elle a raison. Il est prêt à manquer, ses affaires pressent ; il n'a fourni que du fil, il sera trop heureux d'être payé en papier, et autant de profit pour la Caisse. Ce ne sera pas ici le plus mauvais article de la journée.

SCÈNE VIII. Trapolin, Durillon.

DURILLON

J'ai perdu mes pas et ma peine, je ne trouve point mon jeune sot, dont nous avons concerté l'affaire ?

TRAPOLIN

Tant pis, cela est bon, et il ne faudrait point que cela nous échappât.

DURILLON

Je l'ai cherché au jeu, au cabaret, chez sa maîtresse, on ne l'a vu nulle_part.

TRAPOLIN

Mais tant pis, vraiment.

SCÈNE IX. Daudinet, Trapolin, Durillon.

DAUDINET

Ah, ah ! Voici une drôle de maison, on ne trouve personne à qui parler : oh dame, je suis un drôle de corps aussi, moi ; je vais toujours en avant quand rien ne m'arrête ; et si je trouvais la Caisse ouverte....

TRAPOLIN

Ne serait-ce point ici notre jeune sot, Monsieur Durillon ?

DURILLON

Oui, tout justement, c'est lui-même.

DAUDINET

Bonjour, Messieurs ; je vous rencontre, à la fin, Monsieur Durillon ; c'est là Monsieur Trapolin, n'est-ce pas ?

TRAPOLIN

Oui, Monsieur, fort à votre service.

DAUDINET

Je n'en doute pas, vous êtes un fort honnête homme, fort serviable, et que dans les occasions... moyennant de certaines conventions... Oh ! Vous ne dites mot... Mais vous savez bien de quoi il est question, et monsieur Durillon vous a parlé de moi, je gage ?

DURILLON

Non, je n'ai pas eu le loisir d'expliquer à Monsieur Trapolin.

DAUDINET

Pourquoi donc ne me pas faire avertir qu'il n'y a encore rien de prêt, Monsieur Durillon ? Vous prenez les devants pour disposer les choses, afin que je n'aie qu'à signer et prendre de l'argent ; car j'entends que ces deux choses-là, moi, dans toutes les affaires de la vie, et je ne vois pas, quand on est ce que je suis, qu'il faille en savoir davantage.

DURILLON

Non, assurément, Monsieur_le_Marquis Daudinet est le fils d'un riche Financier ; il a encore père et mère, et on lui tient la bride un peu trop serrée, et il a dessein de prendre le mors aux dents, pour galoper un peu sans contrainte dans les terres de la belle galanterie.

TRAPOLIN

Voilà un projet bien noble, et bien digne de Monsieur_le_Marquis Daudinet.

DAUDINET

Il faut vous mettre au fait, Monsieur Trapolin, je suis fort embarrassé, voyez-vous ; car j'ai un drôle de père, et une fort drôle de mère, au moins.

DURILLON

Et vous êtes un fort drôle de fils, vous, à ce qu'il me semble.

DAUDINET

Cela est vrai, vous l'avez deviné.

TRAPOLIN

C'est le meilleur enfant, le plus honnête garçon ; sa seule physionomie gagne les coeurs.

DAUDINET

Oui, je l'ai fort réjouissante, n'est-ce pas... Des manières... Il n'y a que mon père et ma mère qui s'en plaignent ; mais je sais bien pourquoi.

TRAPOLIN

Elles ne conviennent pas aux leurs, apparemment ?

DAUDINET

Ni les leurs aux miennes, vous y voilà ; je ne saurais rien faire de ce qu'ils veulent, je ne puis m'y résoudre.

DURILLON

Ce sont des gens bien bizarres, au moins, Monsieur Trapolin.

DAUDINET

Cela passe l'imagination. Tenez, Monsieur, le père veut que je prenne une Charge à la Cour, parce qu'ils m'ont toujours fait appeler Monsieur_le_Marquis à la maison et au Collège, où j'ai bien payé ce peste de nom-là. Que de coups de poings il a fallu faire, aussi bien à l'Académie ! Car je n'ai jamais voulu me battre à l'épée, non ; cela fait que je ne veux pas être de la Cour, voyez-vous ?

TRAPOLIN

Il y a quelque chose à dire à cela.

DAUDINET

N'est-il pas vrai ? Et la mère, elle, veut que je sois de robe, parce que j'ai étudié : voilà une chienne de raison, j'ai étudié ; mais je n'ai rien appris, je serais un plaisant Juge.

Robe : Se prend pour la profession des gens de Judicature. [FC]

DURILLON

Pourquoi non ? Avec un habile Secrétaire, et de la protection, quelque bonne alliance...

TRAPOLIN

Mais à quoi votre penchant vous porte-t-il, vous, Monsieur_le_Marquis ?

DAUDINET

À ne rien faire, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

Voilà un bon métier.

DURILLON

Ce sont les plus heureuses inclinations...

DAUDINET

Quel parti prendre ? La mère me déshérite si je suis de Cour, le père me déshérite si je suis de Robe. À quoi se déterminer, dites ?

TRAPOLIN

Et si vous vous sentiez du goût pour la guerre ?

DAUDINET

Oui da, pour la guerre ! Quelque boulet de canon me déshériterait, je ne veux point être déshérité.

DURILLON

Vous avez raison.

DAUDINET

Mon père et mère me disent que, quoi qu'il puisse arriver, j'aurai huit cent mille francs de bien après leur mort.

TRAPOLIN

Huit cent mille francs ! C'est un beau denier.

DAUDINET

N'est-il pas vrai ? Et ils ne m'avanceraient pas quatre pistoles là-dessus, voyez un peu le ridicule.

DURILLON

Cela ne vous embarrasse point, et vous n'en manquez pas d'ailleurs.

DAUDINET

Vraiment, Monsieur Clapied, mon Précepteur, qui étudie encore pour achever d'être docteur, prête sur gages, comme vous savez, Monsieur Durillon ! Il serait beau qu'il me laissât manquer de quelque chose.

TRAPOLIN

Voilà une grande commodité.

DAUDINET

Oh ! Mais il n'a pas de fonds, je lui dois déjà plus de deux mille écus, dont je n'ai touché que deux cents pistoles, et si il a à moi pour plus de dix mille francs de bagues et de tabatières, que j'avais prises à crédit : il ne me donne que cent francs à cent francs ; il me fait languir, cela ne me fait, ni profit, ni honneur : je suis las de tout cela, et Monsieur Durillon m'a dit que nous ferions ensemble tout d'un coup quelque bonne affaire, que je n'aurai à songer qu'à me divertir pendant deux ou trois mois ; tant que l'argent durera, je ne vous importunerai point.

TRAPOLIN

Monsieur Durillon me croit plus en fonds que je ne suis, les espèces sont rares, et je n'ai que du papier, Monsieur_le_Marquis Daudinet.

DAUDINET

Hé bien, du papier, soit, qu'est-ce que cela fait quand le papier est bon ? Je n'ai que du papier aussi à vous donner, moi ; papier pour papier, troc pour troc, voilà comme on négocie.

TRAPOLIN

Vous croyez peut-être ayant père et mère, que sans donner de nantissement...

Nantissement : Sûreté gage que donne un débiteur à son créancier en meubles ou autres effets pour le paiement de son dû. [F]

DURILLON

Le Précepteur est nanti de tous les effets : mais Monsieur_le_Marquis vous hypothèquera...

TRAPOLIN

Quoi ?

DAUDINET

Palsambleu, mon père et ma mère, il n'y a pas de meilleure hypothèque : ils ont des maisons à Paris, de riches meubles, des rentes, des terres, des maisons à la campagne, et du papier aussi bien que vous. Allez, allez, si je pouvais mettre la main sur le portefeuille, je me passerais bien du secours du vôtre.

TRAPOLIN

Tout cela est beau et bon ; mais en faisant affaires avec vous, je n'en veux point avoir avec votre famille.

DAUDINET

Cela est fort honnête : mais comment ferons-nous donc ?

DURILLON

Vous ne sauriez croire comme cet homme-là respecte les familles.

DAUDINET

Je vois que Monsieur a beaucoup de probité.

TRAPOLIN

C'est la seule bonne qualité dont je me pique, et d'être bon ami surtout.

DURILLON

Et moi donc, croyez-vous que je sois le vôtre ou non, Monsieur Daudinet ?

DAUDINET

Si je le crois !

DURILLON

Je veux vous en convaincre : je viens de faire bâtir dans le Faubourg une grande maison, qui me reviens à plus de quarante-cinq mille livres vous n'avez qu'à l'hypothéquer, je vous la prête.

DAUDINET

Vous me rendez confus, Monsieur Durillon, et je ne prétends pas...

DURILLON

Vous moquez-vous ? Je suis votre ami, et votre serviteur, et si Monsieur Trapolin veut se contenter de l'hypothèque que vous lui donnerez sur ma maison, que je vous prête, et que je prétends même que vous déclariez être à vous dans l'obligation...

DAUDINET

Mais en vérité, Monsieur Durillon, voilà des honnêtetés, des politesses qui me confondent.

DURILLON

En peut-on trop avoir pour ses amis ? Je vous prierai pour toute reconnaissance, de me prêter seulement un millier d'écus, pour achever de payer quelques ouvriers, et je ne vous en ferai point de billet même, car je vous les rendrai huit jours après.

DAUDINET

Un billet ! Fi donc, vous moquez-vous : vous me prêtez votre maison sans reconnaissance, et je prendrais un billet de vous de mille écus ? Mais vous me prenez pour un faquin, Monsieur Durillon.

Fi : Particule qui sert à faire une exclamation pour témoigner le mépris, la haine, l'aversion qu'on a pour quelque personne ou quelque chose. [F]

Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]

DURILLON

Monsieur Trapolin s'accommodera-t-il de ce qu'on propose ?

TRAPOLIN

Si je m'en accommoderai ? Est-ce que je suis un Juif, un Arabe ? De combien Monsieur_le_Marquis Daudinet aura-t-il affaire ?

DAUDINET

Hé, mais je ne sais. Combien prendrons-nous ; Monsieur Durillon ?

DURILLON

Ce qu'il vous plaira, vous savez vos affaires.

TRAPOLIN

On ne peut vous fournir que du papier, au moins.

DURILLON

J'en ferai de l'espèce, moi ; je battrai monnaie, je m'en charge. Prenez vingt mille francs, cela vous rendra quelque plus de moitié, et avec cela, de plus de trois mois d'ici vous n'aurez pas besoin de nouveaux expédients.

DAUDINET

Oui, cela sera bien comme cela, vingt mille francs, allons vingt mille francs ; vingt mille francs, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

On fera l'obligation de vingt-deux, à cause des intérêts pour six mois.

DAUDINET

Oui, oui, de vingt-deux, soit, il n'y a rien de plus juste.

DURILLON, à Daudinet

Ce Monsieur Trapolin-là fait les choses pour rien, c'est une franche dupe.

DAUDINET

Cela est vrai, au moins. Vous m'avez donné là une bonne connaissance, Monsieur Durillon.

TRAPOLIN

Allez-vous-en passer l'acte ; que Monsieur le signe, et je passerai, moi, chez le Notaire, ce sera une affaire faite.

DAUDINET

Oui, oui, nous allons revenir, Monsieur Trapolin, et je vous mènerai dîner chez une belle Dame de mes amies, où vous verrez que je suis le maître, sans vanité.

TRAPOLIN

Non, Monsieur Daudinet, c'est à moi de vous régaler, nous dînerons ensemble.

DAUDINET

Mais, Monsieur Trapolin...

DURILLON

Vingt mille francs et un bon dîner, il n'y a rien de plus honnête.

DAUDINET

Non, assurément : mais j'aurai ma revanche.

TRAPOLIN, à Durillon

Toute la somme à rendre en espèces ; et que le Stellionat soit bien dans les formes, au moins, cela est de conséquence.

Stellionat : Terme de Jurisprudence. C'est une espèce de crime qui se commet par la tromperie dont usent les parties en contractant, quand elles vendent ou hypothéquant des immeubles d'une autre manière qu'ils ne sont en effet. On commet le stellionat, quand on vend un héritage comme sien, qui appartient à autrui ; quand on l'hypothèque comme franc et quitte, quoi qu'il soit déjà obligé et hypothéqué à d'autres. [F]

DURILLON

Laissez-moi faire... Monsieur Trapolin dit qu'il est charmé de vous, Monsieur_le_Marquis Daudinet.

DAUDINET

Et moi de lui, Monsieur Durillon. Oh ! Par ma foi, voilà un bien honnête-homme.

SCÈNE X.

TRAPOLIN, seul

Ce ne sera pas la plus mauvaise pièce de notre sac, que Monsieur_le_Marquis Daudinet : il faudra que la famille paie, et de jeunes badauds comme celui-là sont merveilleux, pour avancer en très peu de temps un nouvel établissement.

SCÈNE XI. Dargentac, Trapolin.

Un Fiacre et un Laquais portent une manne pleine de sacs d'argent.

DARGENTAC

Allons donc, enfants. Quoi, Sandis, vous vous essoufflez, pour si peu de charge ? Et vous vous appesantissez sous treize mille francs d'espèces ?

Sandis : Espèce de jurement gascon. [L]

TRAPOLIN

Monsieur Dargentac est de parole, c'est un galant homme.

DARGENTAC

Mé voilà dé retour, monsieur Trapolin, ne vous ai-je point fait attendre ?

TRAPOLIN

J'attends toujours tranquillement, je suis occupé de tant d'affaires...

DARGENTAC

Hâtons donc d'achever la nôtre. Où est le papier ? Voilà treize mille livres de monnaie blanche, et deux mille francs en or dans cetté bourse.

Monnaie blanche : Argent blanc, monnaie blanche, toute sorte de monnaie d'argent. [L]

TRAPOLIN

Le papier est tout près, je l'ai mis exprès dans mon portefeuille ; le voilà, voyez, examinez si le compte est juste.

DARGENTAC, en examinant les papiers

Ah ! Je m'en rapporte bien à vous, vous êtes homme d'ordre, il n'est rien de mieux, comptons l'espèce.

TRAPOLIN, après avoir compté l'or

Celle de la petite bourse est juste, pesons les secs de mille francs, ce sera plutôt fait.

DARGENTAC

Non, non, Monsieur Trapolin, les poids ne sont pas toujours justes, je n'ai pas fait les sacs, moi, je ne réponds de rien, je ne voudrais pas que l'on vous abusât d'un quart d'écu, je vais de pair avec vous pour la bonne foi, Monsieur Trapolin.

TRAPOLIN

J'en suis persuadé, Monsieur Dargentac.

DARGENTAC

Or sus, comptez, avez-vous quelqu'un de vos gens ?

TRAPOLIN

Nous n'en manquerons pas. Holà, hé, laquais, Dubois est-il revenu ?

UN LAQUAIS

Le voilà qui rentre, Monsieur.

SCÈNE XII. Dubois, Dargentac, Trapolin.

DUBOIS

Il n'y a rien de payé, Monsieur Trapolin, tout est protesté, les lettres de change...

TRAPOLIN

Vous me rendrez compte de cela une autre fois ; aidez-moi à compter cet argent.

Dargentac tire un sac et le met sur le bureau ; dans le temps que Trapolin commence à le compter, il entre un Fiacre.

Tenez comptez.

SCÈNE XIII. Trapolin, Dargentac, Dubois, un Fiacre.

LE FIACRE, ivre

Holà, ho, Monsieur que j'ai amené, vous appelez-vous Monsieur Dargentac par parenthèse.

DARGENTAC

Hé ! Que lui veux-tu à Monsieur Dargentac, dis ivrogne ?

LE FIACRE

C'est que votre laquais est au cabaret, sauf correction, je n'ai pas voulu y aller, moi qui suis sobre. Il y a là-bas un Monsieu qui s'appelle Monsieu Touffignac, qui m'a dit de vous dire qu'il avait un mot à vous dire.

DARGENTAC

Monsieur dé Touffignac ? Hé sandis qu'il monte, je né puis quitter, jé suis en affaires.

LE FIACRE

Qu'il monte, qu'il monte, cela est bien aisé à dire, il ne saurait monter, il a des béquilles, et il est emballé dans une chaise de poste.

DARGENTAC

Diantre soit fait de l'homme dé mé venir, relancer jusqu'ici ; les Touffignac sont incommodes. Continuez toujours, Monsieur Trapolin, mes espèces sont en bonnes mains, l'audience sera courte, jé descends, jé fais diligence.

TRAPOLIN

Ne vous pressez point, cela sera du temps à compter.

DARGENTAC

Oh, j'aurai bientôt expédié mon homme, jé suis alerte, jé suis alerte.

SCÈNE XIV. Trapolin, Dubois.

TRAPOLIN

Voilà un Gascon qui n'est pal dupe, cousin Dubois, il y a longtemps que je n'ai fait d'affaires à si bon compte. Combien disons-nous ?

DUBOIS

Ma foi je ne sais, Monsieur Dargentac et le Fiacre m'ont étourdi, je songeais à toute autre chose, je vous l'avoue ; recommençons pour plus de sûreté.

TRAPOLIN

Non, non, c'est quatre-vingt-cinq, je m'en ressouviens, quatre-vingt-dix, quatre-vingt-quinze, un deux, trois, quatre, quatre-vingt-dix-neuf, avec la monnaie, cela est bon, voyons le reste.

DUBOIS, prenant un autre sac

En voici un qui est diablement léger...

Il le défait, et le jette sur la table.

Quelle chienne d'espèce ?

TRAPOLIN

Comment ? Quoi ? Qu'est-ce que cela signifie ?

DUBOIS

Ma foi cela ne signifie rien de bon ; vous êtes trompé, si je ne me trompe, et le Gascon n'est pas si dupe.

TRAPOLIN

Ah ! Je suis perdu ; il ne peut être loin, courons après.

SCÈNE XV. Trapolin, Dubois, le Fiacre.

LE FIACRE

Oh ! Ma foi je vous défie de le rattraper : mais il dit que vous ne vous impatientiez pas ; qu'il ne va qu'ici près jusqu'à Gennes seulement, et qu'il reviendra le plutôt qu'il pourra pour achever vos comptes.

TRAPOLIN

Ah ! C'est un scélérat qui me vole, tu étais de complot.

LE FIACRE

De complot, moi ? Parbleu il m'a bien payé, je n'ai rien à lui dire.

TRAPOLIN

Mais où l'as-tu pris ? Dans quel quartier ?

LE FIACRE

Dans une petite auberge à la Grève. Voulez-vous que je vous y mène, Monsieur.

Grève : Place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l'hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques.

TRAPOLIN

Ah ! Ce n'est point le véritable Argentac, à coup sûr, je suis perdu.

LE FIACRE

Écoutez, il pourrait y avoir là-dedans quelque manigance au moins ; il parlait Parisien quand je l'ai pris, et il me semble qu'il est devenu tout d'un coup Gascon dans cette maison-ci.

TRAPOLIN

Ah le pendard ! Le traître ! Il ne faut point ébruiter cela, Monsieur Dubois, cela me donnerait un ridicule qui me ferait perdre mon crédit.

DUBOIS

Malepeste ! J'en vois la conséquence.

TRAPOLIN

Allez vous-même me chercher mon chapeau, ma canne, ma perruque, Monsieur Dubois. Descends, toi, cocher, et attends-moi là-bas, tu me mèneras à la petite Auberge.

SCÈNE XVI.

TRAPOLIN, seul

Je ne sais où j'en suis, je ne sais ce que je vais faire. Où ai-je mis ces deux mille francs en or ? Ah ! Je les portais sur moi ; on me les a volés, il ne me manquerait plus que cela. Mettons-les dans le sac. Ah ! La cruelle aventure, la maudite journée !

SCÈNE XVII. Trapolin, Dubois.

DUBOIS

Voilà tout ce qu'il vous faut, Monsieur Trapolin : ne me donnez-vous point d'ordre pendant votre absence ?

TRAPOLIN

Cache cette maudite manne, cache-là vite, et serre le sac dans ton bureau, je n'ai pas le loisir d'ouvrir ma cause. Si quelqu'un vient, je serai bientôt de retour, on n'a qu'à m'attendre.

Manne : Panier d'osier plus long que large, où l'on met le linge, la vaisselle. [L]

SCÈNE XVIII.

DUBOIS, seul

Il n'y a point de fortune à faire avec ces Messieurs de la Gascogne ; et si jamais je travaille pour mon compte, je n'aurai point d'affaire avec ces gens-là. Ce n'est pourtant point un vrai Gascon que ce drôle-ci, et le Fiacre dit qu'il est de Paris ; je crois par ma foi que les bords de la Seine produisent quelquefois d'aussi mauvais plants que ceux de la Garonne.

SCÈNE XIX. Chicanenville, Dubois.

CHICANENVILLE

Est-ce vous qui êtes Monsieur Trapolin ?

DUBOIS

Non, Monsieur, je ne suis que son Commis.

CHICANENVILLE

Hé, faites-moi parler à lui, je vous en prie,

DUBOIS

Il n'y est pas, Monsieur : mais si vous avez quelque affaire pressée...

CHICANENVILLE

Hé oui, de par tous les diables, elle est pressée. J'ai été volé, Monsieur, en arrivant dans cette chienne de Ville, on a pris ma malle que mon sot de valet avait derrière lui, sur son cheval.

DUBOIS

Vous n'êtes pas le seul à qui cela arrive.

CHICANENVILLE

Il n'y avait heureusement dedans que mes habits, mon argent et mon linge, et les papiers du procès qui m'amène ici étaient à l'arrière de ma selle, dans une petite valise : nous ne perdons guère ces effets-là de vue nous autres.

DUBOIS

Vous êtes de Normandie apparemment, Monsieur ?

CHICANENVILLE

Fort à votre service ; bon gentilhomme de très ancienne race, je m'appelle Monsieur de Chicanenville ; et j'ai tant de parents dans le pays, qu'on évoque ici mes affaires.

DUBOIS

C'est-à-dire que vous venez plaider à Paris ?

CHICANENVILLE

Hélas oui, mon cher Monsieur ; et pour plaider il faut de l'argent : on m'a volé, je ne sais comment faire.

DUBOIS

Le cas est embarrassant.

CHICANENVILLE

J'en dépense pourtant moins qu'un autre, et je fais mes écritures moi-même da.

DUBOIS

C'est une grande épargne.

CHICANENVILLE

Mais comme il faut que je fasse une consignation de six cents livres, mon avocat qui m'attend au café avec un de ses amis, m'a adressé à Monsieur Trapolin, pour escompter quelques billets dont je suis porteur ; il m'a dit que c'était son négoce.

DUBOIS

Il vous a dit vrai , Monsieur, mais il n'y est pas Monsieur Trapolin.

CHICANENVILLE

Tant pis vraiment, je suis fort pressé.

DUBOIS

Je pourrais bien faire votre affaire en son absence. Pour combien voulez-vous escompter de papier ?

CHICANENVILLE

Pour deux mille livres.

DUBOIS

Il perd moitié, je ne sais si vous le savez.

CHICANENVILLE

Ah, ah ! Moitié.

DUBOIS

Nous le prenons à cinquante, nous vous en donnerons à quarante-neuf, tant qu'il vous plaira.

CHICANENVILLE

J'ai mandé qu'on m'envoyât de l'argent, Sitôt que j'en aurai, je retire mon papier, je vous en avertis.

DUBOIS

On vous le rendra à un de perte.

CHICANENVILLE

Donnez-moi une petite reconnaissance, Monsieur le Commis, s'il vous plaît.

DUBOIS

Une reconnaissance ! Vous moquez-vous ? Nous n'écrivons jamais, nous autres, nous ne prenons jamais d'autre engagement que la bonne foi.

CHICANENVILLE

Il faut faire tout ce que vous voulez, la consignation presse.

DUBOIS

Où sont vos billets ?

CHICANENVILLE

Les voilà.

DUBOIS

Je vais vous donner un sac de mille livres, que j'ai bien fait de ne pas serrer.

CHICANENVILLE

La somme est-elle juste ?

DUBOIS

Je viens de le compter avec Monsieur Trapolin, il n'y manque pas une obole.

CHICANENVILLE

Adieu, Monsieur le Commis, je ne veux pas faire attendre mon Avocat, je vous remercie.

SCÈNE XX.

DUBOIS, seul

Je ne débute pas mal, à ce qu'il me semble. Monsieur Trapolin ne fait les affaires qu'à trente-neuf, et je les fais à cinquante, moi, et avec un Gentilhomme de Normandie encore ; je prévois que j'irai loin. Cet excédent de profit ne devrait-il pas être pour le Commis ?

SCÈNE XXI. Trapolin, Dubois, Jasmin.

TRAPOLIN

Ah ! Je n'en puis plus, j'en mourrai, mon voleur n'est point le véritable Argentac, c'est le fils d'un Cabaretier, qui depuis quinze jours s'est fait Dragon.

DUBOIS

Ce jeune drôle-là promet beaucoup.

TRAPOLIN

Je ne désespère pas pourtant de rattraper partie de mon affaire ; j'ai donné de l'argent à trois ou quatre de ses camarades qui le cherchent, ils le trouveront peut-être.

DUBOIS

Oui : mais s'ils le trouvent, ce ne sera pas pour la restitution, ce sera pour le partage. Où diantre ce coquin a-t-il pris un sac de mille livres ?

TRAPOLIN

C'est ce qu'il m'étonne, et deux mille francs en or qu'il m'a donnés.

DUBOIS

N'est-ce point tout le Régiment qui s'est associé pour vous faire pièce ? Vous avez rançonné quantité de ces Messieurs-là.

TRAPOLIN

Voilà une aventure chagrinante. On ne peut pas beaucoup gagner sans perdre quelquefois ; et tel qui ne s'y attend pas, me remboursera de la perte.

DUBOIS

Je viens déjà de faire une petite affaire qui commencera de vous dédommager.

TRAPOLIN

Comment, quelle affaire ?

DUBOIS

Voilà deux mille francs de papier, que je viens de troquer contre un sac de mille livres.

TRAPOLIN

Deux mille francs de papier, c'est moitié de profit, cela n'est pas mauvais.

DUBOIS

Je suis fort entendu : mais je suis pour le moins aussi heureux.

TRAPOLIN

Et comment as-tu fait ? Où as-tu pris de l'argent ?

DUBOIS

Hé, morbleu, j'ai donné ce sac que vous m'aviez dit de serrer le plus heureusement du monde.

TRAPOLIN

Tu as donné ce sac que je t'ai dit de serrer ?

DUBOIS

Oui, Monsieur, vous n'auriez jamais deviné que j'en ferais un si bon usage.

TRAPOLIN

Un si bon usage ? Que m'as-tu fait là, traître que tu es, que m'as-tu fait là ? Voilà une bonne chienne d'affaires.

DUBOIS

Vous n'en êtes pas content ? La cervelle vous tourne, au moins, cousin Trapolin.

TRAPOLIN

Hé ! Comment ne me tournerait-elle pas ? Il y avait trois mille francs dans le sac, bourreau, il y avait trois mille francs ; de quoi diantre rte mêles-tu ?

DUBOIS

Trois mille francs ! Non, non, nous l'avons compté ensemble. Que diable !

TRAPOLIN

Et j'y ai mis les deux mille francs en or, que ce coquin de Gascon m'avait donnés.

DUBOIS

Vous y aviez mis deux mille francs en or ?

TRAPOLIN

Hé oui, misérable, deux mille francs.

DUBOIS

Parbleu, allez, il faut que vous ayez fait cela bien adroitement, car je ne m'en suis point aperçu.

TRAPOLIN

Et avec qui as-tu fait ce malheureux coup-là, encore ? Ne le connais-tu point ?

DUBOIS

Je sais son nom, du moins, Monsieur de Chicanenville, un Gentilhomme de Normandie.

TRAPOLIN

Chicanenville de Normandie ? Mon argent est perdu, il n'y a plus de ressource.

DUBOIS

Pardonnez-moi, il est allé au Café ici-près rejoindre son Avocat, ne perdons point de temps, nous les trouverons.

TRAPOLIN

Nous les trouverons ? Que je suis malheureux, toutes sortes d'accidents m'arrivent, et ce ne sera peut-être pas là le dernier de la journée.

DUBOIS

Ne faites point de bruit de l'aventure, au moins, cela nuirait à votre crédit, et au mien, peut-être.

TRAPOLIN

Demeurez ici, Jasmin, et prenez bien garde à tous ceux qui viendront me demander, qu'ils m'attendent, ou venez m'avertir au café, chez Mustapha.

JASMIN

Oui, Monsieur.

SCÈNE XXII. Jasmin, Zacharie.

ZACHARIE

Qu'est-ce que c'est donc que ceci ? Il n'y a personne, la pratique ne donne pas aujourd'hui ; où est monsieur Trapolin ?

JASMIN

Le voilà qui sort avec son Commis.

ZACHARIE

Savez-vous où il va ?

JASMIN

Au café, monsieur.

ZACHARIE

Allez-vous-en lui dire de venir ici, j'ai à lui parler, et je l'attends.

SCÈNE XXIII. Zacharie, Claudine, Lucas.

Claudine et Lucas sont dans le fond du Théâtre.

CLAUDINE, à Lucas

Le vela tout seul, par bonheur, j'en ferons plus aisément notre affaire ; et il vaut mieux s'adresser à stici qu'à l'autre.

LUCAS, à Claudine

Ne va pas dire que je l'avons trouvé dans la maison, queuqu'un dirait que c'est à ly, peut-être.

CLAUDINE

Va, va, laisse-moi faire, je ne sis pas une bête.

ZACHARIE

Hem, plaît-il ? Ah ! C'est toi, Claudine, Avec qui es-tu là ?

CLAUDINE

Avec un de mes cousins, Monsieur.

ZACHARIE

Avec un de tes cousins ? Hé ! Qu'est-il venu faire à Paris, ton cousin ?

LUCAS

Pargué, voir la couseine, Monsieu, et tarminer queuques petites affaires.

ZACHARIE

Hé, quelles affaires as-tu en ce pays-ci ?

LUCAS

La couseine vous le dira. C'est une nature d'affaire où l'on dit que, si vous le vouliais, vous pourriais bian me rendre queuque sarvice.

ZACHARIE

Moi ?

CLAUDINE

Oui, Monsieur, vous-même.

ZACHARIE

Hé, de quelle manière ?

LUCAS

On me devait queuque argent, je sis allé pour le recevoir, et on ne m'a baillé que du papier.

ZACHARIE

Tu n'es pas malheureux encore.

CLAUDINE

À combien est-il aujourd'hui, le papier, Monsieu, dites ?

ZACHARIE

Mais, c'est selon Claudine. Est-ce pour en donner, ou pour en prendre ?

CLAUDINE

Non, Monsieu, c'est sti cousin, que je voudrions bian que vous ly troquissiais.

ZACHARIE

Oh, pour celui-là je n'en veux rien, je le prendrai au pair, pour te faire plaisir, ma chère Claudine, à condition...

CLAUDINE

Oh ! Monsieu, ne mettez point de condition à ça, s'il vous plaît.

ZACHARIE

Donne-moi ton papier. Est-il fort ? Voyons.

LUCAS

Oh, parguenne oui, c'est tout du plus fort, et du meilleur ; il n'y a aucune déchirure.

ZACHARIE, cherchant ses lunettes

Je te demande si la somme est grosse, la somme ?

LUCAS

La somme ? Alle sera comme il vous plaira, je ne vous taxons point : vous êtres un brave homme.

ZACHARIE, lit

Les assurances que votre belle bouche m'a données de notre mariage, augmente mon amour, et ma félicité serait parfaite... Ah, ah, ah, cela est trop plaisant, par ma foi, cela vaut de l'or.

LUCAS

De l'or, Claudeine... Oh, Monsieur !

CLAUDINE

Lucas ?

ZACHARIE

Ah, ah, ah, ah.

LUCAS

Comme il rit ! Est-ce là la sarimonie qu'il faut faire pour changer le papier en de l'argent ? Dis.

ZACHARIE

Sa simplicité me charme.

CLAUDINE

Non, m'est avis que ça ne se fait pas comme ça.

ZACHARIE

Ah, ah, ah, ah, ah.

SCÈNE XXIV. Zacharie, Madme Sara, Lucas, Claudine.

MADAME SARA

Vous voilà de bien bonne humeur : de quoi ruez-vous donc si fort, Monsieur Zacharie ?

ZACHARIE

De l'ingénuité d'un cousin de Claudine ; c'est un bon paysan, comme vous voyez, qui m'apporte à escompter un billet doux.

MADAME SARA

Un billet doux ?

ZACHARIE

Oui, le voilà.

LUCAS

Un billet doux, Claudeine ? C'est tout du meilleur papier, n'est-ce pas ?

MADAME SARA

Hé ! Qu'est-ce que c'est, que ce billet doux ? Où a-t-il pris ça ?

ZACHARIE

Je n'en ai lu encore que les premiers mots, lisons le reste.

MADAME SARA

Mais vraiment, c'est de l'écriture de votre filleul, Monsieur Zacharie.

ZACHARIE

Je pense que vous avez raison, je n'y prenais pas garde.

LUCAS

Mais morgué, Monsieu, dépêchez-moi donc, qu'est-ce que ça vaut ? Pour me bailler de l'argent il ne faut point tant de préambule.

ZACHARIE

Donne-toi patience, mon ami, donne-toi patience...

Il lit.

Augmentent mon amour ; et ma félicité serait parfaite, mon adorable Suzon.

MADAME SARA

Suzon, dites-vous ? Serait-ce ma nièce ?

ZACHARIE

Votre nièce ? Fi, donc ; il nous ferait cette perfidie ?

LUCAS

Ça ne viant point au fait, il n'y a encore rian là qui parle d'argent, Claudeine.

ZACHARIE, lit

Mon adorable Suzon, sans les persécutions de votre vieille extravagante de Madame Sara.

MADAME SARA

Madame Sara ! C'est moi, vraiment, je n'en saurais douter. Ah, le coquin !

ZACHARIE

Et les fatigantes sollicitations de mon imbécile de parrain... Son imbécile de parrain ! Ah, le pendard ! Comme il parle de moi ?

MADAME SARA

C'est une insulte que ces canailles-là nous font faire, je vous en avertis.

ZACHARIE

Mademoiselle Claudine, Mademoiselle Claudine, votre cousin le paysan pourrait bien avoir cent coups de bâton, je vous en avertis.

CLAUDINE

Je ne savons tous deux ce que c'est, je vous demandons bian excuse.

LUCAS

Cent coups de bâton, da ? Hé, parle donc ? Claudeine, est-ce comme ça qu'on fait de l'argent avec du papier ? Queulle peste de monnaie !

ZACHARIE

C'est de la monnaie comme il te la faut, coquin. Voilà un plaisant billet à escompter !

LUCAS

Lisez, lisez plus loin, Monsieu, la somme se trouvera à la fin, peut-être.

ZACHARIE, lit

Les vingt mille écus de la succession de votre oncle ne nous peuvent manquer.

LUCAS

Je vous le disais bian, que vous trouveriais la somme.

ZACHARIE

L'impudent sang-froid de ce coquin-là m'impatiente....

Il lit.

Il y a presque autant en or dans la petite cassette que vous me gardez. Il faut que ce coquin-là nous ait bien volés, Madame Sara ?

MADAME SARA

Ah, je vous en réponds.

ZACHARIE, lit

Ne craignons point de nous déclarer, et hâtons-nous de nous délivrer de l'impunité de nos deux amants surannés.

MADAME SARA

Amants surannés ! Amants surannés ! Je ne me troquerais pas pour elle, assurément.

ZACHARIE

Et vous n'avez pas tort ; je ne voudrais pas changer contre lui ni de tempérament, ni de figure, moi.

MADAME SARA

Vous avez bien raison.

SCÈNE XXV. Trapolin, Zacharie, Madame Sara, Claudine, Lucas.

TRAPOLIN

On vient de m'avertir que vous aviez quelque chose à me dire, Monsieur.

ZACHARIE

Oui, j'ai à vous dire, Monsieur Trapolin, que vous êtes un maître fripon, un pendard, un coquin à pendre.

TRAPOLIN

Je n'ai jamais appris que sous vous, Monsieur mon parrain.

MADAME SARA

Un fourbe, un traître, un scélérat, dont je ne veux plus entendre parler de ma vie.

TRAPOLIN

J'ai bien de l'obligation à mes mauvaises qualités : mais, qui peut m'attirer toutes ces invectives ? Ne le sais-tu point, dis, Claudine ?

CLAUDINE

Si fait, Monsieur, c'est un billet que le cousin a trouvé ; et comme je ne savons lire ni l'un ni l'autre, j'avons prié Monsieur de le vouloir troquer contre de l'argent comme vous faites, vous.

ZACHARIE

Encore sont-ils dans la bonne foi, eux-autres.

TRAPOLIN

Hé bien ?

LUCAS

Hé bian, votre papier ne vaut rian, Monsieu Trapolin ; on ne trouve dessus que des coups de bâton et des injures, et si, on appelle ça des billets doux encore.

SCÈNE XXVI. Suzon, Zacharie, Trapolin, Madame Sara, Dubois, Claudine, Lucas.

SUZON

Je viens vous prendre pour le dîner, Monsieur Zacharie, je vous ai promis de me déterminer aujourd'hui, je vous tiendrai parole en bonne compagnie

ZACHARIE

Je vous en quitte, mon parti est pris je sais à quoi m'en tenir, Madame Trapolin.

SUZON

Qu'est-ce à dire, Madame Trapolin ?

TRAPOLIN

On sait tout, Mademoiselle Suzon.

SUZON

Comment, on sait tout, et que sait-on, encore ?

TRAPOLIN

Que vous m'aimez, que je vous adore, et que nous allons nous marier ensemble.

SUZON

On sait mal, Monsieur Trapolin, et vous êtes un ignorant vous-même, je n'ai jamais été dans ce goût-là, je vous assure.

ZACHARIE

Serait-il bien possible, charmante personne ?

SUZON

La pluralité des voix n'est ni pour l'un ni pour l'autre, Monsieur Zacharie ; voici pour qui elle se déclare, aussi bien que mon coeur. Approchez Clitandre.

SCÈNE XXVII. Clitandre, Suzon, Zacharie, Trapolin, Madame Sara, Claudine, Lucas, Dubois.

TRAPOLIN

Clitandre ! Que vois-je ? Ah ! Je suis perdu !

CLITANDRE

Je vous l'avais bien dit, Monsieur Trapolin, que je vous enlèverais quelqu'une de vos pratiques, et que je serais payé.

TRAPOLIN, à Suzon

Ma cassette, au moins, Mademoiselle Suzon.

SUZON

Elle est entre les mains de Monsieur, vous lui devez de l'argent, il a des comptes à faire avec vous ; il comptera les mains garnies.

Main garnie : Possession de la chose contestée. [F]

TRAPOLIN

Je suis ruiné, je suis assassiné.

CLITANDRE

On ne vous fera point de tort ; mais je me ferai justice.

MADAME SARA

Qu'est-ce donc que tout ceci ? Il y a une heure que j'écoute, et je ne comprends rien...

TRAPOLIN

C'est une tracasserie qu'on me fait, Madame Sara ; mais je suis honnête homme, moi, la promesse est échue, je vous tiendrai parole.

MADAME SARA

Non, Monsieur Trapolin, vous êtes un fripon. Vous me rendrez mes dix mille écus, je ne veux point de vous, et pour la promesse de mariage...

ZACHARIE

Je l'ai endossée, Madame Sara, voulez-vous que je l'acquitte ?

MADAME SARA

Volontiers, Monsieur ; mais faisons rendre compte à votre coquin de filleul, et qu'il rentre dans le néant, d'où nous l'avons tiré.

TRAPOLIN

Me voilà bien.

DUBOIS

Tu voulais faire ma fortune, cousin, voilà la tienne bien dérangée : je m'en vais reprendre les livrées du Président.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0