Comédie en vers· Comédie en vers
Le Bon Soldat
Représentée pour la première fois le 24 Avril 1693 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MONSIEUR GROGNARD, prétendu Mari d'Angélique
- ANGÉLIQUE, Amoureuse de Léandre
- JACINTE, Servante d'Angélique
- LÉANDRE, Amant d'Angélique
- JOCRISSE, Valet de M. Grognard
- BARBE, Cuisinière de M. Grognard
- UN CLERC
- UN SOLDAT
- UN ROTISSEUR
SCÈNE I. Angélique, Jacinte.
ANGÉLIQUE
Quoi, d'un jaloux vieillard je me verrais la femme ? Jacinte, nous aimons l'honnête liberté, Nous serions toutes deux dans la captivité, Plus de Bal, d'Opéra, de Jeu, de Comédie, Qui faisaient nos plaisirs.JACINTE
Voyez son avarice extrême, Chez ce futur époux il vous conduit lui-même, Il vous y fait loger et veut dès aujourd'hui, Au plus tard dès demain vous marier chez lui, Et même sans prier aucun de la famille, Qui jamais de la sorte a marié sa fille ?ANGÉLIQUE
Son père est attaqué de la goutte, il est vieux.Goutte : Maladie causée par la fluxion d'une humeur acre sur des articles et jointures du corps ; et qui est fort douloureuse. [F]
JACINTE
Mais...JACINTE
Il peut tout ignorer.JACINTE
On lui vient d'envoyer, Jocrisse l'a portée.Jocrisse : terme injurieux et populaire, qui se dit en cette phrase proverbiale, "C'est un jocrisse qui mène les poules pisser", en se moquant d'un homme qui s'amuse au menus soins du ménage, qui est faible, et avare. [F]
ANGÉLIQUE
Ha ! Si je lui suis chère Qu'il vienne m'enlever dans les bras de mon père, Qu'il me sauve de ceux de ce jaloux vieillard.JACINTE
C'est un vilain magot que ce Monsieur Grognard.Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]
ANGÉLIQUE
Mon Père le croit riche, et veut que je l'adore, Il faut feindre d'aimer ce que mon coeur abhorre.SCÈNE II. Angélique, Jacinte, Jocrisse.
JOCRISSE
Il enrage, Votre papier, je pense, était un sorcelage, Il a dit, le lisant, puis-je croire cela ? Ah diable d'innocent que m'apportes-tu là ? Puis prenant ses cheveux et la piau de sa tête, Il s'est tout écorché d'une force...JOCRISSE
Non la piau, les cheveux, oui, j'ai vu tout à bas, Une tête de viau qu'on écorche est de même, La sienne.JOCRISSE
Rien. Qu'avait-ce papier donc ?SCÈNE III. Monsieur Grognard, Angélique, Jacinte, Jocrisse.
GROGNARD
Mamour, je suis au désespoir Pour aller à Poissy, je vais partir ce soir, Mon frère se meurt.Poissy : Ville au bord de la Seine à l'ouest de Paris et au delà de Nanterre.
SCÈNE IV. Monsieur Grognard, Angélique, Jocrisse.
GROGNARD
Que dit-elle ?GROGNARD
Ce n'est que pour un jour.ANGÉLIQUE
Et c'est ce qui m'étonne.GROGNARD
Hé bien, aurait-on cru Ce grand amour pour moi, franchement je l'admire, Et j'en suis si surpris, que je ne sais qu'en dire.ANGÉLIQUE
Va-t-elle bien ?ANGÉLIQUE
Elle vous coûte bien vingt Louis ?GROGNARD
Dites trente.ANGÉLIQUE
Vraiment elle est fort belle.GROGNARD
Et bonne.ANGÉLIQUE
Je le crois.ANGÉLIQUE
Enfin, quelle heure est-il ?GROGNARD
J'aurai du temps de reste.ANGÉLIQUE
Hélas ! Ne partez point.GROGNARD
Ne pas partir, la peste Il s'agit d'hériter, ce mien frère a du bien, Et je veux avoir l'oeil, qu'on ne détourne rien. Mais avant que de partir, mangeons dans la cuisine, Un morceau près du feu, j'ai froid à la poitrine, Mais je me charge ici...ANGÉLIQUE
Qu'est-ce encore que cela ?GROGNARD
Des Mémoires. Que veut ce petit drôle-là ?Drôle : Se dit d'un homme ou d'un enfant qui, ayant quelque chose de décidé, de déluré, ne laisse pas d'exciter quelque inquiétude, et sur lequel d'ailleurs on s'attribue quelque supériorité. [L]
SCÈNE V. Monsieur Grognard, Angélique, Le Maître-Clerc, Jocrisse.
GROGNARD
Monsieur, excusez-moi.LE CLERC
Votre serviteur.GROGNARD
Ma foi je doute fort demain comme aujourd'hui Qu'il en puisse envoyer un plus petit que lui. Jocrisse tiens-toi là, qu'aucun n'entre ou ne sorte.JOCRISSE
Non, je n'ouvrirai pas qu'on ne buque à la porte.Buquer : Heurter, frapper. (ancien français)
JOCRISSE
Bien, pas un n'entrera, quand ils y viendraient cent. Par la gueule du sac, la carogne est entrée, Palsanguenne al en tient la chienne est éventrée, Al n'est pargué pas morte, il y fallait cela, Qu'elle ronge à présent.Carogne : terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur. [F]
SCÈNE VI. M. Grognard, Jocrisse.
GROGNARD, sa serviette à la main
Quel bruit fais-tu donc là ?GROGNARD
Que veux-tu dire ?JOCRISSE
C'est qu'al en tient, ouvrez, et vous allez bien rire, Si vous ne la trouvez en quatre ou cinq quartiers...GROGNARD
Quoi donc ?GROGNARD
Une Souris, où donc ?GROGNARD voulant rentrer
Elle est morte.GROGNARD
Le sac, ah je crains bien...JOCRISSE
Allez sur ma parole, Ne craignez rien, al est plus plate qu'une sole, Six coups de mon bâton...Sole : Poisson plat.
GROGNARD, tirant la montre
Hélas ! Je suis perdu.SCÈNE VII. Angélique, Monsieur Grognard, Jocrisse.
GROGNARD
C'est pour ma montre.JOCRISSE
Il ment, c'est pour une souris.GROGNARD
Ce malheureux a mis ma montre de la sorte, Et croit que tout cela n'est qu'une souris morte.GROGNARD
Chien de butor, va brider ma cavale. Allons donc.Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]
ANGÉLIQUE
Je vous suis, allez tout apprêter, Vous n'avez pas besoin de moi pour vous botter.Botter : Mettre les bottes à quelqu'un. [L]
SCÈNE VIII. Angélique, Jacinte.
ANGÉLIQUE
À merveille.ANGÉLIQUE
Oh tu vas voir, Ces feints déplaisirs font, étant crus véritables, Dans un jaloux absent des effets admirables ; As-tu trouvé Léandre ?JACINTE
Oui, j'ai su l'avertir, Que votre vieil Amant s'apprête pour partir, Et même en ce moment, au coin de cette rue Il a mis devant moi son valet à l'affût, Pour savoir quand Monsieur Grognard décampera, Et pour souper ici Léandre se rendra.GROGNARD, derrière le théâtre
Angélique.ANGÉLIQUE
J'y vais.SCÈNE IX. Jacinte, Jocrisse.
JOCRISSE
Morgué, cela m'affole, Comment diable est-ce donc que ceci se bricole, Que sert ce fer, pourquoi ces brimborions-là, Palsanguenne un licou vaut mieux que tout cela ?Brimborion : Colifichet, babiole, chose de peu de valeur. [FC]
JACINTE
Il va donc partir ?JOCRISSE
C'est qu'al lève le nez, et qu'a serre les dents, Je suis pour la brider, monté dans la mangeoire, Al m'a levé la tête, et cassé la mâchoire, Je l'ai pourtant bridée, et il n'y manquait rien, Hors que le fer était sous la gorge.JACINTE, à part
Ah ! Le vilain botté.SCÈNE X. Monsieur Grognard, Angélique, Jacinte.
ANGÉLIQUE
Quoi, vous allez partir ?ANGÉLIQUE
Non, absente de vous, je ne pourrai pas vivre, Ou souffrez que je meure, ou laissez-moi vous suivre.GROGNARD
Mais, mon coeur, que veux-tu ?ANGÉLIQUE
Je veux toujours vous voir.GROGNARD
Mais tu sais...ANGÉLIQUE
Vous voulez me mettre au désespoir.GROGNARD
Ce n'est que pour deux jours.JACINTE
Vous nous désespérez.GROGNARD
Cela me fait damner.ANGÉLIQUE
Hé ce moment venu m'est pis qu'un coup de foudre ; Oui, j'ai cru me résoudre à vous laisser partir, Mais je vois bien qu'enfin je n'y puis consentir.GROGNARD
Pour moi je ne sais pas où j'ai pris tant de charmes, Je ne puis m'empêcher de répandre des larmes.JACINTE
Vos affaires iront d'une belle dégaine, Vous ne seriez pas pis s'il était votre époux ! Votre ménage ira tout sens dessus dessous, Un mari ne pourra jamais faire un voyage, Sans qu'une femme soit à ses trousses, j'enrage, Quelle honte !ANGÉLIQUE
Partez.JACINTE
Je la consolerai.ANGÉLIQUE
Quand viendrez-vous ?GROGNARD
Demain ou je ne le pourrai.ANGÉLIQUE
Puisque je me résous à souffrir votre absence, Loin de vous supplier à faire diligence, Pour ne me plus jouer de si sensibles tours, Au lieu de deux, de trois, prenez huit ou dix jours.JACINTE
Mais vous rêvez, je pense !ANGÉLIQUE
Non, non, partez, Monsieur.GROGNARD
Adieu, ma chère.ANGÉLIQUE
Il est déjà bien tard.GROGNARD
Je gagnerai Poissy.JACINTE
Mais la nuit à présent n'est pas noire, elle est blonde, Puisque le clair de lune est le plus beau du monde.JACINTE, les séparant
Ma foi, vous finirez malgré tous vos adieux, Partez, s'il fallait donc qu'il fit un grand voyage !ANGÉLIQUE
Ah Ciel !ANGÉLIQUE
Adieu toute ma joie.GROGNARD
Adieu tout mon désir.SCÈNE XI. Angélique, Jacinte.
JACINTE
Mais vous avez pensé gâter toute l'affaire, Votre feint déplaisir l'a mis si fort à bout, Qu'il a, ma foi, pensé ne point partir du tout.ANGÉLIQUE
La feinte était fort bien.SCÈNE XII. Angélique, Jacinte, Le Soldat, Barbe.
JACINTE
Qu'est-ce ?LE SOLDAT
Monsieur Grognard.JACINTE
Hé bien !LE SOLDAT
Est-il ici ?JACINTE
Non, il est à la campagne.LE SOLDAT
Il le faut pourtant bien.JACINTE
Étant seules ici...LE SOLDAT
L'on ne doit craindre rien.LE SOLDAT
Que fait cela, Madame.ANGÉLIQUE
Puis-je, mon Accordé, Monsieur, étant aux champs, Souffrir, avec honneur, le moindre homme céans ?LE SOLDAT
Mais, comment voulez-vous, Madame, que je fasse, Ce que vous me devez, je le demande en grâce, Et tout autre Soldat viendrait brutalement, Ce billet à la main, prendre son logement, Mais, j'en use partout avec respect, Madame.Billet : Missive, petite lettre qui n'a pas les formules usitées dans les lettres ordinaires. [L]
JACINTE
Rien n'est si chatouilleux que l'honneur d'une femme, Vous le savez, Monsieur, nous avons ce malheur, Le moindre homme suffit pour ternir notre honneur, Et son ombre à présent nous ferait du scandale.ANGÉLIQUE
Je n'ai qu'une cuisine, une chambre et ma salle, On ne peut vous coucher que dans un galetas.Galetas : étage pris dans le comble ; grenier ou lieu qui touche à la couverture du logis. [F]
JACINTE
Mais il est tard.LE SOLDAT
J'ai grand faim.JACINTE
Barbe vous trouvera quelque morceau de pain, Sans le mari, toujours la femme se chagrine, Et pour lors il n'est rien plus froid que la cuisine.BARBE
Montez.LE SOLDAT
Testigué, serviteur.ANGÉLIQUE
Je crains...SCÈNE XIII. Angélique, Jacinte, Le Rôtisseur.
ANGÉLIQUE
Vois qui heurte ?LE ROTISSEUR
Bonsoir.JACINTE
Qu'est-ce encore que ceci ?LE ROTISSEUR
C'est du vin et du rôt que j'apportons ici.LE ROTISSEUR
Pargué, Madame, c'est pour faire bonne chère.LE ROTISSEUR
Vla qu'a-t-il bonne mine ?LE ROTISSEUR
Hé, j'en sommes payés, je n'en demandons rien.SCÈNE XIV. Angélique, Jacinte, Le Rôtisseur, Barbe.
JACINTE
C'est assez.LE ROTISSEUR
Tout cela coûte bien plus que vous ne pensez.JACINTE
Tant mieux.LE ROTISSEUR
Le plat de rôt est aussi raisonnable...ANGÉLIQUE
Jacinte, le voici.SCÈNE XV. Angélique, Léandre, Jacinte, Barbe.
LÉANDRE
Madame, vous voyez ce que j'ose entreprendre, Mais si vous ne m'aimez, que deviendra Léandre ?ANGÉLIQUE
Je vous aime, mon coeur ne dément point ma voix, Je crois depuis deux ans vous l'avoir dit cent fois, Je vous aime.LÉANDRE
Hé, Madame, est-ce assez de le dire Et d'en demeurer là, pour croître mon martyre ; Vos souhaits et les miens seront-ils superflus, Montrez que vous m'aimez, et ne le dites plus.JACINTE
Voici l'occasion la plus belle du monde ; Votre jaloux amant est parti pour deux jours, L'agréable saison pour les tendres amours : Madame, mettra-t-on le couvert dans la salle,ANGÉLIQUE
Où donc, vous prétendez me faire un grand régale.Régale : Bonne chère. [Il nous a fait un magnifique régale. Donner un régale à un de ses amis.] [R]
JACINTE
Mais votre amour s'échauffe, et le souper froidit, Si longtemps sans manger, est-ce être raisonnable, Ne voulez-vous donc pas, Monsieur, vous mettre à table ; Dites-lui qu'il s'y mette, il veut être prié, Plus de soupirs, demain vous serez marié.JACINTE
Oui, Madame, elle l'est.ANGÉLIQUE
Je viens d'être alarmée.LÉANDRE
De qui donc ?ANGÉLIQUE
D'un soldat que nous avons là-haut.LÉANDRE
Par étape ?ANGÉLIQUE
Oui.LÉANDRE
Dort-il ?ANGÉLIQUE
Il ronfle comme il faut.LÉANDRE
Quand ces gens soupent bien, ils dorment à merveille, Et l'on leur tirerait le canon dans l'oreille, Qu'ils dormiraient encore. Qu'a-t-il soupé ?ANGÉLIQUE
Lui ? Rien.JACINTE
Qui diantre heurte ainsi ?ANGÉLIQUE
Monsieur, quelle est ma crainte !LÉANDRE
Va voir, Jacinte.JACINTE
C'est lui-même.JACINTE
Mais il monte.LÉANDRE
Quoi qu'il arrive...SCÈNE XVI. Grognard, Angélique, Jacinte.
GROGNARD
D'où vient donc ?GROGNARD
Mort !GROGNARD
Qu'elle m'aime !JACINTE
Oh !GROGNARD
Mon coeur !ANGÉLIQUE
Ah !ANGÉLIQUE
Votre retour m'est un coup de poignard ; Pourquoi s'en revenir puisqu'il était si tard Et pourquoi me donner une frayeur mortelle.GROGNARD
Mon pauvre petit coeur, On ne peut pas, je crois, voir dans aucun ménage, La femme et le mari s'entraimer davantage.JACINTE
On ferait tout Paris.ANGÉLIQUE
J'avais déjà l'effroi D'un Soldat qui céans s'est logé malgré moi Souffrir un homme ici, seules, en votre absence, Que dira-t-on de moi ?GROGNARD
Qu'en dira-t-on ? Je pense Que nul n'y peut trouver à redire que moi, C'est par étape et c'est par ordre du Roi. J'ai sortant de Paris trouvé l'apothicaire, Qui m'a dit qu'une crise avait sauvé mon frère, Et je suis revenu pour souper, qu'avons-nous ?GROGNARD
Mais...GROGNARD
Tant pis.SCÈNE XVII. Grognard, Angélique, Jacinte, Barbe, Le Soldat.
LE SOLDAT
Je viens, Monsieur, vous donner le bonsoir, C'est un petit devoir qu'on doit à son Hôte, Que j'importune ici.GROGNARD
Ce n'est pas votre faute.GROGNARD
Tout cela lui fait peur.LE SOLDAT
Je m'en suis aperçu, Un cadet fort bien fait... eût été mieux reçu.Cadet : Gentilhomme qui servait comme soldat et bientôt après comme bas-officier, pour apprendre le métier. [L]
GROGNARD
Hé, que crains-tu ?LE SOLDAT
Je n'ai nul dessein de vous nuire.GROGNARD
Je le crois fort, Monsieur.LE SOLDAT
Pour souper, qu'avons-nous ?GROGNARD
Rien du tout, dont j'enrage.LE SOLDAT
Écoutez entre nous, Je vais vous découvrir une importante affaire, Et dans ce même instant vous faire fort grande chère, Ne me perdez pas, à vingt ans j'eus le bien, De servir quatre mois un grand magicien, Je sais tout ce qu'on peut savoir dans les magies, Informez-vous dedans nos compagnies, Vous saurez de quel bois se chauffe Joli-coeur, C'est mon nom et celui de votre serviteur, J'ai pouvoir sur le Diable, et si je lui commande D'apporter promptement dans ce lieu, pain, vin, viande, D'un seul mot tout cela se va trouver ici. Dites quel rôt vous plaît.Rôt : Viande rôtie à la broche. Le rôt se sert au milieu du repas. [F]
ANGÉLIQUE
Jacinte, qu'est ceci ?GROGNARD
De tous ces contes-là, je ne me repais guère, Si ce n'est que cela, je crois, sans vous fâcher, Que nous n'avons tous trois qu'à nous aller coucher ; Car nous ne verrons point ce souper-là paraître.LE SOLDAT
La frayeur fait passer votre appétit peut-être, Et de tout ce rôt-là vous ne mangerez rien.LE SOLDAT
Il sera merveilleux.GROGNARD
Goûtons-le pour le croire.LE SOLDAT
Démon, qu'en cet instant se trouve en cette armoire, Deux oiseaux de Rivière, un Levraut, trois Perdrix, Et que ce Rôt-là soit le meilleur de Paris, Qu'on ajoute à cela deux faisans, je te prie.LE SOLDAT
Filles, apportez tout.ANGÉLIQUE
Il me prend un frisson.LE SOLDAT
Madame, ne craignez en aucune façon.ANGÉLIQUE
Ah, Monsieur, c'est un Diable.LE SOLDAT
Voilà de quoi, soupons.ANGÉLIQUE
Cela m'est impossible.GROGNARD
J'en vais manger.ANGÉLIQUE
Et moi.JACINTE
J'en mangerai de même.LE SOLDAT
Çà, je vais vous servir.LE SOLDAT
Non, non, il est souvent des diables favorables, Qui dans certains périls se trouvent secourables ; Vous auriez bien sujet d'avoir le coeur contrit, Mesdames, bien vous prend que j'aie un peu d'esprit, Du vin, à la santé de celui qui nous traite, Et pour rendre la fête à mon gré plus complète, Je vais l'accompagner d'un couplet de chanson, Qui vous plaira, je crois, puisqu'il me semble bon.Il chante.
Bacchus et L'Amour font débauche, Buvons à droit, buvons à gauche, Ils sont d'accord ici tous deux, Et la fête n'est que pour eux, Quel plaisir de les voir à table, Qu'avec un peu d'amour Bacchus est agréable, Et que l'Amour est divin Quand il a pris un petit doigt de vin.GROGNARD
Je ne vois pas ici que nous fassions débauche, Votre Démon voit trouble, ou du moins voit à gauche ; Ainsi je crois pouvoir dire avec raison, Que cette chanson-là, n'est guère de saison.LE SOLDAT
J'en vais chanter une autre.Il chante.
L'amour vous récompense De votre long chagrin, Profitez de l'absence Du vieux faquin, Du vieux faquin, Du vieux bouquin, Du vieux bouquin, Qu'il perde toute espérance, Le gros pendard, Le sot bavard, Le grand braillard, Le vieux pénard, Trompez tous deux d'intelligence, Le laid hibou Le loup garou, Le vieux houhou, Le franc coucou.Pendard : Par exagération, celui, celle qui est digne de pendaison, qui ne vaut rien du tout. [F]
Pénard : terme injurieux qu'on dit quelquefois des hommes agés, des vieillards cassés. [F]
Loup-garou : Est dans l'esprit du peuple un esprit dangereux et malin qui court les champs et les rues la nuit. [F]
Coucou : On dit figurément, qu'on home est coucou, ou cocu, quand le femme lui fait quelque infidélité conjugale. [F]
GROGNARD
Elle pleure à présent, et riait tout à l'heure. Quelle sera la fin de ce désordre ici ! Mais il est trop certain qu'un Démon est ici.LE SOLDAT
Pour troubler les amours...ANGÉLIQUE, s'écriant
C'est pour troubler les nôtres.JACINTE
Nous verrons, s'il le faut, l'Enfer de bout en bout, Mais ne nous montrez point ce Diable-là surtout.LE SOLDAT
Mais comme il est céans, il faut bien qu'il en sorte, Ou par la cheminée enfin, ou par la porte, Pour la forme, il l'aura telle que je voudrai, Choisissez-la vous-même, ou je la choisirai, La voulez-vous d'un boeuf, ou d'un homme, ou d'un diable ?Céans : Terme démonstratif du lieu où on est. [F]
ANGÉLIQUE
La figure de l'homme est la plus agréable : Que comme un tourbillon il sorte de ces lieux, Je tournerai le dos, ou fermerai les yeux.GROGNARD
Moi, je ferme les yeux, et je tourne le dos, Pour ne point voir l'objet qui trouble mon repos.GROGNARD
Qu'importe ?LE SOLDAT
Prends un habit galant, des plumes, des rubans, Quand je battrai des mains, sors vite de céans, Quitte ta laide face, prends-en une plus belle, Pour ne point faire peur à cette Demoiselle, Car tu peux être vu d'elle et de son amant, Et prends garde surtout d'en user autrement, Vous le verrez un peu, tournez-vous d'autre sorte.GROGNARD, seul
Ah, ah, quelle voix infernale, Nul mortel ici-bas n'a de voix qui l'égale, Suivez-moi tous. Comment je reste seul ici ? Angélique, Jacinte, et le Soldat aussi, Tout est au Diable, et moi bien plus qu'eux misérable, J'ai tort, je suis mieux qu'eux puisqu'ils sont tous au Diable ; Angélique, un Démon vous enlève aujourd'hui, Ah ! N'avez-vous point fait quelque pacte avec lui ? Un Diable me l'emporte.SCÈNE XVIII. Grognard, Jacinte.
JACINTE
Ils sont bien dix ou douze, Mais le Diable, Monsieur, qui l'emporte, l'épouse, C'est Léandre.JACINTE
Elle vous haïssait, Monsieur, comme le Diable, Je ne suis pas d'humeur à vous déguiser rien. Et je vous parle franc.GROGNARD
Vraiment je le vois bien, Et pour me consoler encor de cette affaire, Si la mort me faisait l'héritier de mon frère ; Mais tout coup vaille, il faut pour m'éloigner d'ici, Reprendre doucement le chemin de Poissy.Tout coup vaille : Arrive ce qu'il pourra. [L]
492 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica