Comédie en prose
Les Bourgeoises à la Mode.
Représentée pour la première fois le 15 Novembre 1692 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MONSIEUR SIMON, Notaire
- ANGÉLIQUE, femme de M. Simon
- MONSIEUR GRIFFARD, Commissaire
- ARAMINTE, femme de M. Griffard
- MARIANE, fille de M. Simon
- LISETTE, fille de Chambre d'Angélique
- MADAME AMELIN, Marchande
- LE CHEVALIER, amoureux de Mariane
- FRONTIN, Intrigant
- MONSIEUR JOSSE, Orfèvre
- JASMIN, Laquais d'Angélique
ACTE I
SCÈNE I. Le Chevalier, Frontin.
LE CHEVALIER
Hé bien, Frontin, as-tu donné mon billet à Lisette ?
FRONTIN
J'arrive comme vous, je n'ai encore vu personne ; mais, j'ai appris en Ville une très fâcheuse nouvelle.
LE CHEVALIER
Quelle nouvelle ? De quoi s'agit-il ?
FRONTIN
Il faut quitter ce pays-ci.
LE CHEVALIER
Et la raison ?
FRONTIN
Il s'y forme un orage épouvantable.
LE CHEVALIER
Comment ?
FRONTIN
On a fait de mauvais rapports à la Justice.
LE CHEVALIER
À la Justice ! Que veux-tu dire ?
FRONTIN
Ce jeune homme à qui vous gagnâtes l'autre jour ces deux mille écus qu'il venait de toucher pour faire cette Compagnie de Cavalerie...
LE CHEVALIER
Hé bien ?
FRONTIN
Il est fâché de les avoir perdus.
LE CHEVALIER
Tu me dis là une bonne nouvelle : hé, qui en doute ?
FRONTIN
Ce n'est pas tout, il a eu l'indiscrétion de s'en plaindre.
LE CHEVALIER
Tant pis pour lui.
FRONTIN
Tant pis pour vous ; car on informe.
LE CHEVALIER
Que cela ne t'embarrasse point, je me tirerai bien d'affaire.
FRONTIN
Écoutez, vous menez une vie diablement libertine, franchement.
LE CHEVALIER
Cela commence à me fatiguer, je te l'avoue.
FRONTIN
Nous sommes furieusement décriés dans Paris.
LE CHEVALIER
Si le dessein que j'ai peut réussir, je réparerai cela quelque jour.
FRONTIN
Il n'y a presque plus que cette maison où vous ne soyez pas tout à fait connu.
LE CHEVALIER
Il faut tâcher d'en profiter.
FRONTIN
C'est bien dit ; attrapons encore ces gens-ci, et faisons grâce au reste de la nature.
LE CHEVALIER
La petite fille de Monsieur le Notaire chez qui nous sommes, l'aimable et jeune Mariane, est un des meilleurs partis qu'il y ait à Paris.
FRONTIN
Et sa belle-mère, Madame la Notaire, une des plus grandes dépensières qu'il y ait au monde : il ne lui manque que de l'argent.
LE CHEVALIER
C'est une femme de fort bon sens, qui aime les plaisirs, le jeu, la compagnie ; et depuis deux jours je me suis avisé de lui persuader de donner à jouer chez elle, pour avoir occasion d'y venir plus souvent, et pouvoir entretenir Mariane de la tendresse que j'ai pour elle.
FRONTIN
Cela est fort bien imaginé. Mais, Monsieur le Notaire, que dira-t-il de cela ?
LE CHEVALIER
Lui ? C'est un bonhomme, qui n'a presque pas le sens commun.
FRONTIN
Cependant il n'a pas le goût mauvais ; il est amoureux d'Araminte, comme vous savez.
LE CHEVALIER
De la femme du Commissaire ?
FRONTIN
Justement. C'est moi qui suis le confident de cette affaire.
LE CHEVALIER
Ne le voilà pas mal adressé ? Araminte et sa femme sont intimes amies.
FRONTIN
Cela ne gâtera rien ; au contraire, si elles ont de l'esprit elles profiteront de l'aventure. Et pour vous, si vous en usez bien avec moi, car enfin nous nous connaissons, comme vous savez, il faut être bon Prince, nous tâcherons de vous faire épouser Mariane. Voici déjà votre billet que je vais donner à Lisette. Allez cependant songer à faire taire le petit homme aux deux mille écus. Dans l'affaire où vous allez vous embarquer, une aventure d'éclat ne vaudrait pas le diable.
SCÈNE II.
FRONTIN, seul
L'heureuse chose que d'être né avec de l'esprit ! Oh pour cela, Monsieur le Chevalier est un des premiers hommes qu'il y ait au monde. Le jeu, les femmes, tout ce qui sert à ruiner les autres, est ce qui lui fait faire figure, et tout son revenu n'est qu'en fond d'esprit. Patience, je ne dis mot, mais ma foi, s'il ne fait ma fortune avec la sienne, je gâterai bien ses affaires.
Faire figure : avoir une certaine position, un vertain crédit. Absolument. Faire figure, être dans une situation avantageuse, paraître beaucoup, dépenser beaucoup.[ L]
SCÈNE III. Frontin, Lisette.
LISETTE
Ah ! Ah ! C'est toi : bonjour, Frontin.
FRONTIN
Bonjour Lisette. Ta maîtresse est-elle habillée ?
LISETTE
Oui, mais c'est une grande merveille, et nous n'avons pas coutume d'être si diligentes.
FRONTIN
Et sais-tu bien qu'il est près de midi ?
LISETTE
Cela ne fait rien. Comme nous ne nous couchons que le matin, nous ne nous levons que le soir ordinairement.
FRONTIN
Et vous vous promenez toute la nuit.
LISETTE
Oh cela va bien changer. Monsieur le Chevalier a conseillé à Madame d'établir ici avec Araminte de petites parties de plaisir et de jeu. Nous ne sortirons plus si souvent, et dans le fond il y a quelque raison. Il vaut mieux recevoir chez soi compagnie, que de l'aller cher en Ville.
FRONTIN
Et le mari sait-il quelque chose de ce dessein ?
LISETTE
Non pas encore. Mais quand cela sera, ne le verra-t-il pas bien sans qu'on lui dise ? C'est un homme qui n'est pas tout à fait le maître, comme tu sais.
FRONTIN
Bon ! Pour faire la femme de qualité, on dit que ta Maîtresse le fait quelquefois passer pour son homme d'affaires.
LISETTE
Le grand malheur ! Est-ce ici la seule maison de ta connaissance où les Maris ne sont que les premiers domestiques de leurs femmes ?
FRONTIN
Il y a mille Bourgeoises dans ce goût-là.
LISETTE
Il n'est rien tel que de mettre les gens sur un bon pied.
Bon pied : Fig. Mettre quelqu'un sur un bon pied, lui procurer de grands avantages. En un sens tout différent. l'obliger à faire son devoir. [L]
FRONTIN
Oh diable, pour bien dresser un mari, tu es la première fille du monde.
LISETTE
Venons au fait. Qu'est-ce qui t'amène ici ?
FRONTIN
Bien des choses. J'y viens de la part d'Araminte, de celle de Monsieur le Chevalier, et de la mienne.
LISETTE
Comment de la tienne ?
FRONTIN
Oui, mon enfant, j'ai une impatience terrible de devenir ton premier domestique.
LISETTE
Rien ne presse encore. Veux-tu parler à Madame ?
FRONTIN
Oui, vraiment, comme Laquais d'Araminte, j'ai un billet à lui rendre.
LISETTE
Hé bien, viens, tu n'as qu'à me suivre.
FRONTIN
Et attends, attends. Comme valet de chambre de Monsieur le Chevalier, j'ai des affaires sérieuses à te communiquer.
LISETTE
Comment donc, tu te mêles de bien des métiers, à ce qu'il me semble ?
FRONTIN
Il est vrai, je suis le garçon de France le plus employé. Valet de chambre de l'un, laquais de l'autre, grison de celle-ci, espion de celle-là. Je fais tout avec une discrétion admirable. Dans la plupart des aventures dont je me mêle, je suis presque toujours pour et contre ; je conduis quelquefois les affaires de la femme et celles du mari tout ensemble. Je sais toujours tout, et ne dis jamais rien, et je ne cherche qu'à faire plaisir à tout le monde.
Grison : se dit aussi par raillerie des laquais de gens de qualité qui ne portent point de couleurs, et qui leur servent d'espions ou de messagers secrets. [F]
LISETTE
Voilà un fort joli caractère : mais dis vite, qu'as-tu à me faire savoir de la part du Chevalier ?
FRONTIN
Qu'il est amoureux de Mariane.
LISETTE
De Mariane ?
FRONTIN
Oui, d'elle-même ; et il m'a chargé de te l'a demandé en mariage.
LISETTE
En mariage à moi !
FRONTIN
Est-ce que tu ne sais pas que pour épouser des filles de bourgeois, ce n'est point aux Pères que de jeunes gens de condition s'adressent à présent.
LISETTE
Non.
FRONTIN
Non vraiment, cela était bon autrefois ; mais aujourd'hui les manières sont bien différentes : on prend seulement l'aveu de la petite fille, on tâche d'avoir l'agrément de la fille de Chambre, et quand on ne peut plus cacher la chose, on en informe la famille.
LISETTE
Cela est de fort bon sens. Monsieur le Chevalier a-t-il expliqué son amour ?
FRONTIN
Ses yeux ont tâché de se faire entendre.
LISETTE
Hé bien ?
FRONTIN
Ceux de Mariane n'ont rien compris : mais pour rendre la chose plus intelligible, voilà un petit billet que tu es priée de lui faire lire.
LISETTE
Très volontiers.
FRONTIN
Nous en aurons bientôt réponse ?
LISETTE
C'est ce que je ne sais point ; Mariane n'est pas souvent avec sa belle-mère. Monsieur le Notaire, qui est bourgeois depuis les pieds jusqu'à la tête, ne veut pas que sa fille prenne les manières de sa femme, et nous n'avons point avec elle tout le commerce qu'elle voudrait bien avoir avec nous.
FRONTIN
Voici ta Maîtresse.
SCÈNE IV. Angélique, Frontin, Lisette.
ANGÉLIQUE
Il n'est encore venu personne ? Ah ! Te voilà, que veux-tu, Frontin ?
FRONTIN
Vous rendre un billet d'Araminte, Madame.
À Lisette.
Songe à celui de Monsieur le Chevalier.
LISETTE
Ne te mets pas en peine.
ANGÉLIQUE, après avoir lu
Voilà qui est bien. Puisqu'elle doit venir, il n'y a point de réponse, je la lui ferai moi-même.
SCÈNE V. Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE
Lisette ?
LISETTE
Madame.
ANGÉLIQUE
Mon Mari est amoureux d'Araminte.
LISETTE
Lui, Madame ! Serait-il possible ?
ANGÉLIQUE
Elle me l'écrit.
LISETTE
Et vous n'êtes pas plus intriguée ?
ANGÉLIQUE
Intriguée ! Par quelle raison ? Cette femme est de mes amies, et tu sais que je ne suis pas jalouse.
LISETTE
Vous avez raison, la jalousie est une passion bourgeoise, qu'on ne connaît presque plus chez les personnes de qualité.
ANGÉLIQUE
Fi, cela ne mérite pas seulement que l'on y fasse attention. Parlons d'autre chose. Sais-tu bien que je commence à me repentir de m'être laissée persuader de donner à jouer chez moi.
LISETTE
Et comment donc ! Quoi, vous ne savez jamais ce que vous voulez ? Mort de ma vie, vous êtes bien plus femme qu'une autre.
Mort de ma vie : autre serment qui sert à affirmer avec une cetaine impatience. [L]
ANGÉLIQUE
Oh, ne me querelle donc point, je te prie, tu me mettrais de mauvaise humeur.
LISETTE
Hé, comment ne vous pas quereller ? Il ne tient qu'à vous d'être parfaitement heureuse : belle, jeune, bien faite, spirituelle, vous êtes aimée de tous ceux qui vous voient, et vous avez le bonheur de n'aimer personne que votre Mari, que vous n'aimez guères ; vous êtes sans aucune passion dominante, que celle de vos plaisirs ; vous avez en moi une fille dévouée à tous vos sentiments, quelque déraisonnables qu'ils puisent être, et vous ne cherchez qu'à troubler la tranquillité de votre vie par des inégalités perpétuelles.
ANGÉLIQUE
Que veux-tu que je te dise ? Je suis dans des situations qui ne me plaisent point du tout.
LISETTE
De quoi vous plaignez-vous ?
ANGÉLIQUE
De quoi je me plains ? N'est-ce pas une chose horrible, que je ne sois que la femme d'un Notaire ?
LISETTE
Oui, et d'un Notaire qui s'appelle Monsieur Simon encore : cela est chagrinant, je vous l'avoue, et vous n'avez ni l'air, ni les manières d'une Madame Simon.
ANGÉLIQUE
N'est-il pas vrai que j'étais née pour être tout au moins Marquise, Lisette ?
LISETTE
Assurément. Mais aussi, Madame, ne faites-vous pas comme si vous l'étiez.
ANGÉLIQUE
Non vraiment, ma pauvre Lisette, je n'ose médire de personne, je ne puis risquer la moindre petite querelle avec des femmes qui me déplaisent. Je suis privée du plaisir de me moquer de mille ridicules. Enfin, Lisette ; quand on a de l'esprit, il est bien fâcheux, faute de rang et de naissance, de ne pouvoir le mettre dans tout son jour.
LISETTE
Hé, pourquoi vous contraindre ? Qui vous retient ? Abandonnez-vous toute à votre génie, commencez par donner à jouer, recevez grand monde ; il y a mille bourgeoises des plus roturières qui n'ont point d'autre titre pour faire les femmes de conséquence.
ANGÉLIQUE
Hé bien, n'en parlons plus, Lisette, c'en est fait, me voilà déterminée.
LISETTE
Nous avons déjà dans nos intérêts un Commissaire, Madame, le Mari d'Araminte ; et ce n'est pas peu de chose à Paris, pour des joueuses de profession, que la faveur d'un Commissaire.
ANGÉLIQUE
Ne comptons point trop là-dessus, le mari d'Araminte est un homme fort extraordinaire ; et qui n'aime point à faire plaisir à sa femme.
LISETTE
Il n'importe, je veux vous ménager sa protection, moi, laissez-moi faire. Ce qui m'embarrasse le plus, c'est que nous ne sommes pas bien en argent comptant.
ANGÉLIQUE
Et que je ne sais quel tour faire à mon mari pour en attraper ; l'affaire de mon diamant l'a déjà mis dans une colère épouvantable.
LISETTE
Il commence pourtant à croire que vous l'avez en effet perdu, et il me semble que nous pourrions à présent risquer de le vendre.
ANGÉLIQUE
Point du tout, il a fait courir des billets chez les Orfèvres.
LISETTE
Hé bien, mettons-le en gage, Madame, c'est de l'or en barre.
ANGÉLIQUE
Je suis trop lasse des usuriers.
LISETTE
Vous avez pourtant l'air d'en avoir encore longtemps affaire.
SCÈNE VI. Angélique, Lisette, Jasmin.
JASMIN
Madame Amelin, votre Marchande de modes...
LISETTE
C'est de l'argent qu'elle vous demande.
ANGÉLIQUE
Je n'en ai point à lui donner.
LISETTE
Comment faire ?
ANGÉLIQUE
Il me prend envie de lui en emprunter, Lisette : elle est fort riche cette Madame Amelin.
LISETTE
Lui en emprunter ! Vous n'y songez pas.
ANGÉLIQUE
Pourquoi non, c'est une commission que je te donne.
LISETTE
À moi, Madame ?
ANGÉLIQUE
À toi-même. Voilà ce diamant que mon mari croit perdu, tu as de l'esprit.
LISETTE
J'ai de l'esprit ? Mais Madame Amelin...
ANGÉLIQUE
Elle aura intérêt de me faire trouver de l'argent pour être payée.
LISETTE
La voici.
SCÈNE VII. Angélique, Me Amelin. Lisette.
ANGÉLIQUE
Hé, bonjour, Madame Amelin, il y a mille ans que je ne vous ai vue, et cependant je suis sur vos parties.
Partie : Un mémoire où sont énumérés tous les articles faits, fournis ou vendus. [L]
MADAME AMELIN
Oh, Madame, ce n'est pas là ce qui m'amène ici.
LISETTE
Bonjour, Madame Amelin.
ANGÉLIQUE
Combien vous dois-je, Madame Amelin ?
MADAME AMELIN
J'ai là vos parties, Madame, si vous voulez bien prendre la peine...
ANGÉLIQUE
Volontiers, je n'aime point à devoir.
Elle lit.
Premièrement, pour avoir garni l'épaule gauche de Madame... Vous vous moquez, Madame Amelin, ce n'est pas là mon mémoire.
MADAME AMELIN
Je vous demande pardon, Madame : c'est celui d'une Comtesse dont je ne puis tirer d'argent. Je lui ai depuis six mois fourni trois paires de hanches, il n'y a pas moyen que j'en sois payée.
LISETTE
Ce sont pourtant là les choses qu'on devrait payer comptant, pour ne pas faire crier les Marchands.
MADAME AMELIN
Voilà votre mémoire, Madame.
ANGÉLIQUE
Voyons. Pour l'idée d'une coiffure extraordinaire. Ah ! 4Je me reconnais à la coiffure : mais votre mémoire est furieusement long, vous croyez que je lirai tout cela, Madame Amelin, je suis trop paresseuse.
MADAME AMELIN
Voyez seulement le total, Madame, s'il vous plaît.
ANGÉLIQUE
Somme totale, trois cents dix livres.
LISETTE
Il n'y a que trois cents livres ! En vérité, Madame, il vous en coûte bien peu pour être mieux mise que les autres.
ANGÉLIQUE
Lisette, allez dire à mon homme d'affaires qu'il vous donne trois cents dix livres, dépêchez, n'entendez-vous pas ? Trois cent dix livres, cela est-il si difficile à comprendre !
LISETTE
Non, Madame, je comprends fort bien trois cent dix livres.
ANGÉLIQUE
Hé bien, puisque vous comprenez, cela suffit, allez vite.
LISETTE
Voilà de l'argent bien comptant pour Madame Amelin.
SCÈNE VIII. Angélique, Me Amelin.
ANGÉLIQUE
Le commerce que vous faites vous donne bien de la peine, Madame Amelin ?
MADAME AMELIN
Oui, Madame, et l'on ne gagne pas grand-chose, comme vous voyez.
ANGÉLIQUE
La pauvre femme ! Vous faites quelquefois des pertes considérables ?
MADAME AMELIN
Il m'est dû plus de dix mille livres, dont je n'aurai jamais dix pistoles.
ANGÉLIQUE
La pauvre femme ! Vous avez beaucoup d'enfants, Madame Amelin ?
MADAME AMELIN
Je n'ai qu'un grand garçon, qui me fera mourir de chagrin, je pense.
ANGÉLIQUE
Comment donc ?
MADAME AMELIN
Je ne sais où il prend de l'argent : mais il est toujours avec de belles Dames : il joue avec de grands Seigneurs, et il dit à tous ceux qui me connaissent, que je ne suis que sa mère nourrice.
ANGÉLIQUE
En vérité voilà un mauvais petit caractère.
MADAME AMELIN
Hélas ! Madame, c'est comme tout le monde est aujourd'hui. On veut paraître ce qu'on n'est pas, et c'est ce qui perd bien de la jeunesse.
ANGÉLIQUE
Elle a raison.
MADAME AMELIN
À cela près, Janot est bon garçon, et je ne puis m'empêcher de l'aimer.
ANGÉLIQUE
Elle parle à merveille. Adieu Madame Amelin, une petite affaire m'oblige à vous quitter ; Lisette va vous apporter votre argent.
MADAME AMELIN
Madame, je vous suis bien obligée.
SCÈNE IX.
MADAME AMELIN, seule
Ah que voilà une brave dame ! Ne se pas donner seulement la peine de lire des parties ! Si toutes les autres étaient comme elle, j'aurais bientôt de quoi faire rouler un bon carrosse.
SCÈNE X. Le Chevalier, Madame Amelin.
LE CHEVALIER
Je ne sais si Lisette aura déjà donné à Mariane le billet...
MADAME AMELIN
Miséricorde, que vois-je !
LE CHEVALIER
Ah, Ciel !
MADAME AMELIN
Je ne me trompe point, c'est Janot. Hé, mon cher enfant, que viens-tu faire ici ?
LE CHEVALIER
Quelle rencontre !
MADAME AMELIN
Comme le voilà brave ! Tu as beau faire, Janot, je suis ta mère, et quoique tu sois un méchant enfant, bon sang ne peut mentir, je t'aime toujours, Janot, mon pauvre Janot !
LE CHEVALIER
Il ne me pouvait arriver une aventure plus cruelle.
MADAME AMELIN
Qu'il a bonne mine ! Mais est-il possible que j'aie fait ce garçon-là ?
LE CHEVALIER
Vous perdez toutes vos affaires.
MADAME AMELIN
Comment ! Quelles affaires, Janot ?
LE CHEVALIER
Hé, ne m'appelez point ici de ce nom, je vous en conjure.
MADAME AMELIN
Quoi ! Qu'est-ce à dire ? N'es-tu pas mon enfant ? Ne voudrais-tu pas que je t'appelasse Monsieur ? Écoute, je sais les contes que tu fais, tu as honte de m'appeler ta mère.
LE CHEVALIER
Non, je vous aime, je vous respecte ; mais si vous me faites connaître ici, vous ruinez les plus belles espérances du monde.
MADAME AMELIN
Quelles espérances ?
LE CHEVALIER
Un mariage considérable... Nous ne sommes point en lieu de nous expliquer.
MADAME AMELIN
Mon cher enfant !
LE CHEVALIER
Hé, de grâce...
MADAME AMELIN
Mais, dis-moi donc...
LE CHEVALIER
J'irai chez vous dans un moment vous informer de toutes choses.
MADAME AMELIN
Ah ! Qu'il y aura de gens fâchés dans le quartier, si c'est tout de bon que Janot fait fortune.
LE CHEVALIER
Voici quelqu'un, contraignez-vous, et ne me trahissez point, je vous prie.
SCÈNE XI. Le Chevalier, Me Amelin, Lisette.
LE CHEVALIER
Hé, bonjour, ma pauvre Lisette.
LISETTE
Comment donc, vous êtes seul, Monsieur le Chevalier ?
MADAME AMELIN, à part
Monsieur le Chevalier !
LE CHEVALIER
Ne sachant à qui m'adresser, en t'attendant j'allais faire connaissance avec Madame.
MADAME AMELIN, à part
Le joli garçon ! Il est effronté comme un page.
LE CHEVALIER
Qui est cette femme, Lisette ?
LISETTE
C'est une espèce de marchande, qui fournit des modes à Madame.
LE CHEVALIER
Frontin t'a-t-il laissé un billet ?
LISETTE
Oui, mais je n'ai point vu Mariane.
LE CHEVALIER
Ah ! Juste !
MADAME AMELIN, à part
Qu'il entend bien cela !
LISETTE
Ne voulez-vous pas voir Madame ?
LE CHEVALIER
Ma vie et ma fortune sont entre tes mains, ma chère Lisette.
LISETTE
Entrez, entre, je vous rendrai bon compte.
MADAME AMELIN, à part
Comme il les attrape !
LE CHEVALIER
Adieu, Madame.
MADAME AMELIN
Monsieur, votre très humble servante.
SCÈNE XII. Madame Amelin, Lisette.
MADAME AMELIN
Voilà un aimable petit Gentilhomme.
LISETTE
Il vous revient assez, à ce qu'il me semble.
MADAME AMELIN
J'aime les gens de qualité, c'est mon faible, ils ont toujours de petites manières qui les distinguent, et l'on fait bien son compte avec eux, n'est-il pas vrai.
LISETTE
Le bon temps est passé, Madame Amelin, les gens de qualité n'ont point aujourd'hui d'argent de reste. Voilà Madame, par exemple...
MADAME AMELIN
Hé bien !
LISETTE
Elle ne vous doit que trois cent dix livres.
MADAME AMELIN
Hé bien ?
LISETTE
Hé bien, il n'y a pas de fonds pour vous les payer.
MADAME AMELIN
Qu'est-ce à dire, il n'y a pas de fonds pour trois cent dix livres ?
LISETTE
C'est une malice de notre homme d'affaires, qui n'aime point à donner de l'argent.
MADAME AMELIN
La vilaine chose qu'un homme d'affaires !
LISETTE
Vous êtes bienheureuse que ce ne soit pas un Intendant, vous attendriez bien davantage.
MADAME AMELIN
Mais, Madame joue quelquefois, et quand elle gagne...
LISETTE
Oh, quand elle gagnerait mille pistoles, elle aimerait mieux mourir que d'en acquitter la moindre dette : c'est une chose sacrée que l'argent du jeu ; diantre, ce sont des fonds pour le plaisir, où l'on ne touche point pour le nécessaire.
Diantre : Mot qu'on emploie par euphémisme pour diable. Il s'emploie comme une sorte d'exclamation ou de jurement. [L]
MADAME AMELIN
Comment ferons-nous donc ?
LISETTE
Si vous étiez femme d'accommodement, Madame Amelin.
Ecu : 1 écu = 3 francs. 1 écu = 3 livres tournois. 1 livre tournois = 20 sols. 1 sol (sou)= 4 liards ou 12 deniers. 1 liard = 3 deniers. 1 pistole = 10 francs ou 10 livres tournois. 1 blanc = 5 deniers. 1 petit sesterce romain = 18 deniers tournois. 1 grand sesterce romain = 1.000 petis sesterces, (25 écus environ). 1 louis d'or = 11 livres.
MADAME AMELIN
Hé bien ?
LISETTE
Madame a besoin de cent louis, elle vous doit trente pistoles, faites-lui prêter six cents écus, elle vous paiera vos trois cent dix livres.
MADAME AMELIN
L'accommodement est admirable, vous vous moquez de moi, je pense.
LISETTE
Non, je ne me moque point. Voilà un diamant de trois cents pistoles qu'on vous donnerait pour nantissement ; voyez si le parti vous accommode.
Nantissement : Sûreté ; gage que donne une débiteur à son créancier en meubles, ou autres effets pour le paiement de don dû. [F]
MADAME AMELIN
Un diamant, ah ! C'est autre chose. Et quand lui faut-il cet argent ?
LISETTE
Dans le moment même, si cela se peut.
MADAME AMELIN
Passez chez moi dans un quart d'heure, et apportez la bague, vous trouverez votre argent tout compté. Adieu, Mademoiselle Lisette.
SCÈNE XIII.
LISETTE, seule
Adieu, Madame Amelin. Nous aurons de l'argent comptant, et nous donnerons à jouer, Dieu merci. Tout se dispose à merveilles pour ma petite fortune. La passion du Chevalier, l'humeur de ma Maîtresse, qui ne songe qu'à ruiner son mari : elle achète cher, vend à bon marché, met tout en gage ; je suis son Intendante. Voilà comme les Maîtresses deviennent Soubrettes, et comme les Soubrettes deviennent quelquefois Maîtresses à leur tout.
ACTE II
SCÈNE I. Angélique, Le Chevalier.
ANGÉLIQUE
Mais, quelle distraction, Chevalier ? Vous paraissez embarrassé, vous me répondez sans faire attention à ce que vous me dites.
LE CHEVALIER
Je songe à la passion de Monsieur votre mari pour Araminte, Madame.
ANGÉLIQUE
S'il était un peu moins vilain, et qu'Araminte eût l'esprit...
LE CHEVALIER
Pour l'esprit d'Araminte, j'ose quasi vous en répondre ; et malgré l'avarice de votre époux, si vous n'étiez point un peu trop intéressée dans les dépenses qu'il pourrait faire...
ANGÉLIQUE
Intéressée dans ses dépenses, moi ? Qu'on le ruine, Chevalier, pourvu que j'en profite, je n'y prendrai d'autre intérêt que celui de partager ses dépouilles.
LE CHEVALIER
En vérité, Madame, vous êtes une femme de bon esprit.
ANGÉLIQUE
Cela nous mettrait en fond pour l'établissement du jeu que nous voulons faire.
LE CHEVALIER
Vous avez raison.
ANGÉLIQUE
Que vous veut Frontin ?
SCÈNE II. Angélique, Le Chevalier, Frontin.
LE CHEVALIER
As-tu quelque chose à me dire ?
FRONTIN, bas au Chevalier
L'affaire des deux mille écus va mal, Monsieur, on décrète.
Décréter : Donner une décret , [qui est un] arrêté, résolution par une puissance supérieure pour en régler une inférieure. [F]
ANGÉLIQUE
Que dit-il ?
LE CHEVALIER
Je ne sais, Madame. Veux-tu parler haut ?
FRONTIN
Monsieur...
LE CHEVALIER
Hé bien, Monsieur.
FRONTIN
Je vous dis, Monsieur, que...
LE CHEVALIER
L'impertinent. Quelqu'un m'attend au logis ? N'est-ce pas ?
FRONTIN
Oui, Monsieur, justement, deux marquises, une comtesse, un partisan, trois abbés, autant de fainéants, ce commis de la douane, et ce petit épicier, sont au logis qui vous attendent.
Partisan : Celui qui s'est rangé du parti de quelqu'un, qui a épousé ses intérêts, qui le défend de toute sa force, soit par les armes, soit par la dispute. Est aussi un financier, un homme qui fait des traités (...) le recouvvrement des inpôts. [F]
LE CHEVALIER
Ce maraud-là fait toujours mystère de rien. Ce sont des gens qui me persécutent, pour savoir quand on commencera à jouer chez vous.
Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]
ANGÉLIQUE
Allez vite leur dire que nous ouvrirons demain sans faute, Chevalier.
LE CHEVALIER
Mais, Madame...
ANGÉLIQUE
Ne faites point façon de me laisser seule, je ne serai pas longtemps sans compagnie.
SCÈNE III. Angélique, Jasmin.
ANGÉLIQUE
Holà, Jasmin.
JASMIN
Que vous plaît-il, Madame ?
ANGÉLIQUE
Qu'on dise à Mariane de descendre.
JASMIN
Son Maître de Clavecin est avec elle.
ANGÉLIQUE
Lisette ne revient point de chez Madame Amelin. Cette folle d'Araminte me fait attendre. La fatigante chose que le moindre moment d'inquiétude !
SCÈNE IV. Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE
Ah ! Te voilà, tu as bien tardé.
LISETTE
C'est l'impatience d'avoir de l'argent, qui vous a fait trouver le temps long.
ANGÉLIQUE
M'en apportes-tu ?
LISETTE
Madame Amelin a pris ses trois cents dix livres : voilà ce qui reste des six cent écus.
ANGÉLIQUE
Prenons bien garde que mon mari ne soupçonne rien de tout ceci, Lisette.
LISETTE
Que vous êtes bonne, Madame !
ANGÉLIQUE
Je lui épargne ces sortes de petits chagrins autant qu'il m'est possible.
LISETTE
Et cependant, il se plaint encore.
ANGÉLIQUE
Tous les hommes en sont logés-là, ce sont des animaux grondants que les maris.
LISETTE
Que vous les définissez bien !
ANGÉLIQUE
Je les connais : le mien me divertit quelquefois avec son humeur bourrue, et je voudrais qu'il lui prît envie de quereller aujourd'hui, pour me désennuyer.
LISETTE
C'est un plaisir qu'il est facile de vous faire avoir, et je me charge de cela, moi.
ANGÉLIQUE
Des coiffes, Lisette, une écharpe.
LISETTE
Où allez-vous donc.
ANGÉLIQUE
Je vais dépenser de l'argent, puisque j'en ai. J'ai besoin de mille choses, des tables, des cornets, des dés et des cartes. Il faut de tout cela dans une maison où l'on veut recevoir compagnie.
LISETTE
Nous allons donc bien nous réjouir.
ANGÉLIQUE
Le mieux du monde. J'attends Araminte, je veux qu'elle m'aide à faire toutes mes emplettes.
LISETTE
Vous n'attendrez pas longtemps, la voici.
SCÈNE V. Angélique, Araminte, Lisette.
ARAMINTE
Hé bonjour, mon aimable petite.
ANGÉLIQUE
Ma chère bonne, comment te portes-tu ?
ARAMINTE
Comme une femme qui n'a pas dormi depuis vingt-quatre heures.
LISETTE
Vous voilà pourtant bien éveillée.
ANGÉLIQUE
Qui a donc troublé ton repos ?
ARAMINTE
Ne t'alarme point, ce n'est pas ton mari, je ne l'aime pas, au moins.
ANGÉLIQUE
Tu as fait une belle conquête, et je t'en félicite.
ARAMINTE
Il ne tient qu'à moi de le ruiner, tout son bien est à mon service.
LISETTE
Hé, mort de ma vie, prenez toujours à bon compte ; il n'y a point de mal à ruiner un mari, quand sa femme partage les revenants-bons de l'aventure.
Revenant-bon : Profit casuel et éventuel provenant d'un marché, d'une charge, d'une affaire. [L]
ARAMINTE
Qu'il ne sache pas que vous êtes mes confidentes, je vous prie.
ANGÉLIQUE
Je n'abuserai pas de ton secret. À quoi as-tu passé la nuit ?
ARAMINTE
À chercher dans ma tête tous les moyens imaginables de faire enrager mon mari.
LISETTE
Voilà un amusement fort agréable.
ANGÉLIQUE
Ah ! Ces idées te font plaisir, je ne m'étonne plus de te voir un si bon visage.
ARAMINTE
C'est un homme qui perd l'esprit, et qui me le fait perdre. Il veut et ne veut plus dans le moment même. Tantôt complaisant jusqu'à l'excès, puis aussitôt brutal à la fureur : quelquefois content d'une chose qui lui déplaît un quart d'heure après. Il querelle toujours sans sujet ; et pour vivre en repos avec lui, on ne sait jamais quel parti prendre.
ANGÉLIQUE
Voilà des inégalités impardonnables.
ARAMINTE
Il faut que vous m'aidiez à le rendre raisonnable, et à me venger de ses caprices.
LISETTE
Que ce soit donc en tout bien et en tout honneur : pour mettre un mari à la raison, on s'en écarte quelquefois, et ces biais-là ne valent jamais rien, quoiqu'ils soient les plus à la mode.
ARAMINTE
Pour moi, je ne saurais mieux faire enrager mon bourru, qu'en lui attrapant de l'argent.
LISETTE
En ce cas nous sommes de la partie. Un mari fâcheux et avare est un ennemi public, contre qui toutes les femmes ont intérêt de se déclarer : çà, voyons comment faut-il s'y prendre ?
ANGÉLIQUE
Nous le verrons tantôt. Tu as là-bas un carrosse ?
ARAMINTE
Oui vraiment, où veux-tu aller ?
ANGÉLIQUE
Je te le dirai, sortant ensemble.
ARAMINTE
Que Lisette vienne donc avec nous : tout en roulant nous parlerons de nos affaires.
LISETTE
Non pas, s'il vous plaît, j'ai ici les miennes, et vous vous passerez bien de moi.
ANGÉLIQUE
Tu n'as qu'à me dire tes projets, je te ferai confidence des miens, et nous trouverons moyen de les mettre en oeuvre.
LISETTE
Et je corrigerai le plan, moi, s'il en est besoin.
ARAMINTE
Adieu, Lisette.
SCÈNE VI.
LISETTE, seule
Les aimables petites personnes ! Elles vont tenir entre elles un petit conseil contre leurs maris, et sans cela que feraient-elles ? Grâce à l'avarice et à la bizarrerie des hommes, c'est aujourd'hui la plus nécessaire occupation qu'aient les femmes. Mais voici Mariane fort à propos, n'ai-je pas perdu le billet du Chevalier ? Non. Sachons un peu ce qu'elle a dans l'âme avant que de lui parler de cette affaire.
SCÈNE VII. Lisette, Mariane.
MARIANE
Que me veut ma belle-mère, Lisette ? On m'a dit qu'elle me demande.
LISETTE
Elle vient de sortir, et apparemment elle ne voulait rien de fort pressé.
MARIANE
Je venais lui donner le bon jour, et je retourne dans ma chambre.
LISETTE
Hé non, non, je vous veux quelque chose, moi, et Madame n'avait rien de si intéressant à vous dire.
MARIANE
Dépêche-toi donc, tu sais bien que mon père ne veut pas que je te parle, et qu'il dit que tu me gâtes.
LISETTE
Moi, je vous gâte ! Il est bien injuste de vous donner ces mauvaises impressions.
MARIANE
Oh, ne te fâche point, je ne le crois pas, mais ses remontrances perpétuelles me chagrinent terriblement.
LISETTE
Et quelles remontrances peut-il faire ?
MARIANE
Je ne sais ; je ne les mérite point, je ne les écoute pas le plus souvent, et quand il a bien longtemps parlé, il me semble que je n'ai entendu que du bruit.
LISETTE
Ah ! Puisque vous prenez si bien les choses, vous n'êtes pas si fort à plaindre.
MARIANE
Je ne suis pas à plaindre ! Est-il agréable à mon âge de vivre éternellement dans la solitude ? Je n'ai pour toute compagnie que des Maîtres qui ne m'apprennent que des choses inutiles, la musique, la fable, l'histoire, la géographie, cela n'est-il pas bien divertissant ?
LISETTE
Cela vous donne de l'esprit.
MARIANE
N'en ai-je pas assez ? Ma belle-mère ne sait point toutes ces choses, et elle vit heureuse.
LISETTE
Sa destinée vous fait donc envie ?
MARIANE
Oui, je te l'avoue ; et si elle voulait, au hasard d'être tous les jours grondée de mon père, je lui promettrais de ne la quitter de ma vie.
LISETTE
Quoi ! Pas même pour être mariée ?
MARIANE
Oh, c'est autre chose ; quand je serai mariée ne serai-je pas la maîtresse, et ne ferai-je pas comme elle tout ce que je voudrai ?
LISETTE
Selon le mari que vous prendrez.
MARIANE
Comment selon ? Oh, je veux un bon mari, ou je n'en veux point.
LISETTE
Mais si votre père vous en veut donner un à sa fantaisie ?
MARIANE
Je ne le prendrai point s'il n'est à la mienne.
LISETTE
Fort bien. Et votre belle-mère, si elle vous proposait...
MARIANE
Mais, Lisette, un mari de sa main me conviendrait assez, je pense.
LISETTE
Et de la mienne, craindriez-vous d'être trompée ?
MARIANE
De la tienne ?
LISETTE
Oui, parlez.
MARIANE
Hom, je devine ce que tu me veux, Lisette.
Hom : Qui exprime le doute, la défiance. [L]
LISETTE
Vous le devinez.
MARIANE
Oh que oui, cela n'est pas bien difficile.
LISETTE
Et que devinez-vous encore ?
MARIANE
Que quelqu'un est amoureux de moi, et qu'on t'a priée de me le dire.
LISETTE
Cela est admirable.
MARIANE
Et c'est pour savoir ce que je pense, que tu me parles de mariage ?
LISETTE
Quelle vivacité !
MARIANE
Oh, que je ne suis plus une petite fille ; et quoique je ne voie pas le monde, quand je suis seule, je rêve à bien des choses. Mais, dis vite, qu'as-tu à me faire savoir ?
LISETTE
Hé, puisque vous êtes si habile, ne pouvez-vous pas deviner le reste ?
MARIANE
J'aurais trop à rougir, Lisette, si mes conjectures n'étaient pas justes.
LISETTE
Oh, pour le coup, je devine à mon tour, et je ne suis pas moins pénétrante que vous.
MARIANE
Hé, que pénètres-tu ?
LISETTE
Que vous êtes amoureuse.
MARIANE
Paix, Lisette.
LISETTE
Ne craignez rien, personne ne peut nous entendre.
MARIANE
Ne m'impatiente donc point, je t'en conjure. Sérieusement, que me veux-tu ?
LISETTE
Vous rendre un petit billet.
MARIANE
Un billet ?
LISETTE
Oui, voyez si cela vous accommode.
MARIANE
S'il n'est point de Monsieur le Chevalier, je ne le veux point voir, Lisette.
LISETTE
Hé, voyez-le, il est de lui-même. L'heureuse chose que la sympathie ! Hé bien ? Comment le trouvez-vous, son style ?
MARIANE
Il écrit comme ses yeux parlent, ils m'avaient déjà dit tout ce qui est dans sa lettre.
LISETTE
Mais les vôtres n'ont point fait de réponse, et c'est une réponse dont il est question.
MARIANE
Mais, Lisette...
LISETTE
Quoi, mais ? C'est un mari de ma main, qu'avez-vous à dire ? Allez vite écrire, seulement.
MARIANE
Sera-t-il de la bienséance...
LISETTE
Comment, de la bienséance ? On vous aime, vous aimez, on vous écrit, vous faites réponse ; y a-t-il rien là qui ne soit dans les formes ?
MARIANE
Écrire à un homme !
LISETTE
Le grand malheur ! Ah ! Que de façons pour une jeune personne qui devine si juste ! Ne vous en fiez-vous pas bien à moi ? Je sais les règles comme celui qui les a faites.
MARIANE
J'entends quelqu'un.
LISETTE
C'est Monsieur le Commissaire.
MARIANE
Le Mari d'Araminte ?
LISETTE
Lui-même. Ne perdez point de temps, allez faire réponse.
SCÈNE VIII. Monsieur Griffard, Lisette.
MONSIEUR GRIFFARD
Bonjour, ma chère enfant.
LISETTE
Monsieur, je suis votre très humble servante.
MONSIEUR GRIFFARD
Ta belle maîtresse est-elle visible, et Monsieur le Notaire est-il au logis ?
LISETTE
Il n'y a personne, Monsieur, depuis le matin Monsieur est en Ville, et Madame vient de sortir avec Madame votre épouse.
MONSIEUR GRIFFARD
Le hasard m'est bien favorable. Je suis ravi de te trouver seule, Lisette, et j'ai mille choses à te dire.
LISETTE
Me voilà prête à vous écouter.
À part.
Voilà un bourru bien radouci, à ce qu'il me semble.
MONSIEUR GRIFFARD
Comment ton Maître et ta Maîtresse vivent-ils ensemble, dis ?
LISETTE
Comme un mari et une femme. Ils sont souvent fâchés, se querellent souvent, se raccommodent peu, boudent sans cesse, se plaignent fort l'un de l'autre, et peut-être ont tous deux raison. C'est tout comme chez vous, enfin. Hé n'est-ce pas tout de même ?
MONSIEUR GRIFFARD
Mais quel parti prends-tu dans leurs différents, toi ?
LISETTE
Quel parti, moi ; je suis pour Madame : et si vous voulez que je vous parle net, je ne crois pas qu'un mari puisse avoir raison.
MONSIEUR GRIFFARD
J'en conviens, il y a des gens insupportables.
LISETTE
De petits bourrus éternels, par exemple.
MONSIEUR GRIFFARD
Il est vrai.
LISETTE
Qui ne sont faits que pour damner le genre humain.
MONSIEUR GRIFFARD
Et pour se tourmenter eux-mêmes.
LISETTE
Toujours grondants, de mauvaise humeur.
MONSIEUR GRIFFARD
C'est une chose horrible.
LISETTE
Si j'avais un mari comme cela, je lui ferais voir bien du pays, sur ma parole.
Faire voir du pays : lui donner de l'exercice, de la peine, lui susciter beaucoup d'affaires. [L]
MONSIEUR GRIFFARD
Que ne donnes-tu ces conseils à ta maîtresse, Lisette.
LISETTE
Et si votre femme, qui ne la quitte point, les prenait pour elle ?
MONSIEUR GRIFFARD
Tu me crois donc de ces insupportables ?
LISETTE
Hé, vous n'êtes pas le moins capricieux mortel que je connaisse.
MONSIEUR GRIFFARD
Si tu savais la cause de mes caprices, tu serais la première à les excuser.
LISETTE
Cela se pourrait, je suis fort humaine, et je voudrais de tout mon coeur que vous eussiez raison.
MONSIEUR GRIFFARD
Non, tu n'es pas de mes amies.
LISETTE, à part
Où ce petit reproche nous mènera-t-il ?
MONSIEUR GRIFFARD
Tu as du pouvoir sur l'esprit de ta Maîtresse.
LISETTE
Je ne vous entends point.
MONSIEUR GRIFFARD
J'entre comme elle dans tous les chagrins qu'on lui donne.
LISETTE
Cela est obscur.
MONSIEUR GRIFFARD
Et si elle savait combien je m'y intéresse, elle serait sensible à ceux qu'elle me cause.
LISETTE
C'est de l'Hébreu, je n'y comprends rien.
MONSIEUR GRIFFARD
Si tu voulais l'en instruire, Lisette, je ne serais point ingrat d'un si bon office.
LISETTE
Vous vous rendez un peu plus intelligible.
MONSIEUR GRIFFARD
J'en mourrais quitte, sur ma parole.
LISETTE
On meurt subitement quelquefois.
MONSIEUR GRIFFARD
De peur d'accident, voilà ma bourse que je te prie de garder pour l'amour de moi.
LISETTE
Il n'y a rien de plus clair que ce que vous me dites. Un Commissaire qui donne sa bourse est terriblement amoureux !
MONSIEUR GRIFFARD
Me promets-tu de parler en ma faveur ?
LISETTE
Je comprends votre affaire à merveilles, vous dis-je, vous n'aimez point votre femme.
MONSIEUR GRIFFARD
C'est une folle qui me fait enrager.
LISETTE
Celle de votre voisin vous plaît davantage.
MONSIEUR GRIFFARD
N'est-elle pas la plus charmante personne du monde ?
LISETTE
Assurément, c'est grand dommage qu'on ne puisse troquer de femme. Qu'il y aurait de troqueurs dans le monde ! Mais comme cela n'est pas tout à fait permis, prenez garde à vous, Monsieur le Commissaire.
MONSIEUR GRIFFARD
Ah ! Pour moi, je ne demande que l'estime de ta Maîtresse.
LISETTE
Il n'y a rien de plus honnête.
MONSIEUR GRIFFARD
Qu'elle me regarde comme le meilleur ami qu'elle puisse avoir.
LISETTE
Il n'y a que de la délicatesse dans cette passion.
MONSIEUR GRIFFARD
Qu'elle dispose absolument de mon bien, de ma vie.
LISETTE
Vous m'attendrissez trop, Monsieur.
MONSIEUR GRIFFARD
Je sacrifierai toujours tout pour lui plaire.
LISETTE
Je vais pleurer.
MONSIEUR GRIFFARD
Qu'elle sache tout cela, Lisette.
LISETTE
Elle le saura, je vous en réponds. J'entends son mari. Remettez-vous un peu, vous voilà tout hors de vous-même.
MONSIEUR GRIFFARD
Je suis trop ému, je ne veux point qu'il me voie ; cachez-moi dans le cabinet de ta Maîtresse.
LISETTE
Dans son cabinet ! Vous y étoufferiez d'amour.
MONSIEUR GRIFFARD
Mais...
LISETTE
Mais, descendez par ce petit escalier, et allez prendre l'air : vous en avez besoin, sur ma parole. Ma foi, l'aventure est trop drôle, et voilà de quoi bien divertir nos faiseuses d'emplettes.
SCÈNE IX. Monsieur Simon, Lisette.
MONSIEUR SIMON
Ah ! Te voilà, coquine. Que fait ma femme ?
LISETTE
Le beau début ! Elle est sortie.
MONSIEUR SIMON
Déjà sortie ! À l'heure qu'il est, elle n'est pas éveillée le plus souvent.
LISETTE
Il faut apparemment qu'elle ait aujourd'hui des affaires plus pressantes que de coutume.
MONSIEUR SIMON
Des affaires pressantes ! Oh, si elle ne change ses manières...
LISETTE
Hé, pourquoi les changer, puisqu'elle s'en trouve bien ? Elle n'en fera rien, Monsieur, je vous assure.
MONSIEUR SIMON
Elle s'en trouve bien ; mais, je n'en suis pas content, moi.
LISETTE
C'est que vous êtes furieusement difficile ; car enfin, qu'y a-t-il donc de si extraordinaire dans sa conduite ?
MONSIEUR SIMON
Ce qu'il y a d'extraordinaire ?
LISETTE
Une femme qui ne fait pas le moindre embarras dans votre maison !
MONSIEUR SIMON
Elle n'y vient que pour dormir.
LISETTE
L'entendez-vous jamais quereller ?
MONSIEUR SIMON
Comment l'entendrais-je ? Je suis quelquefois quinze jours sans la voir.
LISETTE
La grande merveille ! Vous dormez quand elle revient, vous voulez la voir quand elle dort, ou vous êtes sorti quand elle s'éveille : le moyen de vous rencontrer !
MONSIEUR SIMON
Et c'est cela dont je me plains, au lieu de prendre le soin de son ménage...
LISETTE
De son ménage, Monsieur ! Est-ce que vous voudriez qu'elle s'abaissât à ces sortes de bagatelles, et est-ce pour cela que l'on prend aujourd'hui des femmes ?
MONSIEUR SIMON
Assurément.
LISETTE
Bon !
MONSIEUR SIMON
Comment bon ?
LISETTE
Hé, fi, Monsieur : vous êtes Notaire, et vous ne savez pas la Coutume de Paris.
MONSIEUR SIMON
Mais, qu'elle demeure au moins dans sa maison, qu'elle y reçoive compagnie, qu'elle voie... Araminte, par exemple, c'est une femme raisonnable que celle-là.
LISETTE
Assurément.
MONSIEUR SIMON
Je ne lui demande autre chose que de demeurer chez elle.
LISETTE
Mais vraiment, il n'y a rien de plus raisonnable, il faudra bien qu'elle le fasse ; allons, tâchez de la persuader.
MONSIEUR SIMON
Je n'en viendrai point à bout si je ne querelle.
LISETTE
Hé bien, il y a longtemps que vous n'avez querellé, à ce qu'il me semble.
MONSIEUR SIMON
Depuis l'affaire du diamant...
LISETTE
Depuis le diamant ! Il y a un siècle.
MONSIEUR SIMON
Aussi je crève, et l'on ne sait pas tout ce que je souffre.
LISETTE
Oh, querellez, Monsieur, querellez, cela vous soulagera : dès qu'elle sera venue, j'aurai soin de vous faire avertir.
MONSIEUR SIMON
N'y manquez pas au moins.
LISETTE
Ne vous mettez pas en peine. Je veux vous aider aussi à la quereller, moi, et je vous réponds quasi de la réduire.
MONSIEUR SIMON
Que je t'aurais d'obligation !
LISETTE
Allez vous préparer, Monsieur, allez.
SCÈNE X.
LISETTE, seule
Ah ! Que les pauvres maris sont bien nés pour être dupes ! Il va quereller sa femme pour lui faire faire une chose qu'elle souhaite, et dont il aura peut-être plus à enrager que de tout ce qu'elle a jamais pu faire.
ACTE III
SCÈNE I. Mariane, Lisette.
MARIANE
Si tu ne crois pas qu'il m'aime tout de bon, ne lui donne pas mon Billet, Lisette.
LISETTE
Laissez-moi faire.
MARIANE
Qu'il te le rende après l'avoir lu.
LISETTE
Ne vous mettez pas en peine.
MARIANE
Ne parle de rien à ma belle-mère.
LISETTE
Non.
MARIANE
Quand nous nous aimerons davantage, nous lui en ferons confidence.
LISETTE
C'est fort bien dit.
MARIANE
Au moins, comme c'est toi qui me fais faire tout ceci, s'il m'en arrivait quelque chagrin dans la suite, c'est à toi que je m'en prendrais.
LISETTE
Je me charge de tout.
MARIANE
Je suis toute jeune, et tu as de l'expérience ; c'est à toi de me bien conduire.
LISETTE
Mort de ma vie, quelle innocente !
MARIANE
Mais, tout de bon, est-il vrai qu'il m'aime, dis, Lisette ?
LISETTE
C'est moi qui vous le dis, et vous en doutez ?
MARIANE
Je voudrais bien qu'il me le dît lui-même.
LISETTE
On ménagera des moments pour cela.
SCÈNE II. Mariane, Lisette, Jasmin.
JASMIN
Votre Maître de Géographie vous attend, Mademoiselle.
MARIANE
Ah, que je suis lasse de tous ces maîtres-là, Lisette !
LISETTE
On vous en débarrassera.
MARIANE
Ne me laisse donc point tromper, c'est tout ce que je te demande.
LISETTE
Allez vite, voici quelqu'un, il ne faut pas qu'on nous voie ensemble.
SCÈNE III. Lisette, Me Amelin.
LISETTE
Hé comment, c'est Madame Amelin ! Hé, qui vous ramène ici, Madame Amelin ?
MADAME AMELIN
Ma pauvre Mademoiselle Lisette, je suis furieusement intriguée.
LISETTE
Qu'y a-t-il donc ?
MADAME AMELIN
Je ne sais ce que j'ai fait du diamant que vous avez tantôt apporté chez moi, me l'avez-vous laissé, ma chère enfant ?
LISETTE
Si je vous l'ai laissé, Madame Amelin ? La question est admirable, si je vous l'ai laissé ?
MADAME AMELIN
Ne faites point de bruit, ma chère, et n'en parlez point à Madame, il se retrouvera ; en tout cas, il n'y aura que moi qui perdrai. C'est mon coquin de fils qui aura mis la main dessus, sans doute.
LISETTE
Comment donc votre fils ! Vous avez des enfants qui se portent au bien comme cela, Madame Amelin ?
MADAME AMELIN
Que voulez-vous, c'est un enfant gâté que Janot, qui fait quelquefois de petites mièvretés ; et dans le fond, pourvu qu'il le mette à bien, je ne m'en soucie pas.
Mièvreté : Petite niche ou malice qu'un enfant mièvre a accoutumé à faire. Il est bas. [F]
LISETTE
Oh, à ce compte vous avez raison, et Monsieur Janot, aussi, Madame Amelin.
MADAME AMELIN
Vous ne savez pas tout ce qu'il sait faire ; c'est un petit drôle qui en sait bien long.
LISETTE, à part
Je n'avais point encore remarqué que Madame Amelin fût folle.
MADAME AMELIN
Dites-moi un peu seulement. Il y a ici une grande fille à marier ?
LISETTE
Oui. Pourquoi demandez-vous cela, Madame Amelin ?
MADAME AMELIN
Par conversation seulement, je n'y prends aucun intérêt, je vous assure ; mais elle ne sera point mariée que je ne sois de la noce, c'est moi qui vous le dis, qui ne suis que Madame Amelin.
LISETTE
Vous serez de la noce, vous, vous ?
MADAME AMELIN
Moi, moi. Ne parlez point à Madame de son diamant, il ne sortira point de la famille. Adieu Mademoiselle Lisette.
SCÈNE IV.
LISETTE, seule
La bonne femme a perdu l'esprit : quel galimatias me vient-elle faire ? Notre diamant perdu, son fils Janot, une fille à marier, elle sera de la noce. Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle veut demander Mariane à son père pour ce petit mièvre de Janot. La vieille folle !
Galimatias : discours obscur, et embrouillé, où on ne comprend rien, où les paroles sont mises confusément, et sans ordre ; et où il n'y a rien de naturel. [F]
SCÈNE V. Lisette, Frontin.
FRONTIN
Hé bien où en sommes-nous ? Mariane a-t-elle fait réponse ? Monsieur le Chevalier est dans une impatience épouvantable.
LISETTE
Hé, que diantre, ne vient-il lui-même ?
FRONTIN
Il est avec de jeunes gens de ses amis, qui veulent l'obliger, malgré qu'il en ait, à remonter une Compagnie de Cavalerie.
LISETTE
À remonter une Compagnie ?
FRONTIN
Oui, mon enfant, une Compagnie que les trois dés et le lansquenet ont démontée. Ces Messieurs prétendent que ce soit Monsieur le Chevalier qui la remonte, il est diablement affairé.
Lansquenet : Sorte de jeu de hasard qu'on joue avec des cartes. Lieu où l'on jouait le lansquenet. [L]
LISETTE
Il n'y a qu'un moment que Mariane et moi, nous étions ici seules, et peut-être n'aura-t-il de longtemps une si belle occasion de l'entretenir.
FRONTIN
Tant pis pour lui de l'avoir manquée, ce sont ses affaires, parlons des nôtres. Je t'aime furieusement au moins, et si tu voulais...
LISETTE
Tu prends toujours mal ton temps pour parler d'amour, j'ai à présent bien autre chose en tête.
FRONTIN
Ah, ah, hé quelles affaires importantes te sont survenues depuis que je t'ai quittée ?
LISETTE
Ce sont des affaires où je prévois que j'aurai besoin d'un associé.
FRONTIN
Parbleu, je suis ton fait, de quoi s'agit-il ? Je ne te demande que la préférence.
Fait : Ce qui est convenable à quelqu'un. [L]
LISETTE
Avant toutes choses, dis-moi, te sens-tu de la disposition à ruiner un homme en faveur d'une femme ?
FRONTIN
Ce sont les premiers amusements de ma jeunesse, mon enfant ; et à l'heure que je te parle, j'ai deux ou trois affaires en main de cette nature-là.
LISETTE
Hé bien, va donc vite porter à Monsieur le Chevalier ce billet de Mariane, et reviens ici je te dirai la chose.
FRONTIN
Non pas, s'il te plaît, je veux la savoir avant que de te quitter.
LISETTE
Monsieur le Chevalier s'impatientera.
FRONTIN
J'aime mieux qu'il s'impatiente que moi, dis vite.
LISETTE
Le mari d'Araminte est amoureux de ma Maîtresse.
FRONTIN
Le mari d'Araminte, Monsieur le Commissaire ?
LISETTE
Oui, te dis-je.
FRONTIN
Oh bien, mon enfant, à bon chat, bon rat. Le mari de ta Maîtresse est amoureux d'Araminte.
À bon chat bon rat : c'est-à-dire la défense vaut l'attaque. [L]
LISETTE
Qui t'a déjà dit cela ?
FRONTIN
C'est une négociation dont je suis chargé ; ne t'ai-je pas dit que je travaillais pour tout le monde ? Il y a dix ans que je fais les affaires de Monsieur le Notaire.
LISETTE
Ces deux Messieurs sont de fort bons sujets au moins.
FRONTIN
Assurément, et pour peu que les femmes soient d'intelligence...
LISETTE
Elles aiment la dépense, et n'ont point d'argent. Laisse-moi faire, les voici, elles ne s'attendent pas aux nouvelles que je vais leur dire.
SCÈNE VI. Angélique, Araminte, Frontin, Lisette, un Laquais.
ANGÉLIQUE
Portez tout cela dans mon cabinet. Ah, te voilà, que fais-tu ici, Frontin ?
FRONTIN
Je n'y suis venu qu'en passant, Madame ; et quelques petites propositions que m'a faites Mademoiselle Lisette m'ont arrêté pour vous offrir mes petits services.
ARAMINTE
Comment ? Quelles propositions ?
FRONTIN
Elle vous dira tout, donnez-vous patience.
ANGÉLIQUE
Y a-t-il quelque chose de nouveau, Lisette ?
LISETTE
Oui, Madame, et de fort particulier même.
ANGÉLIQUE
Dites-nous donc vite ce que c'est.
LISETTE
Monsieur le Commissaire est amoureux de vous, Madame.
ARAMINTE
Quoi, mon mari, Lisette ?
LISETTE
Oui, votre mari, Madame. Il ne faut point que vous fassiez tant la fière, et si vous nous débauchez le nôtre, nous vous rendrons le change à merveilles.
ANGÉLIQUE
Tu plaisantes, peut-être, Lisette ?
LISETTE
Non, Madame, je ne plaisante point.
FRONTIN
Voilà les propositions qu'elle m'a faites, et c'est là-dessus que j'attends vos ordres.
ANGÉLIQUE
Ma chère ?
ARAMINTE
Ma mignonne ?
ANGÉLIQUE
Il y a de la fatalité dans cette aventure.
ARAMINTE
Cela est trop plaisant.
LISETTE
N'est-il pas vrai que cela est fort drôle.
FRONTIN
Cela deviendra bien plus divertissant dans la suite.
ANGÉLIQUE
Mais c'est une gageure, je pense.
Gageure : Promesse de payer telle ou telle somme, de donner tel ou tel objet, stipulée par des personnes qui ont fait un pari. [L]
FRONTIN
Elle ne vaudra rien pour les parieurs, si l'on m'en veut croire.
ARAMINTE
Nous ne pouvions souhaiter une meilleure occasion pour nous venger de l'avarice de ces Messieurs-là.
ANGÉLIQUE
Toutes tes idées de cette nuit, ne valent pas ce que le hasard nous présente.
ARAMINTE
Frontin nous sera nécessaire dans tout ceci, ma mignonne.
FRONTIN
Il est tout à votre service, Madame.
ANGÉLIQUE
Lisette ne nous sera pas inutile, ma bonne.
LISETTE
Vous n'avez qu'à commander.
ARAMINTE
Pour moi, je te recommande Monsieur mon mari, je ne veux pas que tu lui laisses une pistole.
LISETTE
Je tâcherai de vous obéir.
FRONTIN
Si vous me donnez les mêmes ordres pour Monsieur le Notaire, je les exécuterai fort exactement, je vous assure.
ANGÉLIQUE
Oh : Si tu épargnes sa bourse, je ne te le pardonnerai de ma vie.
FRONTIN
Vous n'aurez rien à me reprocher.
LISETTE
Mais de quelle manière traiterons-nous les choses ?
ANGÉLIQUE
De quelle manière ?
FRONTIN
Oui, Madame, brusquerons-nous la bourse de ces Messieurs, ou si nous la viderons tout doucement ?
ARAMINTE
Non, brusquer, brusquer, c'est le plus sûr. J'ai furieusement affaire d'argent comptant.
ANGÉLIQUE
Et moi aussi, le plutôt vaut le mieux, assurément.
FRONTIN
C'est mon avis ; et le tien, Lisette ?
LISETTE
J'opine du bonnet ; il faut les expédier dans la règle des vingt-quatre heures.
FRONTIN
Pour vous, Mesdames, il faudra vous mettre en dépenses de quelques petites faveurs, s'il vous plaît.
ARAMINTE
Des faveurs, Frontin ?
FRONTIN
Oui, Madame, mais sans conséquence.
ANGÉLIQUE
Voilà un article qui m'effarouche.
LISETTE
Hé, de quoi vous embarrassez-vous, puisque vous êtes toutes deux d'accord ? N'êtes-vous pas les parties intéressées ?
ANGÉLIQUE
Vous êtes une extravagante, Lisette.
LISETTE
Hé, mort de ma vie, qu'est-ce donc qu'on vous demande de si terrible ?
FRONTIN
Un regard favorable seulement.
ARAMINTE
Cela n'est pas fort criminel.
LISETTE
Quelques paroles obligeantes.
ANGÉLIQUE
Cela ne coûte pas grand-chose.
FRONTIN
Un doux sourire fait à propos.
ARAMINTE
C'est un air qu'on se donne.
LISETTE
Un petit billet tendre, peut-être ?
ANGÉLIQUE
Nous en serons quittes pour du papier.
FRONTIN
Se laisser prendre les mains.
LISETTE
Ce sont des choses qu'on ne peut empêcher.
FRONTIN
N'en pas témoigner de colère.
LISETTE
Ce serait manquer de politesse.
FRONTIN
Souffrir par aventure...
ANGÉLIQUE
Oh, demeurons-en là, Frontin, je te prie.
ARAMINTE
Ils nous mettent-là dans un chemin qui mène loin quelquefois, ma mignonne.
FRONTIN
Comment donc, vous n'y songez pas : les plus sages coquettes ne refusent point aujourd'hui ces bagatelles à leurs soupirants ; et tout le secret ne consiste qu'à les faire payer si cher, qu'il ne reste jamais de quoi finir l'intrigue.
ANGÉLIQUE
Mais vraiment, Frontin sait le monde, et il a de l'esprit, ma bonne.
ARAMINTE
Nous ne hasardons donc rien de nous remettre à sa conduite ?
LISETTE
Non assurément.
FRONTIN
Les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez, et vous en viendrez aux éclaircissements quand il vous plaira.
LISETTE
Mais, n'allez pas vous piquer d'être plus reconnaissante l'une que l'autre ; dans ces sortes de traités, il fait de la bonne foi, surtout.
ANGÉLIQUE
Vous devenez insolente, Lisette.
LISETTE
Ma foi, Madame, je dis ce que je pense. Oh çà, quand commencerons-nous à travailler, Monsieur Frontin ?
FRONTIN
Le plutôt que nous pourrons. Il n'y a pas un moment à perdre. Je vais dire un mot à Monsieur le Chevalier, et je reviens dans le moment même.
ANGÉLIQUE
Ne lui parle donc point de tout ceci, Frontin.
FRONTIN
Non, non, Madame.
SCÈNE VII. Angélique, Araminte, Lisette.
ANGÉLIQUE
Je veux avoir moi-même le plaisir de lui conter cette aventure.
ARAMINTE
Il en sera ravi, mignonne ; c'est le meilleur enfant du monde, que le Chevalier.
ANGÉLIQUE
Il nous amènera demain bonne compagnie, des comtesses, des abbés, des marquises. Nous ne manquerons pas de Joueurs, sur ma parole, et ton mari nous sauvera les amendes.
LISETTE
Je crois que le voici, Madame ; laissez-moi seule avec lui, je vais lui porter une botte qu'il aura de la peine à parer.
SCÈNE VIII.
LISETTE, seule
Oh, par ma foi, Monsieur le Commissaire, nous vous pillerons, vous qui pillez mes autres.
SCÈNE IX. Griffard, Lisette.
MONSIEUR GRIFFARD
Hé bien, Lisette, ta maîtresse est-elle revenue ?
LISETTE
Oui, Monsieur, et elle est ressortie même.
MONSIEUR GRIFFARD
Lui as-tu parlé de moi, ma chère enfant ?
LISETTE
Ah vraiment, Monsieur, je me suis fait de belles affaires.
MONSIEUR GRIFFARD
Comment donc ?
LISETTE
Je ne sais pas quel gré vous m'en saurez ; mais, j'ai été furieusement querellée.
MONSIEUR GRIFFARD
Est-ce que...
LISETTE
Quand on dit à de jolies femmes que quelqu'un les estime, il est bien difficile de leur persuader qu'on n'a pour elles qu'une passion désintéressée.
MONSIEUR GRIFFARD
Elle s'est donc mise en colère ?
LISETTE
Oui vraiment, elle m'a traitée de ridicule, d'impertinente ; mais cependant, je ne la crois pas si hétéroclite, que d'être fâchée qu'on l'aime, et je crois que j'ai mal pris mon temps, je l'avoue.
Hétéroclite : Fig. et familièrement. Ridicule, bizarre. [L]
MONSIEUR GRIFFARD
Oui.
LISETTE
Oui, Monsieur : quand on a de certains chagrins, et qu'on ne sait à qui s'en prendre...
MONSIEUR GRIFFARD
Elle a quelques chagrins, Lisette ?
LISETTE
Est-ce qu'elle est jamais sans cela ?
MONSIEUR GRIFFARD
Et de quelle nature sont ses chagrins encore ?
LISETTE
D'une nature... d'une nature bien chagrinante, Monsieur.
MONSIEUR GRIFFARD
En sais-tu la cause ?
LISETTE
Je la soupçonne ; car avec elle, Monsieur, on ne sait jamais rien certainement, elle n'ouvre son coeur à personne.
MONSIEUR GRIFFARD
Mais enfin, que soupçonnes-tu ?
LISETTE
Ah ! Monsieur, que deviendrais-je, si elle savait que je vous fisse des confidences de la sorte ? Elle ne me le pardonnerait jamais. C'est une petite dissimulée, qui serait au désespoir qu'on sût les mauvaises situations où la mettent presque tous les jours ses extravagances.
MONSIEUR GRIFFARD
Je t'entends, elle a besoin d'argent.
LISETTE
Je ne vous parle pas de cela, Dieu m'en garde, n'interprétez point mal ce que je vous dis, s'il vous plaît. Comme vous saisissez les choses, Monsieur ?
MONSIEUR GRIFFARD
Hé bien, n'en parlons plus ; voilà qui est fini.
LISETTE
Madame est une femme qui n'a jamais besoin de rien.
MONSIEUR GRIFFARD
J'en suis persuadé.
LISETTE
Il est bien vrai que son mari est un vilain ; qui lui donne fort peu de chose, et que la fortune des joueuses est sujette à de petites révolutions quelquefois.
MONSIEUR GRIFFARD
Aurait-elle fait quelque perte considérable ?
LISETTE
Ne me faites pas trop parler, Monsieur, je vous prie. Je devine fort bien vos desseins, vous seriez ravi d'avoir occasion de faire le galant, et d'étaler votre humeur libérale ; mais gardez-vous en bien, je vous en avertis, vous perdriez toutes vos affaires.
MONSIEUR GRIFFARD
Mais vraiment, cela est extraordinaire.
LISETTE
Qu'il est fâcheux d'avoir affaire à de petites personnes trop scrupuleuses !
MONSIEUR GRIFFARD
Elles sont si rares. Il faut justement que j'en trouve une, moi.
LISETTE
Attendez, Monsieur, tâchons de l'attraper, il me vient une idée...
MONSIEUR GRIFFARD
Hé, quelle ?
LISETTE
Elle donnera là-dedans assurément, quelque fine qu'elle puisse être.
MONSIEUR GRIFFARD
Hé bien, dis vite.
LISETTE
Supposons qu'elle ait perdu deux cents pistoles.
MONSIEUR GRIFFARD
Deux cents pistoles ?
LISETTE
Oui, cela va bien là tout au moins.
MONSIEUR GRIFFARD
Je les ai fort à son service.
LISETTE
Il n'y a qu'un bon tour à prendre pour les lui faire accepter, c'est là le difficile. De vous les emprunter, c'est ce qu'elle ne fera pas, de les prendre à titre de présent, il n'y a pas d'apparence ; et pour moi, je ne vois qu'une façon de restitution dont on pût se servir utilement.
MONSIEUR GRIFFARD
Comment une façon de restitution ?
LISETTE
Oui, Monsieur, les joueurs sont un peu sujets à caution, comme vous savez, et Madame n'a pas joué toujours avec les plus honnêtes personnes du monde. Voulez-vous lui faire plaisir sans effaroucher sa pudeur ?
MONSIEUR GRIFFARD
Si je le veux !
LISETTE
Envoyez-lui de l'argent qu'elle puisse recevoir comme d'un remords de conscience de quelque fripon converti. Il n'y a pas de manière plus sûre et plus galante que celle-là.
MONSIEUR GRIFFARD
Mais, je serais bien aise, Lisette, qu'elle sût que c'est à moi qu'elle en aura l'obligation.
LISETTE
Hé allez, allez Monsieur, elle le saura de reste dans la suite : je me charge de lui dire, moi.
MONSIEUR GRIFFARD
Mais, scrupuleuse comme elle est, elle sera peut-être fâchée qu'on la trompe.
LISETTE
Hé mort de ma vie, trompez-la toujours de même : il y a des affaires où les femmes sont ravies d'être trompées.
MONSIEUR GRIFFARD
Et par qui lui faire tenir cet argent ?
LISETTE
C'est encore une difficulté. De votre part, cela serait suspect, et le métier d'un Commissaire n'est pas de faire des restitutions. Adressez-moi la bourse, j'ajusterai tout cela.
MONSIEUR GRIFFARD
N'est-ce pas deux cents pistoles que tu dis ?
LISETTE
Mettez, mettez deux cents louis neufs, la restitution en sera plus honnête.
MONSIEUR GRIFFARD
Je vais te les envoyer tout à l'heure.
LISETTE
Et vous viendrez quelques moments après, pour parler vous-même à Madame.
MONSIEUR GRIFFARD
C'est fort bien dit, adieu, Lisette.
LISETTE
Adieu, Monsieur. Ah ! Que les jolies femmes sont heureuses ! Il semble aux hommes qu'en les ruinant elles leur font grâce ; et de pauvres diables bien amoureux ne donnent toujours que trop aisément dans tous les panneaux qu'on veut leur tendre.
SCÈNE X. Lisette, Frontin.
FRONTIN
J'attendais qu'il fût sorti. Comment vont les affaires ? As-tu déjà travaillé pour la bourse commune ?
LISETTE
Cela ne commence pas trop mal : on va nous faire une restitution de deux cents pistoles.
FRONTIN
Tu nommes cela une restitution ?
LISETTE
Oui, c'est une nouvelle manière de faire des présents sans conséquence, où je trouve qu'il y a beaucoup plus de bien séance, que dans toutes les autres.
FRONTIN
Tu as raison, celle qui reçoit ne s'engage à rien, et le donateur est pris pour dupe. Où est Monsieur le Notaire, il faut que je décharge aussi sa conscience de quelque petite restitution.
LISETTE
Ne précipitons rien, donne-toi patience : il est allé dans son cabinet se préparer à une querelle que je lui ai conseillé de faire à Madame, pour autoriser les petites parties qu'on veut faire ici.
FRONTIN
Comment donc ?
LISETTE
C'est lui qui veut absolument que sa femme demeure chez elle.
FRONTIN
Il n'aura pas de peine à la persuader.
LISETTE
Non vraiment, mais il est toujours bon de lui faire valoir les choses ; et quelque chagrin qu'il en puise avoir dans la suite, il n'aura pas le mot à dire, ce sera lui qui l'aura voulu.
FRONTIN
Tu as raison. Voici Monsieur le Chevalier.
SCÈNE XI. Le Chevalier, Lisette, Frontin.
LE CHEVALIER
Que j'ai de grâces à te rendre, ma chère Lisette !
LISETTE
Êtes-vous content de la réponse ?
LE CHEVALIER
Il n'y a rien qu'elle ne me donne lieu d'espérer ; je suis le plus heureux des hommes.
LISETTE
Oui, mais je crois que vous avez un rival, je vous en avertis.
LE CHEVALIER
Un rival, Lisette ?
LISETTE
Oui vraiment, et des plus dangereux, même.
LE CHEVALIER
Et quel est donc ce rival, dis ?
LISETTE
Un petit mièvre de par le monde, qu'on appelle Janot, le fils de cette femme à qui vous avez tantôt parlé... Cela vous alarme ? Vous vous effarouchez de bien peu de chose.
FRONTIN
Bon, si nous n'avons point d'autre rival à craindre, nous sommes bien, sur ma parole.
LE CHEVALIER
Puis-je parler à Mariane ?
LISETTE
Je ne sais, car elle a toujours quelqu'un de ses Maîtres avec elle. Je vais voir si elle est seule, et je viendrai vous en avertir.
SCÈNE XII. Le Chevalier, Frontin.
LE CHEVALIER
Ma bonne femme de mère aura dit quelque chose mal à propos, Frontin.
FRONTIN
Il n'y a rien de gâté encore ; mais il faut se hâter de conclure le mariage ; le billet s'explique-t-il en bons termes.
LE CHEVALIER
Si j'en juge par le billet, mes affaires iront le mieux du monde.
FRONTIN
Assurément !
LE CHEVALIER
Assurément ?
FRONTIN
Puisqu'il est ainsi, sans façon, Monsieur le Chevalier...
Frontin se couvre.
Commençons par bannir la cérémonie.
LE CHEVALIER
Hé, que fais-tu, Frontin, veux-tu me perdre ?
FRONTIN
Non, ce n'est pas mon intention ; mais vous voilà en train d'attraper un bon mariage. Comment prétendez-vous que cela se passe entre vous et moi ?
LE CHEVALIER
Hé, quel temps choisis-tu ?
FRONTIN
Parlons net, ou je vous trahirai. On a déjà ouï parler de Monsieur Janot, comme vous voyez.
LE CHEVALIER
Voilà un pernicieux maroufle !
Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps et grossier d'esprit. [F]
FRONTIN
Ne vous fâchez point, et soyez bon Prince. Je suis votre serviteur, votre valet même quelquefois, dont j'enrage. Car enfin, nous avons été camarades d'école, nous étions Clercs chez le même Procureur. On vous mit dehors pour la Maîtresse, on me chassa, moi, pour la servante ; et j'en conviens, vous avez eu de tout temps les inclinations plus nobles que les miennes ; mais cependant il me déplairait fort de vous voir Monsieur pour toujours, et d'être toujours Frontin, moi.
LE CHEVALIER
Ah ! Je te jure qu'aussitôt l'affaire terminée...
FRONTIN
Quand une affaire est terminée, elle est finie pour tout le monde ; il n'est rien tel que de faire marché : composons d'avance ; assurez-moi ma petite fortune, et je vous permets d'achever la vôtre.
LE CHEVALIER
Dépêche-toi seulement.
FRONTIN
Vous m'avez donné ce matin un billet de soixante pistoles, pour les aller recevoir de ce Commis de la Douane.
LE CHEVALIER
Je te donne les soixante pistoles, voici qui est fini.
FRONTIN
Point, Monsieur, il y a encore ce diamant que vous avez tantôt pris chez votre mère, et que vous m'avez dit de troquer contre de l'argent.
LE CHEVALIER
Ah, Frontin !
FRONTIN
Ah ! Monsieur, point de contestations, s'il vous plaît, je n'aime point qu'on me contredise, moi.
LE CHEVALIER
J'enrage ! Hé bien, le diamant te demeurera, seras-tu content ?
FRONTIN
Il me faudra du linge, et quelque justaucorps un peu propre, pour me mettre en équipage seulement.
LE CHEVALIER
J'aurai soin de tout cela, je te le promets.
FRONTIN
Vous me donnerez avec cela quelques bonnes habitudes, et tout ira bien. J'ai de l'esprit, vous serez pourvu, je vous demande vos vieilles pratiques.
LE CHEVALIER
Je ferai pour toi toutes choses.
FRONTIN, ôtant son chapeau
Sur ce pied-là, reprenons la cérémonie, j'oublie l'égalité de nos naissances, et je vous regarde comme le Gentilhomme de France le moins roturier.
LE CHEVALIER
Et si l'affaire ne réussit point ?
FRONTIN
En ce cas j'ai la conscience bonne, je vous rends tout ; il faut que chacun vive.
LE CHEVALIER
Tais-toi, Frontin, voici Lisette.
SCÈNE XIII. Le Chevalier, Lisette, Frontin.
LISETTE
Je vous ai fait attendre ; mais, j'ai attendu moi-même que le Maître de Géographie fût parti. Ne perdez point de temps, montez par ce petit escalier, Frontin sait les êtres, qu'il vous conduise.
Êtres : se dit des diverses parties d'un bâtiment, des détours qui conduisent à tous ses membres, de leur disposition, et de leur situation. [T]
FRONTIN
Hé, qu'ai-je affaire là, moi, s'il te plaît ?
LISETTE
Tu feras le guet pour assurer leur conversation.
LE CHEVALIER
Tu ne viens donc pas avec nous, toi, Lisette.
LISETTE
Non vraiment, j'ai ici de l'argent à recevoir. En attendant la restitution, allons savoir de ma Maîtresse quand elle aura la commodité d'être querellée.
ACTE IV
SCÈNE I. Mariane, Le Chevalier, Frontin.
MARIANE
Entrons ici, Monsieur le Chevalier, je ne suis point tranquille dans ma chambre, on pourrait nous y surprendre, et l'on m'en ferait un crime. Ici, l'on peut penser que le hasard nous aura fait rencontrer, et que vous ne m'aurez abordée que par civilité. Que Frontin prenne garde seulement que personne ne nous écoute.
FRONTIN
Causez en repos, je suis en sentinelle.
LE CHEVALIER
Hé bien, charmante Mariane, quelle sera ma destinée ?
MARIANE
S'il ne tenait qu'à moi seule de la rendre heureuse, vous n'auriez pas lieu de vous en plaindre.
LE CHEVALIER
Hé, ne pouvez-vous pas faire tout mon petit bonheur ? Je vous adore : si vous étiez un peu sensible à ma tendresse ?
MARIANE
Tenez, Monsieur le Chevalier, je ne sais ce que c'est que de l'amour ; je ne puis dire que je vous aime, mais je suis bien aise que vous m'aimiez.
LE CHEVALIER
Et consentiriez-vous, sans répugnance, que je devienne votre époux.
MARIANE
Voilà encore une chose que je ne saurais vous dire ; il me semble qu'on ne s'aime plus quand on est marié.
LE CHEVALIER
On ne s'aime plus ! Qui vous a dit cela ?
MARIANE
Araminte et ma Belle-mère ne disent tous les jours autre chose : elles chagrinent leurs maris, leurs maris les haïssent. Moi, je voudrais vous aimer toujours, et il faudrait pour cela que vous m'aimassiez toute votre vie.
LE CHEVALIER
Et vous croyez que le mariage pourrait faire finir ma tendresse, ah ! Je vous jure...
FRONTIN
Changez de conversation, Monsieur, j'entends quelqu'un.
MARIANE
Séparons-nous, Monsieur le Chevalier.
FRONTIN
Non, rapprochez-vous, c'est Lisette.
SCÈNE II. Le Chevalier, Mariane, Frontin, Lisette.
LISETTE
Quoi, vous voilà ! Je vous croyais là-haut. Que faites-vous donc ici ? Votre père va venir, je vous en avertis.
MARIANE
Adieu, Monsieur le Chevalier.
SCÈNE III. Angélique, Mariane, Le Chevalier, Frontin, Lisette.
ANGÉLIQUE
Demeurez, Mariane, où allez-vous ?
MARIANE
On m'a dit que vous m'aviez demandée, Madame ; j'ai su que vous étiez revenue, j'allais me rendre auprès de vous.
ANGÉLIQUE
Hé bien, Chevalier, la compagnie qui vous attendait est-elle avertie pour demain ?
LE CHEVALIER
Je venais vous en rendre compte, Madame ; et tout Paris viendra chez vous sitôt qu'on saura qu'on y joue.
LISETTE
Cela divertira bien votre mari, Madame.
ANGÉLIQUE
Il faudra bien qu'il en passe par où nous voudrons. Je vais le mettre à la raison. Lui aurais-tu dit que j'étais revenue ?
LISETTE
Oui, Madame ; et en remontant, on m'a donné ces deux cents pistoles que vous savez.
ANGÉLIQUE
Porte-les à Araminte, elles viennent de son mari, c'est à elle d'en disposer. Et vous, Mariane, allez lui tenir compagnie pendant que je serai obligée d'essuyer la fatigante conversation de votre père. Vous, ne sortez pas, Monsieur le Chevalier.
LE CHEVALIER
Je ferai tout ce qu'il vous plaira, Madame.
ANGÉLIQUE
Entrez aussi dans mon cabinet, je veux vous faire part d'une aventure que vous trouverez divertissante.
SCÈNE IV. Angélique, Frontin.
FRONTIN
Et moi, Madame, que deviendrai-je ? Quand vous aurez fait de Monsieur le Notaire, vous me le livrerez, s'il vous plaît.
ANGÉLIQUE
Va faire un tour, et reviens, Frontin.
FRONTIN
Dépêchez-vous donc, Madame : je suis honteux que Lisette soit plus expéditive que moi ; mais, je réparerai cela par la somme.
ANGÉLIQUE
J'entends mon mari, sors vite.
FRONTIN
Voilà un pauvre diable en bonne main.
SCÈNE V. Monsieur Simon, Angélique.
MONSIEUR SIMON
Ah ! Vous voilà donc au logis, Madame ? C'est une grande merveille, oui.
ANGÉLIQUE
Bonjour, mon cher petit mari. Lisette dit que vous êtes de mauvaise humeur, et que vous voulez gronder, est-il vrai ? J'ai un mal de tête épouvantable, au moins, je vous en avertis.
MONSIEUR SIMON
Hé, le moyen de vous bien porter. Vous devriez être morte, depuis le temps que vous vivez comme vous faites. Ne rougissez-vous point de...
ANGÉLIQUE
Ah, mon fils, vous m'ébranlez tout le cerveau ! Adoucissez l'aigreur de votre ton, je vous prie, ou je renonce à vous écouter.
MONSIEUR SIMON
Comment, Madame, vous croyez...
ANGÉLIQUE
Oh, querellez donc de sang-froid, je vous prie, je vous promets de vous écouter de même.
MONSIEUR SIMON
Il faut que j'aie une belle patience.
ANGÉLIQUE
Serez-vous long dans vos remontrances, mon fils ?
MONSIEUR SIMON
Oui, Madame, et très long...
ANGÉLIQUE
Si vous vouliez quereller en abrégé, mon petit mari, je vous aurais bien de l'obligation.
MONSIEUR SIMON
En abrégé, Madame ? Et le moyen de renfermer en peu de paroles tous les sujets de plaintes que vous me donnez tous les jours.
ANGÉLIQUE
Moi, je vous donne des sujets de plaintes, mon fils ?
MONSIEUR SIMON
Oh que diantre, mon fils, mon petit mari, supprimons tous ces termes-là, s'il vous plaît, trêve de douceurs, je vous prie.
ANGÉLIQUE
Comment donc, Monsieur, quelles manières sont les vôtres. Plus j'ai d'honnêteté pour vous, plus vous avez d'aigreur pour moi : en vérité, je n'y comprends rien, et je suis fort scandalisée de votre procédé.
MONSIEUR SIMON
Hé morbleu, je suis outré du vôtre, moi.
ANGÉLIQUE
Ah, que les maris sont incommodes avec leurs bizarreries perpétuelles ! Je voudrais bien savoir qui peut causer vos emportements.
MONSIEUR SIMON
Comment donc, mes emportements ? Je n'ai que trop de douceur de par tous les diables.
ANGÉLIQUE
Ah, juste Ciel ! Toujours dans la bouche des mots à effaroucher les moins timides.
MONSIEUR SIMON
Morbleu !
ANGÉLIQUE
Vous jurez, Monsieur, vous jurez, vous me faites trembler : Lisette, holà, quelqu'un.
MONSIEUR SIMON
Vous perdez l'esprit, Madame.
ANGÉLIQUE
Lisette ?
SCÈNE VI. Monsieur Simon, Angélique, Lisette.
LISETTE
Hé, à qui diantre en avez-vous donc ?
ANGÉLIQUE
Demeurez auprès de moi, Lisette : Monsieur est dans une fureur qui ne se conçoit pas.
LISETTE
Serait-il possible ?
MONSIEUR SIMON
Ah, la méchante femme, Lisette, la méchante femme !
ANGÉLIQUE
Peut-on s'étonner que je n'aime pas à demeurer chez moi ? Ce sont vos violences et vos caprices qui m'en écartent.
MONSIEUR SIMON
Mes violences ?
LISETTE
Hé bien, modérez-vous un peu, on verra ce que cela produira.
MONSIEUR SIMON
Tu crois ce qu'elle dit ? C'est un prétexte pour avoir raison d'être toujours dehors.
ANGÉLIQUE
Oui, fort bien, un prétexte. En vérité, Monsieur, vous vous servez de termes bien offensants ; et si ma famille savait les duretés que vous avez pour moi...
MONSIEUR SIMON
Oh, pour le coup, je perds patience.
LISETTE
Hé, doucement, Monsieur. N'y aurait-il pas moyen de vous accommoder ? Vous êtes tous deux si raisonnables !
ANGÉLIQUE
Hé bien, je te fais juge de nos différends, Lisette.
LISETTE
C'est bien de l'honneur que vous me faites, Madame.
MONSIEUR SIMON
Oui, tu as de l'esprit, et je te permets de me condamner si j'ai tort.
LISETTE
Oh, pour cela, je le ferai, je vous assure : voyons, de quoi vous plaignez-vous premièrement ?
MONSIEUR SIMON
Ne le sais-tu pas ?
LISETTE
Que répondez-vous à cela ?
ANGÉLIQUE
Ignores-tu toutes mes raisons ?
LISETTE
Hé, mort de ma vie, que ne parlez-vous ? Vous voilà d'accord, Monsieur n'a qu'à vouloir.
MONSIEUR SIMON
Moi ?
LISETTE
Vous-même. Tenez, Monsieur, Madame est la femme de France la plus complaisante : laissez-la vivre à sa fantaisie, vous en ferez tout ce qu'il vous plaira.
MONSIEUR SIMON
Hé bien, qu'elle fasse, pourvu qu'elle demeure chez elle.
LISETTE
Mais vraiment, cela est trop juste, Madame : Monsieur est le meilleur homme du monde, il aime à vous voir, donnez-lui cette petite satisfaction le plus souvent qu'il vous sera possible.
ANGÉLIQUE
Hélas, de tout mon coeur, mon enfant, je ne cherche point à le chagriner. Qu'il soit toujours de bonne humeur, je serai toujours au logis.
LISETTE
Vous l'entendez, Monsieur, je ne lui fais pas dire.
MONSIEUR SIMON
Hé bien, qu'elle me tienne parole, et je ne querellerai de ma vie.
ANGÉLIQUE
Cela me fera de la peine assurément ; mais puisque vous le voulez absolument, Monsieur, je tâcherai de trouver les moyens de me rendre ma prison supportable.
LISETTE
La pauvre petite femme ! Sa prison ! Vous devez être bien content, Monsieur.
MONSIEUR SIMON
Je ne m'attendais pas à la trouver si raisonnable, je te l'avoue.
LISETTE
Oh, Monsieur, tôt ou tard, il vient de bons moments aux femmes. Il ne faut aux maris que la patience de les attendre.
ANGÉLIQUE
Le seul plaisir que je me propose, est de jouer, et de recevoir compagnie.
LISETTE
Comme elle se borne !
MONSIEUR SIMON
Hé va, va, tu n'auras pas le temps de t'ennuyer ; il faudra faire en sorte qu'Araminte soit presque toujours avec toi, premièrement.
ANGÉLIQUE
Ah, mon cher petit mari, que j'en serai contente : tâchons de l'engager à cela, je vous prie, c'est la plus aimable personne du monde, qu'Araminte.
MONSIEUR SIMON
N'est-il pas vrai ?
LISETTE, à part
Le vieux Satyre.
MONSIEUR SIMON
Nous aurons son mari quelquefois, nous verrons ma nièce la Greffière qui fait des vers, ma cousine l'Avocate, son beau-frère qui est plaisant, sa soeur la Conseillère, mon oncle le Médecin, sa femme et ses enfants, nous nous divertirons à merveilles.
LISETTE
Voilà de quoi bien passer son temps, Madame.
ANGÉLIQUE
Oh, pour cela, non, mon fils ; je vous prie hors Araminte, qui a les manières de condition, je ne veux voir que des femmes de qualité, s'il vous plaît.
MONSIEUR SIMON
Hé bien oui, des femmes de robe.
ANGÉLIQUE
Non, Monsieur, des femmes d'épée. C'est mon faible que les femmes d'épée, je vous l'avoue.
LISETTE
Madame a les inclinations tout à fait militaires.
MONSIEUR SIMON
Hé bien soit, des femmes d'épée, tout comme tu voudras.
ANGÉLIQUE
Nous donnerons de petits concerts quelquefois.
MONSIEUR SIMON
Des concerts ici dans ma maison ?
ANGÉLIQUE
Oui, mon fils ; comme vous voulez que j'y demeure toujours, il faut bien que je m'y divertisse.
LISETTE
Elle a tant de complaisance pour vous, que vous ne sauriez vous défendre d'en avoir un peu pour elle.
MONSIEUR SIMON
Mais...
ANGÉLIQUE
Mais, Monsieur, il me faut de la musique trois jours de la semaine seulement ; trois autres après dînée, on jouera quelques reprises d'hombre et de lansquenet, qui seront suivies d'un grand souper, de manière que nous n'aurons qu'un jour de reste, qui sera le jour de conversation ; nous lirons des ouvrages d'esprit ; nous débiterons des nouvelles, nous nous entretiendrons des modes, nous médirons de nos amies ; enfin, nous emploierons tous les moments de cette journée à des choses purement spirituelles.
Hombre : Jeu de cartes pris des Espagnols qui se joue à deux, à trois, à quatre, à cinq personnes, avec 40 cartes, après avoir ôté du jeu les huit, les neuf et les dix, et avoir donné à chaque joueur neuf cartes trois à trois et par ordre. [L]
LISETTE
Quel ordre, Monsieur : Elle veut vivre régulièrement, comme vous voyez.
MONSIEUR SIMON
Quelle chienne de régularité !
ANGÉLIQUE
Et comme cette vie aisée, douce, agréable, pourrait attirer trop grand monde ; pour n'être point accablé de visites importunes, il faudra que nous ayons un portier, sil vous plaît.
MONSIEUR SIMON
Miséricorde, un portier chez moi ! Chez un notaire, un portier, Madame ?
ANGÉLIQUE
Oui, Monsieur, un portier chez un notaire, la grande merveille !
MONSIEUR SIMON
Lisette ?
LISETTE
Ne l'obstinez point, Monsieur, elle prendrait un Suisse.
MONSIEUR SIMON
Mais, Madame...
ANGÉLIQUE
Mais, Monsieur, je veux un portier, sans cela, marché nul, je sortirai, et tout à l'heure.
LISETTE
Hé, passez-lui cette bagatelle : faut-il rompre un traité pour un malheureux Portier ?
MONSIEUR SIMON
Je me ferai moquer de moi ; et d'ailleurs, comment soutenir tant de dépense ?
L'original donne comme locuteur Araminte, manifestement c'est une erreur, je corrige en Angélique.
ANGÉLIQUE
Hé, Monsieur, qui vous demande rien, de quoi vous effarouchez-vous ?
MONSIEUR SIMON
De quoi je m'effarouche, Madame ?
LISETTE
Allez, Monsieur, qu'il vous suffise que Madame joue. Les joueuses ont des ressources inépuisables, et les femmes à qui leurs maris ne donnent point d'argent, ne sont pas toujours celles qui en dépensent le moins.
MONSIEUR SIMON
Pour moi, je n'en saurais donner, car je n'en ai point.
LISETTE, à part
Frontin vous en fera pourtant bien trouver.
ANGÉLIQUE
Allez, Monsieur, ne vous mêlez de rien que de me laisser faire. Adieu, mon fils, je vais me recueillir dans mon cabinet, et songer à prendre toutes les mesures imaginables, pour vous donner la satisfaction de demeurer au logis sans m'y ennuyer.
SCÈNE VII. Monsieur Simon, Lisette.
LISETTE
Quelle complaisance ! Vous êtes bienheureux d'avoir une femme si bonne et si judicieuse.
MONSIEUR SIMON
Je paierai bien cher cette complaisance, peut-être.
LISETTE
Oh, point du tout, elle est bien revenue de la bagatelle.
MONSIEUR SIMON
Il faut en essayer, Lisette. Tu vois tout ce que je fais pour la mettre dans son tort.
LISETTE
Oh pour cela, Monsieur, vous êtes le meilleur mari qu'il y ait au monde.
ANGÉLIQUE, derrière le Théâtre
Lisette ?
LISETTE
Madame m'appelle, adieu, Monsieur, tenez-vous en joie, vous avez bien sujet d'y être.
SCÈNE VIII.
MONSIEUR SIMON, seul
Hom, je ne sais comment tout cela tournera ; mais un honnête homme est bien embarrassé quand il est amoureux ; et qu'il a des mesures à prendre avec sa femme.
SCÈNE IX. Monsieur Simon, Frontin.
FRONTIN
Ah ! Monsieur, que je vous trouve à propos.
MONSIEUR SIMON
Qu'est-ce qu'il y a ?
FRONTIN
Ne peut-on point nous écouter ?
MONSIEUR SIMON
Non, non, parle, cette salle est grande.
FRONTIN
Vous n'avez point vu Araminte depuis le dernier billet que je lui ai rendu de votre part ?
MONSIEUR SIMON
Non vraiment. Je ne précipite rien, moi, et je ne fais point l'amour en jeune homme.
FRONTIN
Mais, sérieusement, Monsieur, en êtes-vous bien amoureux ?
MONSIEUR SIMON
Plus que je ne saurais te le dire.
FRONTIN
Et s'il fallait renoncer à la voir ? Cela vous ferait-il bien de la peine ?
MONSIEUR SIMON
Comment renoncer à la voir ? Qu'y a-t-il donc ? Qu'est-il arrivé ?
FRONTIN
Ah ! Que vous aimez cette femme-là, Monsieur. Je ne puis m'empêcher de vous plaindre.
MONSIEUR SIMON
Mais à qui en as-tu ?
FRONTIN
Vous ne sauriez croire combien je suis dans vos intérêts.
MONSIEUR SIMON
Je t'en estime davantage, mais...
FRONTIN
J'aimerais autant que le diable vous eût emporté, que de vous voir amoureux de cette force-là.
MONSIEUR SIMON
Tu me ferais perdre patience. Ne veux-tu pas t'expliquer ?
FRONTIN
Araminte, Monsieur.
MONSIEUR SIMON
Hé bien, Araminte ?
FRONTIN
Elle est dans une situation la plus fâcheuse du monde.
MONSIEUR SIMON
Comment, quelle situation !
FRONTIN
Elle m'a bien défendu de vous rien dire, et je ne sais si je fais bien de vous en parler.
MONSIEUR SIMON
Oui, oui, parle.
FRONTIN
Je meurs de peur que vous ne soyez assez amoureux pour la vouloir tirer de l'embarras où elle se trouve.
MONSIEUR SIMON
Quoi ! Quel embarras ? Si je l'en tirerai ! Oh je t'en réponds.
FRONTIN
Ne voilà-t-il pas ! Oh bien, Monsieur, puisqu'il est ainsi, vous ne saurez rien.
MONSIEUR SIMON
Mon pauvre Frontin !
FRONTIN
Non, Monsieur, il ne sera pas dit, que parce qu'une femme vous estimera plus qu'un autre, j'aurai contribué à vous ruiner pour l'amour d'elle.
MONSIEUR SIMON
À me ruiner ; qu'est-ce que cela signifie ?
FRONTIN
Cela signifie que la plupart des jolies femmes ruinent tous ceux qu'elles estiment, Monsieur. C'est la règle.
MONSIEUR SIMON
C'est la règle ?
FRONTIN
Hé, vraiment oui, voudriez-vous qu'elles ruinassent ceux qu'elles n'estiment point ? Cela serait bien malhonnête.
MONSIEUR SIMON
Ah, ah, et est-ce une nécessité de ruiner quelqu'un ?
FRONTIN
Oui vraiment, cela ne se peut pas autrement même. C'est une chose inconcevable que les dépenses prodigieuses qu'Araminte fait tous les jours, sans réflexion, sans conduite. Elle s'endette de tous côtés, les Marchands crient pour être payés ; si cela vient aux oreilles du mari, c'est une femme perdue, et pour se mettre à couvert de ses emportements, elle est dans la résolution de s'aller jeter dans un Couvent, et de n'en sortir de sa vie.
MONSIEUR SIMON
Dans un Couvent, Frontin ?
FRONTIN
Dans un Couvent. Quand une jolie femme est embarrassée, et qu'elle ne sait comment sortir d'affaires, elle a toujours recours au Couvent ; c'est encore une règle.
MONSIEUR SIMON
Mais voilà une résolution bien précipitée.
FRONTIN
Je vous en réponds ; elle m'a même dit de lui mener un carrosse, pour y aller tout de ce pas ; elle ne veut dire adieu à personne.
MONSIEUR SIMON
Comment tout de ce pas ? Il faut empêcher cela, Frontin.
FRONTIN
Oh, Monsieur, cela est bien difficile ; elle doit plus de mille écus, afin que vous le sachiez.
MONSIEUR SIMON
Mille écus !
FRONTIN
Oui vraiment, mille écus, valant trois mille deux cent cinquante livres. Hé croyez-moi, laissez-la faire, ne mettez point là votre argent, prenez une bonne résolution de ne la jamais voir.
MONSIEUR SIMON
De ne la jamais voir ?
FRONTIN
Oui, vous ne l'aimez peut-être pas tant que vous vous l'imaginez.
MONSIEUR SIMON
Je ne l'aime pas ! J'en perdrais l'esprit.
FRONTIN
Quelle fatalité ! Perdre l'esprit, ou donner trois mille deux cent cinquante livres !
MONSIEUR SIMON
Cela est chagrinant.
FRONTIN
Écoutez, l'esprit est une belle chose. Adieu, Monsieur, je vais chercher un carrosse.
MONSIEUR SIMON
Attends, Frontin.
FRONTIN
Ah ! Que je connais de gens à Paris qui voudraient avoir une occasion comme celle-ci ! Mais je ne vous en parlerai point. Je suis trop de vos amis, pour ne vous pas laisser la préférence... Je vais lui chercher un carrosse.
MONSIEUR SIMON
Attends-moi-là, te dis-je, je vais prendre dans mon cabinet un billet payable au porteur que je lui veux donner moi-même.
FRONTIN
Comment, vous-même ? Ah ! Fi, Monsieur, où est la politesse, de ne savoir pas épargner à une femme la confusion de vous avoir obligation en face ? Vous la feriez mourir de chagrin.
MONSIEUR SIMON
Hé bien... Mais, connais-tu les gens à qui elle doit ?
FRONTIN
Si je les connais !
MONSIEUR SIMON
Mène-moi chez eux, je les paierai sans lui en rien dire.
FRONTIN
Cela est fort bien imaginé.
MONSIEUR SIMON
Cela sera assez galant, oui.
FRONTIN
Assurément, il n'y a qu'un petit inconvénient qui s'y rencontre.
MONSIEUR SIMON
Comment ?
FRONTIN
Ce sont des gens à qui Madame votre femme doit aussi de l'argent, il ne serait pas dans la bienséance qu'on vous vît acquitter les dettes des autres, quand vous ne payez pas les siennes.
MONSIEUR SIMON
Malepeste, tu as raison, elle le saurait peut-être.
FRONTIN
Je suis prudent, comme vous voyez.
MONSIEUR SIMON
Comment ferons-nous donc ?
FRONTIN
Mais il me semble que vous, me donnant le billet, et moi, promettant de vous en faire tenir compte...
MONSIEUR SIMON
Mais, Frontin.
FRONTIN
Qu'est-ce à dire, mais ? Ne craignez-vous point que je vous friponne votre billet ?
MONSIEUR SIMON
Je ne dis pas cela, mais enfin.
FRONTIN
Parbleu, Monsieur, je n'y entends point de finesse ; puisque vous faites tant de façons, je vous baise les mains, je suis votre serviteur... Je m'en vais chercher un carrosse.
MONSIEUR SIMON
Que tu as l'esprit mal tourné ! Je vais chercher le billet, viens-t-en le prendre.
FRONTIN
Oh ! Diable, vous faites-là un grand effort ! Monsieur est amoureux à perdre l'esprit, on veut le conserver dans son bon sens, il en est quitte pour mille écus...
MONSIEUR SIMON
Voici quelqu'un, veux-tu te taire, et me suivre ?
FRONTIN
Tout à l'heure, je vais vous joindre.
SCÈNE X. Le Chevalier, Frontin.
LE CHEVALIER
Ah ! Mon pauvre Frontin, je suis dans le plus grand embarras du monde.
FRONTIN
Qu'est-ce qu'il y a ?
LE CHEVALIER
Cette folle de Lisette s'est avisée de parler à sa Maîtresse, et à Araminte, de la passion que j'ai pour Mariane.
FRONTIN
Hé bien ?
LE CHEVALIER
Et dans la vue de me faire plaisir, elles veulent, malgré que j'en aie, proposer la chose à son père.
FRONTIN
Cela ne vaut pas le diable, vos voilà gâté ; on ira aux enquêtes, et la réputation de Monsieur Janot fera tort à Monsieur le Chevalier, assurément.
Cela ne vaut pas le diable : cela ne vaut absolument rien. [L]
LE CHEVALIER
Ah ! Ne plaisante point, je te prie.
FRONTIN
Je ne plaisante point, cela ne vaut pas le diable.
LE CHEVALIER
J'avais toujours compté sur les soins de Lisette, sur la tendresse de Mariane ; et je me proposais de terminer la chose par un enlèvement, pour faire consentir le père au mariage.
FRONTIN
Voilà comme j'ai toujours conçu la chose, et il n'y a pas d'autre biais que celui-là même.
LE CHEVALIER
Non vraiment ; mais, quel parti prendre ?
FRONTIN
Celui de précipiter une chose que nous aurions pu faire à loisir.
LE CHEVALIER
Mais, il faut pour cela de l'argent comptant, je n'en ai point assez.
FRONTIN
Oh, je vous en prêterai, moi, qu'à cela ne tienne. Il y a à Paris quelques orfèvres de ma connaissance ; et avec le diamant dont je suis nanti, je ne m'embarrasse pas de trouver deux cents pistoles en un quart d'heure.
LE CHEVALIER
Mais il faut persuader Mariane.
FRONTIN
Laisse-moi parler à Lisette, et allez m'attendre à l'Auberge.
LE CHEVALIER
Mais...
FRONTIN
Mais, allez m'attendre, vous dis-je. Pour être héritier de vos vieilles pratiques, il n'y a rien que je ne sois capable de faire.
ACTE V
SCÈNE I. Mariane, Lisette.
MARIANE
Ma pauvre Lisette, je n'en puis plus, je ne saurais me soutenir, je tremble.
LISETTE
Qu'avez-vous ?
MARIANE
Mon père est là-dedans avec Araminte et ma belle-mère, je ne l'ai jamais vu de si bonne humeur.
LISETTE
Et c'est là ce qui vous rend si interdite ?
MARIANE
On va lui parler de mon mariage avec Monsieur le Chevalier.
LISETTE
On va lui en parler ? Tant pis, on se presse trop.
MARIANE
Oh, point, point, Lisette ; je suis sortie pour les laisser dire : je voudrais déjà que cela fût fini.
LISETTE
Cela est trop précipité, vous dis-je, rentrez dans le cabinet pour rompre la conversation.
MARIANE
Ma chère enfant, je n'en ai pas la force, je ne me connais plus, et je n'ai jamais été dans l'état où je me trouve.
LISETTE
C'est que vous n'avez jamais été mariée.
MARIANE
Oh, pour cela non. Mais, si je suis si tremblante, pendant qu'on en parle, comment serai-je donc quand on me mariera tout de bon ?
LISETTE
On vous rassurera, ne vous mettez pas en peine. Mais, si vous voulez que je vous parle naturellement, je meurs de peur que votre père ne reçoive mal la proposition.
MARIANE
C'est cette crainte-là, je pense, qui me met si hors de moi-même.
LISETTE
Allez donc empêcher qu'on ne lui en parle. Nous avons depuis tantôt raisonné Frontin et moi, et nous avons trouvé un moyen sûr pour vous marier, quand votre père ne le voudrait pas.
MARIANE
Est-il possible !
LISETTE
Oui ; mais, il faut pour cela qu'il n'ait entendu parler de rien.
MARIANE
Mais ce moyen est-il infaillible ?
LISETTE
Je vous en réponds, cela dépendra de vous. Et vous n'y mettrez point d'obstacle, peut-être ?
MARIANE
Non, je t'en assure. Oh, je m'en vais donc vite les interrompre.
LISETTE
Dépêchez-vous, et dites tout bas à Madame que j'ai quelque chose de conséquence à lui dire.
MARIANE
Je vais te l'envoyer, laisse-moi faire.
SCÈNE I.
LISETTE, seule
La pauvre petite personne ! Nous en ferons tout ce que nous voudrons. Hé, que ne font point de jeunes filles, pour être mariées ! Oh, pour moi, je crois, Dieu me pardonne, qu'il y a un âge où elles ne pensent qu'à cela, et il entre du mariage dans tous leurs songes.
SCÈNE III. Monsieur Griffard, Lisette.
MONSIEUR GRIFFARD
Hé bien, ma chère enfant, comment a-t-on reçu la restitution ?
LISETTE
Le mieux du monde ; cela se reçoit-il autrement ? Il faudrait avoir l'esprit bien mal tourné.
MONSIEUR GRIFFARD
Sait-elle que c'est moi qui...
LISETTE
Je lui en ai voulu donner quelque légère idée.
MONSIEUR GRIFFARD
Hé bien ?
LISETTE
Hé bien, elle commençait déjà à prendre un certain ton aigre doux, qui m'a fait rengainer mon compliment. Il ne faut se déclarer que bien à propos. La voici.
SCÈNE IV. Monsieur Griffard, Angélique, Lisette.
MONSIEUR GRIFFARD
Ce n'est pas une petite fortune, Madame, que celle de vous rencontrer au logis.
ANGÉLIQUE
Si l'on recevait souvent de vos visites, on deviendrait volontiers plus sédentaire, Monsieur.
MONSIEUR GRIFFARD
Madame...
LISETTE
Voilà votre chapeau par terre, prenez garde.
ANGÉLIQUE
Vous êtes, de tous les hommes du monde, celui qu'on voit avec le plus de plaisir, je vous assure.
MONSIEUR GRIFFARD
Ah ! Madame...
LISETTE
Vous marchez sur vos gants, Monsieur.
ANGÉLIQUE
Je vous parle naturellement, au moins.
MONSIEUR GRIFFARD
Vous avez bien de la bonté, Madame, si j'osais vous parler de même...
ANGÉLIQUE
Je vous soupçonne pourtant de m'avoir fait une petite friponnerie, dont je vous punirais si j'en étais bien persuadée.
MONSIEUR GRIFFARD
Oh, pour cela, Madame, je ne prétends pas que vous m'en ayez obligation.
ANGÉLIQUE
Écoutez, vous avez de l'esprit, vous donnez un tour galant et délicat à ce que vous faites ; mais, si vous voulez qu'on vous en sache gré, il faut me laisser toujours dans l'incertitude.
MONSIEUR GRIFFARD
Oh, Madame, je vous réponds de...
ANGÉLIQUE
Je ne suis que trop pénétrante, je vous l'avoue ; mais, on ferme quelquefois les yeux, pour ne pas rompre avec ses amis : une parfaite connaissance de la vérité me mettrait sérieusement en colère.
MONSIEUR GRIFFARD
Il est constant, Madame, que...
ANGÉLIQUE
N'usons pas cette conversation, de grâce. Il me fâche seulement de penser à certaines sortes de choses ; passez là-dedans, je vous prie, j'ai quelques ordres à donner à Lisette, vous n'aurez pas le temps de vous ennuyer.
SCÈNE V. Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE
Quel animal ! Il ne m'a jamais paru si ridicule.
LISETTE
Voilà un mortel bien payé de ses deux cents pistoles !
ANGÉLIQUE
Que me veux-tu ? Qu'as-tu à me dire ? Mon mari est là-dedans de trop bonne humeur pour un homme qui a donné son argent. Je meurs de peur que Frontin n'ait pas si bien réussi que toi.
LISETTE
Il a mieux fait que vous ne croyez, et voilà un billet de mille écus, que Monsieur lui a donné pour Araminte.
ANGÉLIQUE
Le monstre ! Mille écus ne lui font point de peine à sacrifier pour une autre ; il me refuserait une pistole.
LISETTE
Nous nous vengeons assez bien de son avarice, il ne faut pas se plaindre.
ANGÉLIQUE
Mais comment toucher cet argent. Araminte, ni toi, ni moi, nous ne pouvons l'aller recevoir, il fallait que Frontin...
LISETTE
Que cela ne vous embarrasse point, Madame Amelin négociera la chose à merveille.
ANGÉLIQUE
Il faut envoyer chez elle. Holà, Jasmin.
SCÈNE VI. Angélique, Lisette, Jasmin.
ANGÉLIQUE
Vous savez où Madame Amelin demeure ?
JASMIN
Celle qui est venue tantôt ici ? Oui, Madame.
ANGÉLIQUE
Allez lui dire que je l'attends, et que j'ai affaire d'elle : qu'elle vienne au plus vite.
LISETTE
Avec tout cela, Madame, ce n'est pas une connaissance inutile que celle de cette Madame Amelin.
ANGÉLIQUE
Non, vraiment.
LISETTE
Nous aurions eu peine sans elle, à nous défaire du diamant.
ANGÉLIQUE
Il était dangereux de le vouloir vendre. Mais je m'arrête ici trop longtemps, je vais les rejoindre. Quand Madame Amelin sera venue, tu lui diras bien toi-même ce qu'il faut faire.
SCÈNE VII. Lisette, Monsieur Josse.
LISETTE
C'est de l'argent comptant, ou peu s'en faut. Mais que veut cet homme-là ? Demandez-vous ici quelque chose ?
MONSIEUR JOSSE
Je voudrais bien parler à Monsieur Simon, on m'a dit là-bas, qu'il y était.
LISETTE
Est-ce pour quelque affaire un peu longue ? Quelque testament ? Quelque inventaire ? Nous en débarrasserez-vous pour longtemps ?
MONSIEUR JOSSE
C'est pour une chose que je ne puis dire qu'à lui-même. Qu'on l'avertisse, je vous prie.
LISETTE
Je vais lui dire, vous n'avez qu'à attendre.
SCÈNE VIII.
MONSIEUR JOSSE, seul
Voilà une soubrette qui me parait bien alerte, et elle pourrait bien, si je ne me trompe, avoir quelque part à la visite que je viens rendre à Monsieur le Notaire.
SCÈNE IX. Monsieur Simon, Monsieur Josse.
MONSIEUR SIMON
Ah, ah, c'est Monsieur Josse ! Hé qui vous amène ici, mon voisin ?
MONSIEUR JOSSE
Monsieur, voilà un diamant qu'on vient d'apporter chez moi pour le vendre. Il me parait tout à fait semblable à celui que vous avez fait recommander. Voyez.
MONSIEUR SIMON
C'est justement le mien, Monsieur Josse. C'est justement le mien, Monsieur Josse. Qui vous l'a apporté ? Il fallait retenir ces gens-là.
MONSIEUR JOSSE
C'est un garçon que je connais, qui me connaît aussi ; et je n'ai même gardé la bague, que sous prétexte de la faire voir, avant que de l'achever, à quelqu'un de mes confrères, que j'ai dit qui se connaissait en pierreries mieux que moi. Il ne faut effaroucher personne.
MONSIEUR SIMON
Hé, qui est-il, s'il vous plaît, Monsieur Josse, cet honnête garçon que vous connaissez ?
MONSIEUR JOSSE
Ne vous mettez point en peine, nous avons la bague, il reviendra.
MONSIEUR SIMON
Il faut le faire arrêter. Il y a ici fort à propos un Commissaire de mes amis, vous n'aurez qu'à nous envoyer avertir.
SCÈNE X. Monsieur Simon, Monsieur Josse, Frontin.
FRONTIN à Monsieur Josse
Ah ! Vous voilà, je viens de repasser chez vous. Que faites-vous donc ici, Monsieur Josse.
MONSIEUR JOSSE
Je faisais voir à Monsieur ce diamant que vous venez d'apporter chez moi.
MONSIEUR SIMON
Quoi ! C'est là celui qui...
FRONTIN
Oui ! Vous vous mettez dans le goût de la pierrerie. Ah ! Je vous en félicite, je vois bien ce que cela signifie.
MONSIEUR SIMON
Où as-tu pris cela ?
FRONTIN
Que cela ne vous embarrasse point, je vous en ferai bon marché, ne vous mettez pas en peine.
MONSIEUR SIMON
Tu m'en feras bon marché, pendart ?
FRONTIN
Comment donc, pendart ? Est-ce vous, ou moi, qu'on apostrophe, Monsieur Josse ?
MONSIEUR JOSSE
À votre avis, que vous en semble ?
FRONTIN
Moi, par ma foi, je ne sais qu'en dire.
MONSIEUR SIMON
Tu me feras bon marché d'un vol que tu m'as fait, infâme ?...
FRONTIN
Qu'est-ce à dire, un vol ? Ho... que... écoutez... Hé fi, Monsieur, je n'aime point ces plaisanteries-là, je vous en avertis. Que diable, si le diamant ne vous accommode pas, il n'y a qu'à me le rendre, je ne suis pas embarrassé de m'en défaire.
MONSIEUR SIMON
Oh, tu n'auras pas cette peine-là, sur mon honneur. Mon cher Monsieur Josse, vous pouvez me laisser la bague, je passerai chez vous, et je reconnaîtrai votre exactitude.
MONSIEUR JOSSE
Je vous baise les mains, Monsieur.
FRONTIN
Monsieur, Monsieur Josse, oh diable, je n'entends point de raillerie, c'est à vous que...
SCÈNE XI. Monsieur Simon, Frontin.
MONSIEUR SIMON
Oh, ne pense pas m'échapper, nous avons d'autres comptes encore à vider ensemble.
FRONTIN
Monsieur, commençons par vider celui-là, rendez-moi la bague, ou la peste m'étouffe, je ferai beau bruit, et... Si...
MONSIEUR SIMON
Là, rassure-toi, ne t'effraie point.
FRONTIN
Cela me ferait damner.
MONSIEUR SIMON
Je ne ferai point d'éclat de cette affaire, je te le promets.
FRONTIN
Vous n'en ferez point ! Mais j'en ferai, moi.
MONSIEUR SIMON
Je ne veux point te perdre, te dis-je.
FRONTIN
Et moi, je ne veux point perdre ma bague, de par tous les diables.
MONSIEUR SIMON
Parlons doucement, comment est-elle à toi ? D'où vient-elle ? Qui te l'a donnée ?
FRONTIN
Un gentilhomme de mes amis.
MONSIEUR SIMON
Que tu appelles ?
FRONTIN
Monsieur Janot, connaissez-vous cela ?
MONSIEUR SIMON
Tu es un effronté maraud ; tu as volé ce diamant à ma femme, et c'est celui qu'elle perdit il y a six semaines.
FRONTIN
Du diable ! Monsieur Janot aurait-il fait ce tour-là ?
MONSIEUR SIMON
Que rumines-tu ?
Ruminer : se dit figurémenten morale et signifie, réfléchir sur se pensées ; rêver, méditer sur la reherche de quelque dessein, invention, ou problème. [F]
FRONTIN
Que cela ne se peut pas. J'étais tantôt avec lui... chez sa mère... cela ne se peut pas, encore une fois.
MONSIEUR SIMON
Cela est, je te ferai pendre si tu disputes.
FRONTIN
Je n'y comprends rien.
MONSIEUR SIMON
Venons à présent au reste.
FRONTIN
Monsieur, encore un petit mot sans nous emporter ; ou j'ai perdu l'esprit, moi qui vous parle, ou vous l'avez perdu vous-même. Je ne l'ai pas perdu, moi, assurément. Ergo...
MONSIEUR SIMON
Oui, je l'ai perdu, moi, de t'avoir tantôt fortement confié un billet de mille écus.
FRONTIN
Oh, pour cela, Monsieur, je me suis fort loyalement acquitté de la commission.
MONSIEUR SIMON
Tu es un fripon, passé maître.
FRONTIN
Monsieur...
MONSIEUR SIMON
Je ne te connaissais pas encore.
FRONTIN
N'embrouillons point l'affaire de la bague.
MONSIEUR SIMON
Il me fallait cette aventure pour me détromper.
FRONTIN
Revenons à la bague, je vous prie.
MONSIEUR SIMON
Araminte est là-dedans, tu as mon billet, il faut me le rendre.
FRONTIN
Ne confondons rien, s'il vous plaît.
MONSIEUR SIMON
Il faut me le rendre tout à l'heure.
FRONTIN
Je n'ai point le billet, et vous avez la bague.
MONSIEUR SIMON
Tu me le rendras.
FRONTIN
Vous me la rendrez.
MONSIEUR SIMON
Tu me le rendras.
FRONTIN
Vous me la rendrez.
MONSIEUR SIMON
Oh, tu me le rendras, ou je t'étranglerai, assurément.
FRONTIN
Au secours, miséricorde.
SCÈNE XII. Angélique, Monsieur Simon, Mariane, Araminte, Monsieur Griffard, Lisette, Frontin.
LISETTE
Qu'est-ce qu'il y a donc ?
ANGÉLIQUE
Qui te fait crier de la sorte ?
FRONTIN
Monsieur votre mari, Madame, qui a la fièvre chaude.
MONSIEUR SIMON
Bourreau !
MARIANE
Mon Père !
FRONTIN
Et une fièvre chaude, intéressée même. Il me dérobe une bague.
Fièvre chaude : La fievre chaude, que les médecins appellent fièvre ardente, et en Grec Kaysos, est une fièvre fort aiguë, qui est allumée particulierement en l'humeur colérique. [F]
ANGÉLIQUE
Qu'est-ce que cela veut dire ?
MONSIEUR SIMON
Cela veut dire que votre diamant est retrouvé, ma femme.
MARIANE
Mon diamant !
MONSIEUR SIMON
C'est ce coquin-là qui l'avait volé.
ARAMINTE
Frontin, lui ?
MONSIEUR SIMON
Lui-même.
FRONTIN
Moi ? Moi ? Vous voyez bien le transport au cerveau ? Il n'y a rien de plus clair.
MONSIEUR SIMON
Misérable !
FRONTIN
La, la, la, la.
MONSIEUR GRIFFARD
Ne vous emportez point.
FRONTIN
Si on ne prend garde à lui, il fera quelque sottise.
MONSIEUR SIMON
Coquin ! Monsieur le Commissaire, il faut pendre ce fripon-là.
MONSIEUR GRIFFARD
Je ferai le dû de ma charge.
LISETTE
Frontin serait pendu ! Quel dommage !
FRONTIN
Laisse-moi en repos, toi, avec ton pendu.
ANGÉLIQUE
Mais qui vous fait penser de lui ce que vous nous dites ?
MONSIEUR SIMON
Le diamant que voilà, vraiment : me prenez-vous pour un visionnaire ? Il est allé pour le vendre, j'avais fait courir des billets, comme vous savez, l'Orfèvre est venu m'avertir. Vous n'aurez pas de peine à le reconnaître. Voyez.
FRONTIN
J'enrage. Il y a de l'apparence à tout ce qu'il dit, et je sais le contraire.
ANGÉLIQUE, bas à Lisette
Lisette ?
LISETTE, bas à Angélique
Ce l'est, Madame, il y a là quelque chose que je ne comprends point.
MONSIEUR SIMON
Hé bien, ai-je tort ? Qu'en dites-vous ?
ANGÉLIQUE
Je dis qu'il ne me paraît point que cela aie jamais été à moi, vous vous méprenez.
FRONTIN
Ah ! Vivat, j'ai gagné ma cause : allons, Monsieur le Commissaire, faites le dû de votre Charge, faites rendre à Frontin ce qui lui appartient ; vous êtes fort pour les restitutions, vous.
MONSIEUR GRIFFARD
Ouais.
MONSIEUR SIMON
Oh bien, quoique vous en disiez, je m'en croirai plutôt qu'un autre, et je ne me dessaisirai point du diamant.
FRONTIN
Et puisqu'il en est ainsi, moi, je vais faire venir la personne à qui il appartient ; s'il est écrit qu'il sera perdu pour moi, j'aime mieux qu'il retourne à son vrai maître.
SCÈNE XIII. Monsieur Simon, Monsieur Griffard, Angélique, Araminte, Madame Amelin, Frontin, Lisette, Mariane.
MADAME AMELIN
Un de vos gens vient de me dire que vous me vouliez parler, Madame, je suis accourue tout au plus vite.
FRONTIN
Oh parbleu, il y a de la fatalité dans tout ceci, et vous venez tout à propos pour défendre vos droits, Madame Amelin.
MADAME AMELIN
Qu'est-ce qu'il y a donc ? De quoi s'agit-il ?
FRONTIN
On vous a pris tantôt une bague, elle est entre les mains de Monsieur, faites-vous la rendre.
LISETTE
En voici bien d'un autre.
MADAME AMELIN
Elle est entre les mains de Monsieur ! Le Ciel en soit loué, je ne suis pas malheureuse ; et Monsieur est trop honnête homme pour vouloir la retenir.
MONSIEUR SIMON
Quoi ! Vous me soutiendrez que ce diamant vous appartient, Madame ?
MADAME AMELIN
Non, Monsieur, le Ciel m'en préserve.
LISETTE
Madame Amelin ?
MADAME AMELIN
J'ai seulement donné ce matin six cents écus dessus à Mademoiselle Lisette, Monsieur.
FRONTIN, à part
Oh, pour celui-là, je ne m'y attendais pas, je ne suis qu'une bête.
MONSIEUR SIMON
À Lisette, si cents écus ?
MADAME AMELIN
Oui, Monsieur, la voilà qui peut vous le dire ?
LISETTE
Moi, je n'ai rien à dire, on vous croira de reste.
MADAME AMELIN
Madame avait affaire d'argent, j'ai été bien aise de lui faire plaisir.
FRONTIN
Voilà une maudite bague qui causera quelque révolution.
MONSIEUR SIMON
Hé bien, Madame, que me direz-vous pour excuser une conduite si blâmable, dont il faut malheureusement que nos meilleurs amis soient les témoins ? Ne rougissez point...
ANGÉLIQUE
Moi ? Je rougis de vos manières, Monsieur ; et j'ai honte pour vous, que l'excès de votre avarice me réduise à mettre en gage mes pierreries ; vous m'auriez épargné cette confusion, en me donnant ce billet de mille écus, dont vous avez fait présent à Madame.
MONSIEUR SIMON
Je suis trahi.
FRONTIN
Je l'ai donné fidèlement, comme vous voyez.
MONSIEUR GRIFFARD
Comment donc, quoi ! Qu'entends-je ! Ma femme a reçu un présent de mille écus ?
ARAMINTE
Ne vous mettez point en colère, Monsieur, je ne l'ai pris, je vous assure, que pour vous dédommager des deux cents louis que vous avez envoyés tantôt à Madame.
MONSIEUR GRIFFARD
On se moquait de moi, j'ai ce que je mérite.
MONSIEUR SIMON
Vous avez accepté deux cents louis de Monsieur le Commissaire, Madame ?
ANGÉLIQUE
Oh, je savais bien que vous les rendriez à sa femme, Monsieur.
FRONTIN
La belle chose que la prévoyance.
MADAME AMELIN
Voilà bien du tintamarre, à ce qu'il me semble ; mais, mes six cents écus, sera-ce aussi Monsieur qui me les rendra, Madame ?
MONSIEUR SIMON
Vos six cents écus, moi ?
ANGÉLIQUE
Oh çà, mon fils, point de rancune, payez Madame Amelin, et je vous pardonne l'affaire des mille écus : ne suis-je pas bonne personne ?
MONSIEUR SIMON
Madame, Madame, vous allez faire un bon conte de cette aventure ; mais...
LISETTE
Ma foi, vous n'avez qu'à charrier droit, si vous ne voulez pas qu'on la sache.
Charrier droit : Voiturer dans un chariot, dans une charrette. Fig. et absolument. Charrier droit, se comporter comme on le doit, remplir son devoir. [L]
MONSIEUR SIMON
J'enrage : je crève, et je renonce à toutes les femmes.
MARIANE
Lisette, voici Monsieur le Chevalier.
SCÈNE XIV. Le Chevalier, Angélique, Araminte, Mariane, Madame Amelin, Lisette, Frontin.
LE CHEVALIER
Madame, je viens vous dire que...
MADAME AMELIN
Ah, te voilà donc, bon vaurien, je t'attendais pour te régaler : tu viens m'amuser avec des contes, et tu me fais de belles affaires, vraiment.
LE CHEVALIER
Madame.
MARIANE
Elle lui parle bien familièrement, Lisette.
FRONTIN
Monsieur Janot aura aussi son fait. La maudite bague !
ARAMINTE
Qu'est-ce que cela signifie ?
MADAME AMELIN
Ce que cela signifie ? Vous voyez ce petit garnement-là ; c'est mon fils, Madame, afin que vous le sachiez...
ANGÉLIQUE
Quoi, Monsieur le Chevalier.
MADAME AMELIN
C'est Janot, Madame, dont je vous ai tant parlé ce matin.
ANGÉLIQUE
Monsieur le Chevalier, Janot...
ARAMINTE
Elle extravague, ma mignonne, cela ne se peut pas.
MADAME AMELIN
Qu'est-ce à dire ? Cela ne se peut pas. Oseras-tu dire le contraire, réponds ?
LE CHEVALIER
Que voulez-vous que je vous réponde ? Vous avez voulu me perdre, et vous réussissez à merveille.
MADAME AMELIN
Vraiment oui, te perdre, voilà de beaux mystères. Tu seras peut-être cause que je perde six cents écus, toi, et tu crois que je songe à des balivernes ?
ANGÉLIQUE
Vous êtes le fils de Madame Amelin ?
MARIANE
Et vous n'êtes point un vrai Chevalier ?
LE CHEVALIER
Je suis au désespoir.
ANGÉLIQUE
Par où méritait-elle, Monsieur Janot, que vous voulussiez la tromper ?
MADAME AMELIN
Comment donc la tromper ! Tredame, Monsieur Janot, puisque Monsieur Janot y a, aura quand je le voudrai une bonne Charge de vingt mille écus que je lui mettrai sur la tête.
Tradame : Jurement des femmes dans l'ancienne comédie ; abréviation de Notre-Dame. [L]
ANGÉLIQUE
Vingt mille écus, Madame Amelin ?
MADAME AMELIN
Oui, Madame, vingt mille écus, quand je perdrais ceux que je vous ai donnés encore.
FRONTIN
Comment, diable ?
ANGÉLIQUE
Avez-vous du penchant pour lui, Mariane ?
MARIANE
Quand il n'aurait pas les vingt mille écus, je ne l'en aimerais pas moins, je vous assure.
LISETTE
La pauvre enfant !
ANGÉLIQUE
Et moi, je vous promets de trouver les moyens de faire consentir votre père à ce mariage.
LE CHEVALIER
Ah, Madame !
ARAMINTE
Trouve donc aussi le secret de faire ma paix avec mon mari.
ANGÉLIQUE
Je me chargerai de tout.
FRONTIN
Ma foi, nous sommes plus heureux que sages.
LISETTE
Hors les maris, tout le monde sort toujours bien d'intrigues. Par ma foi, si les hommes donnaient à leurs femmes ce qu'ils dépensent pour leurs maîtresses, ils feraient mieux leurs comptes de toutes manières.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica