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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Le Charivari

Dancourt· créée en 1697· 86 vers· 13 personnages

Représentée pour la première fois le 19 Septembre 1797 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • MADAME LORICART, mère d'Angélique, et tante de Mariane
  • MONSIEUR CLÉONTE, beau-frère de Madame Loricart
  • MARIANE, nièce de Madame Loricart
  • ANGÉLIQUE, fille de Madame Loricart
  • ÉRASTE, Amant d'Angélique
  • CLITANDRE, Amant de Mariane
  • MATHURINE, servante de Madame Loricart
  • THIBAUT, Jardinier de Madame Loricart
  • LOLIVE, Amoureux de Mathurine
  • LA FONTAINE, valet de Clitandre
  • LA FLEUR, valet d'Éraste
  • LE TABELLION
  • Plusieurs Paysans et Paysannes

SCÈNE I. Éraste, vêtu en Paysan, enveloppé dans un manteau, La Fleur.

ÉRASTE

Tenez, la Fleur, ôtez mon manteau, et allez m'attendre au Dauphin avec vos camarades.

LA FLEUR

Oui, Monsieur.

ÉRASTE

Que je vous y trouve, au moins, si j'ai affaire de vous.

LA FLEUR

Nous ne nous éloignerons pas, Monsieur, cela suffit.

SCÈNE II.

ÉRASTE, seul

Me voilà déguisé d'une manière à n'être reconnu de personne. Oh ! Pour cela il n'y a que la jeunesse, ou l'amour, qui puisse autoriser cette partie de plaisir.

SCÈNE III. La Fontaine, Clitandre aussi vêtu en Paysan.

CLITANDRE

La Fontaine, payez ce Fiacre, et le renvoyez, entendez-vous ?

LA FONTAINE

Oui, Monsieur. Où mettra-t-on tous ces ustensiles de Musique que vous avez fait apporter ?

CLITANDRE

Au premier cabaret ; je ne tarderai pas à vous y joindre.

LA FONTAINE

Nous allons vous y attendre.

SCÈNE IV. Clitandre, Éraste.

ÉRASTE

Ce Village n'est pas bien fréquenté aujourd'hui, et je n'y vois aucune apparence de noce.

CLITANDRE

Je ne sais où est la maison de Madame Loricart.

SCÈNE V. Lolive, Clitandre, Éraste.

LOLIVE, aussi vêtu en paysan

Je ne connais ni le marié, ni la mariée, et je serai pourtant un des garçons de la noce.

ÉRASTE

Un des garçons de la noce ? Justement, voilà ce que je cherche.

CLITANDRE

Ces deux drôles-ci m'apprendront peut-être ce que je veux savoir.

LOLIVE

Voilà deux paysans assez bien bâtis, et la canaille de ce pays-ci n'est pas mal faite.

ÉRASTE, à Lolive

Serviteur, l'ami.

LOLIVE

Ton valet, camarade.

CLITANDRE

Bonjour, enfants.

ÉRASTE

Que veut dire ceci ? Me tromperais-je ?

CLITANDRE

Est-ce un songe, ou une vérité ?

LOLIVE

Je me donne au diable, je crois que j'ai la berlue.

ÉRASTE

Est-ce toi, Lolive ?

LOLIVE

Serait-ce vous, Monsieur Éraste ?

CLITANDRE

Éraste et Lolive !

ÉRASTE

C'est aussi Clitandre, je pense.

CLITANDRE

Oui, c'est moi-même.

LOLIVE

Hé, vraiment oui. Masques, où y a-t-il bal ?

Masque : Personne masquée. [L]

ÉRASTE

Hé ! Que diantre fais-tu ici dans cet équipage ?

Diantre : Terme populaire dont se servent ceux qui font scrupule de nommer le Diable. [F]

CLITANDRE

Hé, que diantre y fais-tu toi-même ? Parle.

ÉRASTE

Hé mais...

CLITANDRE

Quoi, mais ?

LOLIVE

Point de finesse, Messieurs, nous sommes tous trois dans le même équipage, nous y faisons tous trois la même chose, et peut-être courons-nous tous trois le même lièvre ?

Equipage : Familièrement. Manière dont une personne est vêtue. [L]

Lièvre : Fig. Courir le même lièvre, ambitionner la même place, rechercher la même femme, etc. [L]

ÉRASTE

L'aventure est assez bizarre. Oh çà, ne nous trahissons point, éclaircissons-nous doucement, et convenons de nos faits.

Fait : Convenir de ses faits, s'entendre d'avance sur ce qu'on fera. [L]

LOLIVE

C'est bien dit, nous sommes tous trois amoureux apparemment : si les objets sont différents, à la bonne heure, on se rendra réciproquement service de bonne amitié : si nous en voulons à la même personne, vous vous égorgerez tous deux, pour voir à qui elle demeurera, et je vous regarderai faire.

CLITANDRE

Je ne crois pas que nous poussions la chose jusque-là.

ÉRASTE

Çà voyons, parle-moi, franchement, qui t'amène ici ?

LOLIVE

L'occasion d'une noce.

ÉRASTE

C'est aussi ce qui m'y attire.

LOLIVE

Nous aimons tous trois la danse, à ce que je vois ; j'y viens dans la même intention.

CLITANDRE

On m'a fait dire de me déguiser en paysan, d'amener des instruments, et des musiciens.

ÉRASTE

On m'a fait dire la même chose.

LOLIVE

À la musique près, j'ai reçu le même ordre, comme vous voyez.

ÉRASTE

La charmante personne que j'aime se nomme Angélique.

CLITANDRE

Celle que j'adore, est Mariane.

LOLIVE

Bon : Vivat, Messieurs, point de rancune, la mienne s'appelle Mathurine.

ÉRASTE

Angélique est fille d'une vieille Madame Loricart, qui a une maison dans le Village.

CLITANDRE

Mariane est sa nièce.

LOLIVE

Et Mathurine est la servante : cela est tout à fait heureux. Messieurs, nous ne sortirons pas de la famille.

ÉRASTE

Angélique est la plus charmante personne.

CLITANDRE

Mariane est la plus adorable.

LOLIVE

C'est la plus appétissante dondon que Mathurine !

Dondon : Femme ou fille qui a de l'embonpoint et de la fraîcheur. [C]

CLITANDRE

Mais la Madame Loricart est une vieille folle qu'il n'y a pas moyen d'apprivoiser ; et depuis trois semaines qu'elle est dans ce village, je n'ai pas osé en aborder.

ÉRASTE

Je t'en offre autant, c'est une aussi surveillante Madame.

LOLIVE

Nous l'endormirons, ne vous mettez pas en peine, on ne nous a pas mandés pour rien. Il y a une noce dans le village, nos Dames en seront apparemment : ces noces de village sont tumultueuses, on ne nous connaîtra point. J'augure bien de notre voyage.

ÉRASTE

Il faudrait tâcher de prendre langue, et de savoir...

Langue : Prendre langue, aller aux renseignements, s'informer. [L]

LOLIVE

Laissez-moi faire. Voici la maison de Madame Loricart. Je vais reconnaître la place, et je vous en rendrai compte. Où vous trouverai-je ?

ÉRASTE

J'ai dit à mes gens de m'attendre au Dauphin.

CLITANDRE

Les miens y sont aussi, apparemment.

LOLIVE

À la bonne heure, j'aime les rendez-vous de cabaret, ils sont heureux. Quelqu'un sort de la maison, je vais faire jaser ce compère-là, et vous aurez bientôt de mes nouvelles.

SCÈNE VI. Lolive, Thibaut.

THIBAUT

Morgué, je ne sais ce que ça veut dire, vela quasiment ma forteune faite, et je ne saurais avoir le coeur joyeux.

Morgué : Sorte de juron de paysan. [L]

LOLIVE

Voilà une vraie physionomie de nouveau marié, ne serait-ce point celui dont nous venons honorer la noce ?

THIBAUT

Ouais, vela un drôle qui m'examine bian.

L'original semble avoir mis biau. Mais il est vraisemblable qu'il faille lire bian pour "bien".

LOLIVE

Je ne me trompe point, c'est lui-même.

THIBAUT

Il a raison, c'est moi. Il faut que ce soit queuqu'un de connaissance.

LOLIVE

Vous voulez bien qu'on ait l'honneur de vous faire la révérence, et que l'on vous témoigne la joie que l'on a de votre heureux mariage.

THIBAUT

Mon mariage, à moi ! Et comment savez-vous ça ? Il faut morgué que vous soyez sorcier, je n'en avons parlé à personne.

LOLIVE

C'est pourtant une chose publique dans le village, et tout le monde se prépare pour danser à la noce...

THIBAUT

Hé, ventregué ce n'est pas ça, c'est celle d'Ambroise et de la grande Margot que vous velez dire ; car pour la mienne, c'est un secret, voyez-vous, il ne faut morgué pas que personne en sache rian.

Ventregué : altération de Ventrebleu. Espèce de juron euphémique pour ventre de Dieu. [L]

LOLIVE

Il n'importe, je vous en félicite, et la part que je prends à tout ce qui vous regarde...

THIBAUT

Pargué, je vous en sis bian obligé, je vous remarcie. Mais d'où viant cette amitié-là ? D'où est-ce que je nous connaissons, s'il vous plaît ?

Palsangué : ou Palsanguienne. Jurement de paysan dans l'ancienne comédie. [L]

LOLIVE

Quoi, vous ne me remettez pas ?

THIBAUT

Hé, palsangué, comment vous remettre, pisque je ne nous sommes jamais vus ?

LOLIVE

Cela ne fait rien, c'est moi qui suis le bon ami du cousin de la nièce de ce Curé, qui est parent du beau-frère de ce neveu, dont la tante avait un fils qui était ami de la marraine... là...

THIBAUT

De ma marraine, à moi ?

LOLIVE

Oui, justement, de votre marraine.

THIBAUT

Ah ! Que c'était une bonne parsonne que ma marraine, alle m'aimait bian pendant son vivant ; mais du depuis qu'elle est trépassée...

LOLIVE

Elle est morte, la pauvre femme !

THIBAUT

Oh, tatigué, oui, elle est défunte, et son mari m'a joué d'un tour.

Tatigué : ou tétigué. Altération de tête-dieu dans la bouche des paysans des anciennes comédies. [L]

LOLIVE

Comment donc cela ?

THIBAUT

C'est un Procureur, comme vous savez, que le mari de défunt ma marraine.

LOLIVE

Vraiment oui, je sais cela.

THIBAUT

Vous savez donc bian itou qu'il était enragé de ce que sa femme avait un filleul qu'alle aimait tant ?

LOLIVE

Oh diable oui, il était bien bien fâché, je m'en souviens.

THIBAUT

Oui, mais il n'osait rian dire ; car de son côté il avait itou une petite filleule, et ils ne savions tous deux rien de ça quand ils s'épousirent.

LOLIVE

Je le crois bien.

THIBAUT

Oh dame, sitôt qu'ils furent mari et femme, le parrain fit sottement venir la filleule, la marraine fit bravement venir le filleul : chacun le sian, ce n'est pas trop, n'est-ce pas ? La marraine est morte, le parrain m'a fait paysan, et il a fait sa filleule Madame. Vous comprenez bian ?

LOLIVE

Oui, je comprends que vous avez beaucoup perdu à la mort de cette marraine-là.

THIBAUT

Tatigué, je m'en gausse, j'ai bian rencontré ; je sommes heureux nous autres filleuls : je me suis fait le Jardinier d'une vieille Madame, qui a pris une si bonne amitié pour moi, que c'est la plus grande piquié du monde.

Gausser : Railler qu'elqu'un, s'en moquer. [F]

LOLIVE

Madame Loricart ?

THIBAUT

Justement : alle est folle de moi, et je ne sais par où : il y a morgué bian du caprice dans la tête des femmes, car je ne suis pas trop biau, n'est-ce pas ?

LOLIVE

Vraiment, il n'y a pas d'excès.

THIBAUT

Stanpandant, alle veut m'épouser, c'est sa folie ; je ly avais pourtant offert qu'alle ne m'épousît pas : mais j'ai biau dire, alle n'en veut morgué pas démordre.

Stanpandant : Stapandant, ou Stapendant. Stapendant est pour ce temps pendant, ou pendant ce temps-là. [T]

LOLIVE

Quand une femme se met quelque chose dans la cervelle...

THIBAUT

J'ai opignion que ce qu'alle en fait, c'est pour faire enrager sa fille et sa nièce, qu'alle n'aime point.

LOLIVE

Ah, ah !

THIBAUT

Alles ne m'aimont point itou, moi, cette fille et cette nièce ; alles vont avec une Mathuraine, qui est un serpent pour sa malice, alles me fesont toujours queuque pièce : et par vindication, pour faire ma forteune ; vous m'entendez bian ?

Faire pièce à quelqu'un : lui faire une malice, en user mal avec lui. [L]

Vindication : Vieux mot. Vengeance. [L]

LOLIVE

C'est fort bien fait.

THIBAUT

Oui, mais motus, au moins ; il ne faut pas qu'on sache rian de ça, voyez-vous ?

LOLIVE

Non, non, ne craignez rien.

THIBAUT

Je fesons mystère de ça, comme si je tuions un homme.

LOLIVE

Vous avez raison.

THIBAUT

Le Tabellion a déjà eu plus de vingt écus pour qu'il n'en parlît à parsonne, et j'en ai fantaisie qu'il l'a dit à queuqu'un ; car il m'est avis que tout le monde s'en doute, et si je n'en sonne mot, moi, je m'en garde bian.

LOLIVE

Que parlez-vous de Tabellion ? Le contrat est donc dressé, apparemment ?

THIBAUT

Oui, voirement, et seigné itou de Madame Loricart, da ; car je ne seigne pas, moi ; et je prenons l'occasion de la noce d'Ambroise pour faire la nôtre à l'appui de la boule : ça n'est pas mal rusé ; n'est-ce pas.

Appui de la boule : Aller à l'appui de la boule, jouer sa boule de manière qu'elle pousse celle du joueur avec qui l'on est associé ; et figurément, seconder. [L]

LOLIVE

Non, vraiment, cela est bien imaginé.

THIBAUT

Quand ça sera fait une fois, ça sera fait ; je nous déclarerons, et j'apprendrai à lire et à écrire pour exercer queuque bonne charge de robe.

Robe : La profession des gens de judicature. [L]

LOLIVE

Fort bien.

THIBAUT

En après ça je deviendrai veuf, et puis vela le garçon, je serai heureux comme un petit roi ; car je ne l'aime pas, moi, Madame Loricart ; et si ce n'était que je m'ennuie d'être Jardinier...

LOLIVE

Je comprends fort bien cela, il n'y a personne qui n'en fît autant.

THIBAUT

N'est-il pas vrai ? Ah, ah ! Vela cette dessalée de Mathuraine que je vous disais ; je crois, Dieu me pardonne, qu'alle vous fait des mines.

Déssaler : Dont on a ôté le sel. Fig. et familièrement Un homme déssalé, un homme fin, rusé. [L]

LOLIVE

À moi ?

THIBAUT

Oui, palsanguenne, à vous ; je n'ai point la vue trouble. Est-ce que vous la connaîtriais, cette masque-là.

LOLIVE

Non, je vous assure.

À part.

Il ne faut point l'aborder devant cet animal-là. Jusqu'au revoir, Monsieur le Jardinier, je vous baise bien les mains.

THIBAUT

Pargué, je ne nous séparerons pas comme ça, je renouvellerons connaissance.

SCÈNE VII. Lolive, Mathurine, Thibaut.

MATHURINE

Parlez donc ho, Monsieur Thibaut, Madame est dans le jardin qui vous demande.

THIBAUT

Pargué, qu'alle attende, alle me verra assez. J'allons boire bouteille.

LOLIVE, faisant signe qu'il va revenir

Et nous ne tarderons pas à revenir : que Madame ne s'impatiente point.

SCÈNE VIII.

MATHURINE, seule

C'est ce maroufle de jardinier qui est cause que Lolive s'en va sans me dire un mot : il a bian fait, ce visage-là redit tout à Madame, ce sont deux têtes dans le même bonnet ; et la fausse vieille a biau dire que c'est le jardinage qu'elle aime, c'est le jardinier à qui alle en veut, sur ma parole.

Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]

SCÈNE IX. Mathurine, Cléonte.

CLÉONTE

Bonjour, ma chère Mathurine.

MATHURINE

Ah ! Votre servante, Monsieur Cléonte, soyez le bienvenu, vous danserez à la noce.

CLÉONTE

Comment se porte ma belle-soeur, Madame Loricart ?

MATHURINE

Toujours tout de même, alle nous fait enrager, comme de coutume ; alle ne veut jamais ce que je voulons, et alle veut toujours ce que je ne voulons pas ; et si je fais tout ce que je puis, moi, pour avoir l'honneur de ses bonnes grâces.

Si : Pourtant, toutefois. (ce sens vieillit) [L]

CLÉONTE

Elle est d'une humeur fort extraordinaire, cette femme-là ; mais il faut tâcher de s'y accommoder, et prendre des mesures pour concilier vos petits intérêts et ses caprices.

MATHURINE

C'est bien dit, Monsieur, vous parlez d'or, faites de même, je vous seconderons que rian n'y manquera : vous voici venu tout à propos, et je mourions d'envie de vous voir, ces Damoiselles et moi, afin que vous nous conseillissiais ce qu'il faut que je fassions ; car, voyez-vous, je n'y entendons point de malice, je ne demandons qu'amour et simplesse : je vous en croirons ! Qu'en pensez-vous, vous n'avez qu'à dire ?

Simplesse : Terme populaire, qui ne se dit qu'en cette phrase proverbiale : Il ne demande qu'amour et simplesse, pour dire, Il n'est pas d'humeur à quereller personne. [F]

CLÉONTE

Mais avant que de vous expliquer ma pensée, il faut que je sois informé des vôtres. De quoi est-il question ?

MATHURINE

Il est question que je sommes amoureuses, conseillez-nous, nous marions-je ?

CLÉONTE

C'est le seul parti qu'il y ait à prendre, à ce qu'il me semble.

MATHURINE

Hé bian, c'est justement le parti que votre belle-soeur ne veut pas que nous prenions.

CLÉONTE

Comment donc ? Quel est son dessein ?

MATHURINE

Que je mourions filles.

CLÉONTE

Je la vis pourtant, il y a deux mois, dans la résolution de marier sa fille et sa nièce, et elle voulait aussi te faire épouser...

MATHURINE

Hé ! Voirement oui, elle me voulait bailler un homme qui aurait parti quatre jours après pour aller chercher forteune aux antipodes : ho ! Je ne veux point d'un mari voyageur. Tenez, Monsieur Cléonte, ça ne vaut rian pour l'honneur d'une femme, ni pour le repos de sa conscience.

CLÉONTE

Tu as raison : mais pourquoi ma nièce Angélique a-t-elle refusé ce riche Banquier que sa mère lui destinait.

MATHURINE

Pourquoi, Monsieur ? C'était un vieux goûteux qui trépassit, il y a quinze jours : il y a deux mois que nan voulait faire le mariage ; si on l'avait fait, il y a plus de sept semaines qu'il serait entarré. Voyez-vous, Mademoiselle Angélique veut se marier pour être mariée, et sa mère la voulait marier pour qu'alle fût veuve ; je m'en rapporte à vous, laqueulle est-ce qui a tort ?

CLÉONTE

Je ne puis condamner les sentiments de ma nièce ; si pourtant elle avait suivi ceux de sa mère, elle serait maîtresse d'un gros bien, elle aurait un douaire considérable...

MATHURINE

Hé ! Fi, fi, Monsieur, ce serait un bian mal acquis, je ne voulons point de ça, il n'est rian tel qu'un douaire bian gagné, c'est le plus profitable : des héritiers n'avont rian à dire. Pour moi je serai bian aise de n'avoir rian à me reprocher.

CLÉONTE

Vous êtes scrupuleuse, à ce que je vois : serait-ce par scrupule aussi que Mademoiselle Mariane n'a point voulu de ce jeune avocat...

MATHURINE

Cet avocat, Monsieur ? C'est un nigaud, un imbécile ; qu'aurait-elle fait de ce benêt-là ? Alle est riche, Mademoiselle Mariane, alle a de quoi faire la forteune d'un homme. Oh dame, accoutez, on est bian aise d'avoir queuque chose de bon pour son argent, et puis il m'est avis qu'une honnête femme ne doit point vouloir d'un mari sot.

Benêt : Idiot, niais, nigaut, qui n'a point vu le monde. [T]

CLÉONTE

Je ne la blâme donc pas, d'avoir refusé celui-là.

MATHURINE

Vela tout justement, Monsieur, les petites raisons que j'avons eues pour ne vouloir point des maris que nan voulait nous bailler, et pour prendre la libarté d'en choisir d'autres, que je ne prendrons pourtant que bian à propos.

CLÉONTE

J'entends bien. Ces Damoiselles ont quelque amant dans la tête, n'est-ce pas ?

MATHURINE

Et moi itou, Monsieur ; je vous les ferons voir, ils sont tous trois dans le village ; et je vous prierons, comme vous êtes Avocat, de nous bailler queuque rubrique, pour en faire accroire à Madame, et pour nous moquer d'elle sous la protection de la Justice.

Rubrique : Ocre rouge artificielle. Titres des livres de droit civil et canon, qu'autrefois on écrivait en rouge. [L]

CLÉONTE

Nous verrons cela : et si mes nièces ont fait un bon choix, je ne m'opposerai point à leur bonheur.

MATHURINE

Je crois que vela Madame. Il n'est pas besoin qu'alle sache encore rian de tout ça, entendez-vous ?

CLÉONTE

Non, non, ne crains rien.

SCÈNE X. Mathurine, Madame Loricart, Cléonte.

MADAME LORICART

Hé bien, Mathurine, où est donc le Jardinier ? Ne t'avais-je pas dit...

MATHURINE

Oui, Madame : mais...

MADAME LORICART

Ah, ah ! Voilà mon beau-frère. Qui vous a mandé ? Que venez-vous faire ici.

CLÉONTE

Vous rendre visite, ma soeur, chercher à vous divertir, et à vous tirer de cette mauvaise humeur où l'on dit que vous prenez plaisir à vous entretenir vous-même.

MADAME LORICART

Où l'on dit, où l'on dit. Ah ! Que je reconnais bien là mes deux coquines, qui me font passer pour une bourrue, pour une capricieuse. N'est-ce point toi aussi qui te mêles...

Bourru : Fantasque, bizarre, fâcheux. [FC]

MATHURINE

Moi, Madame ? Demandez à Monsieur si je vous ai parlé de ça. Au contraire, voirement, je vous trouve la Madame la plus joyeuse du monde, quand vous êtes avec votre Jardinier, da.

MADAME LORICART

Il n'y a que lui de raisonnable dans toute la maison.

MATHURINE

Ça est vrai, Madame, nous sommes des bêtes nous autres ; et Monsieur Cléonte itou n'est qu'un animal en comparaison de Monsieur Thibaut.

CLÉONTE

En te remerciant, ma chère Mathurine.

MADAME LORICART

Il ne faut pas prendre garde à ce qu'elle dit. Oh, çà, çà, je suis bien aise de vous voir. Quand vous en retournez-vous ?

CLÉONTE

Quand je m'apercevrai que je vous incommode.

MADAME LORICART

Vous ne m'incommodez point, pourvu que vous ne vous mêliez point de mes affaires.

CLÉONTE

Cela suffit.

MADAME LORICART

Que vous me laissiez gouverner ma famille à ma fantaisie.

CLÉONTE

Vous êtes la maîtresse.

MADAME LORICART

Que vous ne preniez point mal à propos le parti de vos nièces.

CLÉONTE

Je m'en garderai bien.

MATHURINE

Et que vous faisiez bian des amitiés à maître Thibaut, entendez-vous ?

CLÉONTE

Qu'à cela ne tienne.

MATHURINE

Ces Damoiselles ne le respectont pas assez queuquefois, et ça fâche Madame.

MADAME LORICART

Ce sont des insolentes que je réduirai.

CLÉONTE

Vous ferez bien.

MADAME LORICART

Elles me contredisent en toutes choses, et moi de mon côté.

CLÉONTE

Vous les contraignez en toutes choses aussi, n'est-ce pas ?

MADAME LORICART

Assurément.

MATHURINE

C'est bian fait, ce sont des obstinées. Tenez, Monsieur, il y a une noce dans le Village, dont alles avont prié qu'on les priit ; et par esprit de contradiction alles n'en voulont pas être, afin que Madame veuille qu'alles en soyont.

MADAME LORICART

Ho je n'en aurai pas le démenti, je fais tous les frais de la noce ; on dansera ici dans ma cour, et je ferai même le festin pour leur faire dépit.

CLÉONTE

C'est bien prendre la chose.

MATHURINE

Alles seront bian attrapées, n'est-ce pas, Monsieur ?

CLÉONTE

Sans doute.

MADAME LORICART

Et pour les mortifier davantage, là, pour abaisser leur petit orgueil, je les fais habiller en paysannes.

MATHURINE

C'est moi qui vous ai baillé cet avis-là Madame.

MADAME LORICART

Cela est vrai, je t'en ai l'obligation.

CLÉONTE

Vous prenez le bon parti, il faut dompter ces petits naturels-là.

MADAME LORICART

J'en viendrai à bout, pourvu que vous ne les gâtiez pas, vous : car vous êtes leur bon oncle, à ce qu'elles disent, et vous ne savez non plus gouverner des enfants...

CLÉONTE

Ne craignez rien, je vais les voir, et je ne leur donnerai que de bons conseils et des sentiments raisonnables.

SCÈNE XI. Mathurine, Madame Loricart.

MATHURINE

Avec tout ça, c'est un bonhomme que ce Monsieur Cléonte, et si pourtant il m'est avis que vous n'êtes pas trop aise quand il viant cheux vous.

MADAME LORICART

Vraiment, j'ai bien affaire de lui, n'ai-je pas assez souffert de la mauvaise humeur de feu son frère, sans avoir les fréquentes visites de celui-ci ?

MATHURINE

Est-ce que feu Monsieur Loricart était de mauvaise himeur, Madame ?

MADAME LORICART

Lui ? C'était le plus grand cheval de carrosse, le plus grand brutal. Dieu veuille avoir son âme ; il a bien fait de mourir, je n'y pouvais plus vivre.

Cheval de carrosse : Fig. Il est brutal, stupide comme un cheval de carrosse, c'est un vrai cheval de carrosse, se dit d'un homme brutal et stupide. [L]

MATHURINE

Vela une belle épitaphe ?

MADAME LORICART

Il m'a donné bien des chagrins : mais, ou je ne pourrai, ou je les rendrai bien à Mademoiselle sa fille.

MATHURINE

À sa fille, Madame ! Et n'est-ce point la vôtre ?

MADAME LORICART

Je ne saurais que te dire, le beau-frère, la fille, la nièce, je n'aime point du tout cette parenté-là. On n'a point de plus grands ennemis que ses parents, ce sont des espions qui contrôlent perpétuellement tout ce que vous faites, et je n'aime pas être contrôlée, moi.

MATHURINE

Ça n'est pas récriatif, vous avez raison.

Récritatif : mot inventé pas Dancourt à partir de récrier qui signifie faire une exclamation sur une chôse, qui surprend, ou qui choque. On dirait actuellement : il n'y a de quoi se récrier.

MADAME LORICART

Je suis veuve, j'ai du bien, je ne dépends de personne, je veux faire la fortune de quelqu'un qui m'en sache gré.

MATHURINE

C'est bian avisé, Madame, faites la mienne, je sis une bonne pâte de criature, je vous remarcierai tant que vous n'aurez à dire.

MADAME LORICART

Oui, j'aurai soin de toi, laisse-moi faire, tu es une fort bonne fille : mais...

MATHURINE

Ah, j'entends bien ce mais-là, ce n'est pas la frorteune d'une fille que vous voulez faire, c'est celle de queuque garçon, n'est-ce pas ?

MADAME LORICART

Ma famille m'a fait prendre autrefois un mari à sa fantaisie, sans m'en demander mon avis.

MATHURINE

C'est votre tour à cette heure, d'en prendre un à votre fantaisie, à vous, sans demander l'avis de la famille.

MADAME LORICART

Il me paraît qu'il n'y a rien de plus juste.

MATHURINE

Non voirement. Ah l'heureux Jardinier que ce maître Thibaut !

MADAME LORICART

Hé, qui te dit que c'est lui...

MATHURINE

Oh, que je ne me trompe point. Tenez, Madame, à le voir impartinant comme il est, je me sis quasiment toujours doutée de la chose.

MADAME LORICART

Paix, tais-toi, sur les yeux de ta tête : quoique je sois maîtresse de mes actions, je veux éviter de certaines choses.

MATHURINE

Oui, c'est bian dit, vous avez raison, on en ferait des chansons, si on savait ça. Il y a de maleignes gens dans le Village.

MADAME LORICART

Bon, des chansons ! C'est bien là ce que je crains. Mais pour ne se pas exposer aux reproches et aux sots discours...

MATHURINE

Allez, allez, n'en appréhendez point du côté de cheux nous, c'est la même Leune qui gouverne toute votre famille.

MADAME LORICART

Comment donc ? Que veux-tu dire ?

MATHURINE

Je ne sais pas queu vent a soufflé sur la maison ; mais votre fille et votre nièce sont tout aussi folles que vous, je vous en avartis.

MADAME LORICART

Mathurine !

MATHURINE

Alles voulont itou faire la forteune de queuqu'un.

MADAME LORICART

Qu'est-ce que cela signifie ?

MATHURINE

Qu'alles avont chacune un amoureux dans le Village.

MADAME LORICART

Ah ! Les impertinentes, les ridicules, les extravagantes.

MATHURINE

Oui, c'est tout comme vous, vous dis-je, alles avont cette fantaisie-là.

MADAME LORICART

Mais voyez ces malheureuses, ces coquines, ces dévergondées : ah ! Je leur apprendrai bien...

MATHURINE

Mais voirement, Madame, alles ne font pas pis que vous ; tout le tort qu'alles avont, c'est qu'alles pourriont mieux faire, qu'alles n'ont qu'à choisir ; et que vous, ce n'est pas de même.

MADAME LORICART

Comment ? Comment donc ?

MATHURINE

Quand on est comme elles, on prend ce qu'on veut : quand on est comme vous, on prend ce qu'on trouve.

MADAME LORICART

Ne va pas leur faire cette confidence, au moins.

MATHURINE

Non, non, Madame, ne faites pas non plus semblant de savoir ce que je vous ai dit d'elles.

MADAME LORICART

Que mon beau-frère surtout...

MATHURINE

Je le ferons donner dans le panniau, ne vous mettez pas en peine, je suis pour mon compte itou là-dedans, moi, Madame.

MADAME LORICART

Toi, Mathurine ?

MATHURINE

Oui, voirement, et tenez vela mon paysan : oh dame, Madame, j'avons chacun le nôtre.

MADAME LORICART

Ce garçon-là n'est pas mal fait, vraiment.

MATHURINE

N'est-il pas vrai ? Vous auriais grondé dans un autre temps, mais j'ons barre sur vous. Comme ça vous rend bonne ! Approchez, garçon, et faites la révérence à Madame.

SCÈNE XII. Madame Loricart, Lolive, Mathurine.

LOLIVE

Je suis bien heureux, Madame, d'avoir l'honneur...

MADAME LORICART

Bon jour, mon ami, bon jour. Je vais rejoindre mon beau frère, si tu vois Thibaut, envoie-le moi, j'ai quelque chose à lui dire.

SCÈNE XIII. Lolive, Mathurine.

LOLIVE

Qu'est-ce donc que cela ? Madame Loricart me paraît plus traitable que de coutume, elle s'apprivoise, à ce qu'il me semble.

MATHURINE

C'est notre Jardinier qui l'a apprivoisée ; je l'y passons ses fredaines, alle nous passe les nôtres.

LOLIVE

Cela n'est pas malheureux, et sur ce pied-là, je n'aurai pas de regret à mon mariage, apparemment. Pourquoi m'es-tu fait venir ? Çà, voyons, de quoi est-il question.

Sur le pied de : à raison de, à proportion de. [L]

MATHURINE

De nous épouser : je suis bian nippée ! J'ai six cents francs, tu as bon esprit, je ne sis pas sotte ; tian, mon garçon, marions-nous, l'ai opignion que nous serons bian ensemble.

Nipper : S'habiller de nippes. Temre géénral qui se dit tant des habits que des meubles. [F]

LOLIVE

Mais cela est bien, prompt, Mathurine, comme cette envie-là te prend ! Je croyais venir à la noce d'un autre, et c'est de la mienne dont je suis prié.

MATHURINE

Ça t'accommode-t-il ? Vois si tu le veux, vela qui est fait : si tu ne le veux pas, que je ne te voie plus, j'en prendrai queuque autre.

LOLIVE

Voilà une grosse personne qui aime bien délicatement.

MATHURINE

Détermine-toi donc, je hais les barguigneux, dépêche.

Barguigneux : ou barguigneur, qui barguigne, qui marchande trop, qui est irrésolu et indeterminé. [L]

LOLIVE

Mais je ferai tout ce que tu voudras, moi, tu n'as qu'à dire. Je t'aime, tu m'aimes aussi, tu as six cent francs, tu me demandes en mariage à moi-même, parce que je suis seul de ma famille : je ne suis pas cruel, je m'accorde à tes désirs ; voilà qui est fini, j'aurai la complaisance de t'épouser.

MATHURINE

La complaisance ! Mais voyez ce magot ?

Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]

LOLIVE

Ne te fâche donc point, nous voilà d'accord de nos faits : travaillons un peu pour le prochain maintenant. Il y a dans le Village deux fidèles pasteurs qui attendent de mes nouvelles : ne pourrions-nous point les aboucher avec leurs bergères, et prendre ensemble des mesures...

MATHURINE

Tu connais les amoureux de nos Demoiselles ?

LOLIVE

Si je les connais ? Ils m'attendent au Dauphin, te dis-je.

MATHURINE

Va-t-en les chercher, et qu'ils veniont ici, il n'y a plus rian à craindre.

LOLIVE

Mais sur quel pied se présenteront-ils ? Ils sont déguisés en paysans.

MATHURINE

Je le savons bian, c'est le tant mieux de l'affaire ; il ne faut pas qu'on sache qu'ils sont des Monsieux. Fais les venir, et ne t'embarrasse point, tout ira bian.

SCÈNE XIV. Mathurine, Thibaut.

THIBAUT

Oh palsanguenne, oui, j'ai bian affaire de ça. Mais voyez un peu ces nigauds-là à qui ils en avont.

MATHURINE

Qu'est-ce que c'est donc, Monsieur Thibaut, vous voilà bian de mauvaise himeur ?

THIBAUT

Hé vantregué, qui ne le serait pas ? N'an se gobarge de moi dans tout le Village, et les petits enfants couront après moi : oh dame.

Gobager : ou goberger. Se moquer, ou se réjouir. Il est populaire dans les deux sens. [FC]

MATHURINE

Est-ce que vous leur avez fait queuque chose.

THIBAUT

Non, voirement, c'est notre Madame qui est cause de ça.

MATHURINE

Madame Loricart ?

THIBAUT

Avec son mariage qu'alle dit qui sera secret, et tout le monde en va à la moutarde.

Aller à la moutarde : Les enfants en vont à la moutarde, se dit de quelque affaire qui est complétement ébruitée. [L]

MATHURINE

Hé bian, tant mieux pour vous, cela vous fait honneur.

THIBAUT

Queu peste d'honneur ! Ils se gaussont tretous de moi, vous dis-je.

MATHURINE

Ils ne prenont pas bien la chose.

THIBAUT

Morgué, ils n'avont pas tort, il faut se rendre justice. Tenez, à la franquette, Madame Mathurine, je nous déshonorons tous deux, Madame Loricart et moi, chacun à notre manière : alle, moi, parce qu'alle est vieille ; moi, alle, parce que je ne sis qu'un paysan : et si dans le fonds, il y va plus du mien que du sien ; car tatigué, je vaux mieux qu'elle, oui, et elle le sait bian, c'est alle qui me recherche.

Franquette : Il n'a d'usage que dans cette phrase adverbiale du style familier, à la franquette, franchement, ingénument, ou sans façon, sans cérémonie. [FC]

MATHURINE

Et tu crois que cela te déshonore de devenir le mari d'une parsonne dont tu n'es que le Jardinier.

THIBAUT

Hé bian, qu'est-ce que ça fait ?

MATHURINE

Ça fait ta forteune.

THIBAUT

Bon, ma forteune, il faut bian qu'alle y trouve son compte, elle, pis que c'est elle qui me prie, vous dit-on : mais palsanguenne, il n'en sera rian, vela qui est résolu.

MATHURINE

Mais acoutez donc, Monsieu Thibaut, songez bian que Madame est amoureuse de vous, au moins, et que...

THIBAUT

Ça n'y fait rian : quand elle en devrait crever, alle ne m'aura morgué pas.

MATHURINE

Mais...

THIBAUT

Il n'en sera pargué rian, vous dis-je : je sais bian ce qui en arriverait, je sis brutal, je me connais, je n'aime pas les gausseries, je casserais la tête à queuqu'un, qui en trépasserait, la Justice s'en voudrait mêler, et puis crac, vela le marié branché ; le beau commencement de noce ! On dame, voyez-vous, j'aime mieux être un Jardinier en bonne santé, qu'un Monsieu pendu, il n'y a point de milieu.

Gausserie : Moquerie, mépris, raillerie. [F]

Branché : Perché, Fig. et familièrement, pendu. [F]

MATHURINE

Il n'y aura pas moyen de faire entendre raison à cet animal-là.

THIBAUT

Où est-ce qu'est Madame ? Je m'en vais tout franchement ly dire que je ne veux point d'elle. Sans adieu, Madame Mathureine.

MATHURINE

Mais attendez donc...

THIBAUT

Je n'en démordrai point, vela qui est fini.

SCÈNE XV.

MATHURINE

Ce brutal-là va faire une sottise qui portera préjudice à nos Damoiselles. En voici déjà une, je varrons biantôt l'autre.

SCÈNE XVI. Mariane, Mathurine.

MARIANE

Hé bien, ma chère Mathurine, n'as-tu point de nouvelles d'Éraste et de Clitandre ? Ma cousine est, comme moi, dans une impatience...

MATHURINE

Ils sont tous deux ici, ne vous impatientez plus.

MARIANE

Sais-tu s'ils sont déguisés comme nous leur avons fait dire ?

MATHURINE

Oui, vous allez les voir, j'ai donné ordre qu'on les amenît.

MARIANE

Ah, Mathurine ! Tu n'y songes pas, et ma tante...

MATHURINE

Que ça ne vous embarrasse point : vous les avez fait venir pour les voir une fois, pour qu'ils sachent ce que vous pensez, et pour savoir ce qu'ils voulont faire ; et il m'est avis qu'ils ne pouvont vous dire ça, à moins qu'ils ne vous parliont, je vous défie de faire autrement.

MARIANE

Mais nous avions projeté, comme tu sais, qu'ils ne paraîtraient ici qu'avec toute la noce, et que pendant qu'on danserait, dans la chaleur du divertissement, nous trouverions moyen de les entretenir, sans que ma tante, toute soupçonneuse qu'elle est, pût s'imaginer que deux paysans fussent nos amants.

MATHURINE

Oh ! Elle s'imaginerait fort bian ça, elle est la maîtresse d'un paysan, afin que vous le sachiais.

MARIANE

Tu perds l'esprit, Mathurine... Ma tante...

MATHURINE

Est amoureuse du Jardinier... Ne vous l'ai-je pas toujours bian dit ?

MARIANE

Cela n'est pas possible ! Ma tante et Thibaut ? Cela serait trop plaisant.

MATHURINE

Oui ; ça est bian réjouissant, n'est-ce pas ?

MARIANE

Ma tante amoureuse à son âge ?

MATHURINE

Et amoureuse de maître Thibaut encore.

MARIANE

Elle qui fait si fort la prude, et qui nous prêche continuellement de mépriser tous les hommes du monde ?

Prude : Qui est sage et modeste. [F]

MATHURINE

Oh ! Défiez-vous de ces sarmonneuses-là, alles ne prenont jamais pour elles ce qu'alles disent aux autres.

Sarmoneur : ou sermneur. Grand parleur qui fait d'ennuyeuses remontrances, de longs discours. [F]

MARIANE

Oh, je l'attends désormais avec ses sermons et ses remontrances.

MATHURINE

Je sommes en droit de chapitrer la chapitreuse.

MARIANE

Je ne m'en sens pas de joie, je l'avoue.

SCÈNE XVII. Cléonte, Angélique, Mariane, Mathurine.

MARIANE

Ma chère cousine, ta mère est folle, nous sommes les plus heureuses personnes du monde.

ANGÉLIQUE

Tu extravagues toi-même de te figurer cela, et de le regarder comme un bonheur.

MARIANE

Il ne pouvait nous en arriver un plus grand.

CLÉONTE

Vous n'y songez pas, ma nièce, de quelle utilité pourrait vous être ce que vous dites, supposé même qu'il fût vrai ?

MARIANE

Vous ne le comprenez pas, parce que ma cousine n'a pas achevé de vous dire toutes nos affaires, et que vous ignorez de quelle nature est la folie de ma tante.

CLÉONTE

Je sais que Clitandre vous aime, qu'Éraste est amoureux d'Angélique, que vous êtes sensibles toutes deux au mérite et à la passion de l'un et de l'autre ; et il me semble que bien loin de vous réjouir que votre tante fût folle, vous devriez souhaiter qu'elle fût assez sage pour agréer ces deux alliances.

MATHURINE

Oh pour stilà, c'est moi qui en réponds, elle sera assez sage pour agrier tous vos mariages, pourvu que vous soyais assez fous pour agrier le sien.

CLÉONTE

Comment donc ?

ANGÉLIQUE

Je m'y perds : quel galimatias nous fait-on de folie, de mariage de ma mère ? Qu'est-ce que cela veut dire ?

MATHURINE

Ça veut dire que votre mère va épouser son Jardinier.

ANGÉLIQUE

Ah, mon oncle !

CLÉONTE

Mathurine ?

ANGÉLIQUE

Il faut empêcher cela, mon oncle.

CLÉONTE

Au contraire, ne nous y opposons point.

MATHURINE

Monsieur a bon esprit, laissez faire à Madame cette sottise-là, afin qu'alle vous laisse faire les vôtres.

MARIANE

Mais Éraste et Clitandre s'accommoderont-ils, l'un de devenir le gendre, et l'autre le neveu d'un paysan ?

MATHURINE

La belle doutance, ils se sont bian fait paysans eux-mêmes pour l'amour de vous. Tenez, les vela. Monsieur, les auriais-vous reconnus ?

Doutance : Vieux mot. Doute. [Thomas Corneille]

CLÉONTE

Non vraiment.

SCÈNE XVIII. Cléonte, Éraste, Clitandre, Mariane, Angélique, Mathurine, Lolive.

ÉRASTE

C'est leur oncle qui est avec elles, Lolive.

LOLIVE

Il n'importe, approchons toujours, tout coup vaille.

Tout coup vaille : Au trictrac, coup et dés, veut dire que la primauté appartiendra à celui qui amènera le dé le plus fort. Tout coup vaille, arrive ce qu'il pourra. [L]

CLITANDRE

Que notre déguisement ne vous révolte point contre nous, Monsieur : il doit servir au contraire à vous marquer l'excès de la passion que nous avons pour ces adorables personnes ; et vous jugerez de la pureté de nos intentions...

CLÉONTE

Je ferais tort à mes nièces d'en douter, Messieurs ; et si Madame Loricart était raisonnable, vous n'auriez pas besoin de paraître ici sous des figures empruntées ; mais...

ÉRASTE

Nous serons malheureux sans votre protection, Monsieur.

CLÉONTE

Je n'oublierai rien pour vous rendre service.

MARIANE, à Clitandre

Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ?

CLITANDRE

L'amour m'a fait y voler, belle Mariane.

ANGÉLIQUE, à Éraste

Vous êtes venu le dernier, je gage ?

ÉRASTE

Vous perdriez, je vous assure.

MATHURINE

Hé bian, ne vela-t-il pas ? Vous vous parlez à l'oreille, il est bian temps de ça, j'ons des affaires communes, faut parler en commun, n'est-il pas vrai, monsieur Cléonte ? Oh ça, tenez, vela itou, mon amoureux, je voudrions bian faire ces trois noces-là ; après ce que je vous ai dit, il m'est avis que la chose n'est pas si mal aisée. Boutez un peu la main à la pâte, comment nous y prendrons-je ?

CLITANDRE

Entrez un peu dans nos intérêts, Monsieur.

ÉRASTE

Soyez-nous favorable, de grâce.

LOLIVE

Prenez pitié de ces enfants-là.

MARIANE

Mon cher petit oncle ?

ANGÉLIQUE

Mon bon oncle ?

MATHURINE

Monsieur Clionte ?

CLÉONTE

Je ferai tout ce qui dépendra de moi, je vous le promets. Si nous pouvions seulement avoir quelque preuve sérieuse des intentions de ma belle-soeur pour son maître Thibaut...

LOLIVE

Elles sont publiques dans le village, Monsieur ; et on leur prépare le régal d'un petit charivari même, j'en viens de voir les apprêts.

Charivari : Bruit confus que font des gens du peuple avec des poêles, des bassins et des chaudrons pour faire injure à quelqu'un. On fait les charivaris en dérision des gens d'un âge fort inégal qui se marient.

CLÉONTE

Ce peut-être un faux bruit qu'elle désavouera, et qui l'empêchera de s'engager plus avant dans cette fausse démarche.

LOLIVE

Oh, parbleu, je la défie de reculer, elle a signé un Contrat, que j'ai vu ; je viens de boire avec maître Thibaut et avec le Tabellion.

Parbleu : Sorte de jurement. [L]

CLÉONTE

Elle a signé un contrat ? Il ne nous en faut pas davantage. Allons, mes nièces. Suivez-nous, Messieurs.

À Lolive.

Tu sais le logis du Tabellion ?

LOLIVE

Si je le sais ? C'est un de mes anciens amis, un bon vivant, nous avons été ensemble au Collège. Je m'en vais vous y mener.

MATHURINE

Ne faut-il pas que j'aille avec vous, moi ? J'y ai affaire, à ce qu'il me semble.

MARIANE

Non, demeure ici, Mathurine, afin d'amuser ma tante, en cas qu'elle s'avisât de demander où nous sommes.

MATHURINE

Oui ; mais qu'on aille pas m'oublier chez le Tabellion. Je veux être itou mariée, Monsieur Clionte.

LOLIVE

Ne te mets pas en peine, ce sont mes affaires.

SCÈNE XIX.

MATHURINE, seule

Ça sera trop plaisant, je nous en allons faire une charretée de noces, et c'est celle de Madame Loricart qui est cause de tout ça : queulle bénédiction !

SCÈNE XX. Thibaut, Madame Loricart, Mathurine.

THIBAUT

Tatigué, Madame, ne vous avisez pas de me frapper, je serions deux, voyez-vous.

MADAME LORICART, un bâton à la main

Tu es un coquin, tu m'épouseras, tu me l'as promis : tu me tiendras parole.

MATHURINE

Hé, Madame, vous n'y pensez pas ; quel emportement !

MADAME LORICART

Mais, voyez ce fripon, ce maraud, ce bélître, ce gueux, cet impertinent, qui fait difficulté de m'épouser !

Belître : Gros gueux qui mendie par fainéantise, et qui pourrait bien gagner sa vie. [F]

Gueux : Indigent, qui est réduit à mendier. [FC]

MATHURINE

Il a tort, Madame, je le lui ai déjà dit. Est-ce que vous êtes fou, maître Thibaut ?

THIBAUT

Non, morgué, je ne sis point fou, Madame le sait bian ; je vians de lui dire ce que je vous avais dit, vela ce qui la fâche tant.

MADAME LORICART

Le petit ingrat ! C'est quelque mauvais conseil qu'on lui a donné, ma pauvre Mathurine ; car hier encore, signant le Contrat...

THIBAUT

Vous m'avez attrapé, Madame, l'y a de la tricherie.

MADAME LORICART

Je l'ai attrapé, moi ?

THIBAUT

Oh ! Tatigué oui ; vous m'avez fait accroire que de me marier avec vous, ça me ferait de l'honneur, et c'est tout le contraire, ça me fait de la vergogne.

Vergogne : Vieux mot qui signifie honte, et qui ne s'employe plus que dans le burlesque. [F]

MADAME LORICART

Ah ! L'insolent, de quel terme il se sert. De la vergogne, moi ? De la vergogne ? Mais fais-lui donc entendre raison, ma chère Mathurine ; il me fera mourir de chagrin, ce petit perfide-là.

THIBAUT

Oh, ventregué, Madame, rengainez vos injures, je ne sis point un parfide, voyez-vous ?

MATHURINE

Si fait voirement, vous manquez de parole à Madame.

Si fait : Sorte d'adverbe qui veut dire pardonnez-moi oui et qui a cours dans le bas style. [R]

Voirement : Qui marque quelque réflexion. Ce mot est bas. [F]

MADAME LORICART

Après les engagements que nous avons ensemble...

THIBAUT

Les engagements, Madame ? Oh palsangué, je ne vous crains point, il ne s'est rian passé entre vous et moi, je sis à couvart du blâme.

MADAME LORICART

N'avons-nous pas un Contrat de mariage ?

THIBAUT

Ça n'y fait rian, je sis mineur, je reviendrai là contre.

MADAME LORICART

Tu ferais casser notre Contrat, traître ?

THIBAUT

Assurément, je sis un enfant en comparaison de vous ; l'y a eu de la surprise. Si vous n'aviais point babillé encore, vous ou le Tabellion, c'en était pargué fait, j'eusse achevé la sottise, vous me teniais ; mais vous avez jasé, n'an s'est gaussé de moi, vous ne tenez rian.

MADAME LORICART

Que je suis malheureuse !

MATHURINE

Mais savez-vous bian que vous pardez l'esprit ; vous croyez qu'on se gausse de vous, parce que vous épousez Madame ; on se gaussera bian davantage, si vous ne l'épousez pas.

THIBAUT

Vous croyez ça ? Mais voici qui est admirable, les uns disont d'une façon, les autres disont de l'autre ; on ne sait à qui croire.

MATHURINE

Ce sont des envieux de votre bonheur, qui vous tenont de mauvais discours.

THIBAUT

Des envieux ?

MADAME LORICART

Oui, mon cher enfant, des mal intentionnés, qui ne voient notre union qu'avec chagrin.

THIBAUT

Hé bian, tenez, vela-t-il pas tout juste ? C'est encore là ce que j'appréhende. Votre biau-frère sera fâché, votre fille enragera, votre nièce fera la meine.

MATHURINE

Non, je vous réponds du contraire, moi.

MADAME LORICART

Ils en seront tous ravis, pourvu que tu m'aimes, n'est-ce pas, Mathurine ?

MATHURINE

Oui, Madame, vous avez la meilleure famille...

THIBAUT

Morgué, pas trop, et puis velez-vous que je vous dise, vous avez de vilaines manières, Madame.

MADAME LORICART

Moi ?

THIBAUT

Vous tenez là un bâton. Oh dame, acoutez, quand je serai le mari, ne croyez pas avoir affaire au Jardinier, je veux être le maître.

MADAME LORICART

Hé bien, tu le seras, je te le promets.

THIBAUT

Vela qui est donc fait, moyennant tout ça je me raccommode : mais prenez-y garde, au moins.

On chante en choeur derrière le théâtre :

THIBAUT

Queu tintamarre est-ce ça ? C'est vous qui nommont, je pense. Qu'est-ce que ça signifie : tatigué que de monde !

Le théâtre change.

SCÈNE XXI. Cléonte, Madame Loricart, Thibaut, Mathurine, Mariane, Angélique, Éraste, Clitandre, Lolive, Le Tabellion.

CLÉONTE

Voici tout le Village que nous vous amenons, ma soeur, avec les violons de la noce d'Ambroise, pour servir de prélude à la vôtre ; et pour nous réjouir avec vous du bon choix que vous avez fait.

THIBAUT

Ils savont déjà tretous ça, voyez-vous...

MADAME LORICART

Je ne crois pas, Monsieur, que vous soyez en droit de trouver mauvais...

CLÉONTE

Au contraire, Madame, nous en sommes tous ravis, je vous assure ; et Monsieur Thibaut veut bien que je sois le premier à le féliciter.

THIBAUT

Parguenne, ils prennent bian la chose ; touchez, biau-frère ; embrassez-moi, ma fille ; serviteur ma nièce : et qu'on me baille un fauteuil, Mathureine.

CLÉONTE

Voici votre gendre aussi, Monsieur Thibaut, qui vous vient faire la révérence.

MADAME LORICART

Comment, un gendre ?

CLÉONTE

Oui, Madame, votre famille augmente à vue d'oeil, comme vous voyez ; et voilà encore un neveu que je vous présente.

THIBAUT

Alles avont itou chacune un Paysan : on a bon esprit dans cette famille-là, je les en aime davantage.

CLÉONTE

Vous ne refuserez pas, Madame, de signer les Contrats de ces deux Demoiselles ?

MATHURINE

Et le nôtre, Madame, s'il vous plaît ? Votre domestique se multiplie itou à l'exemple de la famille.

Domestique : Qui est d'une maison, sous un même chef de famille. En ce sens il se prend pour femme, enfants, hotes, parents et valets. [F]

CLÉONTE

Approchez, Monsieur le Tabellion : allons, Madame.

LE TABELLION

Mais, Madame, il serait bon de savoir...

THIBAUT

Hé, fy, morguenne, an ne nous fait point d'empêchement, il serait vilain d'en faire aux autres : allons, seignez ça, ma femme.

MADAME LORICART

Mais, mon fils ?

THIBAUT

Morgué, seignez, vous dis-je, et ne me le faites pas dire deux fois, vous savez bian que je veux être le maître.

CLÉONTE

Je vous assure, monsieur Thibaut, que vous êtes un fort galant homme, et que...

THIBAUT

Sans compliment tretous, n'an vous en quitte. Aimez-moi bian, respectez-moi bian, et je serons bons amis : allons, morgué, ablativo tout en un tas, mettons toutes les noces en une, point de gausserie, et vive la joie ; vela ma forteune faite.

Ablativo : Mot populaire qui ne s'emploie que dans ce cas : ablativo tout en un tas, c'est-à-dire tout ensemble, avec confusion et désordre. [L]

DIVERTISSEMENT DU CHARIVARI.

COLINETTE

Qui dure tant.

86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0