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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Colin-Maillard.

Dancourt· créée en 1701· 68 vers· 10 personnages

Représentée pour la première fois le 18 Octobre 1701 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • MONSIEUR ROBINOT, tuteur d'Angélique
  • MADAME BRILLARD, tante de Monsieur Robinot
  • ANGÉLIQUE
  • CLAUDINE, fiancée à Mathurin
  • MONSIEUR MATHURIN, Jardinier de Monsieur Robinot
  • ÉRASTE, amant d'Angélique
  • LÉPINE, valet d'Éraste
  • LE BAILLI, cousin de Monsieur Robinot
  • VIOLONS
  • PAYSANS et PAYSANNES

SCÈNE I. Monsieur Robinot, Mathurin.

MATHURIN

Tatigué, Monsieur, vous devenez une marchandise bian rare ! On ne saurait jouir de vous, vous arrivez le soir à votre maison, et vous repartez drès le lendemain

Tatigué : ou tétigué. Altération de tête-dieu dans la bouche des paysans des anciennes comédies. [L]

MONSIEUR ROBINOT

Je reviendrai ce soir, mon enfant, je ne vais qu'à deux lieux d'ici, consulter un peu le Bailli de Pontoise, mon parent et mon ami, sur une petite affaire dans laquelle tu me feras aussi besoin.

Bailli : Officier Royal d'épée, au nom duquel la Justice se rend dans un certain ressort. Il se dit aussi d'un Officier de robe-longue, dont les apellations ressortissent immédiatement au Parlement ou d'un Juge qui rend la Justice au nom d'un Seigneur, comme les Baillis des Pairies, etc. [FC]

MATHURIN

Accoutez, si c'est pour faire du mal à queulqu'un, quoique je ne soyons pas Bailli, j'ons pour le moins autant de malice.

MONSIEUR ROBINOT

Je n'en doute pas.

MATHURIN

Vous resterez ici queuque temps de ce voyage, peut-être ? Je crois, Guieu me pardonne, qu'ous n'y avez pas bouté le pied depis que notre minagère Thomasse et Madame Robinot sont trépassées ?

MONSIEUR ROBINOT

Non, Mathurin. Cette mort m'a laissé tant d'affaires…

MATHURIN

La brave femme que c'était que votre défunte ! On ne s'ennuyait pas avec elle. Oh pour ça oui, c'était un vrai boute-en-train. Je voudrais qu'ou l'eussiais vue, quand alle était ici aveuc ses bons amis, qui étiont aussi les vôtres, da ; car y beuviont tant à votre santé… Ma défunte à moi, qui était une maleigne bête, disait comme ça que ce n'était pas par amiquié qu'ils y beuviont, qu'ils se gobargiont de vous, qui s'en moquiont : mais mon opignon à moi, c'est qu'ils y alliont tout à la franquette ; et une marque qu'ils n'y entendiont point de finesse, c'est qu'ils n'y beuviont jamais qu'ils ne fussiont saouls.

Boute-en-train : Terme de haras. Cheval entier placé au voisinage des femelles à l'effet de les mettre en chaleur et de les disposer à l'accouplement. Fig. et familièrement, homme qui met les autres en train, en gaieté. [L]

À la franquette : Façon de parler adverbiale et populaire ; pour dire, Franchement, ingénument. [T]

MONSIEUR ROBINOT

Ne parlons point de cela. Vois-tu, ce qui est passé est passé, mon pauvre Mathurin. La mort efface tout, et je ne prends sur mon compte que le présent : du reste, je suis un bon humain, qui aime la paix et la tranquillité, et j'ai toujours regardé une femme, moi, comme un mal nécessaire, comme une de ces choses dont on ne saurait se passer dans la vie, et qu'il faut prendre bonnes ou mauvaises.

MATHURIN

Morgué que c'est bian dit ! Cette Mademoiselle Angélique que vous avez amenée aveuc vous de Paris, Monsieur, n'est-ce point queuque mal nécessaire que vous auriais envie de prendre ?

Morgué : Sorte de juron de paysan. [L]

MONSIEUR ROBINOT

Cette jeune enfant qui est là-dedans auprès de ma tante ? Est-ce que tu ne l'avais pas encore vue ? (Ah ! Non à propos, elle était au Couvent.) Oh bien, cette aimable personne est sous ma tutelle, mon cher Mathurin, et de son tuteur je vais devenir son mari. Mais dis-moi un peu, toi, cette jeune paysanne avec laquelle je t'ai surpris tantôt causant dans la grange, hé, plaît-il ?

MATHURIN

Claudeine, Monsieur ?

MONSIEUR ROBINOT

Claudine, soit.

MATHURIN

C'est un mal nécessaire que je me baille itou, Monsieur Robinot.

MONSIEUR ROBINOT

Oui da.

MATHURIN

Oh parguenne ce n'est plus un secret, je sommes déjà promis l'un à l'autre, et j'avons fait des façons de fiançailles. Ça se rencontre à marveilles, et il m'est avis qu'il est bian juste, quand vous nous baillez une maîtresse, que je vous baillons itou une Jardinière.

MONSIEUR ROBINOT

Oui, tu as raison, et je suis ravi que cela se rencontre ainsi, ce sera une compagnie pour Angélique. Comme elles sont de même âge, elles joueront ensemble à mille petits jeux, dont il faut quelquefois occuper ces jeunes personnes-là, afin de les distraire d'autres choses.

MATHURIN

Oh morguenne oui, il faut de l'occupation à la jeunesse.

MONSIEUR ROBINOT

Croirais-tu bien, tout barbon que je suis, que je passe quelquefois des heures entières, avec mon petit domestique, à jouer à Colin-Maillard avec elle ? Cela la divertit, cela la divertit : surtout lorsque je fais Colin-Maillard, moi, elle saute, elle rit, elle gambade, elle est dans une joie qui n'est pas concevable.

Barbon : vieillard qui est revenu de tous les plaisirs de la jeunesse, qui les condamne et qui les empêche autant qu'il peut. [F]

Colin-Maillard : Jeu de société où l'un, ayant les yeux bandés, cherche à attraper les autres à tâtons, et à les reconnaître. [L]

MATHURIN

Je le crois morgué bian. Les filles et les femmes ne sont jamais plus aises que quand leurs tuteurs ou leurs maris faisont les Colin-Maillards avec elles ; et je crois que c'est pour ça, Gieu me pardonne, que ma défunte à moi m'affectionnait tant. Stanpendant je n'aimais pas trop ce jeu-là, voyez-vous ; et me souviant d'un jour, que par complaisance pour le vieux Signeur de notre Village, alle, ly et moi, avec une demi douzaine d'autres, j'y jouions tretous par ensemble : je n'avais morgué pourtant pas les yeux si bian bouchés, que je ne visse venir le jeune Lucas, qui se glissit tout bellement aux environs de ma femme, et qui eut la hardiesse de l'y prendre la main.

Stanpendant : ou Stapendant. Stapendant est pour ce temps pendant, ou pendant ce temps-là. [T]

MONSIEUR ROBINOT

Hé bien ?

MATHURIN

Hé bian morgué je l'y pris la sienne, et je vous ly bailly un tour de poignet. Tout biau, ly dis-je, Monsieu Lucas, ce n'est pas pour vous que je jouons à ce jeu-là, vous n'en n'êtes pas, retirez-vous d'ici.

MONSIEUR ROBINOT

Fort bien.

MATHURIN

Oh, tatigué, je n'entends point de raillerie et Colin-Maillard n'est pas fait pour tout le monde ; n'est-ce pas ?

MONSIEUR ROBINOT

Oui, il faut prendre garde avec qui l'on y joue, et ne se pas laisser attraper.

MATHURIN

N'est-il pas vrai ? Quand se fera le mariage ? Claudine et moi, j'aurons affaire à Paris ce jour-là, je vous en avartis.

MONSIEUR ROBINOT

Tu n'auras pas la peine de venir si loin. J'ai choisi ma maison de campagne, comme plus convenable à mon dessein, et tu ne me vois à Andrésy que pour cela.

MATHURIN

Tatigué, que cela me viant bian ! Acoutez, Monsieu, si vous m'en croyez, je ne ferons qu'une noce de toutes les deux ; et comme la mienne est la plus chétive, alle ira par-dessus le marché, ce sera autant d'épargné.

MONSIEUR ROBINOT

Oh ! Non, mon enfant, je ne ferai point de noce, je crains trop l'éclat.

MATHURIN

Un mariage sans noce, Monsieur ? Queulle vargogne ! Queu dévergondage ! Hé, mais, vela toutes les manières de la défunte : votre femme vous a gâté, Monsieur Robinot.

MONSIEUR ROBINOT

Tu ne m'entends pas, Mathurin ? Je veux dire que j'ai des raisons pour faire les choses à petit bruit. La petite personne que j'épouse n'est point sans avoir quelque Amant ; et je suis bien aise, surtout, de prendre le temps qu'un certain Capitaine, qu'on appelle Éraste, est à la garnison. La présence de ce drôle-là pourrait mettre obstacle à mon dessein.

MATHURIN

Oui voirement, alle en y boutrait. Ce sont des enjoleux, que ces Capitaines, des attrapeux de filles.

MONSIEUR ROBINOT

Assurément, et tout absent qu'est celui-ci, il est important de garder le secret.

MATHURIN

Ne vous boutez pas en peine.

MONSIEUR ROBINOT

Je ne me fie point à ma tante, je crains qu'elle n'ait donné quelque avis à ce Capitaine, et je te recommande sur toutes choses de faire si bonne garde aux environs de ce logis, que personne n'en puisse approcher sans que j'en sois averti.

MATHURIN

Laissez-moi faire. Hé pargué, la vela qui viant Madame votre tante, demandez ly de queu bois je me chauffe. Tout petit que j'étais, alle s'est queuquefois sarvi de moi pour en faire accroire à votre bonhomme d'oncle, et s'est morgué de père en fils que je sommes attachés à la famille.

Pargué : Parguenne, parguienne, Jurements patois de l'ancienne comédie, pour pardieu. [L]

MONSIEUR ROBINOT

Ma tante va m'amuser encore, et je manquerai le Bailli : dépêche, Mathurin, va dire au maître de l'Épée Royale qu'il m'amène sa cavale à la porte de derrière, je traverserai le clos à pied tout en me promenant avec ma tante, ce sera autant de chemin de fait ; va vite.

MATHURIN

Alle y sera plutôt que vous, quelque vite que vous alliais. En tout cas, vous n'auriais qu'à attendre.

SCÈNE II. Madame Brillard, Monsieur Robinot.

MADAME BRILLARD

Ah, ah ! Mon neveu, vous voilà encore ? Je vous croyais bien loin.

MONSIEUR ROBINOT

Vous voyez, ma tante, j'avais quelques ordres à donner à Mathurin, et le temps s'est passé en les lui donnant.

MADAME BRILLARD

Vous le consultiez apparemment sur vos amours ? C'est un homme de bon conseil pour ces sortes d'affaires, que votre Mathurin.

MONSIEUR ROBINOT

Je ne l'ai pas encore éprouvé là-dessus : mais, ma tante, si on l'en veut croire, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il est utile à la famille.

MADAME BRILLARD

Hé, hé, brisons là-dessus. Il n'y a qu'à l'écouter, je crois, pour entendre de belles choses ; c'est encore un bon babillard. Mais vous, Monsieur mon neveu, que prétendez-vous faire de votre Mademoiselle Angélique ?

MONSIEUR ROBINOT

Ce que j'en prétends faire ? Hé parbleu ! Ma femme.

Parbleu : Sorte de jurement. Altération de par Dieu. [L]

MADAME BRILLARD

Votre femme, mon neveu ! Votre femme ? Et ne vous souvient-il plus que la défunte et vous l'aviez promise à Éraste ? Ils s'aiment, ils sont de même âge et de pareille condition, et…

MONSIEUR ROBINOT

Oui, ma tante, du vivant de la défunte je l'avais promise à Éraste ; la défunte morte, vous ne trouverez pas mauvais que je la garde pour moi.

MADAME BRILLARD

Oh bien, faites, mon neveu, faites, vous allez faire de belles affaires. Pour moi, je n'y donnerai point les mains, et je m'en vais quitter la maison ; je ne saurais entendre tant gémir, tant soupirer. La pauvre enfant n'oserait dire ce qu'elle pense : mais je m'en doute bien. Je viens de la laisser là-dedans avec une jeune Paysanne, à peu près de son âge, peut-être lui ouvrira-t-elle son coeur plus volontiers qu'à moi : mais au bout du compte, mon neveu, l'on n'est point triste comme cela la veille de ses noces, quand on épouse ce qu'on aime.

Donner la main : Offrir la main, soit pour aider quelqu'un, soit en signe de politesse à une dame pour la mener quelque part. Donner les mains à quelque chose, y consentir, y condescendre. [L]

MONSIEUR ROBINOT

À cela près, commençons toujours par épouser, le reste viendra après comme il pourra, ma tante.

MADAME BRILLARD

Le reste ne viendra peut-être que trop tôt, et il n'est pas difficile de faire l'horoscope d'un mari qui a épousé sa femme en dépit d'elle.

MONSIEUR ROBINOT

J'en courrai les risques, ma tante, j'en courrai les risques. Je vous ai bien ouï dire à vous-même, que mon oncle ne vous devait qu'à la persécution de vos parents. Nous sommes hardis, comme vous voyez, dans notre famille. N'auriez-vous point tiré mon horoscope sur la sienne ?

MADAME BRILLARD

Jour de dieu, mon neveu, ne raillons point sur de pareilles matières ; la chose est sérieuse, crois-moi.

SCÈNE III. Monsieur Robinot, Madame Brillard, Claudine.

CLAUDINE

Hé ! Venez vite, Madame ; venez vite.

MADAME BRILLARD

Qu'est-ce qu'il y a, mon enfant ?

CLAUDINE

Venez m'aider à la retenir, vous dis-je.

MONSIEUR ROBINOT

Qui, retenir ?

CLAUDINE

Cette Mademoiselle Angélique. Je crains, dieu me pardonne, qu'elle ne se défasse, elle se veut jeter dans le puits.

MADAME BRILLARD

Se jeter dans le puits ? Vous voyez, mon neveu ?

CLAUDINE

Elle pleure, elle se lamente, elle tape du pied, elle se tord les bras, elle se tourmente.

MADAME BRILLARD

Hé ! Pourquoi fait-elle tout cela, ne te l'a-t-elle pas dit ?

CLAUDINE

Si fait vraiment.

Si fait : Sorte d'adverbe qui veut dire pardonnez-moi oui et qui a cours dans le bas style. [R]

MONSIEUR ROBINOT

Hé bien ?

CLAUDINE

Hé bien, Monsieur, elle dit qu'elle aime mieux mourir que d'épouser un vilain, un pied plat, un laid mâtin, un vieux pénard.

Mâtin : Gros chien servant ordinairement à garder une cour, à suivre les chevaux, etc. Terme d'injure populaire. Mâtin, mâtine, celui, celle qu'on assimile à un mâtin, à un chien.

Pied plat : Pied plat, ou plat pied, difformité du pied consistant dans l'aplatissement général de la surface plantaire, de sorte que les malléoles et surtout l'interne touchent presque le sol, et le bord interne du pied appuie plus fortement que l'externe ; de là l'impossibilité de faire une longue marche. Fig. et par mépris, pied plat, et quelquefois plat pied, homme qui ne mérite aucune considération. [L]

MADAME BRILLARD

Vous voyez, mon neveu ?

Penard : terme injurieux qu'on donne quelquefois aux hommes âgés. [F]

CLAUDINE

Comment, Madame, est-ce que vous croyez que c'est de Monsieur qu'elle parle ?

MONSIEUR ROBINOT

Qu'est-ce à dire de moi ?

CLAUDINE

Mais, écoutez, Monsieur, cela pourrait bien être ; car elle dit qu'elle ne vous aime point, et je gagerais bien qu'elle dit vrai.

MONSIEUR ROBINOT

La petite insolente ! Hé pourquoi ne m'aimerait-elle point ?

MADAME BRILLARD

Parce que vous ne lui paraissez point aimable. Hé puis : voulez-vous que je vous dise, il me paraît qu'elle en aime quelque autre.

CLAUDINE

Elle en aime quelque autre ?

MADAME BRILLARD

Vous voyez, mon neveu ?

CLAUDINE

Est-ce que vous vous êtes doutée de cela, Madame ?

MADAME BRILLARD

Si je m'en suis doutée ! Oui vraiment, je m'en suis doutée.

CLAUDINE

Oh bien, n'en doutez plus, cela est certain.

MONSIEUR ROBINOT

Cela est certain ? Qui te le fait accroire ?

CLAUDINE

Ce qu'on m'a dit, et ce que j'ai vu.

MONSIEUR ROBINOT

Hé ! Qu'as-tu vu ? Que t'a-t-on dit ?

CLAUDINE

Ne vous impatientez point, je m'en vais vous le dire : mais que cela ne vous fâche point, au moins.

MONSIEUR ROBINOT

Non, non, parle.

CLAUDINE

Hier au soir, quand vous arrivâtes, il y avait un grand jeune Monsieur qui était arrivé dès le matin.

MONSIEUR ROBINOT

Un grand jeune Monsieur, ma tante.

CLAUDINE

Vous ne le connaissez peut-être pas, vous, Monsieur ? Mais il est de la connaissance de Mademoiselle Angélique, et c'était elle qu'il attendait, ce n'était pas vous.

MADAME BRILLARD

Hé bien, mon neveu ?

MONSIEUR ROBINOT

Hé bien, ma tante, il faut approfondir cette affaire, et chercher un peu…

CLAUDINE

Bon, chercher, vous aurez beau chercher, vous ne trouverez rien, il est décampé.

MONSIEUR ROBINOT

Comment, décampé ? Hé, se sont-ils vus ? Se sont-ils…

CLAUDINE

S'ils se sont vus ! Ils ont parlé ensemble.

MONSIEUR ROBINOT

Ils ont parlé ensemble ?

CLAUDINE

Oui vraiment, et c'est moi qui ai conduis tout ça, j'avais le mot.

MONSIEUR ROBINOT

Tu avais le mot ? Comment ; impudente !

CLAUDINE

Oh dame, écoutez, je n'y entends point de malice ; ce jeune Monsieur m'avait priée de faire en sorte qu'il dit seulement deux ou trois paroles à une jeune personne qui viendrait avec vous. Tour en arrivant, je lui ai fait un signe : elle tout d'abord, m'en a fait un autre ; j'ai recommencé, elle a continué ; j'ai passé devant, elle m'a suivie ; et sans nous être jamais connues, nous avons fort bien entendu tout ce que nous voulions nous dire.

MADAME BRILLARD

Hé bien, mon neveu, vous hasarderez d'épouser cette petite personne malgré elle ?

MONSIEUR ROBINOT

Si je l'épouserai ! Mais il n'est pas question de cela maintenant. Où t'a-t-elle suivie ? Dis.

CLAUDINE

Dans la salle où était ce jeune Monsieur ; et à peine s'étaient-ils dit quatre paroles, en tremblant tous deux, on vous a entendu venir, on a caché le Monsieur dans le cabinet, où il a demeuré pendant tout le souper, et il n'en est sorti que quand nous avons joué le soir à Colin-Maillard, pendant que c'était vous qui l'étiez.

MONSIEUR ROBINOT

Pendant que j'étais Colin-Maillard ? Ah ! Je ne m'étonne pas si elle avait hier tant envie d'y jouer.

CLAUDINE

Le tour est plaisant, n'est-ce pas ? Oh, ces Demoiselles de Paris ont l'esprit bien plus joli que nous autres Paysannes.

MADAME BRILLARD

Ah ! Merci de ma vie, vous paraissez une bonne pièce.

Bonne pièce : Il se dit fig. et familièrement des personnes. [L]

CLAUDINE

Oh non, en vérité, je suis trop innocente, et ce n'est que faute d'invention que le jour des fiançailles de Mathurin et de moi, ce pauvre Blaise, qui m'était comme ça venu parler en cachette, fut enfermé plus de vingt-quatre heures chez ma mère, dans la grande huche, pendant que tout le monde était à table : il pensa étouffer, et il ne put sortir que le lendemain. Si j'avais eu de l'esprit comme votre Mademoiselle Angélique…

MADAME BRILLARD

Allez, Claudine, retournez auprès d'elle, mon enfant, je vais vous joindre : en attendant, tâchez de lui remettre l'esprit, de lui faire entendre…

CLAUDINE

Elle n'entendra rien, Madame, à moins que ce ne soit ce jeune Monsieur qui lui parle, ou que le vieux qu'elle craint lui promette de ne point l'épouser.

MONSIEUR ROBINOT

Allez, impertinente, faites ce qu'on vous dit, et si vous vous mêlez encore de faire des signes davantage, j'avertirai Mathurin de l'histoire de la grande huche.

CLAUDINE

Le grand malheur ! Je voudrais qu'il la sût, car je ne l'aime pas plus qu'on vous aime.

SCÈNE IV. Monsieur Robinot, Madame Brillard.

MADAME BRILLARD

Hé bien, mon neveu ?

MONSIEUR ROBINOT

Hé bien, ma tante ?

MADAME BRILLARD

Vous persévérez dans votre dessein ?

MONSIEUR ROBINOT

Sans doute.

MADAME BRILLARD

Une fille que vous voyez qui en aime un autre ?

MONSIEUR ROBINOT

Elle en aimera tant qu'elle voudra : mais elle n'épousera que moi.

MADAME BRILLARD

Hé ! Qui vous fait vous obstiner dans cette résolution ?

MONSIEUR ROBINOT

De très fortes raisons, ma tante, mon repos, l'acquit de ma conscience.

MADAME BRILLARD

L'acquit de votre conscience ? Auriez-vous abusé…

MONSIEUR ROBINOT

Oui, de son bien, ma tante, et c'est par manière de restitution que je l'épouse. Depuis douze ans qu'elle est ma pupille, ses revenus et les miens se sont tellement mêlés et confondus, que cela fait une espèce d'embarras ; et pour en sortir aisément, je veux tâcher de n'avoir de compte à rendre qu'à moi-même. C'est une raison que celle-là, comme vous voyez.

MADAME BRILLARD

Oui, et très forte, même.

MONSIEUR ROBINOT

Ce mariage-là me servira de quittance, et je voudrais bien pouvoir de même épouser tous mes autres créanciers.

MADAME BRILLARD

Mais si les choses se faisaient un peu plus à l'amiable ?

MONSIEUR ROBINOT

À l'amiable ou non, elles se feront : cependant, comme on me pourrait imputer d'avoir ou surpris ou contraint cette petite créature, je vais prier mon cousin le Bailli de dresser lui-même les articles, et de donner un bon tour à l'affaire. Vous, ma tante, rentrez, je vous prie, ayez l'oeil un peu sur elle et sur la petite Paysanne ; et prenez garde aux signes, surtout.

MADAME BRILLARD

Je ne jouerai point à Colin-Maillard, je vous le promets.

MONSIEUR ROBINOT

Je saurai bientôt qui est le jeune homme ; et s'il est demeuré dans le Village, il ne peut pas s'y cacher longtemps. Cependant, ma tante, il faut étourdir Angélique à force de jeux, d'amusements et de petites fêtes ; et tâchez, s'il se peut, d'empêcher qu'elle continue de réfléchir à l'engagement que j'exige d'elle.

MADAME BRILLARD

Vous aurez bien de la peine à y réussir.

MONSIEUR ROBINOT

Il n'importe, tout coup vaille. Faites avertir les violons, et toute la Jeunesse du Village, de se trouver ici tantôt à mon retour ; je tarderai le moins qu'il me sera possible. Sans adieu, ma tante.

Tout coup vaille : Au trictrac, coup et dés, veut dire que la primauté appartiendra à celui qui amènera le dé le plus fort. Tout coup vaille, arrive ce qu'il pourra. [L]

SCÈNE V.

MADAME BRILLARD, seule

Je vous baise les mains, mon neveu. Hom, le vieux fou, qui pense amuser une fille de seize ans avec les Ménétriers de Village, et des jeux d'enfants. Ce n'est ni l'esprit, ni les oreilles ; c'est le coeur qu'il faut amuser à cet âge-là. Mais que vois-je ? Est-ce toi, Lépine ?

Hom : Qui exprime le doute, la défiance. [L]

SCÈNE VI. Madame Brillard, Lépine.

LÉPINE

Moi-même, Madame, à votre service.

MADAME BRILLARD

Hé ! Que viens-tu faire ici, mon pauvre garçon ?

LÉPINE

Tâcher de vous rencontrer et de vous parler, Madame. Je vous rencontre et je vous parle, voilà qui est fini.

MADAME BRILLARD

Tu me parles ? Mais tu ne me dis rien ! Que fait ton maître ? A-t-il reçu ma lettre ?

LÉPINE

Oui, Madame, il est ici.

MADAME BRILLARD

Éraste est ici ?

LÉPINE

Depuis hier matin, Madame. Il vit le soir Angélique en arrivant, il lui a parlé.

MADAME BRILLARD

Quoi ! C'est lui qu'on a fait cacher dans ce cabinet…

LÉPINE

Oui, Madame, et qui en est sorti pendant que vous dormiez dans un coin de la salle, et que Monsieur Robinot jouait à Colin-Maillard avec Angélique.

MADAME BRILLARD

Mon neveu le croit à la garnison. Hé bien, quelles mesures prend-t-il ? Que prétend-t-il faire ?

LÉPINE

Tout ce qu'il vous plaira, Madame, il attend vos ordres, et je viens les prendre.

MADAME BRILLARD

Il a fort bien fait de venir.

LÉPINE

Pas trop, Madame, et je crains bien qu'il ne soit arrivé que pour être de la noce de sa maîtresse.

MADAME BRILLARD

Oh, non, non. Où est-il ? Il faut que je lui parle.

LÉPINE

Il faut qu'il vous parle aussi, Madame.

MADAME BRILLARD

Qu'il vienne, qu'il vienne ; mon neveu n'y est pas, et nous le ferons jouer à Colin-Maillard, s'il revient.

LÉPINE

Voici mon maître.

SCÈNE VII. Madame Brillard, Éraste, Lépine.

ÉRASTE

Ah ! Madame, que j'ai de grâces à vous rendre des avis que vous m'avez donnés par votre lettre : mais suis-je assez tôt arrivé pour mettre obstacle à mon malheur ?

MADAME BRILLARD

Vous parlâtes hier à Angélique, que vous a-t-elle dit ?

ÉRASTE

Nous n'avons pas eu le temps de nous entretenir.

MADAME BRILLARD

Vous aime-t-elle ?

ÉRASTE

J'ai lieu de le croire.

LÉPINE

Si elle ne vous aime pas, elle hait Monsieur Robinot du moins, voilà ce qu'il y a de sûr.

MADAME BRILLARD

Oui : mais Monsieur Robinot prétend l'épouser, voilà ce qu'il y a de plus certain.

LÉPINE

Et nous prétendons l'en empêcher, nous : voilà de quoi il s'agit.

ÉRASTE

Comment la tirer de ses mains, mon pauvre Lépine ?

LÉPINE

Il faut obtenir d'elle qu'elle y consente, premièrement. Si Madame était d'humeur à lui donner un bon conseil. De bons conseils, donnés bien à propos quelquefois, déterminent bien utilement la jeunesse.

MADAME BRILLARD

Mais quels conseils pourrais-je lui donner, moi ?

LÉPINE

Examinons un peu cela. Allons, de la vivacité, Monsieur, rêvant chacun de notre côté, et nous rassemblerons ensuite nos idées.

SCÈNE VIII. Madame Brillard, Éraste, Lépine, Mathurin.

MATHURIN

Tatigué, que ce Capitaine qui est amoureux de Mademoiselle Angélique, baille martel en tête à Monsieu Robinot.

Martel : vieux mot qui signifiait autrefois marteau, qui se dit encore en cette phrase. Il a martel en tête ; pour dire, il a quelque chose qui lui donne du chagrin, du souci, de l'inquiétude, de la jalousie. [F]

LÉPINE

Hé bien, Monsieur, trouvez-vous quelque chose ? Hem.

ÉRASTE

Non, rien du tout.

LÉPINE

Pauvre esprit !

MATHURIN

Il croit qu'il est à la garnison, il pense que peut-être il est ici, il ne sait morguenne à quoi s'en tenir. Oh que c'est une sotte chose que d'être amoureux et défiant ?

LÉPINE

Et vous, Madame, n'entrevoyez-vous rien qui pût…

MADAME BRILLARD

Je ne sais par où m'y prendre.

LÉPINE

Quelle faiblesse d'imagination !

MATHURIN

Comment morgué ! Vela la tante avec deux parsonnes qui avons la physionomie de Capitaines.

LÉPINE

Seriez-vous si peu ingénieuse que cela pour vous-même ?

MADAME BRILLARD

Je crois que oui, mon enfant.

LÉPINE

Oh je n'en crois rien, moi, je m'y connais.

MATHURIN

Approchons-nous plus près pour acouter ce qu'ils disont.

LÉPINE

Voyons un peu. Mettez-vous à a place d'Angélique, par exemple.

MADAME BRILLARD

Hé bien ?

MATHURIN

Ils parlent d'Angélique, il se trame queuque chose.

LÉPINE

Figurez-vous que vous êtes elle-même, que vous n'avez que son âge.

MADAME BRILLARD

Hom, ce temps-là n'est pas si fort éloigné, qu'il ne me soit quasi présent, Monsieur de Lépine.

LÉPINE

Fort bien, Madame, vous entrerez mieux dans le fait de la chose.

MATHURIN

Dans le fait de la chose ? J'y suis quasi, moi, dans le fait de la chose.

LÉPINE

Vous êtes donc Mademoiselle Angélique, et vous n'avez comme elle que quinze ou seize ans tout au plus.

MADAME BRILLARD

Oh, je valais mieux qu'elle à cet âge-là, sur ma parole.

LÉPINE

Vous êtes passionnément aimée de Monsieur Éraste, que voilà ?

MATHURIN

Justement.

LÉPINE

Qui est un joli homme, un grand garçon, beau, bien fait, Capitaine en pied dans un Régiment de garnison ?

Capitaine en pied : Est un Officier dont la charge ou la compagnie ont été conservées, lors qu'on a reformé les trouppes.

MATHURIN

C'est morgué ly, c'est le Capitaine : achevons d'acouter.

LÉPINE

Ils savent bien aimer, Madame, ces Officiers de garnison, ils n'ont que cela à faire.

MADAME BRILLARD

Hé ! À qui le dis-tu, mon enfant ? Nous en avons quelquefois fait soupirer quelques-uns.

LÉPINE

Je le crois bien. La peste ! Celui-ci est averti qu'un vieux magot, qui est votre tuteur, vous veut épouser malgré vous. Il met d'abord en gage quelques vestes d'or, quelques justaucorps galonnés, une montre d'Angleterre…

Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]

ÉRASTE

Es-tu fou, Lépine, avec ton détail ridicule ?

LÉPINE

Hé non, Monsieur, je ne suis point fou ; laissez-moi faire. Cela est bien touchant, n'est-ce pas, Madame ?

MADAME BRILLARD

Oui, je trouve cela fort tendre.

LÉPINE

Il prend la poste, il part, il arrive, il vous trouve outrée de désespoir de la violence qu'on veut vous faire ; il soupire, il pleure, il gémit, il se jette à vos pieds, il embrasse vos genoux.

MADAME BRILLARD

Allons donc, tenez-vous, petit badin, vous m'attendrissez trop, vous m'attendrissez trop : je suis toute je ne sais comment.

Badin : folâtre, enjoué, peu sérieux, qui fait des plaisanteries. [F]

LÉPINE

Tant mieux, Madame, voilà comme il faut que soit Angélique. Il vous conjure de prévenir par la fuite le malheur qui vous menace également l'un et l'autre.

MATHURIN

Tatigué, que vela un drôle qui a la langue bian pendue.

LÉPINE

De consentir à un enlèvement, qui peut seul vous mettre à couvert des persécutions de ce vilain tuteur.

MATHURIN

Un enlèvement, la peste !

LÉPINE

D'abord vous ne répondez rien à cela, le mot d'enlèvement vous effarouche.

MADAME BRILLARD

Mais vraiment, la proposition est un peu vive.

LÉPINE

Assurément ! Et Angélique est une fille bien née de s'en effaroucher : mais elle a pour amie une personne de bon esprit, comme vous, qui entre charitablement dans ses intérêts, qui la rassure contre les scrupules, qui lui dit naturellement que dans les maladies désespérées les remèdes violents sont nécessaires, que c'est plutôt une promenade qu'un enlèvement. Cela donne à rêver à la petite fille.

MADAME BRILLARD

Oui sans doute, cela donne à rêver.

LÉPINE

N'est-il pas vrai ?

MATHURIN

Queul enjoleux !

LÉPINE

Le Capitaine saisit le moment de la réflexion. Il parle, il presse, il prie, s'arrache les cheveux, il se veut passer son épée au travers du corps ; cela persuade, Madame.

MADAME BRILLARD

Ah, vraiment oui, cela persuade, cela ne persuade que trop. Ne m'en dis pas davantage, voilà qui est fini : qu'on m'enlève, allons qu'on m'enlève.

LÉPINE

Comment, Madame ?

MADAME BRILLARD

Oui, me voilà déterminée.

ÉRASTE

Maugrébleu de la vieille folle !

Maugrebleu : Espèce de juron. Euphémisme pour Dieu : mauvais gré de Dieu. [L]

LÉPINE

Hé, non, Madame, ce n'est pas pour l'enlèvement que vous êtes Angélique. Vous changez de personnage sur la fin, et vous devenez cette bonne amie qui lui conseille la chose.

MADAME BRILLARD

Ah ! Cela est vrai. J'entre là-dedans ; tu as raison. Je m'égarais un peu : Mais tu dis les choses d'une manière si vive, si touchante, c'est un tableau si naturel ! Laisse-moi faire, va, je suis pénétrée, je vais le conseiller comme pour moi.

MATHURIN

Hé, nannin, nannin, Madame, vous ne conseillerez rian ; tatigué queulle conseilleuse !

Nannin : Déformation de Nenni. Particule dont on se sert pour répondre négativement à une interrogation expresse ou sous-entendue. [Ac. 1762]

MADAME BRILLARD

Ce rustre-là nous écoutait, je pense…

MATHURIN

Oui palsangué, je vous acoutais, et bian en prend à Monsieu Robinot. Il a morgué bian raison de se défier de vous.

MADAME BRILLARD

Que veut dire cet animal-là ?

MATHURIN

Ce que je veux dire, Madame ? Que ça n'est ni bian ni honnête : à l'âge que vous avez, n'avez-vous point de honte ?

MADAME BRILLARD

Quel insolent est-ce là ?

MATHURIN

Oh, oui insolent, ta ta ta pa la pouf, il semble qu'il n'y a qu'à dire des injures.

ÉRASTE

Qu'est-ce que c'est que ce faquin-là, Madame ?

Faquin : Crocheteur, homme de la lie du peuple, vil et méprisable. [F]

MATHURIN

Faquin, Monsieu ?

MADAME BRILLARD

C'est le Jardinier de Monsieur Robinot, un maroufle.

Maroufle : Terme injurieux qu'on donne aux gens gros de corps, et grossiers d'esprit. [F]

MATHURIN

Nannin, nannin, Madame, Jardinier Concierge, et non pas Jardinier maroufle, entendez-vous ?

ÉRASTE

Oh bien, Monsieur le Jardinier Concierge, vous me paraissez un maître fat, qui voulez faire l'important… Mais je vous avertis…

LÉPINE

Hé, Monsieur, ne prenez pas garde à cet homme-là.

ÉRASTE

Si…

MATHURIN

Ah, oui si… pargué qu'il y prenne garde s'il veut, en bian faisant on ne craint parsonne ; je prends les intérêts de mon maître une fois, et je ne feront tantôt pas mal chapitrer Madame la tante.

MADAME BRILLARD

Et moi, de mon côté je te la garde bonne. Je vais songer à vos intérêts, Éraste.

MATHURIN

Oh, parguenne oui, vela de biaux songements. Tant que je serai ici, je vous mets morgué à pis faire.

MADAME BRILLARD

C'est ce qu'il faudra voir. En attendant je vous demande pour toute reconnaissance, Éraste, de traiter ce coquin-là comme il le mérite, je vous le recommande.

SCÈNE IX. Éraste, Lépine, Mathurin.

MATHURIN

Ho, ho, ho, ho, ho, vela de bonnes chiennes de recommandations.

ÉRASTE

Écoute, mon ami.

MATHURIN

Non, morgué, je ne sis pas votre ami, et ça est bian vilain à un honnête Capitaine comme vous, d'avoir comme ça des enjoleux à gage qui venont prêcher dans les maisons, afin de parvartir les parsonnes faibles.

ÉRASTE

Je perdrai patience.

LÉPINE

Voilà un maraud qui prend tout le train de se faire battre. Mon camarade…

MATHURIN

Hé bian, mon camarade ? Morgué vous ne me parvartirez point, je sis imparvartissable.

LÉPINE

Je le crois : mais si tu es si rétif, voilà mon maître, Monsieur le Capitaine, qui est un peu brutal ordinairement, je le suis aussi de mon métier.

MATHURIN

Hé tatigué, ne le sis-je pas itou, moi, de ma nature ? De brutal à brutal, il n'y a que la main.

LÉPINE

Oui, mais nous sommes deux brutaux contre un, prends-y garde, tu te feras donner cent coups de bâton.

MATHURIN

Cent coups de bâton !

LÉPINE

Oui, de mon maître seulement, et autant de moi.

MATHURIN

Et autant de vous ? Ça ferait deux cent, voyez-vous.

ÉRASTE

Justement.

LÉPINE

Il compte fort bien, au moins, Monsieur.

MATHURIN

Et vous parlez fort mal, vous. Ce n'est morgué pas comme ça qu'on m'amadoue. Hé fi, queulle magnière ! Allons, de l'honnêteté, de la douceur, on a tout de moi par la douceur, j'aime qu'on me prie.

ÉRASTE

Ah ! S'il ne tient qu'à te prier…

MATHURIN

Oui : mais il y a magnière et magnière de prier.

ÉRASTE

Ne t'oppose point à l'exécution des desseins favorables qu'on veut faire prendre à Angélique, je t'en conjure.

LÉPINE

Je t'en conjure aussi.

MATHURIN

Fort bian : mais avec quoi est-ce que vous faites ces conjurations, s'il vous plaît ?

ÉRASTE

Avec toute l'ardeur imaginable, tous les sentiments de reconnaissance qu'un si bon office me peut inspirer.

LÉPINE

On ne peut mieux prier que cela, mon pauvre garçon.

MATHURIN

Si fait morguenne, on peut mieux prier. On m'a prié plus de cent fois pour des affaires comme ça : mais n'an s'y prenait d'une autre façon.

LÉPINE

Comment ?

MATHURIN

Oh, il y a des parsonnes bian plus stylées les unes que les autres. Tenez, on tirait une bourse d'abord, ça me baillait de l'attention, ça me faisait ouvrir les yeux, vous entendez bian ça, n'est-ce pas ?

LÉPINE

Oui, à merveilles : mais…

MATHURIN

On m'expliquait la chose, j'acoutais ; on ouvrait la bourse, je boutais la main dedans sans qu'on me fît seigne : car je comprends facilement les choses, moi, et il m'est avis que vous ne comprenez pas si bian, vous, Monsieu le Capitaine.

LÉPINE

Si fait, si fait, nous comprenons bien : mais il y a une petite difficulté, c'est que nous ne portons jamais de bourse, nous autres.

MATHURIN

Morgué, tanpis, c'est pourtant un meuble bian nécessaire.

LÉPINE

Vous avez raison : mais au défaut de bourse, nous vous ferons notre billet si vous voulez, hem ?

MATHURIN

Un billet ? Non. Je n'avons pas de foi pour des billets de Capitaine.

LÉPINE

Mais…

MATHURIN

Non, voyez-vous, je sis incorruptible.

LÉPINE

Mon pauvre garçon…

MATHURIN

Il n'y a rian à faire. Je prends mon coeur par autrui, moi. J'aime Claudine autant que Monsieu Robinot aime Angélique ; si on me l'enlevait, je mourrais de chagrin. Allons morguenne, point de faiblesse, il ne faut pas qu'un Jardinier soit cause du trépassement de son maître, ça serait trop parfide.

LÉPINE

Mais écoute donc.

MATHURIN

Je n'acoute rian, l'attention me manque.

ÉRASTE

Il faut pourtant absolument…

MATHURIN

Point de brutalité, Monsieu, vous m'avez prié fort civilement, je vous refuse de même. Jusqu'au revoir, Monsieu le Capitaine.

LÉPINE

Hé, attends, attends, on fera un effort.

MATHURIN

Oh, oui tarare, je vous en réponds, ça vous apprendra une autre fois à porter une bourse.

Tarare : Interject. du style familier. Bon, bon ! je m'en moque ; je n'en crois rien. [FC]

SCÈNE X. Éraste, Lépine.

LÉPINE

Il a raison, Monsieur, c'est un grand secours que celui d'une bourse bien garnie, et malheureusement la nôtre ne l'est pas.

ÉRASTE

Je dois recevoir de l'argent à Paris.

LÉPINE

Oui : mais ce rustre-ci ne veut point de billet, et sans argent comptant, ces maroufles-là…

ÉRASTE

Au défaut de l'argent comptant, il faut payer d'imagination ; il est amoureux de cette petite Claudine, qui me fit parler à Angélique ?

LÉPINE

Hé bien, Monsieur ?

ÉRASTE

La voici que le hasard me livre le plus à propos du monde.

LÉPINE

Qu'en prétendez-vous faire ?

ÉRASTE

Tu le verras. Tâche de rejoindre le Jardinier, et de l'amener ici comme sans dessein.

LÉPINE

Ah, je vous devine à peu près. L'idée est bonne, et nous en aurons bonne issue.

SCÈNE XI. Éraste, Claudine.

CLAUDINE

Hé ! Que faites-vous là, Monsieur ? Que n'entrez-vous ? Monsieur Robinot n'y est pas, et Mademoiselle Angélique m'envoie vous chercher, pour vous dire qu'elle sera ravie de vous voir. Allons, venez, venez.

ÉRASTE

Non, demeurons, belle Claudine, je me plais mille fois plus avec vous qu'avec elle, et je voudrais y pouvoir demeurer toute ma vie.

CLAUDINE

Avec moi, Monsieur ? Vous n'y songez pas. Est-ce que ce n'est pas pour Mademoiselle Angélique que vous êtes venu ici ?

ÉRASTE

Oui, Claudine : mais je vous ai vue ; j'aimais hier Angélique en arrivant, aussitôt que je vous vis, mon amour diminua pour elle.

CLAUDINE

Oh vous mentez, Monsieur, cela ne s'est pas fait si vite. Vous fûtes hier avec moi toute la journée ; et quand Mademoiselle Angélique arriva, vous l'aimiez encore de tout votre coeur, je sais bien cela.

ÉRASTE

Non, je vous assure. Un reste de tendresse combattait pour elle, je vous l'avoue : mais dès le moment que je vous vis toutes deux ensemble, aussitôt que je pus comparer vos charmes aux siens…

CLAUDINE

Vous me trouvâtes plus jolie, moi ?

ÉRASTE

Sans comparaison.

CLAUDINE

Hé bien, Monsieur, vous mentez encore, ou bien vous ne vous y connaissez pas, et peut-être aussi vous voulez m'en faire accroire ?

ÉRASTE

Point du tout ; et pour marque de ma sincérité, promettez-moi seulement de m'aimer, et je vous promets de ne voir Angélique de ma vie.

CLAUDINE

Hé fi donc, Monsieur, vous venez ici pour elle, et vous ne la verriez pas ? Cela serait beau vraiment.

ÉRASTE

Il est vrai, je venais ici pour elle : mais je n'y demeure que pour vous, je vous assure.

CLAUDINE

Si cela est comme ça, Monsieur, allez-vous-en ; car ça est inutile, nous ne sommes pas pour être mariés ensemble.

ÉRASTE

Pourquoi non ? Si vous voulez m'aimer, il n'y a rien de plus facile.

CLAUDINE

Oui, de nous aimer : mais de nous marier, ce n'est pas de même ; et quand des Messieurs comme vous épousent de petites paysannes comme moi, on dit que ce n'est jamais pour de bon, et je veux que ce soit tout de bon qu'on m'épouse.

ÉRASTE

Ce sera tout de bon aussi.

CLAUDINE

Que ma mère, ma tante et mes cousines soient de la noce.

ÉRASTE

C'est comme je l'entends.

SCÈNE XII. Éraste, Claudine, Mathurin.

MATHURIN

Oh palsanguenne, en vela bian d'une autre : Claudine avec cet enjoleux de Capitaine.

CLAUDINE

Mais comment faire, Monsieur ? Il faudrait donc me défiancer d'avec Mathurin ?

MATHURIN

Se défiancer d'avec moi ? Le vela morgué après.

CLAUDINE

Car nous sommes fiancés, je vous en avertis.

ÉRASTE

On vous défiancera, voilà une belle bagatelle. Aimez-moi seulement.

CLAUDINE

Oh ! Ce n'est pas là la difficulté, je vous aimerai mieux que lui, c'est un vilain, un rustre, un butor.

Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]

Rustre : paysan, rustaut. [F], terme péjoratif.

MATHURIN

Fort bian, notre accordée, fort bian. Vous dites-là de biaux vars à notre louange.

CLAUDINE

Est-ce que tu étais-là, Mathurin ?

MATHURIN

Oui palsanguenne j'y étais, ça ne va pas mal ; stanpendant je ne sommes que fiancés, et que sera-ce donc quand je serons mari et femme ?

CLAUDINE

Oh ! Ne t'embarrasse pas de ça, nous ne le serons point, c'est ce Monsieur-là qui m'épouse.

MATHURIN

Bon ! Qui t'épouse, queu peste de conte !

CLAUDINE

Il n'y a point de conte, il m'épouse tout de bon : le voilà, demande-lui plutôt.

MATHURIN

Hé, que t'es sotte Claudeine, ne t'affie morguenne pas à ça, ce sont des feintes.

Affier : est un vieux mot qui ne s'emploie qu'avec le pronom personnel, et qui signifie, Faire fonds sur la fidélité d'une personne, compter sur sa bonne foi. [T]

ÉRASTE

Non, Monsieur le Jardinier, non, ce ne sont point des feintes : Claudine sera ma femme, je vous en réponds.

MATHURIN

Comment votre femme ?

CLAUDINE

Hé bien, Mathurin ?

ÉRASTE

Je me fais un plaisir sensible de réparer l'injustice du sort qui l'a fait naître paysanne.

CLAUDINE

C'est bien de la bonté à vous, Monsieur. Tu entends, Mathurin ?

ÉRASTE

Que j'ai d'impatience de la voir habillée d'une belle étoffe d'or.

CLAUDINE

Mathurin ?

ÉRASTE

Avec une belle croix de diamants, et de belles pierreries à ses oreilles.

CLAUDINE

Ho, Monsieur ! Sont-ce là des feintes, Mathurin ?

ÉRASTE

Qu'elle sera brillante, dans ce beau carrosse que je lui ferai faire !

CLAUDINE

Un carrosse, Mathurin !

MATHURIN

Par la jarnigué, vela une mauvaise langue, il n'y a morgué pas un mot de vrai à tout ce qu'il dit là. Et comment te baillerait-il tout ça ? Aga, tiens, Claudeine, son valet ni ly n'avont pas seulement de bourse.

Jarnigué : Sorte de jurement. Les paysans de la comédie disent jarnigoi, jarnigué, jarniguienne, jerniguienne. Corruption de je renie Dieu. [L]

Aga : Interjection admirative. Vieux mot et populaire qui vient d'un autre vieux mot, Agardez, pour dire, Regardez, voyez un peu. [F]

ÉRASTE

Non, Monsieur le Jardinier, pour acheter vos soins auprès d'Angélique, dont je ne me soucie plus : mais pour rendre Claudine la plus heureuse personne du monde, vous verrez que rien ne nous manquera.

CLAUDINE

Oh ! Moyennant que cela soit comme ça, je vous aimerai bien, Monsieur, je vous en réponds.

MATHURIN

La parfide ! Qu'il dise vrai ou non, la vela morgué emboisée. Monsieur le Capitaine, mettez la main à la conscience, je sommes fiancés Claudeine et moi ; est-ce que vous voudriais me faire ce tort-là ?

Emboiser : amuser par des cajoleries, et engager quelqu'un à faire ce qu'on souhaite. Ces mots sont populaires. Ils ne se disent qu'en plaisantant.[FC]

ÉRASTE

Que veux-tu que je te dise ? Je trouve Claudine si charmante, et tu m'as fait tant de difficultés pour Angélique…

MATHURIN

Oh palsanguenne, s'il ne tiant qu'à ça, je vous en ferai encore davantage pour stelle-ci.

ÉRASTE

Nous trouverons moyen de les surmonter.

CLAUDINE

Ça ne sera pas malaisé, Monsieur, je vous veux déjà, moi, c'est le principal ; il n'y a plus qu'à me demander en mariage à ma mère, elle le voudra bien aussi, je vous en réponds.

MATHURIN

Hom, masque.

Masque : Terme familier d'injure dont on se sert quelquefois pour qualifier une jeune fille, une femme, et lui reprocher sa laideur ou sa malice. [L]

ÉRASTE

Je ferai tout ce qu'il faudra faire, ne vous mettez pas en peine.

CLAUDINE

Dépêchez-vous donc, Monsieur, je vous en prie, je m'en vais faire part de mon bonheur à tout le Village.

SCÈNE XIII. Éraste, Mathurin.

MATHURIN

Alle ne me dit pas adieu tant seulement, Queu dommage qu'alle soit si gentille et si changeuse ! Comment faire ?

ÉRASTE

Oh ça, mon pauvre garçon, enseigne-moi vite, je te prie, où demeure la mère de cette aimable enfant.

MATHURIN

Comment morgué, que je vous l'enseigne ? J'aimerais mieux que vous fussiais pendu.

ÉRASTE

Tu ne veux pas me le dire ? Je le saurai de quelque autre.

MATHURIN

Mais acoutez donc, Monsieur le Capitaine, une petite parole.

ÉRASTE

Hé bien ?

MATHURIN

Est-ce que vous êtes fou, de vouloir épouser cette petite créature-là ? C'est une maleigne bête, je vous en avartis.

ÉRASTE

Elle me paraît si simple, si douce.

MATHURIN

Alle ne vaut rian, ne vous y fiez pas.

ÉRASTE

Je ne saurais me persuader de cela.

MATHURIN

Alle me change pour vous, parce que je ne sis que Jardinier, et que vous êtes Capitaine ; alle vous changera contre queuque Colonel, prenez-y garde. Hé fi, c'est une volage.

ÉRASTE

Je trouverai moyen de la fixer.

MATHURIN

Hé morgué, n'entreprenez pas ça, c'est une dévergondée, une petite libartine.

ÉRASTE

Quelle apparence que tu dises vrai ? Tu veux l'épouser.

MATHURIN

C'est que ça est bon pour moi, qui ne sis que du village : mais vous…

ÉRASTE

Mon parti est pris, rien ne me peut changer.

MATHURIN

Hé, ne me baillez pas cette mortification-là, Monsieur le Capitaine. Comme on se moquera de moi.

ÉRASTE

Je n'y saurais que faire.

MATHURIN

Je vous en prie.

ÉRASTE

Non.

MATHURIN

Je me boute à vos pieds.

ÉRASTE

Cela est inutile.

SCÈNE XIV. Éraste, Lépine, Mathurin.

LÉPINE

Comment donc ? Qu'est-ce que cela signifie, Monsieur ? C'était nous qui prions tantôt cet animal-là, et je le trouve à vos genoux.

ÉRASTE

Ah ! Mon pauvre Lépine, il s'est fait depuis tantôt aussi d'étranges révolutions dans mon coeur

LÉPINE

Comment donc, Monsieur ?

MATHURIN

Il va épouser mon accordée.

LÉPINE

Ton accordée !

MATHURIN

Oui, il est tombé tout subitement amoureux de Claudeine.

LÉPINE

Ah ! Monsieur, où est la charité ? Voudriez-vous faire ce tort-là à ce pauvre diable ?

MATHURIN

Oui.

ÉRASTE

Ma passion est trop vive, je n'en suis pas le maître.

LÉPINE

Il faut l'être, Monsieur, allons, allons, un peu d'humanité ; voilà un pauvre coquin que vous mettez au désespoir.

MATHURIN

Cela est vrai. Parlez pour moi, Monsieu Lepeine, je vous en conjure.

LÉPINE

As-tu une bourse ?

MATHURIN

Je vous ferai un billet de cent francs.

LÉPINE

De cent francs ? Je suis plus honnête que toi, je l'accepte. Oh çà, Monsieur, il faut avoir un peu de conscience dans la vie. Voilà des gens qui sont fiancés une fois, je regarde cela, moi, comme mari et femme ; et pour une petite fantaisie qui vous passe dans la tête, vous venez troubler la paix d'un ménage, cela n'est pas bien.

MATHURIN

Oui, ça serait fort malhonnête, Monsieu le Capitaine.

LÉPINE

Le voilà rêveur… nous en viendront à bout. Le beau dessein à un homme comme vous, d'épouser une paysanne ? Une petite étourdie apparemment : sans conduite, sans jugement, sans retenue, sans scrupule.

MATHURIN

Alle est encore pis que vous ne dites.

LÉPINE

Il en reviendra, laissez-moi faire. Elle vous fera peut-être au premier jour le même tour qu'elle fait à cet homme-ci.

MATHURIN

C'est ce que je ly disais, Monsieu de Lépeine.

LÉPINE

Et cependant vous rompez pour elle des engagements très solides, vous oubliez Mademoiselle Angélique.

ÉRASTE

J'ai peine à l'oublier, je te l'avoue, l'amour combat encore un peu pour elle.

LÉPINE

Il faut se laisser vaincre, Monsieur, il faut se laisser vaincre.

MATHURIN

Oui, il n'y a pas de honte à ça.

ÉRASTE

Un tendre souvenir me rappelle à ses charmes.

MATHURIN

Retornez-y, Monsieu le Capitaine.

ÉRASTE

J'y trouve tant d'obstacles.

MATHURIN

Morgué, je les lèverons, ne vous boutez pas en peine.

ÉRASTE

Non, je fais cas de ta fidélité, je ne veux point que tu trahisses ton maître.

MATHURIN

Oh, palsangué je le trahirai.

LÉPINE

Voilà un fort honnête garçon, Monsieur.

ÉRASTE

Il mourrait de douleur.

MATHURIN

Morguenne, il ne m'importe, partant que j'aie Claudeine.

ÉRASTE

Ce serait une trop grande perfidie à toi de me livrer une personne qu'il regarde comme sa femme.

MATHURIN

Ça n'y fait rian, je vous la livrerai. J'aime mieux que vous épousiais sa femme que la mienne.

LÉPINE

Il a raison, Monsieur, il n'y aura point de mal à tout cela, je n'y trouve qu'un petit inconvénient.

MATHURIN

Pargué, je n'y en trouve point, moi.

LÉPINE

Hom, si fait, si fait, il y en a.

ÉRASTE

Comment, qu'est-ce ?

LÉPINE

Monsieur Robinot s'informe de nous dans le Village, on est venu de sa part au cabaret demander qui nous sommes.

ÉRASTE

Hé bien ?

LÉPINE

Avant qu'Angélique se soit déterminée à ce que vous souhaitez, il se passera du temps peut-être ; de jeunes filles qui sortent du Couvent sont un peu barguigneuses quelquefois.

Barguigneur : qui barguigne, qui marchande trop, qui est irrésolu et indéterminé. Tous ces mots sont du bas stye et familier. [F]

ÉRASTE

Hé bien ?

LÉPINE

Hé bien, hé bien, si Monsieur Robinot vient à savoir que c'est vous qui êtes ici, il se tiendra sur ses gardes, et cela rendra l'exécution de vos projets plus difficile.

ÉRASTE

Tu as raison ; que faire à cela ?

MATHURIN

Que faire ? Il n'y a qu'à déloger du cabaret, faire semblant de partir, et changer de figure.

ÉRASTE

Comment changer de figure ?

MATHURIN

Parguenne oui. J'ai un grand dadais de cousin qui est tout fait comme vous, il vous baillera un habit, j'en baillerai un à votre homme, moi, n'an vous prendra pour queuques Paysans des environs, et vous aurais comme ça tout le temps d'ajuster toutes vos manigances.

LÉPINE

Cela est de fort bon sens, Monsieur, ne perdons point de temps, allons.

MATHURIN

Venez, venez, je vous aurons biantôt fagotés, et puis après ça je songerons au reste.

LÉPINE

Dépêchons, Monsieur : voilà un bon garçon, ce serait conscience de lui prendre son accordée.

SCÈNE XV. Claudine, Mathurin.

CLAUDINE

Mathurin, holà, ho ; Mathurin, écoute donc, j'ai quelque chose à te dire.

MATHURIN

Bon, tant mieux, j'ai à te parler itou, moi, je m'en vas revenir.

CLAUDINE

Ma mère dit que ru ailles vite la trouver, qu'il faut que tu lui rendes sa parole.

MATHURIN

Oh pargué nannin, je ne ly rendrai pas, je ne sus pas si bête ; et tu seras trop heureuse de me r'avoir, va, laisse faire.

SCÈNE XVI.

CLAUDINE, seule

Je serai trop heureuse de le r'avoir ! Il aura dit du mal de moi à ce Monsieur, peut-être : mais cela n'aura rien fait, il m'aime trop. Mais voici cette Mademoiselle Angélique.

SCÈNE XVII. Angélique, Claudine.

ANGÉLIQUE

Ah, ma pauvre Claudine, à quoi t'amuses-tu donc ? Que tu es lente ! As-tu trouvé ce jeune Monsieur ?

CLAUDINE

Oui vraiment, je l'ai trouvé : mais je crois que vous l'avez perdu, vous, Mademoiselle Angélique.

ANGÉLIQUE

Je l'ai perdu ! Comment ?

CLAUDINE

J'ai eu beau lui dire que vous lui vouliez parler, que Monsieur Robinot n'y était pas, que ce serait un grand plaisir pour vous de le voir.

ANGÉLIQUE

Hé bien ?

CLAUDINE

Il m'a dit que ce n'en serait pas un pour lui, qu'il aimait mieux demeurer avec moi.

ANGÉLIQUE

Demeurer avec toi !

CLAUDINE

Oui vraiment, et que si je voulais l'aimer, il y demeurerait toute sa vie.

ANGÉLIQUE

Hé bien ?

CLAUDINE

Hé bien, Mademoiselle, je l'ai bien voulu.

ANGÉLIQUE

Comment, impudente ?

CLAUDINE

Impudente ? Oh doucement, s'il vous plaît, je serai bientôt plus grande Dame que vous. Mais voyez un peu avec son impudente !

ANGÉLIQUE

Ce qu'elle me dit là n'est pas concevable : elle a perdu l'esprit, ou bien Éraste est devenu fou. Non, non, il n'y a pas d'apparence qu'il la préfère à moi.

CLAUDINE

Il n'y a pas d'apparence ? Ah ! Voyez donc comme il n'y en a pas. Hom, quand j'aurai de belles pierreries aux oreilles, avec ces beaux habits dorés, dans ce beau carrosse qu'il me fera faire…

ANGÉLIQUE

Elle extravague assurément. Ma pauvre Claudine, ma chère enfant, parlons sérieusement, je te prie.

CLAUDINE

Je vous parle sérieusement aussi.

ANGÉLIQUE

Éraste est amoureux de toi ?

CLAUDINE

Comme un perdu. Il m'épouse dès demain : il est allé demander le consentement de ma mère.

ANGÉLIQUE

Il est allé demander le consentement de ta mère ?

CLAUDINE

Oui vraiment ; et il est si hâté, si hâté de m'épouser, qu'il m'épouserait sans ça si je voulais. Demandez à Mathurin, on va me défiancer d'avec lui.

ANGÉLIQUE

Tout cela peut-être. Elle parle avec une confiance qui m'assassine ; et ce qui me désespère le plus, je ne vois point Éraste : il devrait me chercher, il m'évite, il est infidèle.

CLAUDINE

Oh pour ça oui, je vous en réponds : demandez à Mathurin, vous dis-je, il m'a chanté pouille, il est aussi fâché que vous, et il n'y a que le Monsieur et moi qui soyons bien aises.

Pouilles : Vilaines injures et reproches. Les gueux, les harengères chantent pouilles aux honnêtes gens. Les femmes qui se querellent se disent mille vilaines pouilles et ordures. [F]

ANGÉLIQUE

Ah, Claudine, Claudine ! Vous m'avez trahie.

CLAUDINE

Je vous ai trahie, moi ? Je ne vous connais quasi point, suis-je obligée de refuser ma fortune pour l'amour de vous ? Non pas, s'il vous plaît, je ne suis pas si sotte, il faut prendre son bon quand on le trouve.

ANGÉLIQUE

Non, cela n'est point, ce sont des contes, je ne suis point assez touchée de cette prétendue perfidie ; j'y serais plus sensible, si elle était véritable. Mais qu'elle le soit ou non, il néglige de me voir et de me parler pendant l'absence de Monsieur Robinot, cette apparence de mépris lui coûtera cher s'il m'aime encore ; et s'il ne m'aime plus, il ne jouira pas au moins du plaisir de croire qu'on ne l'aura pas prévenu.

CLAUDINE

Oui, c'est bien dit. Oh pour ce qui est de cela, vous ne sauriez mieux faire que de prendre votre parti.

ANGÉLIQUE

Si je le prendrai ! Dussé-je le reste de mes jours traîner une vie languissante et malheureuse avec Monsieur Robinot, prévenons, du moins en apparence, en lui donnant la main, la honte de n'avoir pu garder un coeur qui devait n'être qu'à moi.

CLAUDINE

C'est bien prendre la chose. Hé, tenez, le voilà tout à propos.

SCÈNE XVIII. Monsieur Robinot, Angélique, Claudine.

MONSIEUR ROBINOT

Ah, ah ! C'est vous, mignonne ? Vous voilà bien émue ! Qu'avez-vous ?

ANGÉLIQUE

Je suis dans un état un peu violent, Monsieur, je vous l'avoue ; et les moments de votre absence ont donné lieu à des réflexions qui m'ont très cruellement agitée.

MONSIEUR ROBINOT

Comment, comment donc ?

ANGÉLIQUE

Nr vous alarmez point, elles n'ont servi qu'à me faire sentir tout le tort que j'avais de refuser l'offre de votre coeur.

CLAUDINE

Voilà bien du changement, Monsieur, comme vous voyez.

ANGÉLIQUE

C'est à vous que je dois mon éducation, et la reconnaissance que j'en ai ne saurait souffrir de retardement : trop heureuse, si le don de ma main peut aujourd'hui m'acquitter envers vous du soin que vous avez pris de mon enfance.

MONSIEUR ROBINOT

Ah ! Le charmant aveu ! Les douces paroles ! Je ne me sens pas de joie, et il ne tient qu'à moi de mourir de plaisir tout subitement.

CLAUDINE

C'est moi, Monsieur, qui suis cause de ça.

MONSIEUR ROBINOT

Toi, Claudine ? Que je te suis redevable ! Oh, pour cela, mignonne, je ne m'attendais pas à te trouver si raisonnable à mon retour. Ces sentiments-là te sont venus bien à propos ; mon cousin le Bailli doit arriver dans un moment avec nos articles tout dressés et tout prêts à signer, et notre mariage est une affaire à terminer dès demain si nous voulons.

ANGÉLIQUE

Dès demain, Monsieur ! Non, dès aujourd'hui : point de retardement.

CLAUDINE

Dès aujourd'hui ! Ces personnes de Paris sont bien pressées !

MONSIEUR ROBINOT

Mais aujourd'hui, mignonne…

ANGÉLIQUE

Vous hésitez, Monsieur, et vous voulez que je croie que vous m'aimez ?

MONSIEUR ROBINOT

Il y a dans ces sortes d'affaires de certains délais auxquels il faut bien…

ANGÉLIQUE

Les délais ne me conviennent point.

MONSIEUR ROBINOT

Cela est admirable ! Oh bien, mignonne, on vient à bout de tout avec de l'argent, je m'en vais voir ce qui se peur faire, et je t'en viendrai dire des nouvelles. Ah ! L'heureux changement, l'heureux changement ! Adieu, ma poule.

SCÈNE XIX. Angélique, Claudine.

CLAUDINE

Le voilà presque aussi aise que moi.

ANGÉLIQUE

À quoi je m'engage, et quelle résolution viens-je de prendre !

CLAUDINE

Ah ! C'est lui, c'est ce Monsieur qui m'aime, et qui s'est habillé en Paysan pour me faire plaisir.

ANGÉLIQUE

L'indigne Amant ! Je n'en puis plus douter, c'est un perfide.

SCÈNE XX. Éraste, Angélique, Claudine.

ÉRASTE

Charmante Angélique, je mourais d'impatience…

CLAUDINE

Avez-vous vu ma mère, Monsieur ?

ÉRASTE

Non, pas encore… La tante de Monsieur Robinot vous a-t-elle parlé d'un dessein…

CLAUDINE

Mais dépêchez-vous donc de parler à ma mère, Monsieur, s'il vous plaît.

ÉRASTE

Tout à l'heure. Vous ne me dites mot, me méconnaissez-vous, Angélique ? Je le pardonnerais à vos yeux : mais votre coeur devrait vous dire que sous cet habit de Paysan vous voyez le tendre, l'amoureux Éraste.

ANGÉLIQUE

Ah, scélérat !

ÉRASTE

Moi, scélérat, aimable Angélique !

CLAUDINE

Mais qu'est-ce que c'est donc que ça, Monsieur, vous disiez que vous ne la verriez plus, et vous lui parlez plutôt qu'à moi ?

ANGÉLIQUE

Cet habillement-là vous sied à merveille, et celle pour qui vous l'avez pris vous est bien redevable. Adieu, Monsieur.

ÉRASTE

Je veux vous expliquer…

ANGÉLIQUE

Ne me suivez pas.

ÉRASTE

Voulez-vous ma mort ?

ANGÉLIQUE

Non vraiment, vivez, Monsieur le Paysan, vivez pour votre aimable Paysanne, et jouissez avec elle…

ÉRASTE

Quelle est votre erreur, Angélique ? Il faut vous dire…

CLAUDINE

Elle est fâchée de ce que vous m'aimez, et elle va épouser Monsieur Robinot par dépit.

ÉRASTE

Épouser Monsieur Robinot ?

ANGÉLIQUE

Oui, traître, et mon plus grand chagrin, c'est que cela ne puisse pas t'en donner.

ÉRASTE

Adorable Angélique, écoutez.

ANGÉLIQUE

Ne me suivez pas, vous dis-je.

ÉRASTE

Ah ! Je ne vous quitterai point, aimable Angélique, que je ne sois justifié du crime imaginaire que vous m'imputez.

SCÈNE XXI. Claudine, Mathurin.

CLAUDINE

Comme il court après, Mathurin, qu'est-ce que ça veut dire ?

MATHURIN

Il y a morgué bian de la bizarrerie là-dedans.

CLAUDINE

Je n'y comprends rien.

MATHURIN

Je m'en vas te l'expliquer. Ce sont de drôles de parsonnes que ces gens de Paris.

CLAUDINE

Comment ?

MATHURIN

Quand ils sont Monsieux, ils courront les Paysannes ; s'habillont en Paysans, c'est aux Damoiselles qu'ils en voulont. Ils ne faisont jamais rian de ce qu'ils devont faire. Ha, ha, ha.

CLAUDINE

Ah ! Mathurin, je crois que celui-ci s'est moqué de moi, mon pauvre Mathurin.

MATHURIN

Oui da, oui da, ça se pourrait bian ; ils sont un tantinet gausseux ces drôles-là.

CLAUDINE

Les vilaines gens ! Tu vaux mieux que tout ça, toi, Mathurin, tu n'es point trigaud.

Trigaud : Brouillon, barguigneur qui n'agit point franchement et nettement dans les affaires.

MATHURIN

Oh ! Morgué non.

CLAUDINE

Tu reviens si aisément quand on t'a donné quelque chagrin.

MATHURIN

Ça est vrai, je n'ai point de fiel.

CLAUDINE

Hé bien, touche donc là. Va, je t'aime mieux que personne.

MATHURIN

Oh nanin, nanin, je ne te veux point faire pardre ta fortune.

CLAUDINE

Je n'en veux point d'autre que la tienne.

MATHURIN

Non, je te veux voir dans ce biau carrosse, avec cet habit d'or et ces pend'oreilles.

Pend'oreilles : Pendant d'oreilles.

CLAUDINE

Bon, c'est encore un bon nigaud avec ses contes. Va ! Mathurin, je n'y serai plus attrapée.

MATHURIN

Tu me le promets, au moins ?

CLAUDINE

Oui, je te le promets.

MATHURIN

Hé bian vela qui est fait, je te le pardonne. Stanpendant vois-tu, autant c'en serait si j'avions déjà été mari et femme ; t'étais folle de ly, et il n'en faut morgué pas plus que ça pour gâter un ménage.

CLAUDINE

Tu as raison.

MATHURIN

C'est que, vois-tu, Claudeine, il est bon que tu saches ça. Il en est du ménage, vois-tu, comme d'une charrue, où sont attelés le mari et la femme ; tant qu'ils tiront tous deux de conçart, la charrue va bian : mais si la femme se met queuque fantaisie dans la çarvelle, le mari se chagraigne ; l'un tire à dia, l'autre à uriau : la charrue deviant mal attelée, et le ménage s'en va à tous les diables.

Dia : Terme populaire dont se servent les Chartiers pour faire avancer les chevaux par le droit chemin. Il est venu en usage dans cette phrase figurée et proverbiale : Il n'entend ni à dia, ni à hurhaut, pour dire, C'est un brutal qui n'entend point la raison, quelque parti qu'on lui propose. [F]

CLAUDINE

Cela est fort bien dit, Mathurin. Que tu as d'esprit !

MATHURIN

Oh ce n'est pas par l'esprit que je sais ça, c'est par l'expérience, et ma défunte, à moi, tirait à uriau tout autant que parsonne de sa sorte : mais, acoute donc, ne va pas faire de même.

CLAUDINE

Non, non, va, ne crains rien.

MATHURIN

Vela nos gens qui revenont, et qui ne querellont plus.

CLAUDINE

C'est cette bonne Madame qui les as raccordés.

SCÈNE XXII. Madame Brillard, Angélique, Éraste, Mathurin, Claudine.

ANGÉLIQUE

Ne me trompez-vous point, Éraste ?

MADAME BRILLARD

Non, je suis caution de sa sincérité.

ÉRASTE

S'il vous en faut encore quelque autre, voilà Mathurin qui vous rendra compte…

MATHURIN

Tout ce qu'il en faisait n'était que gausserie. Je sommes raccommodés moi et Claudeine.

CLAUDINE

Oui ? C'est un plaisant visage, vraiment, d'avoir cru se moquer de moi, on donne bien là-dedans.

ANGÉLIQUE

Ah ! Qu'ai-je fait, Éraste, vous n'étiez point coupable, vous m'aimez, et mon dépit m'a fait promettre à Monsieur Robinot de l'épouser dès aujourd'hui.

ÉRASTE

Je dégagerai votre parole, avouez-moi de tout seulement, et consentez au dessein que l'on vous a dit.

ANGÉLIQUE

M'en aller seule avec vous ? Prendre la fuite ?

MADAME BRILLARD

Je vous accompagnerai moi, je servirai de chaperon, j'aime à voyager.

ANGÉLIQUE

C'est une démarche si peu de mon goût.

MATHURIN

Paix, voilà Monsieur Robinot.

ANGÉLIQUE

Sa présence me détermine. Je ferai tout ce que vous voudrez, Éraste.

SCÈNE XXIII. Monsieur Robinot, Madame Brillard, Angélique, Éraste, Claudine, Mathurin.

MONSIEUR ROBINOT

Me voilà de retour, moutonne, et tu seras mariée dès ce soir, comme tu le souhaites.

ANGÉLIQUE

Que cet espoir me flatte agréablement, Monsieur, et que je serai contente de ma destinée !

MONSIEUR ROBINOT

La pauvre enfant, comme elle m'aime ! Vous voyez, ma tante ?

MADAME BRILLARD

Cela est vrai, mon neveu, je le sais mieux que personne ?

MONSIEUR ROBINOT

Qui est cet homme-là, Mathurin ? J'ai quelque idée de son visage.

MATHURIN

La grande marveille ! Vous l'avez queuquefois vu ici peut être. C'est un de mes cousins d'auprès de Bourgenville, qui ayant ouï dire dans le Village qu'on disait qu'il y avait ici des Ménétriers…

MONSIEUR ROBINOT

Oui, j'ai donné ces ordres-là : y avez-vous songé, ma tante ?

MATHURIN

Parguenne oui, c'est moi qui les ai avartis, et ils ne tarderont pas à venir… Hé bian l'ai-je dit ? Qui ne les voit, les entend, les vela eux-mêmes avec tout le Village.

MONSIEUR ROBINOT

Ils viennent le plus à propos du monde, rangeons-nous, faisons-leur place. Ah, mignonne, je ne me sens pas de joie, et je vais cabrioler comme un jeune homme de quinze ans.

Les Violons, Hautbois, Paysans et Paysannes occupent les deux côtés du Théâtre.

Premier Air.

Chantons, cabriolons, dansons, Pour amuser une aimable jeunesse. Un galant suranné se sert de nos chansons : Venez, fillettes et garçons, Prendre part à notre allégresse. Sans effaroucher les barbons, Quand on veut plaire à sa maîtresse, Les plaisirs sont de toutes les saisons.

ENTRÉE.

Second Air.

Un vieux corbeau, Amant d'une jeune hirondelle, Ne voulant pas qu'un franc moineau S'approchât d'elle : Mais cet amoureux passereau, Sous une figure nouvelle, S'empara du coeur de la belle. Et le laid, le vilain oiseau, En eut dans l'aile.

ENTRÉE.

Troisième Air.

Premier Couplet.

Ne nous parlez point d'un amant, Qui près de nous pleure et soupire, Pour mieux nous prouver son tourment : Mais de celui qui nous fait rire, Qui mène au Bal, à l'Opéra, Le bon amant que celui-là.

Second Couplet

Ne me parlez point de maman, Qui me chante pour toute note Que la retraite ou le Couvent : Mais d'une qui vendrait sa cotte Pour nous tirer du célibat, Bonne maman que celle-là.

Moineau : Petit oiseau gris, ou couleur de terre qui vit neuf, ou dix ans, qui est solitaire et fort chaud en amour. [R]

Passereau : Ce mot s'écrit, mais il ne se dit guère en parlant. On se sert en sa place du mot de moineau qui signifie la même chose que celui de passereau. [R]

Cotte : La partie de l'habillement des femmes, qui est plissée par le haut, et qui va depuis la ceinture jusqu'à terre. Il ne se dit plus que de l'habillement des femmes de basse condition. [Ac 1762]

ANGÉLIQUE

Ah, c'est assez chanter, danser, changeons d'amusement, Monsieur, je vous en prie.

MATHURIN

Alle a raison, j'aime itou la divarsité, moi.

MONSIEUR ROBINOT

Tout comme tu voudras, fanfan, tu n'as qu'à dire.

ANGÉLIQUE

Jouons à quelques petits jeux.

Cache Cache Mitoulas : Terme populaire. C'est un jeu de jeunes gens, qui consiste à mettre quelque chose secrètement entre les mains ou dans les habits de quelqu'un de la compagnie : ce qu'on propose à deviner à une tierce personne. Ce mot vient par contraction et transposition de mie tu ne l'as, au lieu de tu ne l'as mie. [F]

MATHURIN

Oui, à cache-cache-mitoulas, à la cleumisette, à la queuleuleu.

Cleumisette : jeu d'enfants dont on ne trouve pas trace dans les documents de référence. Mais il semble que ce mot est employé en patois paysan pour climusette qui est une déformation de cligne-mussette. On dirait actuellement jouer à cache-cache.

CLAUDINE

Oh, non, non, à Colin-Maillard : c'est un joli jeu que Colin-Maillard, n'est-ce pas, Monsieur ?

Queuleuleu : Sorte de jeu d'enfants qui se tiennent par le pan de l'habit ou de la veste, et se rattachent ainsi à un premier lequel s'oppose à ce que celui qui trime touche un seul de ceux qui le suivent. [L]

ANGÉLIQUE

Ah, oui, j'aime le Colin-Maillard à la folie.

MONSIEUR ROBINOT

Ah ! Fi, je ne le puis souffrir, moi. Dispensez-moi, mignonne…

ANGÉLIQUE

Oh, non, Monsieur, vous y jouerez : cela serait beau vraiment, qu'au moment de ce qui va se faire vous manquassiez de complaisance !

MONSIEUR ROBINOT

Mais c'est que…

CLAUDINE

Allez, allez, Monsieur, ne craignez rien, Il n'y a point de Monsieur dans le cabinet.

MONSIEUR ROBINOT

Et dans la grande huche, n'y est-il point encore Blaise ?

MATHURIN

Hem, plaît-il, qu'est-ce que vous dites de Blaise ?

CLAUDINE

Il dit qu'il fera tout ce qu'on voudra, qu'il en est bien aise. Çà, çà, allons vite, au doigt mouillé, voyons qui le sera.

ANGÉLIQUE

Donne, donne-moi que je tire la première.

CLAUDINE

Non pas, s'il vous plaît, c'est au maître du logis que l'honneur appartient, et il est bon qu'une femme s'accoutume de bonne heure à porter respect à sa personne. Allons, Monsieur.

MONSIEUR ROBINOT

Allons, je le veux bien, voyons. Claudine est fille d'ordre.

CLAUDINE

Et vous êtes Colin-Maillard, Monsieur. Tiens, Mathurin, voilà un mouchoir blanc, bouche-lui bien les yeux.

MONSIEUR ROBINOT

Le sort tombe toujours sur moi, cela est étrange.

MATHURIN

Oui, mais stanpendant que je jouerons, que les ménétriers jouiont itou, et poursuivons de nous divartir, ça n'en sera que mieux. On ne prendra pas sti qui chante.

Pendant que Mathurin bande les yeux à Monsieur Robinot, le Divertissement continue.

Premier Air.

Au jeu d'amour, comme à Colin-Maillard, Tout dépend du hasard. Sous un bandeau que peut servir l'adresse ? Tel échappe souvent que l'on croit tenir bien ; Pour prix d'une longue tendresse, Tel croit tenir le coeur de sa Maîtresse, Qui souvent ne tient rien.

Entrée de gens qui jouent à Colin-Maillard avec Monsieur Robinot.

Branle.

Premier Couplet.

Amants, qu'un jaloux inquiète, Sachez profiter du hasard, Et faites vite la retraite, Pendant qu'il fait Colin-Maillard.

Éraste, Angélique, et Madame Brillard s'en vont précipitamment, et l'on continue de chanter.

Second Couplet.

Monsieur Robinot homme sage Ferme les yeux ; le fin renard ! Il ne verra pas son dommage Tant qu'il sera Colin-Maillard.

SCÈNE XXIV. Monsieur Robinot, Le Bailli, Mathurin, Claudine.

LE BAILLI

Ah, ah ! Qu'est-ce que ceci ? Fort bien, je suis bien aise de voir ainsi tout le Village en joie à la veille d'une noce.

MONSIEUR ROBINOT

Ah parbleu, je tiens quelqu'un pour le coup, il ne m'échappera pas. C'est un homme justement, oui, c'est Mathurin.

LE BAILLI

Non, c'est moi, cousin ; je ne suis pas du jeu, mais il n'importe.

MATHURIN

Oh parguenne, Monsieur, vous êtes pris pour dupe, vous croyais me tenir : allons, allons rebouchez-vous les yeux.

MONSIEUR ROBINOT

Non, voilà qui est fini, je ne saurais plus jouer, cela m'étouffe ; continuez vous autres. Hé bien, cousin ?

LE BAILLI

J'ai votre affaire toute prête dans ma poche, le Contrat tout dressé, il n'y a qu'à le signer.

MONSIEUR ROBINOT

Oui, c'est bien dit, signons. Je n'ai jamais rien fait avec tant de joie. Allons, mignonne… Comment donc, où est Angélique ?

MATHURIN

Pargué, Monsieur, pendant que je jouons à Colin-Maillard, je crois qu'alle est allé jouer à la cleumisette.

MONSIEUR ROBINOT

Qu'est-ce que cela veut dire ?

MATHURIN

Vous apportez le Contrat trop tard, Monsieur le Bailli, la mariée est partie.

MONSIEUR ROBINOT

Angélique partie ?

CLAUDINE

Oui, vela Madame votre tante et le cousin de Bourgenville qui l'emmenont ; ils l'avons enrôlée, et ils disont que c'est une recrue pour un Capitaine.

MONSIEUR ROBINOT

Pour un Capitaine ?

CLAUDINE

C'est ce Monsieur du cabinet d'hier au soir.

MONSIEUR ROBINOT

Ah, je suis trahi, je suis assassiné !

CLAUDINE

Vous n'êtes pas heureux à Colin-Maillard, n'y jouez plus.

MONSIEUR ROBINOT

Vous étiez tous de concert, vous êtes des coquins, des canailles. Allons, cousin, ils ne peuvent être loin ; courons après ; et si je les attrape, je ferai tout pendre, et ma tante et Angélique même.

SCÈNE XXV. Claudine, Mathurin, et les Acteurs du divertissement.

MATHURIN

Oh palsanguenne, il aura biau courir, il ne fera pendre parsonne. Allons, enfants, les Ménétriers sont payés ; pendant qu'il courra, que chacun se prenne par la main, et achevons notre Branle. Je ne craignons plus le Capitaine, vela une bonne épeine hors de mon pied : touche-là Claudeine.

Troisième Couplet du Branle.

Au coeur d'une galante, Amants, voulez-vous avoir part ? N'ayez point l'âme défiante, Faites toujours Colin-Maillard.

Quatrième Couplet.

Nombre de femmes et filles Seraient au couvent tôt ou tard, Si leurs maris ou leurs familles Ne faisaient pas Colin-Maillard.

Cinquième Couplet.

Quand une femme à la Bassette Feint de plumer quelque Richard, Loin d'interroger la Coquette Maint époux fait Colin-Maillard.

Sixième Couplet.

Heureux qui rit d'une inhumaine, Qui vit gai, content et gaillard : À tout ce qui fait de la peine, Heureux qui fait Colin-Maillard.

Septième Couplet.

Aminte est sévère et cruelle, Et rebute un Amant vieillard ; Qu'un jeune Amant soit auprès d'elle, La belle fait Colin-Maillard

Huitième et dernier Couplet.

Votre plaisir nous intéresse, Pour nos soins ayez quelque égard ; Sur les défauts de notre Pièce, Faites, Messieurs, Colin-Maillard.

Bassette : Jeu de cartes qui a été fort commun ces dernières années, et qu'on a été obligé de défendre, à cause qu'il étoit trop en vogue. [F]

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0