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Comédie en prose· Comédie en un Acte

La Désolation des Joueuses

Dancourt· créée en 1687· 14 personnages

Réprésenté pour la première fois le 23 août 1687 au Théâtre de l'Hôtel Guénégaud.

Personnages

  • DORIMÈNE, mère d'Angélique
  • ANGÉLIQUE, fille de Dorimène
  • LA COMTESSE
  • L'INTENDANTE
  • ÉRASTE
  • CLITANDRE
  • LE CAISSIER
  • MONSIEUR TOPASE
  • DORANTE, amant d'Angélique
  • MERLIN, valet de Dorante
  • LE CHEVALIER DE BELLEMONTE
  • LISETTE
  • UN MARQUIS
  • UN LAQUAIS, de Dorimène

LA DÉSOLATION DES JOUEUSES

SCÈNE PREMIÈRE. Angélique, Lisette.

LISETTE

Quand Madame votre mère en devrait enrager cent fois davantage, je ne saurais m'empêcher d'en être ravie, et je gage que vous en êtes pour le moins aussi contente que moi.

ANGÉLIQUE

Je t'avoue, Lisette, que je voudrais de tout mon coeur que ce ne fût point uue fausse nouvelle, et que ce qu'on nous en disait hier au soir se confirmât aujourd'hui.

LISETTE

Cela est tout confirmé, il n'est encore venu ni joueur ni joueuse d'aujourd'hui. Voilà déjà la cohue écartée, Dieu merci ! Et je sais bien pour moi, que si j'avais gouverné la police, il y a longtemps que l'affaire serait faite, et qu'on ne parlerait plus de ces maudits jeux, qui causent tant de désordre, et qui m'ont fait passer tant de nuits sans me coucher.

ANGÉLIQUE

Ce ne sont point les veilles qui me fatiguent, et le jeu même ne me déplairait pent-être point si fort, si l'on jouait ailleurs que chez ma mère mais, que cette maison soit une Académie ouverte à toutes sortes de gens ; que tout ce qu'il y a de fainéants, de ridicules et d'extravagants, pour ne rien dire de plus fâcheux, soient les bienvenus dans ce logis ; que dans mon cabinet, à ma toilette même, je sois éternellement obsédée de quelque visage désagréable, à qui je n'ose dire : vous me fatiguez, parce qu'il perd quelquefois son argent avec ma mère en vérité : c'est un supplice dont je serai bien aise d'être débarrassée.

LISETTE

À propos de cet argent qu'on perd quelquefois contre Madame votre mère je n'y faisais pas réflexion d'abord, et je ne sais si vous avez tout à fait raison d'être bien aise de ce nouveau règlement. Le lansquenet défendu va rogner ses rentes et son équipage, et vous n'en serez peut-être pas mieux. Je commence à n'être plus si réjouie.

Une ordonnance du 24 nov. 1694 interdit les jeux de hasard. (voir BnF RES G-F- 15 (7,FOL 103)]

ANGÉLIQUE

Ah ! Plût au ciel, Lisette, être la plus malheureuse demoiselle du royaume, et que ma mère ne fût jamais entrée dans ce commerce.

LISETTE

Voilà des sentiments fort nobles, assurément, et je ne doute point que Dorante n'ait beaucoup contribué à vous les inspirer. Franchement, Madame, c'est un fort honnête homme, et il faut qu'il vous aime bien tendrement, pour ne s'être point rebuté des manières de Madame votre mère et du refus qu'elle fit à la personne qui vous demanda pour lui il y a quelques mois.

ANGÉLIQUE

Je ne sais ; il me semble que dans l'état où sont les choses, si la nouvelle est vraie, il devrait être ici.

LISETTE

Vous avez raison, Dorante devrait être ici. Je l'ai fait avertir dès le matin, comme vous me l'avez commandé et il viendra bientôt, assurément.

ANGÉLIQUE

Le voici, Lisette.

LISETTE

Je vous disais-je pas bien qu'il ne tarderait guère ?

SCÈNE II. Dorante, Angélique, Lisette.

DORANTE

Hé bien ! Madame, puis-je espérer que le changement dont on parle aujourd'hui dans tout Paris, fera changer les sentiments de Madame votre mère, et croyez-vous qu'elle me pardonne maintenant de n'être pas joueur de profession ?

LISETTE

Je le crois, pour moi, et il me semble qu'il n'y a pas lieu d'en douter, puisque voilà vos sentiments justifiés par arrêt.

ANGÉLIQUE

Je vous réponds de mon coeur, Dorante ; mais je ne puis vous répondre de ma mère. Je vous ai déjà dit les raisons, qui jusqu'ici, je crois, l'ont rendue contraire à votre amour. Elle m'a parlé tant de fois, et en des termes si avantageux, du chevalier de Bellemonte, que je la soupçonne de m'avoir destinée pour lui, dans l'espérance de quelque fortune considérable, qu'il lui avait promis de faire au lansquenet.

LISETTE

Oh ! Bien, bien ! Votre mère n'a eu que cette visée, vos affaires vont le mieux du monde, et voilà les espérances et la fortune du chevalier bien aventurées.

DORANTE

Le chevalier est un aventurier tombé des nues, qu'on ne connaît que par le jeu, et qui ne subsistait que par là, comme mille autres de son caractère.

LISETTE

Voilà bien des chevaliers à l'hôpital. Que de banqueroutes !

DORANTE

Le chevalier de Bellemonte ! Si cela est, je suis bien vengé de Madame votre mère, par l'indignité du rival qu'elle me préférait.

LISETTE

Oh ! ça, ça, laissons là la bagatelle, s'il vous plaît, et venons au fait. Comment nous y prendrons-nous ? Qui ferons-nous parler à Madame ?

DORANTE

Tu sais de quel air mon oncle fut refusé ?

LISETTE

D'accord ; mais Monsieur votre oncle se portait à merveille quand on le refusa, et il est fort mal à présent.

DORANTE

Il ne peut pas vivre longtemps encore. Je viens d'envoyer chez lui, et l'on m'en viendra dire ici des nouvelles.

LISETTE

Voilà des conjectures merveilleuses, au moins. Le lansquenet défendu, et un oncle presque à l'agonie ! Vos affaires ne sont point désespérées, vous dis-je.

DORANTE

Eh bien ! Crois-tu que je puisse hasarder une seconde demande ?

LISETTE

Oui ; mais par qui la ferons-nous faire, cette demande ?

DORANTE

Je ne sais.

LISETTE

Si vous aviez quelque riche grand'mère sur le bord de sa fosse, cela serait d'un fort grand poids.

Fosse : tombe.

DORANTE

Je n'en ai point.

LISETTE

Faites parler par le médecin de votre oncle, et qu'il lui promette de le dépêcher incessamment.

ANGÉLIQUE

Cela ne servirait de rien, tant que l'entêtement de ma mère durerait pour le chevalier.

LISETTE

Eh ! Comment faudrait-il faire pour la désentêter ?

DORANTE

J'ai depuis quelques jours un maître fripon avec moi, que je crois reconnaître, et qui ne s'est point fait mon valet sans quelque dessein. Il pourrait bien nous être utile dans cette affaire.

LISETTE

Le voici tout à propos, comme si vous l'aviez mandé.

SCÈNE III. Dorante, Angélique, Lisette, Merlin.

MERLIN

Je viens de chez Monsieur votre oncle, Monsieur, comme vous me l'aviez ordonné.

DORANTE

Eh bien en quel état est-il ? Comment va sa maladie ?

MERLIN

Le mieux du monde, il ne passera pas la journée. Il vous demande pour une affaire de conséquence, et on est venu trois on quatre fois vous chercher.

ANGÉLIQUE

Sachez ce qu'il vous veut, Dorante, et ne négligez point cette affaire.

DORANTE

Voyons donc auparavant, de grâce...

MERLIN

Madame a raison, Monsieur. Les oncles ne sont point des gens à négliger, et surtout dans les occasions comme celle-ci.

DORANTE

Mais, belle Angélique, nous n'avons point examiné de quelle manière nous pourrions détromper Madame votre mère du chevalier de Bellemonte.

LISETTE

Dépêchez-vous donc de l'examiner et de conclure.

DORANTE

Oh, ça ! Merlin, il faut me rendre un service, mon ami.

MERLIN

Vous savez, Monsieur, que depuis le peu de temps que j'ai l'honneur d'être à vous, je me suis toujours volontiers acquitté des commissions que vous m'avez données. Je vous ai pris en affection, et je suis content de vous, je vous assure. Expliquez-moi votre affaire, que je voie si elle n'est point trop difficile, et si je me ferai prier, ou non.

ANGÉLIQUE, à Merlin

Ah ! Mon pauvre enfant ! Tâche à faire ce qu'on te dira, et sois assuré d'une parfaite récompense. Je te donnerai...

DORANTE

Bon, Madame, c'est bien l'argent qui le gouverne. Vous ne le connaissez pas, Madame, il ne tient qu'à lui d'en avoir autant qu'homme de France.

MERLIN, à part

Comment diantre ! M'aurait-il reconnu ?

DORANTE

Demandez-lui si je me trompe.

MERLIN

Monsieur.

DORANTE

Eh ! Allons, allons, partons franchement, mon ami. Je suis bon prince, comme tu vois, je me connais en gens, et toute ta science ne se borne point à bien faire un message, et à peigner une perruque. Plaît-il ?

MERLIN

Monsieur.

DORANTE

Qu'en penses-tu, Lisette ? Regarde-le un peu. Hem ! Qu'en dis-tu ?

LISETTE

Je lui trouve quelque chose de grand, quelque chose d'illustre dans la physionomie.

MERLIN

Ma physionomie est assez heureuse.

À part.

J'enrage, me voilà découvert.

DORANTE

Nous nous sommes vus quelque part, et tu ne te nommais pas Merlin en ce temps-là. Tu es un adroit, mon ami.

MERLIN

À part.

Tout est perdu.

Haut.

Monsieur, je ne me remets pas.

DORANTE

Là, ne te trouble point. Mon dessein n'est pas de te nuire, au contraire mais puisque tu m'as fait l'honneur de me choisir pour ton maître, il est juste que je profite de tes petits talents.

MERLIN

Monsieur...

LISETTE

Eh ! Mort de ma vie ! Tu fais bien des façons pour avouer la chose. Est-ce un si grand crime, et n'y a-t-il pas aujourd'hui mille honnêtes gens qui s'en mêlent ?

MERLIN

Eh bien ! Monsieur, puisqu'il faut dire comme vont les choses, il est vrai qne je me suis autrefois mêlé de quelques petites bagatelles, mais je vous assure que j'ai tout oublié. Je ne vous conseille pas de jouer de moitié avec moi, je vous ferais perdre infailliblement.

Bagatelle : chose de peu d'importance, et qui ne mérite presque pas d'être considérée ; petite production de l'esprit. [F]

DORANTE

Non, non, garde les trente pistoles, je ne te les ai pas données pour jouer de moitié. C'est déjà quelque chose que de s'être mêlé autrefois de la bagatelle, et il n'est pas que tu n'en saches assez pour ce qu'il nous faut.

MERLIN

Mais au moins, Monsieur, je vous prie de ne me point engager dans quelque mauvaise affaire. Je ne suis pas encore trop bien raccommodé avec la justice, et nous boudons ensemble depuis quelque temps.

DORANTE

Ce sont les petits différends que tu as eus avec elle qui t'ont fait mettre en condition, n'est-ce pas ?

MERLIN

Mais, Monsieur, puisque vous devinez si bien les choses, je ne vous nierai point que quelques unes de ces petites bagatelles, quelques décrets mal purgés, m'ont fait résoudre à me mettre auprès de quelque honnête personne qui eût soin de moi, et qui m'honorât de sa protection en cas de besoin.

DORANTE

Tu peux t'assurer de tout cela avec moi, si tu me sers sans me trahir. Ne connaîtrais-tu point un certain chevalier de Bellemonte, par hasard ? Les habiles gens se connaissent ordinairement.

MERLIN

Le chevalier de Bellemonte ?

LISETTE

Rêve un peu, tâche de rappeler ta mémoire.

DORANTE

Il est peut-être de tes amis.

ANGÉLIQUE

Vous rêvez, Dorante, de croire que le chevalier soit ami de votre valet.

DORANTE

Non, non, Madame, cette pensée n'est pas sans fondement, et je vous réponds qu'il n y a pas quatre ans que Merlin était chevalier d'aussi grande conséquence que celui à qui nons avons affaire.

MERLIN

Ah ! C'est à Lyon que vous m'avez vu, sans doute ! Je n'ai jamais été chevalier que dans cette ville-là.

DORANTE

Que vous disais-je, Madame ? Eh bien, crois-tu connaître celui que je t'ai nommé ?

MERLIN

Ce nom de Bellemonte a assez l'air de quelques unes de nos seigneuries, mais il me semble que je n'en ai pas encore ouï parler.

LISETTE

Il faut lui faire voir le chevalier, il le connaîtra peut-être.

MERLIN

Je pourrais bien le voir sans le connaître, car on change de personnages dans le monde. Tantôt on est marquis, tantôt chevalier, puis marchand, quelquefois abbé, financier souvent. Que sais-je, moi ? Dans la dernière affaire qui m'est arrivée, je faisais le commissaire.

ANGÉLIQUE

Il nous dit là des choses assez particulières.

DORANTE

Il en fait beaucoup, Madame, je vous assure.

LISETTE

Le joli garçon !

DORANTE

Comment ferons-nous ?

MERLIN

Si vous pouvez me faire jouer avec votre homme, pour peu que nous travaillions ensemble tête-à-tête je vous dirai bientôt ce qu'il fait, de quelle école il est sorti, et quelque chose de plus peut-être.

DORANTE

Me réponds-tu de cela ?

MERLIN

Oui, Monsieur, je vous en réponds. Nous nous connaissons en joueurs, nous autres, comme les peintres se connaissent en tableaux.

LISETTE

Cela est admirable.

DORANTE

Viens, suis-moi ; et pendant que j'irai chez mon oncle, va prendre un de mes habits. Je te mettrai aux prises avec notre homme.

ANGÉLIQUE

Où croyez-vous le pouvoir joindre, Dorante ?

DORANTE

Que Lisette se trouve dans votre chambre, je veux que la scène se passe dans votre cabinet. Adieu, voilà Madame votre mère. Je suis ici dans quelques moments.

LISETTE

Oh parbleu ! Monsieur le chevalier, nous saurons ce que vous savez faire.

SCÈNE IV. Dorimène, Angélique, Lisette, Topase.

DORIMÈNE

Oui, Monsieur, la résolution en est prise, et c'est à vous de voir si vous me pouvez faire toucher cet argent aussitôt que je serai arrivée.

LISETTE, à part a Angélique

Quel pèlerinage va-t-elle faire ?

ANGÉLIQUE

Je ne sais.

DORIMÈNE

À quoi rêvez-vous ?

TOPASE

Ce n'est point la somme qui m'embarrasse et, Dieu merci, nous sommes en état, mes correspondants et moi, de faire tous les jours de plus grosses affaires mais les bijoux que vous avez envoyés ce matin chez moi, ne valent point, à beaucoup près, l'argent que vous en voulez avoir ; et vous savez, Madame, que dans le temps où nous sommes, on ne se charge guère de bijoux qu'on ne les ait à grand marche.

DORIMÈNE

Bons dieux ! Monsieur Topase, que vous faites le difficile, comme si nous ne savions pas de quel profit vous sont les bijoux, et combien vous faites votre compte à les vendre trois fois plus qu'ils ne valent aux jeunes gens de famille, qu'on vous adresse quand ils ont affaire d'argent.

TOPASE

Cela va bien changer, Madame ; le lansquenet défendu nous coupe la gorge, et voilà le commerce ruiné en France.

DORIMÈNE

Cela est vrai, Paris va devenir désert assurément, si l'on ne réforme cette défense.

TOPASE

Paris ? Paris verra ce qu'il perd, en nous perdant surtout.

ANGÉLIQUE, bas à Lisette

Ah ! Bons dieux ! Lisette, aurait-elle fait dessein d'aller demeurer à la campagne ?

LISETTE

J'en meurs de peur, aussi bien que vous.

DORIMÈNE

Mon pauvre Monsieur Topase, mon départ ne peut être trop prompt à ma fantaisie. Finissons notre affaire le plus tôt que nous pourrons.

TOPASE

Relâchez-vous de quelque chose, Madame, et nous n'aurons pas de peine à conclure. Je vous fournirai les quinze mille livres, en belles et bonnes lettres de change, payables à vue.

DORIMÈNE

Je passerai chez vous cette après-dinée, et nous terminerons toutes choses.

TOPASE

Je vous attendrai, Madame.

SCÈNE V. Dorimène, Angélique, Lisette.

DORIMÈNE

Eh bien, ma fille, voilà un terrible coup à quoi je ne m'attendais guère. Tout est ruiné, ma fille, voilà ta fortune perdue, ma pauvre enfant.

ANGÉLIQUE

Comment donc, Madame ?

DORIMÈNE

Comment ? Le chevalier de Bellemonte allait gagner tout l'argent de Paris, et j'avais parole qu'il t'épouserait.

ANGÉLIQUE

Je vous suis bien redevable, Madame, des vues que vous aviez pour ma fortune ; mais le chevalier...

DORIMÈNE

Ce ne sont point des chimères. Il a des secrets admirables pour gagner à coup sûr au lansquenet.

LISETTE

Et cela, sans qu'il y ait la moindre petite ombre de friponnerie. Il est adroit comme un singe, au moins.

DORIMÈNE

Oh ! Pour cela, il joue le plus honnêtement du monde. N'est-il pas vrai, Lisette ?

LISETTE

Oui, Madame. Je le veux croire, Madame, pour lui faire honneur, et pour vous faire plaisir ; mais en vérité...

DORIMÈNE

Il ne nous reste qu'une petite ressource dans notre affliction, et je suis bien aise de vous informer du dessein où nous sommes, le chevalier et moi.

ANGÉLIQUE, bas à Lisette

Ah, Lisette ! Voilà une ressource qui me fait trembler.

DORIMÈNE

Qu'avez-vous ?

ANGÉLIQUE

Rien, Madame.

DORIMÈNE

Je crois, ma fille, que vous serez ravie de ma résolution ; les jeunes personnes sont ordinairement bien aises de voyager.

LISETTE, à part

En voici bien une autre.

ANGÉLIQUE

Comment donc, Madame, où voulez-vous aller ?

DORIMÈNE

En Angleterre, ma fille.

ANGÉLIQUE

En Angleterre, Madame !

LISETTE

Passer la mer comme des hirondelles !

ANGÉLIQUE

Avez-vous bien songé, Madame...

DORIMÈNE

J'ai fait toutes les réflexions qu'il a fallu faire. C'est un Pérou que l'Angleterre pour un habile joueur comme le chevalier, et la plupart de ces gros milords ne savent que faire de leur argent.

ANGÉLIQUE, à part

Ah ! Juste ciel, que je suis malheureuse.

DORIMÈNE

Quand nous aurons épuisé l'Angleterre, nous passerons en Hollande. Il y a de bonnes bourses en ce pays-là.

LISETTE

Assurément ; et si vous ruinez la Hollande, je vous conseille de ne pas aller plus loin, Madame, et de regagner Paris au plus vite.

DORIMÈNE

Moi, je n'y remettrai les pieds de ma vie, que le lansquenet n'y soit rétabli.

SCÈNE VI. Dorimène, La Contesse, Angélique, Lisette.

LISETTE

Voilà Madame_la_Comtesse qui fera le voyage avec vous, si vous voulez.

LA COMTESSE

Bonjour, ma chère. Qu'est-ce que c'est donc que ceci ? Où est tout notre monde aujourd'hui ? Quels paresseux ! Le chevalier n'est point encore venu ? Où est Monsieur l'abbé, ma mignonne ? Et le petit caissier, je ne le vois point. Il faut que la marquise soit malade, puisqu'elle n'est point arrivée la première.

LISETTE, à part

Diantre soit de l'extravagante !

LA COMTESSE

Allons donc, des tables, des cartes. Quel abandonnement ! Il n'y a encore rien de préparé.

DORIMÈNE

Eh ! Madame quel contre-temps de plaisanterie !

LA COMTESSE

Je ne vins point hier, mais vous n'avez point de reproche à me faire, je ne sortis pas de la journée je m'étais purgée par précaution, et je ne voulais voir personne.

LISETTE

Ah ! Ah ! Vous ne savez donc pas encore les nouvelles ?

LA COMTESSE

Pardonnez-moi j'en sais quelqu'une. Notre jeune Allemand m'a conté ce matin à ma toilette quelque chose de particulier. La petite procureuse, j'en suis fâchée vraiment, c'est une bonne petite femme. Elle emprunta, il y a quelques jours, sur un collier de mille écus, six vingt pistoles, qu'elle perdit ici le lendemain.

DORIMÈNE

Eh bien, Madame, le collier faux qu'elle avait acheté pour remplacer le sien, n'était point tout à fait semblable. Monsieur le procureur s'en est aperçu, et il l'a querellée d'une manière épouvantable.

LISETTE

Le ridicule !

LA COMTESSE

N'a-t-elle pas fait un grand crime, de perdre six vingt pistoles ? Mais ces bourgeois sont bien brutaux, ma mignonne.

DORIMÈNE

Oh ! Pour cela, leurs manières sont bien différentes de celles des gens de qualité.

ANGÉLIQUE, à part

Je suis dans un étrange accablement, Lisette.

LISETTE, bas

Allez vous reposer dans votre cabinet. Je vous avertirai quand Dorante sera venu.

SCÈNE VII. Dorimène, La Comtesse, Clitandre, Lisette.

LA COMTESSE

Ah ! Ah ! Le troupeau se rassemble à la fin. Voilà Clitandre le bel esprit.

CLITANDRE

Madame, je vous donne le bonjour.

LA COMTESSE

Qu'il est triste, ma bonne ! Bonjour, Clitandre. Allons ! Gai ! Gai ! Il perdit hier son argent, je gage.

CLITANDRE

Eh Madame, plût an ciel que j'eusse perdu mille pistoles, et que ce malheur-là ne fût point arrivé.

DORIMÈNE

Ah ! Clilandre, que je vous sais bon gré d'être sensible à cet accident.

LA COMTESSE

Comment donc ? Que voulez-vous dire ? Vous êtes, je crois, de concert pour me plaisanter l'un et l'autre. Plus je vous regarde, et moins je vous comprends tous deux. Quel malheur ? Quel accident ? De quoi parlez-vous ? Il semble que vous prévoyiez la fin du monde, et qu'elle soit prête d'arriver.

CLITANDRE

Madame_la_Comtesse ignore apparemment que le lansquenet est défendu.

LA COMTESSE

On a défendu le lansquenet ?

CLITANDRE

Eh, oui, Madame, on a défendu le lansquenet !

LA COMTESSE

Vous vous moquez, Clitandre, cela ne se peut pas, et c'est comme si l'on défendait de dormir.

CLITANDRE

Pour moi, j'aimerais autant qu'on m'eût défendu le boire et le manger.

DORIMÈNE

Il est vrai qu'il vaut autant mourir.

LA COMTESSE

Mais cela ne se peut pas, vous dis-je encore une fois.

CLITANDRE

Eh ! Madame_la_Comtesse, je vous dis ce que tout Paris sait, ce que tout Paris dit, et ce que j'ai entendu publier ce matin sous mes fenêtres.

LA COMTESSE

Ah ! Publier ? Publier, c'est autre chose. Ces publications sont pour le peuple, pour les laquais, pour la canaille, à qui l'on fait bien de défendre certains jeux qui ne sont faits que pour les gens de qualité.

CLITANDRE

Oui, Madame, vous avez raison ce sont les laquais et la canaille à qui l'on défend de jouer le lansquenet, sous peine de mille écus d'amende.

LA COMTESSE

Mille écus ! Mille écus ! Mais vraiment vous n'y songez pas, vous avez mal entendu, Clitandre ; et il me semble que si la défense était pour les personnes de condition, ils valent assez la peine qu'on leur signifie la chose chez eux, sans le leur publier au coin des rues.

CLITANDRE

Que voulez-vous que je vous dise, Madame ? Ce sont des affaires qui se font ordinairement ainsi.

UN LAQUAIS

Voilà Madame l'intendante dans votre antichambre, qui se trouve mal, je crois.

DORIMÈNE

Voyez ce que c'est, Lisette.

LA COMTESSE

Est-ce cette intendante qui perdit tant d'argent il y a huit jours ?

DORIMÈNE

Elle-même.

CLITANDRE

Oh parbleu ! Elle a de quoi perdre. Son mari a ruiné le maître dont il gouverne les affaires, mais je crois qu'il sera bientôt ruiné lui-même par les dépenses de sa femme.

SCËNE VIII. Dorimène, La Comtesse, L'Intendante, Clitandre, Lisette.

L'INTENDANTE

Un fauteuil, ma pauvre Lisette, un fauteuil. Ah ! Je n'en puis plus.

DORIMÈNE

Qu'est-ce que ceci ? Madame l'intendante qui se meurt !

L'INTENDANTE

Ah ! Le moyen de vivre, après un coup comme celui-là. On ne jouera plus au lansquenet !

LISETTE

Allons, allons, Madame, contre fortune bon coeur ; vous jouerez à quelqu'autre jeu, où vous gagnerez davantage.

CLITANDRE, à la Comtesse

Vous le voyez, Madame, la publication est pour tout le monde, et vous ne pouvez pas dire qu'une intendante ne soit une personne de fort grosse qualité.

L'INTENDANTE

Eh ! Mon pauvre Clitandre, que me sert-il d'en avoir la qualité ? Ai-je plus de privilège que les autres ? Et le lansquenet... Ah ! Lisette, je me meurs !

LISETTE

Madame a raison ; quoiqu'elle soit femme de qualité, le lansquenet n'est-il pas aussi bien défendu pour elle que pour sa belle-soeur, qui n'est que la femme d'un apothicaire ?

CLITANDRE

Elle me ferait rire, malgré mon chagrin.

LISETTE, à l'Intendante

Eh ! Allons, allons, Madame ? Revenez à vous. S'il vous plaît.

LA COMTESSE

Mais vraiment, c'est tout de bon qu'elle est évanouie.

DORIMÈNE

Évanouie !

CLITANDRE

Parbleu ! Il n'y a point à rire de cela, Mesdames.

LA COMTESSE

Eh ! Tôt, tôt, de l'eau de la reine de Hongrie, du papier brûlé, du vinaigre : il faut commencer par la délacer.

Eau de la reine de Hongrie : est une distillation qui se fait au bain de sable des fleurs de romarin mondées de leurs calices sans aucune partie de l'herbe, dans de l'esprit de vin bien rectifié. [F] [ce parfum renferme : romarin, lavande, berga, jasmin, cirse, ambre.]

LISETTE

Bon, bon, laissez-moi faire seulement, j'ai dans ma poche un remède bien meilleur que tous ceux-là.

DORIMÈNE

Un jeu de cartes ! Qu'en veux-tu faire ?

LISETTE

C'est un jeu de lansquenet, et il n'y a point de joueuse que cela ne ressuscite en moins de rien. Vous allez voir.

CLITANDRE

Elle est folle, Madame. Il faut songer sérieusement à cet évanouissement-là.

L'INTENDANTE

Ah ! Juste ciel !

LISETTE

Eh bien que vous ai-je dit ?

LA COMTESSE

Voilà qui est tout à fait extraordinaire.

LISETTE

C'est une belle chose que la sympathie. N'est-il pas vrai ?

La poudre de sympathie qu'on fait avec du vitriol séché, est une pure charlatannerie, quoique dise le chevalier Digby dans le discours qu'il a fait pour en justifier les effets, et l'expérience. [F]

DORIMÈNE

Allons Madame. Quel accablement est-ce là !

L'INTENDANTE

Je n'en reviendrai point, Madame, que vous ne ne m'ayez promis de m'accorder une grâce.

DORIMÈNE

Vous êtes en droit de me commander, Madame, je fais gloire de vous obéir.

L'INTENDANTE

Je suis bienheureuse que Madame_la_Comtesse et Clitandre se rencontrent ici.

CLITANDRE

Puis-je vous être utile à quelque chose, Madame ?

LA COMTESSE

Je suis tout à votre service ; ordonnez, me voilà prête.

L'INTENDANTE

Il viendra quelques personnes encore, que je prierai de la même chose, et je ne crois pas qu'elles me refusent.

DORIMÈNE

Parlez, Madame, que souhaitez-vous ?

L'INTENDANTE

Je voudrais bien, Madame, que malgré la défense, nous jouissions encore de quelques reprises de lansquenet.

LA COMTESSE

Madame l'intendante a raison, Madame. Allons, allons, des cartes seulement vite, dépêchons. Nous ne manquerons pas de joueuses, sur ma parole.

DORIMÈNE

Mais vous n'y songez pas, Madame, et les mille écus que l'on court risque de payer ? Les affronts à quoi l'on s'expose...

LA COMTESSE

Bon, bon, bon, voilà de belles bagatelles ! Qui est-ce qui saura que nous jouons ? Nous serons tous intéressés à ne le point dire et quand nous serions surpris une fois le mois, ce n'est pas une affaire. Il faudra payer les mille écus, comme l'on paie les cartes, il n'y a rien de plus facile.

L'INTENDANTE

Oui, Madame_la_Comtesse le prend bien. Allons, Madame, de grâce, commençons à jouer, je vous en conjure.

DORIMÈNE

Mais, Madame, j'ai peut-être plus de passion pour le jeu que vous n'en témoignez vous-même ; mais vous savez de quelle conséquence...

L'INTENDANTE

Eh ! Madame, nous ne jouerons que jusqu'à ce que j'aie regagné les mille pistoles que je perdis la semaine dernière. Après cela, je vous promets de renoncer au jeu pour toute ma vie.

DORIMÈNE

Mais, Madame, si vous continuez à perdre ?

L'INTENDANTE

Mais, Madame, je gagnerai indubitablement. Je n'ai engagé mes pierreries que sur ce pied-là, et il faut que je les retire dans six semaines au plus tard, car Monsieur l'Intendant arrive.

LA COMTESSE

Ah ! Voilà notre petit caissier qui sait la nouvelle, car il parait bien en colère.

SCÈNE IX. Dorimène, La Comtesse, L'intendante, Le Caissier, Clitandre.

LE CAISSIER

Comment donc, Madame ! Est-ce que l'on ne joue pas aujourd'hui ? Je ne vois point de carosses à votre porte, personne dans le logis. Qu'est-ce que cela veut dire ?

LA COMTESSE

Monsieur, faites-nous justice de cette défense-là.

L'INTENDANTE

Faites-moi raison Monsieur, du procédé de Madame, qui ne veut plus que l'on joue chez elle au lansquenet, de peur qu'il ne lui en coûte mille écus. Cela se doit-il faire, Monsieur, et n'est-ce pas une chose qui crie vengeance ?

LE CAISSIER

Il n'y aurait plus ici de lansquenet ! Oh ! Parbleu ! Je prétends bien qu'on y joue, moi, et nous verrons si j'en aurai le démenti.

CLITANDRE

Ah ! Ah ! Voici un homme d'un assez plaisant caractère.

DORIMÈNE

Monsieur ! Monsieur Surat ! Vous vous oubliez ; et vous devriez un peu songer qu'on ne parle point de la sorte dans une maison comme la mienne.

LE CAISSIER

Oh ! Ventrebleu Madame, on y jouera comme de coutume, ou je ferai beau bruit pour mon argent, je vous en réponds.

DORIMÈNE

Que voulez-vous donc dire, pour votre argent ?

LE CAISSIER

Oui, Madame, pour mon argent ; morbleu je suis ruiné si l'on ne joue ; mais, ventrebleu ! Vous jouerez les uns et les autres jusqu'à ce que je sois payé de ce qui m'est dû. Je suis au désespoir, voyez-vous, et j'ai déjà voulu me pendre trois fois depuis ce matin.

CLITANDRE

Le pauvre diable ! Il me fait pitié.

LE CAISSIER

Monsieur, Monsieur Clitandre, vous, Madame_la_Comtesse, et vous, Madame, je vous en fais les juges, s'il vous plaît. Vous êtes des personnes raisonnables, et vous savez avec quelle bonne foi j'ai prêté mon argent au tiers et au quart depuis près de deux ans.

CLITANDRE

Assurément, c'est un bon garçon qui ne cherchait qu'à faire plaisir.

LE CAISSIER

À l'un cinquante pistoles, à l'autre deux cents mille écus à celui-ci, quatre cents écus à celui-là. Il m'est du plus de vingt-cinq mille francs l'heure qu'il est, Monsieur ; et je n'ai point d'autres sûretés que de vieilles cartes à poste.

LA COMTESSE

Voilà l'argent perdu, si l'on ne joue plus.

LE CAISSIER

Oh Madame, on jouera, s'il vous plaît ; têtebleu ! Je n'en serai pas la dupe. Où diantre pourrais-je rattraper tous ceux qui me doivent ? Pour deux ou trois personnes qui voudront bien payer, il y en aurait cinquante dont je ne tirerais jamais un sou. Voilà Monsieur Clitandre qui me doit cent cinquante pistoles, par exemple, je sais bien pour lui qu'il ne se fera pas tirer l'oreille mais...

CLITANDRE

Moi, parbleu, je ne vous dois payer qu'à carte laissée. Faites-moi jouer si vous voulez que je m'acquitte.

LE CAISSIER

Eh bien Madame, que me feront les fripons, si les honnêtes gens agissent de cette manière ? Oh ! Têtebleu ! Je vous ferai jouer, je vous en réponds. Allons, Madame, des cartes, je vous en prie, ou je vais tout tuer.

DORIMÈNE

Monsieur ! Monsieur le caissier ! Si je fais monter quelques laquais...

LE CAISSIER

Ventrebleu Madame, qu'on donne des cartes, ou je tuerai quelqu'un, vous dis-je encore une fois.

DORIMÈNE

Vous êtes un fou, mon ami, et c'est en fou que je vais vous faire traiter. Holà quelqu'un.

L'INTENDANTE

Eh ! Madame.

LE CAISSIER

Oui, Madame, je suis fou, et je suis en droit de l'être pour les vingt-cinq mille francs qu'il m'en coûte.

LA COMTESSE

Le pauvre petit bonhomme ! Il a raison dans le fond, cet argent-là n'est peut-être pas à lui, et je le trouve fort embarrassé.

LE CAISSIER

C'est justement cela, Madame. Il faut que je rende mes comptes au premier jour, et il y aura plus de vingt-cinq mille francs à dire.

L'INTENDANTE

Il me fait songer a mes pierreries ; il faut que nous jouions, Madame, absolument, vous avez beau faire.

LE CAISSIER

Eh, morbleu Madame, je vous en conjure.

LA COMTESSE

Allons, ma mignonne ; un peu de pitié pour ce pauvre petit bonhomme.

DORIMÈNE

Mais, Madame, je ne veux point qu'il m'en coûte mille écus.

LA COMTESSE

Par charité, ma bonne.

DORIMÈNE

Je ne suis point en état de faire des charités si considérables.

LE CAISSIER

Têtebleu ! Madame, cela n'est pas bien. Vous me mettez au désespoir, je me pendrai absolument ; mais je tuerai quelqu'un avant que de me pendre.

DORIMÈNE

Vous êtes un extravagant. Faites-vous payer comme il vous plaira, et prenez-vous de vos chagrins à ceux qui vous doivent.

LE CAISSIER

Non, morbleu c'est à vous : c'est vous qui avez profité de mon argent. Vous ne m'engagiez à le prêter aux joueurs, qu'afin de le leur gagner dans la suite ; mais, par la morbleu ! Je passerai cet article-là dans mes comptes, et vous aurez affaire à forte partie.

CLITANDRE

Cette affaire-ci est plus fâcheuse pour lui que pour un autre, et je vous assure qu'il perd beaucoup.

SCÈNE X. Dorimène, La Comtesse, L'Intendante, Éraste, Clitandre, Lisette.

ÉRASTE

Eh ! Bons dieux ! Mesdames, qu'avez-vous fait à ce pauvre petit caissier ? Je viens de le rencontrer, il sort d'ici dans une rage épouvantable.

LA COMTESSE

Il prend les choses à coeur, le petit homme.

L'INTENDANTE

N'a-t-il pas raison de se désespérer ? Je ne sais qui me tient que je n'en fasse autant ; et si trois ou quatre personnes de résolution voulaient se désespérer avec moi, cela ferait peut-être ouvrir les yeux sur les désordres que cette défense va causer.

ÉRASTE

Oh ! Pour cela, Madame, il est sûr qu'on n'a point fait assez de réflexion sur les inconvénients qui en peuvent arriver.

DORIMÈNE

Vous pensez vous moquer, Éraste ; mais je vous assure qu'il y a bien des choses à dire là-dessus.

ÉRASTE

Moi, Madame, je ne raille point ; et il faut savoir à combien de choses et à combien de gens le lansquenet était utile.

CLITANDRE

Cela passe l'imagination.

ÉRASTE

Une dame recevait-elle un bijou considérable de quelque amant, le mari n'avait rien à dire, sa femme l'avait gagné au lansquenet.

LA COMTESSE

Il a raison, cela était fort commode.

ÉRASTE

Un fils de famille empruntait à grosses usures, faisait une dépense enragée, le père ne s'embarrassait pas de cela. Il admirait le bonheur de son fils et l'utilité du lansquenet.

L'INTENDANTE

Cela est vrai, Madame, il y a mille gens intéressés dans cette affaire, et il faut représenter toutes ces choses-là.

ÉRASTE

Moi, qui vous parle, moi, je suis à présent l'homme du monde le plus embarrassé.

CLITANDRE

Comment donc ? Que vous importe à vous que le lansquenet soit défendu ? Vous ne jouiez quasi-point, non plus que Dorante.

ÉRASTE

Cela est vrai mais, on croyait que je jouais du moins, et le lansquenet me servait à ménager la réputation de vingt femmes que je considère et quelque dépense que je fisse, j'en faisais honneur au lansquenet.

LA COMTESSE

Eh bien, voilà vingt femmes perdues de réputation. Madame, on n'a point pensé à tout cela assurément.

DORIMÈNE

Bon, Madame, ce n'est rien encore que ce qu'il dit là ; mais tous les jeunes gens de Paris, que voilà désoeuvrés à l'heure qu'il est, qui ne savent où donner de la tête.

LISETTE

Pour moi je tremble des occupations qu'ils se vont faire.

SCÈNE XI. Dorimène, La Comtesse, L'Intendante, Angélique, Clitandre, Éraste, Lisette.

DORIMÈNE

Ah vous voilà ! D'où venez-vous, Angélique ?

ANGÉLIQUE

Je viens de votre chambre, où j'ai laissé Monsieur le chevalier, qui joue au piquet avec un jeune homme que je ne connais point. Dorante les regarde jouer.

LISETTE

Ma foi, je ne les ai regardés qu'un moment, et la tête m'en fait mal. Il n'y a rien de plus triste que ce piquet ; et c'est ce jeu là qu'il fallait défendre, et non pas le lansquenet, qui est le plus beau jeu du monde, le plus universel, et celui où l'on peut faire le moins de friponneries.

CLITANDRE

Mais, cela me passe en effet. Attaquer directement ce pauvre lansquenet, et souffrir tous les autres jeux.

LISETTE

Oui, pourquoi ne pas défendre ces vilains jeux d'exercice, oui l'on gagne le plus souvent de bonnes pleurésies, et où l'on court risque à tous moments d'être assommé de quelques coups de balle ?

LA COMTESSE

Oh ! Pour moi, je vous réponds que si on ne rétablit le lansquenet, j'apprendrai à jouer à la paume, assurément. Car enfin, il faut bien qu'une femme de qualité joue, et je ne comprends pas qu'il y ait d'autres jeux pour les gens de qualité, que la paume et le lansquenet. N'est-il pas vrai, ma mignonne ?

ANGÉLIQUE

Vous avez raison, Madame.

SCÈNE XII. Dorimène, La Comtesse, L'Intendante, Le Marquis, Éraste, Clitandre, Angélique, Lisette.

LE MARQUIS

Allégresse Madame, allégresse ! Tout va le mieux du monde, nous jouerons malgré les jaloux, je cours pour vous en avertir.

L'INTENDANTE

Mon pauvre marquis, que je vous embrasse pour une si bonne nouvelle !

LA COMTESSE

Le ciel en soit loué ! Je savais bien, moi, que cette défense ne pouvait pas durer. Allons recouvrons le temps perdu, s'il vous plaît, Messieurs.

CLITANDRE

Serait-il possible, marquis, que ce n'eût été qu'une fausse alarme ?

DORIMÈNE

Tout Paris l'aurait prise mal à propos ?

LE MARQUIS

Non, vraiment, ce n'est point une fausse alarme, et la défense est très expresse.

ÉRASTE

Que venez-vous donc nous dire ?

LA COMTESSE

Il ne fallait point tant accourir.

L'INTENDANTE

Vous moquez-vous, Monsieur_le_Marquis ?

LE MARQUIS

Non, Madame, et malgré la rigueur de la défense, il ne tiendra qu'à vous de jouer tant qu'il vous plaira, et sans craindre les commissaires.

LA COMTESSE

Si je joue tant qu'il me plaira, je jouerai le jour et la nuit, assurément.

DORIMÈNE

Proposez-nous donc votre expédient.

ÉRASTE

Il va vous proposer de jouer sur les tuiles, entre deux gouttières.

LA COMTESSE

J'y avais déjà songé, et je me souviens que j'y ai joué, plus de de vingt fois en ma vie, à la bassette.

Bassette : jeu de cartes qui a été fort commun ces dernière années. Il se joue avec un jeu entier de cartes (...) Chacun des joueurs choisit une carte, sur laquelle il couche ce qu'il veut. Les banquiers tirent deux cartes à la fois. Quand elles se rencontrent pareilles à celles où on a couché de l'argent, la première fait gagner de l'argent, la seconde le fait perdre. [F]

L'INTENDANTE

Eh bien Madame, puisque vous y avez joué à la bassette, nous pouvons bien y jouer au lansquenet, sans difficulté. Il fait fort beau cette après-dinée, allons.

CLITANDRE

Si quelqu'un vient pour nous surprendre, il sera fort aise de le faire sauter dans la rue.

LA COMTESSE

Assurément, et sans le jeter par les fenêtres ; même, on dira qu'allait-il faire là ?

LISETTE

Par ma foi, l'expédient des tuiles est bel et bon ; mais vous seriez plus fraîchement dans la cave, à ce qu'il me semble, et on ne s'aviserait jamais d'aller vous chercher parmi des tonneaux.

L'INTENDANTE

Eh bien soit ! Le grenier ou la cave, il ne m'importe, pourvu que je joue.

LE MARQUIS

Ce que j'ai à vous dire vaut mieux que tout ce que vous pouvez vous imaginer ; et, à l'heure que je vous parle, il y a déjà plus de huit personnes qui ont commencé à jouer.

LA COMTESSE

Eh ! Dites-nous donc promptement où c'est.

LE MARQUIS

Au faubourg Saint-Antoine. Que ceci soit secret au moins.

DORIMÈNE

Au faubourg Saint-Antoine ?

LE MARQUIS

Oui, Madame, dans une de ces vieilles masures qui paraissent abandonnées ; on se trouvera à une certaine heure, les carrosses demeureront à cent pas, l'un d'un côté, l'autre de l'autre ; et l'on jouera aussi beau jeu que dans l'hôtel le mieux meublé, je vous en réponds.

Masure : petite maison mal bâtie, ou vieux logis qui est abandonné, et qui tombe en ruine. [F]

CLITANDRE

On découvrira ce manège, à la fin.

LE MARQUIS

Point du tout ; l'assemblée ne se tiendra pas toujours au même endroit, et l'on se promènera de faubourg en faubourg, et de masure en masure.

ÉRASTE

Voilà bien de la peine et bien de l'embarras.

LISETTE

Cette assemblée aura assez l'air d'un petit Sabbat, à ce qu'il me semble ?

L'INTENDANTE

Eh ! Sabbat tant qu'il vous plaira ; il n'y a rien que je ne fasse pour regagner mes pierreries.

LISETTE

Cela est bien louable ; mais, si je vous proposais un expédient cent fois meilleur que tous les vôtres ?

LA COMTESSE

Oh ! La masure est admirable, le marquis nous conduira.

LISETTE

Un bateau serait bien meilleur.

L'INTENDANTE

Un bateau ?

LISETTE

Oui, Madame, un bateau. On prend un bateau au Pont-Rouge, et l'on va, jouant, jusqu'à Saint-Cloud, et si vous n'avez pas regagné votre argent, et que le coeur vous en dise, vous pourrez descendre jusqu'à Rouen, et Madame sera, par ce moyen, à demi-chemin de l'Angleterre.

Pont Rouge : pont en bois de Paris édifié en 1632, il reliait la rue du Bac et le Pavillon de Flore du Palais du Louvre. Il a été remplacé par le Pont-Royal.

LA COMTESSE

Quelqu'un y veut-il venir ? Pour moi, je suis toute prête.

SCÈNE XIII. Dorimène, La Comtesse, L'Intendante, Le Chevalier, Angélique, Clitandre, Dorante, Éraste, Lisette, Merlin.

LE CHEVALIER

Oh ! Cadedis ! Vous êtes un fripon vous-même !

DORIMÈNE

Quel bruit entends-je ?

LA COMTESSE

C'est la voix du chevalier.

ANGÉLIQUE

Qu'est-ce donc, Monsieur, quel désordre est ceci ?

MERLIN

Un coquin, qui file la carte.

LE CHEVALIER

Un maraud, qui porte à l'écart.

ÉRASTE

Qu'est-ce que ceci veut dire ?

MERLIN

Cela n'est pas bien, Madame, de souffrir des fripons dans votre maison !

LE CHEVALIER

Tais-toi, misérable ! Vous avez grand tort, Dorante, de produire ici des gens de ce caractère.

DORANTE

Je vous demande pardon, Monsieur le chevalier ; mais je vous crois aussi honnêtes gens l'un que l'autre.

MERLIN

Moi, Monsieur, je ne voudrais pas changer ma conscience contre la sienne.

LE CHEVALIER

Un gueux, qui a vingt fois mérité les galères car je te remets à présent, je t'ai reconnu à ta manière. C'était toi qui faisais le marchand de vin dans le carrosse de Dijon.

MERLIN

Et toi, le marchand de boeufs ; je m'en souviens.

LE CHEVALIER

Va, souviens-toi plutôt de la manière dont tu sortis de Rouen, où l'intendant te voulait faire pendre.

MERLIN

Et toi, des coups de bâton qu'on te donna à Auxerre, pour avoir filouté mille écus au fils de ce marchand de marée.

ÉRASTE

Voilà des circonstances fâcheuses.

LE CHEVALIER

Eh ! Messieurs, chassez cet insolent, je vous prie.

MERLIN

Je ne me le suis pas remis d'abord, mais je le reconnais à sa ringrave. Voyez-vous cette grande culotte ? Vous ne lui en avez jamais vu d'autre, je gage ?

Ringrave : ou Rhingrave, nom qu'on donnait autrefois à une sorte de culotte ou haut-de-chausse fort ample, attachée par le bas avec plusieurs rubans.

L'INTENDANTE

Je ne l'avais pas encore remarqué.

LE CHEVALIER

Nous sommes tous intéressés à ne pas souffrir ce maraud davantage dans une si honnête compagnie.

DORIMÈNE

À quoi se terminera tout ceci ?

MERLIN

Voyez, voyez, sous sa ringrave, Madame !

LA COMTESSE

Vraiment, vous vous moquez, je n'y veux point regarder !

LE CHEVALIER

Ce malheureux m'impatiente. Faites-le sortir, Messieurs, je vous en conjure.

MERLIN

Regardez, regardez, Messieurs. Tout son bonheur est là-dessous, dans un esquipot.

Equipot : est une espèce de petit tronc ou boîte, qui est dans la boutique des barbiers, ou les garçons mettent tout l'argent qu'ils reçoivent de la façon des barbes, qu'ils partagent ensuite avec le maître. [F]

LE MARQUIS

Dans un esquipot !

LE CHEVALIER

Messieurs, cela ne se pratique point.

DORANTE

Ne vous fâchez pas, Monsieur le chevalier !

MERLIN

Voyez, voyez, il s'en servait tout à l'heure avec moi, et il n a pas eu le temps de l'ôter.

LE CHEVALIER

Cela ne se fait point, cadedis ! Madame, empêchez chez vous le désordre, c'est une pièce qu'on me fait.

ÉRASTE

Oh ! Parbleu ! L'esquipot n'est point un mensonge.

LE CHEVALIER

Monsieur, je me prends à vous de cette insulte.

ÉRASTE

Va, misérable, je t'en ferai raison à coups de canne !

LE CHEVALIER

Madame, Madame, vous souffrez qu'on me traite de cette sorte dans votre logis ?

LA COMTESSE

Un esquipot à Monsieur le chevalier de Bellemonte ! Je le croyais le plus honnête homme de toute la Gascogne.

MERLIN

Lui, Madame ? Il est bas Normand, je vous en réponds !

LE CHEVALIER

Par la sandis, je te mettrai les oreilles à l'écart !

MERLIN

Parce qu'il parle gascon, vous le croyez de Gascogne ? Mais c'est le fils d'un barbier de Falaise, ou le diable m'emporte !

Falaise : ville de Normandie dans le département du Calvados, où est né Guillaume le Conquérant.

LE CHEVALIER

Oh ! Bien, bien, continue. Puisque l'on veut plaisanter, je plaisante mieux qu'homme du monde.

DORIMÈNE

Ôte-toi d'ici, misérable, et ne parais jamais où je serai !

LE CHEVALIER

Ouais, ceci passe la raillerie ! Dorante, ne me poussez pas davantage.

DORIMÈNE

Sors donc, maroufle, ou je te donnerai mille soufflets !

LE CHEVALIER, à Dorimène

Par la sandis, Madame, vous n'en usez pas bien ! Je sors.

DORIMÈNE

Je te reconduirai jusqu'à la porte.

CLITANDRE

Oui, oui, reconduisez celui-là, nous aurons soin de celui-ci.

SCÈNE XIV. Dorimène, La Comtesse, L'Intendante, Le Marquis, Angélique, Clitandre, Éraste, Lisette, Merlin.

MERLIN

Eh, Messieurs !

ÉRASTE

Iras-tu ?

DORIMÈNE

Eh ! De grâce, épargnez-le un peu, je vous prie.

MERLIN

Messieurs, ne nous mettez point dehors en même temps, il m'assommerait dans la rue.

DORANTE

Faites grâce à mon valet, je vous en conjure. Il est plus honnête homme que l'autre ; c'est moi qui lui ai fait jouer ce personnage pour détromper Madame, et lui faire voir quel homme c'était que le chevalier.

DORIMÈNE

Je suis ravie d'être désabusée, Dorante, et je vous donne ma fille, pourvu que vous appreniez à jouer, et que vous veniez avec moi en Angleterre.

DORANTE

Je vous suivrai partout, Madame.

L'INTENDANTE

Nous jouerons donc quelque reprise de lansquenet en faveur du mariage ?

DORANTE

Nous ferons tout ce qu'il vous plaira, Madame.

MERLIN

Et si l'on veut, je fournirai les cartes.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0